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CHAPITRE LXXVIII
Jésus apparaît en présence de Thomas aux disciples assemblés
Joan. XX 26-30.
Malgré le témoignage de ses collègues, Thomas continuait à ne point croire que le Seigneur fût vraiment ressuscité. Comme ce doute obstiné venait de l'ignorance plutôt que de la malice, le tendre Maître ne voulut point le laisser dans cette incrédulité funeste. Huit jours donc après sa Résurrection, tandis que les disciples étaient encore dans la même maison où se trouvait alors Thomas, ce bon Pasteur, plein de sollicitude pour son petit troupeau, vint les portes étant fermées ; et debout au milieu des siens pour être mieux remarqué de tous, il leur dit : La paix soit avec vous (Joan. XX, 26). I1 nous apprend de la sorte qu'il n'y a point de véritable paix dans une société quelconque, si le supérieur n'est au milieu de ses sujets d'une manière égale et impartiale, sans incliner plus vers l'un que vers l'autre et sans les traiter tous avec la même affection. De même, une colonne ne soutient jamais mieux un édifice que quand elle est placée au centre. Si dans l'Évangile nous voyons souvent le Sauveur promettre ou annoncer, souhaiter et recommander la paix à ses disciples, c'est que sans elle il est impossible de plaire à Dieu ; car il n'établit sa demeure que dans ceux qui aiment la concorde et la tranquillité, factus est in pace locus ejus (Ps. LXXV, 3). Aussi Jésus-Christ venant sur la terre y apporta la paix qu'il y laissa en remontant au ciel ; c'est pourquoi toute la perfection chrétienne et religieuse consiste à vivre constamment dans cette paix que produit l'amour envers Dieu et envers le prochain. Nous devons donc la rechercher avec empressement et la conserver avec soin. Prenons garde, dit saint Grégoire de Nazianze (Orat. de Pace), de négliger ou de perdre la grâce que le Sauveur a daigné nous accorder avant de nous quitter. La paix ! Oh ! que son nom est doux, et que ses fruits sont délicieux ! Elle est un don de Dieu, et Dieu en est l'auteur, puisque l'Écriture dit tantôt pax Dei (Philip, IV, 7) et tantôt Deus pacis (II Cor. XIII, 11) ; bien plus, la paix c'est Dieu même, selon cette parole : Ipse est pax nostra (Epbes. II, 14). La paix est un bien précieux que tous réclament, mais, hélas ! que peu possèdent. Quelle en est donc la cause ? C'est que la plupart des hommes, tourmentés par l'ambition ou la cupidité, courent éperdument après les richesses et les honneurs de ce monde ; c'est que beaucoup se laissent entraîner à la jalousie, à la haine, au mépris du prochain et à l'oubli du Créateur.
Jésus, s'adressant à Thomas, comme pour satisfaire à sa demande, lui dit (Joan. XX, 27) : Mets là ton doigt et vois mes mains, ou en d'autres termes : Touche et vérifie toi-même. Ici le mot voir signifie sentir, comprendre car la vue est souvent prise pour les autres sens. C'est ainsi que nous disons fréquemment : Entendez et voyez comme ces chants sont harmonieux ; sentez et voyez combien cette fleur est odorante ; touchez et voyez comme cette étoffe est moelleuse ; goûtez et voyez combien cette liqueur est agréable. Selon saint Augustin (Tract. 121 in Joan.), la vue est prise non-seulement pour les quatre autres sens, mais parfois même pour l'intelligence ; ainsi on dit : Ne voyez-vous pas, au lieu de dire : Ne comprenez-vous pas telle chose. — Suivant une autre explication, le Seigneur répond simplement à la protestation de Thomas qui voulait s'assurer de la Résurrection par la vue et par le toucher tout à la fois. Cet Apôtre avait dit : Si je ne vois dans ses mains la marque de ses clous, et- si je ne mets mon doigt à l'endroit des clous et ma main dans son côté, je ne croirai point (Joan. XX, 25). Montrant sa science divine, Jésus prouva qu'il connaissait ces paroles prononcées en son absence corporelle ; car comme pour y répondre, il dit à l'incrédule (Ibid. 27) : Mets ton doigt ici à l'endroit des clous, et vois mes mains avec la marque des clous ; approche aussi ta main, et pose-la dans mon côté percé par la lance. Reconnais donc enfin que je suis bien ce même homme naguère suspendu à la croix. Oh ! combien large et profonde devait être cette plaie pratiquée dans le flanc sacré du Sauveur, puisqu'on pouvait y mettre non seulement le doigt, mais encore la main tout entière ! — Le Seigneur ajouta : Ne sois plus incrédule, mais fidèle. En d'autres termes : Ne sois plus lent à croire, mais inébranlable dans la foi ; car par ton infidélité coupable tu me crucifies de nouveau, en renouvelant la cause de ma Passion. En effet, tant que Thomas refusait d'admettre la vérité de la Résurrection, il ne pouvait profiter des souffrances endurées par le Sauveur. Lorsque nous considérons l'incrédulité de ce disciple obstiné, dit saint Chrysostome (Hom. 86 in Joan.), admirons aussi la clémence de son divin Maître qui, pour sauver cette âme seule, daigne lui montrer ses plaies cicatrisées. Cet Apôtre n'a le bonheur de contempler Jésus ressuscité que huit jours après les autres, afin que leur commun témoignage lui fasse désirer davantage cette grande faveur et qu'après l'avoir obtenue, sa foi devienne plus ferme.
Thomas, touchant alors les cicatrices du Sauveur, non seulement crut de cœur, mais encore confessa de bouche, comme il est nécessaire pour le salut ; car il répondit par ce cri sublime : Mon Seigneur et mon Dieu ! (Joan. XX, 28). Comme s'il disait : Oui, désormais je reconnais sans hésitation votre Résurrection et je proclame avec certitude votre immortalité ; vous êtes vraiment mon Seigneur, celui qui m'a conquis et racheté de l'enfer par son sang très-précieux ; vous êtes aussi mon Dieu, celui qui m'a créé et tiré du néant par sa bonté toute-puissante. Telle est ma croyance sincère, et j'en fais en ce moment à vos pieds une profession irrévocable. Ô bienheureux Apôtre ! quelle insigne faveur vous avez reçue de votre divin Maître ! Jusqu'à quelle intime familiarité il daigna descendre en vous permettant de sonder de votre propre doigt ses blessures adorables ! Quel honneur privilégié il vous octroya en vous faisant mettre la main dans ce côté sacré, d'où sont sortis le sang et l'eau qui nous ont délivrés de terribles châtiments, purifiés de nombreuses souillures, mérité la grâce de la régénération spirituelle et la gloire de la vie éternelle ! — Les deux états différents où se trouva Thomas avant et après cette apparition du Sauveur sont indiqués par les deux significations de son nom qui veut dire Didyme et abîme. En effet, il est justement appelé Didyme, c'est-à-dire jumeau ou double, à cause du doute qui partagea son cœur en deux sentiments, et abîme, à cause de la foi par laquelle il découvrit la divinité sous les voiles de l'humanité.
Le Sauveur lui-même loua la foi véritable de l'Apôtre converti, en disant : Parce que tu as vu, Thomas, tu as cru (Joan. XX, 29). Les choses qu'on voit ne sont pas proprement l'objet de la foi ; car, selon saint Paul (Heb. XI, 1), la foi est la conviction des choses qu'on ne voit point. Saint Thomas cependant produisit un acte de foi excellent ; car lorsqu'il vit en Jésus-Christ l'humanité ressuscité, il crut en lui 1a divinité cachée qu'il ne voyait pas. Quand il s'écria : Dominus meus, il confessa que cette humanité était maîtresse souveraine de toute créature ; et quand il ajouta : Deus meus, il proclama que cette divinité était la cause première de toute existence ; il déclara de la sorte que le même Jésus-Christ était en même temps vrai Dieu et vrai homme. Après avoir touché les plaies sacrées du Sauveur, dit saint Théophile (in Joan.), d'infidèle qu'il était, Thomas devint un parfait théologien ; car il reconnut l'union hypostatique des deux natures dans la seule personne de Jésus-Christ.
Pour nous consoler de n'avoir pas été témoins de ses apparitions, le Sauveur ajouta (Joan. XX, 29) : Heureux ceux qui ont cru sans avoir vu ! Par ces paroles il prédit le salut des Chrétiens à venir ; car c'est comme s'il disait : Vous êtes heureux d'avoir cru, Thomas, mais heureux aussi et plus heureux encore ceux qui, sans me voir corporellement, croiront spirituellement. En effet, selon saint Augustin (Tract. 121 in Joan.), Notre-Seigneur emploie ici la forme du prétérit, pour marquer la certitude avec laquelle il parle ; car aux yeux de Dieu, les choses futures sont aussi claires et aussi manifestes que si elles étaient déjà passées. Aujourd'hui peut-être, dit saint Chrysostôme (Hom. 26 in Joan.), plusieurs Chrétiens envient le sort des Apôtres, en disant : Plût au ciel que j'eusse vécu de leur temps pour être spectateurs des miracles opérés par le Sauveur ; mais qu'ils se rappellent cette parole prononcée par sa bouche divine : Heureux ceux qui ont cru sans avoir vu ! Selon saint Grégoire (Hom. 26 in Evang.), cette parole doit bien nous réjouir ; car elle s'applique spécialement à nous qui croyons de cœur en lui-même, quoique nous ne l'ayons point vu dans la chair. Mais pour que nous soyons vraiment heureux, il faut que nous croyions sincèrement en conformant notre conduite à notre foi ; car suivant saint Jacques (II, 26), la foi sans les œuvres est morte. Malheureusement, il en est beaucoup qui, comme l'atteste saint Paul (Tit. I, 16), reconnaissent Dieu dans leurs discours et le renoncent par leurs œuvres.
Il peut se faire qu'après avoir entendu l'éclatante confession de Thomas, Notre-Seigneur lui ait donné le Saint-Esprit avec le pouvoir de remettre les péchés, comme il l'avait fait huit jours auparavant pour les autres Apôtres. Il est vrai que l'Ecriture n'en fait pas mention ; mais, selon saint Jean lui-même (XX, 30), Jésus a fait en présence de ses disciples beaucoup de choses qui ne sont point rapportées dans l'Évangile. Cependant, comme la puissance du Sauveur ne dépend point des Sacrements, il a bien pu n'employer aucun signe sensible pour conférer à saint Thomas le caractère épiscopal. Quoi qu'il en soit du mode, il est certain que cet Apôtre a été ordonné évêque aussi bien que ses collègues.
Dans les circonstances de cette apparition, saint Grégoire nous fait admirer les dispositions de la Providence, quand il dit (Hom. 26 in Evang.) : « Ce n'est point par hasard qu'un membre choisi du collège apostolique s'est trouvé absent à une première manifestation du Seigneur ressuscité ; que ses frères assemblés lui en ont communiqué la joyeuse nouvelle ; que l'ayant apprise, il ait douté ; qu'en ayant douté, il ait touché ; et qu'après avoir touché, il ait cru. Non certes, toutes ces circonstances ne se sont point rencontrées fortuitement, mais par une permission spéciale de la bonté divine. Elle l'a voulu de la sorte, afin qu'en maniant les plaies corporelles de son Maître le disciple incertain guérit les blessures spirituelles de notre cœur. Et, en effet l'incrédulité de Thomas a plus contribué à nous donner la certitude que la conviction des autres disciples ; car lorsque nous voyons cet Apôtre forcé de reconnaître la vérité de la Résurrection par le témoignage réuni de ses yeux et de ses mains, nous sommes plus fortement portés à bannir toute hésitation pour embrasser cette même vérité. » La double épreuve que fit ce disciple obstiné est non-seulement une solide garantie pour les Chrétiens orthodoxes, mais encore la meilleure réfutation des sectaires qui ne veulent pas admettre en Jésus-Christ une chair réelle. Pour convaincre Thomas, dit saint Léon (Serm. de Ascensione), il lui suffit de remarquer ce qu'il apercevait, mais afin de mieux nous convaincre, il lui fallut en outre toucher ce qu'il voyait. Saint Grégoire ajoute (Hom. 29 in Evang.) : « La peine que les disciples ont témoignée à croire la Résurrection du Sauveur n'a pas tant fait ressortir leur faiblesse qu'elle n'a servi à confirmer notre foi ; car leur doute a contraint le Seigneur de prouver ce fait important par de nombreux témoignages, et la connaissance que l'Évangile nous en donne affermit notre créance par leur incrédulité. Ainsi, Madeleine qui crut plus facilement y a moins contribué que Thomas qui douta plus longtemps ; car en palpant les cicatrices de notre Sauveur, il fit disparaître les blessures de notre infidélité. »
Jésus-Christ voulut conserver, après sa Résurrection, sur son corps devenu glorieux et incorruptible, les marques des plaies qu'il avait reçues durant sa Passion. Sans doute, ce ne fut point par impuissance de les guérir ; puisqu'il venait de renverser l'empire de la mort, ne pouvait-il pas effacer les traces qu'elle avait laissées sur sa propre chair ? Il ne le voulut pas cependant pour plusieurs raisons digues de sa souveraine sagesse. 1° C'était pour affermir la foi chancelante de ses disciples, en prouvant d'une manière évidente la réalité incontestable de sa Résurrection ; car les cicatrices qu'il présentait à leurs yeux démontraient clairement qu'il était sorti du tombeau avec le même corps qui avait été cloué sur la croix ; voilà pourquoi il leur disait : Voyez mes pieds et mes mains, c'est moi-même (Luc. XXIV, 39). 2° C'était afin que les signes manifestes de sa mort passée fussent les preuves constantes de l'affection qu'il nous porte et les motifs continuels de l'affection que nous lui devons ; car, comment n'aimerions-nous pas de tout notre cœur Celui qui nous a lavés dans son sang répandu par toutes ses blessures ? 3° C'était pour nous rappeler la grâce de la rédemption qu'il nous a méritée par ses plaies ; car, comme le Prophète l'avait prédit (Is. LIII, 5) il a été percé pour nos iniquités, il a été brisé pour nos crimes ; ne cessons donc de célébrer les miséricordes infinies de Celui qui a bien voulu être notre libérateur, au prix de tant de souffrances. 4° C'était pour nous instruire d'une façon plus efficace ; car s'il a daigné garder en son corps glorieux les marques de ses blessures, nous devons aussi les imprimer dans notre cœur, en compatissant à ses douleurs et le remerciant de ses bienfaits, selon la recommandation de l'Apôtre (Philip, II, 5) : Ressentez en vous-mêmes ce que Jésus-Christ a ressenti pour vous. 5° C'était afin de montrer que nous sommes toujours présents à sa mémoire ; car pourrait-il nous perdre de vue un seul instant Celui qui a souffert si cruellement pour nous ? Lui-même nous le déclare par la bouche d'Isaïe (XLIX, 15,16) : Je ne saurais vous oublier, puisque votre souvenir est gravé dans mes mains. 6° C'était afin de solliciter plus instamment de Dieu le Père le pardon du genre humain pour lequel Dieu le Fils a bien voulu mourir. Aussi, selon saint Jean (I Ep. II 1 et 2) notre avocat auprès du Père est Jésus-Christ qui a satisfait pour nos péchés. Il intercède et supplie le Père en notre faveur, parce qu'il lui rappelle sans cesse ce qu'il a fait pour lui obéir et ce qu'il a enduré pour nous sauver. « Ô homme, s'écrie saint Bernard (Serm. de Adventu), approche avec confiance du trône de la Divinité ; tu y trouveras le Fils en présence de son Père, et la Mère en présence de son Fils. Le Fils montre à son Père les blessures qu'il a subies, et la Mère présente à son Fils les mamelles qui l'ont allaité. En voyant ces marques d'amour, le Fils pourrait-il rejeter les prières de sa Mère, et le Père ne point exaucer les demandes de son Fils. 7° Le Sauveur a conservé les cicatrices de ses plaies pour confondre les pécheurs, en montrant qu'ils sont condamnés avec justice comme les auteurs de sa mort. Au dernier jour, selon saint Augustin (de Symbolo 1. II, c. 8), il convaincra les impies d'avoir causé sa Passion, quand il leur dira : Voici l'homme que vous avez crucifié ; considérez les blessures dont vous l'avez criblé ; reconnaissez ce côté que vous avez transpercé, ce cœur entr'ouvert par vous et pour vous, dans lequel vous avez refusé d'entrer. 8° Il a conservé les traces de ses plaies pour réjouir les élus. Quel bonheur, s'écrie le Vénérable Bède, quelle allégresse pour les Saints, quand ils verront étinceler sur le corps désormais impassible du Rédempteur, les cicatrices des blessures par lesquelles il a vaincu l'enfer et sauvé le monde ! Ainsi, lorsque Jésus-Christ viendra pour juger tous les hommes, il se montrera sous cette même forme aux justes comme aux pécheurs ; aux justes, afin d'exciter davantage leur amour et leur reconnaissance ; aux pécheurs, afin d'accroître leur regret et leur châtiment par le souvenir de ses bienfaits et de ses souffrances.
9° Enfin, pour relever la pompe et perpétuer la mémoire de son triomphe, le Seigneur veut manifester à tous les hommes au dernier jour et garder durant toute l'éternité les traces de ses blessures, comme les titres de sa gloire et comme les insignes de la victoire qu'il a remportée sur les démons dans les siècles des siècles. Supposez un courageux soldat qui, après avoir chassé l'ennemi et délivré la patrie par d'héroïques exploits, revient couvert de blessures ; si un médecin lui disait : Voulez-vous que je vous guérisse en faisant disparaître les cicatrices de vos plaies, ou bien en les laissant subsister sans aucune difformité ? ce vaillant guerrier ne préférerait-il point conserver ses glorieuses cicatrices comme un témoignage de sa bravoure, et comme un stimulant d'honneur pour animer les autres au combat ? C'est ce que notre divin Sauveur a fait lui-même. Ses cicatrices, loin de défigurer son corps, ne servent qu'à rehausser sa beauté ; car, selon saint Chrysostôme, elles resplendissent sur sa chair sacrée d'un plus vif éclat que les rayons mêmes du soleil. Dans le royaume céleste, dit saint Augustin (de Civit. Dei 1. XXII, c. 20), les corps des Martyrs garderont éternellement les marques des supplices qu'ils ont supportés en ce monde pour le nom du Christ ; leurs cicatrices brilleront comme les étoiles au firmament, comme des pierres précieuses enchâssées dans l'or pur, comme des fleurs sur leurs tiges, comme l'incarnat des roses. Au lieu d'être une difformité, elles deviendront un ornement dans les corps saints, de telle sorte qu'elles y feront reluire les vertus admirables des âmes bienheureuses. N'allons pas cependant nous imaginer qu'à la résurrection générale les Martyrs sortiront des tombeaux sans avoir recouvré leurs membres autrefois coupés et séparés ; non assurément, mais ces membres rétablis porteront les traces des coups qui les avaient frappés et tranchés.
Admirons ici la bonté condescendante du divin Sauveur, qui ne dédaigne point de se manifester à de faibles mortels. Considérons avec quelle douce familiarité il montre ses nobles cicatrices à Thomas et aux autres disciples, afin de dissiper tous les doutes au sujet de sa Résurrection, et pour notre instruction comme pour la leur. Il demeure quelques instants au milieu d'eux, les rassurant et les entretenant du royaume de Dieu. Comme ils sont transportés d'allégresse ! comme ils écoutent avec attention les suaves paroles du divin Maître ! comme ils contemplent avec amour ce visage ravissant où brillent tout à la fois la grâce et la majesté ! Accourons nous joindre à eux pour partager leur pieuse joie ; ou plutôt tenons-nous dans un respectueux éloignement, attendant avec humilité que le miséricordieux Sauveur daigne nous appeler à lui, malgré notre indignité. Enfin Jésus leur recommande d'aller en Galilée où il doit leur apparaître, selon qu'il l'a promis ; puis, après leur avoir donné sa bénédiction, il se retire. Les disciples consolés restent encore quelque temps ainsi réunis, et ils aspirent ardemment après le bonheur de le revoir de nouveau.
Prière
Seigneur Jésus, qui avez retiré du doute et de Terreur Thomas incrédule, en lui faisant voir les traces des clous et de la lance, et en lui faisant mettre le doigt et la main sur les cicatrices de vos plaies, faites aussi que, conservant toujours le souvenir de vos blessures et de votre Passion, j'applique et je consacre à votre service mes doigts et mes mains, c'est-à-dire tout le discernement et toute l'activité dont je suis capable. Donnez-moi de confesser, comme cet Apôtre converti, que vous êtes mon Seigneur, parce que vous m'avez racheté, et que vous êtes mon Dieu, parce que vous m'avez créé. Accordez-moi d'expérimenter en ma propre personne ce que vous avez prédit du salut futur des vrais croyants, afin que, par le secours de votre grâce, je sois trouvé heureux devant vous. Ainsi soit-il.


CHAPITRE LXXIX
Jésus apparaît près de la mer de Tibériade à sept disciples
Joan. XXI
Quelque temps après, Jésus apparut une autre fois à ses disciples ; et ce fut sur le rivage de la mer de Tibériade. Alors se trouvaient réunis Simon Pierre, Thomas appelé Didyme, Nathanaël de Cana en Galilée, les deux fils de Zébédée, Jean et Jacques, et deux autres disciples que l'Évangile ne nomme point, soit qu'ils fussent inférieurs aux précédents, soit que ce fussent André et Philippe (Joan. XXI, 4 et 2). Pour se procurer la nourriture, ils péchaient ensemble avec une barque qui ne leur appartenait point en propre ; car au moment de leur vocation, ils avaient abandonné les navires et les filets qu'ils possédaient auparavant. Selon saint Augustin (Tract. 22 in Joan.), afin de gagner leur vie, ils pouvaient licitement reprendre leur ancienne profession sans blesser la dignité de leur apostolat, puisqu'ils n'avaient pas d'autres moyens de subsistance. Aussi saint Paul lui-même, comme il le rapporte, apprit à fabriquer des tentes, afin que dans le besoin il pût vivre du travail de ses mains sans être à charge aux fidèles. Après la conversion, dit saint Grégoire (Hom. 24 in Evang.), on peut exercer la même profession qu'auparavant, si elle est innocente et honnête ; mais on doit y renoncer absolument, si elle est mauvaise ou dangereuse par elle-même. Ainsi, quoiqu'il eût été appelé à la prédication évangélique, saint Pierre revint à la pêche, tandis que saint Matthieu ne retourna plus à son bureau comme publicain. Les sept disciples mentionnés travaillèrent toute la nuit sans prendre aucun poisson ; car ils manquaient du secours divin, sans lequel nous sommes plongés dans la plus profonde obscurité. Dieu le permit de la sorte, pour faire mieux ressortir le miracle suivant.
Lorsque vint le matin, symbole de la Résurrection glorieuse, Jésus parut sur le rivage. Il ne se montra point sur l'onde mobile, mais sur la terre ferme, pour signifier qu'il n'était plus exposé aux flots orageux de ce monde périssable, mais qu'il était parvenu désormais à l'état permanent de la vie éternelle. D'abord les disciples ne le reconnurent point (Joan. XXI, 4). Selon saint Chrysostôme (Hom. 86 in Joan.), il ne se découvrit point aussitôt à eux, afin qu'ils le reconnussent ensuite au prodige qu'il allait opérer sous leurs yeux. Considérez ici de quelle façon il leur ménage une agréable surprise. Comme un homme ordinaire, il semble vouloir leur acheter des poissons pour préparer quelque mets. Enfants, leur cria-t-il, n'avez-vous pas quelque aliment à me donner ? Dans un sens mystique, le Seigneur nous adresse une pareille demande : ce qu'il désire de nous, c'est l'obéissance fidèle aux commandements divins que tous doivent observer. Lui-même n'avait-il pas dit précédemment à ses disciples : Ma nourriture consiste dans l'accomplissement de la volonté de Celui qui m'a envoyé (Joan. IV, 34) ? Néanmoins, le prenant pour un marchand qui cherchait quelque provision, ils lui répondirent : Non, nous n'avons absolument rien (Ibid. XXI, 5). Jetez le filet à droite de la barque, ajoutait-il, et vous prendrez quelque chose. Ils le jetèrent donc ; et bientôt ils ne pouvaient plus le retirer, tant il était rempli de poissons (Ibid. 6). Parce qu'ils avaient ponctuellement obéi, ils recueillaient aussitôt le fruit de leur docilité.
Les sept pêcheurs ici mentionnés représentent tous les prédicateurs évangéliques. Sans la vertu du Sauveur, ils n'obtiennent aucun succès et ne retirent aucun profit ; parce que si sa grâce ne parle au cœur, c'est en vain que leur voix retentit aux oreilles des auditeurs. Mais quand le matin arrive, c'est-à-dire, quand, par la puissance du Seigneur, apparaît la lumière céleste, la pêche est abondante. C'est ce qui arriva par la conversion du monde presque entier à la prédication des Apôtres et de leurs successeurs. La pêche dépend beaucoup des instruments ou moyens qu'on emploie ; ainsi, dit-on, les poissons s'éloignent des filets sales et fétides où ils ne se laissent prendre que difficilement ; ils se laissent prendre au contraire plus facilement dans les filets bien nettoyés et de bonne odeur qui les attirent. Or, la parole de Dieu est le filet de Jésus-Christ ; les poissons, ce sont tous les pécheurs ; la barque, c'est l'Église à la droite de laquelle sont les biens spirituels et à la gauche les biens temporels. Celui donc qui prêche pour acquérir la gloire mondaine, ou quelque avantage matériel, pêche à gauche avec des filets infects ; aussi réussit-il peu ou point du tout. Celui au contraire qui prêche pour procurer la gloire de Dieu et le salut du prochain, pêche à droite avec des filets bien conditionnés, et ses efforts sont récompensés. N'en soyons pas surpris : le Sage n'a-t-il pas dit dans le livre des Proverbes (IV, 27) : Le Seigneur recherche les voies qui sont à droite, mais il réprouve celles qui sont à gauche.
Jean reconnut son bon Maître dans la réalisation merveilleuse de ce que Celui-ci avait annoncé ; et s'adressant à Pierre qu'il aimait et qu'il respectait surtout comme son chef, il lui dit : C'est le Seigneur, Celui auquel obéissent les poissons de même que toutes les créatures (Joan. XXI, 7). Le titre de Seigneur marque justement ici la souveraine puissance par laquelle Dieu se manifestait lui-même en ce prodigieux événement. Ainsi, avant tous ses collègues, le disciple bien-aimé discerna le Sauveur, parce qu'étant vierge il était plus pur et plus clairvoyant que les autres ; car c'est principalement la pureté de cœur et de corps qui dispose l'homme à percevoir les choses divines et spirituelles. Selon le Vénérable Bède, saint Jean fut le premier qui distingua le Seigneur, soit par le son de la voix qui lui était familière, soit par la vue du miracle présent, soit par le souvenir de l'ancienne pêche dont il avait été témoin. Suivant Pierre le Chantre, l'apôtre saint Pierre représente ici encore la vie active et laborieuse, tandis que l'évangéliste saint Jean figure la vie contemplative et paisible : celle-ci considère d'abord Dieu qu'elle découvre ensuite à celle-là. Ne nous laissons donc point tellement distraire par les œuvres extérieures que nous le perdions complètement de vue à l'intérieur ; si l'action nous occupe durant le jour, que la nuit du moins la contemplation nous le montre en disant : « Voici le Seigneur, Dominus est ! »
Ayant appris que le Seigneur était là, Pierre se couvrit de sa tunique, pour se présenter à lui avec plus de respect ; car il était nu, ou en d'autres termes, selon le Vénérable Bède, il était peu vêtu, parce qu'il avait quitté ses habits ordinaires de dessus, afin d'être plus agile pour la pêche. Entraîné par l'amour qu'il portait à son Maître, Pierre aussitôt se jeta dans la mer, afin d'arriver plus promptement jusqu'à lui (Joan. XXI, 7). Selon le Vénérable Bède, avec la même ardeur qu'il avait souvent montrée, il vint non pas toutefois sur les eaux, mais à la nage ou à pied. Moins empressés que leur chef, les autres disciples vinrent dans la barque, ramenant le filet rempli de poissons ; car ils n'étaient éloignés de la terre que de deux cents coudées environ (Ibid. 8). En cette occasion, dit saint Chrysostôme (Hom. 86 in Joan.), parurent admirablement les qualités distinctives de saint Pierre et de saint Jean : celui-ci l'emporta par la perspicacité de l'intelligence, et celui-là par la ferveur de l'affection ; si avant tous les autres Jean reconnut le Seigneur, saint Pierre courut à lui avant eux. Ceux qui veulent pareillement aller à Jésus doivent braver les flots de la mer, c'est-à-dire affronter les peines de ce monde ; car nous ne pouvons entrer dans le royaume de Dieu sans passer par de nombreuses tribulations (Act. XIV, 21). Néanmoins le serviteur de Jésus-Christ qui, comme le prince des Apôtres, marche courageusement parmi les vagues des afflictions, arrivera sûrement au rivage de l'éternité. La barque où étaient montés les autres disciples est la figure de l'Église, dans laquelle tous les Chrétiens sont réunis à l'abri du danger ; et c'est d'eux que le Psalmiste disait au Seigneur : Vous les protégerez dans votre tabernacle (Ps. XXX, 21).
Quand ils furent descendus à terre, ils y trouvèrent des charbons allumés, un poisson dessus et du pain à côté (Joan. XXI, 9). Le Seigneur avait voulu opérer ce nouveau miracle pour confirmer de plus en plus la réalité de sa Résurrection. Alors il leur commanda d'apporter quelques-uns des poissons qu'ils venaient de prendre. Toujours disposé à exécuter les ordres de son Maître, Pierre courut à la barque et tira sur le rivage le filet rempli de cent cinquante-trois gros poissons ; et malgré leur multitude, le filet ne se rompit point (Ibid. 11). Quand il fut de retour, Jésus les invita à manger et daigna manger lui-même avec eux, afin de leur prouver qu'il n'était pas un fantôme, comme quelques-uns auraient pu se l'imaginer encore. Nul d'entre eux n'osa lui demander : Qui êtes-vous ? car ils savaient bien que c'était le Seigneur (Ibid. 12). I1 était inutile de l'interroger à ce sujet, dit saint Augustin (Tract. 123 in Joan.) car tous étaient tellement convaincus de sa présence, qu'aucun n'aurait pu la nier ni même en douter ; et quand une vérité est ainsi évidente, toute question devient superflue. C'est pourquoi, ajoute saint Chrysostôme (Hom. 86 in Joan.), ils se tenaient assis dans un religieux silence ; et saisis d'une crainte révérencielle, ils considéraient avec un profond étonnement ce visage transformé d'une manière admirable.
Jésus, qui avait l'humble habitude de servir lui-même ses disciples, voulut agir après sa Résurrection comme avant sa Passion, pour montrer qu'il était bien le même personnage. S'approchant donc, il prit du pain et du poisson qu'il bénit et rompit, puis les distribua (Joan. XXI, 13). Voyez ces sept disciples, pénétrés d'une joie respectueuse, entourer le divin Maître avec lequel ils prennent leur réfection. Ils reçoivent chacun leur portion de ses mains sacrées ; et pendant que leurs yeux sont ravis de contempler son aimable figure, leurs âmes sont restaurées non moins agréablement que leurs corps. Ô l'excellent, le délicieux festin ! Tâchez d'y assister et d'y participer spirituellement car c'est un grand bonheur que vous pouvez et devez ardemment souhaiter. Jésus-Christ en effet a préparé un semblable festin pour tous les fidèles qui composent son Eglise. N'a-t-il pas apporté sur la terre le feu de la charité qu'il désire allumer dans tous les cœurs ? Le poisson rôti sur les charbons brûlants, n'est-ce pas le Sauveur lui-même dévoré par les flammes de son amour, lorsqu'il fut étendu sur le bois de la croix ? Le pain mystérieusement placé sur le rivage, n'est-ce pas encore le Seigneur lui-même qui devient notre nourriture spirituelle par sa doctrine salutaire et surtout par le sacrement adorable de son corps et de son sang précieux ? Jésus-Christ distribue à ses disciples le poisson et le pain, afin de leur montrer qu'ils doivent partager ses souffrances et ses récompenses. — Pourquoi dans ce repas qu'il fit avec les sept disciples, le Seigneur réunit-il le pain et le poisson qu'il avait préparés avec les poissons qu'ils avaient pris ? Selon saint Augustin (Tract. 123 in Joan.), il voulait nous apprendre par là que, pour être admis à sa béatitude éternelle, nous devons être associés à sa douloureuse Passion ; car le poisson rôti est l'emblème du Christ souffrant, qui est aussi le pain vivant descendu du ciel ; et les autres poissons joints au premier sont le symbole des sept disciples, qui représentent tous les Chrétiens fervents. Pourquoi, ajoute saint Grégoire (Hom. 24 in Evang.), Jésus-Christ voulut-il célébrer ce dernier festin avec sept de ses disciples, si ce n'est pour nous enseigner qu'il ne doit introduire à son banquet céleste que les fidèles remplis des sept dons du Saint-Esprit ? Et comme ces sept heureux convives péchaient auparavant sur la mer, ils figurent spécialement les élus qui auront surmonté les flots de ce monde, en travaillant à gagner les âmes.
Nous lisons dans l'Évangile qu'il y eut deux pêches miraculeuses, l'une avant la mort du Sauveur et l'autre après sa Résurrection. La première figure l'Église telle qu'elle est aujourd'hui sur la terre, et la seconde représente l'Église telle qu'elle sera après le jugement général. La mer est l'image de la vie présente, et le rivage est l'emblème de la vie éternelle. À la première pêche, Jésus était monté dans la barque, parce qu'il était encore exposé, comme ses disciples, aux vicissitudes de ce monde ; à la seconde pêche au contraire, il se tient sur le rivage, parce qu'il est parvenu désormais à l'état d'immortalité. Autrefois, sans déterminer aucun endroit, ni à droite ni à gauche, il disait simplement à ses Apôtres : Jetez vos filets ; ici il dit expressément : Jetez vos filets à la droite de la barque. Par là, d'abord il signifiait que tous les hommes devaient être évangélisés, sans distinction de bons ou de mauvais ; mais ensuite, il signifie que les bons seuls doivent être sauvés. Dans la première pèche, le nombre des poissons n'est point indiqué, parce que la multitude des fidèles doit être continuellement augmentée jusqu'à la fin des siècles. Dans la seconde pêche, le nombre des poissons est exprimé par le chiffre cent cinquante-trois, dans lequel nous voyons reproduit trois fois le nombre cinquante, symbole du jubilé perpétuel ou repos éternel dont jouiront les Saints, et de plus le nombre trois, marquant l'ineffable Trinité dont la contemplation doit faire leur souverain bonheur. Dans le dernier filet, il n'y a que de gros poissons ; car dans le ciel, tous les élus seront grands, bien qu'ils soient élevés à différents degrés de gloire. Le premier s'était rompu pour montrer que l'Église militante devait être déchirée par des schismes ; mais le second ne se brise point, parce que dans l'Eglise triomphante tous les Saints seront parfaitement unis.
Le Seigneur vient d'accorder un bienfait commun aux sept disciples, en daignant manger avec eux, il va maintenant conférer à leur chef une faveur spéciale. Lorsqu'ils eurent achevé leur repas, Jésus dit à Pierre : Simon, fils de Jean, m'aimes-tu plus que ceux-ci (Joan. XXI, 15) ? Comme s'il lui disait : Quelle preuve me donneras-tu d'un dévouement plus grand que le leur ? Selon la remarque d'Alcuin, puisque le nom de Simon signifie obéissant et celui de Jean grâce, saint Pierre est ici justement appelé Simon fils de Jean, c'est-à-direfils obéissant de la grâce, pour montrer par là que l'ardente affection dont il était animé lui venait d'une vertu surnaturelle. Le Seigneur n'avait-il pas vu cet Apôtre lui témoigner en de nombreuses occasions un plus vif attachement que tous ses collègues ? Pourquoi donc cependant lui demande-t-il solennellement en leur présence, s'il l'aime véritablement plus qu'eux ? Au moment de l'établir son vicaire, comme Chef suprême de l'Église universelle, il voulait montrer que le prélat doit surpasser les autres non-seulement en autorité, mais aussi en charité, en cet amour de Dieu qui est le lien de la perfection ; que par conséquent il faut élire pour prélat celui qui, toutes choses égales d'ailleurs, est le plus excellent et le plus parfait. En effet, dans tout genre d'administration, celui qui préside et gouverne doit être supérieur en pouvoir et en mérite, parce qu'il a des obligations plus nombreuses, plus importantes et plus difficiles que tous ses subordonnés ; car par rapport à eux il doit se conduire comme l'âme relativement au corps, comme la raison à l'égard des autres facultés, comme le pasteur envers le troupeau. Dans les élections ou promotions ecclésiastiques, il faut donc choisir de préférence le meilleur, non pas le plus lettré ou le plus habile, mais celui que, d'après toutes les conditions bien pesées, on estime être le plus apte à procurer la gloire de Dieu et l'utilité de l'Église ; quiconque agit autrement ne sera point exempt de faute an jugement de Dieu. Néanmoins, suivant la règle du droit, quiconque se contente d'élire un homme bon et capable est exempt de punition au jugement des hommes. En effet, selon saint Augustin, pour éviter des désordres plus graves, les tribunaux humains tolèrent certaines actions incorrectes ou défectueuses qui doivent être corrigées ou réformées au tribunal divin ; car ce qui suffît aux yeux des mortels ne suffit pas toujours aux yeux du Seigneur. Ainsi, devant la loi, il suffit que l'élu soit capable et que son élection soit régulière ; car les élections deviendraient presque impossibles, si elles étaient annulées par le seul motif qu'on n'a pas élu le meilleur. Cependant, en conscience, on est obligé de choisir le meilleur, comme nous l'avons expliqué ; c'est pourquoi, si, poussé par quelque sentiment d'affection charnelle ou par quelque espoir d'avantage temporel, on préfère un sujet moins bon à un meilleur, on fait acception de personne et on commet une injustice, de sorte que l'élection est frauduleuse, quoique valide.
Pierre, qui ne pouvait lire dans le cœur des autres, ne pouvait par conséquent connaître à quel degré ils aimaient eux-mêmes le Seigneur ; n'osant donc pas répondre qu'il l'aimait plus qu'eux, il se contenta de dire simplement : Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime (Joan. XXI, 15). Comme s'il disait : Vous qui seul pénétrez le fond des cœurs, soyez mon témoin et mon juge ; car vous seul pouvez savoir si je vous aime plus que les autres ; quant à moi, je ne le sais pas ; mais ce que je sais, c'est que je vous aime de tout mon cœur. Ainsi, depuis qu'il avait renié son divin Maître, Pierre avait appris à ne pas compter sur ses propres forces. Se déliant de lui-même, il n'en appelle point à son propre témoignage qui l'avait trompé naguère, mais à celui de Jésus-Christ qui pénètre les secrets des âmes. Il répond alors avec une prudente modestie : Mieux que moi, Seigneur, vous savez que je vous aime ; et par une respectueuse humilité vis-à-vis de ses collègues, il n'ajoute pas : Je vous aime plus que les autres, nous montrant ainsi que nous ne devons jamais nous préférer aux autres, mais au contraire préférer les autres à nous-mêmes. Par cette réponse très-réservée, il affirme uniquement ce qu'il sait, c'est-à-direqu'il aime sincèrement son Maître et il tait ce qu'il ignore, à savoir s'il l'aime plus que les autres. Par cet exemple de sagesse, apprenons à ne point juger des choses cachées avec une téméraire précipitation, mais à suspendre notre opinion tant que le doute existe.
Voulant confier à saint Pierre la charge pastorale, Jésus lui dit : Pais mes agneaux (Joan. XXX, 15). Comme s'il lui disait : Tu me prouveras l'affection que tu as pour moi par le soin que tu prendras de mon troupeau ; car l'affection se prouve par les œuvres. Ainsi celui qui aime vraiment Dieu, aime aussi le prochain ; mais celui qui n'exerce point la charité à l'égard de ses frères montre qu'il n'en a point non plus à l'égard de leur Père céleste. Jésus-Christ, dit saint Augustin (Serm. 49 de tempore), recommande son troupeau à l'Apôtre qui lui protestait son amour, comme si saint Pierre ne pouvait mieux témoigner une parfaite dilection envers le divin Maître qu'en devenant un pasteur fidèle sous la conduite de ce Chef suprême. — Le Seigneur adressa cependant une seconde fois la même question à son fervent disciple, dont il reçut la même réponse ; aussi lui dit-il encore: Pais mes agneaux (Joan. XXI, 16). Mais comme Jésus lui demanda pour la troisième fois s'il l'aimait, Pierre fut contristé d'une pareille insistance de la part de Celui qui n'ignorait point la vérité avant même d'en exiger la déclaration (Ibid. 17). I1 en fut alarmé et tout troublé ; car sachant bien que son Maître connaissait l'avenir comme le présent, il craignit que, par cette interrogation réitérée, le Seigneur ne voulût lui prédire quelque chute nouvelle, comme au temps de sa Passion. Selon saint Chrysostôme (Hom. 87 in Joan.), le prince des Apôtres appréhendait alors que, s'il n'aimait point véritablement tandis qu'il le pensait, il en fût repris et puni, comme il l'avait été récemment à cause de sa présomption quand il s'était cru ferme et inébranlable. Dans sa juste appréhension, il s'en remit à Jésus-Christ, en poussant vers lui ce cri du cœur : Seigneur, vous savez toutes choses, soit actuelles soit futures ; par conséquent vous savez que je vous aime maintenant ; que m'arrivera-t-il ensuite ? vous le savez aussi, mais je ne le sais pas. Après avoir entendu cette dernière exclamation, le Seigneur ajouta : Pais mes brebis (Joan. XXXI, 17).
En demandant trois fois à saint Pierre s'il l'aimait, Jésus-Christ n'ignorait point sans doute combien il en était aimé ; mais, selon saint Augustin (Tract. 123 in Joan.), il voulait que le prince des Apôtres réparât la faute d'un triple reniement par le mérite d'une triple confession. Ne convenait-il pas que l'affection du disciple pénitent lui fit louer son divin Maître autant de fois que la crainte le lui avait fait renoncer ? De plus, suivant saint Ambroise (de Apologia David), le Seigneur interrogea saint Pierre non point pour s'instruire lui-même, mais pour instruire celui qu'il allait laisser comme son vicaire en ce monde, au moment de monter au ciel ; car, après avoir aimé son troupeau jusqu'à sacrifier sa vie pour lui, il ne veut le confier qu'au disciple dont il est spécialement aimé lui-même. C'est pourquoi avant d'établir saint Pierre chef de l'Église, il l'oblige à lui faire une triple protestation de sincère attachement ; et il apprend ainsi à l'Apôtre converti qu'après avoir eu le malheur de montrer sa lâcheté en reniant le Pasteur, il doit désormais montrer son dévouement en paissant le troupeau. Selon saint Chrysostôme (Hom. 87 in Joan.), « Jésus-Christ semble dire à saint Pierre : Si tu m'aimes vraiment, dirige sagement tes frères ; tu prouveras de cette manière l'amour fervent que tu m'as témoigné en tout. Et puisque tu as promis de livrer ta vie pour moi, donne-la pour mes brebis ; c'est en leur rendant service que tu me causeras plus de plaisir. » Donc, conclut saint Grégoire (Epist. 1. VI, 5), si le soin qu'on prend du troupeau est le signe de l'amour qu'on a pour le Maître, il s'ensuit que quiconque ne soigne pas le peuple dont il est chargé, n'aime pas Dieu qui en est le Pasteur suprême. « M'aimes-tu ? dit le Sauveur. Pais mes brebis par conséquent, comme l'explique saint Augustin (Tract. 124 in Joan.), ne désire point te repaître toi-même, mais mon troupeau ; nourris-le comme étant à moi et non point à toi ; cherche en lui ma gloire et non la tienne, mon avantage et non le tien. »
« Ce n'est point sans motif, dit saint Bernard (Serm. 76 in Cant.), qu'avant de recommander ses brebis à saint Pierre, le Seigneur lui a demandé plusieurs fois : Simon, m'aimes-tu ? c'était dire en d'autres termes : Si tu ne m'aimes point parfaitement, plus que tes biens, plus que tes proches, plus que toi-même, tu ne peux convenablement gouverner mon troupeau, pour le salut duquel j'ai versé mon sang. Paroles terribles, qui devraient effrayer tous les maîtres égoïstes, durs envers leurs sujets comme des tyrans ! Vous donc qui exercez le ministère pastoral, veillez non-seulement sur vous-mêmes, mais encore sur le dépôt précieux qui vous a été confié. » Remarquons comment Jésus-Christ, en conférant à saint Pierre la juridiction spirituelle, l'examine lui-même jusqu'à trois fois par rapport à la divine charité ; car les supérieurs ecclésiastiques doivent en être animés plus que les autres hommes. Par conséquent, on ne doit point élever à quelque dignité dans l'Église celui qui n'a donné aucune preuve d'affection sincère envers Dieu et le prochain. « N'est-ce pas à bon droit, ajoute saint 'Bernard (Serm. 23 in Cant.), que le Seigneur recherche s'il possède vraiment l'amour de l'Apôtre destiné à régir tout son troupeau ? Celui qui est chargé de conduire les âmes doit être tellement rempli de la charité qu'il en soit comme enivré et enflammé, au point de s'oublier lui-même pour songer aux seuls intérêts de Jésus-Christ. » Enfin, par l'exemple de Notre-Seigneur, apprenons avec quelle attention on doit examiner quelqu'un avant de le revêtir de l'autorité pastorale.
Pourquoi Jésus-Christ a-t-il dit à saint Pierre deux fois d'abord : Pais mes agneaux, et une fois ensuite : Pais mes brebis ? C'est que, dans l'Église de Dieu, il y a trois classes de Chrétiens fidèles. Les parfaits sont figurés par les brebis auxquelles il faut une nourriture solide ; et les imparfaits de deux sortes qui débutent ou qui progressent dans la vie spirituelle sont représentés par tes agneaux qui ont besoin de quelque lait. Ceux-ci encore faibles et tendres dans la foi réclament la sollicitude et la vigilance du pasteur plus que les autres assez forts et assez grands pour se conduire facilement eux-mêmes. Néanmoins, les uns comme les autres ont été simultanément confiés à saint Pierre, puisqu'il a été chargé de paître en même temps les agneaux et les brebis, c'est-à-direles enfants et les mères, les sujets et les prélats ; et comme dans l'Église il n'y a que des agneaux et des brebis, il s'ensuit qu'il est le pasteur com mun de tous ceux qui composent le troupeau de Jésus-Christ. — Mais pourquoi le Sauveur établit-il saint Pierre le chef suprême de l'Église entière préférablement à saint Jean qu'il chérissait d'une manière spéciale ? D'abord, c'est que saint Jean était encore très-jeune, tandis que saint Pierre était âgé déjà ; par conséquent le choix de celui-ci pouvait moins être un sujet de scandale pour les autres Apôtres. De plus, Notre-Seigneur voulait montrer par là que dans les promotions ou élections ecclésiastiques on ne doit pas tenir compte de l'amitié et de la parenté. Plut à Dieu que cet exemple eût été constamment imité ! — Admirons encore ici la bonté condescendante de Jésus-Christ envers nous. Avec quelle affectueuse précaution il recommande nos âmes à saint Pierre comme à son vicaire ! Il commence par exiger du prince des Apôtres une triple protestation d'amour comme garantie solennelle de dévouement ; puis il lui remet son propre troupeau, en disant non pas : Tonds, trais et tue ; mais en répétant trois fois : Pasce, c'est-à-dire : Nourris-le de trois façons : par de salutaires paroles, de vertueux exemples et des secours temporels, autant que possible. Mais, hélas ! combien de mauvais pasteurs négligent de remplir ces trois devoirs envers les sujets qui leur sont confiés ! au lieu de les instruire, de les édifier et de les assister, ils les oppriment par leurs exactions, les corrompent par leurs discours et les perdent par leurs scandales.
Saint Pierre venait de donner une triple assurance de son amour présent ; il ne tarda point à recevoir l'assurance prophétique de son amour constant jusqu'à la fin ; car le Seigneur lui prédit aussitôt comment il devait subir le martyre, parce que les pasteurs animés d'une généreuse charité doivent être prêts à souffrir la mort pour leur troupeau. Jésus-Christ ajouta donc dans un langage figuré (Joan. XXI, 18) : En vérité, en vérité, je te le déclare : Quand tu étais plus jeune, tu te ceignais toi-même et tu marchais où il te plaisait ; mais lorsque tu seras devenu vieux, un autre te ceindra et te mènera où tu ne veux pas. En effet, dans un âge très-avancé, saint Pierre étendit les mains sur la croix, où le bourreau le ceignit ; car au lieu de l'y fixer avec des clous, il l'y attacha avec des cordes, afin de prolonger le tourment avec la vie du patient. L'Apôtre fut alors traîné avec violence où naturellement il ne voulait point, à la mort cruelle que fuyait son appétit sensitif mais qu'accepta néanmoins son appétit intellectuel ou raisonnable ; car à la suite de son divin Maître qui disait au Père céleste : Qu'il soit fait selon votre volonté et non point selon la mienne, saint Pierre consentit par raison à être conduit au supplice pour y être réuni à Jésus-Christ dans la vie éternelle, quoiqu'il souhaitât par instinct d'y arriver sans passer par les angoisses du trépas.
A ce propos, remarquons qu'il y a dans l'homme deux appétits distincts ; l'un vient des sens et l'autre de l'intelligence. Le nom de volonté ne convient proprement qu'à l'appétit intellectuel ; néanmoins dans un sens large on l'applique également à l'appétit sensitif. Dans saint Pierre donc, quoique la volonté raisonnable ou supérieure fût disposée au martyre, la volonté sensible ou inférieure y était opposée, parce que la nature redoute la mort comme son mal suprême. Nous avons vu qu'il en avait été de même en Jésus-Christ, au moment de son agonie dans le Jardin des Olives. N'en soyons pas étonnés ; car entre le corps et l'âme il existe une sympathie tellement profonde qu'ils souhaiteraient n'être jamais séparés l'un de l'autre. Voilà pourquoi Notre-Seigneur dit à saint Pierre en lui parlant de la mort : Tu ne veux point y aller. Cependant ce sentiment de la nature que la vieillesse ne put lui enlever, l'attrait de la grâce le lui fit surmonter, en sorte qu'il put dire comme saint Paul (Philip. I, 23) : Je me trouve pressé de deux côtés ; mais je désire, comme un plus grand avantage, être dégagé du corps pour être avec Jésus-Christ. Cependant, selon saint Chrysostôme (Hom. 87 in Joan.), pour que les hommes ne fussent point portés à se causer une mort violente, Dieu a voulu sagement leur en inspirer une horreur naturelle. Mais, comme le remarque saint Augustin (Tract. 123 in Joan.), puisque Jésus-Christ a daigné mourir pour nous, l'amour que nous devons avoir pour lui doit être assez fort pour vaincre la répugnance que nous fait ressentir la chair à l'égard de la mort. « Si donc, ajoute saint Grégoire (Moral, lib. 31), si Pierre eût absolument refusé d'aller à la mort, il n'aurait pu souffrir pour Jésus Christ ; mais par la vertu de l'esprit il embrassa courageusement le martyre qu'il repoussait par la faiblesse de la chair. Ainsi, tandis que la chair lui faisait appréhender la peine capitale, l'esprit lui faisait rechercher la gloire céleste, de sorte que le martyre fut à la fois l'objet de ses vœux et de ses craintes. De même, nous consentons à goûter l'amertume d'un remède pour recouvrer la joie de ta santé, car si la potion que nous devons prendre nous déplaît, la guérison que nous devons en retirer nous plaît. »
Comme récompense de l'affection que saint Pierre venait de lui témoigner, le Seigneur lui prédit donc la prérogative du martyre, au moyen duquel il devait paître les brebis et les agneaux, multiplier les enfants de l'Église et suivre les traces de son Maître. Alors, selon la Glose, « Jésus-Christ annonça la passion glorieuse de celui dont il avait annoncé le honteux reniement ; car désormais l'Apôtre devenu plus fort sera capable de souffrir pour sou divin Maître, comme il l'avait promis trop tôt lorsqu'il était encore faible. Maintenant il ne craint plus la perte de cette vie fragile, depuis qu'il a vu dans la Résurrection du Sauveur l'exemple d'une autre vie meilleure. » Et d'après cette prédiction, comme le remarque saint Chrysostôme (Hom. 87 in Joan.), saint Pierre fut certain d'obtenir ce qu'il avait voulu et demandé en disant au Seigneur : Je donnerai ma vie pour vous (Joan. XIV, 37). Quand même il me faudrait endurer la mort avec vous, je ne vous renoncerai point (Marc. XIII, 31). Comme donc ce généreux disciple souhaitait toujours davantage lui prouver son entier dévouement au milieu des plus grands périls, Jésus-Christ semble lui dire : Aie courage ; j'accomplirai enfin ton ardent désir, de telle sorte que tu souffriras dans ta vieillesse ce que tu n'as pas souffert dans ta jeunesse. » « Ainsi, comme l'explique saint Augustin (Tract. 123 in Joan.), tu étendras tes mains, c'est-à-dire tu seras crucifié ; mais pour en venir là, un autre te ceindra et te mènera ; car c'est avant d'être crucifié que tu seras conduit où tu ne voudrais pas aller. » Toutefois, ô bienheureux Apôtre, cela n'arrivera que quand tu seras vieux. En effet, trente-sept ans s'écoulèrent depuis le moment de cette prophétie jusqu'au jour de sa réalisation. En subissant ainsi le supplice de la croix dans un âge très-avancé, saint Pierre nous apprend que, même après avoir obtenu le pardon de nos péchés, nous devons en faire pénitence et en subir la peine pendant toute notre vie. Selon la Glose, le châtiment dure plus longtemps que la faute, de peur que celle-ci parût légère si celui-là finissait en même temps qu'elle. Considéré aux deux époques de sa jeunesse et de sa vieillesse, saint Pierre est la figure des séculiers et des religieux ; car le séculier, maître de sa volonté, va où il lui plaît ; mais le religieux, que sa profession et sa règle ont rendu plus grave et plus mûr, se laisse souvent conduire par l'ordre de son supérieur là où il ne voudrait point aller, s'il n'y consentait pour le mérite de l'obéissance.
Ainsi Jésus-Christ signifia par quel genre de mort Pierre devait glorifier Dieu (Joan. XXI, 49). D'abord, aux yeux des Juifs témoins de sa lâcheté, cet Apôtre avait rendu son Maître méprisable, en le renonçant de crainte d'être attaché avec lui ; mais ensuite, aux yeux des bourreaux témoins de sa constance, il le rendit estimable, en le confessant lorsqu'il consentit à être crucifié avec lui. De la sorte, bien que Jésus-Christ ne soit pas glorifié directement par les injustes persécutions des méchants et des infidèles, il l'est néanmoins chaque jour par les vertueux exemples des saints et des fidèles, dont elles sont l'occasion. La mort des Martyrs fait donc la gloire du Seigneur ; car elle montre la grandeur de Celui pour la confession duquel ils sacrifient leur propre vie ; et en se soumettant aux plus grands maux pour son amour et son honneur, ils prouvent qu'il mérite d'être honoré et aimé souverainement. Remarquons ici que le Sauveur avait été crucifié la tète en haut, mais que, par respect pour son divin Maître, saint Pierre demanda d'être crucifié la tête en bas ; saint André, son frère, subit un pareil supplice, mais en travers, sur une croix dont les pièces étaient disposées obliquement.
Après ces paroles, qui annonçaient à saint Pierre sa mort violente, le bon Maître essaya de rendre cette prophétie moins dure, en proposant son propre exemple : Suis-moi, lui dit-il (Joan. XXI, 19). Or suivre le Seigneur, qu'est-ce sinon l'imiter ? Il semblait donc dire : Veux-tu aller plus volontiers au martyre, pense que tu marches sur mes traces ; car tu dois endurer pour la confession de mon nom le même supplice de la croix que je n'ai point balancé de subir pour le salut de ton âme ; et tu mériteras ainsi une couronne d'autant plus illustre que tu acquerras une ressemblance plus parfaite avec ton souverain Seigneur. D'ailleurs, cet Apôtre ne s'était-il pas offert déjà lui-même à l'accompagner particulièrement, quand il avait dit : Pourquoi ne puis-je vous suivre ? Je veux donner ma vie pour vous (Joan. XIII, 37). Le Sauveur exige l'exécution de cette promesse en lui disant : Suis-moi ou en d'autres termes : Si tu m'aimes, viens après moi ; et puisque je suis mort pour toi, meurs à ton tour pour mon amour ; monte comme moi sur la croix, pour sortir de ce monde de la même manière que moi. Cette invitation ne s'adressait pas à saint Pierre seulement, mais à lui spécialement, parce que lui-même entre tous les autres devait donner sa vie pour le troupeau confié à sa sollicitude pastorale. En lui parlant ainsi, le Seigneur se leva pour quitter le lieu du repas ; et par ce mouvement corporel, il indiqua d'une façon plus sensible ce qu'il venait d'exprimer de vive voix ; c'est ainsi que les anciens Prophètes signifiaient les volontés divines tantôt par leurs discours et tantôt par leurs actions.
Fidèle à l'ordre qu'il avait reçu, Pierre suivait déjà le Sauveur, lorsque, s'étant retourné, il vit venir après lui le disciple que Jésus aimait (Joan. XXI, 20). Voulant savoir comment mourrait Jean qu'il aimait aussi particulièrement, il dit : Seigneur, et celui-ci que deviendra-t-il ? (Ibid. 21). Il semblait dire : Je vais souffrir comme vous, mais celui-ci qui nous est cher à tous deux va-t-il mourir avec moi ? Selon saint Chrysostôme (Hom. 87 in Joan.), après avoir appris qu'il devait être crucifié, saint Pierre désira connaître si, dans son martyre, il aurait pour associé saint Jean avec lequel il était très-lié ; car il souhaitait de partager avec son collègue le plus affectionné le sort glorieux qui lui était réservé, c'est-à-dire l'honneur de suivre Jésus-Christ sur la croix où il les avait précédés. Saint Jean, pieusement jaloux de cette faveur signalée, aurait bien posé cette même question que saint Pierre, s'il l'avait osé. Entre les autres Apôtres, il était tendrement chéri de son divin Maître, qui lui donna plusieurs preuves d'une dilection spéciale, surtout en le laissant exhaler le dernier soupir en paix et sans violence. Il était ainsi devenu l'ami privilégié du Sauveur pour d'excellentes raisons : 1° pour l'éclat de sa pureté, qui le porta à demeurer toujours vierge, après comme avant sa vocation à l'apostolat ; 2° pour la sublimité de sa sagesse, qui lui permit de pénétrer dans les plus profonds mystères de la divinité ; 3° pour la ferveur de sa charité envers Jésus-Christ, qui ne se laisse jamais vaincre en affection sincère.
Au sujet de ce disciple bien aimé, Jésus répondit à Pierre : Je veux qu'il reste ainsi jusqu'à ce que je vienne, c'est-à-dire qu'il demeure sur la terre jusqu'à ce que je l'introduise dans le ciel par une mort paisible. En d'autres termes : Je ne veux point qu'il me suive dans la voie de la Passion, mais plutôt qu'il se livre au repos de la contemplation, en attendant que je l'appelle à passer doucement de cette vie en l'autre. On raconte en effet que, dans une extrême vieillesse, saint Jean reçut la visite de Jésus-Christ accompagné de ses disciples, qui l'invitait à la participation de sa gloire et de leur félicité éternelle. — Mais que t'importe ? ajouta le Sauveur à Pierre. Comme s'il lui disait : Il ne t'appartient pas de savoir quel sort je destine à Jean ; il t'importe seulement d'accomplir avec promptitude et humilité l'ordre que je t'ai donné ; aussi je te le répète ; Suis-moi jusqu'au supplice de la croix (Joan. XXI, 22). Selon saint Chrysostôme (loc. cit.), Jésus-Christ par cette réponse nous apprend à ne point nous préoccuper et inquiéter de recherches et de connaissances qui ne nous sont point nécessaires et ne lui sont point agréables. En faisant une pareille question, Pierre était poussé par un sentiment inopportun à l'égard de Jean. Puisque tous deux devaient être chargés d'évangéliser diverses contrées, il n'était pas expédient qu'ils fussent constamment réunis ; autrement l'univers en aurait éprouvé un grave dommage. Aussi le Seigneur semble répliquer à Pierre : Veille, travaille et combats jusqu'au dernier soupir pour exercer la charge que je viens de te confier ; mais si je veux laisser celui-ci tranquille, que t'importe ?
Là-dessus le bruit que ce disciple ne mourrait point courut parmi les frères, c'est-à-dire parmi les autres disciples unis ensemble par une charité très-étroite (Joan. XXI, 23). Cette opinion publique venait du sens qu'on attachait aux paroles du Sauveur ; et on en concluait que saint Jean continuerait de vivre jusqu'au moment où le Seigneur viendrait juger le monde. Mais s'il en avait été ainsi, cet Apôtre privilégié n'aurait pas reçu un grand avantage ; car mieux vaut être affranchi de cette chair corruptible pour être associé à Jésus-Christ, comme le déclare saint Paul. (Philip. I, 23). Ce sentiment était donc erroné, puisque l'ancienne Église d'Éphèse s'est glorifiée de posséder le tombeau de saint Jean. Cet Apôtre devait être soumis à la sentence portée contre tous les hommes conçus ainsi que lui dans le péché originel. Aussi, comme pour détromper les fidèles d'une fausse interprétation, lui-même fait remarquer dans son Évangile que Jésus n'avait pas dit : il ne mourra point ; mais : Je veux qu'il reste ainsi jusqu'à ce que je vienne. En effet, il n'a point subi la douleur du martyre comme saint Pierre ; mais, après qu'il eut vécu quatre-vingt-dix-neuf ans et qu'il eut prêché soixante-huit ans, le divin Maître l'enleva de ce monde par une mort naturelle et le transporta dans la céleste patrie. Ce même disciple a écrit ces choses qu'il a vues et entendues ; par conséquent le témoignage qu'il en rend est vrai et irrécusable (Ibid. 24). Jésus-Christ assurément ne pouvait avoir un historien plus convenable qu'un témoin aussi assidu de ses paroles et de ses actions.
Les deux principaux Apôtres désignés dans la scène qui vient d'être racontée représentent encore les deux sortes de vie spirituelle. Saint Pierre, auquel le Sauveur dit : Suis-moi, figure le Chrétien adonné aux labeurs de la vie active ; il travaille pour le prochain afin de l'assister en son corps ou en son âme, et il combat jusqu'à la mort, s'il est nécessaire, pour défendre la justice et la vérité. D'un autre côté, saint Jean, dont Jésus dit : Je veux qu'il reste ainsi jusqu'à mon arrivée, figure le Chrétien appliqué aux douceurs de la vie contemplative ; il s'efforce de renoncer à tous les soins temporels pour s'occuper de Dieu seul, et il tâche de demeurer en ce paisible état jusqu'à ce que le souverain Juge vienne l'élever à la vision intuitive de sa gloire. L'une et l'autre vie ont pour objet et pour fin Dieu lui-même. Le Chrétien témoigne plus d'amour à Dieu dans la vie active, parce que, ressentant davantage les angoisses présentes, il désire plus vivement d'en être délivré pour aller à lui ; mais Dieu témoigne plus d'amour au Chrétien qu'il laisse dans la vie contemplative, car il lui fait commencer sur la terre les saints exercices qu'il lui fera continuer éternellement au ciel. De là cette parole du Psalmiste : Le Seigneur aime les portes de Sion plus que toutes les tentes de Jacob (Ps. LXXXVI, 2). En effet, tandis que le Seigneur dit aux uns de le suivre dans la souffrance, il dit aux autres de l'attendre en paix jusqu'à ce qu'il les transporte en son royaume. Ainsi, la vie active s'exerce et se consomme exclusivement en ce monde, tandis que la vie contemplative y est simplement ébauchée et y reste imparfaite.
Après tout ce que nous venons de rapporter, pour consoler les sept disciples de son absence, Jésus les bénit avec effusion et disparut à leurs regards. Si nous voulons profiter de cette salutaire visite, n'oublions point les prodiges et les enseignements nombreux que nous y avons remarqués. Saint Jean déclare que cette manifestation était la troisième (Joan. XXI, 14), non pas sans doute en comptant toutes celles qui eurent lieu en un même jour, mais celles qui eurent lieu en divers jours : ainsi le Sauveur se fit voir la première fois, à différentes reprises, le dimanche même de Pâques ; la seconde fois, le dimanche suivant ; et la troisième fois, en un jour indéterminé sur le bord de la mer. Ou plutôt, ce fut alors la troisième fois que le Seigneur ressuscité apparut à ses disciples réunis ; car saint Jean lui-même raconte comment le divin Maître s'était montré auparavant à eux, d'abord en l'absence de Thomas, puis en présence de cet Apôtre. Cette nouvelle apparition aux sept disciples qui péchaient dans le lac de Tibériade fut suivie de plusieurs autres jusqu'à l'Ascension du Sauveur ; mais elles ne sont point toutes mentionnées dans les Évangiles.
Prière
Seigneur Jésus, dans mon extrême misère, accordez-moi de vous servir la nourriture que vous désirez en accomplissant votre sainte volonté ; car notre obéissance vous plaît tellement qu'elle devient votre réfection. Malgré ma profonde indignité, faites-moi participer à votre festin mystique, de telle sorte qu'en souffrant pour vous, je sois restauré par vous-même, poisson sacré rôti pour nous sur le bois de la croix. Puisque vous êtes aussi le pain vivant descendu du ciel, faites que je sois rassasié dès maintenant par la foi de votre doctrine salutaire et la communion de votre adorable sacrement, puis par la jouissance de votre glorieuse société durant toute l'éternité. Bon Maître, donnez-moi de vous aimer comme saint Pierre vous a aimé, en me sacrifiant pour vous généreusement ; daignez m'aimer aussi comme vous avez aimé saint Jean, en m'attachant à vous uniquement ; aidez-moi, je vous en conjure, à progresser sans cesse et à persévérer jusqu'à la fin dans ce bienheureux état de l'amitié divine. Ainsi soit-il.

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