Jésus apparaît sur une montagne de Galilée aux onze apôtres et à plus de cinq cet frères
Matth. XXVIII
Selon la remarque du Vénérable Bède, Jésus-Christ avait dit à ses disciples réunis avant la Passion : Lorsque je serai ressuscité, je vous précéderai en Galilée (Matth. XXVI, 32) ; ensuite il avait dit aux saintes femmes accourues à son sépulcre : Allez annoncer à mes frères qu'ils se rendent en Galilée, c'est là qu'ils me verront (Ibid. XXVIII, 10). Cet ordre, que les Anges avaient également transmis (Marc. XVI, 7), ne manqua pas d'être rempli. L'apparition du Sauveur sur le bord du lac de Tibériade eut bien lieu dans la Galilée, mais ce n'était point celle qui avait été principalement annoncée ; car les disciples n'étaient alors que sept, tandis que tous se trouvèrent à une autre plus importante. En effet, comme saint Matthieu nous l'apprend (XXVIII, 16), les onze disciples se rendirent en Galilée, sur la montagne que Jésus leur avait assignée. Si nous en croyons quelques interprètes, l'endroit ici désigné serait une montagne, portant le nom de Galilée, laquelle est située dans la province de Judée, à un mille du mont des Oliviers, vers le nord. Mais d'après l'opinion la plus vraisemblable, le lieu mentionné est la célèbre montagne du Thabor, qui s'élève dans la province même de Galilée. C'est là que, pendant sa vie, le Sauveur avait voulu donner un échantillon de sa gloire future à trois Apôtres seulement ; c'est aussi là qu'après sa mort, il voulut manifester à tous ses disciples la vérité de sa triomphante Résurrection.
Saint Matthieu ne désigne comme témoins de cette nouvelle manifestation que les onze Apôtres, parce qu'ils étaient les plus notables personnages ; mais on croit que beaucoup d'autres disciples étaient alors présents. En effet, selon Eusèbe, c'est de cette apparition solennelle que saint Paul disait aux Corinthiens (I Ep. XV, 6), en parlant du Sauveur ressuscité : Il s'est fait voir à plus de cinq cents frères ensemble. Puisque les disciples étaient si nombreux sur cette montagne, comment n'étaient-ils que cent vingt dans le Cénacle, où tous cependant étaient réunis au jour de la Pentecôte, selon le livre des Actes ? C'est qu'en cette dernière circonstance se trouvaient tous les fidèles logés alors à Jérusalem ; mais auparavant le Seigneur s'était montré à beaucoup d'autres fidèles de différentes villes pour les consoler par sa présence et les affermir dans la foi. D'après Raban Maur (in cap. 28 Matth.), en se manifestant ainsi à ses disciples sur le sommet d'une montagne, Notre-Seigneur a voulu signifier que son corps, précédemment soumis aux infirmités humaines, était élevé désormais au-dessus de toutes les choses terrestres, et que, pour participer aux sublimes prérogatives de sa glorieuse Résurrection, nous devons renoncer aux basses affections de ce monde et aspirer aux jouissances supérieures de la céleste patrie.
À la vue de leur bon Maître rendu à la vie, les disciples, pénétrés d'une joie respectueuse, l'adorèrent humblement ; le visage prosterné contre terre, ils lui rendirent leurs profonds hommages, en reconnaissant tout à la fois sa divinité et son humanité très-sainte. Quelques-uns cependant surpris d'un événement si extraordinaire, éprouvèrent du doute touchant la réalité de sa Résurrection (Matth. XXVIII, 17). D'où l'on doit conclure que les Apôtres n'étaient pas seuls présents ; car dès auparavant tous étaient convaincus de la vérité, sans excepter Thomas lui-même qui avait été le plus incrédule. Mais l'hésitation des autres disciples servit encore à la confirmation de notre foi ; car plus leur incertitude fut grande et plus leur examen fut attentif, plus leur expérimentation fut constante et plus leur croyance fut ferme ; non-seulement ils corroborèrent ainsi la doctrine des catholiques, mais ils confondirent par avance la perversité des hérétiques qui devaient ensuite attaquer le dogme de la Résurrection. Le Seigneur très-clément vint exprès affermir ceux qui croyaient déjà et éclairer ceux qui doutaient encore. Afin donc de rendre sa Résurrection plus évidente pour tous ses disciples, il s'approcha d'eux et s'entretint avec eux.
D'abord il leur dit : Toute puissance m'a été donnée au ciel et sur la terre (Ibid. 18). Cette puissance, Jésus-Christ la possédait de toute éternité en sa divinité, et depuis sa conception en son humanité ; mais il ne voulut pas l'exercer avant d'être ressuscité d'entre les morts ; et jusqu'à ce moment, I1 demeura sujet aux souffrances, afin d'opérer notre rédemption. Jésus-Christ parle donc ici selon cette nature créée, en laquelle il s'était rendu inférieur aux Anges sous quelque rapport, et non point selon cette nature créatrice en laquelle il était égal à son Père de toutes manières. En effet, comme Dieu, il a toujours joui d'une autorité suprême conjointement avec le Père et le Saint-Esprit ; en tant qu'homme, il a été revêtu d'une semblable autorité dans l'univers entier ; car en cette dernière qualité, il peut couronner au ciel et choisir sur la terre ceux qu'il lui plaît ; sa volonté s'exerce partout sans obstacle. Bien plus, ainsi que le déclare saint Paul (Philip, II, 9-11), Dieu l'a exalté au-dessus de toute créature, en le faisant siéger à sa propre droite ; et il lui a donné un nom supérieur à tout autre, afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur la terre et dans les enfers, et afin que toute langue confesse que le Seigneur Jésus-Christ est associé à la gloire de Dieu son Père. En effet, à qui des hommes ou des Anges fut donné le droit d'être appelé Fils de Dieu par nature, sinon à Jésus-Christ dont le Père céleste a dit : Voici mon Fils bien-aimé en qui reposent toutes mes complaisances (Matth. III, 17) ? À qui des Saints ou des esprits bienheureux fut accordé le privilège de racheter le monde, sinon à Jésus-Christ, dont le Prince des Apôtres a dit : Le salut ne peut venir d'aucun autre (Act. IV, 12) ? Ainsi, ce que Notre-Seigneur avait toujours possédé comme Dieu avec son Père, il l'a reçu comme homme de son Père ; et d'après saint Sévérien, on peut dire que son humanité a tout reçu de sa divinité, car en lui le Fils du Très-Haut a tout donné au Fils de la Vierge.
Bien qu'il soit tout-puissant, le Sauveur ne dédaigne point les pauvres pécheurs, mais il les accueille tous également avec bonté, quand ils sont sincèrement convertis. C'est pourquoi en vertu de son autorité souveraine, il dit à ses disciples : Allez donc enseigner toutes les nations. Il faut par conséquent que les ministres de l'Évangile ne soient point négligents, ni ignorants ; mais qu'ils veuillent aller partout où ils sont envoyés et qu'ils sachent enseigner comme il convient ; il faut de plus qu'ils instruisent indistinctement les pauvres et les riches sans faire acception de personne. Après avoir prêché l'Évangile aux différents peuples, baptisez-les, dit Jésus-Christ, au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit (Matth. XXVIII, 19) ; car quiconque ne renaît par l'eau et le Saint-Esprit ne peut entrer dans le royaume de Dieu (Joan. III, 5). Ce baptême nécessaire doit être administré au nom des trois personnes divines, pour marquer que la grâce de la régénération spirituelle doit être produite en l'âme par la vertu de la Trinité tout entière. Non contents de baptiser ainsi toutes les nations, apprenez-leur, ajouta le Sauveur, à observer tout ce que je vous ai commandé ; c'est-à-dire à mettre en pratique tout ce qui est ordonné par rapport aux sacrements de la loi nouvelle, aux dogmes de la foi catholique, et aux préceptes de la morale chrétienne (Matth. XXVIII, 20). Avant sa Passion, Jésus-Christ avait recommandé à ses disciples de ne point prêcher sa doctrine aux Gentils mais aux Juifs seulement, parce qu'il n'était pas temps de répandre l'Evangile dans tout l'univers ; mais après sa Résurrection, il les envoya vers tous les peuples pour les instruire d'abord et les baptiser ensuite. Les adultes, en effet, avant d'être baptisés doivent connaître ce que Jésus-Christ a révélé, parce que sans la foi il est impossible de plaire à Dieu (Hebr. XI, 6) ; et après avoir été baptisés ils doivent pratiquer ce que le Sauveur a prescrit ; car pour être sauvé, il ne suffit pas d'écouter mais il faut en outre accomplir la parole de Dieu, comme le déclare saint Jacques (I, 22). Ainsi le baptême ne doit être conféré qu'aux personnes instruites préalablement des vérités nécessaires, et il ne peut être profitable qu'aux Chrétiens appliqués à des actions vertueuses ; car de même qu'un corps sans âme n'a plus de vie, ainsi la foi sans les œuvres est morte (Ibid, II, 26).
S'il vous semble difficile ou même impossible de pratiquer toutes les prescriptions divines, efforcez-vous simplement d'acquérir et de garder la charité. « Celui dont le cœur est plein de charité, dit saint Augustin (lib. 1 de Doct. Christ.), embrasse sans erreur et observe sans peine les divers enseignements des Saintes-Ecritures, selon cette parole de l'Apôtre (Rom. XIII, 10) : L'accomplissement de la loi consiste dans l'amour. De là cette recommandation du céleste Législateur : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme ; et vous aimerez votre prochain comme vous-même. Ces deux préceptes renferment toute la Loi et les Prophètes (Matth. XXII, 37-40). Si donc vous ne pouvez lire toutes les pages, ni comprendre toutes les maximes, ni approfondir tous les mystères des livres inspirés, ayez du moins la charité qui en est la le sommaire et l'abrégé. L'homme qui s'attache fermement à la foi, à l'espérance et à la charité, n'a besoin de la science des Écritures que pour l'instruction des autres ; avec ces trois excellentes vertus, beaucoup de solitaires ont vécu très-saintement sans aucun livre. « Remarquez combien la charité a d'efficacité, dit ailleurs le même saint Docteur (in Psal. 121) ; si, dans votre condition particulière, vous ne pouvez accomplir quelque prescription divine, aimez du moins celui qui l'accomplit, et vous l'accomplissez en lui de la sorte. » Saint Grégoire dit également : « Si nous ne pouvons imiter les bonnes œuvres dont nous sommes témoins, qu'elles nous soient chères dans les autres, et elles nous deviendront propres à nous-mêmes. » « Que les hommes envieux considèrent l'excellence de la charité, ajoute saint Augustin (Tract. 5 in Epist. Joan.) ; elle nous fait jouir des biens d'autrui sans travail de notre part. En effet, si vous aimez l'union fraternelle, tout ce qui appartient à un autre appartient aussi à vous-même ; faites disparaître l'envie, et tout ce que j'ai est à vous, comme aussi tout ce que vous avez est à moi. La charité nous rend ainsi commun ce que la jalousie nous rend étranger. » Le Chrétien qui possède cet amour surnaturel participe à tous les biens de L'Église ; mais il n'en retire aucun profit, et perd même tout le mérite de ses bonnes œuvres, s'il n'a pas cette dilection nécessaire. Aussi, selon saint Bernard, la charité est une vertu qui donne du prix aux moindres actions, et sans laquelle les œuvres les plus éclatantes n'ont point de valeur. Concluons que la charité est la reine de toutes les vertus ; sans elle nul ne peut parvenir à la perfection, car l'homme n'est parfait que quand il est rempli de charité.
Afin que les Apôtres ne fussent point effrayés de leur sublime mission, le Sauveur voulut les rassurer en ajoutant (Matth. XXVIII, 20) : Je suis avec vous tous les jours jusqu'à ta consommation des siècles ; c'est-à-dire : Je reste au milieu de vous d'une manière continuelle et perpétuelle, par la présence de ma divinité et de ma grâce, pour vous aider et vous assister jusqu'à ce qu'après avoir terminé vos travaux et vos œuvres, vous veniez partager ma récompense et ma gloire ; et comme gage de ma parole, je vous laisse la présence de mon corps dans le sacrement de l'autel. Comme s'il leur disait, selon saint Chrysostôme (Hom. 91 in Matth.) : Ne vous excusez point en alléguant la difficulté d'accomplir les ordres que je vous ai donnés ; car je serai toujours avec vous afin de vous en faciliter l'exécution. Dans cette promesse admirable nous trouvons la plus sûre garantie pour surmonter tous les obstacles, car si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? (Rom. VIII, 31.) Avec un pareil défenseur, que pouvons-nous craindre des ennemis les plus acharnés ? Disons hardiment comme le Psalmiste : Avec le secours de Dieu nous remporterons des victoires, et lui-même exterminera nos persécuteurs (Ps. LIX, 14). C'est surtout aux prédicateurs de l'Evangile que le Sauveur semble dire ici : Je suis avec vous, afin de rendre vos discours efficaces pour le salut de vos auditeurs et l'accroissement de vos mérites. Selon saint Chrysostôme (loc. cit.), Jésus-Christ ne s'adresse pas seulement aux disciples qui étaient devant lui, puisqu'ils ne devaient pas rester sur la terre jusqu'à la consommation des siècles ; mais en parlant à ses Apôtres, il parlait aux fidèles qui devaient hériter de leur foi, de manière à former le corps de son Église dans le cours des temps ; c'est avec eux tous successivement qu'il s'engage à demeurer comme leur chef au milieu de ses membres. De là, dit Raban Maur (in cap. 28 Matth.), nous devons conclure que, jusqu'à la fin du monde, il y aura toujours ici-bas des Chrétiens fidèles qui, par leurs vertus, mériteront de posséder parmi eux le Sauveur.
Jésus-Christ allait retirer à ses disciples la présence sensible de son humanité, mais non point la présence salutaire de sa divinité qui devait leur continuer l'assistance de sa grâce jusqu'au dernier jour du monde. Un sage pilote ne quitte pas le vaisseau qui lui a été confié avant de l'avoir conduit heureusement au port. L'Église est le vaisseau qui a Jésus-Christ pour pilote ; aussi ne cessera-t-il point de la diriger avant de l'avoir introduite sûrement dans la bienheureuse éternité. En remontant vers son Père, dit saint Léon (Serm. de Ascens.), le Sauveur n'a point abandonné ceux qu'il avait adoptés pour ses enfants ; et du trône où I1 est assis, il les invite à venir dans son royaume en les excitant à la patience. Bien que l'humanité du Seigneur ne soit plus présente parmi nous d'une manière visible, elle n'y est pas moins d'une façon très-réelle ; car il est caché tout entier dans l'Eucharistie sous les apparences du pain et du vin, jusqu'à ce qu'enfin il se manifeste à nous face à face, sans nuage ni obscurité. En promettant ainsi d'être avec ses disciples jusqu'à la consommation des siècles, dit le Vénérable Bède (in Homil.), Jésus-Christ indique le fini pour l'infini ; car s'il demeure en cette vie avec ses élus pour les protéger et les diriger continuellement, il ne demeurera pas moins avec eux en l'autre vie pour les récompenser et les glorifier éternellement. Selon saint Chrysostôme (loc. cit.), le Sauveur rappelle à ses disciples la consommation et la fin de ce monde, pour les attirer plus fortement à lui, en leur inspirant par là le mépris des biens terrestres et périssables ainsi que le désir des biens futurs et permanents ; car c'est comme s'il leur disait : Les peines que vous endurerez pour mon amour finiront avec cette vie ; mais les récompenses que vous aurez méritées par votre résignation dureront éternellement.
Arrêtons-nous à considérer les disciples réunis sur le Thabor ; comme ils entourent avec allégresse et écoutent avec attention le divin Maître qui leur adresse de solennelles paroles ! car il leur révèle sa puissance souveraine et leur confère une mission universelle, en les chargeant d'enseigner et de baptiser toutes les nations ; puis il leur communique une vigueur merveilleuse, en leur promettant son assistance continuelle. Avec quelle douce familiarité il les instruit ! avec quelle exquise bonté il les console, en leur parlant du royaume de Dieu ! S'ils ont mérité de le contempler heureusement, c'est qu'ils n'avaient pas manqué de le désirer ardemment ; et nous pourrons jouir d'un pareil avantage, si nous nous disposons comme eux à recevoir la visite divine. Ces disciples fervents, auxquels le Seigneur voulut encore apparaître sur la montagne de la transfiguration, représentent les Chrétiens contemplatifs, auxquels il daigne souvent se manifester au sommet de la perfection. Après avoir conversé quelque temps avec eux, Jésus les quitta pour rejoindre, selon sa coutume, les âmes saintes qui l'attendaient dans le paradis terrestre. De leur côté, les disciples satisfaits ne tardèrent pas à reprendre le chemin de Jérusalem.
Prière
Seigneur Jésus, Fils du Dieu vivant, qui avez rempli d'une joie inénarrable les disciples affligés de votre mort, en les rendant témoins de votre présence sur une montagne de Galilée, daignez actuellement me retirer de la profonde misère où je suis plongé, pour m'attirer à une sublime perfection ; apprenez moi à fouler aux pieds les affections terrestres et à tendre de toutes mes forces vers les biens supérieurs, afin que je mérite de vous contempler un jour dans les hauteurs des cieux. Bon Maître, aidez-moi à observer tout ce que vous avez commandé ; et comme vous l'avez promis, restez avec nous afin de nous protéger et diriger constamment en ce monde, puis, après cette vie afin de nous récompenser et rassasier éternellement par la vue de votre gloire. Ainsi soit-il.
CHAPITRE LXXXI
Épilogue des apparitions de Jésus ressuscité
Nous avons signalé douze apparitions du Sauveur ressuscité qui eurent lieu avant le jour de son Ascension, où nous en remarquerons deux autres. De ces quatorze apparitions dix seulement sont rapportées dans les Evangiles ; car ils ne nous disent point, ce que nous savons d'ailleurs, que le Seigneur se montra d'abord à la très-sainte Vierge, puis séparément à saint Jacques le Mineur, à Joseph d'Arimathie et aux justes des limbes. Il est vraisemblable néanmoins que le divin Maître visita souvent sa digne Mère, ses chers Apôtres et sa servante la plus dévouée Marie-Madeleine, pour conforter et réjouir ces personnes qui avaient été si vivement effrayées et affligées de sa douloureuse Passion. Tel parait être le sentiment de saint Augustin, quand il dit (in cap. 20 Joan.) : Tout ce qui concerne le Sauveur ressuscité n'est point écrit ; car avant de monter au ciel, il conversa fréquemment avec les disciples qu'il allait laisser sur la terre. Peut-être même les saints Patriarches, surtout Abraham et David, auxquels le Fils de Dieu avait été promis spécialement, venaient avec lui voir leur très-excellente fille qui avait trouvé grâce pour eux comme pour tous auprès de Dieu, en devenant la Mère de leur Rédempteur. Oh ! avec quelle complaisance ils contemplaient et avec quelle vénération ils saluaient cette Vierge bénie entre toutes les femmes ! Comme ils s'empressaient de lui rendre leurs hommages, sans être aperçus néanmoins de ceux qui étaient là présents corporellement !
Mais après être sorti du tombeau et après avoir triomphé de la mort, pourquoi le Sauveur n'alla-t-il pas immédiatement au ciel jouir du repos et de la gloire qu'il avait mérités par trente années de labeurs et de sacrifices, surtout par les ignominies et les douleurs de sa Passion ? C'est pour plusieurs raisons très-dignes de sa sagesse et de sa bonté. Il voulait d'abord nous enseigner la patience, en nous apprenant par son exemple que nous devons attendre avec résignation notre récompense. Il voulait dès ici-bas dédommager surabondamment ses disciples des peines que ses tourments leur avaient fait éprouver ; car, après être resté victime de la mort pendant quarante heures, il les rendit témoins de sa Résurrection durant quarante jours, en montrant ainsi qu'il procure à ses fidèles serviteurs des consolations bien supérieures à leurs tristesses. De plus, il voulait instruire et confirmer ses Apôtres, non point simplement par des Anges, comme il le pouvait facilement, mais par lui-même en personne ; car afin de leur prouver surtout la vérité de sa Résurrection, il leur apparut pendant quarante jours qu'il leur parla du royaume de Dieu (Act. I, 3). Ne pensons pas néanmoins que durant ce temps il leur apparut chaque jour ; car pour mieux faire ressortir la gloire de sa Résurrection, il convenait qu'il ne se rendit point constamment visible comme il l'était autrefois, de peur qu'on ne supposât qu'il avait repris une vie mortelle ; aussi ne se manifesta-t-il que momentanément à diverses reprises, pour faire sentir qu'il était doué d'une vie immortelle, bien différente de l'existence commune des hommes.
Dans les diverses occasions où Jésus-Christ apparut depuis sa Passion, il montra par de nombreuses preuves qu'il était vivant (Ibid.). Pour établir la foi véritable et ne laisser aucun doute à cet égard dans l'esprit de ses disciples et de leurs successeurs, il fit voir en son propre corps des effets sensibles qui n'étaient point réclamés par sa nature incorruptible. Ainsi, quoique sa chair désormais impassible ne pût être défigurée par ses blessures antérieures, il n'en garda pas moins les cicatrices perpétuelles ; et aussi, quoiqu'elle ne pût être assujettie à des nécessités animales, il but et mangea cependant avec ses disciples. En effet, comme l'explique saint Augustin (de Civit. 1. 13, c. 22), les corps glorieux, qui possèdent la prérogative inviolable de l'immortalité, conservent encore la faculté de manger et de boire sans en éprouver la nécessité ; ils peuvent, s'ils le veulent, user de nourriture sans en avoir besoin. Le Sauveur ressuscité en usa donc, afin de témoigner par là que sa nouvelle vie était réelle et non point fantastique ; car le fruit de sa Passion eût été perdu, si la vérité de sa Résurrection n'eût été sûrement constatée. Toutefois remarquons ici une différence notable entre la nouvelle et l'ancienne vie de Jésus-Christ. Avant sa mort, les aliments qu'il prenait d'habitude servaient à le restaurer, parce qu'il se les assimilait ; mais après sa Résurrection, ceux qu'il prit par accident ne servirent nullement à le sustenter, parce qu'il ne se les assimila point ; car par la vertu spirituelle dont jouissait son corps glorifié, ils étaient aussitôt enlevés comme l'eau jetée dans le feu. C'est ainsi que le soleil brûlant a la force de consumer l'eau, tandis que la terre desséchée a besoin de l'absorber pour entretenir sa propre fécondité.
Le Sauveur ressuscité s'est montré non point à des impies et à des mondains, mais à ses Apôtres et à ses disciples ; car il ne convenait pas qu'étant désormais sorti du tombeau et revêtu d'immortalité, il se découvrit à des hommes ensevelis dans le péché et privés de la grâce qui est la vie de l'âme. C'est pourquoi il avait dit à ceux qui le suivaient avant sa Passion : Encore un peu de temps, et le monde ne me verra plus, tandis que vous au contraire vous me verrez (Joan. XIV, 19). Dorénavant, dit saint Théophile (in Joan.), il ne se mêla plus parmi le peuple ; car le commun des hommes n'était pas digne de converser avec le Sauveur ressuscité dont la vie était divine ; et à son exemple, quand nous serons ressuscites, nous ne devrons converser qu'avec les Anges, si nous sommes vraiment enfants de Dieu. Ainsi, selon saint Augustin (Tract. 76 in Joan.), il se manifesta exclusivement à ses amis, c'est-à-dire à ceux qui vivaient spirituellement comme lui. De là vient que saint Pierre disait (Act. X, 40) : Après l'avoir ressuscité le troisième jour, Dieu le fit voir non point à tout le peuple, mais à des témoins prédestinés par Dieu, à nous-mêmes qui avons mangé et bu avec lui, depuis qu'il fut revenu d'entre les morts. Il convenait effectivement que Jésus-Christ ne commençât point par manifester sa Résurrection à tous les hommes sans distinction, mais à des témoins spéciaux préparés d'avance ; car, comme il a coutume d'employer des intermédiaires pour élever les êtres inférieurs à des degrés supérieurs, il choisit premièrement quelques médiateurs pour faire connaître à l'univers entier la victoire qu'il avait remportée sur la mort. Lors donc que durant quarante jours il se montra familièrement de diverses manières à ses disciples privilégiés, par les preuves qu'il leur fournit et par les promesses qu'il leur fit, il nous disposa à croire et à espérer en lui, afin que bientôt, après leur avoir communiqué ses dons d'en haut, il nous excitât plus efficacement à l'aimer. Selon saint Jérôme (in cap. 16 Marc), le Sauveur, voulant nous inspirer une juste reconnaissance pour le bienfait de la rédemption, a fait voir son corps immortel à de simples mortels, afin de rappeler ce que nous devions être avant le péché et de révéler ce que nous devons être depuis sa Résurrection.
Ecoutons comment le Vénérable Bède applique aux divers états des fidèles les différentes apparitions du Sauveur (Serm. de Resur.). « Par les manifestations réitérées de sa divine personne, Notre-Seigneur a voulu signifier qu'il est présent en tout lieu d'une manière effective selon les désirs des bons. Il apparut aux saintes femmes qui pleuraient près de son tombeau vide ; et il nous assiste quand nous sommes pieusement affligés de son absence. Il apparut encore aux saintes femmes qui couraient annoncer sa joyeuse Résurrection ; et il nous assiste encore lorsque nous nous empressons d'adresser au prochain de salutaires avertissements. Il se découvrit à ceux qui, le prenant pour un voyageur, lui avaient offert l'hospitalité ; et il se découvre à nous aussi quand nous communiquons volontiers nos propres biens aux pèlerins et aux pauvres ; mais il se découvre à nous plus spécialement à la fraction du pain, lorsque nous recevons avec une conscience pure le sacrement de son corps sous les espèces eucharistiques. Il se présenta à ceux qui s'entretenaient de sa merveilleuse Résurrection dans un lieu retiré ; et il se présente à nous maintenant que nous nous entretenons de ce même sujet, comme aussi toutes les fois que nous suspendons les occupations extérieures pour vaquer à des conférences spirituelles. Il se manifesta, lorsque ses disciples, redoutant les Juifs ennemis, se tenaient renfermés dans une maison commune, puis quand, moins effrayés, ils allèrent le chercher sur la montagne qu'il leur avait assignée, et lorsqu'ensuite il vint les conforter par son divin Esprit au moment où les persécuteurs incrédules les empêchaient de prêcher en public. Il se manifeste également à son Église, maintenant que la majesté royale, soumise à la foi chrétienne, ne lui fait plus appréhender de sanglantes persécutions, parce que les puissances séculières s'inclinent avec respect devant les prescriptions apostoliques. Il se montra aux sept pêcheurs, qu'il dédommagea de leurs longues fatigues par un prodigieux succès ; et il se montre à nous, en nous prêtant un secours efficace, quand nous travaillons utilement avec une droite intention. Il se montra de nouveau aux Apôtres qui étaient réunis à table ; et il se montre pareillement à nous, lorsque, comme saint Paul le recommande, nous agissons pour la gloire de Dieu, soit que nous mangions ou buvions, soit que nous fassions autre chose. Il se fit voir premièrement en Judée, puis en Galilée, et postérieurement en Judée, au jour où il s'éleva dans les cieux. Ainsi il était présent avec l'Église, lorsqu'elle était composée seulement des Juifs fidèles ; il est aussi présent avec l'Église, maintenant que, après avoir abandonné les Juifs opiniâtres, elle embrasse les Gentils convertis ; il sera présent encore avec l'Église, quand vers la fin du monde, après avoir admis toutes les nations dans son sein, elle y recevra la Synagogue entière, comme saint Paul l'a clairement prédit (Rom. XI, 26). En dernier lieu, il apparut aux siens lorsqu'il était près de quitter la terre ; Il se présentera de même à nous, pour que nous méritions de le suivre au ciel après notre mort, si auparavant nous tâchons de le suivre en Béthanie, c'est-à-diredans la maison d'obéissance, d'où il est parti. Il y vint par le fait avant de monter sur le trône de sa gloire ; c'est pourquoi l'Apôtre disait : Parce qu'il s'est fait obéissant jusqu'à la mort de la croix, Dieu l'à exalté (Philip, II, 9). Nous aussi, venons à Béthanie, en accomplissant ce qu'il prescrit et en espérant ce qu'il promet ; car il dit : Soyez fidèle jusqu'à la mort, et je vous décernerai la couronne de vie (Apoc. II, 10). Grâce aux largesses de sa miséricorde ! non-seulement il restera avec nous jusqu'au terme de notre carrière, mais de plus il nous transportera avec lui dans le séjour de la béatitude, afin de nous y communiquer éternellement les richesses de son royaume. » Ainsi parle le Vénérable Bède.
Le même illustre Docteur des Anglais convertis expose clairement la raison mystique du temps pascal, en disant (loc. Cit.) : « Les deux époques solennelles de la sainte quarantaine et de la cinquantaine pascale ont été primitivement instituées, non point par l'autorité de quelques hommes mais par celle même de notre divin Sauveur. Il a d'abord inauguré le Carême, lorsqu'il jeûna quarante jours et quarante nuits dans le désert où, aussitôt après, il déjoua la fourberie de Satan et reçut les services des Anges. Il a ensuite inauguré le temps pascal, lorsqu'à sa sortie du tombeau, il apparut vivant à ses disciples en diverses occasions durant quarante jours. Par la fréquence de ses apparitions il fit de ces mêmes jours une suite de fêtes ; et de cette manière, non-seulement il présagea l'éternelle félicité que nous devons goûter en sa compagnie, mais encore il prouva la charité affectueuse qu'il ne cesse d'avoir à notre égard. En effet, quoique, par la vertu de sa Résurrection, il se fût dépouillé de nos faiblesses corporelles et revêtu de glorieuses prérogatives, il daigna néanmoins participer encore au repas de ses disciples, afin qu'il pût les associer un jour à son bonheur dans le ciel ; c'était aussi afin de leur inculquer plus vivement par cette familiarité renouvelée les préceptes qu'il leur avait donnés précédemment, et surtout afin de leur rappeler la promesse qu'il avait faite avant sa Passion, quand il disait : Je vous prépare le royaume que mon Père m'a préparé, pour que vous mangiez et buviez à ma table dans mon royaume (Luc. XXII, 29, 30). Mais en montant au ciel, le Sauveur ne leur enleva point la douceur de sa présence effective, il l'accrut plutôt par l'annonce de son Esprit-Saint qui allait les combler de grâces. C'est pourquoi, après l'Ascension de leur divin Maître, ils rentrèrent pleins d'allégresse à Jérusalem, et ils étaient habituellement dans le temple où ils louaient et bénissaient Dieu (Luc. XXIV, 52 et 53). Par ces transports de joie et ces exercices de dévotion, auxquels ils se livrèrent en attendant la visite du Saint-Esprit, les Apôtres nous ont appris à prolonger la solennité du temps pascal jusqu'au cinquantième jour appelé Pentecôte. C'est donc à bon droit que nous passons ces très-saints jours en des fêtes continues, soit pour honorer la Résurrection du Seigneur, soit en souvenir de ses manifestations réitérées, soit par l'espérance de notre repos futur et de la vie immortelle. Pendant cette époque solennelle, nous ne fléchissons point les genoux dans l'office divin ; car cette pratique est un signe de pénitence et de deuil que nos pères ont ordonné d'omettre pareillement tous les dimanches pour témoigner notre foi à la Résurrection. Mais afin de nous rappeler que, durant notre carrière terrestre, nous devons travailler à mériter la récompense céleste, nous jeûnons chaque année pendant la quarantaine qui précède Pâques ; puis nous célébrons la cinquantaine qui suit, en suspendant le jeûne, en chantant alléluia, en priant debout, pour exprimer par ces signes extérieurs que nous espérons le repos céleste, la glorieuse résurrection et le bonheur éternel. » Ainsi parle le Vénérable Bède.
Prière
Sauveur débonnaire, je vous en supplie, faites que, d'accord avec les premiers témoins choisis par vous, je rende témoignage à votre glorieuse Résurrection, non-seulement par ma langue et mes paroles mais aussi par ma conduite et mes œuvres. Je vous demande cette grâce en considération de ce que, après être sorti du tombeau, durant quarante jours vous avez daigné apparaître de différentes façons comme vivant et immortel à vos Apôtres et à vos disciples, manger et converser familièrement avec eux, les affermir et les instruire en leur parlant du royaume de Dieu, de manière à les délivrer entièrement du doute et à les convaincre parfaitement de la vérité. Ainsi soit-il.