Ascension de Notre-Seigneur
Marc. XVI — Luc. XXIV — Act. Apost. I.
L'Ascension de Notre-Seigneur doit être célébrée avec une grande dévotion, parce que la mémoire de cet illustre événement est l'objet d'une fête très-solennelle. Pour nous y préparer, méditons attentivement toutes les circonstances de ce jour où Jésus-Christ, après avoir terminé sa carrière sur la terre, transporta dans le ciel son humanité glorieuse. Afin de se recommander humblement à lui et de se détacher parfaitement de tout le reste, l'âme fidèle doit considérer avec une fervente affection tout ce que son divin Époux a daigné dire et faire au moment d'achever son pèlerinage.
Le Sauveur voulut que son Ascension triomphante eut lieu quarante jours après sa joyeuse Résurrection, comme pour signifier que nous pouvons parvenir à la patrie céleste en accomplissant les dix commandements développés par les quatre Evangiles. Au bout des quarante jours, voyant que l'heure était arrivée de passer de ce monde à son Père, Jésus, après avoir aimé les siens pendant sa vie, leur prouva particulièrement alors qu'il les aimait jusqu'à la fin (Joan. XIII, 1). D'abord, il alla chercher toutes les âmes des Patriarches et des Justes qu'il avait conduites dans le paradis terrestre ; puis, après avoir béni Enoch et Élie qu'il y laissa vivants, il se rendit avec son illustre cortège sur la montagne de Sion. C'est là que sa divine Mère et ses onze Apôtres habitaient dans le Cénacle, tandis que les autres disciples et les saintes femmes logeaient dans les maisons voisines. En ce même lieu où il avait célébré sa dernière Cène, le Sauveur apparut aux onze Apôtres pendant qu'ils étaient à table avec la Sainte-Vierge, et peut-être aussi avec d'autres personnes ; car eux seuls sont désignés comme étant les principaux personnages (Marc. XVI, 14). Avant de les quitter, ce bon Maître voulut leur donner une marque de satisfaction et leur laisser un souvenir d'affection ; parce qu'ils ne devaient plus le revoir corporellement sur la terre, il daigna manger encore une fois en leur compagnie, comme font des amis qui vont bientôt être séparés. Tous alors, vers l'heure de tierce, goûtèrent le bonheur ineffable de se trouver réunis avec le Seigneur ressuscité, afin de pouvoir raconter comme témoins dignes de foi ce qu'ils avaient vu et entendu tous ensemble.
Sur le point de retourner vers Celui qui l'avait envoyé, le Sauveur, en ce dernier repas qu'il prit avec ses Apôtres, voulut ranimer la vivacité de leur foi et l'ardeur de leur-charité ; dans ce but, il leur reprocha l'incrédulité et la dureté de cœur qu'ils avaient montrées, en ne croyant point au témoignage de ceux qui l'avaient vu ressuscité, jusqu'à ce qu'ils l'eussent vu de leurs propres yeux. En leur adressant ce reproche au moment de les envoyer prêcher l'Évangile à tout l'univers, Jésus-Christ semblait leur dire : Sur votre témoignage les nations doivent croire à ma Résurrection sans m'avoir jamais vu, à plus forte raison deviez-vous y croire avant de m'avoir vu, puisqu'elle vous était certifiée par des preuves évidentes et par des déclarations irrécusables. Avant de les priver de sa présence sensible, le divin Maître leur fit une telle réprimande, afin que le souvenir de leur faute les remplît pour toujours d'humilité ; car à son départ, il voulut leur montrer encore combien cette vertu lui était agréable ; et il semblait leur en faire une recommandation plus spéciale par ses dernières paroles qui devaient rester imprimées plus profondément dans leurs cœurs.
Après cette correction salutaire, le Seigneur conféra une mission spirituelle à ses Apôtres, quand il leur dit (Marc XVI, 15) : Allez, en faisant de continuels progrès par vos instructions, dans le monde entier et non plus seulement dans la Judée ; prêchez l'Évangile, qui l'emporte sur toute autre doctrine, comme la tête sur tout le reste du corps. L'Évangile, en effet, selon le pape Innocent III, c'est l'expression du Verbe éternel qui résidait en Dieu dès le commencement (Joan. I, 1) ; c'est l'écho de cette parole sublime qui retentit des célestes demeures (Sap. XVIII, 15) ; c'est la manifestation de cette Sagesse incréée qui agit toujours avec force et suavité (Ibid. VIII, 1). Annoncez donc cette bonne nouvelle à toute créature, dit Jésus-Christ, omni creaturae, c'est-à-dire à tout le genre humain, ou à tout homme sans acception ni distinction de personne ; car tout a été créé pour l'homme qui est comme le but de la création. Ainsi, prêcher à l'homme, c'est en quelque manière prêcher à toute créature, puisqu'il n'en est aucune avec laquelle il n'ait quelque relation, ressemblance ou affinité. Voilà pourquoi il est appelé justement un microcosme, ou petit monde qui contient en soi comme en abrégé les différents êtres de l'univers. Il possède effectivement l'existence comme les minéraux, et la vie comme les végétaux ; il partage aussi la sensibilité avec les animaux, et il jouit de l'intelligence ainsi que les Anges ou les purs esprits. En outre, ces mots prêchez l'Évangile à toute créature, peuvent signifier simplement : Annoncez-le à tous ceux auxquels il doit être annoncé ; car on trouve dans les Livres saints beaucoup de passages qui peuvent être traduits et interprétés d'une manière analogue, entre autres celui-ci : Quand j'aurai été élevé de terre, j'attirerai tout à moi, c'est-à-dire tous ceux qui doivent être attirés (Joan. XII, 32). — Cette prédication universelle ne devait commencer qu'après la Pentecôte ; car le divin Maître défendit expressément à ses disciples de quitter Jérusalem avant d'avoir reçu le Saint-Esprit, comme nous le verrons bientôt. En leur confiant cette mission suprême, le Sauveur marquait clairement la réprobation des Juifs et l'élection des Gentils. Autrefois, avant sa Passion, il avait dit : N'allez point sur les terres des Gentils, et n'entrez point dans les villes des Samaritains (Matth. X, 5). Aujourd'hui, au contraire, il dit à ces mêmes Apôtres : Allez dans le monde entier, prêchez l'Évangile à toute créature, ou, en d'autres termes, à tous les peuples, d'abord aux Juifs, puis aux Gentils ; car, ainsi que le déclare saint Paul (I Tim. II, 4), Dieu veut sauver tous les hommes, en les faisant parvenir à la connaissance de la vérité.
Le Seigneur ensuite détermina quelle devait être la sanction de l'Évangile, par les promesses de salut et les menaces de damnation qu'il exprima, en disant d'abord (Marc. XVI, 16) : Celui qui croira et qui aura été baptisé sera sauvé, c'est-à-dire il sera affranchi du péché et de l'enfer, de manière à mériter la grâce de Dieu et la gloire du ciel. Pour obtenir ce bonheur souverain, deux conditions sont nécessaires, la foi et le baptême. Il faut, en effet, que les adultes croient par eux-mêmes à l'Évangile, et que les enfants y croient par autrui ; car n'est-il pas convenable que ceux-ci, ayant été souillés par la faute des parents, puissent être justifiés par la foi des parrains ? Il faut de plus que les enfants et les adultes soient baptisés afin de devenir chrétiens ou membres spirituels de l'Église, ce corps mystique de Jésus-Christ. Dans le cas où le baptême d'eau est impossible, celui de sang suffit, comme il arrive dans les Martyrs qui sacrifient leur vie pour Jésus-Christ ; le baptême de désir suffit même en ceux qui meurent avec l'amour du Sauveur, après avoir souhaité le sacrement de la régénération. Voilà pourquoi le Seigneur n'ajoute point : Quiconque ne sera pas baptisé, mais simplement : Quiconque n'aura point cru sera Condamné, c'est-à-dire soumis au châtiment éternel en punition de son incrédulité. On peut donc être sauvé par la foi sans le baptême proprement dit, lorsqu'on se trouve dans l'impossibilité de le recevoir, sans le mépriser néanmoins. Ainsi, quand Jésus-Christ dit à Nicodème (Joan. III, 3) : Quiconque ne renait de l'eau et du Saint-Esprit ne peut entrer dans le royaume des cieux, ces paroles doivent être entendues de ceux qui négligent, dédaignent ou refusent de recevoir le sacrement de la régénération. — Ne présumons pas, néanmoins, trop facilement avoir la foi nécessaire ; car pour être vivante, elle doit être accompagnée de la charité qui lui fasse produire de bonnes œuvres. Selon la remarque de saint Grégoire (Hom. 29 in Evang.) « si vous dites en vous-même : Je crois, donc je serai sauvé, vous dites vrai, pourvu que dans votre conduite vous suiviez la foi ; car pour avoir une foi sincère il faut que les mœurs ne soient point en contradiction avec les paroles, et celui-là seul croit d'une manière salutaire qui agit conformément à ce qu'il croit » Mes frères, dit saint Jacques (II, 14, 26), à quoi sert à quelqu'un de prétendre qu'il a la foi, s'il n'a pas également les œuvres ? Est-ce que cette foi pourra le sauver ? Non sans doute ; car de même qu'un corps sans âme est mort, la foi sans les œuvres est pareillement morte, comme aussi les œuvres sans la foi sont inutiles.
Notre-Seigneur promit ensuite à ses disciples le don des miracles comme moyen de confirmer et de propager la foi dans les cœurs (Marc. XVI, 17, 18) : Quant à ceux qui croiront, dit-il, voici les prodiges qu'ils réaliseront, par le mérite de leur foi, lorsque les temps et les circonstances l'exigeront. En mon nom par ma puissance qu'ils invoqueront et honoreront, ils chasseront les démons ; souvent en effet à la voix des premiers disciples les esprits impurs abandonnèrent les corps de ceux qu'ils possédaient depuis longtemps. Ils parleront des langues nouvelles, qui leur étaient auparavant inconnues ; c'est ce que firent surtout au jour de la Pentecôte les Apôtres et plusieurs autres. Ils manieront les serpents, les prendront et rejetteront sans en être incommodés, comme il est rapporté spécialement de saint Paul. S'ils boivent quelque poison mortel, ils n'en éprouveront aucun mal ; c'est ce qui est arrivé particulièrement à saint Jean l'Évangéliste. Ils imposeront les mains sur les malades et leur rendront la santé ; ainsi est-il raconté d'un grand nombre. Dans la primitive Église en effet, non-seulement les principaux saints personnages tels que les Apôtres, mais même les simples Chrétiens ont accompli de semblables merveilles, qui étaient alors nécessaires pour convertir les infidèles et affermir les croyants. Maintenant que la foi est solidement établie et répandue partout, les miracles jadis si multipliés ne sont plus également utiles ; il doit nous suffire de connaître ceux qui ont été produits autrefois. Si on demande pourquoi les prédicateurs et les Chrétiens de nos jours n'opèrent plus de pareils prodiges, il faut répondre avec saint Grégoire (Hom. 29 in Evang.) : Puisque la foi catholique a été prouvée manifestement par les œuvres éclatantes de Jésus-Christ et des Apôtres, elle n'a pas besoin dorénavant de l'être par de nouveaux miracles. Quand on a planté des arbres, on continue de les arroser tant qu'ils sont faibles ; mais lorsqu'ils sont bien enracinés, on cesse de leur prodiguer les mêmes soins qui deviennent désormais superflus. Dieu néanmoins a daigné faire bien des miracles dans la suite des siècles pour la consolation de ses dignes serviteurs, comme nous l'apprennent les actes des saints Martyrs et les biographies des saints Confesseurs.
D'après le même saint Grégoire (loc. cit.), les prodiges qui s'opéraient autrefois sur les corps se reproduisent encore aujourd'hui sur les âmes dans l'Église. Les ministres de Jésus-Christ, quand ils exorcisent et baptisent les peuples, ou qu'ils exhortent à la pénitence, ne chassent-ils pas véritablement les démons ? Lorsque, abandonnant les maximes du monde, ils enseignent les mystères de l'Évangile, ne parlent-ils pas un langage nouveau ? Lorsque, par de sages instructions, ils arrachent les vices des cœurs et qu'ils détruisent de pernicieuses coutumes, n'éloignent-ils pas les serpents ? Quand ils lisent les blasphèmes des hérétiques pour les réfuter, ou qu'ils entendent les confessions des pécheurs pour les absoudre, sans en être aucunement souillés, ne boivent-ils pas alors du poison sans en éprouver de mal ? Toutes les fois que par leurs charitables avis ils affermissent les faibles dans la foi, ou que par leurs bons exemples ils excitent les négligents à la vertu, ou que par leurs ferventes prières ils amènent les coupables à résipiscence et les réconcilient avec Dieu, ne guérissent-ils pas les malades de leurs différentes infirmités ? Ces sortes de miracles sont d'autant plus estimables qu'ils procurent, entretiennent ou rétablissent non point simplement la vie naturelle mais bien la vie surnaturelle. Concluons de là que, si les prêtres veulent rendre leurs prédications efficaces, ils doivent les confirmer par leurs saintes œuvres. Les fidèles eux-mêmes ne chassent-ils pas les démons, quand ils repoussent les tentations de ces perfides ennemis par le mérite de la foi et par le signe de la croix ? Ne parlent-ils pas des langues nouvelles, ceux qui, fuyant les conversations frivoles ou dangereuses, publient les louanges divines ou rappellent de pieuses maximes ? N'enlèvent-ils pas des serpents, ceux qui répriment fortement les détracteurs ? Ne boivent-ils pas du poison sans ressentir de mal, ceux qui entendent des sollicitations criminelles ou des invectives amères sans en être ni troublés ni offensés ? Ne guérissent-ils pas divers malades de leurs infirmités, ceux qui par des actes ou des discours édifiants détournent les autres du péché et les portent au bien ? Tous ces prodiges de l'ordre spirituel surpassent autant ceux de l'ordre physique que les intérêts de l'âme l'emportent sur ceux du corps.
Le Sauveur dit encore à ses Apôtres (Luc. XXIV, 48) : Quant à vous spécialement, vous êtes les témoins de ces choses que j'ai dites ou faites en votre présence ; et vous serez dans tout le monde les prédicateurs des mystères que vous avez vus ou appris touchant mon Incarnation et ma doctrine, ma Passion et ma Résurrection. Mais les Apôtres, effrayés d'une pareille mission, auraient pu penser : comment, nous qui sommes illettrés et ignorants, pourrions-nous rendre témoignage de vous devant les Gentils et devant les Juifs qui vous ont mis à mort ? Aussi le Seigneur s'empressa d'ajouter (Ibid. 49) : Afin que vous soyez capables d'attester et d'annoncer partout constamment la vérité de l'Évangile, je vous envoie Celui que le Père vous a promis. Il emploie ici le présent au lieu du futur, pour mieux marquer la certitude et la proximité de l'événement, comme s'il disait : bientôt, je vous enverrai d'une manière visible le Saint-Esprit qui vous assistera puissamment. Le Père céleste en effet l'avait promis, en disant par la bouche du prophète Joël (II, 28) : Je répandrai mon Esprit sur toute chair. Jésus-Christ l'avait aussi promis, en disant à l'heure de sa dernière Cène : Je vous enverrai de la part du Père éternel le Paraclet, cet Esprit de vérité qui procède du Père (Joan. XV, 26). Mais de crainte que les Apôtres ne commençassent leurs prédications avant d'être devenus plus parfaits, le Seigneur mangeant avec eux leur recommanda de ne point sortir de Jérusalem avant d'avoir vu l'accomplissement de la promesse que le Père avait faite (Act. I, 4). Il leur dit alors : Restez tranquilles en cette ville jusqu'au jour où vous serez revêtus de la vertu d'en haut, ainsi que d'une armure spirituelle (Luc. XXIV, 49). Comme s'il leur disait : Maintenant vous n'êtes pas suffisamment préparés pour prêcher mon Evangile avec constance ; attendez un peu, et lorsque vous aurez été fortifiés surnaturellement par la grâce divine, vous irez sans frayeur annoncer la vérité à la face des princes et des rois de la terre.
A ce propos écoutons saint Chrysostôme « de même qu'un bon général ne lance point ses nouvelles troupes contre de nombreux ennemis sans les avoir complètement armées, ainsi Notre-Seigneur ne laissa point ses disciples engager la guerre avant que le Saint-Esprit ne les eût parfaitement disposés. Mais pourquoi ce divin Paraclet n'est-il pas descendu tandis que Jésus-Christ demeurait encore sur la terre, ou du moins au moment où il remontait au ciel ? Il convenait que les Apôtres ne reçussent le bienfait promis qu'après en avoir conçu un grand désir ; car nous sommes plus fortement attachés à Dieu, lorsque nous y sommes contraints par la nécessité. En outre, pour maintenir ses disciples dans la vigilance, le Sauveur ne leur détermine point combien de temps ils devaient attendre l'arrivée du Consolateur. Puisqu'il n'a pas voulu leur découvrir ce jour cependant prochain, faut-il s'étonner ensuite s'il ne nous a point fait connaître le dernier jour de ce monde ou de notre vie ? » Telles sont les judicieuses réflexions de saint Chrysostôme.
Déjà Jésus-Christ avait communiqué l'intelligence de l'Écriture et confié la prédication de l'Évangile à ses Apôtres ; néanmoins, il ne leur permit pas d'exercer leur ministère avant qu'ils eussent reçu le Saint-Esprit sous une forme sensible ; il a voulu nous montrer par là que pour annoncer convenablement la parole divine, il ne suffît pas d'avoir la science de la Religion, il faut de plus posséder la grâce de Dieu d'une manière au moins probable, en sorte que la conscience ne soit pas souillée de péché mortel. À l'exemple des Apôtres, les ministres zélés de Jésus-Christ doivent demeurer en une communauté fervente comme dans une cité paisible, afin d'y acquérir par l'étude et la contemplation les connaissances qu'ils doivent ensuite transmettre aux autres par la prédication. « Ne regardons comme orthodoxe, dit saint Jérôme, que la doctrine que nous avons reçue comme traditionnelle ; c'est pourquoi écoutons longtemps comme disciples ce que nous devons enseigner plus tard comme maîtres. Néanmoins, hélas ! combien prêchent publiquement ce qu'ils ignorent eux-mêmes ? On n'apprend point les différents arts sans suivre des guides spéciaux ; la science religieuse est seule regardée comme si peu importante ou si facile, qu'on prétend l'acquérir par soi-même sans avoir besoin de consulter aucun docteur. » Saint Grégoire ajoute (Pastoral. III, 26) : « Il en est qui s'empressent de prendre la charge si grave de la prédication sans avoir la maturité nécessaire ou l'instruction suffisante. Mais qu'ils prennent garde de se fermer à jamais par leur téméraire précipitation le droit chemin d'une vie meilleure. Qu'ils considèrent attentivement ici la conduite du Sauveur. Étant la vérité même, il aurait pu sans doute former tout d'un coup ses propres disciples au ministère évangélique ; néanmoins, pour montrer que les imparfaits ne doivent point l'exercer sans y être préparés, après avoir confié use pareille mission à ses Apôtres, il leur fit cette recommandation expresse : Restez tranquilles en cette ville, jusqu'au moment où vous serez revêtus d'une force supérieure. Nous aussi demeurons en paix dans la cité, c'est-à-dire renfermons-nous avec de pieuses pensées dans l'intérieur de notre âme, en évitant les conversations inutiles ; puis, lorsque nous serons bien remplis de la vertu divine, nous pourrons sortir de notre recueillement sans péril pour nous livrer avec succès à la prédication. » Ainsi parle saint Grégoire.
Tandis que le Seigneur à table donnait ses derniers avis, les Apôtres joyeux de sa présence étaient néanmoins troublés à cause de son départ qu'il leur avait annoncé ; ils l'aimaient avec tant d'affection que la seule pensée d'une séparation prochaine les plongeait dans la tristesse. Lorsqu'ils se furent levés de table, Jésus les conduisit dehors vers Bèthanie (Luc. XXIV, 50). Afin de les rendre témoins de son Ascension glorieuse, il fait sortir ses disciples du lieu où ils avaient mangé, nous montrant par là que nous devons renoncer à la consolation des sociétés humaines pour vaquer à la contemplation des choses divines. Il les mène hors de la ville, pour indiquer qu'en ce monde nous n'avons point de cité permanente. Il les dirige vers Béthanie qui signifie maison d'obéissance, pour marquer qu'après être descendu, du ciel par obéissance, il allait y remonter en récompense de cette même vertu, selon la parole de saint Paul (Philip, II, 8, 9) : Il s'est humilié lui-même en se faisant obéissant jusqu'à la mort de la croix ; c'est pourquoi Dieu l'a exalté jusqu'au sommet des cieux. Nous apprenons ainsi qu'après avoir été banni du paradis à cause de son insubordination, l'homme ne peut désormais y être introduit que par le mérite de sa soumission. Selon le Vénérable Bède (in cap. 24 Luc), le Sauveur conduit ses disciples vers Béthanie, parce que ce village, situé sur le versant du mont des Oliviers, figure l'Église, cette véritable maison d'obéissance, édifiée sur l'Incarnation du Verbe par les fondements de la foi, de l'espérance et de la charité. — Après avoir fait sortir ses Apôtres, Jésus leur dit de se rendre sur la montagne des Oliviers, parce qu'il voulait de là s'élever au ciel en leur présence ; puis il disparut à leurs yeux. Cette sainte montagne représente l'élévation de l'esprit adonné à la contemplation divine ; et les olives qui croissent sur cette montagne bénie figurent les fruits onctueux produits par la vraie dévotion ; l'âme qui les goûte n'a plus rien à désirer que le repos éternel dans la céleste patrie. Fidèles à l'ordre qu'ils avaient reçu, les onze Apôtres, ainsi que les autres disciples et les saintes femmes avec la Sainte-Vierge, s'empressèrent d'aller sur le mont des Oliviers, où le Sauveur leur apparut pour la seconde fois en ce même jour. Considérons les âmes bienheureuses des saints Pères qui accompagnent le divin Rédempteur, quoique d'une manière invisible ; comme ils admirent avec respect et bénissent avec affection cette glorieuse Reine qui leur a donné un si puissant Libérateur ! Comme ils regardent avec joie ces héros et ces chefs illustres de l'armée chrétienne, que le Seigneur a choisis entre tous pour combattre et conquérir le monde entier !
Plusieurs de ceux qui étaient réunis sur la montagne interrogèrent Jésus en ces termes (Act. I, 6) : Seigneur, est-ce en ce temps-ci que vous rétablirez le royaume d'Israël ? Par cette question ainsi posée, les plus simples et les plus charnels, encore préoccupés d'un règne temporel du Messie, lui demandaient : N'allez-vous pas maintenant relever le trône de David, en ramenant les dix tribus et en assujettissant tous les peuples ? Car en voyant que les Juifs étaient alors commandés par un prince étranger et soumis à un gouverneur romain, ils désiraient et ils croyaient avoir bientôt pour puissant libérateur et pour souverain monarque Jésus-Christ lui-même. C'est en ce sens que les deux disciples, désolés de sa mort si prompte, disaient sur la route d'Emmaüs : Nous espérions pourtant qu'il délivrerait Israël (Luc. XXIV, 21). Par la même question précédente, les autres plus instruits et plus éclairés, qui attendaient le règne spirituel du Sauveur, lui demandaient : N'est-ce point présentement que, comme vous l'avez promis, vous devez fonder l'empire de l'Église dans tout l'univers ? Ainsi, selon la remarque de saint Augustin (Serm. de Ascens.), les Apôtres, près de perdre la présence visible du divin Maître, l'interrogent, pour savoir quand il manifesterait sa gloire au monde. Seigneur, quand viendra le royaume d'Israël, ce royaume dont nous sollicitons l'avènement par cette prière : A dveniat regnum tuum, ce royaume dont les élus recevront la possession par cette sentence : Venite, benedicti Patris mei, percipite regnum ? Quand commencera le règne de vos humbles serviteurs ? et quand cessera la domination de vos orgueilleux adversaires ? Mais que nous importe de savoir cet instant ? Vivons chacun comme s'il devait arriver aujourd'hui même, et nous ne craindrons point lorsque nous le verrons arriver tout à coup. »
Sans résoudre la question proposée, Jésus-Christ donna à comprendre que le parfait rétablissement du royaume d'Israël devait être beaucoup différé. Il commença par dire (Act. I, 7) : Ce n'est point à vous de connaître les temps et les moments dont le Père s'est réservé la disposition. Chercher à découvrir ce que nous révèlent l'Écriture et la Tradition, c'est une louable érudition ; mais prétendre scruter ce que ni l'une ni l'autre ne nous révèlent, c'est une coupable présomption. Jésus-Christ semblait donc dire : Il ne vous appartient pas de connaître les choses futures dont l'accomplissement dépend de Dieu seul, comme est, entre autres, le rétablissement du royaume d'Israël. Ce royaume ne doit point être rétabli temporellement, mais spirituellement, lorsque, vers la fin du monde, à l'approche du jugement général, les Juifs croiront en Jésus-Christ comme en leur véritable Roi ; c'est alors qu'il régnera sur la maison de Jacob à jamais, pendant les siècles des siècles. — Quant à vous, ajouta le Sauveur, sans vouloir sonder des secrets que vous ne pouvez maintenant pénétrer, appliquez-vous à vous rendre dignes de nouvelles grâces. Bientôt vous recevrez la vertu du Saint-Esprit qui descendra sur vous, pour vous purifier, vous fortifier, afin que vous soyez capables de communiquer mes enseignements. En publiant ma vie et ma doctrine, ma Passion et ma Résurrection, vous me servirez de témoins à Jérusalem, dans toute la Judée, puis dans la Samarie et jusqu'aux extrémités de la terre (Ibid. 8). C'était dire : Avant que le royaume d'Israël soit rétabli, le bruit de l'Évangile aura retenti partout, et même dans les pays les plus reculés. Les Apôtres, en effet, commencèrent leurs prédications à Jérusalem ; mais, après que saint Etienne eut été lapidé et saint Jacques décapité, ils se répandirent dans la Judée puis dans la Samarie, et se dispersèrent ensuite dans l'univers entier.
A cette occasion, saint Augustin (Epist. 80) demande : Comment les Apôtres ont accompli l'ordre qu'ils avaient reçu d'évangéliser toutes les nations, puisqu'il y a des peuples qui jusqu'à ce jour n'avaient point été évangélisés et qu'il y en a même d'autres qui ne le sont point encore ? Sans doute, répond le saint Docteur, le Seigneur n'a point confié aux Apôtres cette mission universelle, comme si elle devait être remplie par les seuls personnages auxquels il parlait actuellement. C'est dans un sens analogue qu'il dit : Je suis moi-même avec vous jusqu'à la consommation des siècles (Matth. XXVIII, 20). En effet, quoique cette promesse parût s'adresser aux seuls disciples alors présents, elle doit s'appliquer certainement à l'Église entière, qui durera jusqu'à la fin du monde par la succession continuelle des hommes qui naissent pour remplacer ceux qui meurent. Parce que la doctrine du salut a été prêchée d'abord dans la ville de Jérusalem, quand nous entendons lire le saint Évangile à l'église, nous tournons le Visage vers l'Orient, en disant : Gloria tibi, Domine ; ainsi nous remercions Dieu qui nous a fait apporter de ce même côté la Bonne Nouvelle, selon cet oracle d'Isaïe (II, 3) : La loi sortira de Sion, et la parole du Seigneur viendra de Jérusalem. « En effet, dit saint Augustin, l'Église chrétienne a pris son origine dans la Jérusalem terrestre, afin de trouver sa félicité au sein même de Dieu dans la Jérusalem céleste ; la première a été le berceau de sa foi, et la seconde sera le terme de sa réunion bienheureuse. » Remarquons en outre que, pour chanter l'Évangile le Diacre tourne le visage contre le nord ou aquilon ; il montre ainsi que la parole de Dieu est dirigée contre Satan désigné par l'aquilon ; car n'est-ce pas Lucifer qui poussait ce cri de révolte (Isaïe. XIV, 13, 14) : Je placerai mon trône du côté de l'aquilon, et je serai semblable au Très-Haut.
Après avoir parlé à ses disciples pour les consoler (Marc. XVI, 19), le Seigneur Jésus les embrassa tous les uns après les autres avec une grande affection ; à son départ, il leur donna le baiser de paix, comme l'atteste saint Ambroise (in cap. 24 Luc). Prenant congé d'eux, il éleva les mains pour les offrir à Dieu son Père ; puis il les bénit en leur souhaitant toutes sortes de biens, leur promit de puissants secours et leur conféra des dons célestes (Luc XXIV, 50). Par cette dernière bénédiction, comme le pense saint Théophile, il leur assura sa protection efficace contre tous leurs adversaires, afin qu'ils attendissent sans crainte l'avènement du Saint-Esprit. De là vient cet usage pratiqué dans l'Église, que les Évêques donnent au peuple leur bénédiction solennelle, à l'issue de la messe. D'après Origène, en élevant les mains pour bénir ses disciples, Jésus-Christ a voulu signifier que celui qui bénit les autres doit exercer des œuvres surnaturelles. Comme un tendre père qui bénit ses chers enfants avant de s'en séparer, le Sauveur près de quitter ce monde bénit ses disciples pour deux raisons : d'abord, c'était parce qu'alors ils avaient un plus grand besoin de l'assistance divine, pour éviter tous les nombreux périls auxquels ils allaient être exposés ; c'était aussi pour leur prouver jusqu'à la fin la dilection qu'il n'avait cessé de leur témoigner pendant son séjour sur la terre. Par ce touchant exemple, il a montré aux prélats ou supérieurs ecclésiastiques à ne point s'éloigner de leurs sujets sans les avoir bénis et recommandés à Dieu.
Alors tournant le visage vers l'Orient, comme le dit saint Jean Damascène (Serm. de Ascens.), Jésus s'éleva dans les airs par sa propre puissance, devant les témoins privilégiés qu'il avait rassemblés sur la montagne (Act. I, 9). En vertu de son agilité, le Roi de gloire remonta triomphalement au plus haut des cieux d'où il était miséricordieusement descendu. Il permit à ses disciples de le suivre des yeux afin d'exciter de plus en plus dans leurs cœurs le désir d'aller à lui. À cette vue, tous les assistants réunis à la Sainte-Vierge se prosternèrent pour «dorer humblement le Sauveur. Bien qu'ils fussent ravis de contempler sa glorieuse Ascension, ils ne pouvaient retenir leurs larmes en pensant qu'ils ne jouiraient plus de sa présence sensible. Avec quel bonheur Marie aurait quitté ce monde pour accompagner son divin Fils ! Mais le Seigneur voulut que, dans l'intérêt de l'Église naissante, elle restât quelque temps encore sur la terre, afin de consoler et d'affermir les nouveaux Chrétiens. « Ô doux Jésus ! s'écrie saint Anselme (de Excellentia B. V.), ô vous le meilleur des fils, pourquoi délaisser ainsi dans un triste exil la meilleure des mères, exposée sans vous à toutes sortes de misères ? Pourquoi ne pas la conduire immédiatement dans la céleste patrie, afin de l'associer aux joies de votre triomphe ? Ah ! j'en conçois le motif : il était expédient qu'après le départ du Seigneur elle demeurât en la compagnie des Apôtres pour la confirmation de notre foi. Sans doute, le Saint-Esprit leur révéla toutes les vérités nécessaires ; Marie néanmoins contribua beaucoup à leur en donner une parfaite intelligence par d'utiles instructions. Beaucoup plus éclairée que tous les disciples, elle comprenait incomparablement mieux tous les divins mystères ; car elle ne les connaissait pas simplement d'une science abstraite, mais effectivement par sa propre expérience, puisqu'elle y avait pris une part importante. D'ailleurs, le délai de son Assomption ou de sa glorification ne pouvait en rien nuire à l'immensité de l'amour et du bonheur dont elle était actuellement comblée dès ici-bas ; elle éprouvait même une consolation ineffable, en se voyant au lieu où la voulait principalement Dieu, l'objet souverain de ses affections. Aussi, quelque part qu'elle se trouvât, elle se réjouissait en Dieu et Dieu en elle ; la satisfaction qu'elle ressentait de cet heureux état lui faisait désirer partout de préférence ce qu'elle savait plaire davantage à la Sagesse suprême. » Ainsi parle saint Anselme.
Dans le récit précédent remarquons quatre circonstances principales. Le Sauveur fait sortir de la ville ses disciples fidèles, il les dirige vers Béthanie, leur donne sa bénédiction et opère son Ascension. Ces quatre circonstances indiquent ce que Jésus-Christ accomplit spirituellement à l'égard des pêcheurs convertis : il les retire du péché ; puis en les faisant passer du mal au bien, il les conduit à l'Église, cette maison d'obéissance signifiée par le nom de Béthanie ; ensuite il les bénit, en les comblant de grâces ; enfin il les élève à la perfection, en les faisant monter de vertus en vertus, jusqu'à ce qu'ils parviennent heureusement à la gloire de l'éternité.
Jésus-Christ, prenant un sublime essor, emmena de nombreux captifs qui composaient son illustre cortège (Ephes. IV, 8). C'étaient les âmes des justes qu'il avait délivrées des limbes. Après avoir fait ouvrir la porte du ciel, il marchait devant eux pour leur frayer le chemin, comme l'avait prédit le prophète Michée (II, 13). Il les précédait avec majesté, tout éclatant de lumière et de gloire, resplendissant de joie et de beauté. Les anciens exilés qui le suivaient comme leur puissant libérateur célébraient avec allégresse et reconnaissance ses bienfaits et ses triomphes ; car il allait les introduire dans son royaume comme dans leur patrie, les rendre habitants de la même cité que les Anges et domestiques de la maison de Dieu ; il allait remplir les places laissées vacantes par les esprits rebelles, réparer l'honneur de son Père, se montrer lui-même le Vainqueur des enfers et le Seigneur des armées. Cependant l'archange saint Michel avait annoncé à la cour céleste l'arrivée de son Roi. Tous les esprits bienheureux, rangés par ordre selon leurs différentes hiérarchies, s'avancent à la rencontre de leur souverain Monarque ; ils s'inclinent devant lui avec amour et respect, l'accueillent avec des hymnes et des cantiques ineffables. Qui pourrait en effet décrire leurs harmonieux concerts et leurs mélodieux accords ? Qui pourrait aussi dépeindre l'immense jubilation des âmes saintes dans cette première entrevue avec les légions célestes ? Parmi leurs acclamations unanimes, le Seigneur s'élevait environné de leurs troupes joyeuses ; les mains jointes devant la poitrine et dirigées en haut, il montait avec une majestueuse lenteur, afin que sa divine Mère et ses chers disciples pussent jouir plus longtemps de sa vue consolante.
Mais lorsqu'il fut arrivé à une certaine hauteur, un nuage lumineux, s'abaissant sous ses pieds sacrés, le déroba à leurs yeux mortels (Act. I, 9) car la clarté dont il fut enveloppé les empêcha désormais de l'apercevoir, en sorte que, après l'avoir connu selon la chair, ils ne le connurent plus que selon l'esprit. Ce nuage lui servit ainsi plutôt de voile que de véhicule, car il n'avait pas besoin d'être transporté par aucun secours étranger. Néanmoins la présence de ce météore et l'assistance des Anges contribuèrent à la pompe de son Ascension pour montrer que les diverses créatures, tant matérielles que spirituelles, sont assujetties à sa volonté suprême. Jusqu'alors Jésus avait conservé son corps sous la forme extérieure qu'il présentait avant sa Passion ; mais aussitôt qu'il eut disparu aux regards des hommes, il devint brillant comme au jour de sa Transfiguration. Un instant après, il parvint dans le séjour de la béatitude avec les purs esprits et les âmes saintes qui l'accompagnaient en son triomphe ; il pénétra ainsi dans les hauteurs des cieux par sa propre vertu, soit à raison de sa divinité toute puissante qui domine sur tous les êtres, soit à raison de son humanité glorieuse qui possède une merveilleuse agilité. Il n'en fut pas de lui comme d'Enoch et d'Élie qui avaient été enlevés dans les airs, le premier par le ministère des Anges et le second sur un char de feu ; tous deux n'étant que de simples hommes, encore revêtus de leurs corps mortels, ne pouvaient être transportés de la sorte sans un secours étranger.
Cependant, immobiles d'admiration, les Apôtres et les disciples avec la Sainte-Vierge et Marie-Madeleine suivirent du regard le Seigneur jusqu'à ce qu'il disparut dans la nuée ; puis, selon saint Ambroise (in cap. 24 Luc), quand ils cessèrent de l'apercevoir, ils continuèrent de l'accompagner jusqu'au trône de sa gloire par l'ardeur de leur foi ; c'est pourquoi l'Apôtre disait des premiers Chrétiens : Nos pensées sont dans les cieux (Philip, III, 20). Ô spectacle ravissant que celui du Sauveur élevé de la terre au milieu des chœurs angéliques et des âmes bienheureuses ! qui aurait pu en être témoin sans désirer de leur être associé ? Bien qu'ils ne vissent plus leur divin Maître, les disciples tenaient toujours les yeux fixés en haut (Act. I, 10). Alors deux hommes, ou plutôt deux Anges qui en avaient la figure, se montrèrent à eux, revêtus d'habits blancs en signe de réjouissance. Hommes de Galilée, leur dirent-ils, pourquoi vous arrêtez-vous à regarder en haut ? (Ibid. 11.) Comme s'ils disaient : Étrangers que vous êtes, pourquoi restez vous là tout stupéfaits ? Avez-vous oublié ce que vous devez faire ? Retournez à Jérusalem pour y recevoir l'accomplissement prochain des divines promesses. Ne demeurez pas ici plus longtemps à attendre Celui que vous ne devez pas revoir de sitôt. À la fin des siècles, ce même Jésus redescendra de la même manière que vous l'avez vu monter au ciel, c'est à-dire en sa nature humaine et sous une forme sensible. En effet, selon la remarque de saint Augustin (Serm. 178 de tempore), puisque ses ennemis l'ont jugé comme homme, il les jugera à son tour en cette qualité, afin de réaliser cette prophétie de Zacharie (XII, 10) : Ils considéreront Celui qu'ils ont percé. Il parut avec un corps passible et mortel à son premier avènement ; mais au second, il paraîtra avec ce même corps devenu glorieux et immortel, dans le même état où il l'a transporté aux cieux. Si nous croyons que le Seigneur doit venir pour nous juger, ajoute saint Augustin (Serm. 179 de tempore), nous devons nous préparer à le recevoir ; car si nous ne sommes point corrigés par les châtiments présents, nous serons condamnés à des peines éternelles.
Admirons ici la touchante sollicitude du Sauveur à l'égard de ses disciples. À peine a-t-il disparu à leurs yeux qu'il leur envoie ses Anges pour les consoler de son absence et les assurer de son retour. Ces sublimes messagers étaient aussi chargés de leur apprendre qu'il n'avait point été transféré dans le paradis terrestre comme Hénoch et Elie, mais qu'il était vraiment monté dans le ciel empyrée où habitent les esprits bienheureux. Et dans la crainte que ses pieux amis ne se fatiguassent inutilement à rester dans le même lieu, il les fit inviter par ses députés célestes de se retirer à Jérusalem pour y attendre en paix le divin Paraclet. Lorsque les Anges se furent éloignés, les disciples, humblement prosternés à l'endroit où le Seigneur les avait quittés, l'adorèrent comme réunissant en sa personne la divinité à l'humanité. Ils revinrent ensuite de la montagne, située près de Jérusalem, à la distance du chemin qu'on peut faire le jour du sabbat, c'est-à-dire l'espace de mille pas (Act. I, 12) ; car dans le jour consacré spécialement au service religieux les Juifs ne devaient point faire une plus longue route. Cette sainte montagne, dite communément des Oliviers, est aussi appelée des trois lumières ; car la nuit elle était illuminée à l'occident par les reflets continuels du feu allumé dans le temple, le matin elle était éclairée à l'orient par les premiers rayons du soleil levant, et de plus elle était couverte d'arbres qui produisaient beaucoup d'huile pour alimenter les lampes. Les disciples rentrèrent donc à Jérusalem tout joyeux d'avoir vu la réalisation parfaite des mystères relatifs à Jésus-Christ (Luc. XXIV, 52). Les justes motifs d'allégresse ne leur manquaient pas en effet ; c'étaient la suprême glorification du divin Maître, la rédemption complète du genre humain, la restauration des chœurs angéliques, l'expulsion des esprits rebelles, la confusion des Juifs infidèles, la promesse du Saint-Esprit, l'espérance certaine de la résurrection générale, la future ascension et exaltation de tous les élus réunis dans la céleste patrie ; car les membres fidèles ne devaient-ils pas avoir confiance de parvenir à cet état et en ce séjour de bonheur et de gloire, où leur Chef venait de s'élever triomphant ?
Ainsi, les disciples qui, sous la conduite du Sauveur, étaient sortis tous ensemble de Jérusalem, y rentrèrent aussi tous ensemble après l'Ascension de leur divin Maître. C'est ce que l'Église a voulu représenter par la procession solennelle qu'elle célèbre, non-seulement en cette fête, mais encore chaque dimanche avant la messe solennelle. Précédé de la croix, le clergé sort du temple ou seulement du chœur et y entre également à la suite de la croix, comme pour rappeler que, si Jésus-Christ n'est plus présent avec nous d'une manière sensible, il l'est toujours d'une manière spirituelle, selon cette promesse qu'il a faite : Voilà que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles (Matth. XXVIII, 20).
Plusieurs faits merveilleux ont servi longtemps à rappeler le souvenir de 1'Ascension. Si nous en croyons d'anciennes traditions très-respectables que rapportent plusieurs saints Pères, le Seigneur, montant au ciel, laissa sur la roche, l'empreinte de ses pieds sacrés ; et quoique les pieux fidèles ne cessassent de creuser ce lieu vénérable pour en prendre la poussière, le vide se remplissait toujours, de façon que les divins vestiges restaient ineffaçables. Quand on les entoura d'une magnifique basilique en forme de rotonde, on ne put ni paver ni voûter l'endroit où ils étaient gravés ; les pierres n'y pouvaient tenir. Ainsi, on fut contraint de laisser apparentes les dernières traces du Sauveur en ce monde, comme aussi de laisser ouvert l'espace par où son corps glorieux s'était élevé dans le ciel pour nous y frayer un-libre passage.
Aussitôt après l'Ascension du Seigneur, les Apôtres et les autres disciples avec la Sainte-Vierge et les autres saintes femmes se retirèrent sur le mont Sion, dans le Cénacle, pour obéir à l'ordre qui leur avait été donné d'attendre l'accomplissement prochain des divines promesses. C'est là qu'avant la Pentecôte saint Mathias fut élu pour remplacer dans l'apostolat le traître Judas. Et tous d'un commun accord persévéraient dans la prière, à laquelle ils vaquaient assidûment aux heures convenables (Act. I, 14). Réunis dans un grand recueillement, ils se préparaient à recevoir dignement le Saint-Esprit par l'oraison et, en outre, par la mortification ou pénitence, comme plusieurs le croient pour de justes motifs ; car Jésus-Christ, parlant de ses disciples, avait dit précédemment (Luc. V, 35) : Quand viendront les jours où l'Époux leur sera enlevé, c'est alors qu'ils jeûneront. Maintenant que Jésus, le véritable Époux de leurs âmes venait de les quitter, ils devaient donc jeûner. À leur imitation, de fervents Chrétiens s'appliquent à joindre le jeûne à la prière, spécialement depuis l'Ascension jusqu'à la Pentecôte. Alors séparés du monde, ils étaient continuellement dans le temple, comme dans le lieu le plus propre au service divin ; là, tout occupés à louer et à bénir le Seigneur ils ne cessaient de le glorifier pour les œuvres prodigieuses qu'il leur avait manifestées, et ils le conjuraient de leur accorder promptement les dons magnifiques qu'il leur avait promis (Luc. XXIV, 53). À leur exemple, tenons-nous toujours en la sainte présence de Dieu, constamment appliqués à le remercier des faveurs insignes dont il nous a comblés ; c'est ainsi que nous mériterons d'obtenir les grâces nouvelles dont nous avons besoin.
Selon la remarque du Vénérable Bède (Hom. de Ascens.), en ce jour de la glorieuse Ascension de Jésus-Christ, nous devons surtout nous rappeler ces paroles qu'il adressait autrefois à ses disciples : Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez (Luc. X, 23). Ils furent heureux, sans doute, de le considérer lorsqu'il demeurait sur cette terre, où ils étaient témoins de ses miracles et de ses enseignements ; mais ils furent plus heureux encore de le contempler lorsqu'il montait au ciel, afin de leur en ouvrir la porte et de leur y préparer une place. Ce ne fut, néanmoins, pour eux un bonheur de le voir ainsi, que parce qu'ils eurent le mérite de croire ensuite. Aussi est-il beaucoup plus grand le bonheur de ceux qui ont consenti à croire sans le voir, comme Notre-Seigneur lui-même l'a déclaré à saint Thomas, en lui disant : Vous avez cru, parce que vous avez vu ; heureux ceux qui n'ont point vu et qui cependant ont cru (Joan. XX, 29). En effet, à tous ceux qui ont une foi sincère, qu'ils aient vécu soit avant soit après son Incarnation ou son Ascension, le Sauveur a promis le plus grand bien auquel la créature puisse jamais aspirer, quand il a dit : Heureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu, non plus seulement en son humanité, mais en son essence, tel qu'il est en lui-même (Matth. V, 8).
Le Seigneur, accompagné de son illustre cortège, entra le premier, comme un joyeux triomphateur, dans le paradis fermé jusqu'alors au genre humain. Il monta dans les hauteurs des cieux, par-dessus tous les astres, les esprits bienheureux et les êtres créés, parce qu'il avait reçu un nom supérieur à tout autre pour le temps et l'éternité. Pour concevoir son degré d'exaltation, il faut distinguer trois sortes de cieux : selon saint Augustin (lib. 12 de Gènes, c. 2) le premier est le ciel physique où brillent le soleil, la lune et les étoiles ; le second est le ciel spirituel où habitent les chœurs angéliques ; le troisième est le ciel empyrée où Dieu réside principalement comme dans son palais et sur son trône. C'est à celui-ci que saint Paul fut ravi, quand il fut admis, non point simplement à la vision des corps célestes ou à la connaissance des célestes intelligences, mais à la sublime contemplation de l'essence divine. Selon le même saint Augustin, c'est aussi à ce troisième ciel que Jésus-Christ fut élevé (Marc. XVI, 19). Là, il est assis à la droite de Dieu, non point corporellement, mais spirituellement, comme assesseur du Père éternel qui lui communique sa puissance judiciaire sur le monde entier. Il siège ainsi, soit à raison de sa divinité, qui le rend égal en dignité à Celui auquel il est par nature consubstantiel, comme étant son propre Fils unique, soit même encore à raison de son humanité, considérée sous un double rapport. D'abord, en elle-même, cette très-sainte humanité de Notre-Seigneur est comblée des biens les plus excellents, qui la placent au premier rang par-dessus toutes les pures créatures, comme étant la plus proche de Dieu. Bien plus, en tant qu'unie hypostatiquement au Verbe, elle est inséparablement associée à la vénération suprême qui est due à cette personne divine ; ainsi le vêtement que porte un monarque en cérémonie partage l'honneur souverain que reçoit la personne royale. Quand donc l'Évangéliste nous représente Jésus assis à la droite de Dieu, il nous le montre justement dans la position d'un juge, d'un roi, et surtout d'un vainqueur ; après avoir supporté tant de travaux, d'humiliations et d'adversités, ne méritait-il pas à bon droit de se reposer dans la possession de la joie, du bonheur et de la gloire, qui appartiennent à Dieu lui-même ? Si cependant saint Etienne le vit ensuite debout à la droite de Dieu (Act. VII, 55), c'est que l'illustre martyr, combattant alors pour la foi, l'apercevait dans l'attitude d'un défenseur qui lui prêtait secours. Tandis que le Sauveur se tient toujours à la droite de son Père, il ne cesse d'intercéder pour nous, en lui montrant les cicatrices des plaies qu'il a daigné souffrir pour notre salut.
Réunis avec leur divin Chef dans l'éternelle patrie, les bienheureux esprits et les anciens justes s'empressèrent de lui témoigner toute leur reconnaissance et leur joie. En effet, si, après avoir miraculeusement évité les poursuites de Pharaon et traversé les eaux de la mer Rouge, Moïse et tous les Hébreux entonnèrent des cantiques d'allégresse, si Marie la prophétesse et les autres femmes employèrent alors des instruments de musique pour remercier le Seigneur de leur conservation et de leur délivrance ; avec quels transports de jubilation et quelles actions de grâces les saintes âmes ne durent-elles pas glorifier le Sauveur qui les avait soustraites aux dangers du monde et arrachées des abîmes de l'enfer ? Ce fut alors surtout que retentirent dans la céleste Jérusalem les applaudissements et les hymnes de triomphe avec le continuel refrain de l'Alléluia. Depuis l'origine du monde, il n'y eut jamais au ciel pareille solennité, et il n'y en aura jamais, si ce n'est aussitôt après le jugement général, quand tous les élus s'y trouveront assemblés avec leurs corps glorieux devant le trône de l'Emmanuel.
Grande assurément est cette fête de l'Ascension ; car tout ce que Dieu avait fait auparavant, c'était afin d'y arriver. En effet, tout ce que renferme l'univers a été créé pour le service de l'homme, et l'homme lui-même a été destiné à la gloire du ciel ; mais quelque vertueux qu'il pût être, depuis le péché d'Adam, il n'y pouvait aucunement parvenir, jusqu'à ce que la porte lui eût été ouverte en ce jour tant désiré de l'Ascension. C'est principalement la fête de Notre-Seigneur, puisqu'aujourd'hui même il vient siéger à la droite de son Père, afin d'y goûter un repos éternel, après les extrêmes fatigues endurées pour le salut du monde. — C'est proprement aussi la fête de tous les esprits bienheureux ; aujourd'hui, ils s'applaudissent de contempler parmi eux, pour la première fois, l'humanité sainte de leur souverain Monarque ; et ils se félicitent de voir que les vides, causés dans leurs rangs par la défection des intelligences rebelles, sont remplis par la glorification des saintes âmes. Si, comme l'assure Jésus-Christ, les Anges du ciel se réjouissent dans le ciel à la conversion d'un pécheur, combien n'ont-ils pas dû tressaillir à la vue de tant de nouveaux frères associés à leur bonheur ? — C'est également la fête des Patriarches, des Prophètes, et de tous les autres justes, admis aujourd'hui dans le paradis après lequel ils avaient si longtemps soupiré. Si nous célébrons l'entrée de quelque Saint au ciel, combien plus devons-nous célébrer celle de plusieurs milliers de Saints à la fois, et en même temps celle du Saint des Saints ? — C'est spécialement la fête de Notre-Dame ; car cette glorieuse Mère voit aujourd'hui le Fils unique qu'elle avait conçu, s'envoler au delà de tous les astres avec son corps glorifié, s'élever au-dessus de toutes les simples créatures comme leur Maître, et s'asseoir à la droite de Dieu comme son égal.
Mais l'Ascension est particulièrement notre fête ; car en ce jour notre nature a été exaltée par-dessus les cieux ; l'homme a été rappelé dans le royaume de Dieu d'où il avait été banni jusqu'alors, et il a été associé aux chœurs des Anges par la médiation de son Rédempteur triomphant. En effet, le Fils de Dieu qui était sorti de son Père, non point par un changement local mais par la génération éternelle, comme personne distincte de son principe, est aujourd'hui sorti de ce monde qu'il a privé de sa présence sensible ; il est retourné à son Père, en faisant participer la nature humaine à la gloire divine (Joan. XVI, 28). Ce jour est donc très-solennel ; et toute âme vraiment attachée à Jésus-Christ devrait être remplie d'une vive allégresse. Aussi la veille de sa mort, le Sauveur disait à ses disciples : Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez sans doute de ce que je vais à mon Père (Joan. XIV, 28). D'après saint Léon (Serm. 1 de Ascens.), c'est comme s'il disait : Mon Ascension vous sera très-avantageuse ; car, en ma personne, votre humble nature sera transportée dans les hauteurs des cieux pour y être assise à la droite de Dieu. Je vous ai uni à moi, et j'ai voulu devenir Fils de Dieu, afin que vous puissiez devenir enfants de Dieu. Ainsi l'Ascension de Notre-Seigneur est le fondement de notre propre élévation, et la gloire à laquelle notre divin Chef a pu atteindre nous donne l'espoir de l'y rejoindre comme ses membres mystiques. Livrons-nous à de pieux sentiments de gratitude et de jubilation. Aujourd'hui, non-seulement nous avons recouvré la possession du ciel, mais en la personne de Jésus-Christ nous avons pénétré jusque dans les plus sublimes demeures de la divinité, la grâce de ce puissant Rédempteur nous fait acquérir des biens supérieurs à ceux que l'envie de Satan nous avait fait perdre ; et les mêmes hommes que cet ennemi perfide avait arrachés au bonheur du paradis terrestre, le Fils de Dieu, en se les unissant comme frères, les a placés à la droite de son Père céleste.
Écoutons ce que saint Augustin nous dit de l'Ascension (Serm. 175 de tempore) : « Aujourd'hui, mes très-chers frères, Notre-Seigneur s'est élevé dans les cieux ; que notre cœur y monte avec lui. Il s'est élancé par-dessus les astres, sans toutefois nous abandonner ; que notre esprit s'empresse de l'accompagner, en attendant que notre corps puisse le rejoindre, comme lui-même nous l'a promis. Quoique maintenant séparés de lui par les lieux, restons-lui toujours unis par les sentiments. Il ne refuse point de nous communiquer son royaume, mais il nous crie en quelque sorte : Soyez mes membres, si vous voulez le posséder avec moi comme avec votre Chef. Tandis que nous sommes encore voyageurs sur la terre, tendons de tous nos vœux et travaillons de toutes nos forces à devenir ses concitoyens dans la patrie. Pour que notre chair soit un jour affranchie de ses infirmités, purifions actuellement notre âme de ses souillures ; car plus l'esprit sera déchargé des péchés qui l'appesantissent, plus notre corps sera facilement transporté par delà les astres. » Le même saint Docteur ajoute : « Privés ici-bas de la présence temporelle de Jésus-Christ, tâchons de nous rendre dignes de sa vision éternelle, et disons-lui avec le Prophète royal : Mes désirs vous ont appelé, mes yeux vous ont cherché, Seigneur ; je soupire après le bonheur de contempler votre visage (Ps. XXVI, 8). En prenant notre nature, Jésus-Christ n'a pas eu d'autre but que d'élever notre intention ; et il n'a rien négligé pour nous disposer à la manifestation éclatante de sa face glorieuse, afin de nous combler d'une félicité inépuisable. » — « Le but de cette solennité dit encore saint Augustin, c'est que nous considérions des yeux de la foi notre Sauveur régnant déjà à la droite de son Père, et que dès maintenant nous nous envolions à sa suite sur les ailes de l'espérance et de la charité, afin de participer à son règne pendant l'éternité. Suivons-le de cœur présentement, et bientôt nous le suivrons de corps, quand viendra le jour promis. »
Saint Grégoire dit aussi (Hom. 29 in Evang.) : « Nous devons monter spirituellement où nous croyons que Jésus-Christ est monté corporellement. Renonçons donc à toutes les pensées terrestres et charnelles ; à quoi pourrions-nous être attachés ici-bas, sachant que notre véritable Père habite là-haut ? Si la faiblesse de notre chair nous retient encore loin de lui sur la terre, que la vivacité de notre amour nous transporte déjà près de lui dans le ciel. Le Seigneur qui nous inspire cet ardent désir ne le rendra pas inutile et vain. » Ajoutons que si le Sauveur nous a retiré temporairement sa vue et sa présence, c'est afin d'exciter davantage notre affection et notre ferveur. N'estimons et ne souhaitons rien par conséquent qui ne puisse nous conduire là où il réside. C'est ce que comprit heureusement un pieux chevalier dans un voyage d'outre-mer. Il avait visité avec grande dévotion tous les lieux sanctifiés par le passage du Sauveur. Parvenu sur la montagne qui avait été le théâtre de l'Ascension triomphante, il pria longtemps et pleura beaucoup ; enfin il s'écria tout hors de lui-même : ô mon aimable Rédempteur ! j'ai marché religieusement sur vos traces dans tous les endroits que vous avez parcourus ; me voici maintenant arrivé au lieu béni d'où vous êtes monté dans le ciel. Où pourrais-je désormais vous chercher en ce monde ? Accordez-moi, Seigneur, de vous suivre dans la gloire ; faites que j'aille sans retard vous contempler assis à la droite de votre Père. À peine ces mots étaient-ils prononcés, que son âme, se détachant de son corps sans douleur, s'envola tout à coup dans la patrie. À l'exemple de ce saint personnage, cherchons Jésus-Christ avec zèle par la pratique des bonnes œuvres, par l'exercice des vertus chrétiennes ; et nous mériterons comme lui de trouver dans le séjour de la béatitude Celui qui nous y a précédés.
L'Ascension du Sauveur avait été jadis signifiée dans la vision de Jacob par cette échelle merveilleuse, au moyen de laquelle les Anges descendaient sur la terre et remontaient au ciel. Jésus-Christ est également descendu sur la terre et remonté au ciel, afin de réunir ces deux extrêmes. Comme médiateur entre Dieu et l'homme, il devait être tout à la fois l'un et l'autre, pour opérer leur parfaite réconciliation. Entre la majesté suprême du Très-Haut et la créature infime de ce bas monde il est cette échelle mystérieuse, à l'aide de laquelle les Anges descendent sur la terre pour nous apporter des grâces et remontent au ciel pour y transporter nos âmes. — Le Sauveur lui-même nous a donné une image de son Ascension dans la parabole de la brebis perdue et retrouvée. L'homme en effet devint une brebis perdue, quand il transgressa le précepte divin. Mais laissant au ciel les quatre-vingt-dix-neuf autres qui sont les neuf chœurs des esprits bienheureux, le bon Pasteur vint en ce monde courir durant trente-trois années après la brebis égarée ; et il se fatigua tellement à la chercher qu'une sueur de sang coula de tout son corps jusqu'à terre. Après l'avoir enfin retrouvée, il la chargea sur ses propres épaules, lorsque lui-même porta le fardeau de la croix pour expier nos égarements. Puis il invita ses amis à se réjouir de son heureux retour, lorsque, revenant avec notre humanité réhabilitée, il remplit d'une nouvelle allégresse la cour céleste tout entière. Nous trouvons une autre figure de cette admirable Ascension dans le sublime ravissement d'Élie. Cet illustre Prophète avait prêché la loi de Dieu aux Juifs, sans craindre de réprimander ceux qui la violaient ; aussi pour se venger, ils lui suscitèrent de violentes persécutions ; mais pour le récompenser, Dieu le transporta dans le paradis terrestre en corps et en âme. De même, le Sauveur enseigna la voie de la vérité aux Juifs, qui ne répondirent à ses charitables instructions que par leurs mauvais traitements ; mais Dieu l'exalta, en lui donnant un nom supérieur à tout autre (Philip, II, 9). Ne fallait-il pas que le Christ passât par la voie de la souffrance pour parvenir à la gloire qui lui était réservée (Luc. XXIV, 26) ? À plus forte raison, ne devons-nous pas endurer tous les maux de cette vie temporelle afin d'obtenir les biens ineffables de la vie éternelle ?
Prière
Ô Jésus, qui, après être ressuscité d'entre les morts, avez été couronné d'une gloire incomparable, en allant siéger à la droite du Père céleste, faites que mon âme vous suive avec empressement comme l'unique objet de ses désirs et de ses recherches. Accordez-moi, je vous prie, de tendre de tous mes vœux et de tous mes efforts vers le bienheureux séjour où vous êtes monté ; que je sois retenu seulement de corps en ce misérable monde, mais que je sois constamment attaché à vous par la pensée et l'affection ; que mon cœur soit toujours là où vous êtes comme mon trésor très-précieux et très-cher. Attirez-moi si fortement que, par votre grâce, montant de vertu en vertu, je mérite de vous voir en Sion, ô Dieu très-haut ! Ainsi soit-il.