Ressources Catholiques Missel Romain

précédent

CHAPITRE LXXXIII
De l'écriture angélique et de la foi chrétienne
Outre les miracles que racontent les Évangélistes, Jésus a opéré beaucoup d'autres prodiges qui n'ont point été consignés (Joan. XX, 30). Ainsi de tout ce qu'a dit ou fait Notre-Seigneur sur la terre, soit avant soit après sa Résurrection, nous ignorons bien des choses qui concernent sa personne sacrée et ceux avec lesquels il vivait. En effet, si toutes ses œuvres avaient été écrites en détail avec leurs circonstances particulières, je ne crois pas, ajoute saint Jean (XXI, 25), que le monde pût recevoir les livres où elles seraient rapportées ; car, à cause de la multitude et de la profondeur des mystères qu'ils exprimeraient, ils ne seraient point compris suffisamment ni admis facilement, par défaut d'intelligence ou de docilité de la part des lecteurs et des auditeurs. Les actions et les paroles de Jésus-Christ ne sont point simplement d'un homme, mais d'un Dieu, car en sa personne adorable l'humanité servait d'organe à la divinité. Aussi ses œuvres ne peuvent être expliquées et saisies dans toute leur étendue par de simples mortels. Ce qui le montre clairement, c'est que, depuis l'origine de l'Église, les saints Pères et les docteurs catholiques se sont appliqués successivement à exposer et élucider les faits évangéliques ; néanmoins, malgré les beaux ouvrages qu'ils ont écrits, si le monde durait encore des millions d'années, pendant lesquelles on ne cesserait de composer de nouveaux livres dans le même but, on ne parviendrait point à épuiser les richesses infinies cachées dans le dépôt de la révélation chrétienne.
Puisque les paroles et les actions d'un Dieu sont incompréhensibles pour nous, soit à cause de leur propre excellence, soit à cause de notre faiblesse intellectuelle, nous devons captiver notre esprit sous l'obéissance de Jésus-Christ ; et en nous assujettissant à le connaître d'une manière énigmatique par la foi, nous mériterons de le contempler un jour face à face. D'après saint Chrysostôme (Hom. 86 in Joan.), les Évangélistes ont rapporté simplement ce qui était nécessaire pour convaincre leurs lecteurs et leurs auditeurs, de telle sorte que quiconque ne croit pas à leurs relations abrégées ne croirait pas à de plus développées. En effet, éclairés et dirigés par l'Esprit-Saint, les auteurs sacrés ont écrit ce qu'ils savaient être propre spécialement à établir la foi et à procurer le salut, comme le déclare saint Augustin (Tract. 49 in Joan.). Ainsi parmi les nombreux faits de Notre-Seigneur, ils en ont choisi seulement quelques-uns qui pouvaient être mieux compris et appréciés, acceptés et retenus plus aisément.
Or l'objet ou la matière qu'ont traitée les quatre Évangélistes, ce sont les grands mystères de la Trinité et de l'Incarnation que manifestent les paroles et les actions de l'Homme-Dieu vivant sur la terre. Le but ou la fin que se sont proposée les écrivains inspirés, c'est d'amener les peuples à croire en Jésus-Christ par l'exposé de ses œuvres et de ses enseignements. Aussi saint Jean termine son Évangile en disant (XX, 31) : Ces choses ont été écrites pour que vous croyiez que Jésus est le Christ Fils de Dieu, ou en d'autres termes, qu'il a été engendré par le Père éternel comme égal à lui en puissance, de manière à ne former avec lui qu'un seul et même Dieu. Voilà ce que nous devons croire de cœur pour être justifiés, confesser de bouche pour être sauvés, et prouver par notre conduite afin de produire quelque fruit de vie ; car la foi sans les œuvres est morte, comme l'assure saint Jacques (II, 26). Cette foi fécondée par la charité est le premier avantage que procure non-seulement l'Évangile, mais l'Écriture sainte tout entière, soit de l'Ancien soit du Nouveau-Testament ; car l'Ancien annonce, figure et prépare le Nouveau, tandis que celui-ci conduit l'âme humaine à la béatitude suprême. Aussi saint Jean proclame cette utilité de la foi chrétienne, quand il ajoute (XX, 31) : Ces choses ont été écrites, afin qu'en croyant vous obteniez la vie, soit la vie bienheureuse de l'éternité dans laquelle vous verrez clairement un jour ce que vous attendez maintenant, soit la vie spirituelle de la grâce en ce monde et de la gloire en l'autre. Mais cette vie souverainement désirable vous ne l'obtiendrez qu'au nom de Jésus-Christ, c'est-à-dire par la foi en la vertu puissante de ce divin Rédempteur ; car sous le ciel il n'a point été donné aux hommes d'autre nom par lequel nous puissions être sauvés, comme l'atteste saint Pierre (Act. IV, 12). Notre-Seigneur lui-même s'adressant à son Père dit : La vie éternelle consiste à vous connaître, vous qui êtes le seul vrai Dieu, comme aussi Jésus-Christ que vous avez envoyé (Joan. XVII, 3).
Les vérités que nous devons croire sont contenues dans les symboles ou formulaires abrégés des principaux dogmes nécessaires au salut. Il y a trois symboles : celui des Apôtres, celui de Nicée, celui de saint Athanase. Le premier a été fait pour enseigner, le second pour expliquer et le troisième pour défendre les vérités de la foi catholique. Ici nous parlerons seulement du premier qui sert de base aux deux autres. Relativement aux personnages qui l'ont rédigé, il se divise en douze articles, suivant le nombre des douze Apôtres ; et relativement aux matières qui le composent, il se divise en quatorze articles, dont sept regardent la Divinité et sept le Sauveur en son humanité. C'est ce qui est signifié dans l'Apocalypse par les sept étoiles et par les sept candélabres dorés, au milieu desquels se promenait le Fils de l'homme.
Dans le Symbole des Apôtres nous trouvons sept articles qui ont rapport à la Divinité. Je crois en Dieu. Ce premier article enseigne qu'il y a un seul Dieu. Remarquons à ce propos que croire Dieu, c'est reconnaître son existence ; croire à Dieu, c'est recevoir sa parole et admettre l'Écriture sainte qui en est l'expression inspirée ; croire en Dieu, c'est tendre vers lui d'esprit et de cœur par la foi jointe à la charité. — Je crois en Dieu, Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre. Ce second article enseigne d'abord que le Père est Dieu. Le nom de Père désigne ici la première personne divine ; mais il indique aussi l'essence divine elle-même, là où il s'agit de la paternité soit d'adoption soit de création ; car la Trinité tout entière est père spécialement des bons qu'elle adopte comme ses enfants, et généralement de tous les êtres qu'elle a créés. En outre, Dieu le Père est ici qualifié de tout-puissant, quoique Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit le soient également ; c'est que par appropriation on attribue particulièrement la puissance à la première personne comme la sagesse à la seconde et la bonté à la troisième. De plus, le Père est ici proclamé Créateur du ciel et de la terre, c'est-à-dire de toutes les créatures tant spirituelles que corporelles ; car comme l'action provient directement de la puissance, la création semble l'effet propre de la puissance plutôt que de la sagesse et de la bonté. Cependant comme le Père crée toute chose par le Fils avec le concours du Saint-Esprit, la création appartient conjointement aux trois personnes divines qui font un seul Créateur. — Je crois aussi en Jésus-Christ, son Fils unique, Notre-Seigneur. Ce troisième article nous enseigne d'abord que le Fils est Dieu comme son Père, puisque nous croyons en l'un comme en l'autre. Dans le Nouveau Testament le Fils est souvent désigné de même qu'ici par les deux noms réunis de Jésus-Christ. Le nom de Jésus qui signifie Sauveur indique sa divinité ; car c'est en tant que Dieu qu'il a sauvé les hommes. Le nom de Christ qui signifie consacré indique son humanité ; car c'est en tant qu'homme qu'il a été consacré préférablement à tous ses semblables. Il est ensuite qualifié de Fils unique du Père éternel, non point simplement par adoption mais bien par nature ; il est aussi son Fils unique, parce qu'il n'y a pas en lui deux fils, l'un Dieu et l'autre homme, mais un seul fils en deux natures, savoir la divinité et l'humanité, et en trois substances, savoir la divine, la spirituelle et la corporelle. Il est encore appelé Notre-Seigneur, car il est le souverain Maître de l'univers comme Dieu son Père qui lui a donné tout pouvoir au ciel et sur la terre. — Je crois dans le Saint-Esprit. Ce quatrième article enseigne que le Saint-Esprit est Dieu, puisque nous croyons en lui comme dans le Père et dans le Fils. Cette dénomination d'Esprit-Saint peut avoir deux significations différentes, selon que l'exige le sens de la phrase où elle est employée ; dans un sens restreint elle indique la troisième personne divine, et dans un sens plus étendu elle marque l'essence divine. Ainsi les quatre premiers articles du Symbole expriment l'unité de l'essence divine en même temps que la trinité des personnes divines.
Le cinquième article nous apprend que les péchés sont remis aux fidèles chrétiens. C'est pourquoi nous disons d'abord : Je crois la sainte Église catholique, la communion des Saints, c'est-à-dire : Je crois que la sainte Église catholique, soit militante, soit triomphante, est la réunion, l'assemblée, la société des Saints ; ou bien : Je crois la sainte Église catholique encore militante sur la terre, et je crois aussi la communion des Saints, l'association des bienheureux qui composent au ciel l'Église triomphante ; c'est comme si l'on disait ; Je crois l'une et l'autre Église. Remarquons ici que la sainte Église comprend trois parties distinctes : celle qui combat sur la terre vit encore dans la crainte et l'attente ; celle qui triomphe au ciel n'a plus rien à redouter ni à désirer ; et celle qui souffre dans le purgatoire tient le milieu entre les deux autres. Cette dernière est encore dans l'attente, puisque les âmes ne sont point en possession de la gloire éternelle, elle est néanmoins sans crainte, parce que les âmes ont leur volonté confirmée dans le bien. La sainte Église est justement appelée catholique ou universelle pour deux raisons ; car ses enseignements sont prêchés partout dans les diverses parties du monde, et ils sont vrais en tout point sans aucun mélange d'erreur. Nous ajoutons : Je crois la rémission des péchés, c'est-à-dire : Je crois que les péchés sont remis aux hommes par le Baptême, par celui d'eau, ou celui de feu, ou celui de sang ; et que les péchés commis après le Baptême sont remis par la Pénitence. — Le sixième article nous fait professer la résurrection des corps en ces termes : Je crois la résurrection de la chair. En effet, la même chair qui avait été dissoute par la mort sera réunie par la résurrection à la même âme qu'auparavant. — Le septième article nous fait reconnaître la rémunération des justes et la punition des coupables, quand nous disons chacun : Je crois la vie éternelle, comme si nous disions : Je crois que la vie éternelle sera la récompense des bons, tandis que la mort éternelle sera le supplice des méchants. Ces trois derniers articles que nous venons d'expliquer se rapportent à la divinité comme les quatre précédents ; car la rémission des péchés qui produit la vivification des âmes, comme aussi la résurrection des corps, et enfin la glorification simultanée des corps et des âmes pendant l'éternité ne sauraient provenir que de la toute-puissance ou de la vertu divine.
Les sept autres articles du Symbole se rapportent à l'humanité du Sauveur. Le premier consiste à croire que Jésus-Christ a été conçu du Saint-Esprit, c'est-à-dire que le Saint-Esprit l'a formé non point de sa propre substance mais par son opération spéciale ; car en un seul et même instant, il tira du corps virginal de Marie la chair sacrée du Sauveur, qui fut aussitôt jointe à une âme raisonnable et unie hypostatiquement à la divinité. Ce grand mystère de l'Incarnation est assurément l'œuvre commune de la Trinité tout entière ; car une personne divine ne fait rien sans que les deux autres le fassent également. On attribue néanmoins particulièrement au Saint-Esprit l'opération merveilleuse par laquelle l'humanité fut unie hypostatiquement à la divinité ; car cette œuvre admirable de la grâce est le principal résultat de la charité ou bénignité qui est le caractère distinctif du Saint-Esprit. Dieu en effet nous a rachetés au moyen de l'Incarnation de son Fils, non point précisément parce qu'il est tout-puissant ou infiniment sage, mais plutôt parce qu'il est souverainement bon et miséricordieux. — Le second article nous fait connaître que Jésus-Christ est né de la Vierge Marie, c'est-à-dire qu'il est sorti du chaste sein où il avait été formé miraculeusement. — Le troisième article exprime que Jésus-Christ a souffert sous Ponce-Pilate, gouverneur romain de la Judée ; qu'il a été crucifié, en subissant le supplice le plus douloureux et le plus infâme celui des larrons et des scélérats ; qu'il est mort, de façon que son âme a été vraiment séparée de son corps, bien que tous deux soient restés toujours unis à la divinité ; qu'il a été enseveli, sans que toutefois sa chair ait été soumise à la corruption et réduite en poussière comme celle des autres hommes. — Le quatrième article enseigne que Jésus-Christ est descendu dans les enfers ; car tandis que son corps reposait dans le tombeau, son âme descendit dans les limbes ou lieux inférieurs de la terre. — Par le cinquième article nous professons que Jésus-Christ est ressuscité d'entre les morts le troisième jour, après avoir demeuré dans le sépulcre non point trois jours entiers, mais seulement le soir du vendredi et toute la journée du samedi ainsi que le matin du dimanche. Ces deux derniers articles indiquent tout ce que Jésus-Christ nous a mérité par sa mort ; il a délivré notre âme, en descendant aux enfers pour en briser les portes ; et il a ressuscité notre chair, en sortant le premier du tombeau pour glorifier nos corps. — Par le sixième article nous croyons que Jésus-Christ est monté aux deux avec son humanité tandis qu'il est partout avec sa divinité, et de plus qu'il est assis à la droite de Dieu le Père tout-puissant, c'est-à-dire qu'en sa qualité de Dieu il partage la suprême autorité du Père comme son égal, et qu'en sa qualité d'homme il possède les biens excellents du Père comme son associé, que par conséquent il jouit de la paix et de la gloire, qu'il juge et dispose de tout conjointement avec le Père. — Le septième article nous apprend que de là (indè), c'est-à-dire à la fin des temps, ou bien du haut des cieux Jésus-Christ viendra juger les vivants et les morts. Cela s'accomplira littéralement, parce que les vivants comme les morts devront être jugés ; néanmoins ceux qui seront alors vivants au dernier jour mourront tous, mais ils ressusciteront aussitôt en un instant afin de comparaître au suprême tribunal avec tous les autres hommes.
Ces quatorze articles sont renfermés dans le Symbole que les douze Apôtres ont eux-mêmes composé Voir note III. Saint Pierre formula les deux premiers articles qui concernent la Divinité, saint André le troisième, saint Barthélémy le quatrième, saint Simon le cinquième, saint Thaddée le sixième et saint Mathias le septième. Les deux premiers articles touchant l'humanité de Jésus-Christ furent dressés par saint Jacques le Majeur, le troisième par saint Jean, le quatrième par saint Thomas, le cinquième par saint Matthieu, le sixième par saint Jacques le Mineur et le septième par saint Philippe. Sommes-nous tenus de croire d'autres vérités qui ne sont point contenues dans ce Symbole des Apôtres ? Oui, sans doute, puisque nous devons croire à Dieu, c'est-à-dire ajouter foi à sa parole communiquée soit par la Tradition orale, soit par l'Écriture-Sainte.
À ce propos, il importe de savoir que la partie de l'Ecriture-Sainte comprenant l'histoire delà révélation chrétienne est contenue dans les quatre livres des Évangiles. Ils sont rangés entre eux selon l'ordre où ils ont été publiés, sans tenir compte de la qualité des auteurs ou de la dignité des matières. Bien qu'ils aient pour objet le même personnage, à savoir Jésus de Nazareth, ils nous le présentent chacun sous un point de vue particulier ; car ils se distinguent les uns des autres par le but spécial que chaque Évangéliste s'est proposé, en rapportant comme témoin ce que Jésus a fait et dit devant ses propres disciples ou devant d'autres Juifs.
L'apôtre saint Matthieu écrivit le premier Évangile en hébreu et dans la Judée pour ses compatriotes convertis, afin de prouver que Jésus est le Christ ou Messie annoncé dans l'Ancien-Testament. Ainsi, il montre que les nombreuses prophéties relatives au Messie ont été accomplies en Jésus ; et il commence par relater la généalogie légale et la naissance temporelle de Celui qui avait été prédit comme devant être issu de David et fils d'une Vierge. Voilà pourquoi, parmi les quatre figures mystérieuses qui représentent les quatre Évangélistes, celle de l'homme désigne saint Matthieu.
Saint Marc, disciple de l'apôtre saint Pierre, composa le second Évangile en grec et dans l'Italie, surtout pour les Romains devenus chrétiens, afin de prouver que Jésus est le Roi et le Maître de l'univers, conformément aux oracles de Daniel (II, 44. — VII, 13 et 14). Sans s'étendre beaucoup sur les enseignements de Notre-Seigneur, il s'attache à raconter les principaux miracles qui font ressortir le domaine absolu de cet homme extraordinaire sur toutes les créatures. Aussi le lion, supérieur en force à tous les autres animaux, est l'emblème de saint Marc, qui commence son récit par rappeler la voix retentissant au désert comme le rugissement du lion.
Saint Luc, disciple de l'apôtre saint Paul, rédigea le troisième Evangile en grec, pendant qu'il parcourait l'Achaïe et la Bithynie. D'après saint Jérôme (de Viris illust.), comme il avait exercé l'art médical, il lui convenait particulièrement de nous révéler le céleste Médecin. Afin donc de prouver que, selon la déclaration de l'Ange aux bergers de Bethléem, Jésus est le Sauveur du monde, il expose les actes et les discours qui font éclater davantage la clémence et la miséricorde de Notre-Seigneur à l'égard des pécheurs ; ainsi, il est le seul Évangéliste qui raconte la conversion de Madeleine et qui mentionne la sueur de sang, répandue au jardin des Olives comme pour nous servir de remède spirituel. Le bœuf, autrefois immolé comme victime principale, est l'emblème de saint Luc qui, dès le début de son livre, nous fait assister au sacrifice offert dans le temple de Jérusalem par le prêtre Zacharie.
L'apôtre saint Jean, pendant qu'il résidait en Asie, écrivit en grec le quatrième Évangile, destiné à combattre les hérésies gnostiques. Afin de prouver que Jésus n'est pas simplement le fils adoptif, mais le propre fils de Dieu, ce disciple bien-aimé cite les faits et les paroles par lesquels-son illustre Maître s'est manifesté comme égal à Dieu même et consubstantiel au Père éternel. Pour décrire la splendeur du Verbe, dès le début de son livre, cet Évangéliste se transporte dans les hauteurs des cieux sur les ailes de la contemplation ; aussi est-il représenté par l'aigle qui, dans son vol sublime, ose regarder fixement la lumière du soleil.
Les quatre Evangiles, qui nous élèvent par degrés à la connaissance parfaite de Jésus-Christ, sont comme l'échelle de Jacob, sur laquelle le Seigneur apparaissait appuyé. Les œuvres merveilleuses, à l'aide desquelles il a voulu descendre jusqu'à nous et nous élever jusqu'à lui, nous sont rapportées par les quatre Evangélistes qui, selon la remarque de saint Jérôme (Proem. in Matth.), sont comme autant de vrais Chérubins.
Prière
Seigneur Jésus, je vous remercie de m'avoir appelé à la foi chrétienne au moyen de l'Écriture et de la doctrine évangélique, afin que, par cette croyance catholique, j'obtienne la vie de la grâce sur la terre et de la gloire au ciel en votre nom tout-puissant ; car il n'y a point ici-bas d'autre nom en vertu duquel nous puissions être rachetés. Bien que je sois l'homme le plus misérable et le plus indigne, accordez-moi de croire en vous de cœur pour être justifié, de vous confesser de bouche pour être sauvé, et de vous louer par toute ma conduite en produisant des œuvres utiles, de telle façon qu'avec votre secours miséricordieux je ne cesse d'aspirer maintenant et que je mérite de parvenir enfin à la béatitude éternelle, ô Jésus, l'unique Sauveur du monde ! Ainsi soit-il.


CHAPITRE LXXXIV
La Pentecôte
Act. Apost, II
Voir note IV
Au jour de la Pentecôte, qui est le cinquantième après sa Résurrection et le dixième après son Ascension, le Seigneur Jésus rappelle à son Père céleste la promesse qu'il a faite à ses bien-aimés Apôtres de leur envoyer prochainement le Saint-Esprit. De concert alors, les deux premières personnes divines confient à la troisième la mission spéciale de descendre sur les disciples fidèles pour les consoler, les fortifier et les instruire, pour les remplir de grâces, les orner de vertus et les combler de joie. Selon la remarque du Vénérable Bède, cette troisième personne accomplit de plein gré cette grande fonction, parce qu'étant égale et consubstantielle aux deux autres, elle a la même volonté et la même puissance. Ainsi le Saint-Esprit fut envoyé conjointement par le Père et le Fils, dont il procède pareillement. Il vint donc en la fête de la Pentecôte. C'était, avec celle de Pâques et celle des Tabernacles, une des trois principales dont la solennité durait sept jours consécutifs chez les Juifs. À cette fête, qui se célébrait cinquante jours après Pâques, on avait donné le nom grec de Pentecôte ------, qui signifie cinquante ; car les Israélites, dispersés parmi les nations, parlaient communément la langue grecque, qui était alors la plus répandue et en quelque sorte universelle.
Lorsque la solennité de la Pentecôte était commencée, les disciples étaient tous ensemble dans le même lieu, où leur divin Maître avait célébré sa dernière Cène, sur le mont Sion (Act. II, 1). C'est là que, réunies dans l'attente du divin Paraclet, cent vingt personnes environ de l'un et l'autre sexe continuaient de prier ; ainsi le nombre des disciples était déjà dix fois plus grand que celui des Apôtres (Ibid. I, 14 et 15). Vers l'heure de tierce, tout à coup on entendit venir du ciel comme le bruit d'un souffle violent c'est-à-dire d'un vent impétueux, ou plutôt de l'Esprit-Saint lui-même qui faisait sentir son action véhémente ; car il venait ainsi avec un bruit éclatant pour effrayer les cœurs rebelles, et avec un souffle puissant pour ranimer les pieux fidèles (Ibid. II, 2). Ce vent impétueux remplit toute la maison où les disciples étaient assis ; ou mieux encore, le Saint-Esprit remplit tous ceux qui étaient assemblés dans le cénacle, selon la parole du Seigneur qui leur avait dit : Retirez-vous dans la ville jusqu'à ce que vous soyez revêtus de la force d'en haut (Luc. XXIV, 49). Apprenons ici que Dieu ne communique ses dons surnaturels qu'aux Chrétiens unis par la charité et disposés par le recueillement à recevoir sa visite bienfaisante.
Les assistants virent alors apparaître comme des langues de feu, c'est-à-dire des rayons de feu sous forme de langues, qui se partagèrent et s'arrêtèrent sur la tête de chacun d'eux (Act. II, 3). Ce n'est pas sans motif, dit S. Grégoire (Hom. XXX in Evang.), que le Saint-Esprit se manifesta sous la figure de flammes ; car dans tous les cœurs qu'il remplit, il dissipe l'engourdissement du froid et excite le désir ardent de son éternité. Suivant Origène, notre Dieu est un feu qui consume, tant qu'il trouve des vices à détruire en nous ; puis quand il les a fait disparaître, il est un feu qui illumine. Selon S. Jérôme (in Ps. LXXVII), comme le feu a la double propriété d'éclairer et de brûler, de même Dieu éclaire les justes et brûle les pécheurs qu'il châtie dans l'enfer. De plus, les sept dons que confère le Saint-Esprit sont convenablement signifiés par les sept effets que produit le feu. Ainsi, comme le feu purifie les corps, liquéfie la cire, embellit les métaux, durcit la brique, soulève les vapeurs, éclaire les lampes et adoucit les aliments ; de même le Saint-Esprit purifie les cœurs par le don de crainte, les attendrit par le don de piété, les décore par le don de science, les affermit par le don de force, les élève par le don de conseil, les éclaire par le don d'intelligence et les adoucit par le don de sagesse.
Tous aussitôt furent pleins du Saint-Esprit, et commencèrent à parler diverses langues, selon qu'il leur en mettait l'expression à la bouche (Act. II, 4), car l'Esprit qui souffle où il veut, comme Jésus-Christ le disait (Joan. III, 8), distribue ses dons ainsi qu'il lui plaît, ajoute saint Paul (I Cor. XII, 11). Aussi, par la lumière resplendissante de la science, il les instruisit de toute vérité ; par l'ardeur inextinguible de sa charité, il les embrasa de toute dilection ; par la force invincible de sa puissance, il les confirma en toute vertu ; et de plus il leur communiqua la connaissance infuse de toutes les langues, selon cette prédiction de la Sagesse (I, 7) : L'Esprit du Seigneur remplit le globe de la terre, et celui qui contient tout, c'est-à-dire l'homme, petit monde, abrégé de la création, possède la science de la parole. En d'autres termes : l'Esprit-Saint remplit le monde entier, en conférant aux disciples le don des langues afin qu'ils pussent parler le langage de tous. C'était un signe prophétique que l'Église chrétienne, d'abord contenue dans la Judée seule, devait s'étendre à toutes les nations dont elle parlait déjà les différents idiomes. Les premiers Chrétiens qui s'exprimaient ainsi dans toutes les langues marquaient que dans toutes ces langues il y aurait de fidèles croyants. Comme la langue est l'instrument de la parole, et comme le feu est un principe de lumière, de chaleur et aussi de solidité pour la terre qu'il durcit, le Saint-Esprit, en descendant sur les Apôtres sous forme de langue de feu, montrait d'une manière sensible ce qu'il devait produire en eux ; car il venait leur mettre les paroles à la bouche, éclairer leur intelligence, échauffer leur cœur et fortifier leur volonté.
Remarquons que le Saint-Esprit est descendu deux fois ostensiblement sur les Apôtres, ainsi que sur Jésus-Christ auparavant. Il descendit sur Jésus-Christ, à l'époque du Baptême, sous forme de colombe ; puis au moment de la Transfiguration, sous forme de nuée transparente ; la raison, en est que le Saint-Esprit devait communiquer la grâce du Rédempteur au moyen des sacrements, figurés par la colombe qui est un oiseau fécond, et au moyen de la doctrine, représentée par la nuée lumineuse d'où sortit cette voix céleste : Voici mon Fils bien-aimé, écoutez-le (Matth. XXII, 5). Il descendit aussi sur les Apôtres, en premier lieu sous forme de souffle, pour indiquer l'effusion de la grâce dont ils devaient être les ministres ; ce fut lorsque le Seigneur leur dit, en soufflant sur eux : Recevez le Saint-Esprit, les péchés que vous remettrez seront remis (Joan. XX, 22 et 23). Il descendit en second lieu sur tous les disciples, sous forme de langues de feu, pour marquer la diffusion de la grâce par la doctrine dont ils devaient être les prédicateurs ; ce fut lorsque, tous remplis du Saint-Esprit, ils commencèrent à parler en diverses langues. Ainsi, comme le fait observer saint Grégoire (Hom. 30 in Evang.), les Apôtres reçurent le Saint-Esprit deux fois manifestement après que le Sauveur fut ressuscité ; d'abord quand Jésus-Christ leur apparut encore sur la terre, puis quand il fut monté au ciel. Cette communication réitérée du Saint-Esprit signifiait le précepte de la charité répandue dans les cœurs par sa grâce ; car de même que la charité est une et comprend deux préceptes, de même aussi le Saint-Esprit est un et vint néanmoins deux fois. Jésus-Christ, étant sur la terre, le donna pour inspirer l'amour du prochain, ensuite il l'envoya du ciel pour exciter l'amour de Dieu ; mais s'il ne l'envoya du ciel qu'après l'avoir donné étant sur la terre, c'est parce que l'amour du prochain doit nous conduire à l'amour de Dieu, selon cette maxime de saint Jean (I Epist, IV, 20) : Celui qui n'aime pas son frère qu'il voit, comment peut-il aimer Dieu qu'il ne voit pas ?
Avant la Passion du Sauveur, les Apôtres avaient déjà reçu deux fois le Saint-Esprit ; d'abord pour purifier leurs âmes, quand ils furent baptisés ; puis pour opérer des miracles, quand le Seigneur les envoya prêcher dans la Judée en leur disant : Guérissez les malades, ressuscitez les morts, chassez les démons (Matth. X, 8). Saint Jérôme dit à ce propos (Quaest. 9 ad Hedibiam) : « J'ose affirmer que, depuis le moment où ils ont cru en Jésus-Christ, les Apôtres ont toujours eu le Saint-Esprit, et que, sans sa grâce, ils n'auraient pu accomplir aucun prodige ; mais ils ne l'avaient reçu que dans une faible mesure selon leurs dispositions imparfaites. Au jour de Pâques, le Seigneur ressuscité le leur conféra de nouveau, afin qu'ils pussent administrer les sacrements ; et au jour de la Pentecôte, il le leur envoya plus spécialement, pour qu'ils fussent capables d'évangéliser toutes les nations. » — « Il est certain, ajoute saint Léon (Serm. 2 de Pentec.), qu'en remplissant les Apôtres au jour de la Pentecôte, le Saint Esprit n'a point alors distribué ses premiers dons, mais plutôt qu'il a répandu ses nouvelles largesses. En effet, il avait déjà dirigé et sanctifié les Patriarches et les Prophètes, les prêtres de l'ancienne loi et tous les justes des premiers siècles ; il n'y eut jamais de sacrements institués, ni de mystères célébrés sans sa grâce, de telle manière que ses secours ont toujours été également nécessaires, bien que ses faveurs n'aient pas toujours été aussi largement accordées. »
Remarquons encore que le Saint-Esprit se communique aux hommes de deux manières, visiblement ou invisiblement. Il s'est manifesté visiblement par cinq espèces de signes extérieurs : sous forme de colombe au Baptême du Seigneur, sous forme de nuée en la Transfiguration du Sauveur, sous forme de souffle le jour de Pâques, sous forme de feu et de langue le jour de la Pentecôte. Il se donne invisiblement, lorsqu'il descend dans les cœurs purs pour les sanctifier, selon cette parole de Jésus-Christ : L'Esprit souffle où il veut ; mais vous ignorez d'où il vient et où il va. On ne doit pas en être surpris ; car, comme le dit saint Bernard (Serm. 74 in Cant.), il ne pénètre dans l'âme ni par les yeux puisqu'il n'a point de couleur, ni par les oreilles puisqu'il n'a point de son, ni par les narines puisqu'il n'est point aérien, ni par la bouche puisqu'il n'est point matériel ; il n'est susceptible ni d'être mangé ou bu, ni d'être touché ou palpé. Si ses voies sont étrangères aux sens extérieurs, comment puis-je savoir qu'il demeure en moi ? Par le mouvement du cœur je découvre sa présence véritable ; par la fuite des vices j'éprouve sa vertu puissante ; par l'examen et la désapprobation de mes secrètes pensées je comprends sa profonde sagesse ; par un certain amendement de mes mœurs je ressens sa bonté miséricordieuse ; par la forme et la rénovation de mes sentiments je perçois son admirable beauté ; par l'ensemble de toutes ces observations intimes je reconnais sa merveilleuse grandeur. » Ainsi parle saint Bernard.
Dans les premiers temps du christianisme, dit saint Augustin (Serm. 2 de Adventu Spir. S.), le Saint-Esprit descendait sur les fidèles, et il leur apprenait à parler des langues qui leur étaient inconnues jusqu'alors. Ces miracles étaient alors très-opportuns ; car il fallait que le Saint-Esprit se manifestât dans toutes les langues, au moyen desquelles le divin Évangile devait être prêché dans tout l'univers. Mais lorsque ce but eut été rempli, ces miracles ont cessé. Voulez-vous savoir comment le divin Paraclet atteste sa présence aujourd'hui, et comment vous pouvez connaître si vous l'avez reçu véritablement ? Interrogez votre cœur ; si vous y trouvez l'amour sincère envers le prochain, soyez assuré que le Saint-Esprit habite en vous ; car cette dilection surnaturelle ne peut venir que de la grâce céleste, comme l'Apôtre le déclare en disant : La divine charité a été répandue dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné (Rom. V, 5). Saint Chrysostôme ajoute (Hom. 3 in Marc.) : Si nous ne désirons rien que le bien, sachons que l'Esprit-Saint demeure en nous ; mais il s'est retiré de nous, si nous voulons le mal. De ce qui précède concluons que, si la présence du Saint-Esprit dans une âme n'est pas visible en elle-même, elle le devient par ses effets extérieurs.
Nous ne pouvons reconnaître avec certitude la présence du Saint-Esprit en une âme quelconque, parce que nous ne savons ni d'où il vient ni où il va, comme Jésus-Christ le disait à Nicodème (Joan. III, 8). Cependant, d'après les effets extérieurs qu'il produit ordinairement, nous pouvons conjecturer avec plus ou moins de vraisemblance qu'il existe ou agit en telle ou telle personne. Ces effets qui sont les signes probables du Saint-Esprit varient suivant les trois états de la vie spirituelle ; car il n'opère point de la même manière en tous les hommes ; il souffle ou respire (spirat) en ceux qui débutent, il habite en ceux qui progressent, et il remplit les parfaits. Or, selon saint Bernard (Serm. 74 in Cantic.), il y a trois signes particuliers pour distinguer si l'Esprit-Saint inspire vraiment les commençants ou pénitents. Le premier est la douleur d'avoir commis le péché ; car le Saint-Esprit, qui déteste toute souillure, ne peut diriger une personne vicieuse encore livrée à l'iniquité. Le second signe est le ferme propos de ne plus commettre le péché ; car nul ne peut former de lui-même cette salutaire résolution, si sa propre faiblesse n'est aidée par la grâce efficace du Saint-Esprit. Le troisième signe est une prompte disposition à faire le bien ; car, selon saint Grégoire (Hom. 30 in Evang.), l'amour divin que produit le Saint-Esprit n'est jamais oisif, et il accomplit de grandes choses partout où il est.
Quant aux âmes plus avancées et déjà vertueuses, il y a pareillement trois signes pour discerner si le Saint-Esprit habite vraiment en elles. Le premier est un exact et fréquent examen de sa propre conscience, non-seulement à l'égard des péchés mortels, mais encore à l'égard des fautes vénielles ; car, de même que le Saint-Esprit est opposé aux péchés mortels, ainsi la charité fervente qu'il excite est ennemie des fautes même vénielles qu'elle s'empresse de proscrire pour ne pas lui déplaire. Le second signe est la diminution de la concupiscence, parce que plus la charité s'accroît dans un cœur, plus la cupidité s'y affaiblit à l'égard des choses temporelles. Le troisième signe est l'observation fidèle des préceptes divins, parce que sans elle il n'y a point de véritable charité. Selon la remarque de saint Augustin, ne serait-ce pas se moquer que de dire : J'aime l'empereur, mais je déteste sa loi ? Si donc vous aimez Dieu sincèrement, gardez ses commandements.
Quant aux parfaits, trois autres signes peuvent nous indiquer s'ils sont vraiment remplis du Saint-Esprit. Le premier est la manifestation divine ; comme l'Esprit de Dieu est essentiellement un Esprit de vérité, il ne saurait posséder une âme sans l'instruire et lui communiquer sa doctrine ; aussi révèle-t-il des secrets particuliers à ses amis privilégiés comme à d'intimes confidents. Le second signe consiste à ne craindre que Dieu seul, non point d'une manière servile, mais filiale, qui n'a rien de pénible ; car la charité parfaite chasse la crainte, que ressent un esclave à l'égard de son maître (Joan. I Ep. IV, 18) ; voilà pourquoi l'Apôtre disait (II Cor. III, 17) : Où est l'Esprit du Seigneur, là est aussi la liberté, qui porte l'homme à se conduire envers Dieu comme un enfant à l'égard de son père. Le troisième signe est le désir même de la mort ; car celui qui est embrasé de l'amour divin souhaite d'être délivré de la vie présente pour être réuni à Jésus-Christ. Heureuse l'âme qui éprouve ce généreux sentiment, à l'exemple de saint Paul ! elle peut très-justement présumer qu'elle est remplie du Saint-Esprit ; car lui seul peut ainsi la détacher de toute affection terrestre.
Outre les signes précédents, trois autres qui conviennent aux différents états induisent à croire que le Saint-Esprit agit ou existe vraiment dans une âme. Le premier est l'abondance des larmes pieuses, le second est le pardon des injures, et le troisième est le désir des biens célestes. Ces trois signes sont représentés par les trois formes sous lesquelles le Saint-Esprit a paru. En effet, sur Jésus-Christ transfiguré il est descendu sous forme de nuée ; et comme les nuées se résolvent en pluies au souffle du vent du midi, de même aussi à l'approche du Saint-Esprit les âmes se répandent en larmes. De plus, sur Jésus-Christ baptisé il est descendu sous forme de colombe ; et comme cet oiseau n'a point de fiel, il est l'emblème de la mansuétude qui doit régner dans le cœur du Chrétien. Sur les Apôtres assemblés, il est descendu sous forme de feu ; et comme cet élément tend toujours en haut, il est l'image du Saint-Esprit qui porte toujours les cœurs vers le ciel.
Il y avait alors à Jérusalem des Juifs pieux de toutes les nations qui sont sous le ciel (Act. II, 5) ; car les Hébreux, que leurs différentes captivités avaient dispersés de toutes parties s'étaient réunis par une disposition providentielle pour célébrer la solennité de la Pentecôte. Au bruit de ce qui s'était passé, ils accoururent en grand nombre au lieu où les disciples étaient assemblés ; et ils furent fort surpris de ce que chacun d'eux les entendait parler en sa propre langue (Ibid. 6). D'autres cependant se moquaient des disciples, en affirmant qu'ils étaient pleins de vin nouveau, c'est-à-dire qu'ils étaient plongés dans une ivresse extrême ; car celle qui vient du vin nouveau est la plus violente. Quoique ces incrédules parlassent ainsi par ironie, ils disaient vrai de quelque façon ; car les disciples étaient pleins, non point de ce vin vieux qui jadis avait été servi aux noces de Cana, mais de ce vin nouveau dont le Sauveur disait : On ne met point le vin nouveau en de vieux vaisseaux (Luc. V, 37).
Pierre, se levant à la tête des Apôtres, prouva qu'ils n'étaient point ivres, comme on le prétendait, puisque, selon l'usage, ils n'avaient ni bu ni mangé avant cette heure-là, qui était la troisième du jour ou neuvième du matin ; il montra qu'ils étaient plutôt remplis du Saint-Esprit, ainsi que l'avait annoncé le prophète Joël (II, 28). Jésus-Christ en effet, après être monté dans les cieux, venait de distribuer ses dons aux hommes, en leur envoyant le Saint-Esprit qui est la source de tous nos biens. Il avait ainsi accompli en ses disciples ce qu'il leur avait promis avant sa Passion, quand il leur disait (Joan. XVI, 7) : Si je ne m'en vais point, le Consolateur ne viendra point à vous ; mais si je m'en vais, je vous l'enverrai. En d'autres termes : Vous ne pouvez recevoir pleinement le Saint-Esprit, tant que je suis avec vous en la chair, parce que vous m'aimez d'une manière trop humaine. Aussi, après avoir reçu le Saint-Esprit, l'Apôtre disait (II Cor. V, 16) : Si nous avons connu Jésus-Christ selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus de la sorte. À ce propos voici comment s'exprime saint Bernard (Serm. 3 de Ascens.) : « Si les Apôtres, encore attachés à l'humanité du Sauveur, quoiqu'elle fût très-sainte comme appartenant au Saint des saints, ne pouvaient être remplis de son divin Esprit avant d'être privés de sa présence visible, à plus forte raison, étant liés et collés à votre propre chair qui est souillée et infectée par des imaginations impures, vous ne pouvez recevoir l'Esprit sanctificateur à moins que vous ne tâchiez de renoncer à toute consolation sensuelle. Il est vrai que vous éprouverez d'abord de la peine, mais si vous persévérez en cette abnégation, votre tristesse se changera en joie ; car lorsque votre affection sera purifiée et votre volonté renouvelée, vous exécuterez avec beaucoup de facilité et de ferveur des choses qui vous paraissaient auparavant difficiles et impossibles même. » Si donc vous désirez goûter les délices spirituelles, vous devez rejeter les voluptés charnelles ; car selon saint Grégoire (Hom. 30), il faut refuser au corps les plaisirs qui le flattent pour procurer à l'âme les douceurs qui la charment. Mais aujourd'hui, hélas ! même parmi les personnes dévotes ou religieuses, combien peu savent préférer les jouissances divines aux délectations mondaines !
L'Apôtre distingue deux classes d'hommes bien opposés, quand il dit -. Ceux qui sont charnels aiment les choses de la chair, ceux au contraire qui sont spirituels aiment les choses de l'esprit (Rom. VIII, 5). Dans la pratique, on reconnaît un homme vraiment spirituel d'après plusieurs signes particuliers, par exemple : s'il ne montre pas moins d'ardeur pour fuir les dangers ou pour rechercher les remèdes de l'âme que ceux du corps ; car autant celle-là l'emporte sur celui-ci, autant on doit soigneusement éviter ce qui pourrait la blesser et employer ce qui pourrait la guérir. En outre, de même que le corps trouve son plaisir et sa force dans la nourriture matérielle, l'âme en doit trouver pareillement dans la nourriture spirituelle que lui fournissent l'oraison, la prédication, l'Ecriture Sainte, la lecture pieuse, l'adorable Eucharistie et l'office divin ; aussi quand l'âme est privée de sa réfection accoutumée, elle n'en doit pas éprouver moins de peine que le corps quand il est privé de la sienne propre. On reconnaît encore d'une manière générale les hommes spirituels, quand ils veillent à tous les besoins de l'esprit avec la même sollicitude que les hommes charnels à ceux de la chair. Or les hommes charnels s'empressent de pourvoir en temps convenables à leurs diverses nécessités pour le vivre ou le vêtement, pour le froid ou le chaud ; l'homme spirituel doit également songer aux vertus et aux grâces qui lui sont nécessaires dans l'adversité ou la prospérité, par rapport à ses amis et à ses ennemis ; il doit aussi examiner attentivement sa conduite envers Dieu dans les exercices religieux, et envers le prochain dans ses relations sociales. Mais où rencontrer celui-là pour lui décerner nos éloges ? (Eccli. XXXI, 9.) De nos jours on en voit encore plusieurs qui font le bien, mais ils ne le font qu'en partie ; car s'ils se montrent généreux, ils sont en même temps voluptueux ; si au contraire ils sont chastes, ils ne sont pas toujours désintéressés ; ceux-ci témoignent de la douceur, mais par faiblesse de caractère ils tombent souvent dans la pusillanimité ; ceux-là oublient les injures qu'ils pardonnent sans difficulté, mais, en ne veillant point assez sur leur cœur, ils provoquent des rixes par leur emportement ; les uns se glorifient des dons qu'ils ont obtenus de la miséricorde divine, comme s'ils les avaient acquis par leur propre industrie ; les autres se condamnent à des macérations, à des jeûnes et à des veilles, mais ils s'abandonnent à différents vices à l'orgueil, à l'avarice ou à l'envie ; beaucoup même déchirent la réputation d'autrui par leurs détractions. Aussi on peut dire avec le Prophète (Mich. VII, 4) : Le meilleur d'entre eux est comme une ronce, et le plus juste comme l'épine d'une haie ; ils piquent et blessent tout ce qui les approche et les touche.
Quiconque veut tendre à la perfection et plaire à Dieu dans la vie spirituelle doit suivre avant tout les règles suivantes : 1° Il doit avoir une connaissance claire et complète de ses défauts et de ses faiblesses ; 2° combattre avec courage et constance ses mauvaises inclinations ou passions ; 3° trembler en pensant aux graves et nombreux péchés qu'il a commis, parce qu'il n'est pas certain d'en avoir fait une pénitence suffisante ni même d'en avoir obtenu le pardon ; 4° il doit craindre beaucoup que sa propre fragilité ne l'entraîne en de nouveaux péchés, aussi grands ou même plus considérables que les précédents ; 5° garder avec soin et mortifier avec énergie ses sens corporels pour assujettir tous ses membres au service de Jésus-Christ ; 6° fuir avec empressement, comme on fuirait un démon de l'enfer, toute personne, toute créature qui porte au péché ou même à quelque imperfection de la vie spirituelle ; 7° il doit rendre au Seigneur de continuelles actions de grâces pour les bienfaits dont il l'a comblé jusqu'à présent et qu'il lui prodigue encore chaque jour ; 8° prier nuit et jour ; 9° enfin porter sans cesse la croix du Sauveur, en pratiquant les quatre prescriptions du Sauveur qui sont comme les quatre bras de cette croix, savoir : la mortification des vices pernicieux, l'éloignement des biens terrestres, le renoncement aux affections charnelles et le mépris de soi-même.
Après que le Saint-Esprit les eut éclairés de ses lumières, embrasés de ses feux, fortifiés de son secours et de sa puissance, remplis de joie et de consolation, quelques hommes simples, c'est-à-dire les Apôtres, ébranlèrent le monde entier et le soumirent du moins en grande partie à la loi du Seigneur. Par la vertu de leurs paroles enflammées, de leurs sublimes exemples, de leurs admirables prodiges, ils établirent en tout l'univers l'Église chrétienne. L'Esprit-Saint la purifia, l'instruisit et la perfectionna de telle sorte que, par la variété de ses dons et de ses ornements, elle devint la glorieuse fiancée, l'épouse chérie du Roi céleste, et en même temps terrible aux légions infernales comme une armée rangée en bataille. Les Apôtres, premiers chefs de cette nouvelle armée, n'allèrent faire la conquête du monde qu'après la Pentecôte, comme leur divin Maître l'avait ordonné ; et même lorsqu'ils eurent reçu le Saint-Esprit, ils restèrent encore douze années dans la Judée pour y annoncer l'Évangile. Partis enfin, ils se dispersèrent parmi les différentes nations ; et ils prêchèrent partout ce qu'il fallait savoir, croire, accomplir et désirer. Le Seigneur, sans lequel ils ne pouvaient rien, soutint leurs efforts et confirma leurs paroles par les signes qui les accompagnaient (Marc. XVI, 20) ; car en invoquant le nom de Jésus, les disciples commandaient à toutes les créatures et à toutes les maladies. Les miracles étaient alors nécessaires pour accréditer les vérités qu'ils publiaient ; et des mystères incompréhensibles à la raison devaient être prouvés au commencement par des merveilles supérieures à la nature. Saint Grégoire dit à ce propos : Au commandement du divin Maître répondit l'obéissance des disciples fidèles qu'il récompensa par des opérations étonnantes. « Maintenant encore, selon saint Théophile, tous les prédicateurs, à l'exemple des Apôtres, doivent confirmer leurs enseignements évangéliques par des signes caractéristiques qui sont principalement leurs bonnes œuvres. Accordez-nous donc, Seigneur Jésus, de garantir aux hommes par notre louable conduite votre excellente doctrine que nous sommes chargés de leur communiquer ; faites ainsi qu'avec votre concours efficace nous soyons parfaits en tous nos discours et nos actes ; car nous devons contribuer à votre gloire souveraine par nos paroles et nos œuvres, puisque vous êtes la force et la sagesse même de Dieu dans les siècles des siècles. »
Alors fut réalisé l'oracle du Prophète royal qui avait dit : Leur voix a retenti par toute la terre, et leur parole a pénétré jusque dans les plus lointaines contrées (Ps. XVIII, 5). Les effets salutaires et les fruits abondants que la prédication des Apôtres a produits montrent avec quelle allégresse et avec quelle ferveur nous devons solenniser la Pentecôte. « Mes frères, dit saint Grégoire (Hom. 30 in Evang.), après l'Incarnation du Verbe divin, une des plus grandes fêtes est celle où nous honorons la descente du Saint-Esprit sur les Apôtres. Dans l'Incarnation, Dieu, restant ce qu'il était auparavant, s'est fait homme par nature ; et à la Pentecôte, les hommes eux-mêmes sont devenus dieux par adoption. Quel grand jour que celui où le Créateur vint établir son habitation dans ses créatures ! Qu'il se purifie donc avec soin de toute souillure celui qui prépare une demeure au Très-Haut en son propre cœur ! » Mais pourquoi Jésus-Christ envoya-t-il l'Esprit-Saint aux Apôtres dix jours précisément après la triomphante Ascension ? Ce fut d'abord pour qu'ils pussent se disposer par le jeûne et la prière à cette importante visite, puis pour signifier que quiconque veut attirer le Saint-Esprit doit observer les dix commandements. En outre, pourquoi le Saint-Esprit est-il descendu ostensiblement cinquante jours après la glorieuse Résurrection. C'était afin que, comme le peuple juif avait reçu la loi de crainte cinquante jours après avoir été délivré de l'Egypte, le peuple chrétien pareillement reçut la loi d'amour cinquante jours après avoir été racheté de l'enfer. De plus, comme en chaque cinquantième année, qui était celle du jubilé, les Juifs recouvraient leur liberté, s'ils l'avaient perdue, et leur patrimoine, s'ils l'avaient aliéné, de même au cinquantième jour après Pâques, nous autres Chrétiens nous sommes rentrés en possession de la grâce dont nous avions été privés et du paradis dont nous avions été bannis.
Ainsi, la fête de la Pentecôte, que l'Église célèbre, avait été figurée par celle que la Synagogue célébrait, suivant l'ordre de Dieu : en ce jour mémorable, de même que le Seigneur était descendu sur le mont Sinaï, parmi les flammes et les tonnerres, pour graver le Décalogue sur des tables de pierre, de même aussi il est descendu sur le mont Sion, sous forme de feu et au bruit de la tempête, pour imprimer l'Évangile dans le cœur des fidèles. Cette solennité de la Pentecôte avait été signifiée encore par le prodige opéré en faveur d'une pauvre veuve, dont il est parlé au troisième livre des Rois (XVII). Le prophète Elisée touché de compassion obtint par ses ferventes prières que Dieu soulageât la misère de cette femme, en multipliant le peu d'huile qu'elle avait conservé. Cette veuve indigente représente la sainte Église, qui était restée sur la terre dans un triste isolement, après avoir vu son divin Époux monter au ciel ; mais le Seigneur ému de pitié lui envoya l'Esprit-Saint pour la consoler par l'onction abondante de ses grâces merveilleuses. Entre autres dons qu'il lui accorda, celui de parler et d'entendre diverses langues était devenu très-utile depuis qu'elles avaient été créées à la tour de Babel ; car autrefois pour confondre les hommes orgueilleux, d'une seule langue Dieu en avait formé plusieurs ; et au moment de la Pentecôte, il donna l'intelligence de toutes à chacun des disciples, pour confondre les Juifs rebelles ; mais il n'aurait pas effectué ce dernier miracle, si lui-même n'avait déjà produit le premier.
Dans cette solennité de la Pentecôte louons le Seigneur de toutes nos forces, parce qu'elle a été le principe de grâces insignes pour nous tous Chrétiens, et aussi l'occasion de grandes joies pour Notre-Dame la glorieuse Vierge Marie, comme le remarque saint Anselme (de Excellentia B. Virg.). « En effet, dit-il, aussitôt que le Saint-Esprit fut descendu sur les premiers disciples, la divine Mère fut ravie de voir qu'à leur prédication une nombreuse multitude s'empressa d'embrasser la foi chrétienne. Elle reconnut alors par une heureuse expérience que son cher Fils n'avait pas souffert la mort inutilement, puisque la foi à cette mort opérait efficacement en ceux mêmes qui en avaient été les auteurs. La conversion immédiate des hommes réunis de différentes contrées lui montra d'une manière sensible le genre humain appelé réellement au salut, pour lequel Jésus-Christ s'était incarné en son sein et avait expiré sur la croix. Comme elle s'applaudit alors d'être témoin de cet événement merveilleux qu'elle espérait depuis longtemps ! De concert avec leur douce Maîtresse, les fidèles se félicitent en ce jour d'avoir recouvré au centuple les précieux avantages qu'ils avaient perdus, et d'être devenus les frères et les enfants du souverain Seigneur dont ils étaient auparavant les serviteurs ou plutôt les esclaves révoltés. » Ainsi parle saint Anselme.
Nous devons louer Dieu de la sorte non-seulement dans les fêtes solennelles qui nous rappellent ses bienfaits principaux, mais encore à tous les instants parce que toutes les créatures nous représentent ses perfections admirables, comme le dit saint Grégoire. Mais pour remplir ce pieux devoir, la grâce divine nous est absolument nécessaire. Aussi, d'après saint Bernard (Serm. de Dedicatione), quiconque est négligent à bénir Dieu prouve par là qu'il ne possède point en lui-même l'Esprit-Saint ; car cet hôte adorable nous excite à glorifier Dieu partout où il habite. Invoquant donc le Paraclet qui nous a été promis, ne cessons de louer le Seigneur, puisqu'il nous a créés pour remplir cette fin sublime durant toute l'éternité. Voilà l'unique occupation des citoyens célestes, dont la vie entière est une fête permanente, consacrée à glorifier le Très-Haut par des chants continuels d'allégresse et de reconnaissance. De là vient que le Prophète royal s'écriait : Bienheureux, Seigneur, ceux qui demeurent en votre maison ; ils vous loueront dans tous les siècles ! (Ps. LXXXIII, 5). Ce que les Anges font dans le ciel, dit saint Jérôme (in Psal. 115), les moines le font sur la terre, en psalmodiant nuit et jour ; et ils doivent être purs comme les saints Martyrs, puisqu'ils sont martyrs eux-mêmes. Suivant saint Bernard, il n'y a point ici-bas d'état plus semblable à celui des chœurs angéliques que celui des religieux fervents, toujours occupés à louer Dieu.
Si nous désirons goûter un bonheur éternel dans le service du souverain Maître, ne nous lassons point de soupirer de tout cœur après la possession de la céleste patrie. Soyons tristes en ce monde de nous voir éloignés du Seigneur, tant que nous sommes enchaînés à notre corps ; mieux vaudrait assurément pour nous sortir de cette prison terrestre pour nous réunir à Jésus-Christ. Ne nous complaisons point en cette chair corrompue qui nous retient captifs loin du Bien suprême ; disons plutôt avec saint Paul (Rom. VII, 24) ; Malheureux homme que je suis, qui m'affranchira de ce corps mortel ? Souhaitons et demandons continuellement une pareille délivrance que nous devons attendre de Dieu seul, sans en accélérer le moment définitif. Pour nous y préparer du moins, mourons au monde présent, à ses pompes et à ses convoitises ; renonçons avec une constante fermeté aux choses caduques et aux consolations sensibles, qui sont pour nous des occasions de vices pernicieux et des obstacles aux vertus chrétiennes. En effet, suivant saint Grégoire, celui qui recherche les biens visibles perd les biens invisibles ; et selon saint Chrysostôme, rien n'est plus nuisible aux forces morales que les voluptés corporelles. Aussi, d'après saint Léon (Serm. de Jejunio), c'est surtout en aimant les objets extérieurs que l'homme corrompt ses qualités intérieures, et son âme est d'autant plus épurée que sa chair est plus mortifiée. Pour estimer le Créateur seul, dit saint Augustin, il faut mépriser toute créature. En effet, comme l'atteste l'Apôtre (Rom. VIII, 20), la créature est sujette à la vanité, de telle sorte qu'elle y assujettit également ses amateurs, en trompant beaucoup d'imprudents. Heureux donc celui qui ne se laisse point séduire par la frivolité du monde présent, si funeste à un grand nombre ! C'est principalement aujourd'hui qu'il convient de répéter : Vanité des vanités, et tout n'est que vanité (Eccles, I, 1). « Si les puissants comprenaient bien cette sentence, dit saint Chrysostôme (Serm. in Eutropium), ils l'inscriraient sur toutes les murailles et sur leurs propres vêtements, ils la graveraient sur les portes d'entrée et de sortie, mais surtout ils l'imprimeraient au fond de leurs consciences, pour n'en jamais perdre la vue et la pensée. Puisque les hommes sont continuellement assiégés de fausses images et souvent abusés par des figures trompeuses, ils devraient se rappeler les uns aux autres dans leurs repas et leurs réunions cette profonde maxime : Vanité des vanités, et tout n'est que vanité. »
Voulons-nous donc être sages, transportons aux choses incorruptibles l'amour que nous prostituons aux choses périssables ; et puisque nous sommes destinés pour le ciel, ne demeurons point courbés vers la terre. Réjouissons-nous uniquement de ce qui réjouit les Saints ; pleins d'une louable émulation, souhaitons et tâchons de parvenir avec eux à la gloire et à la félicité qui ne finiront jamais ; imitons maintenant leur générosité, afin de partager éternellement leur dignité. Soutenus par cette espérance, efforçons-nous de répondre au Seigneur qui nous appelle de toutes manières ; car, selon la remarque de saint Augustin, afin de nous ramener à lui, il s'est élancé du haut des cieux comme un géant dans la carrière qu'il a parcourue sur la terre, en nous invitant à le suivre par ses paroles et ses actions, par sa vie et sa mort, par son Incarnation et son Ascension. S'il a disparu à nos yeux, c'est pour qu'en réfléchissant sur nos souvenirs nous le trouvions plus parfaitement. L'esprit et le cœur toujours attachés à ce divin Chef, ne cessons point de combattre vaillamment, parce que cette vie entière est une guerre incessante. En effet, la prospérité et l'adversité, la ferveur et la tiédeur, l'abondance et l'indigence, le sommeil et la veille, la sollicitude et le désœuvrement, le deuil et la joie, le repos et le travail, la santé et la maladie, la douleur et la volupté, ainsi que tous les divers accidents temporels, nous suscitent tour à tour des difficultés et des dangers. Et comme nous rencontrons partout des adversaires disposés à nous attaquer, notre volonté doit toujours être prête à leur résister, en songeant que la lutte sera courte tandis que la récompense sera éternelle. Ne déposons jamais les armes ; car quelque victoire que nous avons pu remporter, il nous en reste toujours d'autres à gagner. « Quoique Dieu accorde chaque jour à ses fidèles serviteurs la grâce nécessaire pour triompher, dit saint Léon (Serm. de Pentec), néanmoins il ne leur enlève point toute occasion de combattre ; car par un effet de sa miséricorde, en daignant nous protéger, il nous laisse lutter constamment, de crainte que notre nature inconstante ne s'enorgueillisse d'avoir surmonté toute opposition. » Saint Chrysostôme dit également : Les Saints, étant des hommes spirituels, ne peuvent être vaincus par la chair, mais ils peuvent en être troublés, parce qu'ils sont des êtres corporels.
En conséquence, lorsque s'offre à nous quelque agrément ou quelque déboire passager, considérons-le aussitôt comme déjà passé, et dirigeons notre attention vers ce qui dure toujours ; car tout ce qui est dans le monde disparaît promptement comme une ombre, de sorte qu'il est bientôt oublié comme s'il n'avait jamais existé. Ainsi les joies et les douleurs ne sont que transitoires en cette vie, au lieu que dans l'autre elles sont permanentes ; et tout ce que nous pouvons faire ou endurer sur la terre n'est rien en comparaison de ce que nous espérons obtenir ou éviter après la mort. Aussi, selon saint Bernard, les tribulations temporelles n'ont point de proportion avec les péchés que nous avons commis, avec les bienfaits que nous avons reçus, avec les peines infernales que nous avons encourues, avec les récompenses célestes que nous attendons. Les biens futurs surpassent tellement les maux présents que quiconque les apprécierait à leur juste valeur préférerait être tourmenté par les plus violents supplices durant de nombreuses années, pour ne pas perdre la moindre partie des précieux avantages qui lui sont réservés pendant toute l'éternité ; car l'épreuve finira bientôt, tandis que la rémunération ne cessera jamais. « Ô mon âme, s'écrie saint Augustin (in Speculo), si, pour contempler la gloire du Sauveur et partager la compagnie des Saints, il nous fallait auparavant souffrir chaque jour en ce monde ou même brûler longtemps dans l'enfer, ne devrions-nous pas nous résigner à toutes les afflictions afin de mériter les jouissances éternelles ? Ainsi donc, que les démons me dressent des embûches et m'assiègent de tentations ; que les uns m'outragent et que les autres me tourmentent, que mon corps soit exténué par les jeûnes, desséché par les veilles, accablé de travaux, transi de froid et consumé de chaleur ; que ma tête se brise, que ma poitrine s'échauffe, que mon estomac s'irrite, que mon visage se décompose et que tous mes membres s'épuisent ; que mes années se passent dans les gémissements et que ma vie s'éteigne dans la douleur ; que la pourriture pénètre jusque dans mes os et la corruption dans mes chairs ; qu'importe tout cela, pourvu qu'au jour formidable du jugement je sois introduit dans le lieu du repos et admis au bonheur de la patrie pendant tous les siècles des siècles. »
De là la conclusion que saint Chrysostôme exprime en ces termes (Hom. 63 ad populum Antiochenum) : « Mettons tout en œuvre pour ne pas être frustré de la gloire qui nous est promise. Il n'est point impossible ni même difficile d'atteindre ce but suprême, pourvu que nous le voulions et que nous y tendions. En effet, selon la doctrine de l'Apôtre (II Tim. II, 12) : Nous régnerons avec le Christ, si nous souffrons avec lui, c'est-à-dire si nous supportons courageusement les tribulations ou les persécutions, et si nous marchons jusqu'à la fin dans la voie étroite ; quoique laborieuse, cette voie nous semblera douce, si nous la suivons dans l'espoir de parvenir au céleste royaume. Tenons nos regards fixés sur cet heureux terme, pour ne jamais perdre de vue les trésors qui nous sont réservés. Si nous ne cessons point de les estimer et de les désirer, nous ne ressentirons plus ni volupté ni tristesse, mais seulement de l'indifférence ou du dédain à l'égard des objets présents ; rien ne pourra désormais nous abattre de chagrin ni nous enfler d'orgueil ; tout ce qui est temporel ne nous paraîtra que comme un fantôme, une vaine image, un rêve. Alors nous répéterons avec saint Paul (Rom. VIII, 35) : Qui pourra nous enlever l'amour de Jésus-Christ ? Sera-ce la tribulation ou l'angoisse ? Il ne dit pas : Sera-ce l'argent, la richesse ou la beauté, qui sont des choses viles et méprisables ? mais il dit : Sera-ce la faim, la persécution et la mort, qui semblent des choses redoutables et effrayantes ? Sans craindre tous ces maux temporels, préférons sur la terre les joies de l'âme aux voluptés du corps, afin de posséder au ciel les biens éternels.
Prière
Source inépuisable de tous les dons, miséricordieux Jésus, qui avez fait descendre l'Esprit-Saint sous forme de feu sur vos disciples réunis, je vous en supplie et vous en conjure, malgré mon indignité, faites-moi participer pour mon salut aux largesses dont vous les avez comblés si libéralement. Daignez répandre sur nous tous vos serviteurs cet Esprit de charité, de paix et de dilection, afin qu'il vienne en nos âmes les purifier de tout vice et les orner des différentes vertus, les unir ensemble par le lien d'une affection fraternelle, les éclairer par la lumière de votre connaissance et les enflammer par l'ardeur de votre amour ; enfin après nous avoir délivrés de tout péché, accordez-nous la vie éternelle. Ainsi soit-il.

suivant