CHAPITRE LXXXV
Des louanges divines
Puisque l'occasion s'est présentée au chapitre précédent de parler des louanges dues à la majesté divine, étendons-nous un peu sur ce sujet important. 0 mon âme, les immenses bienfaits que tu as reçus de ton Créateur lorsqu'il t'a tirée du néant et façonnée de sa main, t'obligent à lui témoigner continuellement de la gratitude et de l'affection ; car c'est pour l'aimer et le louer toujours que, par une faveur toute gratuite, il t'a faite à son image et à sa ressemblance.
De là vient que saint Anselme s'écrie (in Méditat.) : « Réveille-toi, ô mon âme ; dédaignant et oubliant toutes les choses temporelles, ne pense plus et ne t'attache plus qu'aux choses divines et éternelles. Considère à quelle grandeur et à quelle dignité le Seigneur a voulu t'élever dès le commencement, et par conséquent avec quelle vénération et avec quel dévouement tu dois le servir. Certes, lorsque Dieu, créant et coordonnant tous les êtres visibles et invisibles, eut résolu de former la nature humaine, il ne manqua pas de pourvoir avec un soin particulier à l'honneur de ta condition, qu'il voulait établir au-dessus des autres créatures de cet univers. Pour concevoir la noblesse de ton origine, rappelle-toi qu'au moment de te donner l'existence Dieu dit : Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance. Si tu médites attentivement ces profondes paroles, tu comprendras quelle dette de reconnaissance tu as contractée envers ton suprême Auteur. Remarque d'abord qu'autre chose est l'image et autre chose la ressemblance. Par exemple, on trouve quelque ressemblance avec l'homme dans le cheval, le bœuf et les autres animaux de différentes natures qui mangent comme lui ; mais on ne trouve l'image de l'homme que dans les êtres identiques à sa propre nature. L'image est donc plus parfaite que la ressemblance. Ainsi, nous pourrons avoir quelque ressemblance avec Dieu, si, en considérant sa bonté, sa miséricorde et sa justice, nous tâchons d'imiter ses excellentes qualités ; mais pour reproduire en nous son image voici comment nous le pouvons. Dieu ne s'oublie jamais, il se contemple, il s'aime perpétuellement ; donc, ô mon âme, si tu ne l'oublies point, si tu le contemples, si tu l'aimes continuellement, selon ta faible capacité, tu reproduiras en toi-même sa propre image, parce que tu t'efforceras de faire toujours ce qu'il ne cesse de faire lui-même. De la sorte, l'homme doit appliquer sa vie tout entière à la pensée, à la connaissance et à l'amour de Dieu ; tel est le but vers lequel doivent être dirigées sa mémoire, son intelligence et sa volonté, pour correspondre d'une manière salutaire à sa destinée sublime ; car pour quelle autre fin Dieu l'aurait-il créé à son image par un privilège spécial, sinon parce qu'il le destinait à le louer sans cesse ? »
« Ô mon âme, continue saint Anselme, tu as donc été formée pour louer ton Créateur, de telle façon que sur la terre tu tendes incessamment vers lui par la justification, et qu'au ciel tu jouisses éternellement de lui par la béatitude ; car c'est en le louant que tu mériteras la justification et que tu t'assureras la béatitude. Mais si tu veux le louer dignement, que ce soit de tout ton cœur et avec un amour sincère ; car voilà la règle que doivent suivre les Saints. L'Écriture en effet dit du juste : il a loué le Seigneur de tout son cœur, et il a aimé Celui qui l'a fait (Eccli. XLVII, 10). I1 loue Dieu à la vérité, mais non point de tout son cœur, l'homme que la prospérité porte à le bénir, mais qui s'en laisse détourner par l'adversité ; et il n'aime pas Dieu celui qui, en le louant, cherche autre chose que Dieu même. Pour louer le Seigneur d'une manière digne de lui, rapporte à sa gloire toutes tes pensées, tes intentions, tes affections et tes œuvres, autant que le comporte ta faiblesse. Qu'aucun succès ni qu'aucun revers ici-bas ne t'empêchent de lui rendre ce devoir ; n'attends de lui d'autre récompense que lui-même, afin qu'il soit l'objet de tes désirs, le salaire de tes travaux, ta consolation en cette vie passagère et ton héritage en la vie éternelle. Tu as donc été tirée du néant pour le louer sans cesse. Voilà ce que tu comprendras parfaitement le jour où, admise à le voir face à face, tu reconnaîtras que tu dois à sa pure bonté d'avoir été créée, choisie, sanctifiée et glorifiée pour posséder cette félicité sans égale. Cette contemplation béatifique t'inspirera un amour infatigable pour louer sans fin le Dieu de qui, par lequel, et en qui tu trouveras la jouissance complète des biens immuables. » Ainsi parle saint Anselme.
Non-seulement les bienfaits que ton Créateur et Seigneur t'a conférés, mais encore et surtout les grâces que t'a prodiguées ton Rédempteur et Sauveur t'invitent et t'obligent, ô mon âme, à louer Dieu de mille manières ; car lorsque tu étais perdue, il t'a rachetée et sauvée, souvent même il t'a visitée et sanctifiée. Applique-toi donc aie glorifier par tous les moyens qui sont en ton pouvoir ; car c'est pour célébrer ses louanges et pour lui rendre grâces que tu as reçu des facultés spirituelles et corporelles. En effet, selon saint Chrysostôme (in Psal. 143), Dieu nous a donné des membres, des yeux, des oreilles et une bouche, afin que nous employions à son service ces différents organes ; car tout ce que nous entendons et ce que nous voyons, comme aussi toutes nos paroles et nos actions doivent contribuer à le bénir et à le remercier, de manière à purifier notre conscience de toutes souillures.
Âme chrétienne, pour être mieux disposée à louer Dieu, commence par t'humilier beaucoup devant sa majesté suprême, en lui disant du fond du cœur avec dévotion et humilité : Père des miséricordes, au lieu de vous louer avec des lèvres impures, misérable pécheur que je suis je devrais plutôt rester prosterné à terre en votre sainte présence pour implorer avec larmes et gémissements le pardon de mes péchés. Mais plein de confiance en votre infinie bonté et en votre douce charité, je vous supplie comme mon Seigneur et mon Dieu de ne pas me rejeter, quoique je ne sois devant vous qu'un chétif vermisseau, un chien mort, un cadavre infect. Les puissances du ciel ne peuvent vous louer dignement, combien plus n'en sera-t-il pas incapable l'homme fragile, ce ver de terre, amas de pourriture ? Sans doute vous n'avez pas besoin de mes biens, mais vous nous faites connaître d'autant mieux votre miséricorde et votre clémence que vous daignez condescendre à nos infirmités et nous combler de vos grâces, par un pur effet de votre indulgente libéralité. Ce serait vouloir saisir l'ombre et poursuivre le vent que de prétendre vous louer dignement ; essayer de le faire pleinement ce serait tenter l'impossible. Il ne faut pas néanmoins s'abstenir de louer le Créateur, car c'est un devoir pour moi comme pour toutes les autres créatures ; aussi il n'en est aucune qui ne s'empresse de remplir ou qui du moins ne porte à remplir cette obligation naturelle envers son souverain Auteur. Je n'ignore pas que selon la parole du Prophète (Ps. XXXII, 1), il appartient aux justes de louer le Seigneur convenablement, et que, d'après la maxime du Sage (Eccli. XV, 9), la louange n'a point de valeur dans la bouche du pécheur. Ainsi, malheur à moi ! dois-je m'écrier, parce que je n'ai rien à répliquer ; et coupable comme je suis, que pourrais-je alléguer ? Si en effet j'entreprenais de me justifier, je serais condamné par mes propres lèvres. Mais, Seigneur, est-ce que je ne dois point vous louer, parce que je me reconnais coupable ? Est-ce que les grenouilles immondes, en coassant dans les marais où elles sont engendrées, ne souhaitent pas de vous louer comme leur Créateur, autant qu'elles le savent et qu'elles le peuvent ? Si elles ne savent pas chanter aussi agréablement que l'alouette et le rossignol, si elles ne peuvent pas non plus vous connaître comme l'homme doué de raison, elles font au moins ce qui fournit aux êtres intelligents un juste sujet de vous louer.
Pour exprimer les sentiments des cœurs envers vous Seigneur, puissent tous les suaves instruments de musique, d'accord avec les harmonies du ciel et avec les mélodies de l'univers, former un si doux concert de louanges qu'elles plaisent à votre souveraine majesté et qu'elles remplissent d'une joie ineffable votre cour céleste ! Mais que dirai-je moi-même ? Reconnaissant que je suis indigne de vous louer, je supplie les autres créatures qui l'emportent en dignité de suppléer à mon impuissance. Je souhaite donc sincèrement que les planètes qui roulent dans l'espace, que les étoiles qui scintillent au firmament, que les plantes ombragées de leur verdoyant feuillage, que les fleurs ornées de leurs vives couleurs, que les affections de la plus ardente charité, et que les désirs des âmes les plus dévouées ne cessent de vous bénir et de vous glorifier dans les siècles des siècles. Je souhaiterais même de tout mon cœur que, si ma jeunesse trop promptement écoulée eût duré aussi longtemps que la vie entière du patriarche Mathusalem, chaque année, chaque mois,chaque semaine, chaque heure, chaque minute de cette longue existence eussent concouru à vous louer de ma part avec autant d'ardeur et de dévotion que jamais aucun des esprits bienheureux aurait pu vous louer pendant toute cette même durée, au milieu des splendeurs des saints. Enfin je souhaiterais avoir réuni en ma propre personne tous ces actes excellents de louange divine, à tel point que leur multitude incalculable surpassât toutes les espèces de nombres possibles.
Que pourrai-je ajouter encore ? Faites de moi ce qu'il vous plaira ; quoiqu'il m'arrive, je ne cesserai de vous louer tant que je continuerai de vivre. À l'heure même de la mort, quand je n'aurais plus la force de parler et quand une extrême faiblesse ne me permettra plus de prononcer le doux nom de mon Jésus, je demande qu'au moins le mouvement de mes yeux ou de mes doigts soit comme le renouvellement et la confirmation de toutes les pieuses affections, paroles et actions passées et futures que je voudrais vous offrir avec le plus parfait dévouement jusqu'au jour du jugement, si je pouvais vivre aussi longtemps. En outre, ô mon Bien-aimé, j'ose vous demander avec un amour sincère que, quand mon corps enfermé dans le sépulcre sera réduit en poussière, de chaque grain le plus petit de cette poussière très-fine s'élève une voix agréable qui, pénétrant la pierre du tombeau, monte dans les hauteurs des cieux pour proclamer votre gloire jusqu'au moment de la résurrection, enfin que depuis ce temps mon corps et mon âme réunis de nouveau vous louent de concert pendant toute l'éternité. En attendant ce bonheur suprême, je ne me lasserai point de vous bénir tant que je serai prisonnier en cette chair mortelle. De même que dans les bois assez souvent, parmi le doux ramage des petits oiseaux, nous entendons se mêler au chant du rossignol le croassement du corbeau qui veut également servir le Créateur à sa manière, comme il l'a appris ; de même aussi, quoique pécheur, je veux louer Dieu, autant que j'en suis capable, selon mes faibles moyens. Or rien ne me semble plus consolant à redire en son honneur sinon que le Seigneur est bon envers tous, et que ses miséricordes s'étendent à toutes ses œuvres (Ps. CXLIV, 9). Deus meus, misericordia mea (Ps. CXLIII, 2) ! Ces suaves paroles réjouissent mon cœur, relèvent ma conscience et font tressaillir tous mes os d'une vive allégresse ; aussi mon âme trouvera son plaisir aies répéter jusqu'à la fin des siècles comme l'harmonieux refrain des esprits célestes.
Ô mon Dieu, quand je songe à ce que j'étais autrefois, à combien de dangers vous m'avez arraché, à combien de maux vous m'avez soustrait, je reconnais que vous avez brisé mes liens funestes et que vous avez guéri mes plaies corrompues ; quand je me rappelle ainsi les secours que vous m'avez accordés et les biens dont vous m'avez comblé si généreusement, je sens mon cœur pénétré d'une profonde gratitude et enflammé d'un ardent amour. En effet, combien de temps vous m'avez attendu avec patience, moi pécheur si souvent rebelle ? Combien de fois vous m'avez repris charitablement, tantôt avec douceur et tantôt avec sévérité, en me prévenant de vos célestes bénédictions, sans même que je le remarquasse ? Comme un tendre père, vous êtes accouru au-devant d'un enfant prodigue, chargé de crimes et dépourvu de vertus ; malgré ses égarements continuels, vous n'avez point refusé de le voir et de l'accueillir, toujours et partout vous avez paru compatissant et libéral. Mais, hélas ! ce qui de ma part est souverainement déplorable, c'est qu'à tant d'affectueuses sollicitations je n'ai répondu que par de nouvelles infidélités ; néanmoins, ô démence inépuisable, vous ne m'avez point délaissé, jusqu'à ce qu'enfin vous m'ayez attiré suavement à vous. Au souvenir de tant de grâces pourrai-je m'empêcher de vous louer, Bonté suprême ? Non certes jamais, ô Dieu rempli pour moi de miséricorde ! Deus meus, misericordia mea ! En retour de vos immenses et innombrables bienfaits, je souhaite et je désire vous louer avec ferveur et allégresse, soit comme les esprits bienheureux, quand au premier aspect de votre infinie majesté ils s'applaudirent de vous être inséparablement unis tandis que les démons étaient repoussés éternellement, soit comme les âmes saintes, quand au sortir du purgatoire elles paraissent tout d'abord devant votre face glorieuse pour en contempler l'admirable beauté, soit enfin comme tous les élus assemblés dans la Jérusalem céleste après la résurrection générale, quand les bons séparés des méchants s'accorderont à remercier Dieu sans fin de leur béatitude à jamais consommée.
Ô très-aimable Sagesse, infinie Bonté, chaque matin à l'aurore, dès que mes yeux s'ouvrent à la lumière, faites que mon âme s'ouvre aussi afin de vous bénir, en laissant jaillir vers le ciel une flamme d'amour qui croisse comme la splendeur du jour et comme l'ardeur du feu. Que la vive expression de ma reconnaissance charme votre cœur paternel, comme un harmonieux concert de musique dilate le cœur épanoui du jeune homme ; qu'elle monte jusqu'à votre trône céleste, comme une vapeur odoriférante de parfums composés de myrrhe, d'encens et de tous les plus précieux aromates ; qu'elle vous soit agréable, comme le sont au printemps les fleurs brillantes qui émaillent la prairie de couleurs variées, et comme les arbres touffus qui embaument la campagne de suaves odeurs. Que l'incendie de la charité allume en moi un foyer continuel de louanges divines qui s'exhalent de mon cœur par de ferventes méditations, de ma bouche par de pieuses paroles, et de ma vie entière par toutes sortes de bonnes actions. Qu'en vous offrant sans cesse ce tribut d'hommages affectueux, je puisse plaire à votre suprême majesté et réjouir la cour céleste, repousser tous mes ennemis et acquérir des grâces nombreuses, obtenir une sainte mort et mériter une vie bienheureuse, afin qu'après avoir fini de vous bénir sur la terre je commence à vous glorifier éternellement dans la patrie.
Pour louer plus parfaitement le Seigneur, âme chrétienne, détachez vos pensées de ce monde et dirigez vos affections uniquement vers le ciel. Considérez donc combien les Saints goûtent en Dieu de paix, de joie et de bonheur, efforcez-vous alors d'entrer dans leurs sentiments, et criez de tout votre cœur avec saint Anselme (in Méditât.) : « Ô mon Dieu, qu'ai-je trouvé de plus excellent, de plus aimable que vous en ce monde pour me séparer et m'éloigner de vous ? Pourquoi ai-je chéri et convoité dans toute ma vie autre chose que vous, ô Seigneur Jésus ? Pourquoi ai-je différé, cessé un seul moment d'appliquer à vous mon esprit, mon cœur et ma volonté ? Pourquoi n'ai-je pas tourné vers vous toutes mes pensées, mes affections et mes résolutions ? Où étais-je quand je n'étais pas uni à vous ? Où s'en étaient allés mes désirs quand vous n'en étiez pas exclusivement le terme ? Maintenant, ô mes désirs, revenez tous avec empressement vers Celui qui doit être votre objet ; ne manquez pas au rendez-vous, et accourez pour réparer le temps perdu. Vous cherchez, Jésus le Nazaréen crucifié. Depuis qu'il est ressuscité, il n'est point resté ici-bas ; et désormais il vit en sécurité comme Bien-aimé du Très-Haut, sans craindre qu'aucun mal vienne fondre sur sa demeure. Par sa propre vertu, il est monté plus haut que les cieux et s'est élevé au-dessus des Anges ; il est allé s'asseoir sur un trône de gloire incomparable, à la droite du Père auquel il est coéternel et consubstantiel. C'est là qu'en sa qualité de Fils unique il règne environné d'une lumière divine, couronné d'un honneur suprême, rayonnant d'une joie inaltérable, armé de la toute-puissance, et Maître de l'univers entier. Aussi tous les esprits angéliques, tous les innombrables citoyens de la sublime Jérusalem l'adorent humblement ; tous les cœurs des justes se réjouissent de sa radieuse présence, tous les yeux des élus se repaissent de son aspect admirable, tous les désirs des Saints se concentrent sur lui ; à lui se rapportent toutes les jubilations, les louanges et les félicitations de la cité céleste que ses splendeurs illuminent et enrichissent. Ô Sion, tressaille et applaudis, parce que le Dieu d'Israël habite magnifiquement au milieu de toi ! »
« Grâce à ce même Seigneur, continue saint Anselme, des millions de purs esprits le servent dans le sanctuaire des cieux, où, sans se fatiguer jamais, ils contemplent face à face l'essence de la Majesté infinie, et chantent un hymne harmonieux à l'honneur de l'ineffable Trinité. Grâce à lui également, des myriades d'Anges parcourent sans cesse les routes de la terre et du ciel pour accomplir avec un joyeux empressement les ordres secrets de Dieu le Père ; messagers fidèles, ils sont toujours prêts à exécuter sans le moindre retard les volontés supérieures, comme des abeilles diligentes qui volent de leurs ruches aux fleurs, en disposant toute chose avec suavité. Ce sont eux qui négocient les affaires importantes de notre salut et qui nous transmettent les souverains décrets d'en haut ; ils veillent aussi à la santé des hommes, à la prospérité des royaumes, à la tranquillité des empires. Nous connaissons entre tous les autres l'illustre prince de la milice céleste, Michel, qui porte l'étendard devant l'armée du Très-Haut, et qui brandit le glaive du combat en faisant tonner contre les esprits révoltés ce cri formidable de guerre : Qui est semblable à Dieu ? »
« Illustres patriarches, ajoute le même saint Docteur, réjouissez-vous dans votre noble descendant, parce qu'en sa personne toute votre attente est réalisée ; car, ainsi que l'avait promis la parole divine, toutes les nations seront bénies en lui, c'est-à-dire en ce rejeton de votre race qui est grand par-dessus tout. — Réjouissez-vous en Jésus comme dans le Prophète par excellence, vous Prophètes de la vérité ; car vous voyez le merveilleux accomplissement de tout ce que vous aviez annoncé de lui d'après l'inspiration divine, et il a prouvé par les événements que vous étiez fidèles dans vos prédictions. — Réjouissez-vous dans le Seigneur votre bon maître, bienheureux Apôtres, illustres princes de son Église ; oui, je le répète, réjouissez-vous avec le Christ, comme membres principaux de sa famille. En effet, Celui que vous avez vu au milieu de vous supportant la faim, la soif, les fatigues et les infirmités de la chair, réprouvé de ses compatriotes et rangé parmi les scélérats, voyez de quelle manière il a triomphé, comment il règne sur l'univers entier ; maintenant il vous associe à sa joie et à sa gloire, vous qui avez partagé ses souffrances et ses humiliations. Adorez aujourd'hui ces genoux sacrés qui s'abaissèrent devant vous jusqu'à terre, pendant que vous demeuriez assis à la dernière Cène ; adorez ces mains bénies avec lesquelles le Roi des rois daigna laver et essuyer la poussière de vos pieds — Réjouissez-vous en Jésus le chef de vos vaillantes légions, ô Martyrs victorieux, qui possédez comme récompense éternelle ce même Fils de Dieu pour lequel vous avez sacrifié votre vie temporelle. — Réjouissez-vous en Jésus la Vérité par essence, vous ses dignes Confesseurs et Docteurs ; car Celui-là même que vous avez reconnu devant les hommes par vos pieux enseignements et vos bonnes œuvres, vous reconnaît à son tour devant son Père, en présence de ses saints Anges. — Réjouissez-vous en Jésus le modèle et l'auteur de toute chasteté parfaite, ô vous Vierges nobles émules des purs esprits ; car Celui que vous avez uniquement affectionné et choisi, Celui que vous avez recherché et désiré si ardemment, Celui pour l'amour duquel vous avez dédaigné tous les époux mortels et tous les charmes mondains, à présent vous le contemplez et vous le possédez ce Fils du grand Roi ; vous jouissez de ses caresses et de ses faveurs, sans craindre qu'il puisse vous être ravi par la violence ou la trahison. »
« Mais plus que tous les autres habitants du paradis, vous devez tressaillir d'allégresse, ô Marie, Vierge admirable entre les vierges, rose mystique d'une beauté incomparable, étoile brillant d'un éclat supérieur à tous les astres du firmament ! Réjouissez-vous avec une complaisance sans pareille en votre très-doux Fils Jésus ; car Celui que vous avez conçu dans votre chaste sein et nourri de votre lait virginal, vous l'adorez de concert avec tous les Anges et les Saints comme le Dieu vivant et véritable. Réjouissez-vous, ô Mère la plus fortunée ! Celui que vous avez vu tristement attaché à l'arbre de la croix, vous le voyez régner glorieusement au sommet de l'empyrée ; tous ses superbes ennemis tombent à ses pieds, et devant sa majesté s'abaisse toute hauteur soit au ciel, soit en la terre, soit aux enfers. Ô Marie, réunissez en vous seule toute la joie des bienheureux, de même que vous renfermez en votre personne toute la sainteté des élus ! — Céleste Jérusalem, notre mère, qui êtes la cité d'en haut, célébrez sans fin une fête solennelle dans la pacifique vision de votre Jésus, auteur de votre délivrance. Enfin, ô mon âme, élève-toi avec toute l'énergie possible pour t'associer à ces millions d'âmes qui se réjouissent dans le Seigneur Jésus ; sur les ailes de la foi et de l'espérance monte jusqu'à l'éternelle séjour ; par l'ardeur de la charité fixe ta demeure là où le Christ siège à la droite de Dieu ; considère avec les yeux de l'esprit les splendeurs de son visage ; contemple et baise avec allégresse et dévotion chaque marque de ses plaies glorieuses, d'où a coulé la liqueur salutaire du sang précieux par lequel le Fils unique de Dieu t'a rachetée et t'a sanctifiée pour la vie éternelle. » Ainsi parle saint Anselme.
Prière
Grâces et louanges à vous, Seigneur mon Dieu qui, dans votre infinie miséricorde, avez daigné me créer et me racheter, me conduire à la connaissance de vos sublimes enseignements et m'admettre au nombre de vos enfants adoptifs, en me purifiant par le bain de la régénération. Je vous bénis et je vous glorifie de m'avoir délivré de nombreuses tribulations et de fréquents périls, comme aussi d'avoir souvent attendu ma conversion lorsque j'étais tombé en des fautes graves. Je vous remercie de tous les biens spirituels que vous m'avez prodigués jusqu'à présent ; veuillez les perfectionner de plus en plus, et ne cessez de me diriger dans la voie du salut éternel jusqu'à ce que je sois parvenu au bonheur de vous contempler face à face. Ainsi soit-il.
CHAPITRE LXXXVI
Assomption et glorification de la Vierge Marie
Depuis que Jésus-Christ fut monté au ciel, la sainte Vierge demeura constamment sur le mont Sion, dans une petite chambre, où elle se retirait pour vaquer à la prière et à la méditation des grands mystères dont elle avait été témoin principal. En ce même lieu, une autre chambre destinée à saint Jean l'Evangéliste fut la première église du monde chrétien ; car c'est là que le disciple bien-aimé célébra la première messe en présence de la divine Mère, et qu'il y offrit l'auguste sacrifice tant qu'elle vécut ensuite. « Considérez, nous dit saint Jérôme (Serm. de Assumpt.), quels sentiments de douleur et quels transports d'amour pénétrèrent le cœur de Marie, restée sur la terre après le départ de Jésus. Sans cesse, elle se représentait comment s'étaient accomplis en lui les oracles des Anges et les prédictions des Prophètes ; elle se rappelait les miracles qu'il avait opérés et les peines qu'il avait souffertes en son humanité ; elle pensait continuellement à ce qu'elle-même avait vu et connu touchant son divin Fils. Personne au monde ne peut comprendre combien elle regrettait d'être séparée de lui, et combien elle désirait ardemment d'être réunie à lui dans le royaume céleste. Aussi, le reste du temps qu'elle passa sur la terre, elle voulut habiter près des saints lieux où il avait été enseveli et d'où il s'était élevé jusqu'au trône de Dieu ; elle ne se lassait point de les fréquenter et de les vénérer ; car leur vue calmait sa tristesse et consolait sa piété, en attendant qu'elle pût contempler éternellement le digne objet de ses tendresses et de ses adorations. Cependant cette femme bénie, qui avait été visitée autrefois par l'ambassadeur céleste et confiée naguère au disciple vierge, ne fut point abandonnée des illustres Apôtres, après la Résurrection de leur bon Maître ; car jusqu'à ce qu'ils fussent dispersés parmi les nations, elle demeura habituellement avec eux pour leur donner un parfait exemple de vie chrétienne ; et ce fut alors que, dans des entretiens familiers, elle leur communiqua des détails intimes sur le mystère de l'Incarnation, auquel elle avait pris une si grande part. »
Dans les siècles postérieurs, on édifia sur le mont Sion une magnifique basilique, qui fut desservie par des chanoines réguliers de l'ordre de saint Augustin. On y voit encore une première cellule que la Sainte-Vierge avait habitée après l'Ascension de Notre-Seigneur ; puis non loin de là, une autre cellule d'où elle avait été transportée au ciel par les chœurs des Anges. On dit que tous les Apôtres assistèrent au trépas bienheureux de cette divine Mère, et qu'ils l'ensevelirent elle-même dans la vallée de Josaphat. Là se trouve, en effet, un tombeau que les Sarrasins eux-mêmes entourent d'une grande vénération. Quoique cette vallée soit encore très-profonde, elle a cependant été beaucoup exhaussée depuis longtemps ; car le tombeau, qui était situé d'abord à la surface du sol, est aujourd'hui complètement enfoui avec la basilique qu'on avait bâtie à l'entour. Au-dessus de cet emplacement s'élève maintenant une petite chapelle, où l'on descend par cinquante degrés dans l'église souterraine. Celle-ci, construite en rotonde et voûtée en pierres, est dédiée à la Mère de Dieu ; dans sa partie supérieure on voit quatre autels, et dans une crypte inférieure, vers l'orient,un très-bel autel en marbre, à la droite duquel est un tombeau vide ; c'est là, dit-on, que reposa quelque temps le corps très pur de la Sainte-Vierge. Lorsqu'on entre dans cette église, on peut remarquer, au côté droit, une pierre incrustée, sur laquelle Notre-Seigneur s'agenouilla pour prier la nuit même où il fut livré entre les mains de ses ennemis ; et on y aperçoit encore les traces de ses genoux qui y furent imprimés comme sur la cire molle. Cette basilique célèbre était jadis occupée par des moines noirs de l'ordre de saint Benoît, sous la conduite d'un abbé.
Aucun livre canonique ne nous raconte de quelle manière la bienheureuse Vierge fut enlevée au ciel ; et parmi les Latins, aucun ancien auteur ne donne d'histoire certaine sur ce sujet intéressant. Saint Jean lui-même, qui aurait pu nous en instruire mieux que tout autre, ne nous a laissé aucune relation écrite sur la précieuse mort de Celle qui lui avait été recommandée comme sa propre mère ; c'est sans doute parce que la divine Providence ne jugeait pas cette manifestation opportune. Saint Jérôme ajoute à ce propos (loc. cit.) « Dans la vallée de Josaphat, qui est située entre la montagne de Sion et celle des Oliviers, s'élève une admirable église consacrée à Marie ; on y montre encore un tombeau vide, où, suivant la tradition commune, cette bienheureuse Vierge avait été ensevelie. Je dis cela, parce que plusieurs Chrétiens de nos jours doutent si elle a été transportée dans le ciel avec son corps ou si ce corps est resté en terre ; car on ne sait ni quand ni comment il a disparu de ce lieu, s'il a été déposé ailleurs ou s'il a été réuni à son âme triomphante. Beaucoup d'autres soutiennent néanmoins que la Sainte-Vierge est déjà ressuscitée, et qu'elle est désormais revêtue d'une glorieuse immortalité dans la possession éternelle de son Fils bien-aimé. De ces deux sentiments, quel est le plus certain ? Nous n'osons le décider ; nous préférons cependant croire celui qui est le plus honorable à la toute puissance divine, sans toutefois que nous prétendions définir par notre seule autorité ce qui nous paraît être plus probable. » Ainsi parle saint Jérôme.
Sur ce même sujet écoutons saint Augustin exprimer son sentiment en ces termes (Tract. de Assumpt.) « Je fais remarquer d'abord que l'Évangile ne parle plus de la sainte Vierge depuis le moment où le Sauveur expirant sur la croix la confia à saint Jean ; et saint Luc se contente de dire dans les Actes des Apôtres (I, 14) : Tous ensemble persévéraient dans la prière avec Marie, mère de Jésus. Puisque l'Écriture ne fait mention ni de son trépas ni de son Assomption, nous devons chercher dans la raison ce qui, à cet égard, nous semblera plus conforme à la vérité ; car l'autorité n'a point de valeur sans la vérité. Quand donc je considère la condition humaine, je ne crains pas d'affirmer que la bienheureuse Vierge a subi la mort temporelle ; mais la parfaite sainteté qui convient à sa dignité sublime permet-elle de supposer que cette noble Mère du Très-Haut est tombée en pourriture, a été livrée aux vers et réduite en poudre comme la masse commune ? Il est vrai que le Seigneur a dit à notre premier père : Tu viens de la poussière, et tu retourneras dans la poussière (Gen. III, 19). Cependant la chair que Jésus-Christ avait prise de la sainte Vierge a échappé à cette sentence générale, de manière à ne point éprouver la dissolution ordinaire. Il est également vrai que le Seigneur a dit à la première femme : Je t'accablerai d'afflictions, et tu enfanteras dans la douleur (Ibid. 16). La sainte Vierge a bien souffert d'immenses afflictions, lorsque son âme fut transpercée dans la Passion du Sauveur comme par un glaive acéré ; néanmoins, elle n'a point enfanté dans la douleur. C'est ainsi qu'elle a été dispensée de plusieurs lois universelles à cause de son incomparable dignité. Serait-ce donc une impiété de penser que, si la mort l'a frappée, elle ne l'a point pourtant retenue captive ? Si Jésus-Christ a voulu maintenir Marie toujours vierge sans tache ni souillure, pourquoi n'aurait-il pas voulu la préserver de toute infection et putréfaction ? Puisqu'il est venu dans le monde pour accomplir et non pour abolir la loi, ne devait-il pas comme un bon fils pourvoir à l'honneur de sa tendre Mère ? Et, puisqu'en naissant de son chaste sein, il l'a exaltée par-dessus toutes les créatures durant sa vie, ne peut-on pas pieusement croire qu'il l'a favorisée d'un juste privilège, en la gardant d'une corruption humiliante ? C'est un opprobre pour notre humanité d'être sujette à devenir un amas de pourriture et la proie des vers. Or comme notre Rédempteur en fut exempt, la Vierge dont il est né en fut pareillement affranchie ; car la chair de Jésus est la chair de Marie, de telle sorte qu'en élevant sa propre nature par-dessus les astres, le Sauveur a honoré celle de tout homme et principalement celle de son auguste Mère. Autant donc que je le conçois et que je le crois, Marie a reçu de son divin Fils une prérogative incomparable ; car non-seulement elle voit glorifié en Jésus-Christ le corps qu'elle a enfanté, mais de plus elle voit même glorifié en sa propre personne le corps où elle l'a conçu, telle est mon intime conviction jusqu'à ce qu'elle soit renversée par une autorité constante ; car un sanctuaire aussi vénérable, un trésor aussi précieux que le corps de Marie est plus convenablement placé et conservé au ciel que sur la terre ; et parce qu'il resta pur sans être jamais souillé, il mérita bien de demeurer incorruptible sans être jamais dissous. Voilà pourquoi je n'ose ni dire ni penser qu'un dépôt aussi sacré soit devenu la pâture des vers ; une pareille supposition semble inconciliable avec l'excellence de la divine maternité. D'après plusieurs raisons tirées des Écritures, je dois confesser que le Seigneur, après avoir rempli la sainte Vierge d'une grâce supérieure, l'a comblée d'une gloire suréminente, en l'associant aux joies de l'éternité plus parfaitement que tous les autres ; que par conséquent, après avoir donné le jour à son Sauveur et au Sauveur du monde, elle n'a point été abandonnée dans le tombeau à l'humiliation commune de la pourriture. En effet, si, par sa volonté miséricordieuse, le Seigneur a garanti des flammes dévorantes non-seulement les personnes, mais même les vêtements des trois jeunes Hébreux dans la fournaise de Babylone, s'il a délivré de tout mal le prophète Jonas dans le ventre de la baleine, s'il a protégé Daniel contre les dents meurtrières des lions affamés, est-ce que par une juste bienveillance, il n'aurait pas soustrait à la corruption, aux vers et à la poussière sa propre Mère ornée de tant de vertus, de mérites et de prérogatives ? Puisque, pour arracher à différents périls ses simples serviteurs, il ne s'est point astreint à suivre l'ordre de la nature, nous ne doutons point que, pour conserver Marie dans toute son intégrité, il n'ait préféré suivre l'ordre de la grâce. Donc, Marie règne en corps et en âme avec son divin Fils ; elle, qui l'a jadis enfanté sans éprouver d'atteinte à sa virginité, le possède maintenant sans subir d'altération en sa chair ; et Celle qui a produit l'Auteur de la vie pour tous jouit de la vie complète en tout son être. Si dans ce discours j'ai parlé comme je devais, veuillez l'agréer, Seigneur, vous et les vôtres ; sinon daignez me le pardonner. » Nous devons croire par conséquent que, si la sainte Vierge a été soumise à la mort, du moins elle ne l'a point été à la corruption. Après son paisible trépas, son âme bienheureuse ne tarda point à se réunir à son corps glorifié ; elle fut alors portée en triomphe dans le ciel, comme l'a décrit saint Jérôme dans son sermon pour la solennité de l'Assomption : « C'est en ce jour illustre, dit-il, que la Vierge immaculée fut ravie dans les hauteurs des cieux, où elle est assise sur un trône de gloire, à côté de son divin Fils. Aussi la sainte Église ne craint pas de proclamer qu'elle a été exaltée par-dessus tous les chœurs angéliques ; cet éloge lui convient d'une manière tellement exclusive qu'on n'en peut dire autant d'aucun autre Saint ; car bien que les Saints soient semblables aux Anges, comme Jésus-Christ le déclare, ils ne leur sont cependant point supérieurs. Représentons-nous donc toute la cour céleste qui s'empresse d'aller à la rencontre de cette reine environnée d'une lumière étincelante ; au milieu des hymnes et des cantiques, elle est conduite jusqu'à la place sublime qui lui fut préparée avant la création du monde. Nul doute que toute la Jérusalem céleste n'ait alors tressailli d'une allégresse ineffable, retenti d'immenses acclamations et ressenti un accroissement de dilection et de félicité. Ce n'est pas sans raison : car le Seigneur des armées, escorté de ses phalanges victorieuses, s'avança lui-même au-devant de sa digne Mère pour lui faire honneur ; et après l'avoir introduite dans son royaume, en lui témoignant une tendre affection, il la fit siéger majestueusement à sa droite. Or, si les habitants des cieux se réjouissent en apprenant la conversion d'un pécheur sur la terre, quels ne durent pas être leurs transports en voyant l'exaltation de leur Souveraine dans l'empyrée. Son triomphe et sa glorification excitèrent leur jubilation et leurs applaudissements, parce que les honneurs rendus à Marie se rapportent à Jésus, le Sauveur de tous. Cette intronisation solennelle dont nous célébrons la mémoire chaque année, ils en célèbrent la fête durant toute l'éternité avec des sentiments continuels d'allégresse et d'admiration, d'amour et de vénération ; car ils ne se lassent point de bénir et de féliciter la Vierge immaculée dont ils ne cessent point de servir et d'adorer le Fils comme leur Roi, devant lequel toutes les puissances s'abaissent et tous les genoux s'inclinent respectueusement. Aussi, n'y a-t-il point de perfection et de beauté, de splendeur et de gloire qui ne brillent avec un éclat incomparable en cette divine Mère. Toutefois, si vous aimez à contempler les prérogatives dont elle est décorée, n'oubliez pas de considérer les vertus qu'elle a pratiquées ; car sa vie est un modèle pour tous les Chrétiens, et sa conduite a servi de règle pour l'Eglise entière. Assurément, il n'est point au monde de créature plus excellente et plus puissante ; afin de mériter sa protection et d'obtenir son assistance, efforçons-nous de marcher sur ses traces et d'imiter ses exemples. »
Après avoir entendu saint Jérôme, écoutons saint Bernard (Serm. I de Assumpt.) « Aujourd'hui notre terre envoie au ciel un présent très-précieux pour établir entre Dieu et l'homme un commerce d'amitié par un heureux échange de dons réciproques. Voilà qu'en effet un fruit merveilleux de la terre s'élève jusqu'au ciel, d'où descendent les grâces excellentes. La Vierge Marie monte au-dessus des astres afin de répandre ses bienfaits sur les hommes. Et que ne donnera-t-elle pas ? Elle en a la faculté et la volonté, parce qu'elle est toute-puissante et très-miséricordieuse, comme Reine de l'univers et Mère du Fils de Dieu. Ces titres sont les plus propres à relever la grandeur de son pouvoir et de sa bonté ; car pourrait-on supposer que le Fils de Dieu n'honore point sa Mère ? ou pourrait-on douter de l'affectueuse charité de Celle qui durant neuf mois a porté dans ses chastes entrailles la Charité incarnée ? Sans parler davantage des bienfaits que nous procure son exaltation, si nous aimons Marie, nous nous réjouirons certainement, parce qu'elle va retrouver son Fils ; et nous l'en féliciterons, à moins que nous ne soyons monstrueusement ingrats envers notre généreuse bienfaitrice. Aujourd'hui, dès son entrée dans la sainte Sion, elle est reçue par Celui qu'elle-même avait déjà reçu, quand il était entré dans ce monde inférieur. Avec quel honneur, quelle joie et quelle gloire il s'empresse de l'accueillir ? Sur la terre, il n'y eut jamais de temple plus auguste que le sein virginal où Marie admit le Fils de Dieu ; au ciel pareillement, il n'y a point de degré plus sublime que le trône royal où le Fils de Dieu place aujourd'hui Marie. Des deux côtés, on ne peut voir de plus dignes réceptions ; elles sont l'une et l'autre ineffables, parce qu'elles sont incompréhensibles. Pourquoi donc, en cette fête de l'Assomption, l'Église fait-elle lire l'Évangile qui raconte comment une femme privilégiée eut le bonheur de loger le Sauveur ? À mon avis, c'est pour que cette réception nous fasse estimer de quelque manière celle dont nous célébrons aujourd'hui la mémoire ; ou plutôt c'est pour que la gloire inestimable de la première nous donne quelque idée de la seconde pareillement inestimable. En effet, lors même que quelqu'un parlerait le langage des hommes et des Anges, pourrait-il jamais expliquer comment par l'opération mystérieuse du Saint-Esprit s'est fait chair le Verbe de Dieu, par qui tout a été fait ; et comment le Seigneur d'une majesté infinie, qui n'est point circonscrit dans les limites de l'univers, s'est néanmoins renfermé dans les entrailles d'une Vierge, en s'incarnant ? Qui pourrait aussi concevoir avec quelle splendeur la Reine du monde s'élève de la terre en ce jour ; avec quelle dévotion les légions célestes s'avancent en foule à sa rencontre ; avec quels cantiques harmonieux elle est introduite dans les tabernacles éternels ; avec quel gracieux visage, avec quel aimable sourire et quels joyeux embrassements Jésus-Christ l'aborde et la salue, l'exalte au-dessus de toute créature et la comble de toutes les faveurs, comme il convient à une telle Mère et à un tel Fils ? Assurément, elle fut heureuse autrefois de recueillir les baisers du divin Enfant, lorsqu'elle le pressait avec une pieuse tendresse sur son sein virginal, en le nourrissant d'un lait très-pur ; mais n'est-elle pas plus heureuse encore de recueillir les baisers de l'Homme-Dieu assis à la droite du Père éternel, aujourd'hui qu'elle monte triomphante vers le trône de gloire, en chantant les suaves paroles de l'épithalame sacré : Qu'il me donne un baiser de sa bouche (Cant. I, 1) ? Oh ! qui racontera la génération du Christ et l'Assomption de Marie ? Car autant cette divine Mère surpassait en grâce toutes les créatures, tandis qu'elle demeurait sur terre ; autant elle les surpasse en gloire, maintenant qu'elle réside au ciel. Si comme l'assure saint Paul (I Cor. II, 9) l'œil n'a point vu, l'oreille n'a point entendu, le cœur de l'homme n'a point ressenti ce que Dieu a préparé à ceux qui l'aiment, qui peut dire, savoir ou comprendre ce qu'il a réservé pour sa propre Mère qui l'aime plus que tous les autres ? Heureuse donc Marie et mille fois heureuse, d'abord quand elle reçoit le Sauveur, puis quand le Sauveur la reçoit elle-même à son tour ! »
Avant que saint Bernard s'exprimât de la sorte, saint Anselme avait dit sur le même sujet (de Excellent. B. V. M. c. 8) : « Quand Notre-Seigneur eut résolu d'appeler sa propre Mère dans son royaume éternel pour lui manifester la magnificence de sa gloire, quel appareil d'honneur et de dignité ne déploya point toute la cour des Anges ? quels cantiques de louange et d'allégresse ne firent point retentir les anciens justes, associés depuis quelque temps aux purs esprits ? Tous les citoyens de l'heureuse patrie se disposèrent à recevoir leur Souveraine avec une pompe extraordinaire, en se livrant à une jubilation ineffable. Faut-il s'en étonner ? Jésus lui-même, leur divin Maître, Fils de cette très-chaste Vierge, voulut aller avec empressement à la rencontre de sa Mère bien-aimée ; est-ce qu'alors quelqu'un de ses familiers aurait négligé de participer à la joie de cette grande fête ? N'est-il pas d'usage parmi les hommes que tous les fidèles serviteurs témoignent une vive satisfaction en voyant venir un ami particulièrement cher à leur puissant seigneur ? et que ne font-ils pas surtout pour accueillir convenablement ses plus proches parents ? S'il en est ainsi dans ce monde même, où ceux qui sont bons le sont beaucoup moins que dans la sainte Jérusalem, quels ne durent pas être les délicieux transports et les mélodieux concerts des célestes habitants, quand ils apprirent que la Mère de Dieu allait arriver en leur compagnie et que le Fils de Dieu allait l'admettre en son règne. Lui-même, en effet, accompagné de plusieurs myriades ou plutôt d'innombrables chœurs d'Anges, s'élance au-devant de cette Vierge auguste qui s'élève de la terre ; il la fait monter au plus haut des cieux, et la fait asseoir sur un trône d'honneur, d'où elle doit dominer éternellement avec lui sur toutes les créatures. Depuis ce moment fut-il jamais réception plus solennelle, exaltation plus sublime ? Ce jour de triomphe et de bonheur suprême pour vous, notre douce Reine, est un sujet de réjouissance et d'admiration continuelle pour tous les siècles ; car aujourd'hui, non-seulement vous êtes comblée d'une gloire incomparable, mais encore le ciel même avec tout ce qu'il contient est orné d'une gloire nouvelle par votre présence, qui en accroît la splendeur au-delà de toute pensée et de toute expression. Lorsque vous avez pénétré dans ce bienheureux séjour, ô illustre Souveraine, vous l'avez ennobli par l'excellence de vos vertus et de vos mérites, en même temps que vous l'avez enrichi par la surabondance de vos grâces et de vos miséricordes. Alors, les purs esprits qui, depuis le commencement du monde, jouissaient de l'éternelle béatitude, tressaillirent d'une allégresse extraordinaire ; car en voyant que le fruit béni de votre féconde virginité avait réparé les nombreuses pertes de leur sainte cité, ils durent ressentir une joie plus grande à l'arrivée de Celle qui leur avait procuré des biens si considérables. »
« Femme bénie entre toutes les autres, continue le même saint Docteur, au jour de votre Assomption, la terre aussi fut arrosée d'une grâce merveilleuse ; car en apprenant que vous-même, formée d'elle et sortie d'elle comme tous les enfants de la race humaine, vous étiez exaltée jusqu'au trône du Créateur, elle crut fermement que, à la faveur des bénédictions dont vous étiez remplie, elle était soustraite désormais à la peine de l'antique malédiction, justement encourue par la faute de nos premiers parents. Que puis-je ajouter ? car celui qui désire célébrer la grâce et la gloire dont vous avez été comblée sent défaillir son intelligence et sa langue devant ce sujet immense. Votre triomphe, en effet, a non seulement embelli d'une façon inappréciable tout ce qui est au ciel ; mais de plus il a relevé d'une manière ineffable tout ce qui est sur la terre. Tous les hommes ont acquis un très-haut degré d'honneur quand, à cause de votre heureuse Virginité sans tache, ils sont devenus capables de connaître, d'aimer et de servir leur Dieu surnaturellement. En voyant que vous, leur sœur, après avoir vécu parmi eux ici-bas, vous étiez transportée par-dessus tous les cieux et placée près de votre divin Fils, ils ont reconnu qu'ils ne devaient rien aux vaines idoles, mais qu'ils devaient tout à leur Dieu, incarné dans votre sein très-chaste pour rétablir son œuvre détériorée. Quelles louanges et quelles félicitations l'univers entier doit aussi conséquemment à cette Vierge très-sainte qui, par son incomparable pureté devenant mère de Dieu, a mérité de devenir la réparatrice du monde perdu. Aucun simple mortel ne peut suffisamment estimer combien de reconnaissance elle mérite pour avoir procuré un si grand bien à toute la création ; car tout ce que Dieu avait fait bon originairement était dégradé, lorsqu'il fut ramené à son ancien état au moyen de cette Vierge immaculée. Ainsi donc, comme Dieu est le père et le maître de tous ceux qu'il a créés par sa puissance et constitués par sa sagesse, Marie pareillement est la mère et la maîtresse de tous ceux qu'elle a réhabilités par ses mérites et reconstitués par la grâce dont elle s'est rendue digne. Et comme Dieu a engendré de sa propre substance Celui qui a donné la première existence à toutes choses, Marie aussi a produit de sa propre chair Celui qui leur a rendu l'intégrité primitive. En outre, comme rien ne se maintient à moins que le Fils de Dieu ne le soutienne, de même nul ne se sauve à moins que le Fils de Marie ne le rachète. Quiconque voudra considérer l'influence prodigieuse que cette femme privilégiée a exercée pour la restauration du monde, sera frappé de stupeur et réduit au silence dans l'impuissance de concevoir l'éminence de sa dignité. C'est pourquoi, sans sonder des secrets pour nous impénétrables, ne nous lassons point de la prier, afin de ressentir heureusement l'effet des mystères que nous ne pouvons comprendre. D'après les raisons que nous venons d'exposer, nous devons conclure qu'aucun homme ne peut être réprouvé de Dieu s'il implore et s'il obtient la protection de Marie ; car elle-même a conçu et enfanté Celui qui délivre les hommes de la mort et du péché, Celui-là seul qui peut les sauver ou les damner, Celui-là seul par conséquent qu'ils doivent craindre et en qui ils doivent espérer. Or si Marie est la Mère de Dieu, elle est en même temps la Mère des hommes ; si son Fils est leur Juge et leur Sauveur, il est également leur Frère. Comment-donc pourrions-nous n'avoir pas confiance, puisque notre salut ou notre damnation dépendent d'un Frère aussi bon et d'une Mère aussi tendre ? Ce bon Frère nous laissera-t-il punir après avoir expié nos fautes ? et cette tendre Mère nous laissera-t-elle perdre après nous avoir donné un Rédempteur ? Assurément cette douce Mère suppliera son doux Fils et Celui-ci l'exaucera certainement en faveur des enfants qu'elle a adoptés et des frères qu'il a affranchis. »
Misérables exilés que nous sommes, réjouissons-nous néanmoins, autant qu'il est en nous, d'accord avec les célestes habitants et toutes les créatures ; appliquons-nous de tout notre cœur à célébrer cette illustre Vierge, comme saint Jérôme nous y invite par ces pressantes paroles (serm. de Assumpt.) : « Si le Seigneur, par la bouche de son Prophète (Ps. CLIX, 1), nous ordonne de le louer en ses Saints, à plus forte raison devons-nous le glorifier en la fête solennelle de sa propre Mère ; car tous les chants que nous consacrerons et tous les hommages que nous rendrons à cette heureuse Vierge reviendront à son divin Fils. Certes, elle ne pourra jamais être exaltée par les hommes mortels autant qu'elle l'a été par les esprits immortels et par le Très-Haut lui-même. Aussi les Prophètes l'ont annoncée, et les Patriarches l'ont figurée d'avance ; les Evangélistes l'ont proclamée et l'ange Gabriel l'a saluée avec une profonde vénération. Malgré notre incapacité de la louer autant qu'elle le mérite, ne cessons jamais de le faire de toutes nos forces, bien que nous soyons de pauvres pécheurs ; car dans le Psaume (XLIX, 23) le Seigneur lui-même dit en parlant du pécheur : il m'honorera par un sacrifice de louange et c'est par cette voie que je lui montrerai le salut venant de Dieu. Comme s'il disait ouvertement : C'est en commençant à me louer sur la terre, qu'il parviendra à me louer éternellement au ciel ; mais personne n'atteint ce but à moins que je ne lui en apprenne le chemin. Donc, mes frères, puisque le moyen d'arriver au salut, c'est d'offrir au Sauveur un sacrifice de louange, je vous exhorte instamment à le lui présenter surtout en cette fête de la bienheureuse Vierge, sa Mère. Quoique la louange ne soit point parfaite dans la bouche du pécheur, ne vous en abstenez point ; car c'est ainsi que vous obtiendrez la grâce nécessaire, comme il a été promis. Si nous ne tâchions pas, suivant nos facultés, de louer Dieu dans ses Saints, comment pourrions-nous le louer autant que l'exigent ses grandeurs infinies. Essayons de faire aujourd'hui en quelque manière ce que nous devons accomplir parfaitement un jour, selon cette parole du Psalmiste : Heureux, Seigneur, ceux qui habitent en votre maison ; ils vous loueront pendant les siècles des siècles (Ps. LXXXIII, 5), En attendant ce bonheur inestimable, si notre voix et notre intelligence ne peuvent suffire à l'accomplissement d'un devoir sans fin, efforçons-nous d'y suppléer par l'ardeur de nos désirs et de nos affections. Ainsi s'exprime saint Jérôme.
L'Assomption de la bienheureuse Marie fut autrefois figurée par la translation de l'arche sainte. Ce coffre précieux, qui renfermait la manne du ciel, représentait la Vierge bénie qui porta dans son chaste sein le pain des Anges, devenu la nourriture des hommes. Cette Mère de Dieu, dont le corps très-pur n'a point été sujet à la putréfaction commune, avait été justement signifiée par l'arche d'alliance, faite d'un bois incorruptible. Comme le roi David, jouant de la harpe et sautant de joie, vint chercher l'arche qu'il conduisit en son propre palais, au milieu des hymnes et des cantiques ; ainsi Jésus-Christ, le souverain Monarque, transporté d'allégresse et d'amour, voulut aller au-devant de sa Mère qu'il introduisit dans sa propre cour, parmi les concerts des Anges et des Saints. — L'Assomption de Marie fut également figurée par une vision de l'Apocalypse. Saint Jean, exilé dans l'île de Pathmos, aperçut au ciel une femme mystérieuse qui était environnée du soleil comme d'un manteau ; elle avait la lune sous ses pieds, et portait sur sa tête une couronne formée de douze étoiles ; deux ailes lui furent données pour qu'elle s'envolât au lieu de sa retraite. Cette femme merveilleuse, c'est Marie que son divin Fils, Soleil de justice, a revêtu d'une splendeur éblouissante. Tandis qu'elle aspirait de tous ses vœux après les biens supérieurs et permanents, elle foulait aux pieds les biens inférieurs et périssables de ce monde, représenté par la lune qui est sujette à de continuelles vicissitudes. La couronne que cette glorieuse Vierge porte sur sa tête indique l'autorité suprême qu'elle possède sur la création. Les douze étoiles qui entourent son front radieux désignent les douze Apôtres qui, comme on le rapporte, assistèrent à son bienheureux trépas. Enfin les deux ailes qui lui furent données dans sa fuite marquent qu'elle fut enlevée de la terre eu corps et en âme. — Nous trouvons une autre figure de cette triomphante Assomption dans la mère de Salomon ; car,comme le fît Jésus-Christ à l'égard de Marie, ce puissant roi fit asseoir à sa droite, sur un trône d'honneur, Bethsabée qui lui avait donné naissance ; et il ne lui refusa jamais aucune faveur qu'elle sollicita de sa bonté.
Ô glorieuse Mère de Dieu, vous êtes digne de tous nos respects et de tous nos hommages ! Bienheureuse Vierge, qui avez conçu et enfanté le Fils unique du Père Éternel, le Créateur du Ciel et de la terre, Celui que le monde entier ne peut contenir ! « Hélas ! s'écrie saint Augustin (Serm. de Assumpt.), faibles et misérables que nous sommes, comment pouvons-nous convenablement célébrer vos grandeurs, puisque tous ensemble nous ne pourrions y suffire, quand même nos membres seraient changés en langues ? Avec mon esprit borné que dirai-je donc en votre honneur ? car toute louange de ma part est très-inférieure à ce que mérite votre excellence. » Ô Marie ! le souvenir de votre nom est plus doux que le miel et plus suave que le nectar ; il est notre soulagement dans la fatigue, notre joie dans la tristesse, notre soutien dans les épreuves et les tribulations ; il ramène dans le chemin du salut ceux qui sont égarés, et rétablit l'espérance dans le cœur des pécheurs les plus découragés. De même qu'au printemps, lorsque le soleil remontant vers les hauteurs des cieux commence à féconder la terre par sa douce chaleur, les plantes et les arbres qui étaient engourdis par le froid se couvrent de verdure et de fleurs, les animaux et les oiseaux qui étaient cachés dans leurs retraites font retentir des chants ou des cris joyeux, les hommes aussi jeunes et vieux paraissent se ranimer et s'épanouir en voyant toute la nature renaître et revivre ; ainsi, lorsque notre illustre Reine fait briller son souvenir et pénétrer son amour dans nos âmes attendries, elle en fond la glace et en éloigne la sécheresse ; elle en chasse les ténèbres et y répand la lumière ; nos cœurs sont bientôt remplis de grâce et d'allégresse.
Marie ! Nom admirable et délicieux qui rappelle de grands mystères et procure de grands biens ! Nom glorieux et sublime qui avant la création avait été l'objet spécial de la prédestination divine, et qui fut donné dans le temps à la personne la plus digne ! Nom que la société des justes répète avec amour, et que la bouche des pécheurs ne prononce point en vain ! Qui jamais en effet obtint le pardon de ses fautes sans l'entremise de Marie ? Que tous donc l'invoquent avec confiance et l'aiment avec prédilection ; que tous les âges, que toutes les conditions réclament son secours et son assistance. Lorsque,par nos crimes, nous avons irrité le souverain Juge, que nous avons offensé les Anges et les Saints ; lorsque nous ne pouvons plus nous supporter, et que nous ne savons plus à qui nous adresser dans notre détresse, tournons nos regards et nos cœurs vers Marie ; demandons conseil et protection à cette Mère de miséricorde qui ne nous rebutera point. Saint Anselme dit à ce propos (de Excellent. B. V. cap. 6) : « Nous avons vu et connu beaucoup d'hommes qui dans les périls ont été délivrés de leurs maux dès qu'ils ont eu invoqué le nom de Marie. Souvent même on est sauvé plus promptement en s'adressant à cette bonne Mère qu'en s'adressant à son divin Fils. Ce n'est pas qu'elle soit plus grande ou plus puissante que lui ; car c'est de lui et non point d'elle que viennent toute grandeur et toute puissance. Pourquoi donc le salut vient-il plus vite par elle que par lui directement ? À mon avis, en voici la raison. Jésus-Christ, comme souverain Seigneur, étant le Juge de tous, discerne les mérites de chacun ; et s'il n'exauce pas sur le champ ceux qui l'implorent par son nom, c'est qu'il agit selon la justice. Au contraire, lorsque nous invoquons Marie ; malgré notre indignité, nous recevons ce que nous demandons, parce qu'elle supplée à nos mérites par les siens propres. Ne voyons-nous pas chose pareille chaque jour dans le monde, où l'on obtient facilement par le nom d'un ami des faveurs qu'on aurait vainement sollicitées en son propre nom ? » Ainsi parle saint Anselme.
Ô& Mère de grâce et de miséricorde, qui êtes toute notre espérance et notre joie, je désirerais consacrer toutes mes facultés corporelles et spirituelles à célébrer vos bontés et vos grandeurs ; mais quand je considère tout ce que tant de saints et illustres personnages ont fait et publié dans tous les siècles pour votre honneur et votre amour, je suis saisi de stupeur et d'admiration. Convaincu que je suis incapable de vous louer comme vous le méritez, il ne me reste qu'à répéter : Salut, Vierge immaculée, Mère puissante du Très-Haut, vous que vénèrent et que bénissent les habitants de la terre et les citoyens du ciel, je voudrais pouvoir réunir tout ce qui a été dit, tout ce qui a été écrit ou entrepris pour votre gloire, en former un faisceau, le centupler et multiplier à l'infini, afin de l'offrir comme un parfum délicieux et comme une couronne magnifique à vous, Marie, qui êtes la plus heureuse et la plus excellente de toutes les Créatures.
Saint Augustin s'écrie en s'adressant à Marie (Serm. de Assumpt.) « Daignez agréer nos louanges, quoiqu'elles ne puissent égaler vos mérites ; et en recevant le tribut de nos hommages, obtenez-nous le pardon de nos fautes. Procurez-nous les biens que nous demandons, et délivrez-nous des maux que nous craignons ; car nous ne trouvons personne plus digne et plus capable d'apaiser la colère du souverain Juge que vous-même qui avez mérité de devenir la Mère du divin Rédempteur. Secourez donc les malheureux, rassurez les pusillanimes et consolez les affligés ; priez pour le peuple ainsi que pour le clergé, intercédez pour les religieux comme aussi pour les personnes pieuses ; faites ressentir votre protection à tous ceux qui célèbrent dévotement vôtre Assomption. Ayez pitié des misérables, ayez compassion des exilés qui gémissent loin de la patrie céleste. Tandis que vous goûtez en Dieu des joies perpétuelles, représentez-lui nos peines continuelles ; et puisqu'il est votre propre Fils, nous vous supplions de nous le rendre favorable. Car pendant que nous languissons dans cette vallée de larmes, nous sommes en proie aux chagrins et aux tribulations, accablés d'opprobres et d'injures, assujettis à la faim et à la soif, appesantis par le sommeil et réduits en servitude. Vous, au contraire, dans le royaume éternel, vous commandez à toute l'armée céleste. Vous suivez partout l'Agneau sans tache ; au milieu de lis éblouissants et de roses vermeilles, vous conduisez à la source de l'immortalité les âmes pures qui ont fui les charmes trompeurs de la concupiscence charnelle. Dans ce paradis de délices, vous marchez la première en dignité parmi de verdoyantes plantations ; vos pieds parcourent tranquillement les campagnes émaillées de fleurs éclatantes, et vos mains se plaisent à cueillir des violettes qui ne se fanent jamais. De concert avec les chœurs angéliques, vous ne vous lassez point de proclamer les perfections infinies du Dieu trois fois saint, en redisant sans cesse l'harmonieux Trisagion. Ornée de diamants et de pierreries, vous êtes admise dans la chambre nuptiale du Monarque, qui est épris de votre merveilleuse beauté, Les Anges vous ont dressé un trône magnifique dans la cour du Roi des rois, qui vous chérit et vous embrasse comme sa véritable Mère et son Épouse privilégiée. Mais quoi d'étonnant, si le Seigneur qui règne dans les cieux daigne vous associer à son souverain bonheur, puisque sur la terre, après s'être fait votre petit enfant, il vous a prodigué ses tendres baisers ! Vous donc qui êtes comblée des plus insignes faveurs, ne soyez pas insensible aux nombreuses misères dont nous sommes assiégés. Et nous, mes très-chers frères, confions-nous entièrement à l'intercession bienveillante de cette bienheureuse Vierge. Implorons tous avec ferveur son puissant patronage ; car si nous nous appliquons à l'honorer humblement sur la terre, elle daignera plaider continuellement notre cause dans les cieux. Puisqu'elle a mérité de produire la rançon surabondante du genre humain, son suffrage a certainement une valeur plus considérable que celui de tous les Saints sauvés par cette même rançon. Mais que nous servirait de lui adresser nos cris de détresse, si nous ne tâchions d'imiter ses exemples d'humilité ? Et afin de participer à cette grande solennité, ne manquons pas d'y assister avec les dispositions convenables. Que l'envie ne nous tourmente point à cause de la félicité d'autrui ; que la colère ne nous sépare point de notre prochain ; que la cupidité ne nous éloigne point de Jésus-Christ. Ne nous laissons point abattre par une vaine tristesse, ni séduire par une dangereuse prospérité, ni souiller par l'impureté, ni corrompre par l'ambition, ni enfler par l'orgueil. Nous voyant ainsi ornés de vertus, unis par la charité, affermis dans l'humilité, lorsque nous célébrons sa propre fête, Marie s'empressera de nous assister auprès de son divin Fils, Notre-Seigneur Jésus-Christ qui, étant loué et désiré par tous les élus, les glorifie et les couronne dans son royaume éternel. »
Après avoir entendu S. Augustin, concluons ce chapitre par cette belle prière de S. Anselme (de Excell. B. V. cap. 12) « Ô notre Souveraine, en considération de cette grâce par laquelle le Dieu très-bon et très-puissant vous a élevée au comble de la gloire, nous vous supplions d'obtenir de lui qu'il nous rende participants de vos vertus et de vos récompenses ; car par vous il est devenu notre frère, afin que comme il daigna s'unir à notre humanité, nous puissions être associés à sa divinité. Ô très-douce Reine, faites-nous donc parvenir au but pour lequel notre Dieu est venu parmi les hommes, en s'incarnant dans votre sein très-chaste. Ne faites point difficulté de nous écouter, puisque votre Fils très-débonnaire est tout disposé à vous accorder promptement tout ce que vous voulez. Veuillez simplement que nous soyons sauvés, et nous le serons infailliblement. Quoi donc ! Ô Notre-Dame, vos entrailles pleines de miséricorde se resserreraient-elles à notre égard de telle sorte que vous ne voudriez point nous sauver ? Cependant comme l'atteste le Prophète (Ps. LVIII, 18) notre Dieu est notre miséricorde ; et vous êtes assurément sa véritable Mère. Si vous qui êtes la Mère de Dieu et par conséquent de la miséricorde, vous nous refusez l'effet de la miséricorde dont vous êtes merveilleusement devenue la Mère, que ferons-nous quand votre même Fils viendra juger tous les hommes selon la stricte équité ? À cause de l'affection qu'il vous porte comme à sa Mère, dès qu'il reconnaîtra votre volonté, il y conformera sa sentence, soit pour pardonner, soit pour punir, suivant les règles de la justice dont il verra que vous souhaitez l'application. Ô Reine, secourez-nous donc ; et sans considérer la multitude de nos péchés, ayez compassion de nos misères. Pensez, je vous prie, et rappelez-vous que notre Créateur s'est incarné en vous, non point pour damner, mais pour sauver les pécheurs. Pourquoi donc n'aideriez-vous point des pécheurs comme nous, en faveur desquels vous avez été élevée à une dignité si éminente que toutes les créatures vous regardent et vous vénèrent comme leur Maîtresse ? Est-ce que désormais vous seriez indifférente à notre perte, parce que, quoi qu'il arrive dorénavant à nous misérables, votre gloire ne peut en souffrir aucun détriment ? Bonne Maîtresse, une telle supposition semblerait possible de quelque manière, si vous étiez devenue Mère de Dieu pour votre seule gloire ou utilité ; mais le Seigneur a pris de votre chair très-pure notre nature humaine pour le salut commun de vous et de nous. Si donc, vous qui possédez le salut parfait, vous ne travaillez pas à ce que ce même salut arrive jusqu'à nous selon notre mesure, vous paraîtrez négliger nos intérêts, en vous contentant de vos propres avantages. Mais vous qui êtes devenue la Mère du Très-Haut pour la Rédemption du genre humain, si vous ne nous aidez pas à éviter la damnation éternelle, que nous servira votre glorieuse exaltation, et quelle affectueuse satisfaction en éprouverons-nous ? Afin de nous montrer qu'en vérité votre Fils est le Sauveur et que vous êtes la Réconciliatrice du monde, nous vous en conjurons, assistez et défendez spécialement ceux qui ont un plus grand besoin d'être soutenus pour sortir de la corruption originelle où ils sont plongés. Depuis que la régénération humaine a commencé, vous avez secouru jusqu'à présent tous ceux qui se sont réfugiés sous votre protection ; aussi vous avez été justement proclamée très-digne de toutes sortes de louanges plus que toutes les autres créatures de l'univers. Nous souhaitons que toutes ces louanges qui vous ont été décernées durant tant de siècles vous soient continuées jusqu'à la fin des temps, à cause de cette grâce par laquelle vous avez secouru le monde. Secourez-nous donc aussi, nous qui recourons à vous ; ne souffrez pas que nous périssions ; mais faites que notre salut soit de jour en jour plus assuré, et que notre vie soit employée continuellement à servir votre divin Fils Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Prière
Ô Dieu, qui délivrez de toute tristesse et affliction vos fidèles serviteurs, en les comblant de consolations et de délices, soyez à jamais béni de ce que sur la terre et dans le ciel, vous avez rempli d'une immense jubilation la Vierge Marie, votre bienheureuse Mère, le miroir sans tache de la divine majesté, la restauratrice des chœurs angéliques, l'image de votre bonté et l'origine de notre salut. Je vous en supplie, faites que dans mes peines, en l'invoquant avec confiance comme la source inépuisable de la vraie joie, je puisse en ressentir l'heureux effet pour le temps et pour l'éternité. Enfin, par ses mérites et son intercession accordez-moi de parvenir sûrement à cette ineffable béatitude, dont elle jouit avec vous dans le royaume glorieux où vous l'avez transportée. Ainsi soit-il.