RÉFLEXIONS SUR CHACUNE DES SEPT DOULEURS DE MARIE EN PARTICULIER
DOULEUR I : DE LA PROPHÉTIE DE S. SIMÉON
Dans cette vallée de larmes, l'homme naît pour pleurer, et chacun doit souffrir les maux qui lui arrivent journellement. Mais combien la vie serait-elle plus malheureuse, si chacun connaissait aussi les maux qui l'affligeront dans l'avenir. Infortuné, dit Sénèque, celui auquel pareil sort serait réservé ! Le Seigneur a la bonté de nous cacher les croix qui nous attendent, afin, puisque nous pouvons les porter, que nous ne les portions du moins qu'une fois. Mais il n'eut point cette compassion pour Marie, qui, étant destinée à être la Reine de douleurs et toute semblable à son Fils, eut continuellement devant les yeux et souffrit sans cesse toutes les peines qui l'attendaient, c'est-à-dire, celles de la Passion et de la mort de son cher Jésus. Dans le temple, saint Siméon, après avoir reçu le divin enfant dans ses bras, lui prédit que son Fils serait l'objet des contradictions et des persécutions des hommes, et qu'un glaive de douleur percerait son cœur maternel. (Luc I)
La Vierge dit à sainte Mechtilde qu'à cette prophétie de saint Siméon, toute sa joie se changea en tristesse. En effet, il fut révélé à sainte Thérèse que cette sainte Mère, bien qu'elle connût auparavant le sacrifice que son Fils devait faire de sa vie pour le salut du monde, connut alors, en particulier et d'une façon plus distincte, les peines et la mort cruelle réservées à Jésus. Elle connut qu'il devait être contredit, et contredit en tout. Contredit dans sa doctrine, puisqu'au lieu d'être cru, il devait être regardé comme un blasphémateur pour s'être déclaré Fils de Dieu, comme l'impie Caïphe le lui dit (Jean 9, 22). Contredit en fait d'estime, puisque, noble d'origine et de race royale, on le méprisa comme s'il eût été de vile extraction (Matth. 13, 45 - Marc 6, 3) ; il était la sagesse même et on le traita d'ignorant (Jean 7, 15), de faux prophète (Luc 22, 64), d'insensé (Jean 10, 20), de buveur, de gourmand, d'ami de gens de mauvaise vie (Luc 7, 34), de magicien (Matth. 9, 34), d'hérétique et de démoniaque (Jean 8, 48). En un mot, Jésus fut regardé comme un scélérat si notoire qu'il n'y avait pas besoin de procès pour le condamner, comme les Juifs le dirent à Pilate (Jean 18, 30). Contredit dans l'âme, puisque son Père même, pour satisfaire à la divine justice, le contredit en ne l'exauçant point, quand il le pria (Matth. 26, 39), et le livra à la crainte, à l'ennui, à la tristesse, au point que le Sauveur affligé le déclara : " Mon âme est triste jusqu'à la mort " (Matth. 26, 38), et que ses peines intérieures lui excitèrent une sueur de sang. Contredit enfin et persécuté dans son corps et dans sa vie, puisqu'il suffit de dire qu'il fut meurtri dans tous ses membres, les mains, les pieds, le visage, la tête et tout le corps, jusqu'à mourir de douleur, et honteusement attaché à un infâme gibet.
David, au milieu de toutes ses délices et de ses grandeurs royales, ne pouvait se consoler lorsque le prophète Nathan lui apprit la mort de son fils (2, Reg. 12) ; il pleurait, jeûnait, couchait sur la terre. Marie reçut avec la paix la prophétie du supplice de Jésus, et elle continua de souffrir avec paix ; cependant, quelle douleur ne devait-elle pas éprouver continuellement, en voyant toujours sous ses yeux cet aimable Fils, en lui entendant prononcer les paroles de vie éternelle, en admirant sa conduite si sainte ? Abraham fut violemment tourmenté durant les trois jours qu'il eut à passer avec son bien-aimé Isaac, sachant qu'il devait le perdre. Mon Dieu, ce n'est pas pendant trois jours, mais pendant trente-trois ans, que Marie fut en proie à un tourment semblable. Que dis-je semblable ? Il était d'autant plus vif, que le Fils était plus aimable que celui d'Abraham. La Bienheureuse Vierge révéla à sainte Brigitte (Rével. L. 6, ch. 9) que, tant qu'elle vécut sur la terre, il n'y eut pas un instant où cette douleur ne lui perçât l'âme.
L'abbé Rupert contemple Marie qui, en allaitant son Fils, lui disait (Cant. I, 12) : Ah ! mon Fils, je vous presse dans mes bras, parce que vous m'êtes cher ; mais, plus vous m'êtes cher, plus vous devenez pour moi un bouquet de myrrhe et de douleurs, quand je songe à toutes vos peines. Marie considérait, dit saint Bernardin, que la Force des saints serait réduite à l'agonie ; la Beauté du paradis défigurée ; le Maître du monde, garrotté comme un criminel ; le Créateur de toutes choses, meurtri de coups : la Gloire des cieux méprisée ; le Roi des rois, couronné d'épines et traité en roi de théâtre.
Le Père Engelgrave dit qu'il fut révélé à sainte Brigitte que cette Mère affligée, sachant ce que son Fils devait souffrir, ne le revêtait jamais de sa tunique, sans songer qu'il serait un jour lié sur la croix ; et lorsqu'elle regardait ses mains et ses pieds sacrés, elle pensait aux clous qui les perceraient alors.
On lit dans l'Évangile qu'à mesure que Jésus croissait, il croissait aussi en grâce auprès de Dieu et des hommes (Luc 2, 53). Par où il faut entendre qu'il croissait en sagesse et en grâce auprès des hommes, quant à leur opinion, et auprès de Dieu, en ce sens que ses actions auraient pu servir à augmenter toujours plus son mérite, si la plénitude consommée de la grâce ne lui avait été conférée dès le principe, à raison de l'union hypostatique. Or, si Jésus croissait en estime et en amour auprès des autres, à plus forte raison auprès de Marie. Mais, hélas ! plus elle aimait Jésus, plus elle ressentait de douleur, en songeant qu'elle devait le perdre par une mort si cruelle : et plus s'approchait le temps de la Passion de son Fils, plus le glaive de douleur prédit par saint Siméon déchirait vivement le cœur de cette Mère comme l'ange le révéla à sainte Brigitte.
Puisque Jésus notre Roi et sa très sainte Mère ne refusèrent point, pour l'amour de nous, de souffrir pendant toute leur vie une peine aussi cruelle, il n'est pas juste que nous nous plaignions quand nous souffrons quelque chose. Jésus crucifié apparut un jour à la sœur Magdelaine Orsini, dominicaine, éprouvée depuis longtemps par la tribulation, et l'anima à rester en croix avec lui, en endurant la peine qui l'affligeait. Magdelaine lui répondit, en gémissant : Seigneur, vous n'êtes resté sur la croix que pendant trois heures, mais voilà plusieurs années que je souffre. - Imprudente, que dites-vous ? répliqua le Rédempteur. Dès le premier instant de ma conception, j'ai souffert dans mon cœur ce que j'ai ensuite éprouvé à ma mort sur la croix. Lors donc que nous souffrons aussi quelque peine, et que nous gémissons, figurons-nous que Jésus et Marie, sa Mère, nous tiennent le même langage.
EXEMPLE
Le Père Roviglione de la compagnie de Jésus raconte qu'un jeune homme avait la dévotion de visiter chaque jour une image de la Mère de douleurs, percée de sept glaives. Une nuit, il eut le malheur de commettre un péché mortel ; étant allé le lendemain matin visiter l'image, il aperçut huit glaives au lieu de sept dans le cœur de la bienheureuse Vierge ; pendant qu'il considérait ce prodige, une voix lui suggéra que c'était son péché qui avait ajouté ce huitième glaive ; attendri et repentant, il alla aussitôt se confesser, et recouvra la grâce divine par l'intercession de son avocate.
PRIÈRE
Ah ! ma sainte Mère, ce n'est pas un seul glaive, mais autant de glaives que de péchés commis que j'ai ajoutés à votre cœur. Ah ! ma Reine, ce n'est pas sur vous l'innocence même, mais sur moi, coupable de tant de crimes, que la peine doit retomber. Mais, puisque vous voulez tant souffrir pour moi, obtenez-moi par vos mérites une grande douleur de mes fautes, et la patience dans les maux de cette vie, qui seront toujours plus légers que mes démérites, puisque ceux-ci m'ont si souvent mérité l'enfer. Ainsi soit-il.
DOULEUR II : DE LA FUITE DE JÉSUS EN ÉGYPTE
Comme le cerf, atteint d'une flèche, porte partout où il va la flèche qui l'a blessé ; ainsi la divine Mère, après la triste prophétie de saint Siméon, porta toujours avec elle son tourment, avec la pensée continuelle de la Passion de son Fils, ainsi que nous l'avons vœu en considérant la première douleur. Un interprète a dit, sur un passage des cantiques (cap. 7, v. 5), que les cheveux couleur de pourpre de Marie, dont il y est parlé, marquaient sa constante préoccupation des souffrances du Sauveur, qui lui faisait voir comme actuellement versé, le sang qui devait jaillir un jour de ses plaies. Jésus était donc le trait qui perçait le c?ur de Marie, et plus il lui paraissait aimable, plus il lui causait de douleur, par la pensée qu'une mort si cruelle le lui ravirait un jour. Examinons maintenant le second glaive de douleur qui frappa Marie dans la fuite en Égypte, où la persécution d'Hérode la força de conduire l'Enfant Jésus.
Hérode ayant appris que le Messie attendu était né, eut la crainte qu'il ne lui enlevât le trône, crainte ridicule que saint Fulgence a flétrie éloquemment. L'impie espérait apprendre des saints Mages où royal enfant était venu au monde, afin de lui ôter la vie ; mais, se voyant trompé par les Mages, il ordonna la mort de tous les nouveaux-nés qui se trouvaient alors aux environs de Bethléem. L'ange apparut en songe à saint Joseph, et lui commanda de fuir en Égypte (Matth. 2). Gerson prétend que cette nuit même saint Joseph avertit Marie, et que prenant l'Enfant Jésus ils se mirent en route, comme cela paraît clairement résulter de l'Évangile. O Dieu, dit alors Marie, selon le Bienheureux Albert le Grand, il faut donc qu'il fuie les hommes, celui qui est venu pour sauver les hommes ! Cette Mère affligée connut alors que la prophétie de saint Siméon sur le sort de son Fils commençait à se vérifier, en voyant qu'à peine né, il était poursuivi à mort. Quelle peine dut pénétrer le cœur de Marie, quand on lui intima ce dur exil, ainsi qu'à son Fils ?
On présume aisément tout ce que Marie souffrit dans ce voyage. La route était bien longue pour arriver en Égypte ; les auteurs lui donnent ordinairement près de deux cents lieues, en sorte que le trajet dura au moins trente jours. Cette route, d'ailleurs, telle que la décrit saint Bonaventure, était rude, mal connue, coupée par des bois, et peu fréquentée. C'était l'hiver, et il leur fallut, battus par la neige, les pluies et les vents, se tirer d'un chemin rompu ça et là et fangeux. Marie avait alors quinze ans, elle était délicate, et n'avait pas l'habitude de pareils voyages. Nul serviteur, enfin, pour les soulager. Quel touchant tableau, ô mon Dieu, que cette faible Vierge fuyant avec son enfant nouveau-né dans ses bras ! Quelle pouvait être leur nourriture sinon un morceau de pain dur apporté par saint Joseph ou reçu en aumône ? Quant à leur repos (surtout dans le désert, où ils ne rencontraient ni habitations, ni hôtelleries), ils le prenaient sur le sable, ou sous un arbre, exposés aux injures de l'air, aux attaques des voleurs ou des bêtes sauvages dont l'Égypte abonde. En rencontrant ces trois grands personnages, certes on les eût pris pour trois pauvres mendiants ou vagabonds.
Ils habitèrent en Égypte un lieu nommé Maturée, suivant Brocard, bien que saint Anselme prétende qu'ils se fixèrent à Héliopolis, autrefois Memphis et aujourd'hui le Caire. Ils y furent condamnés à une pauvreté extrême, comme l'assurent saint Antonin, saint Thomas, etc. Ils étaient étrangers, inconnus, sans revenus, sans argent, sans parents, à peine parvenaient-ils à se nourrir par leur travail. Les pauvres ne liront pas, sans y trouver un motif de consolation pour eux-mêmes, ce que Landolphe a écrit de Marie : tel était son dénuement, que souvent elle manquait d'un morceau de pain, que son Fils pressé par la faim venait lui demander.
Après la mort d'Hérode, rapporte saint Matthieu, l'ange apparut de nouveau en songe à saint Joseph, et lui enjoignit de retourner en Judée. Saint Bonaventure parlant de ce retour, médite sur la vive anxiété que causèrent à bienheureuse Vierge les souffrances de Jésus alors âgé de sept ans.
Le spectacle de Jésus et de Marie ainsi condamnés à la fuite dans le pèlerinage de ce monde, nous enseigne à vivre aussi sur cette terre en pèlerins, sans nous attacher aux biens que le monde nous présente, et qu'il faudra quitter bientôt pour passer à l'éternité (Hebr. 13, 14). Il nous enseigne, en outre, à embrasser les croix, parce qu'on ne peut vivre en ce monde sans croix. La preuve en est que la Bienheureuse Véronique de Binasco, religieuse augustine, ayant accompagné en esprit Marie et l'Enfant Jésus dans sa fuite en Égypte, la divine Mère lui dit à la fin : Ma fille, vous avez vœu avec quelle peine nous avons atteint cette contrée ; sachez qu'on ne reçoit pas de grâces qu'il n'en coût des souffrances. Pour moins souffrir en cette vie, il faut prendre avec soi Jésus et Marie. Celui qui porte avec amour dans son c?ur ce Fils et cette Mère, se rend toutes les peines légères, douces et agréables. Aimons-les donc, consolons Marie en accueillant dans nos cœurs son Fils qui est encore aujourd'hui persécuté des hommes par leurs péchés.
EXEMPLE
Un jour Marie apparut à la bienheureuse Colette, de l'ordre de saint François, et lui montrant dans un berceau l'enfant Jésus mis en pièces, elle lui dit : C'est ainsi que les pécheurs traitent continuellement mon Fils, en renouvelant sa mort et mes douleurs ; ma fille, priez pour eux, afin qu'ils se convertissent.
DOULEUR III : JÉSUS PERDU ET RETROUVÉ DANS LE TEMPLE
L'apôtre saint Jacques a écrit que notre perfection consiste dans la vertu de la patience. Le Seigneur nous ayant donné la Vierge Marie pour modèle de perfection, il fallait qu'il l'accablât de peines, afin que nous pussions admirer en elle et imiter sa patience héroïque. L'une des plus grandes douleurs que la divine Mère ressentit dans sa vie, fut celle que nous considérons maintenant, et qu'elle éprouva en perdant Jésus dans le temple. L'aveugle-né regretta peu de ne pas voir la lumière du jour, mais celui qui l'a vue quelque temps, et qui en a joui trouve bien dur d'en être privé par la cécité. De même, les âmes malheureuses qui, aveuglées par la fange de cette terre, ont peu connu Dieu, ne regrettent guère de ne pas le trouver ; au contraire, celui qui, éclairé de la céleste lumière, a été digne par son amour de jouir de la présence du souverain bien, se désespère, ô mon Dieu, quand il s'en voit privé. Considérons donc combien Marie, qui avait joui continuellement de la si douce présence de son Jésus, dut être cruellement blessée par le troisième glaive qui la perça, lorsque ayant perdu son Fils à Jérusalem, elle s'en vit éloignée pendant trois jours.
Saint Luc rapporte, chapitre 2, que la bienheureuse Vierge, ayant coutume d'aller chaque année visiter le temple à la solennité de Pâque, avec Joseph son époux et l'enfant Jésus, s'y rendit de même lorsque son Fils eut atteint douze ans ; mais, Jésus étant resté à Jérusalem, elle ne s'en aperçut point, croyant qu'il s'en était retourné dans la compagnie des autres. Arrivée à Nazareth, elle demanda son Fils ; ne le trouvant pas, elle revint aussitôt à Jérusalem pour le chercher et ne le rencontra qu'au bout de trois jours. Or, songeons à l'inquiétude qui tourmenta cette Mère affligée durant ces trois jours, où elle s'informait de son Fils, sans en recevoir de nouvelles. Épuisée de fatigue, et ne retrouvant point son bien-aimé, ne devait-elle pas répéter avec infiniment plus de tendresse, ce que Ruben disait de son frère Joseph : Mon Jésus ne paraît pas, je ne sais plus quoi faire pour le retrouver, mais où irai-je sans mon trésor ? Elle pouvait dire de ses larmes versées jour et nuit, ce que David disait des siennes (Ps. 41). Pelbart a fait judicieusement observer que cette Mère affligée ne goûta point de sommeil, pleurant et priant Dieu sans cesse de lui faire retrouver son fils. Souvent, dit saint Bernard, elle adressa à ce fils les paroles de l'épouse (Cant. 1, 6) : Mon Fils, apprenez-moi où vous êtes, afin que je n'aille plus de tous côtés vous chercher en vain.
Non seulement cette douleur fut l'une des plus vives que Marie éprouva dans sa vie, mais elle fut plus grande, plus amère que toutes les autres, et non sans motif. D'abord, Marie dans ses autres douleurs eut Jésus avec elle, elle souffrit lors de la prophétie qui lui fut faite par saint Siméon dans le temple ; elle souffrit dans sa fuite en Égypte, mais toujours avec Jésus ; dans cette douleur, au contraire, elle souffrit loin de Jésus, sans savoir où il était. Inondée de pleurs, elle s'écriait : Hélas ! la lumière de mes yeux, mon cher Jésus, n'est plus avec moi (Ps. 38) ; il est loin de moi, et je ne sais où il se trouve. Origène assure, qu'à raison de l'amour que cette sainte Mère portait à son Fils, elle souffrit plus en perdant ainsi Jésus, qu'aucun martyr n'a souffert à sa mort. Ah ! que ces trois jours furent longs pour Marie ! ils lui parurent trois siècles : jours d'amertume, jours sans consolation. Qui pourrait me consoler, disait-elle avec Jérémie, puisque celui qui le peut est loin de moi ? Aussi mes yeux ne cessent-ils de verser des larmes. (Thren. I, 16).
En second lieu, dans les autres douleurs, Marie en comprenait la raison et la fin, qui étaient la rédemption du monde et la volonté de Dieu ; mais dans celle-ci elle ignorait pourquoi son Fils s'était éloigné. Cette Mère de douleurs se désolait du départ de Jésus, parce que son humilité, dit Lansperge, lui faisait croire qu'elle était indigne de demeurer auprès de lui pour l'assister sur cette terre et avoir soin d'un si grand trésor. Qui sait, pensait-elle peut-être, si je l'ai servi comme je le devais ? si je n'ai pas commis quelque négligence qui aura motivé son départ ? C'est la pensée d'Origène. Et assurément il n'y a pas de plus grande peine pour une âme qui aime Dieu que la crainte de lui avoir déplu. C'est pourquoi Marie ne gémit dans aucune douleur comme dans celle-ci, où elle se plaignit amoureusement à l'enfant Jésus, après son retour (Lc. 2). Elle n'entendait pas réprimander Jésus, comme les hérétiques l'ont prétendu avec blasphème, elle voulait seulement lui découvrir la douleur qu'elle avait ressentie loin de lui, par l'amour qu'elle lui portait. En un mot, le glaive de cette douleur déchira si cruellement le cœur de la Vierge que la bienheureuse Benvenuta, suppliant un jour ardemment la sainte Mère de la lui faire éprouver à son exemple, Marie lui apparut avec l'enfant Jésus dans les bras ; mais, tandis que Benvenuta jouissait de la présence de ce bel Enfant, elle s'en vit tout à coup privée, et telle fut la peine qui affligea la bienheureuse, qu'elle recourut à Marie, la conjurant de ne la pas faire mourir de douleur. La sainte Vierge lui apparut trois jours après, et lui dit : Sachez ma fille, que votre douleur n'est qu'une bien faible image de celle que j'éprouvai, lorsque je perdis mon Fils.
Cette douleur de Marie doit servir surtout à rassurer les âmes qui se désolent de ne plus jouir, comme elles en jouissaient autrefois, de la douce présence du Seigneur. Qu'elles pleurent, mais qu'elles pleurent en paix, comme Marie pleura l'absence de son Fils, et qu'elles ne craignent point d'avoir perdu sa divine grâce, car Dieu lui-même a dit à sainte Thérèse : Nul ne se perd sans le savoir, et nul n'est trompé sans vouloir l'être. Le Seigneur, en s'éloignant des yeux d'une âme qui l'aime, ne s'éloigne pas pourtant de son cœur. Il ne se cache souvent que pour se faire chercher avec plus de désir et d'amour. Mais celui qui veut trouver Jésus doit le chercher, non parmi les délices et les plaisirs du monde, mais parmi les croix et les mortifications, à l'exemple de Marie.
En outre, nous ne devons chercher en ce monde d'autre bien que Jésus. Job ne fut pas malheureux, lorsqu'il perdit tout ce qu'il possédait sur la terre, bien, enfants, santé, honneur, jusqu'à descendre du trône sur un fumier ; mais, parce qu'il avait Dieu avec lui, il était heureux. Il n'y a de véritablement malheureuses que les âmes qui ont perdu Dieu. Si Marie se plaignit de l'absence de son Fils pendant trois jours, combien devraient se plaindre les âmes qui ont perdu la grâce divine, et que Dieu repousse (Os. 1, 9) ! Or, le péché a pour effet de séparer l'âme d'avec Dieu (Is. 59, 2). Quand les pécheurs posséderaient tous les biens de la terre, du moment qu'ils ont perdu Dieu, chaque chose ici-bas se change pour eux en fumée et en peine, comme Salomon le confessa (Eccles. I, 14). Mais la plus grande disgrâce pour ces pauvres âmes aveuglées, dit saint Augustin, c'est que, si elles perdent un bœuf, elles vont sans retard à sa recherche ; si elles perdent une brebis, elles mettent de l'empressement à la retrouver ; si elles perdent tout autre objet, elles n'ont plus aucun repos. Au lieu que, si le souverain bien, qui est Dieu, leur échappe, elles mangent, boivent et se reposent.
EXEMPLE
On trouve dans les lettres de la Compagnie de Jésus qu'un jeune Indien ayant voulu sortir de sa chambre pour commettre un péché, s'entendit adresser ces mots : Arrêtez où allez-vous ? Il se retourna, et vit une statue de la Mère de douleurs qui, retirant de son sein le glaive qui s'y trouvait enfoncé, le lui présenta en disant : Prenez ce glaive et frappez-moi, plutôt que de blesser mon Fils par ce péché. A ces mots, le jeune homme se prosterna, et tout contrit et versant des larmes, il demanda à Dieu et à Marie le pardon de sa faute, et l'obtint.
PRIÈRE
Ô Vierge bénie, pourquoi vous affliger en cherchant votre Fils ? Est-ce parce que vous ignorez où il est ? Mais ne voyez-vous pas qu'il est dans votre cœur ? Ne savez-vous pas qu'il se plaît au milieu des lys ? Vous l'avez dit vous-même (Cant. 1, 16). Vos pensées, vos affections, toutes humbles, toutes pures, toutes saintes, sont les lys qui invitent le divine Époux à habiter en vous. Ah ! Marie, vous soupirez après Jésus, vous qui n'aimez rien que Jésus ! c'est à moi de soupirer, à moi et à tant de pécheurs qui ne l'aimons point, et qui l'avons perdu par nos offenses. Ma très aimable Mère, si par ma faute votre Fils n'est pas encore revenue dans mon âme, faites, je vouis en conjure, que je le trouve. Je sais bien qu'il se fait trouver par quiconque le cherche (Thren. 2, 35). Mais faites que je le cherche comme je le dois. Vous êtes la paorte par laquelle on arrive à Jésus, c'est par vous que j'espère le trouver. Ainsi soit-il.
DOULEUR IV : MARIE RENCONTRE JÉSUS ALLANT À LA MORT
Saint Bernardin dit que, pour concevoir la grande douleur de Marie, qui la mort allait enlever Jésus, il faut considérer l'amour que cette Mère portait à son Fils. Toutes les mères ressentent les peines de leurs enfants comme les leurs propres : c'est pourquoi la Cananéenne, en priant le Sauveur de délivrer sa fille du démon qui la possédait, lui demanda d'avoir pitié d'elle, mère de cette fille, et non de la fille même (Matth. 15, 22). Mais quelle mère aima jamais son fils, autant que Marie aima son cher Jésus ? Il était son Fils unique, élevé avec tant de peine ; Fils infiniment aimable et tendrement attaché à sa Mère ; son Fils, et tout à la fois son Dieu, venu sur la terre pour allumer dans tous les cœurs le feu sacré du divin amour, comme il le dit lui-même (Luc 11, 59) ; de quelles flammes n'embrasa-t-il pas le cœur, pur et libre de toute affection mondaine, de sa sainte Mère ? En un mot, dit la bienheureuse Vierge à sainte Brigitte, l'amour avait réuni leurs cœurs. Ce mélange de servante et de Mère, de Fils et de Dieu, forma dans l'âme de Marie un incendie composé de mille incendies. Mais tout cet incendie d'amour se changea ensuite, au temps de la Passion, en une mer de douleur, suivant les paroles de saint Bernardin et de saint Laurent Justinien. Plus la divine Mère avait de tendresse pour Jésus, plus elle eut de douleur à le voir souffrir, alors surtout qu'elle rencontra son Fils qui, déjà condamné à mort, se rendait avec sa croix au lieu du supplice. C'est là le quatrième glaive de douleur que nous considérerons aujourd'hui.
La Bienheureuse Vierge révéla à sainte Brigitte qu'aux approches de la Passion du Seigneur, ses yeux étaient toujours remplis de larmes, en songeant au Fils bien-aimé qu'elle allait perdre sur cette terre ; elle ajouta qu'une sueur froide inondait ses membres, par la crainte qu'elle ressentait de ce prochain spectacle de douleur (l. 1, ch. 10). Enfin le jour marqué se leva ; Jésus vint et prit, en pleurant, congé de sa Mère pour aller à la mort. Saint Bonaventure, méditant sur la nuit que passa la Vierge, dit qu'elle fut sans sommeil. Le matin, les disciples de Jésus-Christ se rendirent tour à tour auprès de cette Mère affligée , pour lui apporter des nouvelles, mais rien que des nouvelles alarmantes, vérifiant ainsi les paroles de Jérémie (Thren. 112). L'un lui parlait des mauvais traitements subis par son Fils dans la maison de Caïphe, l'autre des mépris qu'il avait essuyés chez Hérode. Enfin, car j'écarte tout le reste pour rentrer dans mon sujet, enfin parut saint Jean, qui annonça à Marie que l'inique Pilate avec condamné Jésus à mourir en croix. Ah ! Mère de douleurs, dit saint Jean, déjà votre Fils est condamné à mort, déjà il est sorti portant lui-même sa croix pour se rendre au Calvaire (circonstances que Jean rapporta ensuite dans son Évangile ; Jn 19, 7). Venez, si vous voulez le voir, et lui dire un dernier adieu sur le chemin où il doit passer.
Marie partit avec saint Jean, et le sang dont elle rencontra les traces lui apprit que son Fils était déjà passé comme elle le révéla à sainte Brigitte (l. 4, ch. 77). Saint Bonaventure dit que cette Mère affligée, prenant alors un détour qui abrégeait son chemin, se plaça dans un endroit de la voie douloureuse où Jésus allait venir. Arrivée là, combien Marie ne dut-elle pas entendre proférer, par les Juifs qui la connaissaient, d'injures contre son cher Fils, et peut-être aussi contre elle-même ! Hélas ! quel triste appareil pour ses yeux que les clous, les marteaux, les cordes, funestes instruments de la mort de Jésus, qu'on porta devant elle ! Quel glaive pour son cœur, que la voix du héraut publiant la sentence prononcée contre son bien-aimé ! Mais, déjà sont passés et les instruments du supplice, et le héraut, et les ministres de la justice, elle lève les yeux et aperçoit… elle aperçoit, ô mon Dieu ! un jeune homme tout couvert de sang et de plaies de la tête aux pieds, couronné d'un faisceau d'épines, une croix pesante sur ses épaules ; elle regarde, et ne le reconnaît presque pas, comme Isaïe l'avait prédit (chap. 53), car les blessures, les meurtrissures, le sang figé sur ses traits le rendent si semblable à un lépreux, qu'on ne peut plus le reconnaître. Cependant, l'amour le révèle à Marie, et dès qu'elle l'eut reconnu, demande saint Pierre d'Alcantara dans ses méditations, quels furent l'amour et la crainte qui remplirent son cœur maternel ! D'un côté elle désirait le voir, et de l'autre elle n'osait fixer une figure si digne de compassion. Ils se regardent enfin ; le Fils, écartant de ses yeux un grumeau de sang qui les offusquait, regarde sa Mère, et la Mère regarde son Fils. Ah ! regards douloureux, qui, comme autant de flèches, traversèrent alors ces deux belles âmes si tendrement unies. Marguerite, fille de saint Thomas More, rencontrant son père que l'on conduisait à la mort, ne put que s'écrier : Mon père, mon père ! et tomba évanouie à ses pieds. Marie, à la vue de son Fils qui se rendait au Calvaire, ne s'évanouit point, parce qu'il n'était pas convenable que la Mère de Dieu perdît l'usage de sa raison, fait observer le Père Suarez ; elle ne mourut point, parce que Dieu la réservait à une plus grande douleur ; mais, si elle ne mourut pas, elle ressentit du moins un tourment capable de lui donner mille morts.
La Mère voulut embrasser son Fils, dit saint Anselme, mais les bourreaux la repoussèrent avec injure, et poussèrent devant eux le Sauveur chargé de peines : Marie le suivit. Ah ! Vierge sainte, où allez-vous ? au Calvaire ? Aurez-vous la force de voir attaché à la croix celui qui est votre vie (Deut. 28, 66) ? Non, ma Mère, demeurez (fait dire en ce moment à Jésus saint Laurent Justinien), où allez-vous ? où venez-vous ? Si vous m'accompagnez, vous serez tourmentée de mon supplice, et je serai tourmenté du vôtre ; mais quoique le spectacle de la mort de son Jésus doive lui causer une douleur amère, la tendre Marie ne le veut point quitter ; le Fils marche devant, la Mère après, pour être crucifiée avec lui, dit Guillaume. En voyant une lionne suivre son lionceau conduit à la mort, une autre bête féroce en aurait pitié. Ne serons-nous point touchés de compassion, en voyant Marie suivre son Agneau sans tache qu'on va immoler ? Compatissons donc à ses douleurs, et tâchons d'accompagner le Fils et la Mère, en portant avec patience les croix que le Seigneur nous enverra. Saint Jean Chrysostome demande pourquoi Jésus-Christ, qui voulut être seul dans ses autres peines, voulut au contraire être aidé par le Cyrénéen en portant sa croix ? et il répond que la seule croix de Jésus ne suffit point pour nous sauver, si nous ne portons aussi la nôtre avec résignation jusqu'à la mort.
EXEMPLE
Le Sauveur apparut un jour à la sœur Diomire, religieuse à Florence, et lui dit : Pensez à moi et aimez-moi, je penserai à vous et je vous aimerai. En même temps, il lui présenta un bouquet de fleurs avec une croix, pour marquer que les consolations des saints ici-bas doivent toujours être accompagnées de la croix. La croix unit les âmes à Dieu. Le bienheureux Jérôme Miani, étant soldat, et plein de vice, fut enfermé par l'ennemi dans une tour. Là, instruit par le malheur, et inspiré de Dieu de changer de vie, il recourut à Marie, et avec le secours de cette divine Mère, il commença à s'occuper de son salut. Par là il mérita de voir un jour au Ciel la place que Dieu lui avait préparée. Il devint fondateur des Pères Somasques, mourut en saint, et l'Église l'a récemment déclaré bienheureux.
PRIÈRE
Mère de douleurs, par le mérite de la douleur que vous ressentîtes en voyant conduire à la mort votre Jésus bien-aimé, obtenez-moi la grâce de porter aussi avec patience les croix que Dieu me destine. Heureux, si je puis vous accompagner avec ma croix jusqu'à la mort ! Vous et Jésus, tous deux innocents, avec porté une croix bien pesante, et moi pécheur, qui ai mérité l'enfer, je refuserais de porter la mienne ! Ah ! Vierge immaculée, j'espère que vous m'aiderez à souffrir les croix avec patience. Ainsi soit-il.
DOULEUR V : MORT DE JÉSUS
Contemplons une nouvelle sorte de martyre, une Mère condamnée à voir mourir, sous ses yeux et au milieu d'atroces tourments, un Fils innocent et qu'elle aime de toutes ses affections. Il n'est pas besoin, déclare saint Jean, de dire autre chose du martyre de Marie ; contemplez-la près de la croix, en présence de son Fils mourant, et voyez s'il est une douleur semblable à sa douleur. Arrêtons-nous aujourd'hui sur le Calvaire à considérer ce cinquième glaive qui perça le cœur de Marie, à la mort de Jésus.
Dès que notre Rédempteur, épuisé de tortures, fut arrivé sur la colline, les bourreaux le dépouillèrent de ses vêtements, traversèrent ses mains et ses pieds sacrés avec des clous, et le fixèrent à la croix. Après l'avoir crucifié, ils l'élevèrent, assujettirent l'instrument fatal, et l'y laissèrent mourir. Les bourreaux l'abandonnèrent, mais Marie ne le quitta point. Elle se rapprocha alors de la croix, afin d'assister à sa mort, comme elle le révéla à sainte Brigitte (l. 1, ch. 6). Mais pourquoi, ô ma Reine, demande saint Bonaventure, aller sur le Calvaire ? pour y voir mourir votre Fils ? La honte devait vous retenir, car son opprobre était le vôtre, puisque vous étiez sa Mère. Du moins, vous deviez être arrêtée par l'horreur d'un tel forfait, le spectacle d'un Dieu crucifié par ses propres créatures. Mais non, répond le même saint ; ah ! votre cœur ne s'occupait point alors de ses peines, mais des peines et de la mort de votre Fils chéri ; aussi vouliez-vous y assister pour y compatir. Ah ! Mère véritable, Mère pleine de tendresse, les terreurs mêmes de la mort ne purent vous séparer d'un Fils bien-aimé. Mais, ô mon Dieu, quel douloureux spectacle de voir ce Fils à l'agonie sur la croix, et sous cette même croix, sa Mère agonisante qui souffrait toutes les peines qu'endurait son Fils. Voici en quels termes Marie dépeignait à sainte Brigitte l'état bien digne de compassion où elle vit ce Fils sur la croix : " Mon cher Jésus était étendu, épuisé de tourments et à l'agonie ; ses yeux, enfoncés dans sa tête, étaient à moitié fermés et éteints ; ses lèvres pendantes, sa bouche ouverte, ses joues décharnées et appliquées contre les dents, ses traits tirés, le nez amaigri, le visage triste ; sa tête retombait sur sa poitrine, ses cheveux étaient noirs de sang, son ventre rentré dans les reins, ses bras et ses jambes raides et glacés, tout le reste de son corps couvert de plaies " (Révélations, livre 1, ch. 10 ; livre 4, ch. 70).
Toutes les peines de Jésus étaient autant de peines pour Marie. Celui qui se serait alors trouvé sur le Calvaire, dit saint Jean Chrysostome, y aurait vœu deux autels où se consommaient deux grands sacrifices : l'un dans le corps de Jésus, l'autre dans le c?ur de Marie. Ou plutôt, déclare saint Bonaventure, il n'y avait qu'un autel, la croix du Fils, où la Mère était sacrifiée avec l'Agneau divin ; c'est pourquoi le saint lui demande : ô Marie, où êtes-vous ? près de la croix. Je dirai avec plus de raison que vous êtes sur la croix même, pour vous immoler en même temps que votre Fils, comme l'affirme saint Augustin. En effet, ajoute saint Bernard, ce que les clous opéraient dans le corps de Jésus, l'amour le causait dans le c?ur de Marie. En telle sorte, suivant saint Bernardin, qu'en même temps que le Fils sacrifiait son corps, la Mère sacrifiait son âme.
Les mères fuient la présence de leurs enfants à l'agonie, mais lorsqu'une mère est contrainte d'assister à la mort de son fils, elle lui procure tous les soulagements en son pouvoir ; elle dispose son lit, pour qu'il s'y trouve plus commodément, elle lui présente un breuvage qui le rafraîchisse, et ainsi la pauvre mère allége sa douleur. Ah Mère, la plus affligée de toutes les mères ! ô Marie, il vous a été imposé d'assister à la mort de Jésus, sans pouvoir lui donner aucun soulagement. Marie entendit son Fils dire qu'il avait soif, et il ne lui fut point permis de présenter un peu d'eau à Jésus pour étancher cette soif brûlante. Voyant que, fixé par trois barres de fer sur un lit de douleur, il ne pouvait y trouver de repos, elle voulait l'embrasser pour le soulager, pour qu'il expirât au moins entre ses bras, et cela lui fut interdit. Elle voyait que ce pauvre Fils, plongé dans une mer de douleurs, cherchait quelqu'un qui le consolât, suivant la prédiction du prophète (Isaïe 63) ; mais quelle consolation pouvait-il attendre des hommes, puisqu'ils étaient tous ses ennemis ? Jusque sur la croix, les uns le blasphémaient (Mth. 27), les autres se moquaient de lui. La Sainte Vierge déclara à sainte Brigitte : " J'ai entendu dire de mon Fils par les uns qu'il était voleur, par les autres un imposteur, par d'autres encore que nul n'avait autant que lui mérité la mort ; et toutes ces paroles étaient pour moi de nouveaux glaives de douleur. " (l. 4, ch. 70)
Mais, ce qui accrut considérablement la douleur de Marie, dans sa compassion pour son Fils, ce fut de l'entendre se plaindre sur la croix de ce que le Père éternel l'avait abandonné (Mth. 27, 26). Plainte, dit la divine Mère à sainte Brigitte, qu'elle ne put jamais oublier de toute sa vie. Cette Mère affligée voyait son Jésus accablé de tous côtés ; elle voulait le soulager, sans le pouvoir. Ce qui lui causait le plus de peine, c'était de voir que par sa présence et sa douleur elle augmentait les tourments de son Fils. La même souffrance dit saint Bernard, qui remplissait le cœur de Marie, rejaillissait sur celui de Jésus pour le combler d'amertume. Aussi, ajoute-t-il, Jésus souffrit plus sur la croix de la compassion de sa Mère, que de toutes ses propres douleurs. Le même saint, parlant de la présence de Marie à la mort de son Fils, dit qu'elle vivait en mourant, sans pouvoir mourir. Jésus-Christ, s'adressant un jour à la Bienheureuse Battiste Varane de Cemerino, dit qu'il était tellement affligé sur la croix de voir à ses pieds sa Mère ainsi pénétrée de douleur, que sa compassion pour elle le fit mourir sans consolation. Et la bienheureuse, ayant connu tout à coup surnaturellement cette affliction de Jésus-Christ, s'écria : Seigneur, ne me parlez pas davantage de ce que vous souffrîtes alors, car je n'en puis plus.
On s'étonnait, dit Simon de Cassia, de voir Marie garder le silence et ne pas se plaindre dans une si grande douleur. Mais, si sa bouche se taisait, son cœur parlait, car elle ne cessait d'offrir à la justice divine la vie de son Fils pour notre salut. Nous savons qu'elle concourut par les mérites de ses douleurs à nous faire naître à la vie de la grâce ; nous sommes donc les enfants de ses douleurs. Si, dans cette mer de tristesse, quelque soulagement entra au cœur de Marie, la seule chose qui put la consoler fut de savoir que ses douleurs nous ouvraient la porte du salut éternel, comme Jésus le révéla à sainte Brigitte (l. 1, ch. 32). En effet, ce furent les dernières paroles avec lesquelles Jésus prit congé de sa Mère en mourant ; il nous déclara que ses enfants dans la personne de Jean (Jn, ch. 19). Et dès lors Marie commença à remplir envers nous cet office de bonne Mère, puisque, comme l'atteste saint Pierre Damien, c'est par ses prières que se convertit et se sauva le bon larron, qui, au rapport de certains auteurs, avait rendu service à la sainte Famille à l'époque de la fuite en Égypte. Cet office, la Bienheureuse Vierge a toujours continué et continuera à la remplir.
PRIÈRE
Ô Mère la plus affligée de toutes les mères, votre Fils est mort, de Fils si aimable et qui vous aimait tant ! Pleurez ; vous avez raison de pleurer. Qui pourra vous consoler ? Rien, sinon la pensée que par sa mort Jésus a vaincu l'enfer, ouvert aux hommes le paradis qui leur était fermé, et fait la conquête de tant d'âmes. Du trône de la croix, il régnera sur tous ces cœurs qui, vaincus par l'amour, le serviront avec amour. Ne dédaignez point, ô ma Mère, de me laisser approcher de vous, pour pleurer avec vous, car j'ai plus de motifs que vous de pleurer, à cause de mes péchés. Ah ! Mère de miséricorde, par la mort de mon Rédempteur et par les mérites de vos douleurs, j'espère mon pardon et le salut éternel. Ainsi soit-il.
DOULEUR VI : COUP DE LANCE DONNÉ À JÉSUS ET SA DESCENTE DE CROIX
Âmes chrétiennes, écoutez ce que vous dit aujourd'hui la Mère de douleurs : Filles chéries, je ne veux pas que vous cherchiez à ma consoler ; non, car mon c?ur n'est plus capable de consolation sur cette terre, après la mort de mon Jésus bien-aimé. Si vous voulez me plaire, voici ce que je vous demande : tournez-vous vers moi, et voyez s'il y eut jamais dans le monde une douleur semblable à la mienne, depuis que je me suis vœu enlever avec tant de cruauté celui qui était tout mon amour. Mais, ma Souveraine, puisque vous ne voulez point être consolée, et que vous avez une si grande soif de peines, je vous dirai que la mort de votre Fils n'est pas le terme de vos douleurs. Vous serez frappée aujourd'hui d'un nouveau glaive, en voyant percer d'un coup de lance le côté de votre Fils déjà mort, et en le recevant dans vos bras à la descente de croix. Considérons la sixième douleur qui affligea cette pauvre Mère. Soyons attentifs et pleurons. Jusqu'ici les douleurs sont venues tourmenter Marie une à une, mais aujourd'hui elles viennent toutes ensemble l'assaillir.
Il suffit d'annoncer à une mère la mort de son fils pour rallumer tout son amour pour lui. Quelques mères qui ont perdu leurs enfants, allégent leur chagrin en se rappelant les torts qu'ils ont eu envers elles. Mais, si j'essayais, ô ma Reine, d'adoucir ainsi les regrets que vous cause la mort de Jésus, de quel tort pourrais-je réveiller le souvenir ? Oh non, toujours il vous aima : toujours il vous obéit, toujours il vous respecta. Maintenant vous l'avez perdu, qui dira votre douleur ? Dites-la, ô vous qui la ressentez. A la mort de notre Rédempteur, écrit un pieux auteur, la première pensée de cette sublime Mère, fut d'accompagner l'âme très sainte de son Fils, pour la présenter au Père éternel : Je vous présente, ô mon Dieu, lui dit alors Marie, l'âme immaculée de mon Fils et du vôtre, qui vous a obéi jusqu'à la mort : recevez-la dans vos bras. Votre justice est satisfaite, votre volonté accomplie, le grand sacrifice à votre gloire éternelle est consommé. Puis, se tournant vers le corps inanimé de Jésus : O plaies, dit-elle, plaies causées par l'amour, je vous adore, je me réjouis de ce que par vous le salut a été donné au monde. Vous resterez ouvertes sur le corps de mon Fils, pour être le refuge de ceux qui recourront à vous. O combien recevront par vous le pardon de leurs péchés, et s'enflammeront d'amour pour le souverain bien !
Pour ne pas troubler l'allégresse du lendemain, sabbat de la Pâque, les Juifs voulurent ôter immédiatement de la croix le corps de Jésus ; mais, les condamnés n'en pouvant être détachés avant que leur mort fût certaine, quelques-uns se présentèrent avec des barres de fer pour lui rompre les jambes, comme on l'avait déjà fait aux deux larrons crucifiés. Marie, qui pleurait la mort de son Fils, vit donc ces hommes menacer encore Jésus. A cette vue, elle frémit d'abord d'épouvante, puis s'écria : Hélas ! mon Fils est déjà mort, cessez de l'outrager davantage, et cessez de tourmenter encore sa pauvre Mère. Pendant qu'elle s'exprimait ainsi, elle vit un soldat lever sa lance avec impétuosité, et, grand Dieu ! en percer le côté de Jésus (Jn. 19). A ce coup de lance, la croix fut ébranlée et le cœur de Jésus divisé en deux parts, comme sainte Brigitte le connut par révélation (livre 2, ch. 31). Il en sortit du sang et de l'eau, car il ne restait plus que quelques gouttes de sang, et le Sauveur voulut encore le répandre, pour nous faire comprendre qu'il n'en avait plus à nous donner. L'injure de ce coup de lance s'adressa à Jésus, mais la douleur affligea Marie, dit le pieux Lansperge. Les saints Pères prétendent que ce fut là proprement le glaive prédit à la Vierge par saint Siméon ; glaive, non de fer, mais de douleur, qui perça son âme bénie dans le cœur de Jésus où elle ne cessait d'habiter. La sainte Vierge le révéla à sainte Brigitte. L'ange dit aussi à cette sainte que les douleurs de Marie furent telles qu'il fallut un miracle pour qu'elle n'en mourut point. Dans ses autres douleurs, elle avait du moins son Fils pour y compatir ; maintenant qu'elle n'a plus de Fils, il ne lui reste pas même cette consolation.
Cependant, la Mère de douleurs, craignant qu'on ne fit d'autres outrages à son Fils bien-aimé, pria Joseph d'Arimathie d'obtenir de Pilate le corps de son Jésus, pour le garder du moins après sa mort et le préserver des injures. Joseph alla trouver Pilate, lui exposa la douleur et le désir de cette Mère affligée, et saint Anselme prétend que c'est la compassion qui, en pénétrant Pilate, l'engagea à accorder le corps du Sauver ; Jésus fut donc descendu de la croix. O Vierge sacrée, vous qui avez avec tant d'amour donné votre Fils au monde pour notre salut, voici que le monde vous le rend ; mais, ô Dieu ! dans quel état ! disait alors Marie au monde. Mon Fils était blanc et vermeil, et vous me le rendez noir et livide, les plaies seules que vous lui avez faite ont terni la couleur qui animait son teint : il était beau, et le voilà difforme ; son aspect enflammait d'amour, et il fait peine à regarder. O combien de glaives, dit saint Bonaventure, percèrent le cœur de la Mère quand on lui présenta son Fils descendu de la croix ! Quelle peine ne ressent pas une mère à la vue de son fils privé de la vie ! Il fut révélé à sainte Brigitte qu'à la descente de croix, on appuya trois échelles contre l'instrument du supplice ; d'abord les saints disciples détachèrent les mains, puis les pieds, et remirent les clous à Marie, comme Métaphraste le rapporte. Ensuite, l'un prenant le corps, et l'autre le soutenant en dessous, ils le descendirent de la croix. Bernardin de Bustis suit en esprit cette Mère affligée, qui s'élevant sur la pointe des pieds étend les bras à la rencontre de son cher Fils, l'embrasse et s'assied au pied de la croix. Elle regarde sa bouche ouverte, ses yeux obscurcis ; elle visite ses chairs déchirées, ses os découverts ; elle enlève la couronne, et considère les plaies faites par les épines à cette tête sacrée ; elle examine les mains et les pieds traversés par les clous, et s'écrie : Ah ! mon Fils, à quel état vous a réduit l'amour que vous avez eu pour les hommes ! Quel mal leur aviez-vous fait, pour en être ainsi maltraité ? Mon Fils, voyez mon affliction, regardez-moi et consolez-moi ; mais vous ne parlez plus maintenant que vous êtes mort. Épines cruelles, ajoute Marie, en s'adressant aux barbares instruments du supplice, clous, lance impitoyable, comment avez-vous pu tourmenter ainsi votre Créateur ? Mais, que dis-je des épines, des clous ? Ah pécheurs, s'écriait-elle, c'est vous qui avez maltraité mon Fils.
Voilà ce que disait alors Marie, elle se plaignait de nous. Mais, si elle était maintenant susceptible de douleur, que dirait-elle ? quelle peine n'éprouverait-elle pas en voyant que les hommes, après la mort de son Fils continuent à le maltraiter et à le crucifier par leurs péchés ? Ne tourmentons donc plus cette Mère de douleurs et si par le passé nous l'avons affligée par nos fautes, faisons maintenant ce qu'elle nous dit : Pécheurs, revenez au cœur blessé de mon Jésus ; repentez-vous, et il vous accueillera. La sainte Vierge révéla à sainte Brigitte que son Fils étant descendu de la croix, elle lui ferma les yeux, mais qu'elle ne put plier ses bras, Jésus-Christ indiquant par là que ses bras restaient ouverts pour recevoir tous les pécheurs repentants qui se tourneraient vers lui. O monde, continua Marie, ô monde, maintenant que mon Fils est mort pour vous sauver, le temps de la crainte est passé, celui de l'amour commence ; il est temps d'aimer celui qui, pour vous prouver son amour, a voulu tant souffrir. Si mon Fils, conclut Marie, a voulu que son côté fût ouvert pour vous donner son cœur, il est juste, ô homme, que vous lui donniez le vôtre, Et si vous voulez, ô fils de Marie, trouver place, sans crainte d'en être repoussés, dans le cœur de Jésus, allez-y avec Marie, elle vous obtiendra cette grâce. L'exemple suivant le prouvera.
EXEMPLE
Un malheureux pécheur, qui avait, entre autres crimes, tué son père et son frère, et que ses forfaits condamnaient à la fuite, ayant assisté un jour de carême à un sermon sur la divine miséricorde, alla se confesser au prédicateur. Celui-ci, après le récit de ses excès, l'envoya à un autel de la Mère de douleurs, pour lui demander la contrition et le pardon de ses péchés. Le pécheur y alla, se mit à prier et y expira de regret. Le lendemain, le prêtre recommandant au peuple de prier pour ce défunt, une blanche colombe parut dans l'église, et laissa tomber un billet aux pieds du prêtre. Il le prit, et y trouva écrite ces paroles : l'âme du défunt, à peine sortie de son corps, est allé en paradis. Et vous, continuez à prêcher l'infinie miséricorde de Dieu.
PRIÈRE
Ô Vierge affligée, âme grande en vertus, et aussi grande en douleurs, car les unes et les autres naissent de ce grand incendie d'amour dont vous êtes embrasée pour Dieu puisque votre cœur n'aime que Dieu : ah ! ma Mère, ayez pitié de moi qui, loin d'aimer Dieu, l'ai tant offensé. Vos douleurs m'animent à espérer mon pardon. Mais cela ne me suffit pas ; je veux aimer le Seigneur ; et qui peut m'obtenir cette grâce mieux que vous, qui êtes la Mère du pur amour ? Ah ! Marie, vous consolez tout le monde, consolez-moi aussi. Amen.
DOULEUR VII : JÉSUS MIS DANS LE TOMBEAU
Quand une mère est présente aux souffrances et à la mort de son fils, nul doute qu'elle n'en ressente et n'en souffre alors toutes les peines ; mais lorsque après la mort de ce fils épuisé de tourments, on va l'ensevelir, et que sa mère affligée prend congé de lui ; la pensée qu'elle ne le reverra jamais plus, est une douleur qui surpasse toutes les autres douleurs. Tel est le dernier glaive que nous avons à considérer aujourd'hui, et qui perça Marie quand, après avoir assisté son fils sur la croix, après l'avoir embrassé lorsqu'on l'en descendit, il lui fallut enfin le laisser dans le sépulcre, pour ne plus jouir de son aimable présence.
Mais, afin de mieux considérer cette dernière douleur, remontons au Calvaire, regardons-y cette Mère affligée qui tient encore embrassé son Fils déjà mort. Mon Fils, lui dit-elle avec Job, (Job, ch. 30, 7-21), toutes vos qualités, votre beauté, votre grâce, votre vertu, vos manières aimables, tous les signes d'amour spécial que vous m'avez donnés, les faveurs singulières que j'ai reçues, tout s'est changé en autant de traits de douleur, et plus j'étais enflammée d'amour pour vous, plus j'éprouve cruellement la peine de vous avoir perdu. Ah ! mon Fils bien-aimé, en vous perdant, j'ai tout perdu. C'est le langage que lui prête saint Bernard.
Ainsi Marie se consumait de douleur en embrassant son Fils ; mais les saints disciples, craignant que cette pauvre Mère n'expirât de chagrin, se hâtèrent de l'éloigner de son sein pour l'ensevelir. Faisant une respectueuse violence à Marie, ils l'enlevèrent de ses bras, puis l'embaumant avec des aromates, ils l'enveloppèrent dans un linceul où le Seigneur laissa au monde l'impression de son visage, comme on le voit aujourd'hui à Turin. On le conduit au tombeau, le triste cortège s'avance, les disciples portent le corps sur les épaules, un groupe d'anges venus du ciel l'accompagnent, les saintes femmes se placent à la suite, et au milieu d'elles la Mère de douleurs marche au lieu de la sépulture. Arrivée à ce lieu, combien Marie s'y serait volontiers ensevelie vivant avec son Fils. Mais, comme telle n'était point la volonté divine, elle accompagna seulement le corps sacré de Jésus au sépulcre où, au rapport de Baronius, on déposa les clous et la couronne d'épines. Au moment d'élever la pierre pour clore le sépulcre, les disciples du Sauveur durent se tourner vers Marie et lui dire : Courage, ô notre Mère, nous allons fermer le tombeau, prenez patience, jetez-y un dernier regard, et dites adieu à votre Fils. Ainsi, ô mon Fils bien-aimé, aura répondu la Mère de douleurs, je ne vous reverrai plus ! Permettez donc, pour la dernière fois que je vous contemple, recevez le dernier adieu de votre tendre Mère, eet recevez mon cœur que je laisse enseveli avec vous.
Enfin les disciples prirent la pierre, et enfermèrent dans le saint sépulcre le corps de Jésus, trésor tel qu'il n'y en a point de plus grand dans le Ciel ni sur la terre. On nous permettra une digression : Marie laisse son cœur enseveli avec Jésus, parce que Jésus est tout son trésor : " Là où est votre cœur, là est votre trésor " (Lc. 12, 34). Et nous où ensevelirons-nous le nôtre ? Est-ce dans les créatures ? dans la fange ? Et pourquoi pas avec Jésus, qui, bien que monté au Ciel, a voulu rester avec nous, non dans un état de mort, mais vivant dans le Saint Sacrement de l'autel, afin d'avoir avec lui et de posséder nos cœurs ? Mais revenons à Marie. Avant de quitter le sépulcre, saint Bonaventure assure qu'elle en bénit la pierre sacrée : Heureuse pierre, dit-elle, qui recèles maintenant celui que j'ai porté neuf mois dans mon sein, je te bénis, et j'envie ton sort ; je te laisse pour protéger mon Fils, qui est tout mon bien, tout mon amour. Puis, s'adressant au Père éternel, elle s'écria : O mon Père, je vous recommande votre Fils et le mien. Disant en même temps un dernier adieux à son Fils et au sépulcre, elle partit pour retourner à sa demeure. Cette pauvre Mère, dit saint Bernard, était si affligée, si triste, que tous ceux qui la rencontraient sur le chemin ne pouvaient retenir leurs larmes ; et il ajoute que les saints disciples et les femmes qui l'accompagnaient pleuraient sur elle plutôt que sur leur Maître.
Saint Bonaventure veut que les saintes femmes aient voilé Marie d'un manteau de deuil. Il dit que, passant à son retour, devant la croix encore baignée du sang de son Jésus, elle fut la première à l'adorer : O croix sainte, dit-elle, je te baise et t'adore, car tu n'es plus un bois infâme, mais un trône d'amour, et un autel de miséricorde, consacré par le sang de l'Agneau divin, qui vient d'être sacrifié pour le salut du monde. Marie quitte la croix, retourne à sa demeure : là, cette Mère affligée porte ses regards tout autour d'elle, et ne rencontre plus son Jésus ; mais, en l'absence de son Fils, tous les souvenirs de sa belle vie et de sa mort effroyable se pressent dans son esprit. Elle se rappelle les baisers qu'elle lui prodiguait dans l'étable de Bethléem, les conversations qu'ils eurent ensemble durant tant d'années dans la boutique de Nazareth ; elle se rappelle les affections réciproques, les tendres regards, les paroles de vie éternelle que prononçait sa bouche divine. Puis, se reproduit la scène funeste de cette journée ; elle croit revoir les clous, les épines, les chairs déchirées de son Fils, ses plaies profondes, ses os mis à nu, sa bouche ouverte, ses yeux éteints. Hélas ! quelle nuit de douleur traversa Marie ! S'adressant à saint Jean, la Mère de douleurs lui demandait : Ah ! Jean, votre Maître, où est-il ? Puis elle demandait à la Magdeleine : Ma Fille, dites-moi où est votre bien-aimé ? Ah ! Dieu, qui nous l'a ravi ? Marie pleurait, et à son exemple tout ce qui l'entourait. Et toi, mon âme, ne pleures-tu point ? Ah ! adresse-toi à Marie, demande-lui des larmes, avec saint Bonaventure. Elle pleure d'amour ; toi, pleure de douleur de tes péchés. Ce n'est qu'ainsi que tu pourras avoir le sort de celui dont parle l'exemple suivant.
EXEMPLE
Le Père Engelgrave raconte qu'un religieux était quelquefois réduit, par les scrupules qui le tourmentaient, à un état voisin du désespoir ; mais, comme il était très dévot à la Mère de douleurs, il recourait toujours à elle dans ses anxiétés, et il se sentait fortifié en contemplant ses afflictions. La mort survint ; et alors le démon l'assiégea de scrupules, et le tenta jusqu'au désespoir. Mais la Mère de pitié, voyant son pauvre serviteur dans ces angoisses, lui apparut et lui dit : Mon fils, pourquoi craindre tant et vous attrister ainsi, vous qui m'avez si souvent consolée en compatissant à mes douleurs ? Jésus m'envoie pour vous consoler à mon tour, vous donner confiance et allégresse ; suivez-moi en Paradis. A ces mots, le dévot religieux, rempli de consolation et d'assurance, expira doucement.
PRIÈRE
Ô Mère de douleurs, je ne veux pas vous laisser pleurer seul ; non, je veux unir mes larmes aux vôtres. Je vous demande aujourd'hui une grâce : obtenez-moi, avec un continuel souvenir, une dévotion tendre à la Passion de Jésus et à la vôtre, afin que tous les jours qui me restent à vivre soient employés à pleurer vos douleurs, ô ma Mère, et celles de mon Rédempteur. Ces douleurs, je l'espère, me donneront à l'heure de la mort de la confiance et la force de ne point me désespérer à la vue des offenses que j'ai faites au Seigneur. Ces douleurs m'obtiendront le pardon, la persévérance, le paradis, où j'espère aller me réjouir avec vous, et chanter les miséricordes infinies de mon Dieu pendant toute l'éternité ; je l'espère. Ainsi soit-il. Amen, amen.