DISCOURS VIII : AUTRE DISCOURS SUR L'ASSOMPTION DE MARIE
I. Combien fut glorieux le triomphe qui accompagna Marie dans le eiel. II. Combien est sublime le trône sur lequel elle est élevée.
Il semblerait juste que l'église, dans ce jour de l'assomption de Marie au ciel, nous invitât plutôt à pleurer qu'à nous réjouir, puisque notre douce mère quitte la terre, et nous prive de sa chère présence, comme dit S. Bernard : « Plangendum nobis quam plaudendum magis esse videtur. » (Serm. 1. de Ass.) Mais non, la sainte égfise nous invite à nous réjouir: « Gaudeamus omnes in Domino, diem festum célébrantes sub honore béatas Mariae Virginis, » Et c'est avec raison : car, si nous aimons notre mère, nous devons plutôt nous réjouir de sa gloire que de notre consolation particulière. Quel est le fils qui ne se réjouit point, même en se séparant de sa mère, quand il sait qu'elle va prendre possession d'un royaume? Aujourd'hui Marie va être couronnée reine du ciel; si nous l'aimons, comment pourrions-nous lie pas fêter ce jour? « Gaudeamus omnes, gaudeamus. » Et pour mieux nous consoler de son exaltation, considérons combien fut glorieux le triomphe qui accompagna Marie dans le ciel; combien est sublime le trône sur lequel elle fut élevée.
Premier point. — Après que Jésus-Christ, notre Sauveur, eut accompli, par sa mort, l'œiiVre de notre rédemption , les anges désiraient le posséder dans leur patrie céleste, en sorte qu'ils lui répétaient continuellement la prière de David : « Surge, Domine, in requiem tuam, tetrarca sanctificationis tuae. » (Psalm. cxxxi. 8.) Allons, Seigneur, maintenant que vous avez racheté les hommes, venez nous rejoindre dans votre royaume, et conduisez avec vous l'arche vivante de voire sanctification , c'est-à-dire, votre mère, l'arche vivante que vous avez sanctifiée en habitant dans son sein. Tel est justement le langage que S. Bernardin met dans la bouche des anges : « Ascendat etiam Maria, tua sanctissima mater, lui conceptione sanctificata. » ( Se'rm. de Ass. ) Le Seigneur voulut enfin combler les souhaits des habitans du ciel, en appelant Marie au paradis. Mais s'il voulut que l'arche de l'ancien Testament fût introduite avec une grande pompe dans la cité de David : « Et David, et omnis domus Israël ducebat arcam Testamenti Domini in jubilo ei clangore bueeinœ, » (4. Reg. vi.) il ordonna que sa mère entrât dans le ciel avec une pompe bien plus solennelle el bien plus glorieuse. Le prophète Elie fut transporté au ciel dans un char de feu, qui, d'après les interprètes , n'était autre chose qu'une compagnie d'anges qui le ravirent à la terre. Mais, ô mère de Dieu, dit l'abbé Rupert, une compagnie d'anges ne suffisait pas pour vous ; le roi même du ciel vient vous accompagner avec toute sa cour céleste : « Ad Iransferendum le in caelum, non unus currus igneus, sed totus, cum rege suo filio tuo, venit atque occurrit exercitus angelorum. »
S. Bernardin de Sienne est de ce sentiment, savoir, que Jésus-Christ, pour honorer le triomphe de Marie, vint du paradis à sa rencontre, pour l'accompagner : « Surrexit gloriosus Jésus in occursum suae dulcissimo matris.» Et c'est justement pour cela, dit S. Anselme, que le Rédempteur veut monter au ciel avant que sa mère y soit parvenue, non seulement pour lui préparer un trône dans le palais, mais encore pour rendre son entrée au ciel plus glorieuse, en l'accompagnant lui-même avec tous les esprits bienheureux : « Prudentiori concilio illam praecedere volebas, quatenus in regno tuo ei locum praeparans, et sic comitatus tota curia tua festivus ei occurrens, sublimius, sicut decebat, tuam matrem ad le exaltares. » (Vid. deExc. V. Cap, vin.) Aussi, S. Pierre Damien, contemplant la splendeur de l'assomption de Marie au ciel, dit que nous la trouverons plus glorieuse que celle de Jésus-Christ, parce que les anges vinrent seuls à la rencontre du Sauveur, au lieu que la bienheureuse Vierge alla à la gloire accompagnée du seigneur même de la gloire, et de toute la bienheureuse compagnie des saints et des anges: « Invenies occursum hujus pompae digniorem quam'in Christi ascensione : soli quippe angeli Redemptori occurrere potuerunt, matri vero filius ipse cum tota curia tam angelorum quam sanctorum occurrens, duxit ad beatae consistorium sessionis. » (Serm. de Ass.) A ce sujet, l'abbé Guerric fait parler ainsi le Verbe divin : « Ego, ut Patrem honorarem, ad terram descendi ; ut matrem honorarent ad cœlum reascendi. » Pour honorer mon Père je suis descendu du ciel en terre, mais pour honorer ma mère, je suis remonté au ciel, afin de pouvoir venir à sa rencontre, et l'accompagner en personne dans le paradis.
Considérons donc comme le Sauveur vient du ciel à la rencontre de sa mère, et la console en ces mots, dès qu'il l'aperçoit : « Surge, propera, arnicamea, columba mea, formosa mea, et veni, jam hyems transiit et recessit. » (Cant. ii, 10.) Allons, ma chère mère, ma belle et pure colombe, quittez cette vallée de larmes, où vous avez eu tant à souffrir pour l'amour de moi : « Yeni de Libano, sponsa mea, veni de Libano, veni, coronaberis. » (Cant. iv, 8.) Venez en corps et en âme, venez jouir de la récompense que votre vie a méritée. Si vous avez beaucoup souffert sur la terre, la gloire que je vous ai préparée dans les cieux est bien plus grande encore que vos souffrances. Venez vous asseoir à mes côtés ; venez recevoir la couronne de reine de l'univers, que je vais vous donner. A l'instant Marie quitte la terre, et, se souvenant des grâces qu'elle y a reçues de son Seigneur, elle la regarde avec une tendre compassion, parce qu'elle y laisse une multitude de pauvres enfants au milieu des misères et des dangers. Voilà que Jésus lui tend la main, et déjà la bienheureuse mère s'élève dans les airs ; déjà elle traverse les nuages et les globes du firmament : la voilà parvenue aux voûtes du ciel. Lorsque les monarques font leur entrée solennelle pour prendre possession de leur royaume, ils ne passent point par les portes de la capitale, mais on enlève ces portes, ou les princes passent par-dessus. Ainsi, comme les anges disaient lorsque Jésus-Christ entra dans le paradis : « Attollite portas, principes, vestras, et elevamini, portae aeternales, et introibit rex gloriae. » (Psalm. xxm.) De même, en ce jour où Marie va prendre possession du royaume des cieux, les anges qui l'accompagnent disent à ceux qui sont dans la sainte cité : « Attollite portas, principes, vestras, et elevamini, portée aeternales, et introibit regina gloriae. » Princes du ciel, enlevez, ôtez vite les portes, parce que la reine de la gloire va y faire son entrée.
Marie entre dans la bienheureuse patrie : mais en ce moment où les esprits célestes la voient si belle et si glorieuse, ils demandent aux anges qui l'accompagnent, selon la pensée d'Origène : « Una omnium in cœlo erat laetantium (vox) : Quae est ista quse ascendit de deserto, deliciis affluens, innixa super dilectum suum ? » (Cant viii, 5.) Et quelle est cette créature si ravissante qui vient du désert de la terre, lieu rempli d'épines et de tribulations ? Mais elle vient si pure et si riche de verius, appuyée sur son bien-aimé Seigneur, qui daigne l'accompagner lui-même avec tant d'honneur! qui est-elle? Les anges qui l'accompagnent répondent : C'est la mère de notre roi, notre reine, la femme bénie entre toutes les femmes, pleine de grâces, la sainte des saints, la bien-aimée de Dieu, l'immaculée , la colombe, la plus belle des créatures. Enfin, tous ces bienheureux esprits se mettent à la bénir et à la louer en chantant, avec plus de raison que les Juifs ne chantaient en l'honneur de Judith : « Tu gloria Jérusalem, lu laetitia Israël, tu honorificentia populi nostri. » (Judith, xv, 10.) Oh! notre dame et notre reine, vous êtes donc la gloire da ciel et l'allégresse de notre pairie, vous êtes l'honneur de nous tous; soyez la bienvenue, soyez toujours bénie : voilà votre royaume ; nous sommes tous vos sujets, prêts à exécuter vos ordres.
Tous les saints qui étaient alors en paradis vinrent la feliciter et la louer comme leur reine : les saintes vierges vinrent d'abord : « Viderunt eam filiae, et beatissimam praeli dicaverunt.... et laudaverunt eam. » (Cant. vi, 8.) 0 bienheureuse Marie, dirent-elles, nous sommes reines de ce royaume, mais vous, vous êtes notre reine, parce que vous nous avez donné la première le grand exemple de consacrer noire virginité à Dieu : nous vous en bénissons, et nous vous en remercions toutes. Les saints confesseurs vinrent ensuite la saluer comme la maîtresse qui leur avait enseigné tant de sublimes vérités par la sainteté de sa vie. Les saints martyrs la saluèrent à leur tour comme leur reine, parce qu'elle leur avait enseigné, par sa constance inaltérable au milieu des douleurs qu'elle ressentit de la passion de son fils, et qu'elle leur avait aussi obtenu, par ses mérites, la force de donner leur vie pour la foi. S· Jacques, le seul apôtre qui se trouva alors en paradis, vint également la remercier au nom de tous les autres apôtres, de la force et de l'appui qu'elle leur avait accordés lorsqu'elle était sur la terre. Vinrent ensuite les Prophètes, qui lui dirent : ? Marie, vous avez été celle que désignaient nos prophéties. Puis les saints patriarches parurent, et lui dirent : Marie, c'est donc vous qui étiez notre espérance, et depuis si longtemps l'objet de nos soupirs! Mais, parmi eux, aucun ne la remercia avec plus d'affection que nos premiers parents, Adam et Ève, ? fille bien-aimée, lui disaient-ils, vous avez réparé le mal que nous avions fait au genre humain; vous avez obtenu au monde cette bénédiction que nous avions perdue par notre faule; naus sommes sauvés par vous, soyez-en bénie à jamais.
S. Simeon vint ensuite lui baiser les pieds, et lui rappeler avec joie le jour où il reçut de ses mains l'enfant Jésus. Zacharie et Elisabeth vinrent la remercier de nouveau de celle amoureuse visite qu'elle leur avait faite dans leur maison avec tant d'humilité et de charité, visite qui leur procura des trésors si abondans de grâces. S. Jean-Baptiste vint aussi la remercier avec plus d'empressement de ce qu'elle l'avait sanctifié par sa parole. Mais que ne durent pas lui dire ses parents, S. Joachim et sainte Anne, lorsqu'ils se présentèrent? ? fille bien-aimée! quel bonheur a été le nôtre en vous obtenant pour notre fille ! Ah ! vous êtes maintenant nôtre reine, parce que vous êtes la mère de notre Dieu : nous vous saluons et vous révérons comme telle. Mais qui pourrait concevoir la tendresse avec laquelle Joseph, son cher époux, vint lui rendre hommage? qui pourra jamais dépeindre l'allégresse qu'éprouva le saint patriarche en voyant son épouse arrivée au ciel au milieu d'un si grand triomphe, et couronnée freine de tout le paradis? avec quelle affection ne dût-il point lui dire : Ah! ma dame et mon épouse, quand pourrai-je remercier notre Dieu comme je le dois, pour m'avoir rendu votre époux, vous qui êtes sa véritable mère? Par vous j'ai mérité d'être le témoin de l'enfance du Verbe incarné, de le tenir tant de fois dans mes bras, et d'en recevoir tant de faveurs signalées! Qu'ils soient bénis les moments que j'ai employés à servir Jésus, ainsi que vous, ma sainte épouse! Voici notre Jésus ; consolons-nous maintenant qu'il n'est plus étendu sur la paille dans une étable, comme nous le vîmes lorsqu'il naquit à Bethléem; qu'il n'est plus pauvre et méprisé dans une boutique comme il vécut autrefois avec nous à Nazareth; qu'il n'est plus cloué à un bois infâme comme il le fut à Jérusalem, lorsqu'il mourut pour le salut du monde. Il est assis à la droite de son Père, comme le roi et le maître de toute la terre. Et vous voilà pour toujours à ses pieds sacrés, ô ma reine! pour le bénir et pour l'aimer éternellement.
Tous les saints anges vinrent ensuite lui faire la cour, et la grande reine Marie les remercia tous de 1'assistance qu'ils lui avaient donnée sur la terre : elle remercia particulièrement l'archange S. Gabriel, ambassadeur fortuné, qui lui apporta le bonheur lorsqu'il vint lui annoncer qu'elle serait mère de Dieu. Se prosternant ensuite, l'humble et sainte Vierge adore la divine majesté, et, toute abîmée dans la connaissance de son néant, elle la remercie de toutes les grâces qu'elle lui a accordées par sa seule bonté, et surtout de l'avoir rendue mère du Verbe éternel. Comprenne qui peut avec quel amour la très-sainte Trinité la bénit. Qu'il comprenne l'accueil que le Père fit à sa fille, le Fils à sa mère, et l'Esprit-Saint à son épouse. Le Père la couronna en la faisant participer à sa puissance, le Fils en lui communiquant sa sagesse, l'Esprit-Saint en lui inspirant le divin amour. Les trois Personnes l'ayant placée sur son trône, à la droite de Jésus, la déclarèrent reine universelle du ciel et de la terre, et elles ordonnèrent aux anges et à toutes les créatures de la reconnaître pour leur reine, de la servir et de lui obéir en cette qualité. Considérons maintenant combien est sublime le trône sur lequel Marie fut élevée dans le ciel.
Deuxième point. — Si l'esprit humain, dit S. Bernard , ne peut parvenir à comprendre la gloire immense que Dieu a préparée dans le ciel à ceux qui l'auront aimé sur la terre, comme l'apôtre nous l'enseigne, qui pourra jamais concevoir « quid praeparavit gignenli se? » quelle gloire il a préparée à sa mère bien-aimée, qui l'a chéri sur la terre plus que tous les hommes, et qui même, dès le premier instant de sa création, l'aima plus que tous les hommes et que tous les anges ensemble? Marie ayant donc aimé Dieu plus que tous les anges, c'est avec raison que l'Eglise chante qu'elle a été élevée dans le ciel au-dessus de tous les anges : « Exaltata est sancta Dei genitrix super choros angelorum ad coelestia régna. » (lu Fest. Assumpt.) Elle s'élève, dit S. Guillaume, abbé, au-dessus des anges, de telle sorte qu'elle ne voit au-dessus d'elle que son fils, qui est le Fils unique de Dieu : « Matrem dico exallalam super choros angelorum, ut nihil contempletur super se mater, nisi filium suum. » (Serm- i% de Ass.) C'est pourquoi le savant Gerson assure que, tous les ordres des anges et des sainis étant distingués en trois hiérarchies, comme l'enseigne le docteur angélique, (Quest. cviu.) avec S. Denis, Marie constitue dans le ciel une hiérarchie à part, qui est la plus sublime de toutes, et la deuxième après Dieu : « Virgo sola constituit hierarchiam secundam sub Deo, hierarcha primo. » (Sup. Magn., tr. 4·) Et de même, ajoute S. Antonin, que la maîtresse diffère incomparablement de l'esclave, ainsi la gloire de Marie surpasse celle dus anges : « Virgo est domina angelorum ; ergo et improportionabiliter est supra omnem hierarchiam angelorum exallala. ». (4. p. tit. 45. e. 20.) Et pour bien entendre ceci, il suffit de savoir ce que dit David, que cette reine fut placée à la droite de son fils : « Astitit regina a dextris tuis. » (Psalm. xuv. ) Ce que S. Athanase explique très-bien en disant : « Collocatur Maria a dextris Dei. » (De Ass. B. V.) Il est certain, dit S. Ildefonse, que les œuvres de Marie surpassèrent incomparablement en mérite les œuvres de tous les saints ; c'est pourquoi il n'est pas possible de concevoir la récompense et la gloire qu'elle mérita : « Sicut est incomparabile quod gessit, ita et incomprehensibile praemium, et gloria inler omnes sanctos, quam meruit. « (Serm. 2, de Ass.) Et s'il est hors de doute que Dieu récompense selon le mérite, comme l'écrit l'apôtre : « reddet unicuique secundum opera ejus, » (Rom. ii, 6) assurément, dit S. Thomas, la Vierge, dont le mérite surpassa celui de lous les hommes et de tous les anges, dut être élevée au. dessus de tous les ordres célestes : « Sicut habuit meritum omnium, et amplius, ita congruum fuit ut super omnes ponatur ordines caelestes. » (Lib. de Sol. Sanct.) En un mot, ajoute S. Bernard, qu'on mesure la grâce singulière qu'elle acquit sur la terre, et d'après cela, on pourra mesurer la gloire singulière qu'elle obtint dans le ciel. « Quantum enim gratiae in terris adepta est, tantum et in coelis obtinet gloriae singularis. »
Un savant auteur, le P. la Colombière, (Serm. 28) remarque que la gloire de Marie fui une gloire pleine et une gloire complète, bien différente de celle dont les autres saints jouissent dans le ciel. Là, il est vrai, tous les bienheureux jouissent d'une paix parfaite et d'un plein contentement, mais il sera néanmoins toujours vrai qu'aucun d'eux ne possède la gloire qu'il aurait pu mériter s'il eût servi et aimé Dieu avec une plus grande fidélité. Ainsi, quoique les saints dans le ciel ne désirent rien de plus que ce qu'ils ont, néanmoins ils pourraient encore avoir quelque chose à désirer. Il est vrai encore que, dans cet heureux séjour, ni les? péchés commis, ni le temps perdu, ne peuvent causer de peine; mais on ne peut nier qu'il ne résulte un parfait contentement du plus grand bien pratiqué pendant la vie, de l'innocence conservée, et du temps mieux employé. Marie ne désire rien et n'a rien à désirer dans le ciel. Quel est le saint dans le paradis, dit S. Augustin, (de Nat. et Grat. t. vu, c. 56) qui, interrogé s'il a commis des péchés, pourrait répondre que non, excepté Marie? Il est certain, comme l'a défini le saint concile de Trente, (Sess. vi, can. 23) que Marie n'a jamais commis aucune faute, et qu'elle n'eut jamais le moindre défaut ; non seulement elle ne perdit et n'offensa jamais la grâce divine, mais elle ne la retint même jamais oisive : elle ne fit aucune action qui ne fût méritoire; elle ne dit aucune parole, elle n'eut aucune pensée, elle ne poussa aucun soupir, sans rapporter le tout à la plus grande gloire de Dieu. En un mot, elle ne se refroidit jamais; jamais elle ne cessa un moment d'avancer vers Dieu, et elle ne perdit rien par sa négligence; ainsi, elle correspondit à la grâce de toutes ses forces et elle aima Dieu autant qu'elle pouvait l'aimer. « Seigneur, dit-elle maintenant dans le ciel, si je ne vous ai point aimé comme vous le méritez, du moins, je vous ai aimé autant que je le pouvais. »
Dans les saints, les grâces ont été différentes, comme dit S. Paul ; « Divisiones gratiarum sunt. » En sorte que chacun d'eux s'est rendu excellent dans quelque vertu, en correspondant à la grâce reçue, et en s'appliquant l'un au salut des âmes, l'autre aux travaux de la pénitence; celui-ci à la patience dans les tourments, celui-là à la contemplation. C'est pourquoi l'église, en célébrant leur rôle, dit de chacun d'eux : « Non est inventus similis illi ! » et ils sont distingués dans la gloire céleste selon leurs mérites : « Stella enim a stella differt. » (I Cor. xv, 44.) Les apôtres sont distingués des martyrs, les confesseurs des vierges, les innocents des pénitents. La sainte Vierge ayant été remplie de toutes les grâces, fut plus élevée que chacun des autres saints en toutes sortes de vertus : elle fut l'apôtre des apôtres, elle fut la reine des martyrs, puisqu'elle eut plus à souffrir qu'eux tous; elle fut le porte-étendart des vierges, le modèle des épouses ; elle joignit en elle une parfaite innocence à une parfaite mortification; en un mot, elle réunit dans son cœur toutes les plus héroïques vertus qu'aucun saint ait jamais pratiquées. C'est pourquoi il fut dit à son sujet : « Astitit regina a dextris, in vestitu deaurata, circumdata varietate. » (Psalm. 44.) Parce que toutes les grâces, les dons et les mérites de tous les autres saints se trouvaient rassemblés en Marie, comme dit l'abbé de Celles : « Sanctorum omnium privilegia ? Virgo! omnia habens in te congesta. »
De sorte que, comme l'éclat, du soleil surpasse la splendeur de toutes les étoiles réunies ensemble, ainsi, dit §. Basile, la gloire de la divine mère surpasse celle de tous les bienheureux : « Maria universos tantum excedit quantum sol reliqua astra. » (Or. deÀnn.) Et S. Pierre Damien ajoute que, comme la lumière des étoiles et de la lune s'éclipsent totalement en face du soleil, ainsi Marie éclipse tellement dans la gloire la lumière des hommes et des anges, qu'ils ne paraissent presque plus dans le ciel : « Sol ita sibi siderum et lunae rapit positionem, ut sint quasi non sint; similiter et virga Jesse utrorumque spirituum habebat dignitatem, ut in comparatione virginis nec possint apparere. » (Serm. de Ass.) De là , S. Bernardin de Sienne avec S. Bernard assurent que les bienheureux participent en partie à la gloire de Dieu„ mais que la sainte Vierge en a été tellement enrichie, qu'il semble qu'une créature ne puisse s'unir à Dieu plus que Marie n'y est unie : « Divinae gloriae participato cseteris quodam modo per partes datur, sed secundum Bernardum beata virgo Maria penetravit abyssum, ut, quantum creaturae conditio patitur, illi luci inaccessibili videatur immersa. » (Tom. I, serm. 61, a. n, e. 20.) A ce témoignage, il faut joindre celui du B. Albert-le-Grand, qui dit que notre reine contemple Dieu de plus près, et incomparablement mieux que tous les autres esprits célestes : « Visio Virginis matris super omnes creaturas incomparabiliter contemplatur majestatem Dei. » (De Laud, Virg. c. 69.) S. Bernardin, que nous venons de citer, dit encore que, comme le soleil communique la lumière aux autres planètes, de même tous les bienheureux reçoivent une lumière et une joie plus grande de la vue de Marie : « Quodammodo sicut caetera luminaria illuminantur a sole, sic tota cœleslis curia a gloriosa Virgine lœlixficalur. » (Loc. cit. art. m, cap. 3.) Et il assure également ailleurs que la mère de Dieu, en montant au ciel, a augmenté la joie de tous ceux qui l'habitent : « Gloriosa Virgo cum cœlos ascendit, supernorum gaudia civium cumulavit. » (Serm. de Ass.) Ce qui fait dire à S. Pierre Damien quo les bienheureux dans le ciel, après la vue de Dieu, n'onl pas de gloire plus grande que de jouir de la vue de celle belle reine : « Summa gloria est, post Deum, te videre. » (Serm. I. deNat.) S. Bonaventure dit aussi : « Post Deum, major gloria nostra et majus nostrum gaudium ex Maria est. »
Réjouissons-nous donc avec Marie du trône sublime auquel Dieu l'a élevée dans le ciel ; réjouissons-nous-en aussi entre nous, puisque, si notre mère nous a ôté sa présence radieuse dans le ciel, elle ne nous a point ôté son amour; au contraire, se trouvant là plus près de Dieu et plus unie à lui, elle connaît mieux nos misères, elle y compatit davantage, et elle peut nous secourir plus efficacement. « Comment, ô Vierge bienheureuse, lui dit S. Pierre Damien, nous oublieriez-vous, misérables que nous sommes, parce que vous avez élé si élevée dans les cieux ?» « Numquid, o beata Virgo, quia glorificata es, ideo nostrae humilitatis oblita e&? » (Ser.i, deNat. B. V.) Dieu nous préserve de le penser! Non, un cœur si rempli de bonté ne peut s'empêcher de compatir à de si grandes misères. « Absit, ajoute-t-il, non convenit tantse misericordiae tantae miseria: oblivisci. » Si la miséricorde de Marie pour nous fui grande lorsqu'elle élaii sur la terre, elle sera bien plus grande dans le ciel où elle règne, dit S. Bonaventure : « Magna fuit erga miseros misericordia Mariae exulanlis in ? undo sed multo major est regnantis in cœlo. » (Spec. e. 8.)
Consacrons-nous donc à cette grande reine, pour la servir, pour l'honorer, et pour l'aimer de toules nos forces; car, dit Richard-de-S.-Laurent, Marie n'est point comme les autres potentats, qui accablent leurs sujets de taxes et de tributs : notre reine enrichit ses seiviteurs de grâces, de mérites et de récompenses : « Regina Maria non gravat tributis, sed largitur servis suis divitiae, dona gratiarum, thesauros meritorum, et magnitudine prsemiorum. »(deLaud. Virg.lib.6.) Disons-lui, avec l'abbé Guerric : ? Mère de miséricorde, étant si près de Dieu, assise comme la reine du monde, sur un trône si élevé, rassasiez-vous de la gloire de voire Jésus, et envoyez à vos serviteurs les restes de votre bonheur. Vous êtes assise à la table du Seigneur; nous, habitants de la terre, qui sommes sous cette table comme de pauvres petits ;hiens, nous vous demandons miséricorde : « ? Mater miscricordiae, saturare gloria filii tui ; et dimitte reliqu as parvulis luis. Tu ad mensam Domini, nos sub mqnsa catelli. » (Serm. iv, in Ass. Virg.)
EXEMPLE.
Le P. Sylvain Razzi, (lib. m, Mir. B. Y.) rapporte qu'un pieux ecclésiastique, très-amant de notre reine Marie, ayant entendu louer sa beauté, désira ardemment la voir une fois; il lui demande donc très-humblement cette grâce. La bonne mère lui envoya dire par un ange qu'elle voulait bien lui procurer celle satisfaction, mais à condition qu'après l'avoir vue il resterait aveugle, condition que le pieux personnage accepta. En conséquence, un jour, la bonne Vierge lui ayant apparu, il voulut d'abord, pour ne pas devenir tout-à-fait aveugle, ne la regarder que d'un œil ; mais bientôt, ravi de la grande beauté de Marie, il voulut ouvrir les deux yeux pour la contempler, et en ce moment, la mère de Dieu disparut. Lorsqu'il eut perdu de vue la présence de sa reine, il ne pouvait se rassasier de pleurs, non pour l'œil qu'il avait perdu, mais pour ne l'avoir pas vue des deux yeux. C'est pourquoi il la supplia encore de se montrer à lui de nouveau, se mettant peu en peine de perdre l'œil qui lui restait et de demeurer tout-à-fait aveugle. Marie, disait-il, je serais heureux et content de devenir tout-à-fait aveugle pour une si belle cause, d'où résultera en moi un accroissement d'amour pour vous et pour votre beauté. Enfin Marie, voulant de nouveau le satisfaire, le consola une seconde fois en se produisant à ses regards; mais comme cette amoureuse reine ne sait faire de mal à personne, en lui apparaissant la seconde fois, elle lui rendit l'œil qu'il avait perdu, au lieu de lui ôter celui qui lui restait.
PRIÈRE
Ô grande, sublime et glorieuse reine, prosternés aux pieds de votre trône, nous vous rendons, de celte vallée de larmes, nos profonds hommages; nous nous réjouissons de la gloire immense dont le Seigneur vous a comblée. Maintenant que vous êtes reine du ciel et de la terre,ah ! n'oubliez point vos pauvres serviteurs, ne dédaignez point, du haut de ce trône sublime où vous êtes élevée, de jeter un regard de pitié sur vos misérables enfants. Plus vous êtes près de la source des grâces, et plus vous pouvez nous en communiquer. Vous connaissez mieux dans le ciel nos misères, et ainsi, vous devez éprouver pour nous plus de compassion , et nous accorder plus de secours; faites que nous soyons sur la terre vos serviteurs fidèles, afin que nous puissions aller vous bénir en paradis. En ce jour où vous avez été établie reine de l'univers, nous nous consacrons aussi à.votre service. Du sein de voire bonheur, consolez-nous aussi aujourd'hui, en nous acceptant pour vos sujets. Vous êtes donc notre mère ; ah ! très-douce mère, très-aimable mère, vos autels sont environnés d'un grand nombre d'hommes qui vous demandent, l'un d'être guéri de quelque maladie, l'autre d'être secouru dans ses besoins; celui-ci sollicite une bonne récolte, celui-là veut gagner un procès. Pour nous, ô Marie ! nous vous demandons les grâces" les plus agréables à votre cœur : obtenez-nous l'humilité, le détachement de la terre, la résignation à la volonté divine; obtenez-nous la sainte crainte de Dieu, la bonne mort, et le paradis. Marie, changez-nous de pécheurs en saints ; faites ce miracle, qui vous honorera plus que si vous rendiez la vue à mille aveugles, et que si vous ressuscitiez mille morts. Vous êtes si puissante auprès de lui ; il suffi! de dire que vous êtes sa mère bien-aimée et pleine de grâces; que pourrait-il vous refuser? ? belle reine, nous ne prétendons point vous voir sur la terre, mais nous voulons aller vous voir en paradis : c'est à vous de nous obtenir celte grâce, que nous espérons avec certitude. Amen, amen.
DISCOURS IX : DES DOULEURS DE MARIE
Marie fut la Reine des martyrs, parce que son martyre fut plus long et plus douloureux que celui de tous les martyrs.
Quel sera le cœur assez dur pour ne pas s'attendrir au récit d'une catastrophe trop déplorable, qui naguère arriva dans le monde ? Il y avait une mère noble et sainte qui ne possédait qu'un fils ; mais ce fils était le plus aimable qu'on pût imaginer, innocent, vertueux, beau et si affectueux envers sa mère, au point de ne lui avoir jamais donné le moindre déplaisir, et qu'au contraire il avait toujours eu avec elle tout le respect, toute l'obéissance et toute l'affection possibles ; aussi cette mère avait-elle placé tout son amour dans son fils sur la terre. Or, qu'arriva-t-il ? Il arriva que ce fils fut faussement accusé par l'envie de ses ennemis, et que, pour ne pas leur déplaire, son juge, bien qu'il connût et confessât son innocence, le condamna à une mort infâme, telle qu'ils l'avaient demandée. Cette pauvre mère eut à supporter la douleur de se voir arracher injustement son fils, à la fleur de son âge, par un supplice barbare, puisqu'ils le firent mourir devant ses yeux et en public, épuisé de tourments, sur un infâme gibet. Âmes pieuses, que dites-vous ? Cet événement et cette mère infortunée sont-ils dignes de compassion ? Vous comprenez de qui je parle. Ce fils si cruellement mis à mort fut notre aimable Sauveur Jésus, et cette mère fut la Bienheureuse Vierge Marie, qui pour l'amour de nous consentit à le voir immoler à la divine justice par la barbarie des hommes. Les tourments affreux que souffrit Marie, tourments qui lui coûtèrent plus que mille morts, méritent notre compassion et notre reconnaissance. Si nous ne pouvons répondre à tant d'amour, considérons du moins pendant quelques moments l'amertume de cette peine, qui fit de la divine Mère la Reine des martyrs, puisque son martyre surpasse celui de tous les martyrs ; en effet, 1° il dura plus longtemps, 2° il fut plus douloureux.
Ier point. De même que Jésus s'appelle le Roi des douleurs et des martyrs, parce qu'il souffrit dans sa vie plus que tous les autres martyrs ; de même Marie est appelées avec raison la Reine des martyrs, titre qu'elle mérita en souffrant le plus douloureux martyre qu'on pût endurer après celui de son Fils. C'est pourquoi Richard de Saint-Laurent l'appelle avec raison martyre est martyrs. On peut lui appliquer les paroles d'Isaïe : " Il vous couronnera d'une couronne de maux " (Is., ch. 22), c'est-à-dire que la couronne qu'on plaça sur sa tête en la reconnaissant reine des martyrs, fut sa douleur même qui surpassa celle de tous les autres martyrs réunis. On ne saurait douter que Marie ne soit vraiment martre, comme l'ont établi Denys-le-Chartreux, Pelbart, Catarino, etc. ; car il est incontestable que, pour le devenir, il suffit d'endurer une douleur capable de causer la mort, sans que la mort s'ensuive réellement. Saint Jean l'évangéliste est révéré comme martyr, bien qu'il ne soit pas mort dans la chaudière d'huile bouillante. Pour voir la gloire du martyre, dit saint Thomas, il suffit qu'on obéisse jusqu'à s'offrir à la mort. " Marie fut martyre, dit saint Bernard, non par le fer du bourreau, mais par la douleur dont elle eut le cœur percé. " Si son corps ne fut point frappé par la main du bourreau, son cœur sacré n'en fut pas moins percé de douleur à la Passion de son Fils, douleur qui suffisait pour causer, non pas une, mais mille morts. On voit par là que non seulement Marie fut vraiment martyre, mais que son martyre surpassa tous les autres, parce qu'il dura plus longtemps, et que toute la vie de la Vierge fut, pour ainsi dire, une longue agonie.
Comme la Passion de Jésus commença à sa naissance, selon saint Bernard, ainsi Marie, semblable en tout à son divin Fils, souffrit son martyre durant toute sa vie. Entre autres significations, dit le Bienheureux Albert le Grand, le nom de Marie signifie mer amère, ce qui s'accorde avec un passage de Jérémie : " Votre douleur est grand comme la mer " (Thr. II, 1). Oui, parce que, comme l'eau de la mer fut toujours remplie d'amertume à la vue de la passion du Rédempteur, qui fut toujours présente à son esprit. On ne peut douter que Marie, plus éclairée par le Saint-Esprit que tous les prophètes, ne comprît mieux qu'eux tous les prédictions relat8ives au Messie qu'ils avaient consignées dans les saintes Écritures. Et c'est là précisément ce que l'Ange dit à sainte Brigitte. Donc, comme le même ange l'assura, la vierge Marie, voyant tout ce que devait souffrir le Verbe incarné pour le salut des hommes, commença, même avant d'être sa mère, à compatir à ce Sauveur innocent, qui devait être condamné à une mort si atroce, pour des fautes qu'il n'avait point commises, et elle commença en même temps son grand martyre.
Cette grande douleur s'accrut ensuite sans mesure, lorsqu'elle devint la mère du Sauveur. Ainsi à la vue de toutes les souffrances que devait endurer ce fils, elle souffrit un long martyre qui dura toute sa vie. " La prévision que vous aviez, ô Marie, dit l'abbé Rupert, de la passion que devait endurer votre fils, faisait de votre vie entière un long martyre. " C'est précisément ce que signifiait la vision qu'eut à Rome sainte Brigitte dans l'église de Sainte-Marie-Majeure, où la Vierge lui apparut avec le vieillard Siméon, et un ange qui portait une épée fort longue et toute ruisselante de sang, voulant par là lui faire comprendre la douleur longue et amère qui avait percé Marie durant toute sa vie. Aussi Rupert, que nous venons de citer, fait-il parler Marie en ces termes : Âmes rachetées, et mes bien-aimées filles, ne compatissez point seulement à mes souffrances pour le moment où j'ai vœu mourir, sous mes propres yeux, mon cher fils Jésus ; car le glaive de douleur que Siméon me prédit a percé mon âme durant toute ma vie : lorsque j'allaitais mon fils, et lorsque je le réchauffais entre mes bras, je voyais la cruelle mort qui l'attendait : considérez quel long et cruel martyre je devais endurer.
Marie pouvait donc bien dire, par la bouche de David (Ps. XXX, 11), " Ma vie s'est écoulée dans les douleurs et dans les larmes " (Ps. XXXVI, 18), parce que ma douleur, causée par la compassion que je portais à mon fils bien-aimé, était toujours présente à mes yeux, et que je voyais continuellement les souffrances et la mort qu'il devait endurer un jour. La mère de Dieu révéla elle-même un jour à sainte Brigitte que, soit qu'elle mangeât, soit qu'elle travaillât, le souvenir de la passion de son fils était toujours fixe et présent à son pauvre cœur, même depuis sa mort et son ascension au ciel (Rev., l. VI, ch. LXV). D'où il résulte, dit Taulère, que Marie passa toute sa vie dans une douleur continuelle, puisque son c?ur n'était jamais occupé que de tristesses et de souffrances.
Ainsi le temps, qui adoucit ordinairement les peines des affligés, ne servit de rien à Marie : au contraire, le temps faisait croître ses inquiétudes ; car, à mesure que Jésus croissait en âge, il se montrait à elle de plus en plus beau et aimable ; d'un autre côté, le terme de sa vie approchant de moment en moment, le cœur de Marie tait de plus en plus affligé d'avoir à le perdre sur la terre. Comme la rose croît parmi les épines, dit l'ange à sainte Brigitte, ainsi la mère de Dieu croissait en âge au milieu des souffrances : et comme les épines croissent en même temps que la rose, ainsi plus Marie, cette rose choisie du Seigneur, vieillissait, plus les épines de ses douleurs la tourmentaient (ch. XVI). Maintenant, après avoir considéré combien fut longue la douleur de Marie, considérons dans le second point combien elle fut amère.
2e point - Ah! Marie fut la reine des martyrs, non seulement parce que son martyre fut plus long que celui de tous les autres, mais encore parce qu'il fut bien plus douloureux. Mais qui pourra jamais en mesurer la grandeur ? Il semble que Jérémie ait eu en vue cette mère de douleurs, et qu'il ait considéré la peine extrême qu'elle devait endurer à la mort de son fils, lorsqu'il s'écriait : " A qui vous comparerai-je, ô fille de Jérusalem ? à qui dirai-je que vous ressemblez ? où trouverai-je quoi que ce soit d'égal à vos maux ? … Votre brisement est semblable à une mer. Qui vous donnera quelque remède ? " (Thren., II, 13). C'est pourquoi le cardinal Hughes commente ce passage en ces termes : O Vierge bénie, comme l'amertume des eaux de la mer surpasse toutes les autres amertumes, ainsi votre douleur surpasse toutes les autres douleurs. Aussi saint Anselme affirme-t-il que si Dieu, par un miracle particulier, n'eût point conservé la vie à Marie, sa douleur aurait suffi pour lui donner la mort à chaque moment de sa vie. Saint Bernardin de Sienne ajoute que la douleur de Marie fut tellement grande que, si on la divisait entre tous les hommes, elle suffirait pour les faire mourir subitement.
Mais considérons les raisons pour lesquelles le martyre de Marie fut plus douloureux que celui de tous les martyrs. Il faut remarquer que les martyrs ont souffert leur supplice dans leurs corps, par le fer ou par le feu ; Marie a souffert son martyre dans l'âme, comme le lui avait prédit Siméon (Luc, II, 35). C'est comme si le saint vieillard lui avait dit : O Vierge très sainte, les autres martyrs seront déchirés dans leurs corps par le fer ; mais vous, vous serez percée et martyrisée dans l'âme, par la passion de votre fils. Or, autant l'âme l'emporte sur le corps, autant les douleurs de Marie surpassèrent celles des autres martyrs, comme Jésus-Christ le dit à sainte Catherine de Sienne. En sorte que, selon l'abbé Arnould de Chartres, celui qui se serait trouvé sur le Calvaire pour y voir le grand sacrifice de l'Agneau sans tache, lorsqu'il mourut sur la croix, y aurait vœu deux grands autels, l'un dans le corps de Jésus-Christ, l'autre dans le c?ur de Marie : là, en même temps que le fils sacrifiait son corps, Marie sacrifiait son âme par la compassion.
Saint Antonin dit en outre que les autres martyrs souffrirent en sacrifiant leur propre vie, au lieu que la bienheureuse Vierge souffrit en sacrifiant celle de son fils, qu'elle aimait bien plus que la sienne. Ainsi, non seulement elle souffrit dans son âme tout ce que Jésus-Christ souffrit dans son corps, mais encore elle souffrit plus en voyant les douleurs de son fils, que si elle les eût endurées elle-même. On ne peut pas douter que Marie n'ait souffert dans son cœur tous les supplices dont elle vit tourmenter son bien-aimé Jésus. Chacun conçoit que les peines des enfants sont aussi les peines des mères, lorsque celles-ci en sont témoins. Saint Augustin, considérant les tourments que dut souffrir la mère des Macchabées, dit que témoin oculaire du martyre de ses sept fils, elle souffrait par ses yeux tous les tourments qu'ils enduraient dans leurs membres. C'est ce qui arriva à Marie : tous les tourments, les fouets, les épines, les clous, la croix, qui déchirèrent la chair innocente de Jésus, entrèrent en même temps dans le cœur de Marie pour achever son martyre : " Tandis que Jésus souffrait dans sa chair, dit saint Amédée, Marie souffrait dans son cœur. " En sorte, dit saint Laurent Justinien, que le cœur de Marie devint comme le miroir des douleurs de son fils, dans lequel on voyait les crachats, les coups, les plaies et tout ce que souffrit Jésus. Saint Bonaventure aussi remarque que les plaies qui couvraient le corps de Jésus étaient toutes réunies dans le cœur de Marie.
Ainsi, par la compassion qu'elle portait son fils, la sainte Vierge fut, dans son c?ur aimant, flagellée, couronnée d'épines, méprisée, attachée à la croix. C'est pourquoi, le même saint, contemplant Marie sur le calvaire, pendant qu'elle assistait à la mort de son fils, lui demande : O Marie, où étiez-vous alors ? étiez-vous près de la croix ? non, vous étiez, pour mieux dire, crucifiée avec votre fils. Richard, commentant les paroles que Jésus-Christ prononça par la bouche d'Isaïe (Is. 36, 3), ajoute : " J'étais seul au pressoir à fouler la liqueur, et nul bras n'est venu m'aider dans ce labeur. " Seigneur, vous avez raison de dire que vous souffrez seul dans l'œuvre de la rédemption, sans qu'aucun homme compatisse au moins à vos peines ; mais il y a une femme avec vous qui est votre mère, et qui souffre dans le c?ur tout ce que vous souffrez dans le corps.
Mais tout ce que nous disons est trop peu pour ce qu'il y aurait à dire des douleurs de Marie, puisqu'elle a plus souffert, comme je l'ai dit, en voyant souffrir son bien-aimé Jésus, que si elle eût enduré elle-même tous les mauvais traitements et la mort de son fils. Erasme dit, en parlant généralement des pères, qu'ils sentent plus les souffrances de leurs enfants que leurs souffrances personnelles. Cela peut n'être pas toujours vrai, mais c'est bien ce qui se vérifia sans aucun doute dans Marie, puisqu'il est certain qu'elle aimait infiniment mieux son fils et la vie de son fils, qu'elle-même et que mille vies propres. Saint Amédée a donc raison de dire que cette mère affligée, à la vue douloureuse des tourments de son bien-aimé Jésus, souffrir beaucoup plus que si elle eût enduré elle-même toute sa passion. La raison en est claire, puisque, comme le dit saint Bernard, l'âme est plus là où elle aime que là où elle anime le corps auquel elle est unie. Et le Sauveur dit de même avant lui : Là où est votre trésor, votre cœur y est aussi (Luc, 12, 34). Si donc Marie vivait plus par l'amour en son fils qu'en elle-même, elle dut beaucoup plus souffrir de la mort de son fils, que si on lui eût infligé à elle-même la mort la plus cruelle du monde.
Et ici se présente une autre considération qui doit nous faire juger que le martyre de Marie fut infiniment plus grand que le supplice de tous els martyrs : c'est qu'à la mort de Jésus, outre qu'elle souffrait beaucoup, elle souffrant sans soulagement. Les martyrs, dans les tourments que leur infligeaient les tyrans, souffraient, mais l'amour de Jésus rendait douces et aimables leurs douleurs. Un saint Vincent souffrait durant son martyre, lorsqu'il était étendu sur le chevalet, déchiré par des ongles de fer, brûlé par des lames ardentes ; mais quoi ? dit saint augustin, il parlait au tyran avec une telle force et un tel mépris des tourments, qu'on aurait dit qu'il y avait un Vincent qui souffrait et un autre Vincent qui parlait, tant Dieu le fortifiait au milieu de ses tourments, par la douceur de son amour ! Un saint Boniface souffrait ; son corps était déchiré par des instruments de fer ; on lui avait enfoncé des roseaux pointus sous les ongles et dans la chair ; on versait dans sa bouche du plomb fondu ; et pendant ces souffrances atroces, il ne se rassasiait point de répéter ces paroles : " Je vous rends grâces, Seigneur Jésus-Christ. " Un saint Marc, un saint Marcellin souffraient pendant qu'ils avaient les pieds cloués et le milieu du corps attaché à un poteau, et que les tyrans disaient : Malheureux, rentrez en vous-mêmes, et délivrez-vous de ces tourments ! ces martyrs répondaient : De quels tourments nous parlez-vous ? nous n'avons jamais assisté à des banquets avec autant de plaisir, que maintenant que nous souffrons avec bonheur tous ces tourments pour l'amour de Jésus-Christ. Un saint Laurent souffrait, mais pendant qu'on le brûlait sur le gril, la flamme intérieure de l'amour divin était plus forte pour consoler son âme, dit saint Léon, que le feu extérieur pour tourmenter son corps. En sorte que l'amour le rendait assez fort pour insulter au tyran et pour lui dire : Assatum est jam, versa et manduca ; Cruel tyran, si tu veux manger de ma chair, la voilà cuite d'un côté : retourne-moi et mange. Mais comment le saint pouvait-il se réjouir au milieu de ces affreux tourments et de cette mort prolongée ? Ah ! répond saint Augustin, c'est qu'énivré du vin de l'amour de Dieu, il ne sentait ni les tourments ni la mort.
Ainsi, les saints martyrs sentaient d'autant moins les tourments et la mort, qu'ils aimaient davantage Jésus ; la seule vue des tourments d'un Dieu crucifié suffisait pour les consoler. Mais notre douloureuse mère était-elle consolée aussi par son amour pour son divin fils et par la vue de ses souffrances ? non : au contraire, ce fils souffrant était toute la cause de ses peines, et l'amour qu'elle avait pour lui était son unique et cruel bourreau. Car le martyre de Marie ne consistait que dans la vue de son fils souffrant et dans la compassion qu'elle éprouvait pour ce fils bien-aimé et innocent, livré à de si affreux supplices. Ainsi, plus elle l'aimait, plus sa douleur fut cruelle et privée de soulagement. Répétons donc avec Jérémie : Magna est velu mare contritio tua ; quis medebitur tui ? : Ah ! Reine du ciel, l'amour a adouci la peine des autres martyrs, et il a guéri les plaies : mais qui a adouci vos douleurs cuisantes ? qui a guéri les plaies douloureuses de votre cœur ? Quis medebitur tui ?si ce fils, qui pouvait seul vous soulager, était devenu par ses souffrances l'unique cause de vos souffrances, et si l'amour que vous lui portiez faisait tout votre martyre ? Aussi, comme le remarque Diez, tandis qu'on représente les autres martyrs chacun avec l'instrument de son supplice, saint Paul avec son épée, saint André avec la croix, saint Laurent avec le gril, on nous représente Marie tenant son fils mort dans ses bras, parce que Jésus a été le seul instrument de son martyre, à cause de l'amour qu'elle avait pour lui. Saint Bernard confirme dans le peu de mots qui vont suivre, tout ce que je viens de dire : " Dans les autres martyrs, la grandeur de leur amour pour Dieu adoucissait la douleur de leurs tourments ; mais quant à la sainte Vierge, plus elle aimait, plus elle souffrait, et plus son martyre devenait pénible. "
Il est certain que plus on aime un objet, plus on s'afflige de le perdre : la mort d'un de nos frères nous afflige assurément plus que celle d'un animal ; la mort d'un fils est plus sensible que celle d'un ami. Or, pour comprendre, dit Corneille de la Pierre, combien fut grande la douleur de Marie à la mort de son fils, il faudrait comprendre toute l'étendue de l'amour qu'elle lui portait. Mais qui pourra jamais mesurer l'amour de Marie ? le bienheureux Amédée dit que deux amours étaient réunis dans le cœur de Marie à l'égard de Jésus : l'amour surnaturel, par lequel elle l'aimait comme son Dieu, et l'amour naturel par lequel elle l'aimait comme son fils. Ainsi, de ces deux amours résultait un seul amour, mais un amour si grand, que la bienheureuse Vierge aimait Jésus, dit Guillaume de Paris, quantum capere potuit puri hominis modus, autant qu'une simple créature est capable d'aimer. Et ainsi, comme le dit Richard de Saint-Laurent, " de même qu'aucun amour n'égalait son amour pour son divin fils, de même aucune douleur n'égale sa douleur. " Et si l'amour de Marie pour son fils était immense, la douleur qu'elle eut de le perdre lorsqu'elle le vit mourir, dut être semblablement immense. " Quand l'amour qu'on a pour un objet est au plus haut degré, dit le bienheureux Albert le Grand, la douleur de l'avoir perdu est de même au plus haut degré. "
Figurons-nous donc que la mère de Dieu, voyant son fils mourant sur la croix, et s'appliquant justement les paroles de Jérémie, nous dise : O vos omnes qui transitis per viam, attendite, et videte si est dolor sicut dolor meus (Thren., I, 12) : O vous tous qui traversez la vie sur la terre sans me porter la moindre compassion, arrêtez-vous un moment pour me considérer, pendant que je vois mourir mon fils bien-aimé sous mes yeux, et voyez ensuite s'il y a une douleur semblable à la mienne dans le cœur de tous ceux qui sont affligés et tourmentés ! O mère de douleur, lui répond saint Bonaventure, il est vrai qu'on ne peut trouver de douleur semblable à la vôtre. Ah ! reprend à son tour saint Laurent Justinien, il n'y a jamais eu au monde un fils plus aimable que Jésus, ni une mère plus éprise de son fils que Marie. Si donc il n'y a jamais eu au monde un amour semblable à celui de Marie, comment pourrait-il y avoir eu une douleur semblable à la sienne ?
C'est pourquoi saint Ildefonse ne craint pas d'assurer que c'est peu de dire que les douleurs de Marie surpassèrent tous les tourments des martyrs réunis ensemble. Et saint Anselme ajoute que les plus cruels outrages que l'on a faits aux martyrs étaient légers, ou plutôt n'étaient rien, en comparaison du martyre de Marie. Saint Basile dit de même que, comme le soleil surpasse en éclat toutes les planètes, ainsi les souffrances de Marie surpassèrent toutes celles des martyrs. Un savant auteur (le P. Pinamonti) conclut par une belle pensée : il dit que la douleur que souffrit cette tendre mère, en la passion de Jésus, fut d'autant plus grande, qu'elle seule pouvait compatir dignement à la mort d'un Dieu fait homme.
Mais ici saint Bonaventure, s'adressant à cette Vierge bénie, lui dit : Marie, pourquoi voulez-vous aussi aller vous sacrifier sur le Calvaire ? est-ce qu'un Dieu crucifié ne suffit pas à nous racheter, pour que vous vouliez être encore crucifiée avec lui ? Ah ! sans doute, la mort de Jésus était plus que suffisante pour sauver le monde, et même mille mondes ; mais cette bonne mère, pour l'amour qu'elle nous porte, voulut aussi coopérer à notre salut par les mérites de ses douleurs qu'elle offrit pour nous sur le Calvaire. C'est pour cela, dit le bienheureux Albert le Grand, que, comme nous sommes obligés envers Jésus à cause de la passion qu'il a soufferte pour notre amour, ainsi nous sommes obligés envers Marie, à cause du martyre qu'elle a voulu souffrir spontanément pour nous à la mort de son fils. Il faut ajouter " spontanément ", car, comme l'ange le révéla à sainte Brigitte, cette pieuse et bonne mère aima mieux accepter toute sorte de tribulations, que de voir les âmes privées d'être rachetées et abandonnées à leur antique réprobation. On peut dire même, que l'unique soulagement de Marie en la passion de son fils était de voir le monde, jusque-là perdu, racheté par sa mort, et les hommes, auparavant les ennemis de Dieu, réconciliés avec lui. " Elle se réjouissait au milieu même de sa douleur, de voir s'accomplir le sacrifice qui allait, en apaisant la justice divine, procurer le salut du genre humain. "
Un tel amour de la part de Marie mérite notre reconnaissance ; que cette reconnaissance nous excite au moins à méditer sur ses douleurs et à y compatir. Mais elle s'est plainte précisément à sainte Brigitte de ce qu'il n'y a que très peu de personnes qui compatissent à ses douleurs, et que la plupart au contraire vivent dans un complet oubli à cet égard : c'est pour cela qu'elle recommanda si fort à la sainte de s'en souvenir et de l'imiter, en compatissant en revanche aux douleurs, et de la mère, et du fils. Pour comprendre combien la sainte Vierge a pour agréable le souvenir que nous avons de ses douleurs, il suffirait de savoir qu'en l'an 1239 elle apparut à sept de ses dévots, qui furent dans la suite les fondateurs de l'ordre des Serviteurs de Marie, et à qui elle présenta à cet effet un vêtement noir, en leur commandant de méditer souvent sur ses douleurs, s'ils voulaient lui être agréables : c'est pourquoi, elle voulut qu'en mémoire de ses souffrances ils portassent dorénavant cet habit de deuil. Jésus-Christ lui-même révéla à la bienheureuse Véronique de Binasco qu'il aimait mieux voir les âmes pieuses compatir à sa mère qu'à lui-même : " car, lui dit-il, ma fille, les larmes que l'on répand sur ma passion me sont chères ; mais comme j'aima ma mère d'un amour immense, la méditation des douleurs qu'elle souffrit à ma mort m'est plus chère encore. "
C'est pourquoi, les grâces que Jésus promet aux âmes dévotes qui méditent sur les douleurs de Marie, sont extrêmement abondantes. Pelbart rapporte qu'il fut révélé à sainte Élisabeth que saint Jean l'Évangéliste, depuis que la bienheureuse Vierge eut été transportée au ciel, désirant la revoir, parvint à obtenir cette grâce : sa chère mère lui apparut et même Jésus-Christ avec elle ; il entendit ensuite Marie demander à son fils quelque grâce particulière pour ceux qui auraient de la dévotion à ses douleurs, et Jésus-Christ lui promettre pour eux quatre grâces principales : 1° que ceux qui invoqueraient la divine mère en considération de ses douleurs mériteraient de faire avant leur mort une sincère pénitence de leurs péchés ; 2° qu'il garderait ces pieux fidèles dans les tribulations où ils se trouveraient, surtout à l'heure de la mort ; 3° qu'il imprimerait en eux la mémoire de sa passion, et qu'il leur en donnerait la récompense dans le ciel ; 4° qu'il placerait ces fidèles entre les mains de Marie, afin qu'elle en disposât selon son bon plaisir, et qu'elle leur obtînt toutes les grâces qu'elle voudrait. Voyons, par l'exemple suivant, combien la dévotion aux douleurs de Marie sert à l'acquisition du salut éternel.
EXEMPLE
On lit dans les Révélations de sainte Brigitte (livre 7, chap. XCVII), qu'il y avait un seigneur aussi vil et aussi scélérat par ses m?urs, qu'il était noble par sa naissance. Il s'était rendu l'esclave du démon par un pacte spécial, et il l'avait servi l'espace de soixante ans non interrompus, menant la vie que chacun peut imaginer, sans jamais s'approcher des sacrements. Or, ce prince se trouvant à l'article de la mort, Jésus-Christ, pour lui faire miséricorde, ordonna à sainte Brigitte de dire à son confesseur d'aller le visiter et l'exhorter à se confesser. Le confesseur y alla, et le malade répondit qu'il n'avait point besoin de confession, parce qu'il s'était confessé assez souvent. Le prêtre y alla une seconde fois, et ce pauvre esclave de l'enfer persévéra dans l'obstination à refuser de se confesser. Jésus dit de nouveau à la sainte que le confesseur eût à y retourner. Il y retourna, et cette troisième fois il rapporta au malade la révélation qu'avait eue la sainte, ajoutant qu'il y était retourné tant de fois, parce qu'ainsi l'avait ordonné le Seigneur, qui voulait lui faire miséricorde. A ces mots, le pauvre malade s'attendrit, et commença à pleurer. Mais comment, s'écria-t-il ensuite, puis-je obtenir le pardon, moi qui depuis soixante ans, ai servi le démon, en qualité de son esclave, et qui ai chargé mon âme d'une foule innombrable de péchés ? Mon fils, lui répondit le père en lui l'encourageant, n'en doutez point, si vous vous repentez, je vous promets le pardon de la part de Dieu. Alors, commençant à prendre confiance, il dit au confesseur : Mon père, je me croyais damné et j'avais désespéré de mon salut ; mais je sens maintenant une si vive douleur de mes péchés, qu'elle ranime ma confiance. Puis donc que Dieu ne m'a pas encore abandonné, je veux me confesser. En effet, il se confessa trois fois ce jour là avec une grande douleur ; le jour suivant il reçut le saint viatique, et le sixième jour après il mourut tout contrit et résigné. Après sa mort Jésus-Christ parla encore à sainte Brigitte et lui dit que ce pécheur était sauvé, puisqu'il se trouvait en purgatoire, et qu'il devait son salut à l'intercession de la Vierge, sa mère ; vœu que le défunt, quoi qu'il eût mené une si mauvaise vie, avait toujours conservé la dévotion à ses douleurs, et qu'il y avait compati chaque fois qu'il s'en était souvenu.
PRIÈRE
Ô ma Reine, Reine des martyrs et des douleurs, vous avez versé tant de larmes sur votre fils, mort pour mon salut ! mais de quoi serviront vos larmes si je me damne ? Par les mérites de vos douleurs, obtenez-moi donc une vraie douleur de mes péchés, et un vrai changement de vie, avec une tendre et perpétuelle compassion à l'égard des souffrances de Jésus et de vos douleurs : et si Jésus et vous, qui êtes l'innocence même, avez tant souffert pour moi, obtenez-moi, ô Marie, la grâce de souffrir pour votre amour, moi qui suis digne de l'enfer. O ma bien-aimée maîtresse, vous dirai-je avec saint Bonaventure, si je vous ai offensée, blessez mon cœur d'un trait d'amour en guise de satisfaction pour mes offenses ; si je vous ai servie, blessez mon cœur d'un semblable trait en récompense de ma fidélité : ce serait honteux pour moi de voir mon Seigneur Jésus blessé, vous-même blessée avec lui, et moi rester insensible. Enfin, ô ma mère, pour le chagrin que vous avez éprouvé, en voyant votre fils, livré sous vos yeux à tant de souffrances, baisser la tête et expirer sur la croix, je vous supplie de m'obtenir une bonne mort. O avocate des pécheurs, ne manquez point alors d'assister mon âme combattue et affligée, en ce grand passage de l'éternité qu'elle sera sur le point de franchir. Et comme il est possible que je perde alors la parole et que je ne puisse point invoquer votre nom ni celui de Jésus, qui sont l'un et l'autre mon espérance, j'appelle dès à présent votre fils, ainsi que vous, à mon secours pour ce dernier moment, et je dis : Jésus et Marie, je vous recommande mon âme.