DISCOURS VI : DE LA PURIFICATION DE MARIE
Du grand sacrifice que Marie fit à Dieu en ce jour, en lui offrant la vie de son fils.
Il y avait deux préceptes dans l'ancienne loi touchant les premiers-nés qui venaient au monde. Le premier obligeait la mère môme à vivre retirée dans sa maison, comme impure, pendant quarante jours. Le second obligeait les parents du premier-né à le porter dans le temple pour l'y offrir à Dieu. La Très-Sainte Vierge veut obéir en ce jour à l'un et à l'autre de ces deux préceptes. Quoique Marie ne fût point tenue à la loi de la purification, ayant toujours été vierge et toujours pure, néanmoins elle veut, par amour pour l'humilité et pour l'obéissance aller, se purifier comme les autres mères. Elle obéit encore au second précepte, en voulant offrir et présenter son fils au Père éternel : « Et postquam impleti sunt dies purgationis Mariae, secundum legem Moysi, tulerunt Jesum in Jérusalem, ut sisterent eum Domino. » (Luc. II. 22.) Mais la Vierge offrit son fils d'une manière bien différente des autres femmes. Les autres offraient leurs enfants, mais elles savaient que cette obligation était une simple cérémonie de la loi, de sorte qu'en les rachetant elles les remettaient en leur possession, sans crainte de les dévouer encore à la mort. Marie offrit réellement son fils à la mort, certaine que le sacrifice de la vie de Jésus, qu'elle fit alors, devait se consommer un jour sur l'autel de la croix. Ainsi, le sacrifice que fit Marie de la vie de son fils fut vraiment le sacrifice d'elle même, à cause de l'amour qu'elle portait à ce divin enfant. Laissant donc à part toutes les autres considérations que nous pourrions faire sur les nombreux mystères de cette solennité , considérons seulement combien fut grand le sacrifice que Marie fit d'elle-même à Dieu, en lui offrant en ce jour la vie de son fils. Ce sera l'unique sujet de ce discours.
Le Père éternel avait résolu de sauver l'homme que le péché avait perdu, et de le délivrer de la mort éternelle. Mais, voulant que sa justice divine ne perdît aucun de ses droits, et qu'elle fût entièrement satisfaite, il exigea par là même que son propre fils, dont il n'épargna pas k vie, dès qu'il se fut fait homme pour racheter les hommes, subît en toute rigueur la peine que ces hommes avaient méritée: « Qui proprio filio suo non pepercit, dit l'Apôtre, sed pro nobis omnibus tradidit illum. » (Rom. vin, 32.) Il l'envoie donc sur la terre pour y prendre la nature humaine; il lui choisit une mère, et cette mère, il veut que ce soit la Vierge Marie. Mais comme il ne voulut point que son Verbe devînt le fils de Marie, avant que celle-ci n'y eût donné son consentement exprès, ainsi il ne voulut point que Jésus sacrifiât sa vie pour le salut des hommes avant que le consentement de Marie n'y concourût de nouveau, afin que le cœur de la mère fût sacrifié en même temps que la vie du fils. S. Thomas enseigne que la qualité de mère donne un droit spécial sur les enfants : d'où il suit que, Jésus étant en soi innocent, et ne méritant aucun supplice pour ses propres fautes, il parut convenable qu'il ne fût point destiné à mourir sur la croix comme victime des péchés du monde, sans le consentement par lequel Marie l'offrit spontanément à la mort.
Mais quoique Marie eût consenti à la mort de son fils dès l'instant où elle consentit à devenir sa mère, le Seigneur voulut néanmoins qu'en ce jour elle fit dans le temple un sacrifice solennel d'elle-même, en lui offrant solennellement son fils, et en sacrifiant sa vie précieuse à la divine justice. C'est pour cela que S. Épiphane l'appelle prêtre : « Virginem appello velut sacerdotem. » (Or. de Laud. Dei p.) Or, commençons ici à considérer combien de douleurs lui coûta ce sacrifice, et quelles vertus héroïques elle dut exercer en se voyant obligée de souscrire elle-même la sentence qui condamnait son cher Jésus à la mort. Voilà que Marie prend le .chemin de Jérusalem pour offrir son fils ; elle hâle ses pas Vers le lieu du sacrifice, et elle porte elle-même dansées bras le douloureux fardeau de sa victime. Elle entre dans le temple, elle s'approche de l'autel, et là, toute pleine de modestie, d'humilité et de dévotion, elle présente son fils au Père éternel. Voilà qu'en même temps le saint vieillard Simeon, à qui Dieu avait promis qu'il ne mourrait pas avant d'avoir vu le Messie attendu, prend le divin enfant des bras de la sainte Vierge, et, éclairé par le Saint-Esprit, annonce à Marie tout ce que devait lui couler le sacrifice qu'elle faisait de son fils, avec lequel son âme bénie devait aussi être immolée. Ici, S. Thomas de Villeneuve {Ser. de Purifie. Virg.) contemple le saint vieillard qui, devant proférer la funeste prédiction à cette pauvre mère, se trouble d'abord, et garde le silence. Ensuite, le saint considère Marie qui lui demande : « Unde tanta turbatio? » ? Simeon, pourquoi vous troublez-vous ainsi au milieu de ces grandes consolations? Et le vieillard lui répond : « O Virgo regia, nollem tibi talia nuntiare, sed audi. » Ô noble et sainte Vierge, dit-il, je ne voudrais point être le porteur d'une nouvelle si affligeante ; mais puisque le Seigneur le veut, pour augmenter votre mérite, écoulez ce que je vais vous dire : Cet enfant qui vous cause maintenant une joie si légitime, ô Dieu ! il doit un jour vous occasionner des douleurs plus déchirantes qu'aucune créature n'en a jamais éprouvées dans le monde, et ce sera lorsque vous le verrez persécuté par toute sorte de personnes, et placé sur la terre comme le but des railleries el des outrages des hommes, qui le poursuivront jusqu'à lui infliger sous vos yeux le supplice de la mort : « Nimium nunc pio islo infante laetaris ; sed ecce iste positus est in signum cui contradicetur. » Sachez qu'après sa mort il y aura plusieurs martyrs qui, pour l'amour de votre fils, seront tourmentés et mis aussi à mort; mais ils n'endureront le martyre que dans le corps, au lieu que vous, ô divine Mère ! vous l'endurerez dans le cœur : « quot millia hominum pro isto puero laniabunlur, et jugulabuntur ! et si omnes patientur in corpore, Virgo, in corde palieris.» (Loc.cit.)
Oui, dans le cœur, puisque la seule compassion aux peines de ce fils si cher devait eue le glaive de douleur dont serait percé le cœur de cette mère, comme le prédit S- Simon : « Et tuam ipsius animam doloris gladius pertransibit. » (Luc ?. 55.) La sainte Vierge, comme dit S. Jérôme, avait déjà été instruite, par la lumière des saintes Écritures des souffrances que devait endurer le Rédempteur durant sa vie. Et bien plus encore au moment de sa mort; elle avait appris des prophètes qu'il devait être trahi par un de ses amis : « Qui edebat panes meos, magnificavit super me supplanlalionem, » comme David l'avait annoncé; (Ps. xl.) Abandonné de ses disciples : « percutiam pastorem, et dispergentur oves. » (Zach. xm.) Elle connaissait les mépris, les crachats, les soufflets, les dérisions qu'il devait souffrir de la part du peuple : « Corpus meum dedi percutientibus, et gênas meas vellentibus, faciem meam non averti ab increpantibus et conspuentibus in me. » (Isa. l, 1.) Elle savait qu'il devait devenir l'opprobre des hommes, et l'abjection de la plus vile populace, jusqu'à être rassasié d'injures et de grossièretés dégoûtantes : « Ego autem sum vermis, et non homo, opprobrium hominum, et abjeclio plebis. » (Psalm.xxi.) « Saturabitur opprobriis. » (Thren.ni.) Elle savait qu'à la fin de sa vie sa Très-Sainte chair devait être déchirée et mise en lambeaux par les coups de fouets : « Ipse autem vulneratus est propter iniquitates nostras, allrilusesl propter scelera nostra; (Is. xxxm.) » Tellement que son corps devait perdre sa forme, et devenir comme celui d'un lépreux, tout couvert de plaies, jusqu'à laisser paraître ses os à découvert : « Non est species ei, neque decor, et nos putavimus eum quasi leprosum. » (Is. xvi.) « Dinumeraverunt ossa mea. » (Ps. xxi.) Elle savait qu'il devait être percé de clous : « Foderunt manus meas et pedes meos ; » (Ibid.) placé entre des malfaiteurs : « El cum sceleratis reputatus est; » (Is. lui.) et qu'enfin, suspendu à la croix, il devait être exécuté pour le salut des hommes : « Et aspicient ad me quem confixerunt. » (Zach. xii.) Marie, dis-je, savait toutes les peines que devait souffrir le Fils de Dieu ; mais lorsque Simeon lui dit ces paroles : « Et tuam ipsius animam doloris gladius pertransibit, » toutes les circonstances particulières des douleurs extérieures qui devaient tourmenter son Jésus dans sa passion lui furent dévoilées, comme le Seigneur le révéla à sainte Thérèse. Marie consentit à tout, et, avec une constance qui ravit les anges d'admiration, elle prononça la sentence : Que mon fils meure, qu'il meure de cette mort douloureuse et ignominieuse; Père éternel, puisque vous le voulez, « non mea voluntas, sed tua fiat ; » j'unis ma volonté à votre volonté sainte, et je vous sacrifie mon fils : je consens qu'il perde la vie pour votre gloire et pour le salut du monde. Je vous sacrifie encore mon cœur ; qu'il soit percé de douleurs autant qu'il vous plaira ; il me suffit, ô mon Dieu ! que ce soit pour voire gloire et pour l'accomplissement de votre bon plaisir ; « non mea voluntas, sed tua fiat ! » ? charité sans mesure ! ô constance sans exemple ! ô victoire qui mérite l'admiration éternelle du ciel et de la terre !
Voilà pourquoi Marie se lut dans la passion de Jésus, lorsqu'on l'accusait injustement; voilà pourquoi elle ne dit rien à Pilate qui penchait à le délivrer parce qu'il reconnaissait son innocence ; mais elle se contenta de paraître en public pour assister au grand sacrifice qui devait s'accomplir sur le Calvaire : elle l'accompagna au lieu du supplice, elle l'assista dès le moment où il fut placé sur le gibet : « Stabat juxla crucem Jesu mater ejus, «jusqu'à ce qu'elle le vît expirer, et que le sacrifice fût consommé ; tout cela, pour accomplir l'offrande qu'elle avait faite à Dieu dans le temple.
Pour comprendre la violence que dut se faire Marie durant ce sacrifice, il faudrait comprendre l'amour que celte mère portait à Jésus. Généralement parlant, l'amour des mères est si tendre pour leurs enfans, que quand ils sont en péril de mort, et qu'on craint de les perdre, elles oublient tous leurs défauts, leur difformité, et même les injures qu'elles en avaient reçues, et éprouvent des douleurs inexprimables. Néanmoins l'amour de ces mètes est partagé entre plusieurs en.fans, ou se répand sur plusieurs autres créatures. Marie n'a qu'un fils, et ce fils est le plus beau de tous les enfants d'Adam : il est très-aimable, parce qu'il a toutes les qualités qui font aimer; il est obéissant, vertueux, innocent et saint; en un mot, il est Dieu. D'ailleurs l'amour de celle mère n'est point réparti sur d'autres objets ; elle a placé tout son amour en ce fils, et elle ne crainl point de l'aimer à l'excès, puisque ce fils est Dieu, et qu'il mérite un amour infini. Et ce fils est la victime qu'elle doit dévouer volontairement à la mort !
Que chacun examine donc combien il dut en coûter à Marie et quelle force d'âme elle dut mettre en œuvre dans l'acte par lequel elle dévoua au sacrifice de la croix la vie d'un fils si aimable. Voilà comment la plus fortunée des mères, parce qu'elle était mère d'un Dieu, fut en même temps la mère la plus digne de compassion, parce qu'elle fut la plus accablée de douleurs, étant mère d'un fils qu'elle voyait destiné au gibet, dès le jour où il lui fut donné pour enfant. Quelle mère accepterait un fils, sachant qu'elle devrait le perdre ensuite misérablement par une mort infâme, et qu'elle se trouverait présente à sa mort ? Marie accepte volontiers ce fils avec des conditions si dures, et non-seulement elle l'accepte, mais elle l'offre elle-même en ce jour à la mort, de ses propres mains, l'immolant à Ja divine justice. S. Bonaventure dit que la bonne Vierge aurait accepté bien plus volontiers pour elle-même les peines et la mort de son fils ; mais que, pour obéir à Dieu, elle fit l'offrande immense de la vie divine de son bien-aimé Jésus, surmontant, quoiqu'avec une douleur extrême, toute la tendresse de l'amour qu'elle lui portait : « Si fieri potuisset, omnia tormenta, quae filius pertulit, sustinuisset ; et nihilominus placuit ei, quod unigenitus ejus pro salute generis Immani offerretur » (In p. 1. Dist. 48. qusest 2.) d'où il suit que, dans celte offrande, Marie eut plus de violences à se faire, et qu'elle fut plus généreuse, que si elle se fût dé* vouée elle-même à souffrir tout ce qui était préparé à son fils. Sa générosité surpassa alors celle des martyrs, parce que les martyrs offrirent leur vie, au lieu que la sainte Vierge offrit la vie du fils qu'elle aimait, et qu'elle estimait immensément plus que la sienne propre.
Mais la peine que lui fit éprouver celte douloureuse offrande ne se borna point là; au contraire^ elle ne fit que commencer, puisque dès-lors, durant toute la vie de Jésus, Marie eut continuellement devant ses yeux la mort el toutes les douleurs qu'il devait endurer dans ce dernier moment. Ainsi, plus elle découvrait en lui de beautés, plus elle trouvait son fils gracieux et aimable, et plus l'angoisse de son cœur allait croissant. Ah! mère de douleurs, si vous eussiez été moins éprise de votre fils, ou si votre fils eût été moins aimable, ou qu'il vous eût moins aimée, sans doule votre peine,eût été moins grande en l'offrant à la mort. Mais il n'y a pas eu, il n'y aura jamais de mère plus aimante de son fils, que vous, parce que jamais il n'y a eu et qu'il n'y aura jamais de fils plus aimable ni plus amant de sa mère que votre Jésus. Oh Dieu! si nous avions vu la beauté, la majesté du visage de ce divin enfant, aurions-nous eu le courage de sacrifier sa vie pour noire salut? Et vous, ô Marie! qui êtes sa mère, et une mère si remplie d'amour pour lui, vous avez pu offrir votre fils innocent pour le salut de tous les hommes, et l'offrir à la mort la plus cruelle et la plus douloureuse qu'aucun coupable ait jamais endurée sur la terre !
Hélas! quelle scène funeste l'amour devait mettre continuellement sous les yeux de Marie depuis ce jour, en lui représentant tous les outrages et les mépris qui devaient accab'er ce pauvre fils ! voilà que l'amour le lui montre tantôt agonisant de tristesse dans le jardin, tantôt flagellé, déchiré et couronné d'épines dans le prétoire, et enfin suspendu à un bois infâme sur le Calvaire. ? mère, lui disait l'amour, voilà le fils aimable et innocent que tu as offert à tant de souffrances et à une si horrible mort! et de quoi te servira de l'avoir soustrait aux mains d'Hérode, pour le réserver ensuite à une fin si digne de compassion ?
Ainsi Marie n'offrit pas seulement dans le temple son fils à la mort, mais elle l'offrit encore à tous les moments de sa vie ; car elle révéla à sainte Brigitte que les douleurs dont lui avait parlé Simeon furent continuellement dans son cœur jusqu'à son Assomption au ciel. « Dolor iste, usque dum assumpta fui corpore et anima in coelum, numquam defecit a corde meo. » C'est pourquoi S. Anselme lui dit : ? Marie, je ne puis croire qu'avec une telle douleur vous eussiez pu vivre un seul moment, si le même Dieu qui donne la vie ne vous eûl fortifiée par sa verlu divine : « Pia Domina, non crediderim le ullo puncto potuisse stimulos tanti cruciatus, quin vilam emitte res, sustinere, nisi ipse Spirilus vitae teconforlasset. » Mais S. Bernard nous atteste, en parlant précisément du grand chagrin que Marie éprouva en ce jour, que dès-lors, « moriebatur vivens, dolorem ferens morte crudeliorem. » Elle vivait en mourant à tout instant, parce qu'à tout instant elle était assaillie par la douleur de la mort de son bien-aimé Jésus, qui était plus cruel que la mort même.
Marie est donc justement appelée par S. Augustin la réparatrice du genre humain, à cause du grand mérite qu'elle acquit en ce sacrifice qu'elle offrait à Dieu pour le salut du monde : « Reparatrix generis humani » (DeFid. ad Pair.) ; par S. Épiphane, la rédemptrice des esclaves : « Redemptrix captivorum » (De Laud. Virg.); par S. Aldefonse, la réparatrice du monde perdu : « Reparatrix » perditi orbis * (Serm. 1. de Ass.) ; par S. Germain, le remède de nos misères : « Restauratio calamitatum nostrarum » (In Ex. Virg.) ; par S. Ambroise, la mère de tous les fidèles : « Mater omnium credentium » (??. S. Bon. Spec. c. 40.) ; par S. Augustin, la mère des vivans : « Mater viventium » (Serm. 2. de Ass.) ; et par Si André de Crèle, la mère de la vie : « Mater vitae » (Hom. 2. de Ass.) ; puisque S. Arnould de Chartres dit : « Omnino tunc erat una Christi et Mariae voluntas, unumque holocaustum ambo pariter offerebant; unde communem in mundi salute cum illo effectum ostendit. » (Tr.de Laud. Virg.) A la mort de Jésus· Christ, Marie unit sa volonté à celle de son fils, tellement que toutes deux offrirent un même sacrifice ; et c'est pour cela, dit le saint abbé, que la mère opérait comme le fils la rédemption des hommes : Jésus, en obtenant le salut aux hommes, par la satisfaction qu'il offrait pour leurs péchés; et Marie, en obtenant que cette satisfaction nous fût appliquée. C'est pour cela que le bienheureux Denis-le-Chartreux assure également que la divine Mère peut être appelée rédemptrice du monde, parce qu'en sacrifiant volontairement son fils à la divine justice, elle compatit à ses souffrances d'une manière si vive, qu'elle mérita que les mérites du Rédempteur fussent communiqués aux hommes : « Dici potest Virgo mundi salvatrix propter meritum suae cum passionis, quas, patienti filio acerbissi me condolendo, excellenter promeruit, ut per preces ejus meritum passionis Christi hominibus communicetur. » (Lib. 2. de Laud. Virg. art. 23.)
Marie étant donc devenue la mère de tous les hommes rachetés, par le mérite de ses douleurs et de l'offrande qu'elle fit de son fils, il est juste de croire que le lait de la divine grâce, qui est le fruit des mérites de Jésus-Christ, est le moyen pour arriver à la vie éternelle, n'est donné aux fidèles que par les mains de Marie. C'est à quoi S. Bernard fait allusion quand il dit que Dieu a mis dans les mains de Marie tout le prix de notre rédemption : « Redempturus humanum genus, universum pretium contuli tin Maria. » (Serm.de Aquaed.) Le saint nous fait comprendre par ces paroles que les mérites du Rédempteur s'appliquent aux âmes par l'intercession de la bienheureuse Vierge, puisque les grâces, qui sont précisément les mérites de Jésus-Christ, nous sont distribuées par ses mains.
Si Dieu regarda avec tant de faveur le sacrifice qu'Abraham lui fit de son fils, qu'il lui promit, en récompense, de multiplier sa postérité comme les étoiles du ciel : « Quia fecisti rem hanc, et non pepercisti filio tuo unigenito propter me, benedicam tibi, et multiplicabo semen tuum sicut stellas cœli. » (Gen. xxu.) Nous devons assurément croire que le sacrifice de Jésus, fait au Seigneur par son auguste mère, lui a été bien plus agréable , et que pour cela Dieu lui a accordé de multiplier, par ses prières, le nombre des élus, c'est-à-dire, l'heureuse postérité de ses dévots serviteurs, qu'elle regarde et qu'elle protège comme ses enfants.
S. Simeon reçut de Dieu la promesse de ne pas mourir avant qu'il ne vît la naissance du Messie : « Responsum » acceperat a Spiritu sancto non visurum sel mortem «nisi prius videret Christum Domini. (Luc. ii. 26.) Mais cette grâce, il ne la reçut que par le canal de Marie, puisqu'il ne trouva le Sauveur que dans ses bris. Ainsi, celui qui veut trouver Jésus ne le trouvera que par Marie. Allons donc à cette divine mère, si nous voulois trouver Jésus, et allons-y avec une grande confiance. Marie dit à sa servante, Prudenlienne Zagnoni (Ap. Marc.) que tous les ans, en ce jour de la purification, une granc e miséricorde serait accordée à un pécheur. Qui sait si quelqu'un d'entre nous ne sera pas aujourd'hui cet heureux pécheur? Si nos péchés sont grands, la puissance de Mari ; est plus grande encore. Le fils ne sait rien refuser à celte mère : « Exaudiet utique matrem filius, » dit S. Bernard, (de Aquae ductu.) Si Jésus est courroucé contre nois, Marie l'apaise à l'instant. Plularque raconte qu'Anlips 1er écrivit à Alexandre-le-Grand une longue lettre pleine d'accusations contre Olympias, mère de ce prince; Alexandre, après avoir lu celle lettre, lui répondit : Antipater ignore-t-il qu'une petite larme de ma mère suffît pour effacer une multitude de lettres écrites contre elle? « Ignorare Antipatrum sexcenlas epistolae una deleri matris lacryinula ? » (Plut, in Alex.) Figurons-nous que Jésus répond aussi aux accusations que le démon nous intente près de lui, quand Marie le prie en notre faveur : Lucifer ne sait-il pis qu'une prière de ma mère faite pour un pécheur suffit pou ? me faire oublier les accusations de toutes les offenses qu'il a commises contre moi? En voici une preuve dans l'exemple suivant.
EXEMPLE
Ce fait n'est consigné dans aucun livre, mais un prêtre de noire congrégation, à qui il est arrivé, me l'a rapporté. Pendant que ce prêtre confessait dans une église située dans un pays que je ne nommerai pas pour de bonnes raisons, quoique le pénitent ait donné au confesseur la permission de publier le fait, un jeune homme qui paraissait indécis à se confesser, vint se placer debout près de lui. Après l'avoir plusieurs fois considéré, le confesseur lui demanda enfin s'il voulait se confesser; le jeune homme répondit affirmativement ; mais comme la confession devait être bien longue, le prêtre le conduisit dans une chambre solitaire. Là, le pénitent commença par dire qu'il était étranger et noble, mais qu'il ne savait pas comment Dieu pourrait lui pardonner après avoir vécu comme il avait fait. Outre les innombrables péchés d'impureté, les homicides et les autres crimes, il dit qu'ayant désespéré tout-à-fait de son salut, il avait commis de grands péchés, moins pour se satisfaire, que par le mépris de Dieu et par la haine qu'il lui portait. Il dit, entr'autres choses, qu'il tenait sur lui un crucifix, et qu'il l'avait frappé par mépris. Il raconta ensuite que le matin du même jour il était allé faire une communion sacrilège, et pourquoi? pour fouler aux pieds l'hostie consacrée; qu'en effet, ayant pris l'hostie, il allait accomplir son infâme projet, mais qu'il ne l'avait pu faire à cause des personnes qui avaient les yeux sur lui. Il remit alors au confesseur les espèces consacrées qu'il avait mises dans un morceau de papier. Il raconta ensuite qu'en passant devant celte église, il avait été porté à y entrer par une impulsion intérieure à laquelle il n'avait pu résister; qu'y étant entré, il avait éprouvé un grand remords de conscience, joint à une certaine volonté confuse et irrésolue de se confesser ; qu'il s'était en conséquence placé devant le confessionnal; mais qu'alors sa confusion et sa défiance furent si grandes qu'il voulait se retirer, quoiqu'il semblât que quelqu'un le retenait de force. Mon père, lui dit-il enfin, vous m'avez appelé; maintenant je me trouve ici, et je me confesse, je ne sais trop comment. Alors le confesseur lui demanda s'il avait pratiqué quelque dévotion durant ce temps envers Marie, vu que des conversions semblables sont des coups qui ne viennent que des mains puissantes de cette Vierge. Rien, mon père, répondit le jeune homme ; et quelles dévotions aurais-je pu faire? Je me croyais damné. Mais tâchez de mieux vous le rappeler, lui dit le père. Mon père, rien, et voilà tout. Mais, portant la main sur sa poitrine, comme pour la découvrir il s'aperçut qu'il y portail un scapulaire de Notre-Dame-des-Douleurs. Ah! mon fils, dit alors le confesseur, vous ne croyez point que c'est, Notre-Dame qui.vous a obtenu celte grâce? Sachez, ajouta-t-il, que celte église est dédiée à cette Vierge. A ces mois, le jeune homme s'attendrit, et il commença à éprouver des sentiments de douleur et à verser des larmes; comme il continuait à découvrir ses péchés, la componction qu'il en eut augmenta tellement, et ses larmes devinrent si abondantes, qu'il parut s'évanouir aux pieds du confesseur; celui-ci, l'ayant fait revenir au moyen de liqueurs spiritueuses, acheva d'entendre sa confession , lui donna l'absolution avec une grande consolation, elle renvoya dans sa patrie contrit et résolu à changer de vie, après avoir obtenu de lui la permission de publier et de prêcher partout la grande miséricorde dont Marie avait usé à son égard.
PRIÈRE
Ô sainte Mère de Dieu, et ma mère, Marie, vous vous êtes donc intéressée bien vivement à mon salut, puisque vous avez été jusqu'à dévouera la mort le plus cher objet de votre cœur, votre bien aimé Jésus ! si donc vous désirez tant me voir sauvé, il est juste qu'après Dieu je dépose en vous toute ma confiance. ? Vierge bénie, oui je me confie entièrement en vous. Ah ! par le mérite de ce grand sacrifice que vous avez offert aujourd'hui à Dieu, en lui immolant la vie de votre fils, priez-le qu'il ait pitié de mon âme, pour laquelle cet agneau immaculé ne refusa point de mourir sur la croix.
Ô ma reine, je voudrais en ce jour offrir aussi mon pauvre cœur à Dieu pour imiter votre exemple; mais je crains qu'il ne le refuse, en le voyant si ingrat et si rempli de souillures. Cependant, si vous l'offrez, il ne le refusera pas; il agrée et il reçoit toutes les offrandes qui lui sont présentées par vos mains très-pures. C'est donc à vous, Ô Marie, que je me présente aujourd'hui, et c'est à vous que je me donne, tout misérable que je suis. Présentez-moi au Père éternel avec Jésus, comme un bien qui vous appartient, et priez-le qu'il me reçoive et qu'il prenne possession de moi, par les mérites de Jésus-Christ son fils, et pour l'amour de vous. Ah! ma très-douce mère, pour l'amour de ce fils immolé, secourez-moi toujours, et ne m'abandonnez point : ne permettez pas que je perde jamais par mes péchés cet aimable Rédempteur, que vous offrez (aujourd'hui au supplice do la croiK avec une douleur si vive. Dites-lui que je suis voire serviteur; dites41ui que j'ai mis en vous toute mon espérance; dites lui, enfin, que vous voulez me sauver, et il ne manquera certainement pas de vous exaucer. Amen
DISCOURS VII : SUR L'ASSOMPTION DE MARIE
L'Eglise nous propose en ce jour de célébrer en l'honneur de Marie la mémoire solennelle de deux choses, savoir, son heureux départ de cette terre, et sa glorieuse assomption dans le ciel. Dans ce discours, nous parlerons de son départ ; dans le suivant, nous traiterons dé l'assomption.
Combien la mort de Marie fut précieuse, d'abord par les avantages qui l'accompagnèrent, et ensuite par la manière dont elle arriva.
La mort étant la peine du péché, il semble que la mère de Dieu, qui était toute sainte et exempte de souillures, ne dut point y être assujettie, et qu'elle ne dut pas éprouver le même sort que les enfants d'Adam, infectés du venin de l'iniquité. Mais Dieu voulant rendre Marie semblable en tout à Jésus, il convenait qu'après la mort du fils, la mère mourût aussi; en outre, le Seigneur, pour donner aux justes un exemple de la mort précieuse qu'il leur prépare, voulut que la sainte Vierge mourût, mais d'une mort pleine de douceur et de félicité. Commençons donc à considérer combien fut précieuse la mort de Marie, par les avantages qui accompagnèrent celte mort, et 2° par la manière dont elle eut lieu.
premier point. Il y a trois circonstances qui rendent ordinairement la mort malheureuse et amère : l'attachement à la terre, le remords des péchés commis, l'incertitude du salut. Mais la mort de Marie fut tout-à-fait exempte de ces amertumes, et elle fut au contraire accompagnée de trois avantages merveilleux qui la rendirent très-précieuse et très-agréable. Elle mourut, comme elle avait vécu, toute détachée des biens de la terre; elle mourut avec une grande paix de conscience ; elle mourut avec la certitude d'obtenir la gloire éternelle.
Et d'abord, il n'y a point de doute que l'attachement aux biens de la terre ne rende amère et misérable la mort des mondains, comme dit le Saint-Esprit : « ? mors, quam amara est memoria tua homini pacem habenti in substantiis suis ! » (Eccl. xli, 1.) Mais parce que les saints meurent détachés des choses de ce monde, leur mort, au lieu d'être amère, est douce, aimable et précieuse, c'est-à-dire, comme l'explique S. Bernard, digne d'être achetée à tout prix. « Beati mortui, qui in Domino moriuntur. » (Apoc. xiv, 25.) Quels sont donc ceux qui meurent étant déjà morts? ce sont sans doute ces âmes fortunées qui passent à l'éternité détachées de ce monde, et comme mortes à toutes les affections terrestres ; ayant trouvé en Dieu seul tout leur bien, comme S. François d'Assise l'avait trouvé, lorsqu'il disait : « Deus meus et omnia! » Mais quelle âme fut jamais plus détachée de ce monde, et plus unie à Dieu, que la belle ame de Marie? elle était détachée de ses parents, puisque dès l'âge de trois ans, époque où les enfants tiennent le plus aux auteurs de leurs jours et ont le plus grand besoin de leurs secours, Marie les quitta avec tant de courage, et alla se renfermer dans le temple, pour ne penser qu'à Dieu. Elle était détachée de tous les biens, puisqu'elle se contentait de vivre dans la pauvreté, et de sustenter sa vie par le travail de ses mains. Elle était détachée des honneurs, puisqu'elle aimait la vie humble et abjecte, quoiqu'elle méritât les honneurs d'une reine, attendu qu'elle descendait des rois d'Israël. La Vierge elle-même révéla à sainte Élisabeth, bénédictine, que quand ses parents la laissèrent dans le temple, elle résolut dans son cœur de n'avoir point d'autre père, et de n'aimer point d'autre bien que Dieu.
S. Jean vit Marie sous la figure de celle femme revêtue du soleil, et qui avait la lune sous ses pieds : « Signum magnum apparuit in coelo : mulier amicta sole, et luna sub pedibus ejus. » (Apoc. xii, 1.) Les interprètes disent que la lune signifie les biens de cette terre, qui sonl caducs et sujets à décliner comme cet astre. Tous ces biens, Marie ne les eut jamais dans son cœur, mais elle les méprisa toujours, et les tint sous ses pieds, vivant en ce monde comme une tourterelle solitaire dans un désert, sans mettre son affection en aucune chose créée. C'est pourquoi il a été dit de cette Vierge : « Vox turturis audita est in terra nostra. » (Cant. ?. 12.) Et ailleurs : « Quae est ista quae ascendit per deserit tum, etc.? » (Cant. III. 6.) « Talis ascendisti per desertum, id est habens animam solitariam, » dit Rupert. Marie ayant donc toujours vécu détachée des choses terrestres, et unie à Dieu seul, la mort n'eut pour elle aucune amertume; mais elle lui fut extrêmement douce et agréable, parce qu'elle l'unissait plus étroitement à Dieu dans le paradis par des liens éternels.
Secondement, ce qui rend précieuse la mort des justes, c'est la paix de la conscience. Les péchés commis durant la vie sont les vers qui tourmentent le plus , et rongent le cœur des pauvres pécheurs moribonds. Sur lé point de paraître au divin tribunal, ils se voient environnés en ce moment de leurs péchés, qui les épouvantent, et leur crient continuellement,.comme dit S. Bernard : «Operatua sumus, non le deseremus. » Marie ne put assurément, à l'heure de sa mort, être affligée par aucun remords de conscience, puisque elle fut toujours sainte, toujours pure, et toujours exempte de toute ombre de faute actuelle et originelle : en sorte que l'Écriture dit à son sujet : « Tota pulchra es, amica mea, et macula non est in le. » (Gant, iv.) Dès qu'elle jouit de la raison, c'est-à-dire, dès l'instant de sa conception immaculée dans le sein de sainte Anne, elle commença à aimer Dieu de toutes ses forces ; elle continua ce saint exercice toute sa vie, s'avançant toujours de plus en plus dans l'amour de Dieu et dans la perfection. Toutes ses pensées, tous ses désirs, toutes ses affections furent pour Dieu seul. Elle ne dit aucune parole, elle ne fil aucun mouvement, elle ne jeta pas un seul coup d'œil, elle ne respira pas une seule fois, que ce ne fût pour Dieu et pour sa gloire, sans jamais s'écarter d'un pas, sans jamais se séparer un instant de l'amour divin. Ah! sans doute qu'à l'heure de sa bienheureuse mort, toutes les excellentes vertus qu'elle avait pratiquées durant sa vie vinrent environner son lit. Celte foi si constante, cette confiance si amoureuse en Dieu , celte patience courageuse au milieu de tant de peines, celte humilité au milieu de tant de privilèges, celle modestie , cette douceur, celte compassion pour les âmes , ce zèle ardent pour la gloire divine, et surtout celte parfaite charité envers Dieu, par laquelle elle se conforma à sa sainte volonté, toutes les vertus enfin, vinrent former son cortège et la consoler en lui disant: « Opera tua sumus, non le deseremus. » ? Marie, notre mère, nous sommes toutes les enfants de votre cœur; maintenant que vous quittez celle misérable vie, nous ne voulons point vous abandonner ;. nous irons aussi vous formev un éternel cortège, et vous honorer dans le paradis, où vous devez être assise à cause de nous, et établie reine de tous les anges et de tous les hommes.
En troisième lieu, l'assurance du salut éternel adoucit la mort. La mort est appelée passage, parce qu'elle nous fait passer d'une vie courte à une vie éternelle. Ainsi, tandis que la frayeur de ceux qui meurent dans l'incertitude de leur salut est extrême, parce qu'ils approchent de l'heure fatale avec la juste crainte de passer à une mort éternelle, au contraire, on ne peut concevoir la joie que les saints éprouvent à la fin de leur vie, parce qu'ils espèrent avec quelque assurance aller posséder Dieu dans le ciel. Une religieuse de l'ordre de sainte Thérèse fut si contente lorsque le médecin lui annonça la nouvelle de sa mort prochaine, qu'elle lui répondit : El comment, monsieur le docteur, me donnez-vous une si agréable nouvelle sans me demander des étrennes? S. Laurent Justinien étant près de sa mort, et entendant ses amis pleurer autour de lui, leur dit : « Abile cum lacrymis vestris; non est tempus lacrymarum. » Allez pleurer ailleurs: si vous voulez demeurer avec moi, il faut vous réjouir comme je me réjouis , en voyant la porte du ciel s'ouvrir pour que j'aille me réunir à mon Dieu. Un S. Pierre d'Alcanlara, un S Louis de Gonzague, el un grand nombre d'autres saints, en recevant la nouvelle de leur mort, firent de même éclater par leurs discours la joie et l'allégresse qu'ils éprouvaient. Cependant ils n'avaient point une cerlilude parfaite d'être dans la grâce de Dieu, et ils n'étaient point sûrs tomme Marie de leur sainteté. Mais quel ravissement ne dut point éprouver la divine mère quand elle apprit qu'elle allait mourir! Elle qui avaii une certitude parfaite de posséder la divine grâce, surtout depuis que l'archange Gabriel l'assura qu'elle était pleine de grâce, et qu'elle possédait déjà Dieu : « Ave, gratia plena, Dominus tecum... invenisti gratiam! (Luc.i.) Elles en sait bien que son cœur brûlait continuellement de l'amour divin, en sorte que, selon Bernardin de Busto, Marie, par un privilège particulier qui n'a été accordé à aucun autre saint, aimait Dieu actuellement à chaque instant de sa vie, et cela avec une telle ardeur], que, d'après le témoignage de S. Bernard, il a fallu un miracle continuel pouf qu'elle pût vivre au milieu de tant de flammes.
C'est de Marie qu'il a été dit au Livre des saints Cantiques : « Quae est ista quae ascendit per desertum, sicut virgula fumi, ex aromatibus myrrhae, et tburis, et universi pulveris pigmentarii? » (Cant. hi. 6.) Sa mortification totale, figurée par la myrrhe, ses prières ferventes figurées par l'encens, et toutes ses saintes vertus jointes à sa parfaite charité, allumaient en elle un si grand incendie, que sa belle âme, toute sacrifiée, et consumée du divin amour, s'élevait continuellement vers Dieu comme une colonne de fumée, qui répandait de toutes parts la plus agréable odeur. « Talis fumi virgula, beata Maria, suavem odorem inspirasti Altissimo » dit Rupert. Et Eustache parle d'une manière encore plus expresse : « Virgula fumi, quia cpncremata intus in holocaustum incendio divini amoris, ex ea flagrabat suavissimus odor. » Telle avait vécu l'amoureuse Yierge, telle elle mourut : comme l'amour divin lui donna la vie, de même l'amour divin lui donna la mort ; car, comme disent communément les docteurs, et les saints pères, l'amour fut la seule maladie qui la fit mourir. S. Ildefonse en particulier dit que Marie devait mourir d'amour, ou qu'elle ne devait point mourir.
Second point.— Mais voyons maintenant comment arriva sa bienheureuse mort. Après l'Ascension de Jésus-Christ, Marie demeura sur la terre pour s'appliquer à la propagation de la foi. C'était donc à elle que recouraient les disciples de Jésus-Christ ; c'était elle qui résolvait leurs doutes, qui les fortifiait dans les persécutions, et les excitait à travailler pour la gloire de Dieu et pour le salut des âmes rachetées. Elle demeurait volontiers sur la (erre, sachant que telle était la volonté de Dieu pour le bien de l'Église ; mais elle ne pouvait s'empêcher de gémir en se voyant éloignée de la présence et de la vue de son fils bien-aimé, qui était monté au ciel. « Ubi est thesaurus vester, dit le Rédempteur, ibi et cor vestrum erit. » (Luc. xii. 34.) Là où l'on a son trésor et l'objet de son contentement, là on lient sans cesse fixés l'amour et le désir de son cœur. Si donc Marie n'aimait d'autre bien que Jésus, Jésus étant au ciel, les désirs de Marie y étaient aussi. Taulère a dit en parlant de Marie : (Serm. de Nal. Y.Mar.) « Mariae cella fuit coelum; » parce qu'elle faisait en effet du ciel sa demeure continuelle: « Schola, aeiernilas; » toujours détachée des biens temporels : « Paedagogus, divina veritas ·, » opérant toujours selon la divine lumière : « Speculum, divinitas ; » parce qu'elle ne regardait autre chose que Dieu, pour se conformer à sa volonlé : « Ornatus ejus, devotio ; » toujours disposée à suivre le bon plaisir de Dieu : « Quies, « unitas cum Deo; » Sa paix etait dans son union avec Dieu: « Cordis illius locus el thesaurus solus Deus erat; » en un mot, Dieu seul était l'asile et le trésor de son cœur, Pendant ce dur éloignement, la très-sainte Vierge allait, comme on raconte, consolant son cœur amoureux par la visite des saints lieux de la Palestine, où son fils avait vécu; elle visitait souvent, tantôt l'étable de Bethléem où il était né; tantôt la boutique de Nazareth où il avait vécu tant d'années pauvre et méprisé ; tantôt le jardin de Gethsémani, où il avait commencé sa passion; tantôt le prétoire de Pilate, où il avait été flagellé. Elle visitait encore le lieu où il fut couronné d'épines ; mais surtout elle visitait souvent le Calvaire, où il expira, et le saint sépulcre où elle l'avait enfin quitté. Ainsi l'amoureuse mère soulageait la tristesse de son dur exil. Mais tout cela ne suffisait point pour contenter son cœur , qui ne pouvait trouver le parfait repos sur cette terre. Elle envoyait donc vers le Seigneur des soupirs continuels, s'écriant avec David, mais avec un amour plus aident : « Quis dabit mihi pennas sicut columbae? Volabo, et requiescam. » (Ps. lvii.7.) Qui me donnera des ailes de colombe pour voler vers mon Dieu, et pour y trouver mon repos? « Quemadmodum desiderat cervus ad fontes aquarum, ita desiderat anima mea ad te, Deus. » (Ps. xu. 2.) Comme le cerf blessé désire trouver une fontaine, ainsi mon âme, blessée par votre amour, ô mon Dieu, vous désire, et soupire après vous. Ah ! les soupirs de cette sainte tourterelle ne pouvaient point ne pas pénétrer le cœur de Dieu, dont elle était tant aimée: «Vox turturis audita estin terra nostra. » (Cant. ii. 12.) C'est pourquoi Dieu, ne voulant plus différer de consoler sa bien-aimée, exauce enfin son désir, et l'appelle dans son royaume.
Cédreno, (Comp. Histor.) Nicéphore, (1. 2. c. 21..) et Métaphïasle (Orat. de dormit. Mar.) disent que, quelques jours avant sa mort, le Seigneur lui envoya l'ange S. Gabriel, le même qui lui avait autrefois annoncé qu'elle était la femme bénie, et choisie pour être la mère du Rédempteur. Madame, et ma Reine , lui dit l'ange, Dieu a enfin exaucé vos sainis désirs, et il m'a envoyé vous dire de vous préparer à quitter la terre, parce qu'il veut vous avoir avec lui dans le ciel. Venez donc prendre possession de votre royaume ; car moi et tous les habitants de la sainte cité nous vous attendons et vous désirons. A cette heureuse nouvelle, que dut faire notre très humble et très-sainte Marie, sinon se cacher dans le centre de sa profonde humilité, et répéter les paroles par lesquelles elle avait répondu à S. Gabriel, lorsqu'il lui annonça sa divine maternité? « Ecce ancilla Domini : » voici, répondit-elle encore, la servante du Seigneur: il m'a choisie et m'a rendue sa mère par un pur effet de sa bonté; il m'appelle maintenant au ciel. Je ne méritais ni l'un ni l'autre de ces deux honneurs; mais, puisqu'il veut faire voir en ma personne sa libéralité infinie, me voici prête à aller où il veut: « Ecce ancilla Domini. » Que la volonté du Seigneur s'accomplisse toujours en moi.
Après avoir reçu cet agréable avertissement, elle en fit part à S. Jean, et nous pouvons penser combien le saint apôtre fut attendri, et avec quelle douleur il apprit cette nouvelle, lui qui depuis tant d'années lui rendait les devoirs d'un fils, et jouissait de la céleste conversation de cette divine mère. Elle visita ensuite pour la dernière fois les saints lieux de Jérusalem, prenant avec tendresse congé d'eux, et surtout du Calvaire, où son fils bien-aimé quitta la vie. Puis elle rentra dans sa pauvre maison pour se disposer à la mort. Durant ce temps, les anges ne cessaient devenir visiter celte reine, se consolant par l'espoir de la voir bientôt couronnée dans le ciel. Plusieurs auteurs (S. And. Ciel. Or. deDorm. Deip. Damasc. Dedorm. Deip. Euihim. 1. 3. Hist. c. 40.) disent qu'avant sa mort les apôtres et un grand nombre de disciples qui étaient disperses dans diverses parties du monde, se trouvèrent miraculeusement rassemblés dans sa chambre, et que, voyant ses chers enfants réunis en sa présence, elle leur dit : Mes bien-aimés, je vous quille pour votre amour, et pour vous aider auprès de mon fils. La sainte foi est déjà répandue dans le monde, et le fruit de la semence divine s'est accru. Mon Seigneur, ayant donc vu ? que ma présence n'était plus nécessaire sur la terre, et compatissant aux peines, que me faisait éprouver mon exil, a exaucé le désir qui me dévorait de quitter cette vie, et d'aller le voir dans le ciel. Persévérez donc à travailler pour sa gloire. Si je vous quille, ce n'est point de cœur : j'emporte avec moi et je garderai toujours l'amour ardent que j'ai pour vous. Je vais en paradis prier pour vous. Qui peut comprendre quelles furent, à cette triste nouvelle, les larmes et les gémissements de ces saints disciples, lorsqu'ils virent qu'avant peu ils allaient être séparés de leur mère ? Est-il donc vrai, ô Marie, répondirent-ils en pleurant, que vous voulez nous quitter? sans doule que cette terre n'est point un lieu digne de vous, et nous sommes indignes nous-mêmes d'être dans la société d'une mère de Dieu ; mais souvenez-vous que vous êtes notre mère ; vous avez été jusqu'à ce jour notre maîtresse dans nos doutes, notre consolatrice dans nos angoisses, notre force dans les persécutions; et vous voulez maintenant nous abandonner, en nous laissant seuls, privés de votre appui, au milieu de tant d'ennemis et de combats? Nous avons déjà perdu sur la terre notre maître et notre père Jésus, qui est monté au ciel ; votre présence, ô notre mère, nous a consolés depuis ce jour. Hélas ! comment pouvez-vous aussi nous laisser orphelins de père et de mère ? Restez avec nous, ô notre reine, ou bien emmenez-nous avec vous. Voilà ce que rapporte S. Jean Damascène. (Orat. de Ass. Virg.) Non, mes enfants, reprit avec douceur l'amoureuse reine, telle n'est point la volonté de Dieu: contentez-vous de me voir suivre et de suivre vous-mêmes ses dispositions. Il vous reste encore une tâche importante à remplir sur la terre pour la gloire de votre Rédempteur, et pour gagner voire couronne éternelle. Je ne vous quitte point pour vous abandonner, mais c'est au contraire pour vous secourir plus puissamment dans le ciel par mon intercession auprès de Dieu. Demeurez contents. Je -vous recommande les âmes que mon fils a rachetées : que ce soit-là mon dernier adieu, et l'unique souvenir que je vous laisse. Si vous m'aimez, faites ce que je vous dis : travaillez pour le salut des âmes et pour la gloire de mon fils ;car nous nous reverrons un jour, et nous nous réunirons dans le paradis, pour ne plus jamais nous séparer.
Marie les pria ensuite d'ensevelir son corps après sa mort; elle les bénit, et ordonna à S. Jean, comme rapporte S. Damascène, de donner ses deux vêtements après sa mort à deux vierges qui l'avaient servie durant quelque temps. (îsicéphoreel Méiaphrase, cités dans l'histoire de Marie, par le P. F. J. et M. 1. v. 13.) Ensuite elle s'arrangea modestement sur son pauvre lit, où elle se mil pour attendre la mort et, avec cette mort qu'elle désirait, la rencontre du divin époux, qui devait dans peu venir la prendre et la conduire au royaume bienheureux. Déjà elle sent dans son cœur une joie qui est l'avant-coureur de la venue de l'époux, et qui remplit de nouveau son âme d'une immense douceur. Les saints apôtres, voyant que Marie va quitter celte terre, renouvellent leurs larmes; ils s'agenouillent tous aux pieds de son lit. L'un baise ses pieds sacrés ; l'autre lui demande sa bénédiction particulière; un autre lui expose quelque besoin particulier; tous pleurent amèrement, et ont le cœur percé de douleur en songeant qu'ils vont se séparer pour la vie de leur maîtresse bien-aimée. La tendre mère compatissait à tous, et les consolait chacun en particulier, promettant sa protection à celui-ci, bénissant affectueusement celui-là, et encourageant les autres à l'œuvre de la conversion du monde. Elle s'adressa particulièrement à S. Pierre, et elle lui recommanda principalement comme au chef de l'Église et au vicaire de son fils, la propagation de la foi, lui promettant à cet effet une protection spéciale du haut du ciel. Mais ce fut surtout à S. Jean qu'elle parla ensuite, lui qui était plus que tous les autres affligé au moment de quitter sa sainte mère. Celle Vierge pleine de reconnaissance, se souvenant de l'affection et du soin extrême avec lesquels le saint disciple l'avait servie tout le temps qu'elle était restée sur la terre après la mort de son fils, lui dit avec tendresse: Mon cher Jean, je vous remercie de tous les soins que vous m'avez donnés. Mon fils, soyez assuré que je ne serai point ingrate. Si je vous quille maintenant, je vais prier pour vous; demeurez en paix durant cette vie, jusqu'au jour où nous nous reverrons dans le ciel, où je vais vos attendre. Ne m'oubliez pas : appelez-moi à votre secours dans tous vos besoins, parce que je ne vous oublierai jamais, ô mon fils bien-aimé. Je vous bénis, mon fils, je vous laisse ma bénédiction ; demeurez en paix. Adieu.
Mais la mort de Marie était déjà proche. L'amour divin avait déjà consumé tous ses esprits vitaux par l'ardeur brûlante de ses bienheureuses flammes, el déjà le phénix céleste perd la vie au milieu d'un si grand embrasement.
Alors les anges arrivaient par troupes nombreuses, et dans l'appareil du grand triomphe au milieu duquel ils devaient l'accompagner en paradis. Marie se consolait à la vue de ces esprits bienheureux, mais elle ne se consolait pas pleinement, parce qu'elle ne voyait point encore paraître son bien-aimé Jésus, qui était tout l'amour de son cœur. Elle répétait donc souvent aux anges qui descendaient des cieux pour la saluer : « Adjuro vos, filiae Jérusalem, si inveneritis dilectum meum, ut annuntietis ei quia amore langueo. » (Cant. v. 9.) Anges saints, beaux citoyens de la céleste Jérusalem, vous venez par troupes me consoler, et vous me consolez en effet par votre aimable présence; je vous remercie; mais tous ensemble vous ne me contentez pas pleinement, parce que je ne vois point encore mon fils auprès de moi. Allez, si vous m'aimez, remontez au ciel, et dites de ma part à mon fils bien-aimé : « Nuntietis ei quia amore langueo. » Dites-lui que je languis, et que je me sens défaillir d'amour pour lui ; dites-lui qu'il vienne, et qu'il vienne promptement, parce que je meurs du désir de le voir.
Mais voilà Jésus qui vient prendre sa mère pour la conduire au royaume bienheureux. Il fut révélé à sainte Élisabeth, que Jésus apparut à Marie avant qu'elle expirât, tenant une croix en main, pour lui faire voir la gloire spéciale qu'il avait tirée de la rédemption, ayant acquis par sa mort celte auguste créature qui devait l'honorer éternellement plus que tous les anges et que tous les hommes. S Jean Damascène rapporte encore que Jésus lui-même donna à Marie la communion en viatique, en lui disant : Prenez, ma mère, prenez de mes mains ce même corps que vous m'avez donné. Marie, ayant reçu encore avec un plus grand amour cette dernière communion, lui dit, en rendant les derniers soupirs : Mon fils, je remets mon âme entre vos mains ; je vous recommande cette âme, que par voire bonté infinie vous avez créée et enrichie de grâces dès le commencement, et que vous avez conservée pure de tout péché par un privilège unique. Je vous recommande mon corps, où vous avez daigné prendre votre chair et votre sang. Je vous recommande encore mes chers enfants, lui dit-elle, en parlant des saints disciples qui étaient présents : ils sont affligés de mon départ, consolez-les, vous qui les aimez encore plus que je ne les aime : bénissez-les, et donnez-leur la force d'opérer de grandes choses pour votre gloire. ( S. J. Dam., Or. de Ass. V. )
Marie étant à l'heure delà mort, on entendit, comme raconte S. Jérôme, une grande harmonie dans sa demeure, et l'on vit aussi une grande lumière, comme il fut révélé à sainte Brigitte. Celte harmonie et celle lumière extraordinaires, firent comprendre aux apôtres que Marie quittait la terre; ils renouvelèrent donc leurs larmes et leurs prières, et levant les mains au ciel, ils s'écrièrent tous d'une voix : ?, noire mère, vous allez donc au ciel et vous nous quittez ! donnez-nous voire dernière bénédiction , et n'oubliez pas vos malheureux enfants. Marie, promenant ses regards sur eux tous, leur dit, comme pour prendre un dernier congé: : Adieu, mes enfants, je vous bénis; ne craignez point que je vous oublie. A l'instant la mort se présente, non pas dans un appareil de deuil et de tristesse, comme elle vient s'offrir aux autres âmes; mais elle est rayonnante de lumière et d'allégresse. Mais, quelle mort! quelle morl! disons mieux : non c'est l'amour divin qui vient rompre le fil de celte vie sublime. Comme un flambeau jette un plus vif éclat avant de s'éteindre; au milieu de ses dernières lueurs de même Cette belle Vierge, au moment où son fils l'invite à le suivre, se plonge, comme le papillon, dans les flammes de la charité, et au milieu de ses amoureux soupirs, elle pousse encore un plus grand soupir d'amour : elle expire,, élis meurt! C'est ainsi que celte grande âme, celte belle colombe du Seigneur, brise les liens de celte vie, et prend son vol vers la gloire céleste, où elle est, et où elle sera durant l'éternité reine du paradis.
Marie a donc déjà quitté la terre; déjà elle est dans les cieux. C'est de là que cette tendre mère nous regarde, nous qui sommes encore dans cette vallée de larmes; c'est de là qu'elle compatit à nos misères, et qu'elle nous promet son secours si nous voulons l'accepter. Prions-la toujours que, par les mérites de sa sainte mort, elle nous obtienne une mort bienheureuse. Et plût à Dieu qu'elle nous obtînt de mourir un samedi, qui est un jour consacré en son honneur, ou bien un jour de la neuvaine ou de l'octave de quelqu'une de ses fêtes, comme elle l'a obtenu à un grand nombre de ses serviteurs, et particulièrement à S. Stanislas Kosika, à qui elle procura l'avantage de mourir le jour de sa glorieuse Assomption, comme le raconte le P. Barlholi 'dans sa Vie. (Lib. i. cap. i. 2.)
EXEMPLE.
Pendant la vie de ce saint jeune homme, qui s'était tout dévoué à l'amour de Marie, il lui arriva d'entendre, le premier jour du mois d'août, un sermon du P. Pierre Canisius, dans lequel le prédicateur engageait fortement les novices , de la compagnie à vivre chaque jour comme si c'était le dernier de leur vie, et celai après lequel ils devraient se présenter au tribunal de Dieu. Le sermon étant fini, Stanislas dit à ses compagnons que ce conseil était pour lui en particulier^a voix de Dieu, parce qu'il devait mourir dans ce même mois. Il dit cela, ou parce que Dieu le lui avait expressément révélé, ou parce qu'il lui avait donné au moins un certain pressentiment de ce qui arriva ensuite. Quatre jours après, le bienheureux jeune homme allant avec le P. Emmanuel visiter l'église de Sainte-Marie-Majeure, et parlant de la fête prochaine de l'Assomption, lui dit : Mon père, je crois qu'on voit en ce jour un nouveau paradis dans le paradis, puisque l'on y voit la gloire de la mère de Dieu, couronnée reine du ciel, et placée si près du Seigneur au-dessus des chœurs des anges. S'il est vrai, comme je ne saurais en douter, que celte fête se renouvelle tous les ans dans le ciel, j'espère que j'en verrai le prochain anniversaire. S. Slanislas ayant ensuite obtenu au sort le glorieux martyr S. Laurent pour son protecteur du mois, selon l'usage de la compagnie, on dit qu'il écrivit une lettre à sa mère Marie, dans laquelle il lui demandait la grâce de se trouver le jour de sa fête en paradis. Le jour de S. Laurent, il communia, et il pria ensuite le saint de présenter cette lettre à la mère de Dieu, et d'interposer son intercession pour que Marie l'exauçât. A la fin du même jour, la fièvre le prit, et quoiqu'elle fût très faible, il ne laissa point de croire qu'il était exaucé, et que sa mort était proche. En effet, dès qu'il se mit au lit, il dit en riant et en manifestant sa joie : Je ne me relèverai plus de ce lit. Et il ajouta, en s'adressant au P. Claude Aquaviva : Mon père, je crois que S. Laurent m'a obtenu de Marie la grâce de me trouver au ciel le jour de la fête de son Assomption. Mais personne ne tint compte de ces paroles. La veille de la fête, le mal continuait à paraître fort léger, mais le saint dit à un frère qu'il serait mort la nuit suivante. ? mon frère, lui répondit celui-ci, il faudrait un plus grand miracle pour mourir d'un si petit mal, que pour s'en relever. Cependant, après midi, il fut pris d'un évanouissement mortel; il commença à éprouver une sueur froide et à perdre tout-à-fait les forces. Le supérieur accourut, et Stanislas le pria de le faire mettre sur la terre nue, pour mourir en pénitent. On le lui accorda pour le contenter, et il fut placé par terre sur une couverture. Il se confessa ensuite, et reçut le saint viatique, non sans provoquer les larmes de tous les assistants, parce qu'ils virent ses yeux brillants d'une céleste allégresse, et sa figure toute enflammée de l'amour divin, comme celle d'un séraphin, au moment où le saint sacrement entra dans la chambre. Ayant reçu encore l'extrême onction, il ne fit plus autre chose que prier, lever les yeux au ciel, regarder, baiser, et presser amoureusement contre son cœur une image de Marie. Un père lui demanda : De quoi vous sert le chapelet roulé autour de votre main, puisque vous ne pouvez le réciter? Il répondit : " Il me sert à me consoler, parce qu'il est un objet consacré à ma mère ". Le père reprit : Combien plus serez-vous consolé en la voyant et en lui baisant bientôt les pieds dans le ciel! Alors le saint, avec un visage tout embrasé, leva les mains pour exprimer le désir qu'il avait de se trouver bientôt en sa présence. Sa chère mère lui apparut ensuite, comme il le fit connaître aux assistans; et, peu après, dès l'aube du quinzième jour d'août, il expira comme un bienheureux, les yeux fixés vers le ciel, sans faire aucun mouvement : de sorte qu'on s'aperçut seulement qu'il était allé baiser les pieds de sa reine bien-aimée dans le paradis, lorsqu'on remarqua qu'il ne faisait plus aucune démonstration envers l'image de la très-sainte "Vierge qui lui était présentée.
PRIÈRE
Ô très-douce reine et notre mère, voua avez maintenant quitté la terre, et vous êtes arrivée en votre royaume, où vous êtes placée comme reine au-dessus de tous les chœurs des anges, ainsi que chante la sainte Église :. « Exaltata est super choros angelorum ad coelestia régna. » Nous savons bien que de misérables pécheurs tels que nous n'étaient point dignes de vous posséder en celle vallée de ténèbres ; mais nous savons aussi que, dans vos grandeurs, vous ne nous oubliez pas, et que, tout élevée que vous êtes à ce haut degré de gloire, vous n'avez point perdu, mais qu'au contraire vous sentez plus vivement la compassion que votre cœur éprouvait pour nous autres, pauvres enfants d'Adam. ? Marie, du trône sublime où vous régnez, tournez donc les yeux vers nous, et ayez pitié de nous. Souvenez-vous au moins qu'en quittant cette terre, vous nous avez promis de ne point nous oublier. Regardez-nous, et secourez-nous. Voyez combien de tempêtes et de périls nous assaillent à toute heure, et continueront de nous assaillir jusqu'au dernier moment de noire vie. Par les mérites de votre bonne mort, obtenez-nous la sainte persévérance dans l'amitié de Dieu, pour que nous sortions enfin de ce monde en état de grâce, et que nous puissions, nous aussi, aller un jour baiser vos pieds dans le ciel, nous unissant aux esprits bienheureux pour vous louer et pour chanter votre gloire comme vous le méritez. Amen.