1 Bossuet, Hist, univ.
Que l’homme donc ne sépare point ce que Dieu a uni. — Mais, dirent encore les Pharisiens, d’où vient donc que Moïse a commandé qu’on donnât un acte de divorce à la femme et qu’on la renvoyât? Jésus leur répondit : — À cause de la dureté de votre cœur, Moïse vous a permis de renvoyer vos femmes ; mais il n’en a pas été de même au commencement. Or, je vous dis que celui qui renverra sa femme (si ce n’est en cas d’adultère) et en épousera une autre devient adultère lui-même, et que celui qui épousera celle qui aura été renvoyée sera adultère aussi.
Voilà l’abolition de la polygamie ouverte, la condamnation du divorce, polygamie déguisée, l’établissement du mariage chrétien. C’est la plus grande révolution ou, pour mieux dire, la plus grande contre-révolution sociale qui ait été faite dans le monde. Le court dialogue qui précède nous donne non-seulement la loi, mais ce que l’on peut appeler l’exposé des motifs et la discussion historique et morale de ce grand acte de législation universelle. Depuis près d’un siècle, le monde civilisé n’est qu’une officine de législation. Tous les peuples regardent faire des lois, et les législateurs sont si nombreux que chacun sait comme on s’y prend. Chacun aussi sait ce qui en résulte. Voyons le Fils de Dieu au même ouvrage et considérons ce qu’il a mis sous ce peu de mots que nous venons d’entendre.
Les Juifs donc ne songeaient qu’à lui tendre un piége, et ne se souciaient nullement, la plupart, de savoir s’il est permis de renvoyer sa femme pour quelque cause que ce soit, c’est-à-dire sans cause aucune. Ils en usaient de la sorte, convaincus que Moïse l’avait ordonné, et toute autre décision ne pouvait être que très-impopulaire, surtout venant de Jésus, contre qui les adversaires les plus déclarés s’accordaient soudain. Jésus les met d’abord en présence de Moïse, à qui ils faisaient injure et qu’il veut justifier. — Quel est le commandement de Moïse? Ils répondent que Moïse a commandé de donner le billet de divorce et de renvoyer ainsi l’épouse. — Il vous l’a permis, dit Jésus, à cause de la dureté de vos cœurs.
En effet, la lettre de divorce avait été imposée comme un obstacle à la séparation qui, par suite de la décadence des mœurs, s’opérait sans formalité. Les Scribes seuls pouvaient écrire le billet de divorce. C’étaient des hommes graves et considérés. Par cette charge, ils se trouvaient investis d’un droit de conseil propre à procurer la réconciliation des époux. Lorsque la haine réciproque résistait à leur intervention, l’on pouvait croire meilleur d’accorder le divorce, car autrement l’indissolubilité eût été brisée par le meurtre. Au mariage il faut le Christianisme. La dureté des cœurs, telle était donc la raison de Moïse ; et cette raison le justifiait, mais ne justifiait que lui.
Ayant établi ce point, Jésus remonte à la loi primitive. Il ne dédaigne pas de parler avec art. Pour éviter de heurter les Juifs, il ne leur dit pas tout de suite: // n’est point permis, comme une décision qu’il leur donnerait de lui-même; il leur fait voir que c’est la volonté de Dieu : « N’avez-vous pas lu que Celui qui fit l’homme au commencement le fit homme et femme? » Un homme et une femme, non pas un homme et plusieurs femmes, afin qu’il y eût un mariage et qu’il n’y en eût pas plusieurs. Et la première femme fut tirée du corps du premier homme, afin que, soumise à une certaine dépendance, elle ne fût point cependant méprisée ni regardée par l’homme comme un être d’une espèce inférieure et différent de lui. L’homme et la femme sont faits d’une même chose pour être un ; ils ne sont pas pris du même sein pour qu’ils connaissent qu’ils sont libres ou de se marier, ou de garder la virginité. Lorsqu’ils se sont unis, ils ne doivent jamais se séparer, parce qu’il est dit: « L’homme quittera son père et sa mère et adhérera à sa femme, et ils seront deux en une seule chair. » À sa femme, non à ses femmes; deux en une seule chair, non pas trois ou quatre. Et pour qu’ils soient deux en une seule chair, l’homme laissera son père et sa mère. Il semble d’abord qu’il devrait y avoir plus d’union entre les frères et les sœurs, qui sortent de mêmes parents, qu’entre les époux, qui sortent de souches diverses. La force plus grande du mariage vient de la loi de Dieu, plus puissante que la loi de nature : les commandements de Dieu ne sont point soumis à la nature, tandis que la nature obéit aux commandements de Dieu. Les frères viennent de la même source et s’en vont par des chemins divers; l’homme et la femme naissent de parents divers et aboutissent à la même destinée. Observez, dit saint Chrysostome, que l’amour monte dans l’homme comme la séve monte dans l’arbre. La séve part des racines, et là-haut se transmet en fruits. Les parents aiment et ne sont pas également aimés de leurs enfants; l’homme ne porte pas l’ardeur de sa tendresse à ses parents, mais aux enfants qu’il doit engendrer : « L’homme quittera son père et sa mère et adhérera à son épouse, et ils seront deux en une seule chair. » Rien ne saurait exprimer plus fortement l’indivisibilité. C’est là, dit saint Remi, le mystère qui est dans le Christ et dans son Église. En effet, le Seigneur Jésus abandonna en quelque manière son Père lorsqu’il descendit sur la terre; il abandonna sa mère, c’est-à-dire la Synagogue, à cause de son infidélité; et il adhéra à son épouse, c’est-à-dire à la sainte Église ; et ils sont deux en une chair, car le Christ et l’Église forment un seul corps.
Après avoir rappelé le texte et l’esprit de l’ancienne loi, reprend saint Jean Chrysostome, Jésus donne lui-même son interprétation. « Ainsi", dit-il, ils ne sont déjà plus deux, mais une seule chair. » De même que ceux qui s’aiment spirituellement sont dits n’être qu’une âme et un cœur, de même l’homme et la femme une fois conjoints sont dits une seule chair. Or, autant il est horrible de déchirer un corps, autant il est horrible de partager une femme. Il y a là une cruauté et une souillure abominable; et enfin voici la défense de Dieu : « Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas. » Celui donc qui renvoie sa femme ne tient aucun compte ni de la nature, ni de la loi: il viole la nature, car il divise une chair; il viole la loi, car il brise une union que Dieu a faite et qu’il a défendu de briser. « Au commencement il n’en était pas ainsi Moïse a toléré le divorce; il ne l’a pas commandé, il l’a permis. Ce que nous commandons, nous le voulons; ce que nous permettons nous est arraché par la mauvaise volonté que nous ne pouvons plus contenir. Moïse a préféré le divorce aux homicides. « A cause de votre dureté, Moïse vous a permis. » Moïse, non pas Dieu. Vous avez la loi d’un homme, non pas la loi de Dieu. Car Dieu ne peut être contraire à lui-même à ce point d’établir quelque chose et de le détruire par un commandement nouveau.
A la suite de cette discussion historique et dogmatique, Jésus exprime avec autorité la loi entière et définitive : «Je vous déclare que quiconque quitte sa femme, si ce n’est pour un cas d’adultère, et en épouse une autre, commet un adultère; et celui qui épouse celle qu’un autre a quittée, commet aussi un adultère. »
Par cette clause de l’adultère, Jésus ne rouvre pas la porte au divorce. Dans la loi de Moïse, l’adultère n’était pas un cas de divorce, mais de mort. Il était interdit de garder la femme adultère. L’Évangile lui a donné la pénitence qui ressuscite, et le pardon. Après la purification d’un adultère, dit saint Augustin, la réconciliation des époux ne doit pas présenter d’obstacles ni être regardée comme honteuse là où l’on croit à la rémission des péchés par le pouvoir des clefs du royaume des cieux. Que l’on n’appelle plus adultère celle qui a été réconciliée, remariée au Christ.
L’adultère est un cas de séparation, non de divorce et de rupture. Le mariage, constitué par la volonté, n’est pas détruit par la séparation du corps, mais par la séparation de la volonté. Les époux légitimement séparés restent néanmoins époux. C’est pourquoi le Seigneur ne dit pas: Celui qui renvoie sa femme est adultère, mais: « Celui qui en prend une autre ; » car celui-là sépare la volonté. En résumé, il n’y a qu’une raison charnelle qui puisse légitimer la séparation des époux, c’est l’adultère; il n’y en a qu’une spirituelle, c’est le consentement mutuel pour le service de Dieu; il n’y en a aucune qui permette de contracter un second mariage tant que la mort n’a pas rompu le premier.
Par cette loi, Jésus rétablissait le mariage dans la pureté de son institution première, sur le modèle que Dieu avait proposé. Il délivrait la femme de sa longue ignominie, il donnait aux époux la gloire de la chasteté conjugale, aux enfants la sereine sécurité du foyer domestique, au genre humain tout entier une origine plus pure et l’honneur et la paix d’une meilleure vie. En parlant de ces choses augustes, on a l’esprit importuné des clameurs et des dérisions d’une horde dissolue qui ne trouve plus de bonne joie dans le monde et qui impute à l’Évangile les viles et horribles souffrances qu’elle endure pour l’avoir méprisé. Cette écume de charnels et d’adultères doit être écartée ; elle n’a pas plus de droits à revendiquer que de légitimes exemples à fournir. Malheur aux peuples qui écoutent la sagesse des femmes partagées et des pères qui n’élèvent point leurs enfants! La honte et la ruine attendent toute société assez folle pour recevoir sa règle de ces mains ardentes à déchirer les lois de Dieu. Lorsque l’on veut juger sainement les institutions d’un peuple, ce ne sont pas les bannis, les déportés et les révoltés qu’il convient d’interroger; il faut regarder au sein même de ce peuple et voir quels fruits y produisent ces institutions acceptées et obéies. Par le mariage chrétien, l’homme a été fils, il a été époux, il a été père : de ces trois choses, il n’avait véritablement que le nom. La femme a été vierge, épouse, mère, trois dignités qui lui étaient inconnues. Le mariage chrétien a créé la famille, et la famille a mis le genre humain dans une situation générale d’honneur et de bonheur qu’il n’était pas donné au paganisme de rêver ni même de comprendre.
Mais la corruption et l’erreur du monde étaient si profondes que les disciples eux-mêmes s’effrayèrent de cette noble loi. Lorsqu’ils se trouvèrent seuls avec leur Maître, ils lui exprimèrent naïvement leur pensée. « Si telle est, lui dirent-ils, la condition d’un homme à l’égard de la femme (qu’il ne puisse la renvoyer), il n’est pas bon de se marier. » Jésus leur répondit : « Tous ne sont pas capables de cette résolution, mais ceux à qui il a été donné;» c’est-à-dire, ceux qui par la grâce de Dieu demandent et obtiennent de garder la continence pour gagner le ciel. Cette parole a créé les légions angéliques qui ont préféré la virginité et la chasteté au mariage.
Ce même jour, les Disciples voulurent écarter des enfants que l’on amenait à Jésus pour être bénis. Ils craignaient que cette foule ne l’importunât. Au sens mystique, ils figuraient les Juifs, jaloux de la vocation des Gentils.
Jésus leur dit: «Laissez venir à moi les petits enfants, car le royaume de Dieu est à qui leur ressemble. En vérité, quiconque ne recevra point le royaume de Dieu comme ferait un enfant, celui-là n’y entrera point. »
Ce n’est pas qu’un âge soit préféré à un autre, car alors il serait fâcheux d’avancer dans la vie. C’est l’innocence qui est préférée à tout. Le royaume de Dieu est à qui ressemble aux enfants, à qui conserve ou reconquiert cette innocence que la nature leur a donnée. L’enfant est sans haine, il ignore la luxure, il ne recherche point la richesse et les honneurs, il revient à sa mère qui l’a corrigé ; il est docile à l’enseignement de ses maîtres, ne dispute ni ne contredit ni n’est méfiant : c’est ainsi que l’homme qui veut « entrer » doit recevoir la parole de Dieu. En même temps Jésus apprend aux Apôtres à ne point mépriser les petits de l’Église, à ne point rudoyer leur ignorance, à les instruire avec patience et douceur, à se faire comme enfants eux-mêmes pour gagner les enfants. Et enfin l’amour qu’il témoigne à l’enfance enseigne à tous combien il la faut aimer et respecter. En ce temps-là, dans le monde civilisé, à Rome, on faisait apprendre par cœur aux enfants les dialogues de Platon, et ils les récitaient dans les banquets pour amuser les convives. Mais ce n’était que la moindre des souillures auxquelles l’enfance était exposée. Les droits de l’enfance datent du Christ.
Et Jésus embrassa les enfants, leur imposa les mains et les bénit. Il montrait par là, dit saint Remi, que les humbles d’esprit sont dignes de sa grâce. En imposant les mains, dit saint Chrysostome, il exprime l’opération de sa vertu divine ; il bénit suivant une coutume humaine parce qu’il est devenu homme en restant Dieu; il embrasse comme pour ramener en son sein sa créature tombée.
Il semble que s’il y avait dans l’Évangile quelque chose que l’on ne pût croire, ce ne sont pas les grands miracles qui commandent à la nature, ni les grandes paroles qui changeront la face du monde, ni ces audaces de la miséricorde qui déclarent le Publicain justifié par la seule vertu de sa prière, ni le Calvaire, ni l’Eucharistie, ni enfin rien de ce qui est incompréhensible et par là même visiblement divin. Tout cela est de Dieu, et dès qu’il l’a voulu faire, il est pour ainsi dire tout simple qu’il l’ait fait. Ce qui confond, c’est cette bonté de la majesté divine qui se mêle aux entretiens des hommes, parle leur langage, bégaye avec eux, leur prend la main, embrasse leurs enfants, traite l’homme pécheur avec plus de tendresse qu’elle ne lui en a montré lorsque, revêtu encore de son innocence, il habitait le Paradis. Quand la pensée s’arrête sur ces tableaux, sur ces enfants enfermés dans les bras de Dieu et touchant son sein, on a comme un éblouissement non pas du doute, mais de l’impossible. C’est donc ainsi que Dieu nous a aimés, c’est donc là ce que nous valons, c’est donc là ce que vaut l’innocence ! Et cette innocence nous peut être rendue d’un mot qu’il dépend de nous de prononcer, d’un soupir qu’il dépend de nous de jeter dans cet abîme qui nous sépare de l’Infini. Ces grands espaces que nous avons mis entre nous et Dieu, cette lèpre qui nous couvre, tout cela n’est rien. Notre soupir, porté par les Anges dont il nous a entourés, arrivera tout de suite jusqu’à Lui, et notre lèpre tombera au même instant, et nous serons ses enfants sans tache, et rien sur la terre ni au ciel, aucune puissance de justice ni aucun souvenir de nos iniquités ne prévaudra contre la parole qui nous ouvrira son cœur.
C’est ainsi que Dieu a aimé le monde !
Une circonstance fit comprendre aux Disciples le bonheur et le mérite de la pauvreté volontaire.
Il vint un jeune homme, des premiers du pays, qui, fléchissant le genou devant Jésus, lui demanda ce qu’il fallait faire pour obtenir la vie éternelle. Jésus lui dit: « Garde les commandements.»
Lesquels? demanda le jeune homme. Jésus reprit: « Tu les connais. Tu ne feras point d’homicide; tu ne commettras point d’adultère; tu ne déroberas point; tu ne diras point de faux témoignages, tu ne tromperas personne, tu honoreras ton père et ta mère, tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Le jeune homme dit: J’ai observé ces préceptes dès ma jeunesse; que me manque-t-il encore ?.
Jésus aima sa sincérité et son innocence. Il lui dit: « Une chose encore te manque : Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, et le donne aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel. Puis viens, et suismoi. » Mais le jeune homme s’en alla tout triste, car il possédait de grands biens. Et Jésus, jetant les regards autour de lui, dit à ses disciples: « Qu’il est difficile que ceux qui ont des richesses entrent dans le royaume de Dieu ! » Comme les Disciples montraient leur étonnement de cette parole, Jésus répéta : « Mes petits enfants, qu’il est difficile que ceux qui se confient en leurs richesses entrent au royaume de Dieu! Un chameau passera plus aisément parle trou d’une aiguille qu’un riche n’entrera dans le royaume de Dieu. » Les Disciples se disaient l’un à l’autre: Qui donc se pourra sauver? Jésus leur dit: « Cela est impossible aux hommes, mais toutes choses sont possibles à Dieu. »
Pierre demanda au Seigneur quelle serait la récompense des Apôtres, qui avaient tout quitté pour le suivre? Il lui répondit qu’au triomphe du Fils de l’homme, ceux qui l’auront suivi seront avec lui les juges du monde. Car quiconque aura quitté pour son nom et pour l’Évangile sa maison, ou ses frères, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfants, ou ses héritages, celui-là recevra le centuple dans la pleine joie de la vie éternelle.
Mais pour entretenir en eux une crainte salutaire, tandis qu’il leur annonçait l’ordre nouveau que sa justice établirait au jour des rétributions, il leur dit qu’alors beaucoup des premiers seraient les derniers et beaucoup des derniers les premiers. Et afin qu’ils connussent l’indépendance de Dieu dans la distribution de ses grâces, il leur proposa la parabole des ouvriers de la vigne, où ceux de la dernière heure reçoivent la même récompense que ceux qui ont travaillé dès le matin.
Il leur parlait et les instruisait ainsi en se rendant lentement à Jérusalem, n’y voulant arriver que pour la fête de Pâques. Sur son chemin, il guérissait les malades, toujours avec cette même douceur et ce même empire qui formaient également le caractère de sa parole et de ses œuvres; toujours le plus humble des mortels, toujours tout resplendissant de divinité. Nul n’avait parlé comme lui, et il parlait comme nul n’a le droit de parler. Un jour, s’adressant à la multitude, il dit ces mots que le seul esprit de l’homme n’aurait pu dicter ni soutenir, ni comprendre:
« Si quelqu’un vient à moi et ne hait point son père et sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs et même sa propre vie et ne porte pas sa croix et ne me suit pas, celui-là ne peut être mon disciple. »
On sentait qu’il avait dans sa main et le ciel et la terre et le cœur de l’humanité.