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CHAPITRE XIV - Entretiens et Paraboles.
Le Juge inique, la Prière, le Mariage
Jésus leur parla encore de la persévérance dans la prière. Il avait précédemment pris l’exemple d’un homme qui se lève au milieu de la nuit et qui donne ce qu’il ne voulait pas donner, uniquement pour se délivrer de l’importunité de celui qui ne se lassait pas de demander et de frapper à sa porte. Si un homme fait ainsi, ajoutait-il, que ne fera pas votre Père qui est juste et bon?
Il répéta cette leçon sous une autre image: « Il faut toujours prier et ne point se lasser. Il y avait un juge dans une certaine ville qui ne craignait point Dieu, et qui ne se souciait point des hommes. Une veuve venait à lui et lui disait : Faites-moi justice de ma partie. Il refusa longtemps. Mais enfin il dit en lui-même: Quoique je ne craigne pas Dieu, et que je ne me soucie point des hommes, néanmoins, parce que cette veuve m’importune, je lui rendrai justice de peur qu’à la fin elle ne me fasse quelque affront. Vous entendez ce que dit ce juge inique. Et Dieu ne vengera pas ses élus qui poussent leurs cris vers lui jour et nuit; et il souffrira longtemps qu’on les opprime? Je vous le dis, il les vengera bientôt. »
La vengeance des justes, celle qu’il leur est ordonné de demander, c’est leur délivrance. Ils ne demandent pas d’être vengés comme le monde l’entend et comme il leur est défendu de se venger eux-mêmes; ils ne le pourraient faire sans cesser d’être justes. Ils demandent d’être délivrés non du juge inique, mais de son iniquité. Us demandent aussi d’être délivrés des tentations de l’ennemi intérieur; ils demandent surtout d’être délivrés du monde. Dieu écoute cette prière ; ils sont délivrés en peu de temps. La vie est courte pour les opprimés "comme pour les oppresseurs; les choses de la vie sont plus courtes encore, et Dieu les dispose de telle sorte qu’elles mènent toujours à sa justice; et enfin, les justes sont déjà vengés sous le joug même de l’iniquité, lorsque Dieu leur donne cette patience et cette force par laquelle ils humilient l’iniquité jusque dans son triomphe d’un moment. Le captif qui emporte avec lui la justice dans son cachot plein de sérénité, est déjà vengé du juge ; le martyr souriant au milieu des tortures, est déjà vengé du bourreau. Quiconque accepte l’oppression plutôt que d’abandonner la vérité, Dieu le venge aussitôt, remplissant son cœur des dons de la vérité et mettant comme des ongles de fer le dépit, la honte, le stérile remords dans le cœur de ceux qui se targuent de ne point craindre Dieu et de ne point se soucier des hommes. Le monde a toujours eu des exemples solennels de ce partage; il n’en est point privé maintenant. Chacun peut voir où est l’iniquité triomphante et avilie, où est la justice opprimée et pleine de gloire, jouissant d’une profonde paix, déjà vengée.
Tout ce qu’a dit et fait le Sauveur se rapporte de quelque manière à son Église. On trouve la figure de l’Église dans cette veuve obligée de tant solliciter pour sa cause livrée à un juge inique. Jusqu’à la venue de Celui qui maintenant la protége mystérieusement, l’Église est veuve, et son histoire nous offre le continuel spectacle de cette justice longtemps refusée, difficilement accordée, promptement vengée. Les inquiétudes infamantes qui troublent le juge d’iniquité et qui enfin l’obligent à faire justice, tout puissant et tout pervers qu’il est, ne souillent pas les pensées de l’Église. Elle craint Dieu, mais elle ne craint pas les affronts; elle presse son juge terrestre et même elle le menace; elle prie son juge céleste et elle sait qu’il jugera. Elle attend, rejetée, garrottée, condamnée à mort, mais couronnée de justice, immortelle comme la justice, tranquille comme la justice et comme l’immortalité. Ô beauté de Dieu sur la terre! Et elle sera délivrée et vengée.
Mais pourquoi, demande saint Augustin, la veuve dit-elle : « Vengez-moi; » pourquoi les élus le disent-ils, et aussi les martyrs, dans l’Apocalypse de saint Jean ; tandis qu’il nous a été expressément ordonné de prier pour nos ennemis et nos persécuteurs? Par cette vengeance des Justes, il faut entendre qu’ils demandent à Dieu la destruction du règne des méchants, soit par leur retour à la justice, soit par le châtiment qui détruit leur puissance. Ou encore, ajoute saint Cyrille, si l’offense nous est personnelle, notre gloire est de l’oublier ; mais si l’injure se prend à Dieu même, alors nous invoquons Dieu contre les ennemis de sa gloire et de sa vérité.
Jésus termina par ces mots redoutables : « Quand le Fils de l’homme viendra, pensez-vous qu’il trouve de la foi sur la terre? » Lorsque le Créateur tout-puissant apparaîtra sous la figure du Fils de l’homme, dit le vénérable Bède, si rares seront les élus, que la ruine du monde sera précipitée, moins à cause de leurs supplications qu’à cause de l’indifférence des autres. Le Seigneur nous avertit pour tous les temps, car nous ignorons l’heure, et pour nous montrer que la prière cesse et perd sa puissance dès que la foi s’éteint. Croyons donc, dit saint Augustin, afin de prier, et prions afin de croire. La foi produit la prière, la prière affermit la foi. C’est l’enseignement du Christ, en dehors duquel toute science est vaine: sans la foi nous ne sommes rien, sans la prière nous ne pouvons rien. Quiconque ne veut pas entendre celte vérité, celui-là ne veut pas que Jésus soit venu pour lui en ce monde; et son front superbe, qui refuse la clarté de Dieu, descendra dans les ténèbres à travers la fange.
Mais la prière peut devenir une œuvre stérile; c’est pourquoi Jésus compléta ces grandes leçons par une parabole sur l’humilité qu’il faut apporter dans la prière.
« Deux hommes, dit-il, montèrent au Temple pour prier; l’un était Pharisien, l’autre Publicain. Le Pharisien, se tenant debout, priait ainsi en lui-même : Mon Dieu, je vous rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont voleurs, injustes, adultères; ni tel aussi que ce Publicain. Je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que je possède. Et le Publicain, se tenant éloigné, n’osait pas même lever les yeux au ciel, mais il se frappait la poitrine, disant: Mon Dieu, ayez pitié de moi qui suis un pécheur. Et je vous déclare, ajouta Jésus, que celui-ci s’en retourna justifié, et non pas l’autre. »
L’orgueil est la passion qui tourmente le plus le cœur de l’homme, et c’est pourquoi Jésus y revient si souvent. Le Pharisien en offre la vivante image. Il prie, et sa prière donne le caractère même de l’orgueil, qui est le mépris de Dieu. Il méprise et nie Dieu en s’attribuant à lui-même sa justice, et cette justice orgueilleuse est la perte de son âme. Il prie debout, orgueilleux jusque dans son attitude; en lui-même, car sa pensée ne s’adresse qu’à elle-même. Il emploie la formule : Mon Dieu, je vous rends grâces, mais c’est à lui seul qu’il rend grâces des mérites qu’il se reconnaît, et il ne s’en désire pas d’autres, il ne demande rien. Ainsi, tu es parfait, dit saint Augustin; tu as tout en abondance, tu n’as pas besoin de dire : « Remettez-nous nos dettes! » Suivez avec attention sa prière : Je ne suis point comme les autres hommes. Si du moins il disait : comme un grand nombre d’hommes! Non, il est seul de son espèce : Moi je suis juste, les autres, tous les autres sont pécheurs. Ni comme ce Publicain. Celui-là est comme les autres : celui-là est voleur, injuste, adultère. Le Pharisien méprise tout le genre humain, et il fait tomber la masse de son mépris sur ce frère qu’il voit humilié devant Dieu. Il ajoute le sommaire de ses bonnes œuvres, et voilà sa prière. Qu’il se vante, dit saint Grégoire; par l’orgueil il ouvre la cité de son cœur aux ennemis qui l’assiégent. Vainement il l’a fermée par la prière et par le jeûne; il y a un endroit ouvert, l’ennemi entrera.
Étonnez-vous, reprend saint Augustin, que Dieu pardonne au Publicain qui se juge lui-même. Il se tient loin, néanmoins il s’approche par la contrition, et le Seigneur est attentif auprès de lui, car « le Très-Haut s’abaisse vers les humbles. » Il ne lève point les yeux, il ne regarde pas, pour mériter d’être regardé. Sa conscience le courbe,l’espérance le relève. Il se frappe la poitrine comme pour punir son cœur’ de ses mauvaises pensées et le réveiller de son sommeil. C’est pourquoi le Seigneur lui pardonne ses péchés qu’il confesse. Vous avez entendu l’accusateur superbe, vous avez entendu l’humble coupable; écoutez maintenant le Juge: « Je vous déclare que celui-ci s’en alla justifié et non l’autre, car quiconque s’élève sera abaissé, et quiconque s’abaisse sera élevé. »
Saint Ghrysostome, instruisant son peuple, lui développe cette belle leçon sous une image toute byzantine.
Vous voyez, dit-il, deux cochers et deux chars dans une arène : l’un porte la justice unie à l’orgueil; l’autre le péché avec l’humilité. Le char du péché dépasse celui de la justice, non par ses propres forces, mais par la vertu de l’humilité qui l’accompagne; l’autre est vaincu, non point par la faute de la justice, mais à cause du poids de l’orgueil. L’excellence de l’humilité triomphe du poids du péché, s’élance et atteint Dieu; le poids de l’orgueil entrave la justice. Eussiez-vous fait une multitude d’œuvres vertueuses, si vous présumez de vous-même, vous en avez perdu tout le fruit; fussiez-vous chargé du poids de mille fautes, si vous vous estimez coupable, prenez confiance, car Dieu ne rejettera pas le cœur contrit et humilié. Or, puisque l’humilité unie au péché est encore si agile qu’elle dépasse la justice unie à l’orgueil, quelle ne sera pas la course de l’humilité si elle est unie à la justice? D’un autre côté, si l’orgueil peut avilir et entraver même la justice, dans quel abîme ne nous entraînera-t-il pas uni au péché? Je ne dis point ceci pour que vous négligiez la justice, mais pour que vous évitiez l’orgueil.
Lorsqu’on lit l’Évangile avec quelque désir de connaître la vérité, il faut jeter un regard sur le monde et s’examiner soi-même. On voit aussitôt combien l’humanité a vécu de ces paroles si simples, combien foute âme en est nourrie. Alors il devient aisé de remonter à la source du fleuve de vie. Qui a pu si parfaitement révéler Dieu et l’homme et les mettre en rapport, et trouver jusque dans la misère de l’homme des moyens de le rapprocher de Dieu? Qui pouvait faire que le péché lui-même, par l’humilité qu’il doit produire, devînt presque un instrument de salut? Considérant que la chute a motivé la Rédemption, et que la Rédemption ne pouvait s’opérer que par l’Incarnation, un Père a pu s’écrier : Felix culpa! A considérer comme l’orgueil nous tire constamment au plus loin de Dieu, le chrétien serait tenté de s’écrier : Heureusement que nous avons le péché ! Saint Paul s’appuie sur son infirmité et reconnaît que la tentation qui le soufflette comme un ange de Satan lui est nécessaire pour échapper à l’orgueil; car il n’était pas possible, dit le commentaire attribué à saint Ambroise, que le cœur d’un homme qui avait vu de si grandes choses ne s’élevât s’il n’eût été humilié de quelque poids de la misère humaine. Ainsi le péché sert au moins à barrer la voie de l’orgueil; nous évitons l’abîme parce que nous tombons sur le chemin. Cette science profonde de la misère de l’homme et de la clémence de Dieu éclate partout dans les paraboles, et en même temps leur simplicité reste accessible à tout entendement. « C’est du lait pour les enfants et tout ensemble du pain pour les forts. On y voit Jésus plein des secrets de Dieu, mais on voit qu’il n’en est pas étonné comme les autres mortels à qui Dieu le communique : il en parle naturellement, comme étant né dans ce secret et dans cetle gloire ’. »
Parmi ces diverses instructions du Sauveur, il y en eut une, en réponse aux Pharisiens, sur l’indissolubilité du lien conjugal.
Pendant qu’il guérissait les malades et enseignait dans la partie de la Judée qui est au delà du Jourdain, des Pharisiens vinrent aussi le trouver, pour le tenter. — Est-il permis, lui dirent-ils, de renvoyer sa femme pour quelque cause que ce soit? Cette question était concertée, comme celles qu’ils lui adressaient ordinairement, de manière qu’il ne pût pas la résoudre sans fournir contre lui quelque thème d’accusation et mécontenter beaucoup de’monde. S’il répondait que la femme peut être renvoyée pour quelque cause que ce soit, il prononçait lui-même contre la sévérité de sa doctrine, déjà connue. S’il posait des conditions au divorce, on pouvait l’accuser de condamner la loi de Moïse.
Jésus, les interrogeant à son tour, leur dit : Que vous a ordonné Moïse? —Moïse, répondirent-ils, a permis de faire un billet de divorce et de renvoyer sa femme. — À cause de la dureté de vos cœurs, reprit Jésus. N’avez-vous pas lu que Celui qui fit l’homme au commencement créa l’un mile et l’autre femelle, et qu’il dit: C’est pour cela que l’homme laissera son père et sa mère et qu’il adhérera à sa femme, et ils seront deux en une seule chair.
1 Bossuet, Hist, univ.
Que l’homme donc ne sépare point ce que Dieu a uni. — Mais, dirent encore les Pharisiens, d’où vient donc que Moïse a commandé qu’on donnât un acte de divorce à la femme et qu’on la renvoyât? Jésus leur répondit : — À cause de la dureté de votre cœur, Moïse vous a permis de renvoyer vos femmes ; mais il n’en a pas été de même au commencement. Or, je vous dis que celui qui renverra sa femme (si ce n’est en cas d’adultère) et en épousera une autre devient adultère lui-même, et que celui qui épousera celle qui aura été renvoyée sera adultère aussi.
Voilà l’abolition de la polygamie ouverte, la condamnation du divorce, polygamie déguisée, l’établissement du mariage chrétien. C’est la plus grande révolution ou, pour mieux dire, la plus grande contre-révolution sociale qui ait été faite dans le monde. Le court dialogue qui précède nous donne non-seulement la loi, mais ce que l’on peut appeler l’exposé des motifs et la discussion historique et morale de ce grand acte de législation universelle. Depuis près d’un siècle, le monde civilisé n’est qu’une officine de législation. Tous les peuples regardent faire des lois, et les législateurs sont si nombreux que chacun sait comme on s’y prend. Chacun aussi sait ce qui en résulte. Voyons le Fils de Dieu au même ouvrage et considérons ce qu’il a mis sous ce peu de mots que nous venons d’entendre.
Les Juifs donc ne songeaient qu’à lui tendre un piége, et ne se souciaient nullement, la plupart, de savoir s’il est permis de renvoyer sa femme pour quelque cause que ce soit, c’est-à-dire sans cause aucune. Ils en usaient de la sorte, convaincus que Moïse l’avait ordonné, et toute autre décision ne pouvait être que très-impopulaire, surtout venant de Jésus, contre qui les adversaires les plus déclarés s’accordaient soudain. Jésus les met d’abord en présence de Moïse, à qui ils faisaient injure et qu’il veut justifier. — Quel est le commandement de Moïse? Ils répondent que Moïse a commandé de donner le billet de divorce et de renvoyer ainsi l’épouse. — Il vous l’a permis, dit Jésus, à cause de la dureté de vos cœurs.
En effet, la lettre de divorce avait été imposée comme un obstacle à la séparation qui, par suite de la décadence des mœurs, s’opérait sans formalité. Les Scribes seuls pouvaient écrire le billet de divorce. C’étaient des hommes graves et considérés. Par cette charge, ils se trouvaient investis d’un droit de conseil propre à procurer la réconciliation des époux. Lorsque la haine réciproque résistait à leur intervention, l’on pouvait croire meilleur d’accorder le divorce, car autrement l’indissolubilité eût été brisée par le meurtre. Au mariage il faut le Christianisme. La dureté des cœurs, telle était donc la raison de Moïse ; et cette raison le justifiait, mais ne justifiait que lui.
Ayant établi ce point, Jésus remonte à la loi primitive. Il ne dédaigne pas de parler avec art. Pour éviter de heurter les Juifs, il ne leur dit pas tout de suite: // n’est point permis, comme une décision qu’il leur donnerait de lui-même; il leur fait voir que c’est la volonté de Dieu : « N’avez-vous pas lu que Celui qui fit l’homme au commencement le fit homme et femme? » Un homme et une femme, non pas un homme et plusieurs femmes, afin qu’il y eût un mariage et qu’il n’y en eût pas plusieurs. Et la première femme fut tirée du corps du premier homme, afin que, soumise à une certaine dépendance, elle ne fût point cependant méprisée ni regardée par l’homme comme un être d’une espèce inférieure et différent de lui. L’homme et la femme sont faits d’une même chose pour être un ; ils ne sont pas pris du même sein pour qu’ils connaissent qu’ils sont libres ou de se marier, ou de garder la virginité. Lorsqu’ils se sont unis, ils ne doivent jamais se séparer, parce qu’il est dit: « L’homme quittera son père et sa mère et adhérera à sa femme, et ils seront deux en une seule chair. » À sa femme, non à ses femmes; deux en une seule chair, non pas trois ou quatre. Et pour qu’ils soient deux en une seule chair, l’homme laissera son père et sa mère. Il semble d’abord qu’il devrait y avoir plus d’union entre les frères et les sœurs, qui sortent de mêmes parents, qu’entre les époux, qui sortent de souches diverses. La force plus grande du mariage vient de la loi de Dieu, plus puissante que la loi de nature : les commandements de Dieu ne sont point soumis à la nature, tandis que la nature obéit aux commandements de Dieu. Les frères viennent de la même source et s’en vont par des chemins divers; l’homme et la femme naissent de parents divers et aboutissent à la même destinée. Observez, dit saint Chrysostome, que l’amour monte dans l’homme comme la séve monte dans l’arbre. La séve part des racines, et là-haut se transmet en fruits. Les parents aiment et ne sont pas également aimés de leurs enfants; l’homme ne porte pas l’ardeur de sa tendresse à ses parents, mais aux enfants qu’il doit engendrer : « L’homme quittera son père et sa mère et adhérera à son épouse, et ils seront deux en une seule chair. » Rien ne saurait exprimer plus fortement l’indivisibilité. C’est là, dit saint Remi, le mystère qui est dans le Christ et dans son Église. En effet, le Seigneur Jésus abandonna en quelque manière son Père lorsqu’il descendit sur la terre; il abandonna sa mère, c’est-à-dire la Synagogue, à cause de son infidélité; et il adhéra à son épouse, c’est-à-dire à la sainte Église ; et ils sont deux en une chair, car le Christ et l’Église forment un seul corps.
Après avoir rappelé le texte et l’esprit de l’ancienne loi, reprend saint Jean Chrysostome, Jésus donne lui-même son interprétation. « Ainsi", dit-il, ils ne sont déjà plus deux, mais une seule chair. » De même que ceux qui s’aiment spirituellement sont dits n’être qu’une âme et un cœur, de même l’homme et la femme une fois conjoints sont dits une seule chair. Or, autant il est horrible de déchirer un corps, autant il est horrible de partager une femme. Il y a là une cruauté et une souillure abominable; et enfin voici la défense de Dieu : « Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas. » Celui donc qui renvoie sa femme ne tient aucun compte ni de la nature, ni de la loi: il viole la nature, car il divise une chair; il viole la loi, car il brise une union que Dieu a faite et qu’il a défendu de briser. « Au commencement il n’en était pas ainsi Moïse a toléré le divorce; il ne l’a pas commandé, il l’a permis. Ce que nous commandons, nous le voulons; ce que nous permettons nous est arraché par la mauvaise volonté que nous ne pouvons plus contenir. Moïse a préféré le divorce aux homicides. « A cause de votre dureté, Moïse vous a permis. » Moïse, non pas Dieu. Vous avez la loi d’un homme, non pas la loi de Dieu. Car Dieu ne peut être contraire à lui-même à ce point d’établir quelque chose et de le détruire par un commandement nouveau.
A la suite de cette discussion historique et dogmatique, Jésus exprime avec autorité la loi entière et définitive : «Je vous déclare que quiconque quitte sa femme, si ce n’est pour un cas d’adultère, et en épouse une autre, commet un adultère; et celui qui épouse celle qu’un autre a quittée, commet aussi un adultère. »
Par cette clause de l’adultère, Jésus ne rouvre pas la porte au divorce. Dans la loi de Moïse, l’adultère n’était pas un cas de divorce, mais de mort. Il était interdit de garder la femme adultère. L’Évangile lui a donné la pénitence qui ressuscite, et le pardon. Après la purification d’un adultère, dit saint Augustin, la réconciliation des époux ne doit pas présenter d’obstacles ni être regardée comme honteuse là où l’on croit à la rémission des péchés par le pouvoir des clefs du royaume des cieux. Que l’on n’appelle plus adultère celle qui a été réconciliée, remariée au Christ.
L’adultère est un cas de séparation, non de divorce et de rupture. Le mariage, constitué par la volonté, n’est pas détruit par la séparation du corps, mais par la séparation de la volonté. Les époux légitimement séparés restent néanmoins époux. C’est pourquoi le Seigneur ne dit pas: Celui qui renvoie sa femme est adultère, mais: « Celui qui en prend une autre ; » car celui-là sépare la volonté. En résumé, il n’y a qu’une raison charnelle qui puisse légitimer la séparation des époux, c’est l’adultère; il n’y en a qu’une spirituelle, c’est le consentement mutuel pour le service de Dieu; il n’y en a aucune qui permette de contracter un second mariage tant que la mort n’a pas rompu le premier.
Par cette loi, Jésus rétablissait le mariage dans la pureté de son institution première, sur le modèle que Dieu avait proposé. Il délivrait la femme de sa longue ignominie, il donnait aux époux la gloire de la chasteté conjugale, aux enfants la sereine sécurité du foyer domestique, au genre humain tout entier une origine plus pure et l’honneur et la paix d’une meilleure vie. En parlant de ces choses augustes, on a l’esprit importuné des clameurs et des dérisions d’une horde dissolue qui ne trouve plus de bonne joie dans le monde et qui impute à l’Évangile les viles et horribles souffrances qu’elle endure pour l’avoir méprisé. Cette écume de charnels et d’adultères doit être écartée ; elle n’a pas plus de droits à revendiquer que de légitimes exemples à fournir. Malheur aux peuples qui écoutent la sagesse des femmes partagées et des pères qui n’élèvent point leurs enfants! La honte et la ruine attendent toute société assez folle pour recevoir sa règle de ces mains ardentes à déchirer les lois de Dieu. Lorsque l’on veut juger sainement les institutions d’un peuple, ce ne sont pas les bannis, les déportés et les révoltés qu’il convient d’interroger; il faut regarder au sein même de ce peuple et voir quels fruits y produisent ces institutions acceptées et obéies. Par le mariage chrétien, l’homme a été fils, il a été époux, il a été père : de ces trois choses, il n’avait véritablement que le nom. La femme a été vierge, épouse, mère, trois dignités qui lui étaient inconnues. Le mariage chrétien a créé la famille, et la famille a mis le genre humain dans une situation générale d’honneur et de bonheur qu’il n’était pas donné au paganisme de rêver ni même de comprendre.
Mais la corruption et l’erreur du monde étaient si profondes que les disciples eux-mêmes s’effrayèrent de cette noble loi. Lorsqu’ils se trouvèrent seuls avec leur Maître, ils lui exprimèrent naïvement leur pensée. « Si telle est, lui dirent-ils, la condition d’un homme à l’égard de la femme (qu’il ne puisse la renvoyer), il n’est pas bon de se marier. » Jésus leur répondit : « Tous ne sont pas capables de cette résolution, mais ceux à qui il a été donné;» c’est-à-dire, ceux qui par la grâce de Dieu demandent et obtiennent de garder la continence pour gagner le ciel. Cette parole a créé les légions angéliques qui ont préféré la virginité et la chasteté au mariage.
Ce même jour, les Disciples voulurent écarter des enfants que l’on amenait à Jésus pour être bénis. Ils craignaient que cette foule ne l’importunât. Au sens mystique, ils figuraient les Juifs, jaloux de la vocation des Gentils.
Jésus leur dit: «Laissez venir à moi les petits enfants, car le royaume de Dieu est à qui leur ressemble. En vérité, quiconque ne recevra point le royaume de Dieu comme ferait un enfant, celui-là n’y entrera point. »
Ce n’est pas qu’un âge soit préféré à un autre, car alors il serait fâcheux d’avancer dans la vie. C’est l’innocence qui est préférée à tout. Le royaume de Dieu est à qui ressemble aux enfants, à qui conserve ou reconquiert cette innocence que la nature leur a donnée. L’enfant est sans haine, il ignore la luxure, il ne recherche point la richesse et les honneurs, il revient à sa mère qui l’a corrigé ; il est docile à l’enseignement de ses maîtres, ne dispute ni ne contredit ni n’est méfiant : c’est ainsi que l’homme qui veut « entrer » doit recevoir la parole de Dieu. En même temps Jésus apprend aux Apôtres à ne point mépriser les petits de l’Église, à ne point rudoyer leur ignorance, à les instruire avec patience et douceur, à se faire comme enfants eux-mêmes pour gagner les enfants. Et enfin l’amour qu’il témoigne à l’enfance enseigne à tous combien il la faut aimer et respecter. En ce temps-là, dans le monde civilisé, à Rome, on faisait apprendre par cœur aux enfants les dialogues de Platon, et ils les récitaient dans les banquets pour amuser les convives. Mais ce n’était que la moindre des souillures auxquelles l’enfance était exposée. Les droits de l’enfance datent du Christ.
Et Jésus embrassa les enfants, leur imposa les mains et les bénit. Il montrait par là, dit saint Remi, que les humbles d’esprit sont dignes de sa grâce. En imposant les mains, dit saint Chrysostome, il exprime l’opération de sa vertu divine ; il bénit suivant une coutume humaine parce qu’il est devenu homme en restant Dieu; il embrasse comme pour ramener en son sein sa créature tombée.
Il semble que s’il y avait dans l’Évangile quelque chose que l’on ne pût croire, ce ne sont pas les grands miracles qui commandent à la nature, ni les grandes paroles qui changeront la face du monde, ni ces audaces de la miséricorde qui déclarent le Publicain justifié par la seule vertu de sa prière, ni le Calvaire, ni l’Eucharistie, ni enfin rien de ce qui est incompréhensible et par là même visiblement divin. Tout cela est de Dieu, et dès qu’il l’a voulu faire, il est pour ainsi dire tout simple qu’il l’ait fait. Ce qui confond, c’est cette bonté de la majesté divine qui se mêle aux entretiens des hommes, parle leur langage, bégaye avec eux, leur prend la main, embrasse leurs enfants, traite l’homme pécheur avec plus de tendresse qu’elle ne lui en a montré lorsque, revêtu encore de son innocence, il habitait le Paradis. Quand la pensée s’arrête sur ces tableaux, sur ces enfants enfermés dans les bras de Dieu et touchant son sein, on a comme un éblouissement non pas du doute, mais de l’impossible. C’est donc ainsi que Dieu nous a aimés, c’est donc là ce que nous valons, c’est donc là ce que vaut l’innocence ! Et cette innocence nous peut être rendue d’un mot qu’il dépend de nous de prononcer, d’un soupir qu’il dépend de nous de jeter dans cet abîme qui nous sépare de l’Infini. Ces grands espaces que nous avons mis entre nous et Dieu, cette lèpre qui nous couvre, tout cela n’est rien. Notre soupir, porté par les Anges dont il nous a entourés, arrivera tout de suite jusqu’à Lui, et notre lèpre tombera au même instant, et nous serons ses enfants sans tache, et rien sur la terre ni au ciel, aucune puissance de justice ni aucun souvenir de nos iniquités ne prévaudra contre la parole qui nous ouvrira son cœur.
C’est ainsi que Dieu a aimé le monde !
Une circonstance fit comprendre aux Disciples le bonheur et le mérite de la pauvreté volontaire.
Il vint un jeune homme, des premiers du pays, qui, fléchissant le genou devant Jésus, lui demanda ce qu’il fallait faire pour obtenir la vie éternelle. Jésus lui dit: « Garde les commandements.»
Lesquels? demanda le jeune homme. Jésus reprit: « Tu les connais. Tu ne feras point d’homicide; tu ne commettras point d’adultère; tu ne déroberas point; tu ne diras point de faux témoignages, tu ne tromperas personne, tu honoreras ton père et ta mère, tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Le jeune homme dit: J’ai observé ces préceptes dès ma jeunesse; que me manque-t-il encore ?.
Jésus aima sa sincérité et son innocence. Il lui dit: « Une chose encore te manque : Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, et le donne aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel. Puis viens, et suismoi. » Mais le jeune homme s’en alla tout triste, car il possédait de grands biens. Et Jésus, jetant les regards autour de lui, dit à ses disciples: « Qu’il est difficile que ceux qui ont des richesses entrent dans le royaume de Dieu ! » Comme les Disciples montraient leur étonnement de cette parole, Jésus répéta : « Mes petits enfants, qu’il est difficile que ceux qui se confient en leurs richesses entrent au royaume de Dieu! Un chameau passera plus aisément parle trou d’une aiguille qu’un riche n’entrera dans le royaume de Dieu. » Les Disciples se disaient l’un à l’autre: Qui donc se pourra sauver? Jésus leur dit: « Cela est impossible aux hommes, mais toutes choses sont possibles à Dieu. »
Pierre demanda au Seigneur quelle serait la récompense des Apôtres, qui avaient tout quitté pour le suivre? Il lui répondit qu’au triomphe du Fils de l’homme, ceux qui l’auront suivi seront avec lui les juges du monde. Car quiconque aura quitté pour son nom et pour l’Évangile sa maison, ou ses frères, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfants, ou ses héritages, celui-là recevra le centuple dans la pleine joie de la vie éternelle.
Mais pour entretenir en eux une crainte salutaire, tandis qu’il leur annonçait l’ordre nouveau que sa justice établirait au jour des rétributions, il leur dit qu’alors beaucoup des premiers seraient les derniers et beaucoup des derniers les premiers. Et afin qu’ils connussent l’indépendance de Dieu dans la distribution de ses grâces, il leur proposa la parabole des ouvriers de la vigne, où ceux de la dernière heure reçoivent la même récompense que ceux qui ont travaillé dès le matin.
Il leur parlait et les instruisait ainsi en se rendant lentement à Jérusalem, n’y voulant arriver que pour la fête de Pâques. Sur son chemin, il guérissait les malades, toujours avec cette même douceur et ce même empire qui formaient également le caractère de sa parole et de ses œuvres; toujours le plus humble des mortels, toujours tout resplendissant de divinité. Nul n’avait parlé comme lui, et il parlait comme nul n’a le droit de parler. Un jour, s’adressant à la multitude, il dit ces mots que le seul esprit de l’homme n’aurait pu dicter ni soutenir, ni comprendre:
« Si quelqu’un vient à moi et ne hait point son père et sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs et même sa propre vie et ne porte pas sa croix et ne me suit pas, celui-là ne peut être mon disciple. »
On sentait qu’il avait dans sa main et le ciel et la terre et le cœur de l’humanité.
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