Rien n’est plus opposé à la contemplation que l’amour des richesses et les vulgaires soucis qu’il engendre. Un homme vint demander à Jésus de partager une succession entre son frère et lui. Il ne le voulut point faire et dit à celui qui l’en priait : « Gardez-vous de toute avarice; l’abondance des biens qu’un homme possède n’est pas ce qui le fait vivre. » À cette occasion, il proposa la parabole du riche avare, à qui Dieu redemande son âme tandis qu’il ne songe qu’à faire agrandir ses greniers.
Il insistait sur l’aumône, sur la confiance en Dieu, sur l’humilité, sur la pénitence. Toutes ces brèves et douces paroles sont devenues les nobles lois de la société chrétienne. Il y mêlait des prophéties concernant l’Église, le second avénement, la réprobation et le retour des Juifs.
Il enseignait ainsi partout, sans cesse, en toute rencontre, à tout propos, mais plus particulièrement le jour du Sabbat, dans les synagogues, où le peuple accourait pour l’entendre ; et c’était un motif continuel de colère parmi les Pharisiens.
Un jour, étant à la synagogue, il vit dans l’auditoire une femme qu’un esprit d’infirmité tenait courbée depuis dix-huit ans. Elle ne pouvait regarder en haut. Il lui dit: « Femme, tu es délivrée. » Aussitôt elle se releva et glorifia Dieu. Le Chef de la synagogue en conçut de la colère. Mais, n’osant s’attaquer à Jésus, dont il craignait les réponses, il s’en prit à la malade guérie et à tout le peuple qui montrait sa joie, a Il y a, leur dit-il, six jours pour travailler. Venez donc un de ces jours-là vous faire guérir, et non pas le jour du Sabbat. »
Malgré ce détour, le Pharisien n’esquiva point la réprimande. « Hypocrites, dit le Sauveur, lequel parmi vous ne détache, le jour du Sabbat, son bœuf ou son âne et ne le sort de l’étable pour le mener boire? Et cette fille d’Abraham que Satan tenait captive depuis dix-huit ans, il ne fallait pas la guérir un jour de Sabbat!.»
Soit à cause de la trangression d’Adam qui a introduit dans le monde les infirmités et la mort, soit à cause de ses propres crimes, cette femme souffrait par la malice du démon. Le démon a ce pouvoir, afin que les hommes, éprouvent le désir de devenir meilleurs; et parce qu’il est mauvais, il cherche à en user de manière à les rendre plus mauvais. Il s’applique à leur ôter la vue du ciel, afin qu’ils souffrent et n’espèrent point; il les courbe vers la terre comme les brutes. La tête de l’homme est faite pour se tourner vers le ciel; cette femme ne pouvait regarder en haut. Jésus l’appelle par un mouvement de sa bonté prévenante: « Tu es délivrée. » Il la louche de sa main. Maintenant, fille d’Abraham, regarde en haut, le démon n’a plus d’empire, tes liens sont brisés. Elle se redresse et glorifie Dieu.
Semblable à ceux qui s’emportent contre l’aveugle-né, le Chef de la synagogue, témoin du miracle, ne voit que la gloire qui en résultera pour Jésus. Il aimerait mieux que cette femme restât dix-huit ans encore et toujours dans son infirmité, courbée comme une brute, et que Jésus ne fût pas glorifié. On retrouve en lui tous les chefs de toutes les synagogues, tous les maîtres et tous les disciples de toutes les écoles d’erreur. Le bien que l’Église peut faire parmi les peuples, ils préféreraient qu’elle ne le fit pas, et qu’elle ne fût pas glorifiée. Ils ne veulent pas surtout qu’elle redresse les hommes, qu’elle les rende capables de regarder en haut. Celui-ci prend prétexte du service de Dieu; d’autres prendront prétexte du bien même de l’homme. Ils diront que c’est nuire à l’homme de le redresser; que son intérêt est de rester courbé vers la terre. Ils emploieront tous les sophismes, ils emploieront la force lorsqu’ils le pourront, pour détourner les peuples de venir à Jésus-Christ, ni le jour du Sabbat ni les autres jours. Ils craignent par-dessus tout que l’homme entende cette parole : Sursum corda! Cependant, en même temps qu’ils s’efforceront d’éteindre la lumière de l’Évangile, ils en ôteront le joug. Ils détacheront le bœuf et l’âne, l’instinct brutal; ils le mèneront à l’abreuvoir qu’ils ont préparé, aux eaux épaisses qui éteignent la raison et font haïr le jour. Quand ils auront ainsi communiqué à l’homme le goût de la fange et l’amour de la nuit, ils lui diront: Tu vois! Nous t’avons rendu libre! Et ils le feront travailler pour eux.
Le Christ enseigne à son Église à ne pas craindre. Ces ennemis diront ce qu’ils voudront, ils feront ce qu’ils pourront. Parle, agis, accomplis l’œuvre de ma charité. En dépit de leurs menaces, répands la vérité, répands le jour; et s’il faut que tu luises du haut d’un gibet pour que ces victimes du démon lèvent enfin la tête et soient délivrées, fais comme j’ai fait, va mourir!
A peu de jours de là, Jésus provoqua de nouveau ses adversaires. Il entra, pour manger le pain, un jour de Sabbat dans la maison d’un chef des Pharisiens. Tous l’observaient; et il y vint aussi unhomme hydropique qui se tenait devant lui. Jésus, s’adressant aux docteurs, leur dit : « Est-il permis de guérir le jour du Sabbat? » Ils gardèrent le silence. Alors Jésus prit l’Hydropique par la main, le guérit et le renvoya. Puis, connaissant les pensées des Pharisiens, il leur dit : « Qui de vous, si son âne ou son bœuf tombe en une fosse le jour du Sabbat, ne l’en retire pas aussitôt? » Et ils ne surent que répondre.
C’est le quatrième banquet où nous voyons Jésus. Comme les autres, celui-ci est signalé par un acte de grande miséricorde et de grand enseignement. Il allait dans les fêtes, parce que là aussi on avait besoin de le voir, et que ceux qu’il y trouvait ne venaient point l’entendre. Les Pharisiens eux-mêmes, il voulait les sauver. Il portait en même temps le bienfait de sa présence à leurs serviteurs, qu’ils ne laissaient point libres d’aller à Lui. Saint Augustin dit qu’il apparaissait corporellement au milieu des festins et des joies du monde, de même qu’à présent il apparaît encore à notre pensée pour nous rappeler où est le vrai festin et la vraie joie. Il le compare à la colombe qui enveloppe ses petits menacés par l’oiseleur.
Les Pharisiens reçoivent volontiers le Seigneur, à cause de sa renommée; ils l’invitent même. Mais, au lieu de l’écouter, ils l’observent. Il le sait; il voit leur joie quand l’Hydropique s’avance et se place devant lui, modèle de foi dans sa muette et persévérante prière. Les Pharisiens pensent en eux-mêmes: Que fera-t-il? S’il guérit ce malade, nous l’accuserons de violer le Sabbat; s’il le renvoie sans le guérir, il n’est donc pas si miséricordieux ni si puissant qu’il le dit au peuple imbécile!
Jésus, d’un seul mot déjà prononcé en semblable rencontre, déjoue leur astuce. « Est-il permis de guérir le jour du Sabbat? »
Les Pharisiens n’osent rien dire. Cette question qu’ils résolvaient unanimement contre Jésus, était controversée entre eux. Plusieurs prétendaient qu’on ne devait pas même donner aucun remède, à moins qu’il n’y eût péril de mort; d’autres étaient moins rigoureux. Jésus leur montre à tous qu’il peut se passer de leur permission et qu’il ne craint pas leur haine; il enseigne que c’est bien sanctifier les jours de fête que les consacrer à la charité, et qu’il ne faut point faire attention au scandale des insensés ni aux murmures des méchants lorsqu’il s’agit des œuvres de Dieu. Enfin, il récompense la foi de cet homme qui attend humblement et qui n’ose prier qu’en montrant son infirmité. Il prend l’Hydropique par la main et le guérit. Voilà le crime que les Pharisiens attendaient. Jésus entend les murmures qu’ils n’osent articuler, et il y répond : Si c’était votre bœuf ou votre âne, vos moindres intérêts temporels qui fussent en péril, vous ne songeriez guère au Sabbat!
Le bœuf et l’âne sont nommés pour renouveler à l’esprit des Pharisiens la prophétie d’Isaîe et pour leur en donner l’interprétation : « Le bœuf a connu celui à qui il appartient, l’âne a connu l’étable de son maître; Israël ne m’a point connu. » Le bœuf lié au joug est le peuple juif, dont la tête s’est endurcie sous le joug de la Loi; l’âne est le symbole de la gentilité, assujettie à toutes les erreurs. Celui qui viendra au dernier jour les tirer de la fosse où ils sont tombés, est celui qui guérit toute maladie, qui délivre de toute captivité, qui dissipe toutes ténèbres. Ce que les Pharisiens font par avarice, il le fera par charité.
L’avarice était le grand vice des Pharisiens. L’hydropisie en est la figure. L’Hydropique est brûlé d’une soif inextinguible; une partie de son corps est gonflée horriblement, l’autre se dessèche; de ce corps où tout se change en impureté s’exhale une haleine fétide. C’est l’avare, toujours altéré, toujours inassouvi, pauvre au sein de l’abondance, n’ayant que des pensées de lucre, n’aspirant qu’à se remplir de ce breuvage d’or qui le gonfle et qui le tue. Saint Paul dit que l’avarice est une idolâtrie. Qui pourra guérir ce mal? Jésus le peut. Il faut le lui demander comme faisait l’Hydropique, en se tenant devant lui. Erat ante illum, dit l’Évangile, indiquant avec une brièveté divine la constance de la prière et la fermeté de l’espoir dans cet homme qui voulait être guéri. Il est venu sans être invité, il se tient là, bravant les regards moqueurs, attendant le regard qui le délivrera, enseignant au monde à demander et à obtenir des miracles ; et Jésus le prit par la main, le guérit et le renvoya.
La hideuse maladie que cet homme portait en son corps, les Pharisiens l’avaient dans l’âme. Afin de les guérir aussi et d’appliquer le remède qui convenait à la plaie de ces âmes gonflées et dures, Jésus leur donna la belle leçon de ne point se mettre d’eux-mêmes aux premières places, comme ils s'empressaient de faire partout: « Car quiconque s’élève sera abaissé, et quiconque s’humilie sera élevé. » Il leur recommanda encore de donner des festins aux pauvres plutôt qu’aux riches; parce que les riches rendent ce qu’on leur donne ; mais ce que l’on a donné aux pauvres, c’est Dieu qui le rend. Ces choses nous paraissent vulgaires ; elles ne le sont devenues que par Jésus-Christ et par son Église, à qui il les a enseignées.
Un des convives s’écria : « Heureux qui sera du festin dans le royaume de Dieu! » Jésus répondit par la parabole de ceux qui refusent de se rendre au festin du Père de famille : Les convives premièrement appelés allèguent divers prétextes et ne viennent pas. L’un va visiter une terre, l’autre veut essayer des bœufs qu’il a achetés, l’autre répond qu’il vient de se marier. Ainsi le souci des choses temporelles détourne les hommes des choses de Dieu. Tout ce qui est dans le monde, dira l’Apôtre, est concupiscence de la chair, concupiscence des yeux et orgueil de la vie. Le Père de famille fait ramasser les pauvres, les estropiés, les aveugles, et jusqu’aux vagabonds qui rôdent par les chemins; il veut qu’on les force d’entrer, afin que la maison se remplisse. Prophétie de la vocation des Gentils et de la multitude des pécheurs qui seront lavés et revêtus de la robe de fête pour participer au festin de Dieu. Les superbes refusent, les humbles sont choisis. « Ramassez-les sur les chemins et le long des haies, dit le Père de famille et forcez-les d'entrer. » C’est ce fameux
compelle intrare qui a tant révolté les hérétiques et tant scandalisé la fausse sagesse d’un grand nombre d’orthodoxes. Les Gentils sont venus des places publiques et des carrefours, dit saint Augustin; les hérétiques viennent des baies, car ceux qui plantent des haies établissent des divisions. Qu’ils soient retirés des haies, qu’ils soient arrachés d’entre les épines! Mais ils ne veulent pas être contraints. Nous entrerons, disent-ils, par notre propre volonté. Ce n’est pas ce que Dieu a commandé :
Compelle intrare. Que la nécessité vienne du dehors; de là naît la volonté. Et cette contrainte, ajoute saint Grégoire, est souvent directement de Dieu et de sa miséricorde. Ils entrent par violence ceux qui, brisés dans les adversités du monde, reviennent à l’amour de Dieu. Ils échappent à la terrible sentence qui a été prononcée en ces termes: « Je vous dis que nul de ceux qui ont été conviés et qui n’ont pas voulu venir ne goûtera de mon festin. »
Jésus se rendait à Jérusalem, pour la fête de la Dédicace. Quelques-uns d’entre les Pharisiens vinrent le trouver et lui donnèrent le conseil de fuir, parce qu’Hérode en voulait à sa vie. Notre-Seigneur connut sans doute que c’était Hérode qui lui envoyait ces officieux. Il leur répondit : « Allez, et dites à ce renard: Voilà que je chasse les démons et que je guéris les malades aujourd’hui et demain, et le troisième jour tout sera consommé. Toutefois il faut que je marche aujourd’hui et demain et le jour suivant; car il ne convient pas qu’un prophète soit tué hors de Jérusalem. » À cette pensée, plus ému du châtiment qui attendait Jérusalem coupable que de son propre supplice, il laissa parler tout son amour et toute sa douleur : « Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes, et lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants comme un oiseau rassemble sa couvée sous ses ailes, et tu ne l’as pas voulu ! »
Les Pharisiens de Jérusalem, résolus à se délivrer de lui, l’abordèrent dans le Temple avec une de ces questions captieuses qu’ils méditaient pour le perdre. Ils lui dirent: « Jusques à quand nous tiendrez-vous en suspens. Si vous êtes le Christ, dites-le-nous tout haut. »
Ce qu’ils demandaient, il» le savaient bien, et Jésus les avait là-dessus satisfaits depuis longtemps. Mais ils voulaient le compromettre. Tout le monde attendait un règne temporel du Christ. Jésus disant : Je le suis, se serait par ce seul mot constitué en état de rébellion contre la domination romaine. S’il se taisait, l’incrédulité pouvait s’autoriser de son silence.
La question des Pharisiens pouvait donc embarrasser la prudence humaine. Ils n’avaient pas compté sur la sagesse divine, et elle les confondit. Notre-Seigneur, qui ne voulait ni triompher comme un conquérant vulgaire, ni périr comme un séditieux, ne voulut pas non plus laisser un prétexte à leur mauvaise foi. Il leur dit: « Je vous parle et vous ne croyez pas. Les œuvres que je fais au nom de mon Père rendent témoignage de moi. Moi et le Père nous sommes un. »
En entendant ces paroles, ils prirent des pierres pour le lapider. Ils avaient compris. Mais il fallait leur aveu, et que le mot qu’ils s’étaient proposé de lui arracher sortît de leurs bouches mêmes. Il poursuivit donc : « J’ai fait à vos yeux beaucoup de bonnes œuvres par la puissance de mon Père; pour laquelle de ces œuvres me lapidez-vous? » Les Juifs répondirent: Ce n’est point pour aucune bonne œuvre que nous te lapidons, mais’ pour tes blasphèmes, toi, homme, qui te fais Dieu!
Ce sont eux qui le disent, avouant du même coup dans quel but ils interrogeaient. Jésus, sans néanmoins se départir de la prudence dont il lui plaît d’user envers ces perfides, confirme ce qu’ils ont entendu: « N’est-il pas écrit dans votre loi : J’ai dit: Vous êtes des Dieux? Si donc l’Écriture, qui ne peut être détruite, appelle Dieux les juges d’Israël, comment dites-vous à Celui que le Père a sanctifié et envoyé dans le monde, comment’lui dites-vous : Tu blasphèmes, parce qu’il a dit : Je suis le Fils de Dieu? Si je ne fais pas les œuvres de mon Père, ne me croyez pas; mais si je les fais, quand même vous ne voudriez pas croire à ma parole, croyez à mes œuvres, et connaissez et croyez que le Père est en moi, et que je suis en lui. »
Les Juifs n’entreprirent pas de raisonner; ils cherchèrent à se saisir de Jésus. Mais il leur échappa, comme il avait déjà fait, en les rendant immobiles ou en se rendant invisible, et il sortit de Jérusalem.
Il vint au delà du Jourdain, à l’endroit où Jean avait baptisé d’abord, et il y demeura. Sa bonté, toujours la même, continuait d’attirer autour de lui la foule des publicains et des pécheurs. Il ne repoussait personne, et il les instruisait. Les Pharisiens, les docteurs et les Scribes, toujours les mêmes aussi, continuaient de lui reprocher sa condescendance pour ces gens de petite condition et de mauvaise renommée. — Voyez, disaient-ils, cet homme reçoit les pécheurs; il mange avec eux!
Jésus répondit par la parabole du Pasteur qui laisse son troupeau de cent brebis pour retrouver une seule brebis égarée, et par celle de la Femme qui se réjouit d’avoir retrouvé sa drachme perdue. Il disait aux Pharisiens que les anges de Dieu dans le ciel se réjouiraient plus de la conversion d’un seul pécheur que de la pénitence de quatre-vingt-dix-neuf justes. Afin qu’ils prissent une idée plus juste encore des largesses de la miséricorde divine, il leur proposa la parabole de l’Enfant prodigue, où le cœur du Père de famille se peint sous des traits si touchants. Et pourtant, nous le savons, ce n’est pas encore là tout l’amour de Dieu et tout l’amour du Sauveur. Car le père de la parabole attend son fils, mais Dieu, le vrai père, fait appeler le pécheur au milieu de ses désordres; il le sollicite à revenir, il l’assure de son pardon, il va le chercher lui-même. C’est ce que Jésus-Christ a fait, et, pour atteindre l’ingrat, par quels chemins n’a-t-il point passé!
Ces trois paraboles ont entre elles beaucoup de rapport, et n’en font pour ainsi dire qu’une seule. Il importe d’en pénétrer le sens.
Les cent brebis de la première parabole, sont l’universel domaine de Dieu. Cent, nombre parfait, figure la totalité des créatures. La brebis perdue, c’est le genre humain. Le Fils de Dieu, le bon Pasteur, laisse au ciel le troupeau fidèle et descend sur la terre. Ayant retrouvé sa brebis, il ne la châtie point; il ne la ramène point au troupeau en la poussant rudement par le fouet des mercenaires et par la dent des chiens; il la charge sur ses épaules. Nous reconnaissons le Samaritain. Jésus-Christ s’est chargé du fardeau de l’humanité. Quel est le poids, quels sont les chemins du retour, nous le savons; mais il a retrouvé ce qui était perdu. Et comme le pasteur appelle ses amis et ses voisins, Jésus appelle ses Saints et ses Anges et leur dit: « Réjouissez-vous avec moi. » Non pas : Réjouissez-vous avec la brebis retrouvée, observe saint Ambroise; réjouissez-vous « avec moi. » Notre vie, c’est là sa joie; notre retour au ciel est l’épanouissement de sa félicité.
La parabole de la Brebis nous apprend que nous sommes les créatures de Dieu et que nous lui appartenons. Le parabole de la Drachme nous apprend de plus que nous sommes faits à son image et ressemblance ; car la drachme, monnaie royale, porte la figure du roi. La Femme qui cherche sa drachme perdue tient en main sa lampe allumée. Une lampe allumée est une lumière dans un vase de terre. Jésus est la divinité dans une chair terrestre. La Femme est l’Église; elle tient en main la lumière du Christ, la doctrine de vérité. À la clarté de cette lampe immortelle, par la vigueur de sa foi au mystère de l’Incarnation, l’Église triomphe de la nuit. Elle cherche sans relâche, elle remue, elle purifie; elle retrouve enfin l’âme égarée; et sa joie est grande, et tous ceux qui l’aiment se réjouissent avec elle. Dans cette femme qui « balaye, » on reconnaît encore celui dont Jeun-Baptiste a dit : Il prendra son van et nettoiera son aire; il mettra le bon grain dans son grenier, et jettera la paille au feu qui ne s’éteint point.
Le même sens reparaît plus étendu dans la parabole de l’Enfant prodigue. On y voit davantage la faute du pécheur, on y sent d’autant mieux la miséricorde dont il est l’objet. Jusqu’à présent, Dieu a semblé ne rechercher que son bien, ne vouloir que retrouver ce qui est à lui. Ici nous voyons son amour, plus fort que l’ingratitude humaine. Il y a en outre une grande leçon touchant les Juifs : leur dureté et leur jalousie sont vivement dépeintes, leur retour est de nouveau prédit.
Les deux fils représentent les deux peuples; l’aîné reste dans la maison paternelle, l’autre réclame son patrimoine, le reçoit et s’en va. Le Juif garde le culle du Dieu unique, le Gentil se livre aux idoles.
Celui-ci a reçu son bien : la raison, le libre arbitre,les richesses de la terre et de la nature, et à certain degré les trésors mêmes de la grâce, c’est-à-dire les souvenirs de la révélation primitive et la promesse du Rédempteur. Il s’éloigne de son père. Non par la distance, dit saint Augustin, puisque Dieu est partout, mais par le cœur; le pécheur fuit Dieu et se tient loin de lui. Il s’éloigne et il dissipe tout le patrimoine qui lui a été partagé. La débauche dévore tout. Dans cette absence de Dieu où il s’est enfoncé, dans cette mer du monde, dans ces antres des syrènes, il abandonne son esprit à l’erreur, son cœur aux passions. Il perd la droiture de l’intelligence, la pureté de l’âme, la sensibilité de la conscience, le juste discernement du bien et du mal. L’incrédulité l’enveloppe, affaiblit sa volonté, étouffe sa raison, le mène à l’idolâtrie. Il s’est éloigné de son père, il finit par l’oublier. C’est le comble de sa ruine. Quand tout est épuisé, la famine survient. Plus de vérité, plus d’amour; famine de l’esprit, famine du cœur.
Alors il s’engage au service d’un des habitants du pays. Un habitant de ces pays-là, un prince de ces ténèbres. Et celui-ci l’envoie dehors, dans les champs, où il devra garder les pourceaux. À la besogne dont le Prodigue est chargé, l’on connaît le maître qu’il a pris. Ce maître ne le nourrit pas, ou la nourriture qu’il lui donne ne le rassasie pas. Il boit de l’eau qui n’étanche point la soif, il mange le pain trompeur qui laisse rugir la faim. « Et il désirait remplir son ventre des cosses que mangeaient les pourceaux, mais personne ne lui en donnait. » Ces cosses, dont le maître du Prodigue nourrit ses pourceaux, ces fruits tendres au dehors, vides au dedans, qui remplissent le corps et l’appesantissent plutôt qu’ils ne le sustentent, saint Augustin se souvenait d’en avoir mangé. Ce sont, dit-il, les maximes du siècle, les sonorités dont retentissent les poëmes et les discours consacrés aux idoles ; ce sont encore les épaisses sensualités des pourceaux, leurs festins qu’ils prennent vautrés dans l’ordure; c’est enfin toute œuvre de volupté qui énerve et anéantit les puissances de l’âme. Le Prodigue n’avait pas même cela. Ô fils du Roi, qui t’es voué à garder les troupeaux de Satan, Satan ne te donnera pas même la pâture de ses pourceaux! Conduis-les, engraisseles, amuse-les et vis dans leur fumier : ils pourront exciter ton envie, tu tie goûteras point leurs joies!
Et c’est la dernière ressource du pécheur, la dernière grâce que Dieu lui envoie : il est malheureux. Dans l’excès de sa misère, il se souvient, il rentre en lui-même et il se résout d’aller vers son père. Au fond de l’âme, il sait que son père ne le renverra point, mais prendra pitié de lui. Des biens qu’il a emportés, rien ne lui reste, sauf cet instinct qu’il ne pouvait perdre sans cesser d’être. Sitôt qu’il pense à son père, il sait ou plutôt il sent que son père voudra pardonner. Pour que nous ne vinssions pas à dissiper encore cette part de notre héritage, le Père ne l’a pas mise dans nos mains, qui la laisseraient tomber, ni écrite dans notre esprit, qui la laisserait effacer; il l’a gravée au plus intime du cœur, où cette lettre sacrée résiste à tout. Lorsque l’on a dit au monde que Dieu est bon, le monde a reconnu Dieu. Malgré l’aveuglement dans lequel il est enfoncé, le Prodigue connaît à l’instant ce qu’il doit faire. « Je me lèverai, j’irai à mon Père et je lui dirai : Mon Père, j’ai péché, je ne suis pas digne d’être appelé votre fils. Traitez-moi comme l’un des serviteurs qui sont à vos gages. » Ce langage est de l’essence même de la nature humaine; ce sont là ses sentiments, elle est faite ainsi; elle a besoin de se purifier par l’aveu de ses fautes; elle a besoin de se proclamer indigne, telle qu’elle se connaît: indigne non par origine, puisqu’elle appelle Dieu son Père, mais par sa faute et par ses œuvres mauvaises; elle a besoin de proclamer que d’elle-même elle ne peut se relever et se replacer en l’honneur où elle était.
Le Prodigue se lève donc et va trouver son père. « Lorsqu’il était encore bien loin, son père l’aperçoit. » Il ne l’attend pas, il n’attend pas qu’il parle et qu’il s’humilie: il accourt vers lui, il se jette à son cou et l’embrasse. Ainsi Dieu est révélé par Celui qui est apparu, dit saint Paul, comme l’amour et la bonté de Dieu.
Il accourt, dit saint Jean Chrysostome. Le poids de nos fautes nous empêcherait d’arriver; mais lui-même pouvant descendre, il est descendu; et avant que nous ayons dit un mot, il baise nos lèvres, par où va sortir la confession qui monte d’un cœur pénitent; nous n’avons pas encore articulé l’aveu, et déjà il l’a reçu. Il entend nos secrètes pensées, dit saint Ambroise, et quand nous sommes encore éloignés, il accourt, de peur que quelque ennemi ne nous arrête; il accourt par sa prescience, il nous embrasse par sa clémence; par un élan d’amour paternel, il se hâte de relever ce qui était tombé, de redresser vers le ciel ce qui était courbé vers la terre. Mais quel est ce bras du Père qui enlace si tendrement le pécheur?’Le Père, dit saint Augustin, n’a pas quitté son Fils unique, par qui il a fait cette course lointaine à la recherche de la brebis égarée : Car Dieu était dans le Christ se réconciliant le monde. Il se jette au cou du pécheur et l’embrasse, c’est-à-dire qu’il abaisse vers nous son bras qui est le Seigneur Jésus-Christ. Comme l’homme opère par le bras, Dieu opère par le Christ, et c’est pourquoi le Christ est appelé la force de Dieu. Isaïe avait dit : « A qui le bras du Seigneur a-t-il été révélé? »
Et alors le Prodigue se confesse. Il dit : Mon Père! Il dit qu’il a péché; il dit qu’il n’est pas digne. Mais il n’ajoute pas ce qu’il s’était proposé : Traitez-moi comme un de vos mercenaires. Il ne le peut dire après qu’il a prononcé ce nom de Père en face de son père, et après que son père l’a embrassé. Il sent qu’il est rétabli, que son rang de fils lui est rendu. Et le Père ne le blâme pas, ne lui rappelle rien de ce passé de crime, de honte et de douleur. Cela est effacé; la trace matérielle en doit disparaître. Cachez ses haillons; donnez-lui sa première robe, sa robe d’innocence. C’est là que je reprends mon fils, à sa pureté première. Mettez-lui au doigt un anneau, le signe des noces, le gage de l’union, le symbole de la foi qui brillera dans ses œuvres. Mettez-lui des chaussures aux pieds ; que ses pieds ne glissent plus dans le chemin, que ses pieds ne touchent plus la terre. Et tuez le veau gras et mangeons et réjouissons-nous, parce que mon fils était mort et voilà qu’il est ressuscité! Le veau gras était la victime que le prêtre offrait pour les péchés. Ici, il figure l’Eucharistie, la victime qui doit nourrir l’humanité réparée en ce fils qui était mort. Et ils se mirent à table et commencèrent le festin. Maintenant, dit saint Augustin, la fête se célèbre dans tout l’univers.
Ces trois paraboles devaient irriter ceux qui reprochaient à Jésus de trop accueillir les pécheurs. L’épisode du fils aîné répondit à leurs murmures. Ce fils aîné qui ne veut pas entrer dans la maison parce que l’on y fête le retour de son frère, et qui résiste même à la prière du père de famille, c’est le peuple juif. Il est dit qu’il revenait des champs. Il n’est pas parti pour un pays lointain, et néanmoins il n’est pas dans la maison. Il est aux champs,’ occupé sans amour d’un travail tout terrestre. Il sert son père, il ne l’aime pas. Le Prodigue, pensant à son père, a cru à sa tendresse; il est venu. Celui-ci doute de la justice du père, ou plutôt la nie; atteint d’une jalousie basse, il ne veut pas entrer. Son père vient le prier; il refuse. Nous le voyons encore ainsi. Cependant le Père ne sera pas sorti en vain; il fera tendrement violence à ce cœur rebelle; mais il attendra le temps opportun, quand la plénitude des nations sera entrée.
Comme ceux qui murmurent contre le prix payé aux ouvriers de la onzième heure, ce fils aîné représente encore ces âmes fidèles ou plutôt exactes, mais basses et jalouses, qui, vivant inutilement dans la largeur du Christianisme, osent presque quereller Dieu des grâces de conversion dont il prévient les pécheurs à leurs derniers moments. Parce qu’ils se trouvent justes et qu’enfin ils sont tels (d’une certaine justice froide qui elle-même a grand besoin de pardon), ils exigeraient volontiers qu’on ne reçût pas ceux qui ont péché d’une façon plus éclatante. Mais Dieu hait ce pharisaïsme et se réjouit de la conversion des pécheurs. Qu’ils prennent garde que ce mépris du pécheur et ce dépit contre la miséricorde qui l’embrasse, ne les empêchent eux-mêmes d’entrer. Celuilà fait une grande confession qui crie : Mon Père! Je me lèverai, j’irai à mon Père, je lui dirai : Père, j’ai péché! Il donne à Dieu son vrai nom; il veut faire la vraie chose que Dieu demande. Et qui donc êtes-vous, dit saint Ambroise, pour vous opposer au Seigneur afin qu’il ne pardonne pas, tandis que vous pardonnez vous-même à qui vous voulez ? Applaudissons à la rémission des péchés par la pénitence, de peur que nos péchés ne nous soient pas remis. Ne repoussons pas ceux qui reviennent de loin; car nous aussi, nous avons été dans les régions lointaines, et c’est de là que nous sommes revenus.
Le même docteur fait ressortir le lieu et l’accord des trois paraboles. Il y voit trois grandes consolations offertes à notre misère, trois fermes motifs d’espérance dans l’abîme de nos péchés, une triple chaîne que nous jette la miséricorde divine. Le père, c’est Dieu; le pasteur, c’est le Christ; la femme, c’est l’Église remplie de l’Esprit-Saint; partout c’est Jésus, le Sauveur. Il cherche notre âme comme une humble mère de famille chercherait ce qu’elle a de plus précieux; il nous ramène et nous porte comme un pasteur vigilant; il nous accueille comme un père. Nous sommes ses brebis : Ô pasteur, conduisez-nous aux pâturages éternels ! Nous sommes la drachme: Ô roi, nous portons gravés en notre âme votre image et votre nom : tirez-nous de la poussière, rendez-nous notre premier éclat! nous sommes le Prodigue : Ô Père, venez à nous, accourez; ôtez-nous le joug si lourd du démon, donnez-nous le joug de l’amour!
Le divin prédicateur, parlant toujours ce doux langage de la parabole, donna de nouveaux enseignements sur le mépris des richesses. Il voulut aussi apprendre aux hommes la manière de purifier les richesses injustement acquises. — Nourrissez-en les pauvres, disait-il; par l’aumône, faites-vous des amis dans le ciel.
Les riches Pharisiens, également orgueilleux et avares, estimaient que les biens qu’ils possédaient n’étaient qu’une juste récompense dés vertus qu’ils s’attribuaient. Ils se moquaient de ces discours. Jésus répondit à leurs moqueries par la parabole du pauvre Lazare et du mauvais riche. Le pauvre, couvert d’ulcères, demande au riche les miettes qui tombent de sa table, et ne les obtient pas. Il meurt; les Auges le portent dans le sein d’Abraham. Le riche meurt à son tour et l’enfer est son tombeau. Du milieu des flammes il crie vers Abraham : Père, ayez pitié de moi, et envoyez Lazare afin qu’il trempe dans l’eau le bout de son doigt pour me rafraîchir la langue! Abraham répond à ce damné, qu’entre Lazare et lui la justice a mis un abîme que ni l’un ni l’autre ne peut franchir.
30S CHAPITRE XIII. ENTRETIENS ET PARABOLES.
Les Pharisiens ne se convertissaient point, mais les disciples s’instruisaient, et ces diverses leçons restaient dans leur mémoire pour être transmises à l’humanité.