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CHAPITRE IX - Éducation des Apôtres (suite)
Comme Jésus descendait de la montagne, une grande foule vint au-devant de lui. L’évangéliste saint Marc dit qu’à son aspect « tous furent frappés d’étonnement et de crainte. » Quelque chose sans doute lui restait de cet éclat qui avait terrassé les trois apôtres. Un homme se jeta à ses pieds, le priant de délivrer son fils, possédé d’un démon que les Disciples n’avaient pu chasser. Sur l’ordre de Jésus, on amena le malade. C’était un jeune garçon. Le démon le tourmentait depuis son enfance, et souvent il l’avait précipité dans l’eau et dans le feu pour le faire périr. En ce moment, il se roulait et écumait. a—Si vous pouvez quelque chose, dit le père, s’adressant à Notre-Seigneur, ayez pitié de nous et secourez-nous!
A cette prière d’une foi imparfaite, Jésus répondit: « Si vous pouvez croire, tout est possible à celui qui croit. » Le père, les yeux en larmes, s’écria: « Je crois, Seigneur; aidez mon incrédulité. » Alors Jésus commanda au démon de sortir du corps de cet enfant et de n’y plus rentrer. L’esprit immonde jeta d’abord de grands cris; puis l’enfant, violemment secoué, demeura par terre sans mouvement, en sorte que dans la foule plusieurs le crurent mort. Mais Jésus, le prenant par la main, lui aida à se lever, et dès ce moment il fut guéri.
Par les détails où entrent les Évangélistes, on voit qu’en cette occasion comme toujours, Jésus s’applique à faire naître la foi. La réponse qu’il adresse au père affligé correspond à sa demande, empreinte de doute. Au lieu de lui accorder tout de suite la guérison, comme au lépreux, qui a prié d’un cœur si confiant, il l’oblige à décrire cette terrible maladie que les Disciples n’ont pu vaincre, il permet que le malade soit tourmenté devant lui. D’ailleurs le mal est profond; il peint une âme tout entière livrée au péché, et il ne faut rien moins pour la délivrer que la puissance même de Dieu. Mais qu’importe, puisque Dieu est là et puisqu’il vient toujours; puisqu’il descendra toujours dela montagne vers ceux qui sauront l’appeler?
De l’âge du malade, tourmenté depuis son enfance, saint Augustin tire une preuve du péché originel contre le pélagien Julien, qui avançait que tous les hommes viennent à la vie sans aucune tache du péché et tout à fait innocents, tels qu’Adam à la création. Comment ce possédé eût-il été tourmenté dès son enfance, s’il n’y avait eu en lui aucun lien de péché originel? Quel péché avait-il pu commettre qui lui fût propre? À son tour, le vénérable Bède fait remarquer que Jésus guérit en le touchant de la main celui que l’ennemi avait rendu semblable à un mort, et qu’ainsi, par ce véritable toucher, est réfutée d’avance la folie de Manès, qui niera que le Sauveur eût revêtu la même chair que nous. Mais ce n’est pas là seulement, c’est partout que l’Évangile réfute et réfutera toutes les hérésies.
Cependant les Apôtres demandèrent au Seigneur pourquoi ce démon leur avait résisté. Jésus répondit: « C’est à cause de votre peu de foi. » Ils lui dirent: « Seigneur, augmentez-nous la foi. » — « Si votre foi, continua Jésus, égalait un grain de sénevé, vous diriez à cet arbre : Déracine-toi et transplante-toi dans la mer; et il vous obéirait. Oui, en vérité, si’ votre foi égalait seulement un grain de sénevé, vous diriez à cette montagne : Passe d’ici là, et elle y passerait; et rien ne vous serait impossible. » Pour leur donner une instruction plus spéciale sur ce qui venait d’avoir lieu, il ajouta que cette sorte de démon qui leur avait résisté, ne se chasse qu’avec la prière et le jeûne. Il y a sur ce texte une grande parole de saint Chrysostome. Rien, dit-il, n’est plus puissant que l’homme qui prie comme il faut. Celui qui prie comme il faut et qui jeûne, n’a pas besoin de beaucoup de choses. Il a deux ailes plus rapides que le vent, et il est supérieur à la nature terrestre.
Je crois, Seigneur, aidez mon incrédulité ! Seigneur, augmentez-nous la foi! Prières profondes, paroles triomphantes. Quiconque sondera la première, connaîtra la vraie plaie et le vrai besoin de son âme; quiconque aura été exaucé en prononçant la seconde, régnera.
La foi des Apôtres augmentait, comme ils l’avaient demandé, sauf pourtant sur ce qui regardait la partie douloureuse du mystère de Jésus. Ils ne doutaient pas de sa puissance, assez de preuves leur en étaient données tous les jours; mais ces miracles multipliés leur rendaient plus difficile de croire ou de comprendre qu’il dût souffrir.
Jésus les conduisait vers Capharnaûm, qu’il voulait visiter une dernière fois. Ce voyage était un triomphe; les peuples célébraient l’homme envoyé de Dieu qui guérissait tous les malades et qui avait toute puissance sur les démons. Notre-Seigneur dit aux disciples : « Pour vous, gravez bien dans vos cœurs ce que je vous annonce: Le Fils de l’homme doit être livré. On le fera mourir, et après avoir été mis à mort, il ressuscitera le troisième jour. »
Le temps des opprobres approchait, il y fallait préparer ces cœurs si naturellement enivrés de tant de merveilles. Il fallait aussi, par ces prédictions réitérées, leur apprendre que la passion et la mort du Fils de Dieu seraient pleinement volontaires, puisque celui qui pouvait les prévoir, pouvait aussi facilement les éviter. Mais ils ne comprenaient pas encore, et ce langage les désolait. Leur ambition en était blessée, non moins que l’amour qu’ils portaient à leur maître. Partagés entre l’espérance et la crainte, ils n’osaient l’interroger là-dessus.
Les évangiles ne rapportent qu’un seul des miracles que Jésus fit à Capharnatlm durant ce dernier séjour. On y voit également la puissance du Fils de Dieu et l’humilité du Fils de Marie.
Les percepteurs du didrachme qui se levait pour l’entretien du Temple, s’informèrent à Pierre si son maître ne payait pas le tribut. Pierre se rendit près de Jésus pour l’avertir; mais Notre-Seigneur le prévint. Il lui demanda de qui les rois de la terre exigent des tributs, si c’est de leurs enfants ou des étrangers? Pierre répondit : Des étrangers. — « Les enfants, reprit Jésus, en sont donc exempts. Néanmoins, ajoutat-il, afin de ne les point scandaliser, va jeter l’hameçon et prends le premier poisson qui montera: dans sa bouche tu trouveras une pièce de quatre drachmes. Donne-laleur pour moi et pour toi. »
Jésus, dit Origène, ne portait pas l’image de César; le prince de ce monde n’avait rien en lui. C’est pourquoi il prit du sein de la mer, non de ce qu’il possédait, la pièce de monnaie dont il paya le tribut. Ce tribut qu’il ne voulut point refuser, il ne l’acquitta pas non plus d’une manière ordinaire. Après avoir fait remarquer qu’il n’y est pas soumis, alors seulement il le paye. Il paye afin que les collecteurs ne soient point scandalisés; il se montre libre, afin de ne point scandaliser ses disciples.
Ces marques et ces attestations nouvelles de la Divinité faisaient oublier aux Disciples les appréhensions qu’ils devaient concevoir. Une contestation s’éleva entre eux pour savoir qui était le plus grand. Jésus, connaissant leurs pensées, leur demanda quelques instants après de quoi ils avaient disputé ; mais ils n’osèrent lui répondre. Ils étaient assez instruits pour prévoir qu’il condamnerait leur ambition. Alors il leur dit : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous, et le serviteur de tous. » Et prenant un enfant, qu’il tint près de lui au milieu des Disciples, il glorifia la candeur et la simplicité de l’enfance : « Quiconque donc, ajouta-t-il, se fera petit comme cet enfant, celui-là est le plus grand dans le royaume des cieux. »
Après cet enseignement sur l’humilité, il leur parla de la charité. C’est là que fut proposée la douce parabole du pasteur qui laisse tout le troupeau sur les montagnes et s’en va à la recherche de la brebis égarée. Il leur donna encore l’adorable précepte de ne jamais refuser le pardon.
Dans cette intimité de ses apôtres et de ses disciples, comme un bon père, il se laissait interrompre et interroger. Pierre lui dit : « Combien de fois pardonnerai-je à mon frère, qui m’aura offensé jusqu’à sept fois? » Jésus répondit: « Je ne te dis pas de pardonner jusqu’à sept fois, mais jusqu’à septante fois sept fois, » c’est-à-dire toujours. Et ce n’est pas sans but que cette parole souveraine a été adressée à Pierre. Le chef de l’Église devait être l’inépuisable dispensateur du pardon.
CHAPITRE X - Enseignement dans le Temple
En ce temps-là, Jésus se rendit à la fête des Tabernacles, l’une des trois que les Juifs devaient célébrer à Jérusalem. Il y alla dans une sorte de secret, après avoir jeté quelque incertitude sur sa décision; car l’heure n’éT tait pas encore venue de laisser cours aux desseins de ceux qui voulaient le faire mourir.
Sur le chemin, dix lépreux qui se tenaient éloignés pour obéir à la loi, le reconnurent et crièrent vers lui: — Jésus, notre maître, ayez pitié de nous! — « Allez, leur dit-il, montrez-vous aux prêtres. » Car le lépreux guéri devait recevoir la purification du prêtre et faire une offrande. Ils partirent sur-le-champ, et en allant, ils se trouvèrent guéris. L’un d’eux retourna sur ses pas, et se prosternant devant son bienfaiteur, le visage contre terre, il lui rendit grâces. C’était un Samaritain; les autres étaient Juifs. Ils furent ingrats, peut-être à l’instigation des scribes qui rôdaient sans cesse autour de Jésus. Notré-Seigneur dit : « N’y en a-t-il pas dix de guéris? Et où sont les neuf autres ? Il ne se trouve que cet étranger qui soit revenu et qui ait rendu gloire à Dieu. » Puis il dit au lépreux: « Levez-vous, allez; votre foi vous a sauvé. » Cette foi supérieure qui obtient non plus seulement la guérison du corps, mais le salut de l’âme.
Arrivé à Jérusalem, Jésus monta au Temple et se mit à enseigner. De grandes divisions se manifestaient parmi le peuple à son sujet. Comme le vieillard Siméon l’avait prédit, il était un signe de contradiction. Cependant la sagesse de ses paroles étonnait et charmait tout le monde; amis et ennemis admiraient cette éloquence divine et cette science d’un homme qui n’avait pas étudié. Il leur dit: « Ma doctrine n’est point de moi, mais de Celui qui m’a envoyé. Ceux qui voudront faire la volonté de Celui qui m’a envoyé, connaîtront si cette doctrine est de Dieu ou si je parle de moi-même. Celui qui parle de son chef a en vue sa propre gloire; mais quiconque a en vue la gloire de celui qui l’a envoyé, dit toujours la vérité. »
Sachant quelles accusations les Pharisiens et les Scribes portaient contre lui, au sujet du sabbat, depuis la guérison du paralytique, il leur donna de nouvelles preuves que la Loi n’avait pas été violée par cet acte de miséricorde, mais qu’ils la violaient eux-mêmes en ne jugeant pas suivant l’équité. Il leur demanda pourquoi ils cherchaient à le faire mourir. Irrités d’être dévoilés, quelques-uns des leurs s’écrièrent: « Qui cherche à vous faire mourir? Vous êtes possédé du démon ! » D’autres penchaient à croire qu’il était le Christ; mais ces ignorants ajoutaient: « Cependant nous savons d’où est cet homme, et quand le Christ sera venu, personne ne saura d’où il est. » Leur erreur, probablement, venait d’une interprétation trop littérale de ce texte d’Isaïe: Qui racontera Sa génération? ce que le prophète entendait du mystère, la génération éternelle.
Jésus dit à haute voix : « Vous savez qui je suis et d’où je suis venu. Ce n’est pas de moi-même que je suis venu, mais Celui qui m’a envoyé est véritable, et vous ne le connaissez pas. Pour moi, je le connais parce que je suis de Lui.
Ici les Juifs, les ennemis, entendirent. Ils comprirent fort bien que Jésus, comme ils le lui reprochaient, disait que Dieu était son père et se faisait égal à Dieu. Ils cherchaient à l’arrêter. Cependant, personne ne mit la main sur lui, parce que son heure n’était pas venue. Et plusieurs disaient: « Le Christ, quand il viendra, fera-t-il plus de miracles? »
Quoique les partisans de Jésus commençassent à craindre ses puissants ennemis, et ne manifestassent pas hautement leur foi, les Pharisiens et les princes des Prêtres démêlèrent ces sentiments qui dominaient en sa faveur.
Voulant en arrêter le cours, ils envoyèrent des archers pour le prendre. Mais lui, sans s’inquiéter de ces mesures prématurées et impuissantes, il dit à ceux qui l’entouraient, peut-être à ceux qui avaient été chargés de le saisir : « Je suis encore avec vous pour un peu de temps, et je vais à Celui qui m’a envoyé; vous me chercherez, et vous ne me trouverez point; et où je suis, vous ne sauriez y venir» »
Ou Je suis, ubi ego sum, parole de Dieu. Jésus-Christ parlant sur la terre est déjà où il doit aller, au ciel où il est toujours présent.
La fête des Tabernacles durait huit jours. Le dernier, on allait puiser de l’eau dans la fontaine de Siloé, et l’on répandait cette eau sur l’autel en demandant à Dieu l’abondance des fruits de la terre. Jésus, suivant son usage de prendre texte de la circonstance présente, disait à haute voix : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive. Du cœur de celui qui croit en moi il coulera des fleuves d’eau vive. » Il parlait de l’Esprit-Saint, qui serait donné à ceux qui croiraient en lui. Dans l’auditoire, le même partage d’opinions se manifestait et la même impression de respect se faisait sentir. Il y avait là les agents qui étaient chargés de l’arrêter; pas plus que les jours précédents ils n’osèrent exécuter leur commission. Aux reproches des Pharisiens et des princes des prêtres, ils répondirent : « Jamais homme n’a parlé comme celui-là. » Sur quoi ces furieux leur demandèrent s’ils s’étaient laissé séduire aussi comme la populace, et s’ils ne voyaient pas que personne, parmi les chefs et les gens distingués, n’estimait ce Galiléen.
Cependant le sénateur Nicodème osa faire une objection; il invoqua la légalité, trouvant qu’on ne pouvait pas juger même un Galiléen sans savoir ce qu’il a fait. Or, quel crime imputer à celui-ci? Les Pharisiens s’emportèrent davantage. On a lieu de croire que leur dessein était de faire tuer Jésus sans forme de procès, en vertu de la seule excommunication prononcée contre lui. — « Ètes-vous donc aussi Galiléen, dirent-ils à Nicodème? Scrutez les Écritures, et apprenez que de la Galilée il ne vient point de prophète. » C’étaient là leurs raisons; la difficulté d’en trouver de meilleures les a fait durer : — Il n’est écouté que des ignorants et de la populace. — Il est Galiléen. — Un prophète ne peut venir de Galilée! Cela s’est dit longtemps et se dit toujours. Le misérable empereur Julien pensait ruiner le Christianisme avec cette injure; les descendants de ceux qui l’ont inventée, partout submergés dans l’ignominie de leur nom de Juifs, appellent encore Jésus : le Galiléen.
Jésus, les laissant à leurs complots, traversa le torrent de Cédron et se retira sur la montagne des Oliviers. Il avait coutume d’y passer les nuits lorsqu’il séjournait à Jérusalem. Judas le savait. La montagne des Oliviers est la montagne des parfums, la montagne de l’onction; c’est là que doit habiter le Christ, celui qui est oint de l’huile sainte, qui nous a oints de sa force pour combattre, de sa grâce pour réparer nos défaites et pleurer nos fautes, de son amour pour en obtenir le pardon. La montagne des Oliviers représente la sublime bonté de Jésus. Le fruit de l’olivier, dit Alcuin, convient à ce mystère : on le met sous le pressoir et il donne l’huile, qui est le signe de la miséricorde; car l’huile surnage au-dessus de tous les liquides, comme il est écrit que «les miséricordes du Seigneur sont au-dessus de tous ses ouvrages.» Dans la vie errante de Jésus, on ne voit que deux endroits que l’on puisse en quelque façon appeler des demeures : la montagne des Oliviers, montagne des miséricordes, et la maison de Simon-Pierre, à qui il a commandé de pardonner septante fois sept fois.
Ayant donc passé la nuit sur la montiigne, le lendemain, dès la pointe du jour, il retourna au Temple. La foule s’empressa pour l’écouter. Poussé d’un instinct de salut, le peuple accourait vers celui qui avait dit dans le Prophète : Je les tirerai par les liens de l'amour. Il s’était assis et il les instruisait, lorsque les Pharisiens parurent, traînant une femme qu’ils placèrent au milieu de l’assemblée.
— Docteur, dirent-ils à Jésus, cette femme est adultère. Moïse nous ordonne de lapider ces coupables : qu’en dites-vous?
Selon ce que Jésus prononcerait, ils se préparaient à l’accuser ou de mépris pour la loi de Moïse, ou de dureté envers les pécheurs.
Jésus, gardant le silence, se baissa et écrivit sur la terre avec le doigt. Suivant une tradition, il écrivait les péchés secrets des accusateurs de l’adultère. Suivant d’autres, il se contenta de tracer quelque courte sentence de l’Écriture, applicable à leur méchanceté; comme, par exemple, ce verset de Jérémie : Terre, terre, écris que ces hommes sont réprouvés. Cependant les Pharisiens continuaient de l’interroger et voulaient le forcer à répondre. Alors il se redressa et leur dit : « Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre. » Et sans les regarder, probablement pour ménager leur confusion et leur donner le temps de faire retraite, se baissant de nouveau, il se remit à écrire. Soit que la parole qu’il avait dite eût suffi pour réveiller ces mauvaises consciences, soit qu’il s’y ajoutât quelque crainte d’être démasqués plus clairement, tous les accusateurs s’en allèrent l’un après l’autre, les plus vieux les premiers. Dans le cercle qui s’était formé, dit saint Augustin, deux personnages seulement restèrent : la misère et la miséricorde. Jésus dit à cette femme : « Où sont ceux qui t’accusaient? Personne ne t’a-t-il condamnée? — Personne, Seigneur, dit-elle. — Ni moi, reprit le Sauveur, je ne te condamnerai pas. Va, et désormais ne pèche plus. »
Avancez, s’était écrié David; établissez votre règne par la vérité, par la douceur et par la justice! D’une seule parole, le fils de David avait fait triompher la miséricorde sans blesser la loi, démasqué l’hypocrisie, confondu la malice, délivré la pécheresse, et, l’on peut le croire, converti son cœur. Néanmoins, il observe toute justice et toute vérité : « Ne pèche plus! » Par là, en même temps qu’il fait miséricorde, il condamne. Il est le protecteur du pécheur, non du péché. S’il eût voulu absoudre la faute, il eût dit à la coupable :Va, et vis comme tu voudras, et sois sûre que je te délivrerai de l’enfer. Mais il lui dit: « Ne pèche plus. » Qu’ils y fassent attention, ceux qui ne voudraient voir que la douceur, et qu’ils craignent la vérité, car « le Seigneur est doux et droit. » C’est le commentaire de saint Augustin.
Après cette scène, Jésus reprit l’enseignement qu’elle avait interrompu. Son discours roulait sur les preuves de sa mission et de sa divinité; par ses profondeurs souvent difficiles à entendre, il semble plutôt destiné à ceux qui le méditeraient dans la suite des âges qu’à ceux devant qui il était prononcé. L’on conjecture que l’Évangéliste n’en a conservé que la substance, et que Notre-Seigneur y donna les développements que réclamait l’intelligence de ses auditeurs; car il est dit que plusieurs crurent en lui malgré les dénégations et les interruptions injurieuses des Pharisiens. Ces derniers ne cessaient de lui demander qui il était. Il leur dit : « Quand vous aurez élevé le Fils de l’homme, vous saurez alors qui je suis, et que de moi-même je ne fais rien, mais que je dis les choses comme le Père me les a enseignées. Celui qui m’a envoyé est avec moi, et il ne m’a pas laissé seul, parce que je fais toujours ce qui lui plaît. » C’était ce qu’il avait dit à Nicodème dès les premiers jours; ce qu’il avait annoncé aux Apôtres et aux Juifs eux-mêmes en leur déclarant qu’ils n’auraient que le miracle de Jonas. Ils le connurent après qu’ils l’eurent « élevé » sur la croix. Lorsqu’il ajoute : « Celui qui m’a envoyé est avec moi, » il proclame l’unité de nature qui rend le Père inséparable du Fils; il nous apprend, en outre, cette grande et consolante vérité du christianisme, que Dieu s’attache inséparablement à ceux qui font toujours ce qui lui plaît, et ne les laisse jamais seuls.
Comme plusieurs dans la foule croyaient, il leur dit pour les fortifier : « Si vous demeurez attachés à ma parole, vous serez vraiment mes disciples. Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira. » Là-dessus les Pharisiens feignirent de se méprendre, se targuant d’être les enfants d’Abraham et de n’avoir jamais été esclaves de personne. Jésus leur dit que celui qui pèche devient esclave du péché; que, fils d’Abraham, suivant la chair, par leurs œuvres ennemies de la vérité et de la justice ils se rendaient fils d’un autre père. — Nous avons, dirent-ils, un seul père, qui est Dieu. — « Si Dieu était votre père, reprit Jésus, vous m’aimeriez, car c’est de Dieu que je procède et que je suis venu. Vous, vous êtes les enfants du démon; et ce que votre père désire, c’est là ce que vous voulez faire. Dès le commencement il fut homicide ; il ne se maintint pas dans la vérité, et c’est pourquoi la vérité n’est pas en lui. Lorsqu’il ment, c’est de son propre fond, car il est menteur et père du mensonge. Pour moi, parce que je vous dis la vérité, vous ne me croyez pas. Qui de vous me convaincra de péché? » Sur ce mot, ils gardèrent le silence. Le Sauveur continua : « Pourquoi donc, quand je dis la vérité, ne me croyez-vous point? » Et répondant lui-même : — « Celui-là, dit-il, qui est de Dieu, écoute les paroles de Dieu. Et vous ne les écoutez pas, parce que vous n’êtes pas de Dieu! » Les Pharisiens se répandirent en injures, lui criant qu’il était un démoniaque et un Samaritain.
Leurs injures ne pouvaient lasser sa patience. « En vérité, » leur dit-il, — mais en même temps il le disait à la race humaine, pour toute la durée des siècles, — « en vérité, si quelqu’un garde ma parole, il ne verra pas la mort éternelle. » Ils se récrièrent de nouveau : — C’est maintenant que nous voyons bien que le démon est en toi. Comment! Abraham est mort, les prophètes sont morts, et tu dis : Si quelqu’un garde ma parole il ne goûtera pas la mort! Es-tu plus grand que notre père Abraham et que les prophètes qui sont morts? Pour qui te donnes-tu?
Jésus répondit : « Si je me glorifie moi-même, ma gloire n’est rien. Celui qui me glorifie, c’est mon Père, que vous dites être votre Dieu. Et vous ne l’avez point connu, mais moi je le connais; et si je dis que je ne le connais point, je serai un menteur comme vous l’êtes. Mais je le connais, et j’obéis à sa parole. »
Revenant à Abraham, qu’ils avaient tant allégué, il ajouta ces mots remplis de majesté et de lumière: « Abraham, votre père, a désiré avec ardeur de voir mon jour; il l’a vu et il a été comblé de joie. » Les Juifs s’écrièrent : Vous n’avez pas cinquante ans et vous avez vu Abraham? Jésus reprit : « En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu’Abraham fût conçu, Je Suis. »
Pour se définir, il lui faut créer une langue qui n’est pas celle des hommes. Ce mot exprime sa divinité. Avant dit le passé; je suis, le présent. Dans la divinité, il n’y a ni passé ni futur, mais toujours Yêtre. « Avant Abraharn, je suis. » Parole égale à celle que les Juifs connaissaient déjà : Je suis celui qui suis.
A cet éclair, ils entrevirent l’égalité avec Dieu, et ils prirent des pierres afin de lapider celui qui parlait de la sorte; mais Jésus leur devint invisible et sortit du Temple.
En se dérobant à leur furie, il ne les fuyait pas, ne les maudissait pas et ne les abandonnait pas. Ce même jour, un grand miracle vint leur montrer à la fois sa puissance, sa miséricorde, et aussi sa persévérance dans la doctrine qu’ils lui reprochaient touchant l’observation du Sabbat.
Jésus vit un homme qui était aveugle de naissance, et ses disciples lui dirent: « Maître, est-ce cet homme qui a péché, ou ses parents, qu’il soit né aveugle?» Jésus répondit : « Ce n’est point qu’ils aient péché, ni lui ni son père et sa mère, mais c’est afin que les œuvres de Dieu soient manifestées en lui. Il faut, pendant qu’il est jour, que je fasse les œuvres de Celui qui m’a envoyé. La nuit vient où personne ne peut rien faire. Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. »
Ayant dit ces paroles, il détrempa de la terre avec sa salive; et de cette boue il oignit les yeux de l’Aveugle, et lui dit : « Va, lave-toi dans le bain de Siloé (qui signifie envoyé). » L’Aveugle obéit, et revint voyant clair.
Or, ses voisins, et ceux qui auparavant l’avaient vu mendiant, disaient: N’est-ce point celui qui se tenait assis et demandait l’aumône? Les uns disaient : C’est lui; les autres : Non, mais il lui ressemble. Et l’Aveugle guéri disait : C’est moi. Ils lui demandaient : Mais comment tes yeux sont-ils ouverts? Il répondit : Cet homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue et a enduit mes yeux, et m’a dit : Va au bain de Siloé, et lave-toi. J’y ai été, je me suis lavé, et je vois. Ils lui dirent: Où est cet homme? Il répondit : « Je ne sais. » On le conduisit aux Pharisiens.
Et c’était le jour du Sabbat que Jésus avait ainsi détrempé de la terre et ouvert les yeux de l’aveugle-né.
A leur tour, les Pharisiens demandèrent à l’Aveugle comment il avait vu. Il leur dit : Il m’a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et je vois.
Quelques-uns des Pharisiens disaient : Cet homme qui ne garde point le Sabbat n’est pas de Dieu. Mais d’autres : Comment un homme pécheur peut-il faire de tels miracles? Et ils étaient divisés entre eux. — Et toi, dirent-ils à l’Aveugle, que dis-tu de celui qui t’a ouvert les yeux? Il répondit : C’est un prophète.
Mais ces Juifs ne voulurent point croire qu’il eût été aveugle, ni qu’il eût reçu la vue, jusqu’à ce qu’ils eussent fait venir son père et sa mère. Ils les interrogèrent : Est-ce là, dirent-ils, votre fils que vous dites qui est né aveugle? Comment donc voit-il à présent? Le père et la mère répondirent : — Nous savons que c’est notre fils, et qu’il est né aveugle. Comment il voit à présent, nous ne le savons pas, ni qui lui a ouvert les yeux. Interrogez-le; il est en âge pour parler de ce qui le touche. Ces pauvres gens avaient peur des Juifs. Car déjà les Juifs étaient convenus entre eux qu’ils chasseraient de la Synagogue quiconque reconnaîtrait Jésus pour le Messie. C’est pourquoi ils dirent : Il est en âge, interrogez-le.
Ayant appelé de nouveau l’homme qui avait été aveugle, les Juifs lui dirent, parlant de Jésus : —Rends gloire à Dieu. Nous savons que cet homme est un pécheur. — S’il est un pécheur, dit-il, je ne sais. Je sais seulement que j’étais aveugle, et qu’à présent je vois... Ils reprirent : Que t’a-t-il fait? Comment t’a-t-il ouvert les yeux? Il leur repartit : Je vous l’ai déjà dit et vous l’avez entendu. D’où vient que vous voulez l’entendre encore? Est-ce que vous autres aussi voulez devenir ses disciples? Alors ils lui dirent, en le maudissant : Sois-le toi-même, son disciple! Pour nous, nous sommes disciples de Moïse. Nous savons que Dieu a parlé à Moïse; mais quant à celui-ci, nous ne savons d’où il est. —Voilà une chose admirable, reprit l’Aveugle, que vous ne sachiez d’où il est, et cependant il a ouvert mes yeux. Nous savons que Dieu n’exauce point les pécheurs; mais si quelqu’un honore Dieu et fait sa volonté, Dieu exauce celui-là. Depuis que le monde existe, il est inouï que quelqu’un ait ouvert les yeux d’un aveugle-né. Si celui-ci ne venait de Dieu, il ne pourrait faire cela.
Ils lui dirent : Tu es né tout entier dans le péché, et tu te mêles de nous faire des leçons! Et ils le poussèrent dehors.
Jésus le rencontra et lui dit: « Crois-tu au Fils de Dieu? » Seigneur, demanda cet homme, qui est-il, afin que je croie en lui? Jésus reprit: « Tu l’as vu, et celui qui te parle, c’est lui. » L’Aveugle dit: Je crois, Seigneur. Et se prosternant, il l’adora.
En lisant ce récit, d’une candeur incomparable, on voit que l’Esprit-Saint a satisfait par avance à ceux qui demanderaient que les miracles de Notre-Seigneur fussent attestés par des enquêtes contradictoires. Nous avons là une enquête dans toutes les formes. Dénonciation, témoins appelés, information, jugement, rien n’y manque, et tout y porte la couleur et l’accent du vrai.
Toutefois, les splendeurs et les évidences du récit évangélique recouvrent encore plus de beautés et de vérités qu’elles n’en révèlent au premier aspect. Lorsqu’on les regarde avec l’œil de l’intelligence, les circonstances du miracle, déjà si vives et si parlantes à l’œil de chair, deviennent autant d’images de la grandeur de Dieu. Nous ne pouvons suivre les Pères dans la longue et belle exposition qu’ils en ont faite, mais quelques traits suffiront.
Seul, pauvre, désolé, couvert de haillons, sans espérance et sans amis, assis sur la voie publique hors du Temple, où il n’entre pas, assis dans la nuit éternelle, ce mendiant aveugle de naissance, c’est le genre humain. On lui jette une obole avare, et il ne meurt pas. Toute sa vie est de ne pas mourir. Il ne voit point le jour, et il garde le silence. Voilà l’homme au plus profond de sa ruine. Jésus, que les Juifs viennent de chasser de leur temple, va vers lui, il le considère, il reconnaît son bien.
Les Apôtres, se souvenant que le Maître a dit au Paralytique de ne plus pécher, demandent si l’Aveugle a péché, ou s’il est dans cet état par la faute de ses parents. Jésus leur répond que ni l’Aveugle ni ses parents n’ont péché; non pas qu’il soit né sans la faute originelle, mais que ni lui ni ses parents n’ont commis de péché en raison duquel il ait dû naître aveugle. Il est aveugle pour que la gloire de Dieu soit manifestée, et pour que cet infirme lui-même reçoive avec la vue un sens plus précieux que la vue, une lumière infiniment supérieure à celle du jour, qui d’ailleurs va lui être donnée. Et Jésus ajoute : « Pendant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. » Pendant, c’est aujourd’hui et demain, et tant que durera le monde. « Je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles. » Le monde cessera d’être quand cette lumière n’y sera plus.
D’un peu de sa salive et d’un peu de terre, il fait une boue dont il oint les yeux de l’aveugle. Pourquoi cette boue ? En d’autres occasions, il lui a suffi d’un attouchement, d’une parole, et ni l’attouchement ni la parole n’étaient même nécessaires. Du temps de saint Ambroise, les Ariens, à cause de cette boue, niaient le miracle. Ils disaient que ce Uniment était quelque secret de médecine pour rendre la vue ou former des yeux aux aveuglesnés. Les Rationalistes modernes ont repris l’argument des Ariens. Saint Ambroise répond : Jésus donnait la santé, il n’exerçait pas la médecine; il faisait des miracles, il ne composait pas des médicaments. Dans la création des yeux de l’Aveugle-né, ajoute saint Augustin, Jésus-Christ emploie la boue, parce qu’il est le même Dieu qui avait fait avec de la boue l’homme tout entier. Comme il avait créé, il répare. Et comme il avait créé à son image, il répare à son image; car tout à l’heure, cet homme qui verra, confessera intrépidement la vérité. Saint Augustin reconnaît encore ici une figure de l’Incarnation. La salive que Jésus mêle à la terre est l’emblème du Verbe, de la sagesse qui est sortie de la bouche du Très-Haut; la terre, c’est l’humanité, l’homme fait du limon de la terre. Les yeux de notre âme ont été illuminés par cette salive et cette terre, par le Christ, Dieu et homme; le baume qui nous rend le jour est l’Incarnation.
Jésus ordonne à l’Aveugle d’aller se laver dans la fontaine de Siloé. Siloé, dit l’Évangéliste, soulevant ici le voile, signifie envoyé, c’est-à-dire messie. Il fallait que les Juifs incrédules vissent l’Aveugle les yeux encore couverts de boue; il fallait que l’Aveugle lui-même fit preuve d’obéissance et de foi, et reçût quelque lumière intérieure du nom de cette fontaine où il allait en même temps recouvrer la vue et recevoir une sorte de baptême. Cette fontaine intarissable, la fontaine de l’Envoyé, dit Corneille de la Pierre, est une belle image de Jésus-Christ, source éternelle de toutes les grâces ; elle figure particulièrement son baptême, qui achève d’éclairer les esprits, après que l’enseignement évangélique leur a été donné; et c’est pourquoi les Grecs appellent le baptême illumination.
L’Aveugle, avec une foi prompte et docile, sans opposer une contradiction, va, se lave et voit clair. Il voit comme s’il avait toujours vu. Jésus lui a donné les yeux de son âge, des yeux exercés et qui savent voir, suppléant par sa puissance à tout ce qu’il faut d’habitude et d’usage pour que l’homme apprenne à se servir de ses yeux. Ce n’est donc pas un miracle seulement qu’il vient de faire avec un peu de boue, mais un ensemble de miracles.
L’Aveugle n’est pas ingrat. Il a entendu parler de Jésus, et il ne peut ignorer que Jésus a des ennemis. Il ne laisse pas de confesser qu’il lui doit la vue : « C’est bien moi. Cet homme, que l’on appelle Sauveur, afait de la boue, en a enduit mes yeux, et m’a dit de les aller laver au bain de Siloé. J’y ai été, je me suis lavé, et je vois. » Dans tout ce qu’il dit, on sent une âme ferme et sincère. Il ne parle point de la salive, il ne dit pas plus qu’il ne sait, et il ne sait pas comment Jésus a fait cette boue. S’il pouvait être ici question d’éloquence et de beauté littéraire, on ferait remarquer la rapidité de ce langage, si expressif de la rapidité du miracle : Abii, lavi et video ; j’y ai été, je me suis lavé, je vois.
En présence des Pharisiens, l’Aveugle n’est pas moins ferme et moins tranquille. C’est un confesseur, le premier confesseur. Et ces Pharisiens, ces incrédules demandeurs de miracles, comme ils se révèlent! Le miracle est là devant eux, vivant, parlant, attesté par la multitude. Ils n’en veulent pas! Et leur cœur est dans l’angoisse et dans la colère de la haine. Tel est, tel sera l’aveuglement intérieur des impies. Ils n’ont pas reçu au cœur, dit admirablement saint Augustin, ces yeux qui brillent sur le visage de l’Aveugle-né. Ils ne les ont pas reçus, parce qu’ils ne veulent pas de la Rédemption. Car de même que la lumière naturelle qui éclaire les corps est comme le reflet de la face du Dieu créateur, de même la lumière surnaturelle qui éclaire nos intelligences est, suivant la parole de l’Apôtre, le reflet de la face très-sainte du Dieu rédempteur.
Ce qui occupe les Juifs, c’est de faire un crime à Jésus d’avoir opéré ce miracle un jour de Sabbat. Le pauvre guéri et consolé, l’aveugle qui voit, le mendiant qui pourra gagner son pain, que leur importe? Il s’agit de savoir si l’on peut appliquer au bienfaiteur du pauvre un article de loi qui le fasse lapider. Et pour faciliter cette action de la loi, ils prennent soin de créer le crime. Ils ne disent pas que Jésus guérit le jour de Sabbat. Guérir le jour du Sabbat n’est pas défendu ; ils l’accusent de violer le Sabbat.
En même temps, ils voudraient pouvoir l’accuser d’imposture. Tout à l’heure il leur disait: Qui de vous me convaincra de péché? Et aucun ne s’est levé pour le confondre. Ne pourront-ils pas prouver qu’il a menti ; que cet aveugle, qui se dit guéri par lui et qui ne l’a pas encore vu, n’était point aveugle? Mais tous leurs efforts n’aboutiss’ent qu’à établir plus solidement la vérité qu’ils veulent anéantir. Vaincus et divisés entre eux, ils finissent par chasser de leur synagogue l’homme de cœur qui ne consent pas à être ingrat et à mentir pour y rester. Comment pouvaient-ils mieux prophétiser le caractère et l’issue de toutes les contestations qui seront élevées contre l’Évangile?
Le Sauveur a voulu formuler lui-même les conclusions dernières de ce procès. Il dit à l’Aveugle guéri : « Je suis venu en ce monde pour un jugement : pour que ceux-là puissent voir qui ne voient pas, et pour que ceux-là qui voient (et qui se rendent indignes de la lumière) deviennent aveugles. »
Ces paroles s’appliquaient au miracle que Jésus venait de faire et à la foi de l’Aveugle-né, et en même temps, dans le sens spirituel, à la cécité volontaire des Pharisiens. Quelques-uns de ceux-ci le parurent comprendre. Ils lui dirent : Sommes-nous aussi des aveugles, nous autres? Jésus leur répondit : « Si vous étiez des aveugles, vous seriez sans péché. Mais à présent que vous dites: Nous voyons clair, votre péché demeure. » Car ayant la science des Écritures, qui devait les amener à la connaissance du Messie, ils ne voyaient point, parce qu’ils ne voulaient point voir.
Jusque dans ces paroles sévères, on sent la commisération de son âme. Afin de la manifester davantage, il leur présenta les tendres figures de la porte du bercail et du bon pasteur. Il y résuma tous les enseignements qu’il venait de donner dans cette laborieuse mission, contre les Pharisiens, mais au profit des Pharisiens eux-mêmes, s’ils l’eussent voulu, comme de toutes les brebis perdues de la maison d’Israël:
« Je suis la porte de la bergerie. Si quelqu’un entre par moi, il se sauvera. Il entrera, il sortira, et il trouvera des pâturages. Le larron ne vient que pour dérober, pour égorger et pour détruire.; moi je suis venu afin que les brebis aient la vie et qu’elles l’aient plus abondante.
« Je suis le bon pasteur. Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. Mais le mercenaire, celui qui n’est pas le pasteur et à qui les brebis n’appartiennent pas, voyant venir le loup, abandonne les brebis et prend la fuite; et le loup enlève les brebis et les disperse. Le mercenaire s’enfuit parce qu’il est mercenaire, et ne se met point en peine du sort des brebis. Je suis le bon pasteur : je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent. Comme mon Père me connaît, moi aussi je connais mon Père; et je donne ma vie pour mes brebis.
« Et j’ai d’autres brebis qui ne sont point de cette bergerie : il faut que je les amène, et elles entendront ma voix, et il n’y aura qu’une bergerie et qu’un pasteur. »
Mais il ne fallait pas que ce sacrifice, qu’il avait si souvent annoncé et qu’il annonçait encore, pût être taxé un jour ou d’héroïque folie, ou de consommation obligée et peut-être devenue involontaire; comme si, à la fin, la vie lui eût été arrachée plus qu’il ne l’eût donnée. Il déclara donc, en terminant, deux choses. La première, qu’il mourrait pour accomplir les volontés de son Père; la seconde, qu’il était maître de quitter ou de ne pas quitter la vie, et de la reprendre après l’avoir quittée : « C’est pourquoi mon Père m’aime, parce que je donne ma vie pour la reprendre. Personne ne me l’enlève, mais je la donne de moi-même. Il est en mon pouvoir de la donner, et il est en mon pouvoir de la reprendre. Tel est l’ordre que j’ai reçu de mon Père. »
Clartés divines du mystère de la Rédemption, et qui nous feraient tout comprendre, si le cœur étroit de l’homme pouvait comprendre tout l’amour de Dieu.
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