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CHAPITRE VII - Nazareth et Capharnaûm
Jésus quitta le lieu où il avait donné ces instructions et vint à Nazareth, sa patrie. Il entra dans la Synagogue le jour du sabbat, afin d’enseigner, comme d’ailleurs tout fils d’Israël en avait le droit. Il se leva pour lire. On lui mit entre les mains le livre d’Isaïe qui était la lecture liturgique de ce moment de l’année. Car il ne changeait rien à l’ordinaire et accomplissait avec soin toutes choses comme elles devaient l’être. En ouvrant le livre, il trouva ce passage : L’esprit du Seigneur est sur moi; c’est pourquoi j'ai reçu son onction pour évangéliser les pauvres, guérir ceux qui ont le cœur brisé, annoncer aux captifs la délivrance, aux aveugles la lumière; pour publier l’heureuse année du Seigneur et le jour de la rétribution. Ayant fermé le livre, il le rendit au ministre de la synagogue et s’assit. Tous les yeux étaient fixés sur lui. Il leur dit : « Ces choses de l’Écriture sont accomplies aujourd’hui que vous les entendez. »
La majesté de cette parole est d’autant plus frappante que Notre-Seigneur n’ignorait pas les mauvaises dispositions de ses auditeurs. On remarque parmi eux deux esprits. D’abord ils admirent; mais bientôt le levain des Pharisiens se manifeste et domine.
Ce levain devait fermenter à Nazareth plus aisément qu’ailleurs. Les Nazaréens regardaient sans doute le don de prophétie et de miracles comme une fortune; ils étaient jaloux que ce don fût tombé sur un homme qu’ils avaient compté pour si peu. Ils commencèrent à dire : N’est-ce pas là le Fils du charpentier Joseph, le fils de Marie? Ne connaissons-nous pas ses frères; ses sœurs ne sont-elles pas parmi nous ? D’où lui vient donc tout ceci?
Jésus lut dans ces cœurs misérables, et prévint l’injurieuse demande qu’ils allaient lui adresser; il vit que pleins d’incrédulité, ils lui demanderaient des miracles. Prouve-nous que tu es Dieu! Les premiers qui ont poussé ce cri si souvent repété, furent les premiers témoins de la vertu divine, ceux sous les yeux de qui avaient été ressuscités les morts. Jésus leur rappela qu’Élie avait été envoyé à la veuve de Sarepta, quoique les veuves ne manquassent pas en Israël, et qu’Élisée ne guérit pas les nombreux lépreux d’Israël, mais le seul Naaman, qui était Syrien. C’était les avertir de se mettre dans les dispositions requises pour recevoir la grâce, en abjurant leur jalousie et leur incrédulité. Tout au contraire ils se levèrent contre Jésus, le chassèrent de la Synagogue et le menèrent jusqu’au sommet de la montagne sur laquelle leur ville était bâtie, dans le dessein de le précipiter. Là cependant, sa miséricorde leur épargna de tenter tout à fait ce crime. « Jésus, passant au milieu d’eux, s’en alla, » soit qu’il se fût rendu invisible à leurs yeux, soit qu’il eût paralysé leurs mains.
Ce fut à peu près le seul miracle qu’il fit à Nazareth; c’est celui par lequel il déjoue tous les jours tant d’entreprises de l’impiété. Il se rend invisible, il paralyse les furieux, il fait avorter leurs plans les mieux concertés» Il leur a refusé les miracles que leur insolence exigeait, il en fait que leur incrédulité ne voit pas et dont leur âme ne profite pas, quoique ces miracles leur épargnent des crimes. Comment les empêche-t-il de le précipiter? Comment empêche-t-il Attila d’entrer dans JRome? Comment permet-il que sa puissance éclate et que ses ennemis ne croient pas? Néanmoins sa clémence pour ses compatriotes ne put absolument rester inactive. Il guérit quelques malades en leur imposant les mains. Le texte sacré ajoute : « Et leur incrédulité l’étonnait. »
Il laissa ces ingrats et reprit ses courses fécondes, allant par les chemins qu’avaient parcourus les patriarches et les prophètes, répandant partout la santé, l’espérance et la vie. Les peuples accouraient de toutes parts. « Il eut pitié d’eux, parce qu’ils étaient accablés de maux et couchés çà et là comme des brebis qui n’ont point de pasteur. » Ayant donc rassemblé les Apôtres, il les envoya deux par deux dans diverses directions, au secours de ceux qui ne pouvaient pas venir.
Cette mission ne devait point rencontrer de difficultés, et n’était qu’un facile apprentissage des durs travaux de l’apostolat. Toutefois, il donna à ses Envoyés l’instruction éternelle qui devait plus tard leur faire affronter tous les périls, et qui, transmise à leurs successeurs, les ferait comme eux triompher même de la mort. Il leur enjoignit d’être pauvres, simples, prudents et doux; de n’emporter ni deux paires de chaussures, ni deux manteaux, ni argent; de n’avoir qu’un bâton pour la marche, de ne point résister, de ne point se défendre. Il leur donna tout pouvoir de chasser les démons et de guérir toutes les maladies; il les prévint contre les attachements de la chair et du sang : « Qui aime son père, ou sa mère plus que moi, n’est pas digne de moi. Qui ne prend pas sa croix et ne me suit point, n’est pas digne de moi. Qui sauve sa vie au préjudice de ce qu’il me doit la perdra, et qui la perdra pour moi la sauvera. » Voilà les conquérants du monde.
En ce temps-là, le nom de Jésus parvint aux oreilles du tétrarque Hérode. Ce tyran crut que le prophète dont il entendait de si grandes choses n’était autre que Jean-Baptiste ressuscité. Il désirait le voir, mais Jésus s’éloigna. La maladie d’Hérode n’était pas de celles qu’il allait spontanément guérir. Il se rendit dans un autre lieu, où les Apôtres vinrent lui rendre compte de ce qu’ils avaient fait. Le bon Maître souhaitait de les conduire en quelque retraite, afin qu’ils goûtassent un peu de repos ; car la foule ne leur laissait pas même le temps de manger. Il les prit donc avec lui dans une barque, et ils allèrent vers une solitude du territoire de Bethsaïde; mais la foule les avait devancés. Elle était là comme partout; Jésus en eut compassion comme toujours. Il emmena ces pauvres gens sur la montagne, et, s’étant assis au milieu de ses disciples, il rendit la santé aux malades et parla du royaume de Dieu.
Le jour avançait. Les Douze prévinrent le Seigneur qu’il était temps de renvoyer cette multitude, afin qu’elle pût encore gagner les métairies et les villages, et acheter de quoi manger. Car ils n’avaient pas de provisions, et le lieu était désert. Jésus leur dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Sur quoi ils lui demandèrent s’ils devaient aller acheter du pain pour deux cents deniers d’argent. Mais Jésus, paraissant ne pas les entendre, considéra la foule. Il y avait là environ cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants. Il dit à Philippe : « De quoi achèterons-nous ce qu’il faut de pain à nourrir tout ce monde? » Il parlait ainsi afin de l’éprouver, sachant bien ce qu’il ferait. Philippe répondit: Avec deux cents deniers d’argent, nous n’achèterions pas assez de pain pour que chacun en eût un peu. Alors Jésus leur commanda de s’informer des provisions qu’ils avaient, et André vint lui dire : Il y a ici un jeune garçon qui a cinq pains d’orge et deux poissons. Il ajouta : Qu’est-ce que cela? Mais Jésus leur ordonna qu’ils les fissent tous asseoir par bandes sur l’herbe. Ensuite, ayant pris les cinq pains avec les deux poissons, et levant les yeux au ciel, il les bénit, les rompit et les donna aux Disciples, pour qu’ils les distribuassent à ceux qui étaient assis. Il leur en donna autant qu’ils en voulurent; tous mangèrent et furent rassasiés, et des morceaux de pain qui restèrent on emplit douze corbeilles. Ainsi le pain eucharistique rassasie le monde et ne s’épuise pas. Ce n’est pas l’unique sens de ce miracle, dont il sera reparlé plus loin.
Dans le peuple, l’admiration était grande. On se disait: C’est le prophète qui doit venir ; il faut le faire roi ! Jésus les congédia pour prévenir ce dessein, et apprendre à ses prêtres qu’ils ne doivent point rechercher la gloire populaire. Ensuite, ayant ordonné aux Disciples de s’embarquer et de l’attendre de l’autre côté du lac, il s’enfuit lui-même sur la montagne, où il demeura seul en prières.
Cependant la barque qui portait les Disciples luttait contre le vent. Vers la quatrième veille de la nuit (trois heures du matin), ils n’avaient fait que vingt-cinq ou trente stades. Jésus, voyant qu’ils ramaient avec peine, se rendit près d’eux, et il marchait sur les flots agités. Les Disciples l’aperçurent, se dirigeant comme s’il voulait les dépasser, et crurent voir un fantôme; ils jetèrent un cri. Jésus leur dit : « C’est moi, ne craignez point. » — Seigneur, s’écria Pierre, si c’est vous, ordonnez que j’aille à vous sur les eaux! Jésus lui dit: «Viens. » Et Pierre, sorti de la barque, marchait aussi sur la mer. Mais le vent était fort, il eut peur, et au même instant il enfonça. Celui qui n’a pas craint de s’engager sur la profondeur de l’abîme se laisse ébranler par le bruit du vent. C’est le même homme que son amour pour Jésus traînera au prétoire, et à qui la voix d’une servante fera renier Jésus.
Mais Pierre n’outragea pas le cœur de son Maître au point de douter de sa puissance et de sa bonté. Il cria : — Seigneur, sauvez-moi! Jésus le prit par la main et lui dit : « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté? » Si sa foi avait été ferme, le vent n’aurait pu lui nuire, et la mer serait restée solide sous ses pieds. Ce n’était pas Pierre qui marchait sur les eaux, dit saint Jérôme, c’était la foi. Pierre avait besoin de l’apprendre; Jésus lui a donné de le savoir pour toujours. Il le prit par la main. Ô Pasteur! ô Père! Comme la mère voyant le péril de son petit qui est sorti avant le temps, le prend sur ses ailes et le reporte au nid, ainsi fait Jésus. Alors Jésus monta avec Pierre dans la barque, et aussitôt levent cessa; et immédiatement la barque se trouva au rivage où ils allaient.
Jésus avait marché sur les eaux, il y avait fait marcher Pierre, il avait apaisé la tempête, et un trajet de plusieurs heures se trouvait parcouru en un moment. Les yeux des Disciples ne s’étaient pas ouverts à la multiplication des pains; mais ces nouveaux miracles, multipliés pour eux seuls, firent enfin tomber le bandeau. Ils adorèrent leur Maître et lui dirent : Vous êtes vraiment le Fils de Dieu.
Tout le pays fut promptement informé de la présence de Jésus. En quelque lieu qu’il entrât, bourg, ville ou village, on y apportait les malades. Rangés sur les places publiques, ils le priaient de leur laisser toucher seulement le bord de sa robe, et ils s’en allaient guéris.
Les hommes qui voulaient le proclamer roi gardaient leur dessein. Après l’avoir cherché sur les bords du lac depuis le jour de la multiplication des pains, ils se trouvèrent réunis en grand nombre à Capharnaum lorsqu’il y rentra. Au fond de leur zèle, comme la suite le prouve, il n’y avait que le désir d’une vie oisive dans l’abondance des choses nécessaires. Ils n’attendaient rien de plus du Messie.
Le moment était arrivé de leur en donner une idée plus haute, et de faire entendre quel pain le Messie apportait au monde.
Il leur dit donc qu’ils le cherchaient parce qu’il les avait rassasiés de pain, mais qu’ils devaient travailler non pour la nourriture qui périt, mais pour celle qui demeure jusque dans la vie éternelle, et que c’était cette nourriture que le Fils de l’homme leur donnerait.
Ils lui demandèrent quelles œuvres les rendraient agréables à Dieu. Jésus leur répondit : « L’œuvre de Dieu, c’est que vous croyiez en celui qu’1l a envoyé. » Car la foi produit l’humilité, le désir, l’amour et toutes les œuvres de la vie.
Mais l’esprit des Pharisiens fermentait en eux. Ils nièrent que les miracles dont ils étaient témoins dussent les obliger de croire. Faisant allusion à la multiplication des pains, qui était tout à l’heure le fondement de leur espérance, ils objectèrent que Moïse avait fait bien plus, en nourrissant leurs pères dans le désert avec la manne, comme il est écrit : Il leur a donné un pain céleste à manger. Jésus leur répondit : « Le vrai pain céleste n’est pas de Moïse, mais de mon Père. Car le vrai pain de Dieu est celui qui vient du ciel et donne la vie au monde. » Ils lui dirent : Seigneur, donnez-nous toujours de ce pain-là.
Alors Jésus, entrant dans les profondeurs du mystère, leur dit : « Je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n’aura point de faim, et celui qui croit en moi n’aura jamais soif.... C’est la volonté de mon Père qui m’a envoyé, que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle; et je le ressusciterai au dernier jour. »
Paroles vraies à la lettre, mais que les Juifs n’entendirent pas et ne voulaient pas entendre.
Cette vie éternelle dont leur parlait Jésus, étant exempte des misères et des besoins de la vie présente, il est vrai littéralement que quiconque la possédera n’aura plus faim et n’aura plus soif, mais sera pour jamais parfaitement rassasié. Et encore que la vie éternelle ne doive commencer qu’à la résurrection, cependant il est vrai que dès la vie présente elle existe en ceux qui se nourrissent du pain vivant. Mêlé à leur chair, le pain eucharistique y insère le germe immatériel de l’éternelle vie, et la mort naturelle ne le détruira pas. Il sera conservé dans leurs ossements arides, aucun atome de leur poussière dispersée n’en sera disjoint; il y dormira jusqu’au jour où Dieu commandera qu’il éclose, et aussitôt cette chair revivra ou plutôt fleurira, pleine de gloire, revêtue d’immortalité, dépouillée des concupiscences qui ont été la cause de sa corruption. Rien d’impur ne restera plus eii elle, rien que puisse atteindre l’aiguillon de la mort : le contact du Fils de Dieu en aura détruit et consumé le principe. Ce que la foi de l’homme a cru et désiré, l’amour de Dieu l’a voulu et l’a fait.
Au lieu de croire, et d’attendre l’explication de ce qu’ils ne comprenaient pas, les Juifs se mirent a murmurer comme ceux de Nazareth, dont plusieurs peut-être étaient parmi eux : — N’est-ce pas là Jésus, le fils de Joseph? Que nous dit-il, qu’il est descendu du ciel ?
Jésus les avertit sévèrement de ne point murmurer; et après quelques mots souverains, réservés, pour ainsi dire, à l’interprétation de saint Paul et de l’Église, afin d’éclairer plus tard le mystère de la grâce, il continua son discours.
Mettant le poids et le joug de l’autorité divine sur leur raison révoltée, il leur apprit que ce pain mystérieux qu’il leur annonçait, c’était lui-même, c’était sa chair : « En vérité, en vérité je vous le dis, celui qui croit en moi a la vie éternelle. Je suis le pain de vie. Vos pères ont mangé la manne dans le désert et ils sont morts. C’est ici le pain descendu du ciel, afin que si quelqu’un en mange, il ne meure point. Je suis le pain vivant qui suis descendu du ciel. Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement : et le pain que je donnerai, c’est ma chair. »
A ce mot, les murmures redoublèrent : « Comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger? » Comment ? mot judaïque, dit saint Cyrille. Du droit de sa divinité, Jésus répondit par une affirmation nouvelle : « En vérité, en vérité je vous le dis, Vous ne mangez la chair du Fils de l’homme et si vous ne buvez son sang, vous n’aurez point la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour : car ma chair est véritablement une nourriture, et mon sang est véritablement un breuvage. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui. Comme mon Père qui est vivant m’a envoyé et que je vis par le Père, de même celui qui me mange vivra ci aussi par moi. C’est ici le pain qui est descendu du ciel. Il n’en est pas comme de vos pères qui ont mangé la manne et qui sont morts; celui qui mange ce painci vivra éternellement. »
L’homme, dit Bossuet, raisonne toujours contre les bontés de Dieu, par conséquent contre lui-même. Ceuxci crurent que Jésus leur parlait de la chair d’un homme semblable aux autres, de la chair du fils de Joseph, que ce serait une chair semblable à celles dont les hommes nourrissent leur corps; et enfin, une chair qu’ils consumeraient en la mangeant. À ces trois erreurs, Jésus fait trois réponses. — Je suis le pain vivant descendu du ciel: donc la chair qu’il promet n’est pas la chair du fils de Joseph, c’est la chair du fils de Dieu, chair conçue du Saint-Esprit et formée du sang d’une vierge. — La volonté de mon Père est que je ne perde aucun de ceux qu’il ma donnés, et que je les ressuscite au dernier jour... Qui mange de ce pain, de ma chair que je donnerai pour la vie du monde vivra éternellement : donc la vie que devait entretenir sa chair n’était pas cette vie commune et mortelle, mais la vie éternelle tant de l’âme que du corps, où nous serons changés et semblables aux anges de Bien. — Vous verrez le Fils de l’homme monter au lieu d’où il est venu. Donc, quoique sa chair soit donnée en nourriture, il n’en demeurera pas moins vivant et entier.
Saint Jean, qui rapporte ces choses divines, ajoute: « C’est ce que dit Jésus, enseignant dans la synagogue à Capharnaûm. » Il convenait qu’elles fussent dites dès lors, pour préparer les Apôtres à l’institution de la sainte Cène; et il convenait qu’elles fussent dites dans la synagogue, publiquement, afin que quand les Apôtres, seuls témoins de l’institution de la Cène, auraient à proposer ce formidable mystère, ils pussent invoquer la parole publique du Seigneur. En tout et partout la miséricordieuse sagesse de Jésus a pris soin d’aider notre incrédulité.
Néanmoins la plupart de ces hommes, qui pouvaient si aisément le croire à cause des miracles qu’ils avaient vus, ne le crurent pas. Il se trouva des incrédules même parmi les’ Disciples, « et plusieurs se retirèrent. » Prompt accomplissement de la parabole prophétique de la semence!
Jésus n’en fut pas surpris. « Il savait dès le commencement,» de toute éternité comme Dieu, dès sa conception comme homme, qui étaient ceux qui ne croyaient point et qui était celui qui le trahirait. Il dit aux Douze: Et vous, ne voulez-vous point aussi vous en aller? »
Pierre, au nom de tous, ne doutant pas qu’ils ne fussent, comme lui, pleins d’une foi respectueuse, répondit : « Seigneur, à qui irions-nous? Vous avez les paroles de la vie éternelle. Nous avons cru, et nous l’avons reconnu, que vous êtes le Christ, le Fils de Dieu. »
Jésus dit : « Ne vous ai-je pas choisis vous douze? Et cependant il y en a un de vous qui est un démon. »
Oh! que ce cœur saigna longtemps avant d’être percé!
CHAPITRE VIII - Éducation des Apôtres
On pourrait dire que l’Évangile est l’histoire de l’éducation de saint Pierre et des Apôtres. Parce qu’il est l’homme parfait, Jésus est l’adorateur et le prêtre parfait, et ce fut sa mission de former des adorateurs et des prêtres.
A partir du moment où nous sommes, il y met un soin non plus constant, mais plus direct. Les instructions prennent le pas sur les miracles. Il instruit sous forme de paraboles ou de controverses avec les Pharisiens, Scribes et tyoçteurs de la Loi.
’Ces hommes, qui dominaient à Jérusalem, étaient nombreux partout. Mélés au peuple, ils suivaient Jésus pas à pas, toujours prêts à lui proposer des questions captieuses, afin d’obtenir des réponses où ils trouvassent de quoi l’accuser. Si nous possédions les relations qu’ils ont envoyées au sanhédrin, nous aurions la substance et l’art de tous les rapports de police qui seront jamais faits contre l’Église.
Un jour, ayant observé que quelques-uns des Disciples mangeaient sans s’être lavé les mains, ils signalèrent comme une transgression cet oubli des coutumes. On lit dans les Prophètes: Lavez-vous et soyez purs. — Purifiez-vous, vous qui portez les vases du Seigneur, et d’autres paroles semblables. Cela est dit pour commander la correction de l’âme et du cœur. Les Pharisiens l’interprétaient dans un sens matériel. De continuelles ablutions les dispensaient des larmes, des aumônes et des œuvres de justice. Ils interrogèrent donc Jésus et lui dirent: « D’où vient que vos disciples violent la tradition et ne se lavent point les mains pour manger? » Jésus daigna leur répondre.
C’est ici une de ces petites circonstances qui servent à beaucoup de faibles esprits pour rabaisser la simplicité de l’Évangile. —Voilà, disent-ils, le Fils de Dieu en contestation sur le point de savoir s’il faut se laver les mains avant dîner! Heureusement pour l’humanité, le Fils de Dieu a moins méprisé ses misères. Il a voulu ce débat, comme il a voulu apaiser la tempête, comme il voudra ressusciter Lazare, comme il veut mourir sur la croix. La ridicule question des Pharisiens lui servit à marquer le caractère de la vraie purification, contre l’étroit et dangereux formalisme où l’esprit pharisaïque met la piété.
Il reprit sévèrement ces censeurs qui montraient tant de respect pour des minuties de tradition purement humaine, et qui ne craignaient pas d’enfreindre les préceptes les plus essentiels, nettoyant scrupuleusement les bords du vase et laissant l’ordure au fond de la coupe, filtrant l’eau pour éviter d’avaler un moucheron, et avalant un chameau. Il leur reprocha d’avoir une tradition ou plutôt un sophisme qui dispensait le fils d’assister son père dans le besoin, pourvu qu’il ne manquât de faire une certaine offrande au Temple. «Hypocrites, leur dit-il, vous voilà bien saints, de vous dispenser du commandement de Dieu pour vous attacher à votre tradition! » Il s’adressa ensuite au peuple, qui n’avait pas entendu cette réprimande; et d’une voix élevée, il continua: «Écoutez tous et comprenez bien : Rien de ce qui entre dans le corps de l’homme n’est capable de le souiller; ce qui sort de l’homme, c’est ce qui le souille. »
Les Disciples, alarmés du courroux des Pharisiens, peut-être scandalisés eux-mêmes, demandèrent l’explication d’une parole si nouvelle pour eux, et qui semblait aller contre la défense si respectée de manger des animaux immondes. En effet, cette barrière juive devait disparaître, mais plus tard.
Pierre, suivant l’usage, avait parlé pour tous. Le Maître répondit: « Ce qui entre de dehors dans l’homme ne le peut souiller, parce qu’il n’entre pas dans le cœur; mais ce qui sort de la bouche part du cœur. C’est du dedans et du cœur de l’homme que viennent les méchantes pensées, les impudicités, les homicides, les larcins, l’avarice, le blasphème, l’orgueil et tous les crimes. C’est là ce qui rend impur, et non pas de manger sans avoir lavé ses mains. » Parole féconde et lumineuse, du nombre de celles qui ont donné à l’homme des sens nouveaux et qui l’ont doué de l’intelligence de lui-même. Le cœur de l’homme, dit Origène, est grand lorsqu’il est pur, et sa petitesse corporelle ne l’empêche pas de recevoir le Seigneur, qui est esprit. Lorsque le cœur de l’homme possède la pureté, il embrasse la vérité.
Jésus quitta ce lieu et s’en alla sur les confins de Tyr et de Sidon. Après avoir condamné les observances superstitieuses des Juifs, qui n’ont pas voulu l’entendre, il se tourne vers les païens. Enseignement analogue à celui que l’on peut tirer de la mission de Sichar, en Samarie. Le Maître patient se plie à la faiblesse des disciples et répète souvent la même leçon, mais il y ajoute chaque fois quelque chose qui la grave mieux dans leur intelligence élargie. Cette fois il se cacha, parce que le temps de la prédication aux Gentils n’était pas encore arrivé. Cependant, parmi la foule qui devait ignorer sa présence, il y avait une âme croyante qu’il voulait récompenser, et cellelà sut bien arriver à lui.
Une femme chananéenne, du pays de Syro-Phénicie, accourut donc vers Jésus, disant et criant sur le chemin: « Seigneur, fils de David, ayez pitié de moi; ma fille est cruellement tourmentée du démon ! » L’Esprit-Saint, qui inspire la prière, dit tout en peu de mots : Seigneur : cette femme confesse la divinité; fils de David: elle confesse l’humanité; ayez pitié de moi; non pas, ayez pitié de ma fille, car la souffrance de la fille est la douleur propre de la mère; ma fille est cruellement tourmentée du démon : voilà le mal exposé au médecin dans toute sa force et dans toute sa gravité. L’action de la Chananéenne est aussi sage que sa prière. Elle ne demande rien aux hommes; appuyée sur la foi, elle s’adresse à Dieu directement.
Cependant Jésus ne semblait point l’entendre et ne lui répondait pas un mpt. Les Disciples, touchés de sa douleur ou importunés de sa plainte, le prièrent de la congédier en lui accordant ce qu’elle sollicitait. Il leur dit qu’il n’était envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël, et il continua de marcher. Mais la Chananéenne le suivît avec autant de foi que d’amour maternel; et pénétrant dans la maison où il était entré, elle se jeta à ses pieds, criant toujours : « Seigneur, secourez-moi ; délivrez ma fille ! » Alors, avec une sévérité qui ne lui était pas ordinaire, et pour que cette païenne connût la puissance dela fpi: «Laissez premièrement, lui dit-il, les enfants se rassasier, car il ne convient pas de prendre le pain des enfants pour le jeter aux chiens. » Cette dureté (il est difficile de croire qu’elle ne fût pas tempérée par l’accent) ne put rebuter la suppliante. —«Il est vrai, Seigneur, répliqua-t-elle; mais encore les petits chiens ne laissent pas de manger sous la table les miettes du pain des enfants. » À ce trait d’humilité après une si ferme persévérance, Jésus, comme vaincu, lui dit : « 0 femme, ta foi est grande! Et pour ce mot, qu’il te soit fait selon ton désir. Va, ta fille est guérie. »
La fille de la Chananéenne, comme le serviteur du Centurion, sont guéris sans que le Seigneur soit entré chez eux. Les nations que le Christ n’avait pas visitées seront sauvées par sa parole et par la prière de son Église. C’est l’Église, cette mère dont la tendresse et la foi ne se laissent point rebuter, et qui va disant toujours: « Seigneur, ayez pitié de moi, guérissez mon enfant! » Comme l’Hémorrhoïsse et comme la Samaritaine, qui sont sorties de leur ville, elle a quitté son pays natal, et elle est une figure touchante de la Gentilité. Comme Ruth, Moabite, nommée parmi les ancêtres du Seigneur, elle est admise dans la maison de Dieu par la puissance de son amour et de sa foi.
Jésus quitta ensuite la contrée. S’il n’y fit pas d’autres miracles, celui-ci, par lequel il enseigne si fortement l’efficacité de la prière, contient encore un autre enseignement. Il nous apprend que le bien d’une seule âme suffisait pour lui faire accepter le labeur d’une mission.
Il revint au bord de la mer de Galilée, et dès que l’on y connut son retour, on lui amena un sourd-muet. Il le tira à l’écart, lui toucha les oreilles et la langue, leva les yeux au ciel et poussa un soupir. Ensuite il dit: Ephpheta (sois ouvert), et le sourd-muet entendit et parla.
L’éloignement de la foule, les yeux levés au ciel, le soupir, sont pour apprendre aux Apôtres à fuir la vaine gloire, à se souvenir que c’est du ciel qu’il faut attendre tout bienfait, que tout s’obtient de Dieu par le gémissement de la prière, et que l’humilité vaut plus que le pouvoir des miracles. Ce gémissement, qui est en Jésus l’effet de la compassion, doit être en nous le désaveu et l’expiation du mal, et c’est alors que nous demandons efficacement notre délivrance des suites du péché.
Jésus touche l’infirme, pour montrer que son corps, uni à la divinité, est enrichi de la puissance de la divinité et opère divinement; argument contre les hérésies futures. Paraissant dans notre chair, il la fait voir rétablie en toute sa perfection et investie de toute la gloire qui lui sera donnée. Il se sert de son doigt pour ouvrir l’ouïe fermée, de sa salive pour délier la langue muette, et enfin il ordonne : Ephpheta! Les deux natures se distinguent sans se séparer. Il prie, gémit et travaille comme un homme; il guérit le sourd d’une seule de ses paroles de Dieu : Sois ouvert!
D’autres miracles suivirent en grand nombre. Les muets parlaient, les boiteux marchaient, les aveugles voyaient. Un cri s’élevait de l’âme du peuple : Il a bien fait toutes choses! Et tous publiaient les louanges du Dieu d’Israël.
Comme la multitude était considérable et le lieu désert, Jésus renouvela le miracle de la multiplication des pains. Les disciples avaient déjà oublié la première. Ils se préoccupèrent encore du moyen d’acheter assez de pain pour nourrir quatre mille hommes qui s’étaient rassemblés là, sans compter les femmes et les enfants. Ou trouva sept pains et quelques petits poissons. Jésus les bénit de cette bénédiction par laquelle, au commencement, le Verbe a donné aux créatures la vertu de croître et de multiplier, et ils multiplièrent entre ses mains comme le grain multiplie dans la terre. Tous mangèrent et furent rassasiés, et des morceaux qui restèrent on remporta sept corbeilles pleines.
Outre divers sens particuliers, tous abondants et très beaux, les deux miracles de multiplication du pain ont un sens général qui leur est commun et qui les complète l’un par l’autre. Avant de l’examiner, jetons les yeux sur la solution que l’enseignement qui résulte de ces miracles pourrait donner à l’une des grandes difficultés du monde actuel. Il s’agit de la multiplication et du partage des richesses.
Le problème est de nourrir tout un peuple : cinq mille hommes la première fois, quatre mille la seconde, plus les femmes et les enfants; ce qui, dans les deux occasions, a dû doubler au moins le chiffre. Pour faire face au besoin, il n’y a rien. On est dans le désert. Les Apôtres, qui représentent le pouvoir, s’inquiètent de la situation. Ils proposent à Jésus ce que la sagesse humaine peut proposer : Renvoyez cette foule, afin que chacun se pourvoie comme il pourra. Jésus répond : Donnez-leur vous-mêmes à manger.
Les Apôtres, alors, pensent à acheter du pain, et veulent généreusement y mettre tout ce qu’ils possèdent. Une prompte et triste réflexion les décourage : Quand même nous y mettrions deux cents deniers d’argent (probablement beaucoup plus que ne contenait la bourse commune), ce ne serait pas assez pour que chacun en eût un petit morceau ! Et pourtant, rien autre chose à faire. Les laisser se pourvoir comme ils pourront, sans prendre souci des petits, des faibles, des indigents: sacrifier le pauvre; ou jeter dans le gouffre l’épargne publique : sacrifier le riche, et ce sacrifice ne suffira pas.
Un troisième moyen est suggéré, mais comme en rougissant, tant il semble inefficace. Dans cette foule affamée, on a découvert un riche, un enfant qui possède cinq pains d’orge et deux petits poissons. C’est plus qu’il ne faut pour lui. On peut dépouiller ce riche, qui a trop, au profit de ceux qui n’ont rien, et mettre en commun son abondance, ses cinq pains d’orge et ses deux poissons.— Or, dit l’inventeur du système, qu’est-ce que cela à partager entre tant de bouches!
Abandonner le pauvre, le nourrir un instant aux dépens de l’État en ruinant l’État, dépouiller le riche sans aucun profit pour personne et sans tirer l’État de son péril : de plus en plus les gouvernements se voient fatalement serrés entre ces abîmes, à travers lesquels aucune science politique ne peut trouver d’issue.
Dans l’histoire évangélique, Jésus intervient. Au point de vue que nous prenons et qui nous semble très-juste, Jésus est engagé envers ce peuple qui l’a suivi au désert pour écouter sa parole, et qui, par conséquent, a rempli le précepte « de chercher premièrement le royaume de Dieu. »
Il commande d’abord aux Apôtres de mettre de l’ordre parmi la foule, de les distribuer par bandes de cent et de cinquante, de les faire asseoir sur l’herbe verte (figure des convoitises, qu’il faut mépriser). Puis, quand la cohue a reçu cette organisation, qui place chaque troupeau et chaque individu sous la direction d’un pasteur, il se fait apporter les faibles provisions qu’on a trouvées, et il les bénit. C’iest à Lui qu’on les apporte, parce que c’est à Lui qu’elles appartiennent comme créateur de tout bien et maître de toute créature; il les bénit en levant les yeux au ciel, parce que c’est à Dieu qu’il faut demander toute bénédiction et tout accroissement; il les distribue par les mains des Apôtres, parce que c’est lui qui a le droit d’en disposer; elles suffisent, parce que sa bénédiction les a multipliées ; il en reste après que chacun en a mangé et s’est rassasié, parce que Dieu donne tout avec abondance, et parce qu’il a fait cette loi, que l’aumône ne ruine pas celui qui la répand, et tout au contraire l’enrichit.
C’est là l’économie sociale de l’Évangile :Inspirer premièrement aux peuples le goût des choses de Dieu; établir parmi eux l’ordre et leur donner des pasteurs; leur enseigner à mépriser les convoitises qui les rendent insatiables; demander à Dieu de bénir et multiplier les vraies richesses matérielles, celles qui sont nécessaires à l’existence. Toute cette économie évangélique paraît aujourd’hui digne de mépris; mais l’abîme du paupérisme s’est ouvert, et, pour remède, le communisme est sérieusement proposé. L’on peut déjà prévoir que les institutions communistes ouvriront des cirques plus aisément qu’elles ne donneront du pain.
Le sens mystique des deux multiplications de pain est, comme dans plusieurs autres miracles, l’accomplissement de la Loi par l’établissement de l’Eucharistie et le ministère de l’Église.
«J’ai pitié de ce peuple, dit Jésus avant le second miracle; ils n’ont rien à manger, et si je les renvoie à jeun, les forces leur manqueront sur la route, car plusieurs sont venus de loin. » Ailleurs il est dit que Jésus les regardait avec compassion, « parce qu’ils erraient comme des brebis sans pasteur. » Or, Jésus est venu dans le monde pour les nourrir et pour leur donner des pasteurs qu’il aura choisis; et c’est Lui qui sera en même temps la nourriture suprême et éternelle, et le suprême et éternel pasteur.
Le premier miracle nourrit cinq mille hommes, tous de la contrée. C’est le nombre de ceux qui se convertiront à la première prédication de saint Pierre, et qui seront tous Juifs. Au second miracle, il y a quatre mille hommes « venus de loin, » selon la remarque du Seigneur. Par ce nombre de quatre mille, le miracle est déjà figuratif de la conversion des Gentils, lesquels devaient venir de tous les points de la terre, et, comme dit l’Écriture, « des quatre vents. »
La première fois, ce sont les Apôtres qui pensent au besoin de la foule. Ils y pensent pour la renvoyer, afin qu’elle aille se pourvoir, chacun comme il pourra. C’est le caractère du sacerdoce juif. Il n’avait rien à donner aux « étrangers, » et peu de chose aux autres. Cependant, ce soin même de les renvoyer indique quelque souci de leur bien. Les Patriarches et les Prophètes priaient Dieu pour le peuple d’Israël. La seconde fois, quoique la foule soit là depuis longtemps, quoique le désert soit plus aride, personne ne pense qu’elle peut souffrir de la faim. Jésus-Christ seul y pense, seul il a eu pitié de la triste foule des nations. Il promène sur elle un regard d’amour: Je ne veux pas qu’ils s’en aillent sans nourriture; ils tomberaient en cbemin!
Dans le premier miracle, il y avait cinq pains d’orge; dans le second, sept pains de froment. Les évangélistes, dit saint Cyrille, pouvaient se contenter de rapporter que le Sauveur rassasia un peuple nombreux avec le peu d’aliments qu’un seul enfant portait. Puisqu’ils ont si exactement marqué le nombre et la qualité des pains, c’est donc que ces circonstances couvrent un mystère.
En effet, les cinq pains du premier miracle indiquent les rites de l’ancienne loi, contenue dans les cinq livres de Moïse, où le peuple juif puisait son aliment spirituel; et les sept pains du second miracle figurent admirablement la loi évangélique, dans laquelle la grâce septiforme de l’Esprit-Saint est distribuée à tous les fidèles par la prédication et par les sacrements. Cesept pains représentent donc, dit le vénérable Bède, les sept sacrements institués par Jésus-Christ pour nourrir les chrétiens durant leur voyage vers l’éternité.
Les cinq pains du premier miracle étaient d’orge. L’orge est la nourriture des bêtes de somme et des esclaves; l’esprit de la loi antique était un esprit de crainte et de servitude. La partie nutritive de l’orge est recouverte de téguments !rès-tenaces; l’aliment vital de l’âme, dans la loi mosaïque, était enveloppé de voiles très-épais. Les pains d’orge sont trouvés en la possession d’un enfant qui les portait sans les manger; les cinq livres mosaïques étaient placés entre les mains d’un sacerdoce et d’un peuple qui ne savaient les entendre que dans un sens puéril, et qui les observent encore sans en retirer aucun profit.
Le froment, dont sont formés les sept pains du second miracle, est la nourriture des hommes, la nourriture prophétisée : « Et cibavit eos ex adipe frumenti, il les a nourris du plus pur froment. A fructu frumenti,.... multiplicati sunt, par le fruit du froment, ils ont multiplié. «David avait ainsi chanté ce festin du Messie; et rien ne pouvait mieux exprimer l’esprit de la loi nouvelle, la douceur, la grâce, l’amour, l’abondance du Christ.
Le Christ lui-même est figuré dans le festin. Piscis assus est Christus passus, dit saint Augustin ; le poisson passé par le feu, c’est Jésus-Christ depuis sa passion. Ce symbole est ancien comme l’Église. Ventura pense que les deux poissons indiquent les deux caractères, de prêtre et de victime, que le Christ aréunis sur la croix. Du mérite infini de son immolation, les cinq pains d’orge et les sept pains de froment, les rites de la loi mosaïque et les sacrements de la loi évangélique, tirent leur efficacité pour le salut des âmes.
Jésus n’a pas voulu créer lui-même de rien, comme il aurait pu le faire, ces pains dont il a nourri la foule, ni ordonné qu’ils descendissent du ciel, comme la manne, en quantité suffisante. D’une part, le pain était déjà descendu, il existait tel qu’il voulait le donner, c’était lui-même; il le multiplie seulement par un miracle aussi grand que la création, pour indiquer encore que c’est bien Lui, et qu’il donne sa propre substance. D’autre part, recevant réellement les pains et les poissons des mains de ses disciples, il ajoute de nouveaux enseignements: en même temps, il associe l’homme à son œuvre, comme il l’a fait en de nombreuses occasions par d’autres actes, notamment par l’institution des Apôtres; il confirme le ministère de l’Eglise; il complète enfin le symbole qu’il lui plaît de donner, et rend plus sensible la vérité dont il veut nous instruire. Dans les sacrements, il ne crée pas, il reçoit de l’Église la matière dont les sacrements sont formés.
Aux mains des Disciples, les pains étaient sans saveur, insuffisants, inutiles; aux mains de Jésus et par sa bénédiction, ils se multiplient, ils acquièrent une vertu merveilleuse, ils suffisent, il en reste. De même, l’eau, le pain, le vin, l’huile, matière des sacrements, sont par eux-mêmes incapables de produire aucun effet moral; mais par la bénédiction de Jésus-Christ, cette matière reçoit la vertu de conférer et d’accroître la grâce qui rassasie l’âme et la remplit de force spirituelle.
Le poisson comme le pain est apporté par les Apôtres.
Le poisson est le butin des pêcheurs; ce sont eux qui l’ont pris dans les eaux profondes, là où il leur a été dit de jeter le filet. La possession plus intime de Jésus-Christ est le partage de ceux qui se sont davantage donnés à lui, qui ont davantage écouté sa parole, qu’il a choisis pour être davantage avec eux. Ils le distribuent par la prédication, surtout par la prédication de ses souffrances qui attire aux sacrements et leur communique sa suavité. Je ne prêche que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié, disait saint Paul. Le poisson est avec le pain, parce que la prédication des mystères de Jésus-Christ éclaire l’intelligence, tandis que le pain des sacrements nourrit le cœur, et l’un et l’autre sont la nourriture du peuple de Dieu.
Les Pères font une autre remarque. Comme les pains, disent-ils, ne furent suffisants que parce que Jésus les bénit, on n’en vit l’intérieur que parce qu’il les rompit. Ainsi nous connaissons que les prophéties de la loi ancienne et les mystères de la loi nouvelle nous seraient restés cachés sans la lumière de la parole. Ni les rites antiques, ni les nouveaux sacrements n’auraient eu nulle vertu pour soutenir le peuple juif et pour nourrir le peuple chrétien, si Jésus ne les avait lui-même, d’abord en figure, puis en réalité, fécondés par sa toute-puissante bénédiction. Cette bénédiction, prononcée au commencement du monde sur toutes les créatures, leur donne la vie par la faculté de se reproduire et de multiplier; la même bénédiction prononcée sur les institutions spirituelles de la Loi et de l’Évangile, leur assura, chacune dans sa mesure, la durée et l’efficacité.
Ainsi, le premier miracle figure l’ancienne alliance; le second, la nouvelle. Et dans l’un et dans l’autre, Jésus seul ayant opéré, il nous est indiqué par là que le Médiateur céleste, né selon la chair au milieu des temps, est aussi le Verbe de Dieu antérieur aux temps; le Dieu de la Loi et le Dieu de l’Évangile, qui a donné aux Prophètes l’intelligence des mystères futurs, aux Apôtres l’intelligence des mystères accomplis; le même qui a nourri le peuple juif avec l’orge des sacrements figuratifs, le même qui nourrit le peuple chrétien avec le froment des sacrements réels.
Cependant Jésus ne veut pas écraser la liberté sous les miracles. Ce qu’il fait si bien, l’ennemi qu’il laisse libre pour un temps entreprendra de le détruire. Satan suscitera des hérétiques qui chercheront à glisser du poison dans le pain que donne le Christ. Sa providence pourvoit à ce danger. Sans ôter aux hommes le mérite de le combattre, elle leur fournit par avance les moyens de l’éviter. Avec cette puissance et cette sagesse souveraine qui n’a besoin que d’un mot pour éclairer quatre mille ans de mystères, et d’un acte de volonté pour dilater une bouchée de pain de manière à nourrir tout un peuple, Jésus concentre aussi en quelques paroles et en quelques circonstances peu apparentes, des instructions qui résisteront à toutes les Subtilités de l’hérésie et qui les déjoueront jusqu’à la fin du monde.
L’hérésie contestera et niera la nécessité du ministère ecclésiastique pour la d’spensation de la doctrine et dè la grâce de Jésus-Christ. Elle prétendra quë tout fidèle obtient la lumière et l’inspiration de Dieu sans aucun intermédiaire, immédiatement par la foi, et qu’en conséquence, il n’y a nul besoin d’évêque ni d’intervention sacerdotale.
Assurément Jésus pouvait faire qu’il en fût ainsi. Il pouvait tout disposer et accomplir par lui-même, sans recourir à ses disciples. Mais assurément aussi il les a employés, et non sans dessein. Ce dessein, l’Apôtre le connaissait du Sauveur lui-même : « Que chacun, dit-il, nous considère comme étant les ministres de Jésus-Christ, et les dispensateurs des mystères de Dieu. » Toutes les circonstances des deux miracles comportent et révèlent cette doctrine.
Jésus commence par dire aux Apôtres: « Il n’est pas nécessaire de renvoyer ce peuple; donnez-leur vous-mêmes à manger. »Parce mystérieux langage, prophétique de ce qui allait arriver, Jésus, dit Origène, donne exclusivement aux Apôtres et à leurs successeurs le pouvoir de nourrir le peuple fidèle. Il fixe dès lors, ajoute saint Ambfoise, l’économie de la prédication évangélique pour l’alimentation des âmes. « Donnez-leur vous-mêmes à manger, » c’est la même parole qui leur sera dite plus tard : « Allez, instruisez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Qui croira et aura reçu le baptême, celui-là sera sauvé. »
Les Apôtres encore transmettent à la foule l’ordre de s’asseoir, et ce sont eux qui la font ranger sur l’herbe par bandes distinctes, on pourrait dire par églises, par paroisses. Donc, c’est la volonté de Dieu qu’il n’appartienne pas aux fidèles de se réunir en assemblées religieuses ni de se gouverner eux-mêmes. Aux seuls évêques’, comme l’enseigne l’Apôtre, le soin d’établir des églises et de les gouverner.
Jésus ne distribua pas lui-même le pain miraculeux; mais, ainsi que les évangélistes le marquent avec une sorte d’insistance, il le donna aux Apôtres, afin que le peuple le reçût de leurs mains; et ce furent eux en effet qui remirent à chacun sa part. Ainsi c’est bien la sagesse même de Jésus-Christ qui établit le moyen par lequel il veut que la vie soit distribuée dans son Église.
Et il ne donne pas aux Apôtres les pains entiers, mais rompus. Il les ouvre, comme avant de leur donner l’ordre suprême de distribuer l’Évangile, il leur ouvrira les mystères des Écritures. Comment ne pas comprendre par là, dit saint Augustin, qu’il n’a confié qu’aux êvêques et aux prêtres le sens véritable de ses mystères et la distribution de l’aliment sacré?
Enfin, quand le peuple fui rassasié, Jésus ordonna aux Apôtres de recueillir les restes. La première fois, ils en remplirent douze corbeilles : et ces douze corbeilles sont les douze Apôtres eux-mêmes, qui contiennent désormais, amplifiée et fécondée, la doctrine jusque-là resserrée et quasi stérile des cinq livres mosaïques. Les apôtres paraissent encore aux yeux du monde des hommes de peu de valeur; mais cependant ces fragiles corbeilles, en apparence méprisables, sont enrichies intérieurement du trésor de Dieu. La seconde fois, après les sept pains, il y a sept corbeilles. Pour moi, dit saint Chrysostome, je n’admire pas moins le miracle de ce superflu que le miracle qui a fourni le nécessaire. Sept corbeilles, les sept sacrements toujours préparés pour le peuple fidèle, toujours se survivant, immortels comme le Dieu qui les a institués! Mais que deviennent les sept corbeilles? Elles restent à la disposition des Apôtres; afin que nous comprenions, dit Origène, que les sept paniers du pain vivant et spirituel, les sept sacrements ont été laissés par Jésus-Christ entre les mains des ministres de l’Église qui les ont conservés jusqu’à ce jour et qui les conserveront jusqu’à la fin du monde.
Et cela se passait le soir, à l’heure où le soleil décline, à l’heure de la croix.
Or, les Pharisiens et les Sadducéens, irréconciliables entre eux, mais parfaitement d’accord contre Jésus, suivant l’usage constant des sectaires et des incrédules, continuaient de chercher à lui ôter la confiance du peuple, pour lui ôter ensuite plus aisément la liberté et la vie.
Ils vinrent le trouver ensemble, toujours à dessein de le surprendre. Ils lui demandèrent encore une fois un prodige dans le ciel. Jésus leur répondit qu’ils savaient bien juger quand le ciel annonçait le beau temps ou l’orage, mais que leur hypocrisie empêchait qu’ils apprissent à connaître le temps où ils vivaient, ni à discerner ce qui est juste. C’est-à-dire, qu’ils ne voulaient pas voir que l’époque du Messie était arrivée. Poussant un soupir, il déclara de nouveau que cette race perverse n’aurait d’autre prodige que celui de Jonas; et il les laissa.
Il se rendit à Bethsaïde, où il guérit un aveugle, avec cette circonstance particulière que la guérison, au lieu d’être soudaine, ne s’opéra que par degrés. Jésus prit l’infirme par la main, le mena hors du bourg, lui mit de la salive sur les yeux, lui imposa les mains et lui demanda s’il voyait quelque chose. L’aveugle dit : Je vois marcher des hommes qui me paraissent comme des arbres. Jésus lui mit de nouveau la main sur les yeux. L’aveugle commença à voir et enfin fut guéri. Alors, Jésus le renvoya dans sa maison. Ces circonstances sont pour l’instruction des prédicateurs et des ministres de l’Évangile. Le Sauveur, dit Bède, prend la main de l’aveugle afin de le rendre capable de la pratique des œuvres. Il le conduit hors de la ville; l’homme séparé du monde médite mieux les enseignements divins. Qui désire s’éclairer de la lumière éternelle doit suivre Jésns dans la solitude. Que si Jésus ne guérit pas l’aveugle d’une seule parole, c’est pour montrer la profondeur de nos aveuglements, et pour que ses prêtres apprennent à ne pas désespérer, mais à redoubler d’efforts, de prière et de patience, quand l’ignorant et le pécheur n’arrivent que par degrés presque insensibles à la vision de la vérité. Le Seigneur joint la salive à l’imposition des mains : ainsi fait-il chaque jour, enseignant les hommes de deux manières, par les dons invisibles de l’Esprit et par le sacrement visible de son incarnation. L’ordre qu’il donne à l’aveugle guéri de retourner dans sa maison avertit le pécheur de faire un retour sur lui-même et de méditer en son cœur les bienfaits de Dieu.
Bientôt après, Jésus mit à l’épreuve la foi des Apôtres. Sur le chemin de Bethsalde à Césarée, il leur demanda tout à coup : « Que dit-on qu’est le Fils de l’homme? » Ils lui dirent : Les uns pensent que c’est Jean-Baptiste, les autres Élie, les autres Jérémie, d’autres qu’un des anciens prophètes est ressuscité.— «Et vous?» leur dit Jésus. Simon-Pierre répondit: « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant. »
Jésus lui dit : « Tu es heureux, Simon, fils de Jona, car ce n’est point la chair et le sang qui te l’ont révélé, mais mon Père qui est dans le ciel. »
La qualité de « fils de Jona» donnée à l’Apôtre, reçoit de la circonstance une importance toute particulière. Fils de Joua veut dire fils de la colombe. Il ne s’agit pas de Jona, père de Simon-Pierre selon la chair et le sang, mais de la grâce que reçut Pierre et par laquelle l’Esprit de vérité, la Colombe qui apparut sur le Jourdain, enfanta en lui la parole de vérité.
Jésus ajouta : « Et moi je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle. Je te donnerai les clefs du royaume des cieux. Et tout ce que tu lieras sur la terre sera lié aussi dans le ciel; et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié aussi dans le ciel.»
Après cette déclaration et cette promesse, il défendit expressément aux Apôtres de dire à qui que ce fût qu’il était le Christ. Puis aussitôt, sans leur laisser le temps de se forger une flatteuse image de la gloire qui les attendait, déchirant le voile de l’avenir, il leur montra le Calvaire : « Il commença dès lors à leur déclarer qu’il devait aller à Jérusalem, souffrir la Passion, être condamné par les anciens, par les princes des prêtres et par les Scribes, être mis à mort, et ressusciter trois jours après. » Il leur parla ainsi ouvertement. Pierre ne put l’entendre.
« — Non, Seigneur, s’écria-t-il, à Dieu ne plaise! non, il ne sera pas ainsi! » Mais Jésus, regardant les Disciples, dit à Pierre, avec menaces : «Retire-toi, Satan, tu m’es à scandale, car tu n’as point le goût des choses de Dieu. » Pierre, qui savait que Jésus voyait l’amour de son cœur, ne répliqua point et ne se justifia point; et les autres, comme lui, gardèrent le silence.
Jésus ensuite, faisant approcher la foule, prononça ces paroles inouïes, qui passent de toute la majesté divine tout ce que peuvent dire les rois et les maîtres de ce monde.
« Si quelqu’un veut marcher sur mes pas, qu’il renonce à soi-même; qu’il porte sa croix chaque jour et qu’il me suive. Car celui qui voudra sauver sa vie (aux dépens de ce qu’il me doit), la perdra, et qui la perdra pour moi et pour l’Évangile, la sauvera. Et que servirait à l’homme de gagner le monde entier et de perdre son âme! »
Voilà ce qui fut dit ce jour-là, sur la poussière du chemin de Bethsaïde, qui n’est plus, à Césarée de Philippe, qui n’est plus. C’est ainsi que Jésus apportait un nouveau feu sur la terre, faisait l’éducation de Pierre, celle des Disciples et celle du monde, ou plutôt créait une nouvelle humanité.
Il avait terminé ce discours en annonçant que plusieurs d’entre les disciples ne goûteraient point la mort, qu’ils n’eussent vu un rayon du royaume de Dieu. Huitjours après, cette promesse fut accomplie. Il prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, les mena seuls, à l’écart, sur une haute montagne, et s’y mit en prières. Pendant qu’il priait, il apparut transfiguré. Sa face devint resplendissante comme le soleil, ses vêtements éclatèrent d’une lumière blanche et vive comme celle de la neige. Auprès de lui, deux hommes pleins de majesté, qui étaient Moïse et Élie, lui parlaient de la mort qu’il devait souffrir à Jérusalem. Pierre, éperdu, dit à Jésus: « Maître, il nous est bon d’être ici. Dressons-y trois tentes, une pour vous, une pour Moïse, et une pour Élie. » Les Apôtres étaient troublés et hors d’eux-mêmes, dans un mélange de joie et de terreur. Comme Pierre parlait encore, sans bien savoir quelles paroles sortaient de ses lèvres, une nuée lumineuse couvrit Moïse et Élie, et une voix descendit de la nuée, qui disait : « C’est là mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis mes délices; écoutez-le. »Les apôtres tombèrent le visage contre terre. Lorsqu’ils se relevèrent, sur l’ordre de Jésus, ils le virent seul. Il avait suspendu cet éclat céleste qui tendait sans cesse à envahir son humanité, et qui était l’état propre et naturel du Fils unique de Dieu, mais que par sa toute-puissance il renfermait au dedans de lui-même, afin que le Fils de l’homme, la victime, n’y disparût pas. Car le miracle n’était point que la divinité eût jeté ses rayons, mais que l’humanité pût la voiler et en quelque sorte l’engloutir.
Les trois qui eurent cette vision du Thabor, Pierre, Jacques et Jean, sont les mêmes que Jésus avait déjà retenus près de lui pour être les témoins de la résurrection de la fille de Jaïre. On les verra encore dans un rang à part au jardin des Oliviers, à l’heure de l’agonie. Pierre était le chef de la nouvelle alliance, Jacques devait être le premier martyr de l’ordre des Apôtres, Jean représentait les vierges qui suivent partout l’Agneau; et tous trois formant le nombre sacré, offraient le type parfait du sacerdoce définitif qui allait naître au pied de la croix.
La gloire de l’Homme-Dieu ne devait être manifestée qu’après sa passion. Jésus commanda aux témoins du Thabor de ne révéler à personne ce qu’ils avaient vu, que quand le Fils de l’Homme serait ressuscité d’entre les morts. Ils obéirent; mais comme ils n’avaient point défense de s’en parler l’un l’autre, ils se demandaient ce que voulait dire « Quand il sera ressuscité d’entre les morts. » Ce qui est si clair pour nous ne l’était pas alors pour eux. N’ayant aucune idée du second avénement, ils croyaient que la mort de leur maître serait le terme de tout ce qu’il devait faire en ce monde, et ils s’étonnaient qu’Élie, qui devait précéder le Messie, n’eût pas encore reparu sur la terre. Notre-Seigneur leur dit qu’en effet Élie viendrait rétablir toutes choses, et serait, comme le Fils de l’homme, persécuté et traité avec mépris. Il parlait du second avénement. Il ajouta: « Mais je vous dis qu’Élie est déjà venu, qu’ils ne l’ont pas connu et qu’ils lui ont fait souffrir tout ce qu’ils ont voulu; et c’est ainsi qu’ils traiteront le Fils de l’homme. » Ils entendirent que cet Élie était Jean-Baptiste, dont la mort violente était la prophétie de plus en plus intelligible de la passion du Messie.
C’est en descendant les versants du Thabor que Jésus annonçait si clairement sa fin. Par ce discours, les Disciples, également éblouis de lumière et d’ombre, recevaient une instruction qu’ils comprendraient plus tard. Déjà ils avaient le Christ tout entier avec ses ignominies, avec sa gloire, avec les attributs de la divinité et les rapetissements de l’humanité : bientôt ils reconnaîtront le Christ des Prophètes, le Dieu fort et à la fois le dernier des hommes, assis au plus haut des cieux, cloué sur un gibet. Formidables contrastes, encore incompréhensibles, enfermés pourtant dans le seul nom de Jésus, Sauveur!
Sauveur, il ne pouvait l’être qu’en sauvant les hommes des conséquences de leurs péchés, qu’en satisfaisant pour eux, qu’en prenant sur lui la rigueur du châtiment. Il devait s’humilier, souffrir; il devait être Dieu et il ne pouvait pas n’être que Dieu.
S’il n’eût été que Dieu, — parole étrange! — la condition de l’humiliation et des souffrances n’eût pas été remplie. Mais simple créature, homme simplement, c’était une autre impuissance.
Quelle proportion eussent pu avoir les souffrances d’une simple créature avec les droits de la justice infinie? quel amour et quelle reconnaissance en aurait conservés le genre humain? Qui voudrait croire aujourd’hui que ce bizarre holocauste eût été offert, eût été accepté, eût vraiment satisfait?
Et enfin, de quel droit une pareille satisfaction?
Quel que soit le prix du Juste, le genre humain, créé de Dieu, n’est rien devant Dieu; mais, à l’égard de tout le reste, il n’est pas si peu qu’une simple créature le puisse racheter tout entier, pour toujours, depuis le premier homme qui a vécu et qui a péché, jusqu’au dernier qui vivra et qui péchera. On ose dire que Dieu n’avait pas le droit de transiger en ce litige entre l’homme et Lui. Ou son dédain devait se contenter du sang des boucs et même de l’oblation des fruits de la terre, ou sa justice devait exiger l’oblation du sang d’un Dieu. En d’autres termes, ou il n’y a pas de Rédemption, ou le Christ est Dieu, et ce Dieu est homme en même temps que Dieu.
Aujourd’hui les enfants savent ces choses divines. Les Apôtres n’eu possédaient que les formes confuses, et elles restaient engourdies dans leur mémoire, jusqu’à ce que l’Esprit-Saintles vînt animer. En réservant la coopération de cet Esprit de lumière, Jésus-Christ donnait encore une grande leçon. Il avertissait que l’enseignement extérieur ne profite qu’autant que la lumière intérieure s’y joint. Ce n’est donc point sans raison et sans fruit, dit un commentateur, qu’il annonçait à ses disciples des vérités dont il leur laissait ignorer la liaison. Il gravait en eux de mystérieux caractères dont le Saint-Esprit leur donnerait la clef. Ils apprirent tout de Jésus, ils comprirent tout par le Saint-Esprit, et c’est ainsi que le Saint-Esprit leur a « enseigné toutes choses. »
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