Après le banquet de Simon, les Pharisiens s’appliquèrent à surveiller encore plus étroitement Jésus. Partout on les voit autour de lui, contrôlant ses actions, surveillant ses paroles. La police et l’hérésie ont fait une vieille alliance pour tirer le même parti de la vérité!
Un jour que Jésus passait par les blés, ses disciples, pressés de la faim, arrachèrent quelques épis, et en mangèrent. C’était jour de sabbat. Les Pharisiens étaient présents. Ils reprirent aigrement les Disciples, et dirent au Maître : Voilà que les vôtres font ce qui n’est pas permis le jour du sabbat! Jésus leur répondit que les prêtres qui servent au Temple violent le sabbat sans être coupables. Il leur rappela encore une fois que Dieu préfère la miséricorde au sacrifice; et enfin, pour leur donner l’intelligence de la Loi et leur affirmer de nouveau sa propre puissance, il ajouta: « Le sabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat; c’est pourquoi le Fils de l’homme est maître même du sabbat. » Les Pharisiens ne pouvaient rien opposer à cette haute sagesse et n’en étaient que plus furieux.
Peu de temps après, encore un jour de sabbat, Jésus entra dans la synagogue pour enseigner, suivant sa coutume. Ils lui demandèrent s’il croyait permis de faire des guérisons le jour du sabbat. Car ils avaient comme résolu entre eux de lui imputer à péché ces actes de miséricorde. Ils attendaient sa réponse pour crier au scandale, ou le mettre en contradiction avec lui-même, selon ce qu’il dirait. Jésus connaissait leur pensée. Il fit d’abord lever au milieu de l’assemblée un homme qui se trouvait là, et dont la main droite était desséchée. S’adressant ensuite aux Pharisiens, il leur demanda s’il est permis les jours de sabbat, de faire du bien ou du mal, de sauver la vie, ou de l’ôter en ne la sauvant pas lorsqu’on le pourrait. Ils se turent. Jésus poursuivit: « Y a-t-il quelqu’un parmi vous qui, n’ayant qu’une brebis, si elle tombe dans une fosse le jour du sabbat, ne l’en retire? Et de combien l’homme est-il au-dessus de la brebis! Il est donc permis de faire du bien le jour du sabbat. » Mais ils continuèrent de garder le silence, frémissant de dépit. Jésus, affligé de l’endurcissement de leurs cœurs, les regarda avec indignation et dit à l’homme qui avait une main desséchée : « Étends ta main. » Il l’étendit, et elle redevint saine comme l’autre. C’est l’homme du siècle, dit un interprète; sa main gauche, la main des œuvres charnelles et du propre intérêt est vivante, active et habile. Sa main droite, la main des œuvres saintes, demeurée oisive, est devenue aride; elle s’est desséchée. Si tu veux que ta main soit guérie, étends-la, mets-la aux œuvres de justice, ouvre-la sur les pauvres, et que la charité distribue ce que l’avarice et la fraude ont su amasser.
Les Pharisiens sortirent et délibérèrent avec les Hérodiens sur les moyens de perdre Jésus.
Ces Hérodiens étaient les Saducéens, incrédules en religion, absolutistes en politique, partisans des Romains et du gouvernement, que les Pharisiens détestaient. Les rigoristes et les corrompus, jusqu’alors ennemis, commencèrent à s’accorder contre le Juste. C’est l’histoire future de la religion; toujours et partout les sectaires et les impies ont fini par s’entendre pour opprimer l’Église. Mais il fallait trouver le moyen. Hérode n’avait pas encore osé tuer Jean-Baptiste, à cause du peuple; les Pharisiens voulaient un prétexte pieux pour tuer Jésus. Il venait de prouver qu’il croyait permis de faire des miracles un jour de sabbat, mais il n’y avait employé que sa parole. Étaitil défendu de parler le jour du sabbat, ou fallait-il excepter du nombre des paroles permises celles qui guérissaient les malades?
Cette conjuration, si visiblement formée, est une attestation irréfragable de la véracité de l’histoire évangélique. Les deux chefs d’accusation contre Notre-Seigneur sont de s’être dit le Fils de Dieu, égal à Dieu, et d’avoir violé le jour du sabbat. Or, il n’a jamais violé le sabbat qu’en faisant des miracles.
Mais l’heure n’était pas venue, et Jésus leur laissa le temps de délibérer contre lui. Il se retira vers la mer. On le suivit en foule, de Jérusalem et des diverses contrées de la Palestine. Tyr et Sidon accoururent; les malades se faisaient apporter à ses pieds. Il les guérit tous. Les démons qui étaient dans les possédés se prosternaient devant lui et s’écriaient : Vous êtes le Fils de Dieu! C’était bien lui ; la prophétie d’Isaïe recevait son accomplissement à la pleine lumière du jour. «Voilà mon serviteur que j’ai « choisi, mon bien-aimé. Je répandrai mon esprit sur lui, et il annoncera la justice aux nations. Il ne contestera point et ne criera point, et personne ne l’entendra se répandre en clameurs dans les places publiques. Il ne brisera point le roseau froissé et n’éteindra point la mèche qui fume encore, jusqu’à ce qu’il fasse triomplier la justice; et c’est en lui que les peuples espéreront. »
Sa tendre compassion pour les misères présentes et futures qu’il guérissait, et la nécessité de divulguer sa mission, n’étaient pas les seules causes qui lui faisaient multiplier les miracles. Il voulait rendre inébranlable la foi de ses disciples. Le moment était venu d’instituer le collége apostolique, qui existait en germe depuis la première vocation de Pierre. Jésus pouvait à lui seul convertir le monde, mais après s’être uni à la nature humaine, il ne pouvait pas lui faire un honneur plus grand que de l’associer à cette œuvre de salut.
Ayant donc passé la nuit en prières, afin que l’Église comprit à jamais combien il lui importe d’être aidée de l’Esprit-Saint dans l’élection de ses ministres, il appela les Disciples, et choisit douze d’entre eux, à dessein de les envoyer prêcher. Il leur donna le nom d’Apôtres, qui signifie envoyés, avec le pouvoir de guérir les maladies et de chasser les démons.
Voici les noms des douze apôtres : Simon, à qui Jésus donna le nom de Pierre; Jacques, fils de Zébédée; Jean, frère de Jacques, qu’il appela Boanergès, c’est-à-dire enfant du tonnerre; André, frère de Pierre; Philippe; Barthélemy; Matthieu, le Publicain; Thomas; Jacques, fils d’Alphée; Jude, son frère, nommé Thaddée; Simon de Cana ; Judas l’Iscariote, qui trahit Jésus. On croit que Barthélemy est le même que Nathanaël, qui paraît à la première vocation, attiré par Philippe. Jacques et Jude ou Thaddée, fils d’Alphée, sont les enfants de Marie, femme d’Alphée ou Cléophas et sœur dela sainte Vierge. Simon de Cana est l’époux des noces où l’eau fut changée en vin; pour le distinguer de Simon-Pierre, on l’appela Zelotes, le zélé, du nom de sa patrie. Cana signifie zèle.
Les Évangélistes ne leur assignent pas tous le même rang. Saint Matthieu met André immédiatement après Pierre; il se met lui-même après Thomas, tandis que les autres le placent avant. Pierre est toujours le premier, et Judas l’Iscariote toujours le dernier. On trouve dans les Pères diverses interprétations du nom de chaque apôtre, se rapportant à quelque trait symbolique de leurvocation. Le surnom d’enfants du tonnerre peut signifier l’ambition des fils de Zébédée, qui voulaient s’élever au-dessus des autres; appliqué à Jean, il annonce le futur auteur de l’Apocalypse et de l’Évangile du Verbe. À propos de Pierre, les interprètes rappellent le mot de saint Paul: « La pierre était le Christ. » Quant au nombre de douze, il est prédit et figuré maintes fois dans les livres de l’Ancien Testament. « Si nous les considérons comme les pères, des chrétiens, dit Ludplphe, nous les retrouvons dans les douze patriarches, pères du peuple de Dieu. Lorsqu’ils arrosent le monde des eaux abondantes de la doctrine, ils sont semblables aux sources d’eau vive qui sortirent miraculeusement du rocher d’Élim. Lorsqu’ils ornent l’Église de l’éclat de leurs vertus, ils sont les douze pierres précieuses qui ornaient le pectoral du grand prêtre. Lorsqu’ils nourrissent les âmes du Verbe de vie, ils sont les douze pains consacrés placés devant l’autel du Seigneur. Lorsqu’ils pénètrent les secrets divins, qu’ils communiquent aux fidèles, ils sont les douze espions que Moïse envoya dans la Terre promise, et qui, au retour, en firent au peuple de si merveilleux récits. Us sont encore les douze pierres relevées dans le courant du Jourdain, contre lesquellesviennent se briser les flots du siècle; les douze lionceaux du trône de Salomon, les douze colonnes de l’autel de Jéhovah, les douze taureaux qui soutiennent la mer d’airain, figure du baptême où se lave toute souillure. Ils sont les douze portes de la Jérusalem céleste, les douze fondements inébranlables de ses saintes murailles; et surtout ils sont ces étoiles brillantes qui forment la couronne éternelle de l’Épouse bien-aimée. »
Le seul titre d’apôtre rappelle le miracle des miracles. Saint Paul, qui le reçut de Jésus-Christ ressuscité, insiste sur la merveille dont il est lui-même le plus merveilleux instrument : « Chose admirable! Dieu a converti le monde non point par l’art de la sagesse humaine, mais par la simple manifestation de sa doctrine qui est esprit et vérité.... Il ne s’est pas prévalu des savants selon la chair, ni des puissants, ni des nobles pour établir son évangile; mais il a choisi quelques hommes, les plus faibles, pour confondre les forts; ce qui n’était rien pour détruire ce qui est, afin que nul ne se glorifiât d’avoir réussi dans une si grande entreprise, mais que tout fût attribué à la puissance de Dieu. »
Les Apôtres étaient donc tous de pauvres bateliers et pêcheurs, et gens de peu. Judas seul était Juif, les onze autres Galiléens. Un proverbe populaire disait : Les Galiléens aiment l’honneur, les Juifs l’argent. Judas fut chargé de la bourse commune. On le croit originaire du bourg de Carioth, situé sur les confins de la mer Morte, lieu misérable dont le nom offrait plusieurs significations sinistres. hcariote, l’homme de Karioth, veut dire l’homme à la bourse, l’homme d’usure, l’homme du meurtre, le traître. Pourquoi Notre-Seigneur, instruit du présent et de l’avenir, et qui lisait au fond des âmes, a-t-il admis ce malheureux parmi ses Apôtres? Il y en a plusieurs raisons, toutes d’un grand enseignement; Notre-Seigneur voulut lui faire une grâce; il ne lui ôta pas la liberté d’en abuser, et de se rendre plus coupable en la méprisant. C’est par sa seule volonté que Judas devint criminel dans la condition la plus enviable, la plus propre à faire un saint. Sa chute nous apprend avec quelle crainte et quelle vigilance l’homme doit toujours travailler à se sauver. D’uu autre côté, il est certain que Judas, lorsqu’il prêchait en vertu du choix de Jésus-Christ, ne devait pas être moins écouté que saint Pierre: d’où nous apprenons que le ministère est indépendant du ministre, et que nous devons respecter les pasteurs dans l’exercice de la mission qu’ils ont légitimement reçue, leur laissant à répondre devant Dieu de leur indignité personnelle. Enfin, Judas est un grand témoin. Par le crime de sa trahison, il accomplit les prophéties ; par le crime de sa mort, il atteste l’innocence de Jésus. L’incrédulité l’a bien compris, et elle a insinué que peut-être Judas ne s’est pas suicidé. S’il avait eu quelque témoignage à rendre contre son Maître, il aurait vécu; s’il avait vécu, nous le saurions. Ni la Synagogue ne l’eût voulu laisser dans l’ombre, ni l’Église n’eût consenti à le laisser dans le désespoir. Ou les Pharisiens l’auraient fait écrire, ou les Apôtres l’auraient fait pleurer.
Saint Augustin ajoute que le Seigneur, ayant pris la fragilité humaine, ne voulut point refuser cette amère destinée de l’infirmité humaine d’être trahi par son apôtre. Ce n’est pas seulement durant le temps de sa passion qu’il devait nous donner l’exemple de la patience dans les plus cruelles douleurs. Il va supporter Judas, pour que tout homme apprenne à supporter avec modération une erreur de son jugement et un mépris de ses bienfaits.
Aux environs de l’institution des Apôtres, peu de jours auparavant, ou peu de jours après, ou ce jour-là même, Jésus prononça le Sermon sur la montagne. Il l’adressa principalement à ses disciples, mais en se faisant entendre de la foule. Ce discours contient toute la morale du christianisme. Le Sauveur y prophétise la destinée de l’Église, et, par des traits pleins de majesté et d’empire, il prend possession du monde futur. Il suffit de marquer ici ce qui appartient davantage à l’histoire et au caractère de l’Homme-Dieu.
Voici donc ce qu’il dit à ces hommes de rien, ces hommes sans nom, sans fortune et sans lettres, qui sont groupés en petit nombre autour de lui, dans un pli de terrain, sur quelque colline ignorée d’une province tributaire. Il a proclamé la béatitude des pauvres, des pacifiques, des affligés, des opprimés, des miséricordieux. Il ajoute : « Vous serez heureux lorsqu’à mon sujet les hommes vous chargeront d’opprobres, qu’ils vous persécuteront, qu’ils diront de vous toute sorte de mal contre la vérité. Réjouissez-vous et faites éclater votre joie, parce que la récompense qui vous attend dans le ciel est grande. Vous êtes le sel de la terre... Vous êtes la lumière du monde. » Mais quelle lumière devront-ils porter? Une vérité qu’il révèle, qui dépasse toute compréhension, qui requiert absolument la foi. Et quel sel devront-ils répandre? Une morale qu’il impose et qu’il fait incomparablement plus sévère que tous les devoirs dont la plupart des hommes trouvaient déjà le joug trop pesant:
« Vous avez appris qu’il a été dit à vos ancêtres: « Vous ne tuerez point... Mais moi jè vous dis, que quiconque se mettra en colère contre son frère, méritera d’être condamné... Vous avez appris qu’il a été dit à vos ancêtres : Vous ne commettrez point d’adultère. Mais moi je vous dis, que quiconque regarde une femme avec des yeux de concupiscence, a déjà commis l’adultère dans son cœur. Il a été dit : Quiconque renverra sa femme, qu’il lui donne un acte de divorce. Mais moi je vous dis, que quiec conque renverra sa femme, si ce n’est pour cause d’adultère, l’expose à commettre un adultère, et que celui qui l’épouse après que son mari l’aura renvoyée, commet un adultère. »
Trois autres fois il répète ce souverain : Ego autem dico vobis; Mais Moi, Je Vous Dis. L’histoire du christianisme, depuis la première jusqu’à la dernière page, n’est que l’histoire du triomphe de cette parole; et, par son caractère même, qui tient plus souvent de la défaite que de la victoire, ce triomphe entoure sans cesse du rayonnement de la divinité l’homme qui a voulu l’imposer au monde, et qui a su que lo monde le subirait. Si Jésus avait fini au Calvaire, il ne serait qu’un insensé sublime, et la raison épouvantée se demanderait comment cet homme de miracle, ce modèle de toute sagesse, de toute justice et de toute sincérité, a pu se croire Dieu.
C’est dans le Sermon sur la montagne qu’il à enseigné et l’on pourrait dire créé la prière. Car peu d’hommes avaient jusqu’alors vraiment prié, ne sachant bien ni ce qu’est Dieu, ni ce qu’est l’homme, ni ce que l’homme doit demander à Dieu. Des lèvres de l’homme-Dieu est sortie, pour retentir éternellement, la prière commune du genre humain, cette brève mais pleine demande dont les deux premiers mots consacrent la fraternité des hommes dans la paternité de Dieu : Noire Père!
Comme Jésus descendait de la montagne, un lépreux vint à lui. Fléchissant le genou, il lui dit: Seigneur, si vous voulez, vous pouvez me guérir. Jésus le prit en compassion. Il étendit la main, le toucha et dit : « Je le veux, sois guéri. » Aussitôt la lèpre de cet homme disparut. L’attouchement d’un lépreux rendait impur. Jésus le toucha néanmoins, se mettant au-dessus des observances légales pour montrer que la charité les abolissait. D’autres malades lui étaient sans cesse amenés, et il les guérissait tous.
Ce lépreux qui vient à Jésus, ou plutôt vers qui Jésus descend, c’est le genie humain dans l’état où le trouva le Verbe divin lorsqu’il s’abaissa du ciel; et c’est encore l’homme qui n’a point reçu ou qui a perdu le don de Dieu. La lèpre, dans le langage de l’Écriture, est la figure, le nom même du péché. Transmissible par le sang, elle est le péché originel; contagieuse, elle est le péché actuel. Elle brûle comme l’envie, elle dessèche comme l’avarice, elle enfle comme l’orgueil, elle énerve et détruit comme la paresse ; elle corrompt, elle dévore, elle répand l’infection et l’horreur. Semblable au lépreux, l’homme en proie à tous les vices est séparé non-seulement de Dieu et des anges, mais des autres hommes. Ils le fuient lorsqu’ils ne le séquestrent pas. Les condamnés de la justice humaine, comme autrefois les lépreux, portent un habit particulier; les bagnes sont les léproseries du péché. La loi humaine, impuissante comme l’ancienne loi, excommunie ces misérables. Elle enchaîne ses lépreux, elle n’entreprend pas de les guérir : il y en a qu’elle déclare inguérissables; il y en a qu’elle tue. Jésus va aussi vers ceux-là, et plusieurs aussi de ceux-là lui disent : Seigneur, si vous voulez, vous pouvez me guérir. Il le veut et il les guérit; et si tous le disaient, tous guériraient.
Cependant il cherchait la solitude pour prier, mais la charité le ramenait parmi les foules. Étant revenu à Capharnaûm, les anciens de la ville le prièrent d’aller dans la maison d’un centurion qui attendait de lui la guérison de son serviteur cruellement malade. Jésus répondit: « J’irai et je le guérirai. » Il se mit en chemin, lui, le Fils unique de Dieu, pour aller guérir un pauvre malade au service d’un étranger. Le Centurion, averti, lui dit ou lui fit dire : «Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison, mais prononcez seulement un mot, et mon serviteur sera guéri. » Jésus, admirant ce langage, déclara qu’il n’avait point trouvé tant de foi dans Israël. Il annonça la conversion des Gentils et la réprobation des Juifs : « Plusieurs viendront de l’Orient et de l’Occident et seront placés au festin avec Abraham, Isaac et Jacob; mais les enfants du royaume seront jetés dans les ténèbres. » Alors il dit au Centurion : « Allez, et qu’il vous soit fait selon ce que vous avez cru. » À l’heure même le serviteur fut guéri.
L’Évangile fait mention de trois hommes de guerre à qui la grâce de la foi est accordée. Celui dont Notre-Seigneur a guéri le fils, celui-ci, celui qui présidait au Calvaire. De plus, la tradition dit que le soldat qui perça le côté du Sauveur crucifié se convertit, et l’on croit que c’est lui que l’Église honore sous le nom de saint Longin. Enfin, le centenier Corneille est le premier gentil que Pierre ait reçu dans l’Église. On voit aussi des soldats venir à la prédication et au baptême de Jean-Baptiste. La profession des armes, profession d’qbéissance, de dévouement et de sacrifice, éveille dans le cœur des hommes certaines dispositions qui les rapprochent de Dieu. Le christianisme, y faisant entrer des sentiments d’humanité qu’elle ignorait, l’a mise en un honneur où elle n’était pas avant lui, et où elle ne resterait pas longtemps sans lui.
Jésus alla ensuite à une ville appelée Naïm. Comme il approchait des portes, il se trouva en face d’une grande douleur. On conduisait au sépulcre le fils unique d’Une veuve. Elle était là. Il dit à cette femme : « Ne pleurez point. » Et touchant le cercueil, il dit au mort : « Jeune homme, je te le commande, lève-toi. » Le mort se leva, s’assit et commença de parler ; et Jésus le rendit à sa mère. C’est la seconde résurrection mentionnée dans l’Évangile ; y en aura une troisième. Chacune a sa signification différente, qui sera expliquée plus loin.
Le bruit de ces miracles remplissait la terre d’Israël. Jean-Baptiste en entendit parler dans la prison où Hérode Antipas le retenait, sans l’empêcher pourtant de recevoir au moins quelques-uns de ses disciples; et lui, quoique captif, continuait d’annoncer le Messie. Ce qu’il apprenait de Jésus ne lui permettait pas de le méconnaître; mais ses disciples, comme il arrive souvent, ne comprenaient bien ni ses leçons ni sa véritable grandeur. Voyant Jésus s’élever si fort au-dessus de leur maître, ils en concevaient une jalousie qui les disposait à l’incrédulité. Par un faux zèle pour Jean, ils refusaient son témoignage. Le Précurseur voulut sagement qu’ils eussent le témoignage de leurs propres yeux. Il députa donc deux de ces obstinés vers Jésus, et ils lui demandèrent de la part de Jean: « Êtes-vous celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre? »
La réponse de Jésus fut divine. À l’instant même il guérit une quantité de malades et de possédés qui l’entouraient. Ensuite, s’adressant aux disciples de Jean-Baptiste, « Allez, leur dit-il, rapportez à Jean ce que vous avez vu: les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, l’Évangile est prêcha aux pauvres. Et heureux quiconque ne se scandalisera pas de moi. » Ces paroles font clairement allusion à celles d’Isaïe, annonçant qu’aux jours du Messie le boiteux bondira comme le cerf, la langue du muet sera déliée, les oreilles du sourd et les yeux de l’aveugle s’ouvriront. Ainsi les disciples de Jean reçoivent une double preuve, celle des miracles et celle de l’accomplissement des prophéties. Jésus fit ensuite l’éloge de Jean, relevant sa fermeté, sa vie austère et son rang entre les Prophètes : « Oui, et plus qu’un prophète. C’est de lui qu’il est écrit : Voici que j’envoie devant vous mon ange qui vous préparera le chemin. Et je vous le dis en vérité, entre les enfants des femmes il n’y a point de plus grand prophète que Jean-Baptiste. »
La mort du Précurseur eut lieu peu de temps après. Hérode, qui le gardait sous sa main dans le château où il célébrait depuis un an ses noces incestueuses avec la femme de son frère, donna sa tête à une fille de cette flérodiade, pour la récompenser d’avoir dansé devant lui à la suite d’un festin. (Tétait la mode parmi les femmes de haut rang de danser à l’imitation de deux mimes célèbres, Pylade et Bathylle, que Rome admirait ; et tels étaient les rois et les puissants de la terre à l’époque de Jésus-Christ.
Cependant Jésus allait par les villes et les bourgades, annonçant le royaume de Dieu. Les Douze l’accompagnaient, se formant sur son exemple au ministère encore inconnu d’eux qu’ils auraient à remplir plus tard.Ily avait aussi à sa suite, comme l’usage le permettait, quelques femmes jadis guéries de leurs maux ou délivrées de malins esprits. C’étaient Marie-Magdelaine; Jeanne, femme de Chusa, intendant d’Hérode; Suzanne et plusieurs autres. Elles assistaient Notre-Seigneur de leurs biens. Il recevait donc aussi des riches parmi ses amis, et l’Évangile, en marquant fréquemment cette circonstance, réfute l’erreur de ceux qui veulent voir en Jésus-Christ une sorte de niveleur, prédicateur de l’égalité des biens et des conditions. Il est vrai que ces riches étaient pauvres de cœur; ils devaient l’être, puisqu’il est impossible de servir Dieu et Mammon; mais Jésus leur enseignait le bon usage des richesses, et n’imposait sa pauvreté qu’à ceux qu’il appelait au ministère de l’Évangile.
Les Pharisiens aussi le suivaient. Mêlés dans la foule, ils tâchaient de corrompre le sens droit de ce peuple, qui ne pouvait entendre Jésus ni contempler ses miracles sans reconnaître l’envoyé de Dieu. Souvent, lorsqu’il était entré dans une maison pour se reposer, il y venait tant de monde qu’il ne pouvait pas même manger le pain. On lui amenait des malades, les malades étaient guéris, et le peuple s’écriait : N’est-ce pas là le Fils de David ? Cet enthousiasme populaire exaspérait la haine des Pharisiens. Ne pouvant nier le miracle, ils recommençaient à dire que Jésus chassait les démons par le moyen des démons. D’autres lui demandaient de faire quelques prodiges dans le ciel. Un jour il les rassembla et leur montra l’absurdité de ce reproche; car le démon n’agit pas contre lui-même, et ce n’est pas au nom de Satan que l’on peut chasser Satan. Il ajouta : « Si c’est par l’esprit de Dieu que je chasse le démon, le royaume de Dieu est donc venu? » Mais ces sages ne voulaient point être convertis. Il vit leur obstination, en gémit et la condamna : « Je vous le dis, tout péché et tout blasphème se pardonnera aux hommes; mais le blasphème contre le Saint-Esprit ne se pardonnera point. Et quiconque aura parlé contre le Fils de l’Homme, il lui sera pardonné ; mais celui qui aura parlé contre le Saint-Esprit, il ne lui sera pardonné ni dans ce monde ni dans l’autre. » Ce qu’il dit, remarque l’Évangile, « parce qu’ils l’accusaient d’être possédé de l’esprit immonde. » C’est-à-dire de l’esprit de mensonge, qui est le nom même de Satan. Que celui qui a des oreilles entende!
A ceux qui lui demandaient un prodige céleste, il refusa, comme il avait refusé à Satan qui osait le tenter dans le désert; et en même temps il leur en annonça un qu’ils ne demandaient pas, et plus merveilleux, celui de sa résurrection : « Cette race est méchante. Elle demande un signe, et il ne lui eu sera pas donné d’autre que celui du prophète Jonas. Car de même que Jonas fut trois jours et trois nuits dans le ventre de la baleine, de même le Fils de l’Homme sera trois jours et trois nuits dans le sein de la terre. »
Comme il achevait de parler, une femme élevant la voix du milieu de la foule, s’écria: Heureux les flancs qui vous ont porté ; heureuses les mamelles qui vous ont allaité! — « Dites plutôt, reprit Jésus, heureux ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent ! » C’est ainsi que la sagesse de Notre-Seigueur et l’admiration publique confondaient les Pharisiens.
Néanmoins ces perfides avaient dès lors réussi à semer les germes de défiance ignorante et de brutale hostilité qui éclateront en cris de mort devant Pilate au jour de la croix. Déjà quelques-uns des parents de Notre-Seigneur redoutaient pour lui l’effet de ces levains du pharisaïsme.
Un jour, selon saint Matthieu, sa mère et ses frères le firent appeler pendant qu’il parlait. Selon saint Marc (qui ne nomme pas ici la sainte Vierge), ils étaient venus pour l’arrêter, et disaient : Il a perdu le sens. Leur foi encore faible se laissait envahir par la crainte, et cette crainte était sans doute éveillée par quelques mauvaises dispositions qu’ils voyaient naître dans les esprits Quoi qu’il en soit, Notre-Seigneur, qui connaissait mieux qu’eux le danger, répondit conformément à la beauté de son caractère. « Qui est ma mère, dit-il, et qui sont mes frères?» Jetant les yeux sur ceux qui étaient assis autour de lui, il ajouta : « Voici ma mère et mes frères: car quiconque fera la volonté de mon Père qui est au ciel, c’est celui-là qui est mon frère, ma sœur et ma mère. » Aux bergers de Bethléem, représentants du genre humain, l’Ange disait : Un enfant vous est né;
vobis, à vous, pour vous. Jésus ratifie une fois de plus la promesse de l’Ange; il appartient aux hommes plus qu’à ses parents et à sa mère. Cette harmonie de l’Évangile est le charme et la lumière du cœur.
1 Ce passage offre de la difficulté. On ne sait qui étaient ces parents. Des quatre cousins de Noire-Seigneur, que l’Evangile nomme ses frères, trois étaient en ce moment près de lui parmi ses Apôtres. Ce n’est donc pas d’eux qu’il est question. Quels que lussent les autres, on s’explique leurs craintes. L’humble vie de Jésus à Nazareth ho leur avait révélé que sa vertu parfaite, c’est-à-dire la qualité que les hommes remarquent le moins, et nullement sa puissance. La sainte Vierge gardait en son cœur ce qu’elle savait; mais die le savait, et l’on ne peut admettre qu’elle ait conçu la pensée seulement d’interrompre la mission de son divin Fils. On pense donc qu’elle était venue uniquement pour le voir, sans connaître le dessein des parents.
Jésus sortit ensuite de la maison pour enseigner la foule, toujours plus grande. Il leur proposa la parabole de la semence, et peut-être aussi celles de l’ivraie, du grain de sénevé, du levain et du filet jeté dans la mer. À partir de là, il employa plus fréquemment ce genre d’instruction, qui allait mettre pour jamais les vérités les plus hautes à la portée des plus simples esprits. Il avait dit par le Prophète :
Je parlerai en paraboles, ?e ferai éclater des choses qui ont été cachées depuis la création du monde. En accomplissant la prophétie, il donnait des prophéties d’un ordre nouveau, plus claires, non moins profondes, dont l’accomplissement renouvelé tous les jours serait dans son Église un perpétuel foyer de lumière et de foi. En particulier, il exprimait à ses disciples ce qu’ils n’avaient pu comprendre et ce qu’ils devaient savoir en attendant le Saint-Esprit.
Les paraboles de ce jour concernent le salut et annoncent l’Église.
Le semeur a semé. Une partie de la semence est tombée près du chemin; les oiseaux sont venus et l’ont mangée. Une partie est tombée sur un terrain pierreux; le grain a levé d’abord, mais il a séché en herbe au hâle et au soleil. Une partie est tombée dans les épines; les épines ont crû, et les tiges étouffées n’ont rien produit. Une partie enfin est tombée dans la bonne terre, et les grains ont rendu l’un trente, l’autre soixante, l’autre cent pour un. L’explication donnée par Jésus lui-même ne laisse rien à découvrir dans les diverses dispositions où cette semence, qui est la parole de Dieu, trouvera le cœur des hommes. Dans ceux qui écoutent du bord du chemin, sans vouloir quitter les voies du monde, la parole ne germe même pas: sur celte route sèche et durcie où passent toutes les erreurs et tous les vices, les démons font leur séjour; les pensées vaines, les passions brutales, oiseaux voraces, dévorent la bonne semence aussitôt que tombée. Les endroits pierreux sont les cœurs qui craignent plus qu’ils n’aiment. Remplis des préoccupations et des intérêts misérables de la chair et de la vie, ils n’ont pas de fond où la racine puisse prendre. La parole a été reçue, elle germe, on voit apparaître quelques œuvres de pénitence; mais qu’il arrive un chagrin, une tentation, une persécution, ce faible germe succombe.
Les épines, qui grandissent, sont l’envahissement des choses humaines. Dans les cœurs que ce terrain figure, le fond ne manque pas; mais la tromperie de l’ambition et des richesses étouffe le plant divin, et parmi ces soucis grandissants du monde, il reste infructueux.
Le Seigneur compare les richesses à des épines, disent les Pères, car elles déchirent l’âme par leurs poignantes préoccupations; et quand elles entraînent au péché, elles blessent, elles tourmentent, elles tuent. Et nul ne néglige le Verbe divin que selon une des manières qui sont ici prédites, les uns par négligence à écouter la parole, les autres par lâcheté ou par faiblesse, les autres par asservissement à la volupté et aux biens du monde. Tel est l’ordre naturel : un chemin, des pierres, des épines. Il faut donc d’abord de l’attention, puis du courage, et enfin le mépris des choses présentes. C’est ce que le Seigneur exprime, quand il ajoute : « Ce qui tombe dans la bonne terre représente ceux qui ayant écouté la parole avec un cœur bon et excellent la retiennent et la conservent-et portent du fruit par la patience! » En effet, ceux qui sont le long du chemin ne retiennent pas la parole; ceux qui sont dans les pierres ne soutiennent pas avec patience les assauts de la tentation, ceux qui sont dans les épines ne portent point de fruit. Ainsi la semence est la même pour tous; elle descend de la main de Dieu prête à germer dans tous les cœurs, le semeur divin la donne à tous. Mais malheur à celui qui se rend lui-même une terre stérile, une terre pierreuse, une terre d’épines ! car il est plusieurs terres où ne peut germer la semence du Seigneur. On vient d’entendre Eusèbe, Cyrille, Chrysostome, Bède, Théophylacte, Grégoire et d’autres. Ces grands hommes, si savants et si expérimentés dans les voies du cœur, montrent que toute parole de Jésus en éclaire les plus profonds secrets.
La parabole de l’ivraie se lie à celle de la semence et contient un enseignement plus spécial. Pendant que les serviteurs dorment, l’ennemi vient et sursème l’ivraie dans le champ que le père de famille a ensemencé de froment. L’ivraie se fait connaître et les serviteurs négligents proposent de l’arracher. — Non, répond le père de famille, de peur que vous ne déraciniez aussi le bon grain. Laissez croître l’un et l’autre jusqu’à la moisson. Alors, je dirai aux moissonneurs : Cueillez premièrement l’ivraie, et elle sera liée en gerbes et jetée au feu, et le froment entrera dans le grenier.
Le champ, c’est le monde; le père de famille, c’est Dieu; l’ennemi est le démon, et l’ivraie est la semence de schisme et d’hérésie qu’il jettera sur la terre lorsque les successeurs des Apôtres, les pusteurs de l’Église, seront négligents. Il n’est pas question de toutes sortes de semences, mais seulement d’ivraie. La semence d’ivraie produit une herbe qui ressemble à celle du blé. Au commencement, les hérétiques voilent leur présence; lorsque leur liberté s’est augmentée et qu’ils se sont fait des partisans, alors, dit saint Chrysostome, le fruit se montre, l’hérésie répand son venin. Cependant le père de famille défend qu’on l’arrache : ce n’est pas qu’il accepte cette ivraie, puisqu’elle est réservée au feu; c’est qu’elle ne pourrait être arrachée sans risque de déraciner aussi le froment.
Mais il y a une autre raison, toute miséricordieuse et divine. Dans cette terre féconde de l’Évangile, l’ivraie elle-même peut devenir froment; car là est une séve qui corrige la plante qu’elle nourrit. Comme il faut aux uns le temps de mûrir, il faut aux autres, dit saint Jérôme, le temps de se repentir; et nous sommes prévenus de ne pas faire disparaître ainsi subitement notre frère. Tel qui est aujourd’hui gâté par un dogme pervers, demain peutêtre deviendra ledéfenseur de la vérité. « De peur que vous n’arrachiez en même temps le froment; » car il se peut, reprend saint Augustin, que le froment futur soit arraché sous la forme actuelle de l’ivraie. Par une patience qui vous perfectionne vous-mêmes, cette patience qui fait rendre trente, soixante et cent pour un, supportez les mauvais, afin qu’ils deviennent bons. En les arrachant, vous arracheriez le froment où la grâce de Dieu et votre patience les auraient pu changer ; vous nuiriez aux bons eux-mêmes, auxquels ils auraient servi malgré eux. « Laissez-les croître jusqu’à la moisson, » c’est-à-dire jusqu’au jugement. Ce sera le temps de les arracher, lorsqu’il ne leur restera plus un moment pour changer de vie, et que le contraste de leurs fautes ne sera plus utile pour stimuler les bons à la vertu.
Ce précepte ne contrarie pas celui qui nous commande de faire disparaître le mal du milieu de nous. Ce qui çst défendu, remarque saint Chrysostome, n’est pas de s’opposer aux hérétiques, de les punir, d’empêcher leurs réunions et leur propagande, mais de les détruire et de les tuer. C’était d’abord le sentiment de saint Augustin de ne forcer personne à l’unité du Christ, de n’agir que par la discussion, de ne vaincre que par la raison. Il craignait qu’on ne fit autant de catholiques hypocrites de ceux qu’on avait connus hérétiques déterminés. Cependant son opinion était non pas combattue par des paroles, mais écrasée par des exemples contraires. Il songeait à ces lois terribles qui ordonnent aux rois de servir le Seigneur avec tremblement. Plusieurs ont remercié Dieu qui les avait contraints par la crainte, par la force, par la persécution, et qui, en les contraignant, les avait délivrés d’une autre contrainte, singulièment plus humiliante et dure, la contrainte de l’erreur. Il conclut que les rois de la terre doivent servir le Christ en publiant des lois pour le Christ, car le culte du Christ est dans l’unité. La maison de David ne peut recouvrer la paix que par la perte du rebelle Absalon, quoique David eût recommandé de le conserver sain et sauf, et n’attendît que son repentir pour lui pardonner. David pleura le coupable et se consola par la pensée de la paix rendue à son peuple. C’est ainsi que l’Église catholique, notre mère, lorsqu’elle acquiert un grand nombre d’enfants par la perte de quelques-uns, trouve un adoucissement à sa douleur dans le spectacle de tant d’âmes délivrées.
Les hérétiques nous crient : À qui donc le Christ a-t-il fait violence ? qui a-t-il forcé ? Voici l’apôtre saint Paul. Le Christ l’a forcé, l’a frappé, l’a enseigné, l’a consolé; et il est remarquable que celui qui entra dans l’Évangile, forcé par un châtiment corporel, travailla dans l’Évangile plus que ceux que la seule parole avait appelés. Pourquoi l’Église ne les forcerait-elle pas à revenir, ceux qui par leur égarement ont forcé d’autres à périr?
Et malheur à ceux qui, ne se laissant pas gagner et ne pouvant être forcés, ne seront pas changés ! Le temps de la moisson viendra ; les moissonneurs, les redoutables Anges, entreront dans le champ : ils feront la séparation définitive, et l’ivraie liée en gerbes sera jetée au feu. Remarquez, dit un interprète, que le châtiment est annoncé à ceux qui « font l’iniquité, » non pas à ceux qui ont fait l’iniquité; car il n’y aura de livrés aux supplices éternels que ceux qui persistent dans leurs péchés, et nullement ceux qui font pénitence. Remarquez, dit un autre, l’amour de Dieu pour les hommes : il est prompt pour le bienfait, lent pour la peine. Lorsqu’il sème, c’est par lui-même; lorsqu’il punit, c’est par les autres, par les Anges qu’il envoie.
Le grain de sénevé, cette petite graine, la plus petite de toutes, qui devient un grand arbre, c’est encore l’Église, c’est Jésus-Christ lui-même, c’est la foi dans le cœur du fidèle. Que paraissaient aux yeux du monde les douze Apôtres, ou Jésus-Christ dans le tombeau? Que parait être Thomme obscur et inconnu dans l’âme duquel une humble paroie a jeté le grain de sénevé, le germe de la foi? On sait ce qui est sorti du tombeau de Jésus et ce que sont devenus les Apôtres. L’homme qui reçoit la foi a en lui quelque chose de plus grand que l’humanité, et il est plus fort que le monde. Il peut s’être auparavant rempli de toutes les sciences et de toutes les erreurs, s’être voué à toutes les ambitions, s’être abandonné à toutes les séductions; il peut avoir nourri en son âme toutes les lâchetés et porter le pli profond de toutes les tyrannies : la foi grandit en lui par-dessus toutes les sciences et toutes les erreurs, elle l’arme contre toutes les séductions, le délivre de tous les jougs; il est plus fort que lui-même. Et si auparavant sa pensée et son cœur étaient arides, l’arbre aux vastes rameaux s’y développe et donne des fruits.
Jésus dit encore : « Le filet jeté dans la mer ramasse toutes sortes de poissons. Quand il est plein, les pêcheurs mettent les bons à part et jettent les mauvais. Il en sera de même à la consommation des siècles. Les Anges sépareront les méchants d’avec les justes, et ils les jetteront dans la fournaise. Là sera le pleur et le grincement de dents. » L’Eglise ramasse des poissons de toute espèce, car elle appelle à la rémission des péchés tous les hommes, riches et pauvres, ignorants et savants, sages et insensés. Quand le filet sera plein, la destinée du genre humain sera fermée. Alors on verra ce que contenait le filet; alors se fera le partage. Dans la parabole de l’ivraie, il est question de ceux qui périssent à cause de la perversité des dogmes hérétiques, parce qu’ils n’ont pas discerné la vérité. Ici, il s’agit de ceux qui périssent à cause de la perversité de leur vie, quoique pris dans le filet et ayant reçu la connaissance de Dieu. Il faut ici, dit saint Grégoire, trembler plutôt que commenter. Les tourments des réprouvés y sont annoncés en propres termes, afin que personne ne puisse s’excuser en alléguant son ignorance et en s’appuyant sur l’obscurité du dogme des supplices éternels.
En donnant ces enseignements, Jésus fit comprendre aux Apôtres qu’ils devraient les répéter par toute la terre. « Personne après avoir allumé une lampe, leur dit-il, ne la couvre d’un vase ou ne la met sous le lit; mais on la met sur le chandelier, afin que ceux qui entrent voient la lumière. » Cette recommandation suffira pour que la parole de Dieu ne soit point liée, même lorsque ceux qui doivent la répandre seront chargés de chaînes.
Et afin d’avertir ses auditeurs et d’attirer leur esprit à méditer le mystère des paraboles, Jésus disait fréquemment à haute voix : — « Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende! »