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CHAPITRE V - L’Année douce
Trois jours après la promesse faite à Nathanaël, commence cette vie d’enseignement public dont la fécondité demeure inexplicable à qui n’y reconnaît pas la divinité.
Socrate, placé à l’un des points complétement lumineux de l’histoire, a enseigné durant près d’un demi-siècle; deux grands écrivains nous ont transmis ses pensées laborieusement ornées de leur génie. Comme le monde entier a ouï Socrate, il a connu l’existence d’Alexandre et senti la main de César. Le temps historique de Jésus-Christ a été court, le théâtre de son action personnelle borné, ses témoins obscurs; au premier abord, ses paroles semblent sans profondeur, ses actes incroyables et d’ailleurs peu importants. Qu’est-ce que les défaites des scribes argumentant sous les portiques du Temple, naïvement racontées par Luc ou Matthieu, comparées à ces beaux récits et à ces ingénieux dialogues où Xénophon et Platon font triompher leur maître? Et qu’est-ce que la dernière entrée de Jésus à Jérusalem le jour des Palmes, comparée au passage du Rubicon? L’Évangile est contenu dans un petit nombre de pages, on peut tout abréger, événements et doctrines, en un petit nombre de mots; mais tout vient de la même puissance et de la même sagesse qui n’a fait qu’un homme pour remplir la terre et qui n’a donné qu’un grain de blé pour nourrir le genre humain. Aucune parole de l’Évangile n’a péri, ni n’a été stérile. Parlant des choses que Notre-Seigneur a accomplies en trois années, l’Évangile dit que le monde ne contiendrait pas les livres que l’on en pourrait écrire. Depuis dix-neuf siècles, les livres qui n’ont pas eu cet objet directement ou indirectement, n’importent guère! Rien n’intéresse autant les intelligences, et nous en sommes témoins. Ne plus s’inquiéter de Jésus-Christ est impossible à la pensée humaine, aujourd’hui comme toujours. Qu’elle le cherche ou l’évite, elle ne trouve jamais qu’elle ait pu assez l’approcher ou assez le fuir. Il apparaît à l’extrémité de tout chemin, il est debout au terme de toute fuite. Nulle cécité ne le cache entièrement; l’indifférence ne peut parvenir à l’oublier. Qui prétend s’être persuadé que Jésus ne fut qu’un homme en demeure incertain au fond du cœur et ne le veut pas laisser Dieu pour autrui. À défaut de fidèles, Jésus-Christ serait encore attesté par ses seuls adversaires; le blasphème viendrait confesser la divinité si l’hommage manquait. On a dit que l’âme est naturellement chrétienne; on peut dire qu’elle l’est obstinément.
Un simple énoncé de la vie de Notre-Seigneur éclairera le mystère en continuant de nous révéler le Rédempteur et le Dieu.
Nous le voyons d’abord à Cana de Galilée, dans une maison où se célébraient des noces. La sainte Vierge y était, sans doute comme parente, et probablement présidait le festin. Il y vint accompagné des premiers disciples. À la prière de Marie, il fit un miracle dont on verra tout à l’heure le sens profond; mais sa présence aux noces renferme un autre enseignement qu’il faut d’abord connaître. Il vient renouveler l’homme. Comme il est entré dans le fleuve de la pénitence pour sanctifier l’eau qui sera la matière du sacrement de la régénération spirituelle, il traverse cette fêté des noces et la glorifie par un miracle pour honorer à jamais le mariage, sacrement futur qui purifiera la source de la vie.
Le mariage était alors, même chez les Juifs, le plus méprisé des contrats. L’historien Josèphe, homme grave et sage, nous apprend qu’il avait divorcé trois fois. Les dames romaines comptaient les années par la rapide succession de leurs maris. Le divorce et le célibat exténuaient la société romaine. Auguste y cherchait remède. Il commandait des lois à son sénat et des vers à ses poètes; mais la loi rendue portait le nom de deux consuls célibataires, et il n’y avait pas de célibataire plus déterminé qu’Horace, qui faisait les meilleurs vers. L’Empereur rencontrait presque là même difficulté à trouver un riche qui se voulût marier, une matrone qui ne divorçât point et une jeune fille qui acceptât d’être vestale. Jésus-Christ donnera au mariage la majesté du sacrement et de l’indissolubilité; et contre les ennemis de toutes sortes qui voudrontle replonger dans son ancien avilissement, il lui fait un rempart éternel de sa présence, afin qu’au moins parmi les fidèles, le respect de l’union conjugale puisse prévaloir contre toute corruption des doctrines, des mœurs et des lois. C’est donc le mariage, c’est-à-dire la famille chrétienne, qu’il commence de fonder. À la base, il pose son souvenir; d’une parole il achèvera l’édifice, et l’œuvre immense sera consommée.
Remarquons une fois pour toutes que beaucoup de paroles et d’actions de Jésus ne furent pas immédiatement comprises, même des Disciples et des Apôtres. Ils avaient les miracles et ils auront le Saint-Esprit. Ces choses sont dites et ces actions sont faites pour le monde futur, pour nous qui devions les entendre dans la suite des âges, tantôt par les fruits qu’elles ont portés, tantôt par les interprétations de l’Église. C’est le perpétuel miracle qui réjouit nos cœurs, nos esprits et nos yeux; il réjouira jusqu’à la fin toute la postérité du Christ. La manne tombait du ciel toujours la même, et cependant toujours variée suivant les goûts de ceux qui la mangeaient; l’Évangile donne sa moisson de vérité toujours la même et toujours nouvelle suivant les besoins du monde du temps où elle éclôt. Les clartés antérieures demeurent dans le trésor de la foi, les noirvelles clartés apportent les réponses faites d’avance à des objections non encore élevées, mais que l’Esprit-Saint a prévues. Ainsi l’Évangile, en qui toutes les prophéties anciennes reçoivent leur accomplissement, est lui-même une prophétie permanente.
Le miracle de Cana fut un de ces actes prophétiques par lesquels Jésus-Christ, en se manifestant, voulut encore se prédire et prédire son Église.
Pendant le festin, le vin étant venu à manquer, Marie, par un mouvement naturel de sa bonté, et sans doute aussi par une impulsion divine, se tourna vers Jésus et lui adressa cette parole, ou plutôt cette prière mystérieuse: « Ils n’ont plus de vin. » Jésus parut refuser ce que sa Mère demandait. Il lui dit : « Femme, qu’y a-t-il entre vous et moi. Mon heure n’est pas encore venue. » Mais Marie dit aux serviteurs : « Ce qu’il vous dira, faites-le. »
Il y avait là six amphores de pierre qui servaient aux purifications. Jésus ordonna aux serviteurs de les remplir d’eau, et lorsqu’ils les eurent remplies jusqu’au bord, il leur dit : « Puisez maintenant. » Les six urnes, qui contenaient chacune de deux à trois mesures, se trouvèrent pleines d’un vin dont la saveur excellente surprit tous les convives. L’évangéliste saint Jean, témoin oculaire, ajoute : Ce fut ainsi que Jésus fit dans Cana de Galilée le premier de ses miracles, et ses disciples crurent en lui.
L’augmentation de la foi dans les disciples était la raison immédiate du miracle, et une raison suffisante, puisque de leur foi dépendaient leur salut et le nôtre. Mais Jésus ne fait rien qui se borne à la circonstance, et dans ce que l’on vient d’entendre, rien n’est sans mystère et sans enseignement. Sa réponse à la sainte Vierge est une nouvelle déclaration qu’il fait de sa divinité; elle était opportune au début de sa carrière publique. En lui disant que les convives n’ont plus de vin, Marie, comme la suite le prouve, lui demande un miracle. C’est donc à la nature divine qu’elle s’adresse, et c’est la nature divine qui lui répond : «Femme, qu’y a-t-il de commun entre vous et moi? » Car, encore que Marie soit la mère de l’Homme-Dieu, et par une suite de l’indissolubilité des deux natures, la mère de Dieu, néanmoins elle n’est pas la mère de la divinité, et il n’y a rien de commun entre elle et le Dieu dont l’heure n’est pas encore venue. Plusieurs, faute de réflexion, s’étonnent de ce qu’ils appellent la dureté de ce langage. Jésus devait plutôt des lumières au monde que de vaines caresses à sa Mère. Et qui leur persuade qu’en lui exprimant ses pensées souveraines, il ait manqué de douceur et de respect?
Marie ne témoigne aucun étonnement, ni aucune inquiétude de n’être point exaucée. Elle avertit les serviteurs de faire ce que Jésus leur dira. Elle connaît la puissance de sa prière. Et en effet, Jésus s’y soumet aussitôt, accomplissant le miracle qu’elle a désiré. Il commente ainsi lui-même par avance, dans le premier acte public de sa mission, cette profonde parole qu’il dira du haut de la croix, quand sa mission sera terminée : « Homme, voilà ta Mère; » voilà celle qui me priera incessamment pour toi et à qui j’obéirai toujours, jusqu’à changer l’ordre de la nature et le cours des choses.
Par un complet changement de substance, l’eau devient un vin exquis. Ce miracle est l’effet de la simple volonté de Dieu, de sa parole intérieure, non articulée. La parole de l’homme signifie seulement; celle de Dieu opère en même temps qu’elle signifie; elle crée ce qu’elle dit. La terre n’était point, le ciel n’était point, la mer n’était point. Dieu parle, ces choses sont faites, elles existent. La même parole qui a fait ce qui n’était point, fait que ce qui est demeure, ou tombe, ou se transforme; elle peut faire que sans tomber ni se transformer, il soit changé. Suivant la volonté de Dieu, toute matière et toute partie de la matière peut n’être encore que le pur néant ou redescendre à un degré quelconque de son inconsistance antérieure, ou s’élever au degré de consistance qu’il veut lui donner. Il la suspend, il la pénètre, il en change les qualités, bref, il en fait ce qu’il veut qu’elle soit, et elle est-ce qu’il lui commande d’être. Dieu a cette coutume, dit saint Ambroise, d’agir par changement de substance quand il veut montrer qu’il est l’auteur de la nature: la baguette est changée en serpent, le rameau desséché refleurit, l’eau des fleuves devient du sang, les flots divisés stationnent en murailles liquides, le fer nage à la surface des fontaines, la poignée de farine et la goutte d’huile ne peuvent tarir, les eaux amères sont potables. L’Écriture est pleine de semblables merveilles, pour que nous connaissions que tout est de la main de Dieu et que tout lui obéit.
Eu renouvelant à Cana cette marque de sa souveraineté, il opère d’une façon plus soudaine ce qu’il fait d’ailleurs tous les jours aussi merveilleusement sans que nous y prenions garde. Tous les jours l’eau du ciel, distillée dans les entrailles de la terre, sucée par les racines de la vigne et distillée une seconde fois dans cet alambic aux rayons du soleil, vient gonfler le raisin. La transmutation instantanée n’est pas plus difficile ni plus mystérieuse que l’autre; celui qui de rien a créé les substances et l’outil par lequel elles se transforment, peut les transformer sans employer l’outil.
En même temps, ce changement que Jésus fait dans la nature de l’eau est la prophétie et la figure de celui qu’il vient accomplir dans la nature humaine. Les six urnes destinées à l’eau des purifications, ce sont les six périodes entre lesquelles on divise le temps qui a précédé la venue du Messie, d’Adam à Noé, de Noé à Abraham, d’Abraham à Moïse, de Moïse à David, de David à la captivité, et de la captivité à Jésus-Christ. Ces six périodes ont contenu la révélation du futur Messie, exprimée par l’eau dans le langage de l’Écriture; et sans cette révélation nécessaire à la purification des Juifs, les temps antérieurs seraient demeurés stériles et vides. Le Christ y était donc contenu, mais caché, comme d’une certaine manière l’eau contient le vin, sans que l’on puisse l’y découvrir. Par l’ordre de Jésus les six vases sont remplis jusqu’au bord, parce que les prophéties’ont reçu en lui leur accomplissement. Ainsi le changement de l’eau en vin représente tous les mystères de la Rédemption; les Prophètes les ont annoncés, le Christ en apporte la réalité.
Les Juifs ont eu cette eau et elle n’a été pour eux que l’eau, que l’instrument d’une purification matérielle incomplète ou même tout à fait vaine, semblable aux ablutions répétées des Pharisiens. Ils lavaient leurs mains et faisaient des œuvres stériles ou impures. Ils buvaient, et leurs cœurs ne recevaient ni chaleur, ni force, ni joie. Les livres des prophètes, dit saint Augustin, sont insipides et fastidieux si on ne les entend pas; et, pour les entendre, il faut y découvrir Jésus-Christ. Parce que les Juifs n’y découvrent pas Jésus-Christ, ils les lisent sans les comprendre, et ne les interprètent que pour les défigurer; parce que Jésus-Christ nous y apparaît, ils enivrent nos âmes. Et maintenant nous comprenons la miséricorde du cœur de Marie, quand elle dit à son Fils : « Ils n’ont plus de vin. » C’est-à-dire: Seigneur, la force leur manque, la joie leur manque, la lumière leur manque; ayez pitié d’eux, avancez votre jour; donnez-leur le vin de la vérité!
Et Jésus, en changeant l’eau en vin après qu’il a entendu cette prière, promet qu’il va remplacer le sens littéral par le sens spirituel, la lettre qui tue par l’esprit qui vivifie, la figure par la réalité. Il changera l’eau en vin quand il donnera à ses disciples la vraie intelligence de l’Écriture et les enivrera de Dieu avec ce qui les laissait auparavant indifférents et froids. « Puisez maintenant. » Ce vin miraculeux sera l’instrument d’une autre transformation, d’un autre miracle : par lui, les impudiques seront chastes, les orgueilleux deviendront humbles et doux, et ceux qui tremblent devant le monde seront remplis de courage pour confesser Dieu. Car il arrivera une plus grande merveille, et le vin de Cana n’est encore que la figure du vrai breuvage. Écartons ce dernier voile : nous voyons apparaître le mystère des mystères, l’Eucharistie. Le premier acte de la vie publique de Jésus est donc la prophétie de ce qui fait l’objet même de sa mission, et prépare la foi au sacrement qui en sera le couronnement et le miracle incompréhensible et immortel. « Il a voulu par là, dit un Père, nous donner une marque anticipée du pouvoir par lequel il devait plus tard, dans l’institution de l’Eucharistie, changer le vin en son sang; puisque, en effet, le vin qui est consacré est un vrai sang, comme l’eau changée à Cana fut aussitôt réellement du vin. »
Il est écrit de ce vin du calice, qu’il fait « germer les vierges ; » parce que sa vertu, éloignant toute flamme terrestre, allume dans les âmes l’ardeur immortelle du souverain amour. Quoique le vin de Cana n’en fût que la figure, Jésus ne laissa pas d’y attacher sa grâce. Nonseulement ceux à qui il l’avait donné crurent en lui, mais la tradition rapporte que plusieurs le suivirent. Cela est certain au moins pour l’époux, qui devint l’apôtre saint Simon ; et l’on croit que l’épouse, de son côté, s’attacha à la sainte Vierge et demeura près d’elle. La présence de Jésus et de Marie avait glorifié leurs noces et montré qu’ils s’étaient unis dans l’affection de deux cœurs purs; mais ils préférèrent cet amour plus haut qui, tournant vers Dieu les tendresses humaines, lui en sacrifie les délices, et les voit en retour recevoir de lui un charme éternellement durable et sacré.
Il a fallu un peu s’étendre sur ce miracle de Cana, si important dans l’histoire évangélique. Il représente, dit Bossuet, ce que Jésus-Christ est venu faire en ce monde: foi des disciples, commencement de l’Église; intervention de Marie, communion des saints; meilleur vin pour la fin du repas, doctrine parfaite pour le dernier âge, qui doit durer jusqu’à la consommation des siècles; eau changée en vin, Loi changée en l’Évangile, figure en vérité, lettre en esprit, terreur en amour. Cet exposé, tiré des Pères, montrera combien Jésus demeure caché dans l’Evangile à qui le veut trouver sans demander les lumières de l’Église; il fera juger du respect qu’ont pour leurs lecteurs et pour eux-mêmes les « historiens » qui se contentent de dire, à propos de Cana, que Jésus se plaisait au mouvement des fêtes privées, et qu’un de ses miracles fut fait pour égayer une noce de petite ville.
De Cana, Jésus se rendit à Capharnaûm, où il prêcha la pénitence. Capharnaûm, dont le nom signifie Village de la consolation, village abondant en fruits, était une bourgade opulente, très-peuplée et animée, située sur les confins de Zabulon et de Nephtali, à l’endroit où le Jourdain se jette dans le lac de Génézareth. Cette partie de la Galilée était appelée Galilée des Gentils, à cause des païens que les Galiléens laissaient habiter parmi eux, ce qui les avait entraînés à une décadence spirituelle si marquée que les Juifs les méprisaient et les réputaient impurs. Ce fut là que Jésus fit son principal séjour. Isaïe avait dit : Terre de Zabulon et de Nephtali, qui confines à la mer, pays au delà du Jourdain, Galilée des nations! Le peuple qui était assis dans les ténèbres a vu une grande lumière; la lumière s’est levée sur ceux qui étaient assis dans la région de l’ombre de la mort. Jésus était cette lumière, et il leur disait : « Le temps est accompli, le royaume de Dieu approche; faites pénitence et croyez à l’Évangile. »
Mais une œuvre plus importante même que cette parole allait signaler son premier séjour chez les Capharnaïtes. Sa présence aux noces et la première manifestation publique de sa puissance ont honoré le mariage, source du genre humain; un second miracle va être fait pour constater l’établissement de l’Église et signifier sa mission.
Jésus passait sur le bord de la mer. Il vit Simon et André qui jetaient le filet; car ils étaient pêcheurs, et après la première entrevue, racontée plus haut, ils avaient repris leur profession, dont ils vivaient. Il leur dit: « Suivez-moi. » De là, s’étant un peu avancé, il vit dans une barque Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, pêcheurs aussi, travaillant à leurs filets, et il les appela également. En ce moment, le peuple accouru pour l’entendre se pressait autour de lui. Il monta dans l’une des deux barques, qui était celle de Simon-Pierre, et ayant prié Simon-Pierre d’éloigner un peu du rivage, il s’assit et enseigna. Lorsque son discours fut achevé, il dit à Simon-Pierre : « Conduis-nous en pleine eau, et jette le filet. » — « Maître, répondit Simon, toute la nuit nous avons fatigué pour ne rien prendre; mais sur votre parole, je jetterai le filet. » À ce coup, ils prirent tant de poisson que le filet menaça de rompre. Ils firent signe à leurs compagnons de l’autre barque de les venir aider, et les deux barques se trouvèrent tellement remplies que peu s’en fallait qu’elles ne coulassent à fond. Alors Simon-Pierre se jetant aux pieds de Jésus, lui dit: « Seigneur, éloignez-vous de moi, parce que je suis un pécheur! » Lui et ses compagnons étaient tous épouvantés de ce miracle. Mais Jésus dit à Simon : « Ne craignez point, désormais vous serez pêcheurs d’hommes. » Et aussitôt, ayant amené les barques au bord, ils quittèrent tout et le suivirent.
L’Eglise est fondée et prophétisée.
Suivant les interprètes, ces apôtres premiers choisis sont pêcheurs, gens de labeur, vivant du travail de leurs mains et non pas des fruits de l’iniquité; c’est ce qui les rend dignes de leur vocation. Ils sont simples et sans lettres : la science leur sera donnée plus tard, mais il faut d’abord que la foi des croyants soit l’effet de la puissance divine et non de l’éloquence humaine. Ils sont appelés, ils obéissent aussitôt; les enfants de Zébédée laissent leur père : rien ne doit empêcher de suivre le Christ. Il y a deux barques: celle où Jésus monte pour enseigner est celle de Pierre ; là se disent les paroles qui enfantent la foi. De cette barque, Jésus enseigne la foule, de cette barque il instruira les nations. Il prie Pierre d’éloigner un peu du rivage : il faut prêcher aux peuples avec prudence, ne les pas attacher aux choses terrestres, ne les pas pousser trop vers les régions du mystère; il faut condescendre à l’infirmité de tous, pour attirer à la paix l’homme nageant dans les choses mobiles et amères de cette vie.
Ensuite Jésus dit : En pleine mer ! Cela est dit à Pierre, car il doit visiter tous les rivages et il n’a rien à craindre ni de la profondeur des controverses, ni de la furie des tempêtes. Dans l’ancienne Écriture la nacelle de Pierre est figurée par l’Arche, qui monte davantage à mesure que les eaux multiplient et sont plus secouées du vent; multiplicatœ sunt aquœ, et elevaverunt Arcam in sublime. « En pleine mer, et jette tes filets! » Pierre a fatigué toute la nuit et n’a rien pris; ainsi ont travaillé les Prophètes dans l’obscurité de l’ancienne loi. Mais il ne refuse pas le travail, et sur la parole du Maître il jette le filet de l’Évangile, l’ample et doux réseau formé de lumière et de charité, qui ne blesse point ceux qu’il prend, et qui de l’abime où ils étaient agités les fait monter vers le ciel.
Le grand jour de la grâce est arrivé, le filet se remplit jusqu’à rompre : ainsi ceux qui, sur la parole du Maître, jetteront le filet de la doctrine, assembleront la multitude des nations. Il y a deux barques, car l’Église unique se divise en plusieurs églises, et les deux barques, l’Église d’Orient et l’Église d’Occident, sont remplies. Lorsqu’elles sont remplies, elles enfoncent et sont menacées de submersion, toutefois elles ne sont pas submergées : ce sont les temps périlleux prédits par l’apôtre saint Paul, lorsque l’Église sera surchargée d’hommes s’aimant eux-mêmes, foule charnelle dont les mœurs et l’orgueil s’éloigneront de Jésus-Christ.
Pierre s’effraye humblement du miracle et ne s’en attribue rien. Il se souvient seulement qu’il est un homme fragile. Jésus le rassure et lui dit: « Ne crains pas; désormais tu seras pêcheur d’hommes. » Cette parole est aussi adressée aux autres, mais spécialement à Pierre: c’est lui qui dirige la pêche, qui jette le grand filet, qui appelle afin qu’on vienne l’aider. Tu seras pêcheur d’hommes! D’autres promesses aussi magnifiques lui seront faites et seront aussi magnifiquement accomplies. Saint Ambroise traduit : Tu vivifieras les hommes!
Et conduisant leurs barques à terre, les pêcheurs quittent tout pour suivre Jésus : figure de la fin des temps, où ceux qui se seront attachés à Jésus-Christ quitteront pour toujours la mer de ce monde.
Un peuple nombreux voyait ces réalités, recevait ces symboles et ces promesses. Il y avait sur le lac des centaines de bateaux constamment actifs; la pêche évangélique se faisait en plein jour. On a remarqué 1 que la contrée de l’Evangile, par ses habitants et par la configuration du sol, était tout entière symbolique. Près de la mer Morte, le Jourdain n’avance qu’en se repliant, comme s’il craignait le lit du lac sulfureux. L’instinct des poissons les avertit de remonter, car ceux que le courant a portés dans l’abîme meurent aussitôt. C’est pourquoi cet endroit était fréquenté des pêcheurs. Simon, André, Jean et son frère y jetaient souvent leurs filets. Image de ce qui leur arrivera lorsqu’ils seront pêcheurs d’hommes: à l’extrémité du fleuve de la vie, ils prendront pour le royaume de Dieu ceux qu’épouvante et fait reculer la proximité du gouffre éternel. Jérémie avait dit : « Un jour viendra que j’enverrai plusieurs pêcheurs, et ils pécheront les hommes. »
Par le quadrige des pêcheurs, dit saint Jérôme, nous sommes emportés vers les cieux comme Ëlie. Ils sont les quatre angles de la première église édifiée, les quatre lettres hébraïques du Nom divin. Leur exemple nous ordonne d’obéir à l’appel de Dieu, d’oublier la foule des vices, de quitter la barque de notre première vie, et les délices de la maison paternelle, et ce tissu des sollicitudes du monde, ce filet des araignées où, pris comme des moucherons, nous pendons sur le rien.
Après quelques jours passés à Capharnatim, Jésus vint à Jérusalem. Il y fît d’autres miracles et célébra la Pâque.
La coutume et la connivence des prêtres avaient laissé des marchands s’établir sous les portiques du Temple. Il les chassa une première fois, disant : « Tous faites de la maison de mon Père une caverne de voleurs. » Plus tard on se souvint qu’il est écrit : Le zèle de votre maison me dévore. Les marchands ne lui résistèrent point, quoique sa main ne fût armée que d’un fouet de petites cordes, et ils n’invoquèrent point les prêtres qui avaient toléré leur trafic. Sans doute qu’il les intimida par la majesté irritée de son visage. Cependant quelques-uns des docteurs lui demandèrent de quel droit il agissait ainsi, le sommant de faire un miracle pour prouver sa mission. Il leur répondit : « Détruisez ce temple, et je le rebâtirai dans trois jours. » Eux l’entendirent du Temple, d’où il venait de chasser les marchands, temple dont il prophétisera bientôt la ruine et qui ne sera jamais rétabli; mais il leur parlait du temple de son corps, où habitait la plénitude de la divinité, et du miracle de sa résurrection trois jours après qu’on l’aura fait mourir. Car le Messie était le temple vivant de Dieu, et les Juifs eux-mêmes le disaient. Dans la suite, plusieurs crurent que le Messie était né pendant que les Romains détruisaient le Temple. D’après saint Marc, Jésus prononça ces paroles le jour où chacun devait acheter l’agneau Pascal; et suivant le calcul de quelques historiens, le même jour, trois ans après, il ressuscita d’entre les morts.
Les réponses quasi énigmatiques et les refus lui sont ordinaires lorsqu’il est interrogé ou sollicité par l’incrédulité, la vaine curiosité et l’orgueil. Aux simples de cœur, il parle clairement, et il leur accorde les grâces qu’ils demandent. Quelle que soit la parole qui sort des lèvres, il saisit la parole intérieure; ceux même qui se taisent l’entendent répondre à leurs pensées. Il connaît à fond tous les hommes, et il règle miséricordieusement son discours à la mesure de leur intelligence et de leur foi, ne leur donnant que ce qu’ils peuvent actuellement porter. Beaucoup venaient à lui qui n’étaient encore qu’étonnés de ses miracles. Il les retenait plus ou moins ou les écartait. Il en appelait qui ne s’offraient point. Le publicain Lévi était assis à son bureau de finances. Jésus passe et lui dit : « Suis-moi. » Le publicain se lève aussitôt, laisse son bureau comme Pierre et Jean ont laissé leurs filets, et devient l’apôtre Matthieu. Quelque temps après, un docteur de la loi se présente et dit: « Maître, je vous suivrai en quelque lieu que vous alliez. » Jésus voit le cœur de ce savant; il lui répond : « Les renards ont leurs tanières et les oiseaux leurs nids, mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête. » Le savant se retire. Il ne voulait que s’avancer dans la science; le rude labeur de l’Évangile n’était pas ce qu’il lui fallait. Type de ces larrons qui se proposent de traverser l’Église pour lui dérober des connaissances dont ils n’useront qu’à leur profit. Jésus le rejette. Un autre étant au contraire appelé, demande un délai, jusqu’à ce qu’il ait fermé les yeux de son père. Jésus lui répond : « Laissez les morts ensevelir leurs morts. » Venez à la besogne des vivants; apprenez que le premier devoir envers les hommes est de prêcher l’Évangile, et que votre père lui-même a d’abord besoin que vous quittiez tout pour obéir à la voix de Dieu. Réponse éternelle aux objections de la fausse charité. Jésus n’impose point un fardeau qu’il refuse de prendre; il ne restera pas pour fermer les yeux de sa mère.
A Jérusalem, parmi ceux qui vinrent dès le commencement, il y eut un sénateur nommé Nicodème. Il vint la nuit, avec un cœur droit, mais craintif. Il avait peur des juifs, redoutant peut-être en même temps leur colère déjà déclarée et leurs railleries. On le retrouvera plus courageux au Calvaire. Jésus lui déclara implicitement sa divinité. Dans le discours qu’il lui tint, il découvre tout le plan du christianisme. Il y marque sa mort sur la croix et prononce cette parole, qui est la raison adorable de l’Incarnation: « C’est ainsi que Dieu a aimé le monde, «jusqu’à lui donner son fils unique. » Il dévoile ensuite la raison de l’incrédulité: « La lumière est venue dans le monde, et les hommes ont mieux aimé les ténèbres, parce que leurs œuvres étaient mauvaises. Car quiconque fait le mal hait la lumière; mais celui-là vient à la lumière qui est conduit par la vérité. » C’est le juge qui s’annonce pour le dernier jour.
Ayant ainsi accueilli avec bonté le Juif timide, il va lui-même trouver les Samaritains.
Les Samaritains étaient le reste des colonies formées de divers peuples qu’avaient établies les Assyriens. Ils se prétendaient de la race d’Abraham et recevaient les livres de Moïse, mais en y mêlant beaucoup de leur ancienne idolâtrie. Les Juifs les traitaient d’étrangers, et une haine réciproque les divisait. La Synagogue défendait toute relation avec ces schismatiques, sauf pour acheter et vendre. Jésus va vers eux. Il se met au-dessus des inimitiés nationales et politiques, comme il se mettra bientôt au-dessus des prescriptions pharisaïques touchant le sabbat. Nous avons ici la première mission à l’extérieur.
Traversant donc le territoire de Samarie pour regagner la Galilée, et se trouvant aux portes d’une ville appelée Sichem, Jésus s’arrêta, sentant la fatigue du chemin. Le chemin, dit saint Augustin, c’était la chair qu’il avait prise pour venir à l’humanité; et cette fatigue qu’il voulait éprouver nous fait comprendre le labeur de son apostolat. Ses disciples entrèrent dans la ville pour acheter de quoi manger; car il dédaignait les aises de la vie jusqu’à n’emporter habituellement aucune provision. Une fois il est question d’un pain qu’on avait pour toute la troupe, et que les disciples oublièrent.
Or, Sichem n’était pas un lieu sans souvenir. Abraham, revenant de la Mésopotamie, y avait élevé un autel au vrai Dieu, qui lui fit connaître que ce lieu lui appartiendrait. C’était là que Siméon et Lévi, fils de Jacob, avaient tué un grand nombre d’Amorrhéens pour venger l’outrage fait à leur sœur Dinah. Jacob y ayant acheté une terre pour un troupeau de cent moutons, l’avait donnée en héritage à Joseph, et il y avait creusé un puits que l’on appelait encore le puits de Jacob. Ainsi, sur ce sol étranger, Jésus, fils de Dieu et fils des patriarches, était doublement chez lui. Il y venait révéler le vrai Dieu, apporter le pardon au lieu de la vengeance, et ouvrir la fontaine des véritables eaux vives qui rejaillissent jusqu’à la vie éternelle.
Pendant que Jésus, resté seul, se reposait assis sur la margelle du puits de Jacob, une femme vint de Sichem pour puiser de l’eau. Cette femme était de mauvaises mœurs et de mauvaise renommée : c’est l’Église non encore purifiée, mais qui va l’être. Elle vient du milieu des étrangers : l’Église, étrangère à la race des Juifs, viendra du milieu des nations. Il est dit que Jésus s’était arrêté à la sixième heure, à midi : le soleil matériel parvenu à son plus haut point allait décroître; le soleil prophétisé par Zacharie, le véritable Orient se lève pour éclairer ceux qui sont assis parmi l’ombre de la mort, et il vient diriger leurs pieds dans la voie de la paix. La sixième heure sera encore l’heure du sacrifice, lorsque, sanglant et brisé, le Sauveur se reposera de ses fatigues en se couchant sur la croix; et alors de ses plaies vives jailliront les sources du salut.
Jésus dit à la Samaritaine : « Donne-moi à boire. » Sur le Calvaire, il dira: « J’ai soif. » C’est la même soif qu’il exprime ici; mais l’étrangère ne le peut savoir. Elle répondit avec un accent de raillerie, ordinaire à ses pareilles: « Comment! vous, Juif, vous me demandez à boire, à moi Samaritaine? » Car les Juifs refusaient même de se servir des vases des Samaritains.
Jésus reprit doucement: « Si tu savais quel est le don de Dieu, et qui est celui qui te dit: Donne-moi à boire, toi-même peut-être lui en aurais demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive. »
La Samaritaine, raillant encore, mais étonnée et plus respectueuse, lui dit : « Seigneur, vous n’avez pas de quoi puiser et le puits est profond. D’où avez-vous donc de l’eau vive? Ètes-vous plus grand que notre père Jacob, qui nous a donné ce puits? » Elle ne connaît pas d’autre eau vive que celle qui étanche la soif charnelle; et quoique sous une impression de respect, elle traite légèrement l’étranger qui parle de lui donner de l’eau, tandis que c’est elle qui a de quoi puiser. Ainsi parlera longtemps l’orgueil rationaliste.
Jésus lui répondit: « Quiconque boira de cette eau aura encore soif; mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura jamais soif, parce que l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une fontaine qui rejaillira jusqu’à la vie éternelle. » L’eau du puits, c’est la volupté, qui habite des profondeurs ténébreuses. Celui qui parvient à la volupté de ce monde, celui qui boit de cette eau aura encore soif. L’eau vive de Jésus, c’est le Saint-Esprit; il remplit tous les désirs de l’âme, et il élève l’homme à la vie éternelle, étant le principe de la résurrection. Celui qui a une fontaine au dedans de lui n’a jamais soif.
La Samaritaine ne comprenait pas encore. Toujours préoccupée de la soif charnelle, mais de plus en plus respectueuse, elle dit à Jésus: « Seigneur, donnez-moi de cette eau, afin que je n’aie plus soif et que je ne vienne plus puiser ici. » Elle habitait le pays où Élie, le grand prophète, avait, entre autres prodiges, vécu quarante jours sans boire et sans manger. Se souvenant de son histoire, elle crut que celui qui lui parlait possédait et pouvait lui donner le secret d’Elie. Mais Jésus, voulant lui faire un don plus précieux, lui dit : « Va appeler ton mari, et reviens. »
Pour la première fois peut-être de sa vie, comme on peut le conjecturer d’après ce qui va être révélé, cette femme craignit en même temps de mentir et d’être sincère. Elle dit: « Je n’ai point de mari. » Jésus reprit: « Tu as raison de dire : Je n’ai point de mari; car tu en as eu cinq, et celui avec qui tu es maintenant n’est point ton mari. » Renvoyée successivement par cinq époux, la pécheresse vivait dans le désordre avec un adultère. Au sens mystique, un Père voit ici les cinq sens, la domination de la chair qui pèse sur tout homme avant qu’il puisse se servir de sa raison. L’erreur suit la passion des sens; elle n’est point le mari, le guide légitime, mais l’amant adultère. Écartez votre erreur, éloignez cet adultère qui vous corrompt et appelez votre intelligence pour comprendre la vérité.
La Samaritaine fit ce noble effort. Elle s’inclina devant la lumière qui lui apparaissait et avoua son péché. « Seigneur, dit-elle, je vois bien que vous êtes un prophète. » Et sur-le-champ, laissant toute question d’intérêt temporel, elle demanda plus de lumière, en proposant clairement le point de doctrine qui divisait les Samaritains et les Juifs. À travers ses fautes, cette femme n’avait point dédaigné de penser quelquefois aux choses du salut; le Fils de Dieu le savait. Elle lui dit donc: « Nos pères ont adoré sur cette montagne, et vous dites (vous, les Juifs) que Jérusalem est le lieu où il faut que l’on adore. »
Jésus, sans lui répondre directement sur ce point, qui désormais n’aurait plus d’importance pour les Samaritains ni pour les Juifs, l’éleva plus haut qu’elle ne pensait à monter. « Femme, lui dit-il, crois-moi, le temps va venir que vous n’adorerez plus le Père ni sur cette montagne, ni dans Jérusalem, car les sacrifices des Samaritains comme ceux des Juifs seront abolis. Pour vous, vous adorez ce que vous ne connaissez pas, et nous, nous adorons ce que nous connaissons, parce que le salut vient des Juifs. Mais l’heure vient, et elle est venue, que les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité; car ce sont là les adorateurs que le Père désire. Dieu est Esprit, et ceux qui l’adorent doivent l’adorer en esprit et en vérité. »
Cette parole renverse à la fois les figures des Juifs et les idoles des Samaritains. Les uns et les autres négligeaient l’âme, cherchant de toute manière à purifier le corps. Jésus-Christ déclare que Dieu, qui est esprit, est honoré par la pureté de ce qu’il y a en nous d’incorporel, la pureté de l’intelligence, qu’il appelle l’esprit. L’Église adore en esprit, parce qu’elle offre une victime spirituelle; elle adore en vérité, parce que son sacrifice n’est pas purement figuratif, mais donne la vérité des sacrifices de l’ancienne Loi et de ce que ses propres signes représentent.
La Samaritaine dit à Jésus : « Je sais que le Messie, que l’on appelle le Christ, doit venir. Lorsqu’il sera venu, il nous instruira de toutes choses. » Il suffisait aux Samaritains des cinq livres de Moïse pour attendre le Messie, tant son avénement y est déjà prédit, tant le Christ est l’objet de toute l’ancienne Écriture.
Et Jésus répondit: « Ce Messie que vous attendez, il te parle en ce moment : C’est moi. » Le Fils de Dieu se révèle au cœur simple qui lui a confessé sa misère. Les Juifs n’obtiendront qu’en présence de la croix cette parole nette, qu’ils lui demandent non pour le croire, mais pour le nier et l’insulter.
En ce moment les Disciples revinrent. Ils furent étonnés de voir que leur maître s’entretenait avec cette femme étrangère, car c’était à leurs yeux une sorte de transgression de la Loi, et sans doute aussi une condescendance fort éloignée de la fierté juive. Néanmoins, ils ne le questionnèrent point. Ils avaient appris, dit un Père, à garder leur rang de disciples; ils le respectaient et le craignaient.
De son côté, la Samaritaine, laissant le vase qu’elle avait apporté, était retournée à la ville et publiait ce qu’elle avait vu. Elle disait à tout le monde: « Venez, et voyez un homme qui m’a dit tout ce que j’ai jamais fait. Ne serait-ce point le Christ? » Exemple admirable du travail de Dieu dans les cœurs. La conversion de la pécheresse est pour ainsi dire instantanée, et cependant tous les degrés en sont parfaitement marqués. Elle passe d’une indifférence moqueuse au respect, du respect au désir des biens qui lui sont promis et qu’elle ignore; elle reconnaît Jésus pour prophète, et en même temps elle avoue qu’elle a prévariqué; elle s’instruit, elle est docile; aussitôt qu’elle possède la lumière, elle s’emploie à la divulguer. Laissant là son urne, comme les pêcheurs laissèrent leurs filets, elle remplit le rôle d’évangéliste, publiant à l’honneur de Celui qui l’a éclairée les paroles qui l’ont humiliée elle-même. Elle ne rougit point de révéler cette preuve : l’âme une fois allumée au feu divin ne regarde à rien de ce qui est sur la terre, ni à la gloire, ni à la honte; elle n’appartient, dit saint Jean Chrysostome, qu’à la flamme qui la vivifie. Elle laisse son urne, ajoute saint Augustin :l’urne, c’est l’amour de ce monde, la cupidité par laquelle les hommes cherchent à puiser la volupté du fond des ténébreuses profondeurs de la vie terrestre, dont le puits est l’image.
Pendant que la Samaritaine s’appliquait à faire connaître le don de Dieu, les Disciples pressaient Jésus de manger. Il leur dit qu’il avait une autre nourriture à prendre. Sur quoi ceux-ci pensèrent que quelqu’un lui avait apporté à manger. Donc, Jésus ne refusait pas de recevoir sa nourriture de la main des étrangers, comme n’ayant rien, afin que ceux qui l’assistaient en eussent le mérite, et pour que ses disciples apprissent à ne pas rougir de la pauvreté. Mais il porta loin de là leurs pensées : « Ma nourriture, dit-il, est d’accomplir la volonté de Celui qui m’a envoyé et de parfaire son œuvre. »
Parfaire l’œuvre, c’est travailler pour réaliser le dessein de celui qui l’a conçue et qui commande. Si l’œuvre de Dieu est parfaite par le Christ, elle ne l’était donc pas avant lui. Mais que pouvait-il manquer à l’œuvre de Dieu? Origène répoud : « La perfection de la créature raisonnable est la perfection de toute la nature; c’est pour la perfection de cette nature, jusque-là incomplète, que le Verbe a été fait chair. » L’homme était parfait en quelque manière, mais la transgression- le rendit imparfait; et le Sauveur fut envoyé, premièrement pour accomplir la volonté de celui qui l’avait envoyé, secondement pour parfaire l’œuvre de Dieu, non-seulement en ramenant l’homme à son premier état, mais en l’élevant à sa perfection, qui est de se nourrir de la connaissance de Dieu. Le Fils de Dieu accomplit et parfait en deux manières l’œuvre du Père : dans l’Homme, lorsqu’il nous fait voir en sa personne la nature humaine sans péché, sans corruption, digne de l’amour divin; dans la Loi, car le Christ est la fin de la Loi; il amène à maturité tout ce qu’elle contenait, et il élève le monde du culte corporel au culte spirituel.
Ce fut la leçon que Jésus donna aux Disciples, en leur disant qu’ils moissonneraient ce que d’autres avaient semé, et que cette récolte, qui serait de fruits pour la vie éternelle, réjouirait ceux qui avaient fait les premiers travaux, c’est-à-dire les Prophètes. C’était encore indiquer l’accomplissement de la Loi, et comment l’œuvre du salut n’est qu’une même œuvre de Dieu, entreprise dès le commencement. Ils ne l’entendirent point encore, mais ils se souvinrent. Eux aussi, moissonnant, devaient semer. Car le missionnaire du Christ moissonne et sème en même temps; il fait le double travail du prophète et de l’apôtre. Et parce que l’Église est Une dans la durée des temps, au rebours de ce qui se passe dans lemonde, la joie de celui qui moissonne à mains pleines est la récompense et la joie de celui qui a semé dans la douleur et dans la stérilité, et qui n’a pas même vu verdir le sillon.
La Samaritaine avait dit à ses concitoyens: « Venez voir; ne serait-ce point le Christ? » Un grand nombre reçurent cette parole. Sortant de la ville, ils accoururent près de Jésus, le virent et le prièrent de demeurer chez eux. Il y resta deux jours, et après l’avoir ouï parler, il y en eut beaucoup plus qui crurent en lui. Ils disaient à celte femme: « Ce n’est plus sur ton témoignage que nous Croyons; nous l’avons entendu nous-mêmes, et nous savons qu’il est en vérité le Sauveur du monde. » Ils affirment ce qui ne leur a été présenté que comme doute. Cependant ils n’avaient point vu de miracles; c’est la seule parole qui les a convertis. Comme ils sont sortis de leur ville pour entendre la parole, de même, en recevant cette parole sincère, ils quittent toute autre doctrine. L’Évangéliste, selon la remarque d’Origène, prend soin de dire qu’ils le priaient non pas d’entrer dans la ville, mais de • «demeurer chez eux.» Or, Jésus reste auprès de ceux qui l’en prient, surtout lorsque ceux-là sortent de leur ville et viennent vers lui.
Tel est ce grand épisode de la Samaritaine. Il signale l’avènement et le caractère de la religion définitive, et nous y voyons comme de nos yeux la forme et le miracle de la prédication de Jésus. Tout a la simplicité des choses les plus ordinaires de la vie, et tout est divin; il semble que tout soit le pur effet du hasard, et plus on regarde, plus on trouve de profondeurs éternelles dans la préparation, dans le fait et dans les suites, qui durent toujours et qui n’auront point de fin.
Il faut observer encore que cette mission à Samarie était l’action qui pouvait davantage compromettre Jésus parmi les Juifs s’il avait, comme on le dit, recherché la popularité. L’aversion pour les Samaritains était universelle et rendait l’opinion plus redoutable même que les prohibitions légales. Cette ville de Sichem où il osait séjourner, les Juifs la nommaient Sichar, c’est-à-dire Ivrognerie. Il ne tint pas compte de ces préventions. Son immense condescendance pour les misères humaines n’a jamais flatté une erreur. Double marque de sa divinité, qu’il ne l’ait pas fait et qu’il ait pu ne le pas faire ’.
1 Le martyrologe romain et le ménologe des Grecs font mémoire de la Samaritaine au 20 mars, et la nomment Photine. Elle s’altadiâ à N.-S.;
C’était presque en fugitif que Jésus traversait le territoire de Samarie. Hérode Antipas, roi de Judée, venait de faire arrêter Jean-Baptiste. Par l’énergie de sa prédication, qui continuait d’attirer la foule, le Précurseur irritait les Pharisiens. Hérode le respectait et l’eût volontiers laissé prêcher la pénitence, mais il lui reprochait autre chose. Ce tyran avait épousé Hérodiade, sa belle-sœur. L’homme de Dieu lui dit : « Il ne t’est pas permis de prendre la femme de ton frère. » Non licet! Jean, le premier, eut la gloire de prononcer cette salutaire parole, que l’Église a dû si souvent répéter, presque toujours comme lui, au prix de sa’ liberté civile et de son sang. Les princes demandent à l’Église d’enseigner le respect des lois, mais lorsqu’elle leur conteste à eux-mêmes le droit de les enfreindre, ils l’accusent de sédition et la font mettre aux fers. L’Évangile est un tableau complet de toute l’histoire humaine.
Aux yeux des Pharisiens, Jésus était déjà coupable des crimes de Jean-Baptiste. Ces hypocrites n’ignoraient point ce que disait de lui la Voix du désert, et ils ne pouvaient tarder de le rendre également suspect. Son heure n’était pas venue; il se mit à l’abri, donnant à l’Église l’exemple de fuir quand l’occasion l’exige. Elle en aura besoin !
La tradition dit qu’elle était au Calvaire et au Cénacle. Sainte Photine fut exilée en Afrique, où elle reçut la couronne du martyre, à Cartilage, l’an 60 de la Rédemption, en même temps que ses deux fils, les saints martyrs Joseph et Victor, et ses cinq sœurs qu’elle avait converties. Ses reliques sont à Rome, dans la basilique de Saint-Paul (Cornélius a Lapide).
Parvenu en Galilée, il continua d’instruire et de faire des miracles. « On était tout étonné de sa doctrine, car il enseignait comme un homme qui a autorité, et non pas comme faisaient les scribes. » L’autorité est aussi le caractère de ses miracles. Étant à Cana, un officier vint le prier de guérir son fils, qui se mourait à Capharnatim. Jésus, connaissant sa foi encore imparfaite, lui dit: « Si vous ne voyez, vous autres, des miracles et des choses extraordinaires, vous ne croyez pas. » L’officier, préoccupé du danger de son fils, ne chercha pas à se justifier. « Seigneur, dit-il, venez avant que mon fils meure. » Jésus lui dit : « Allez, votre fils est plein de vie. » L’Évangile ajoute : « Il crut ce que lui dit Jésus et s’en alla. » Il crut! La parole divine a fait un double miracle, apporté une double grâce; le corps du fils est guéri, le cœur du père est changé; l’un reçoit la santé, l’autre la foi.
La même autorité souveraine paraît dans toutes ses œuvres. C’est par une parole qu’il guérit les aveugles, les sourds, les paralytiques, et qu’il chasse les démons du corps des possédés. Quelquefois cependant il emploie certains signes, il touche les malades ou leur impose les mains. C’est qu’il veut alors, soit donner un enseignement particulier, comme nous le verrons ailleurs, soit montrer, dit saint Augustin, que son corps est l’organe de la Divinité.
A Capharnatim, où il demeurait dans la pauvre maison de Simon-Pierre, circonstance significative, on lui amena tous les malades et tous les possédés. En préseuce de tous les habitants rassemblés devant la porte, il les guérit, accomplissant cette parole du prophète: Il a pris sur lui nos infirmités et il s’est chargé de nos maladies. « Et les démons, sortant du corps des possédés, criaient : Vous êtes le fils de Dieu! Mais Jésus les faisait taire, parce qu’ils savaient qu’il était le Christ. »
Il faut mentionner particulièrement une de ces guérisons qui fut une promesse pour les Juifs, si souvent repris et si terriblement châtiés. La belle-mère de Simon-Pierre, affaiblie par l’âge et tourmentée d’une fièvre violente, était en péril de mort. Les Disciples prièrent Jésus de la secourir. Il commanda à la fièvre, et aussitôt la malade, non-seulement guérie mais pleine de foi\c, se leva et les servit. Pour saisir le sens spirituel de ce miracle, disent les interprètes, et comprendre ce que représente la belle-mère de Pierre, rappelonsnous que l’épouse du Prince des Apôtres est l’Église. La belle-mère de Pierre est donc la Synagogue, de qui l’Église est née; elle est cette pauvre gisante travaillée d’envie, d’avarice, de haine; décrépite et dévorée du souci des choses profanes. Elle ne mourra pas, et cependant elle sera ressuscitée, mise en possession d’une vie qu’elle n’a point connue. Le Sauveur, qui demeure chez Simon-Pierre, étendra vers elle la main, et elle se lèvera pour le bénir et le servir.
Un jour que Jésus s’était embarqué sur le lac pour chercher quelque repos dans une solitude voisine, il survint une grande tempête. L’eau, entrant dans les barques, les menaçait d’un naufrage prochain. Cependant Jésus paraissait dormir. Les Disciples effrayés crièrent: «Seigneur, sauvez-nous, nous périssons! » Mais, disent les Pères, il est écrit que le gardien d’Israël ne dormira ni ne sommeillera jamais. Il dormait comme il s’était reposé au puits de Jacob, pour nous montrer qu’il avait pris un corps semblable au nôtre; il veillait par la Divinité, et la Divinité avait ordonné que cette tempête éclatât afin que nous eussions une preuve de la puissance de Jésus, égale sur les hommes et sur les éléments. Il s’éveilla donc, et dit aux Disciples: « Hommes de peu de foi, que craignez-vous? » Ensuite, s’étant levé, il étendit la main sur le vent, et dit à la mer: « Apaise-toi. » Et soudain il se fit un grand calme. David avait chanté : Les eaux vous ont va, Seigneur, les eaux vous ont vu, et elles ont craint. Cest vous qui commandez à la force de la mer, qui modérez ses flots et qui assoupissez sa fureur
Par ce miracle, dit saint Jérôme, nous devons comprendre que toutes créatures reconnaissent Jésus-Christ pour auteur et obéissent à sa voix. Non que les choses matérielles aient une âme et des sens, comme certains hérétiques l’ont rêvé; mais telle est la majesté de Dieu, que ces choses insensibles pour nous deviennent sensibles devant lui. Et les témoins, les Disciples et les autres, qui avaient cru périr, saisis d’une autre frayeur, se disaient entre eux : « Quel est celui-ci qui commande aux vents et à la mer, et ils lui obéissent ! »
Cette frayeur, ce n’est plus Pierre qui l’éprouve maintenant; l’Église, en faveur de qui le miracle fut donné, en atteste le renouvellement ou plutôt la permanence, et elle y puise son invincible sécurité. Bien des fois depuis elle a vu les vents secouer la mer! Mais elle connaît la puissance de Celui qui veille lorsqu’il semble dormir. Elle l’invoque, et, soit qu’il apaise soudain l’orage, soit qu’il le laisse suivre son cours, la barque menacée ne sombre pas. Souvent, au contraire, la tempête elle-même la protége par les naufrages qu’elle multiplie et les destructions qu’elle accumule en voulant la submerger. Et Pierre, debout à la place du Maître, gouverne dans les périls avec une fermeté que ne peut troubler aucune terreur.
Pendant cette course apostolique qu’il faisait en Galilée, Jésus montra de nouveau publiquement sa puissance sur le démon. Un possédé furieux vint à lui et l’adora, et en même temps les démons qui tourmentaient cet homme, disaient par sa bouche : « Qu’avons-nous à démêler avec vous, Jésus, fils du Dieu très-haut? » Contraints de quitter leur proie, ils prièrent Jésus de ne pas leur commander d’aller dans l’abîme, mais de leur permettre d’entrer dans un troupeau de porcs qui paissaient près de là. Il y consentit parce que tout lui appartient, parce que les propriétaires de ces pourceaux donnaient un scandale, et parce qu’il voulut prouver que le démon ne peut rien sur nous ni sur les choses qui sont à nous, qu’autant que Dieu le permet. Aussitôt le possédé fut délivré, et les pourceaux se précipitèrent dans le lac, où ils se noyèrent. Le poëte romain se vantait, quelques années auparavant, d’être « un pourceau du troupeau d’Épicure. » On voit d’où lui venaient ce goût et cette inspiration. Cette sorte de sagesse que célébrait le poëte, a conservé les mêmes sympathies pour les pourceaux; — et elle les noie encore.
Jésus étant revenu à Capharnatlm, on lui apporta un paralytique. Cette action se fit avec tant de charité et de foi, que son âme en fut touchée. Il dit tendrement au paralytique: « Mon fils, prends courage, tes péchés te sont remis. » Dans la foule il y avait des scribes et des Pharisiens, bien portants sans doute, et persuadés de leur justice, comme toujours. Ils pensèrent en eux-mêmes : Cet homme blasphème! Qui peut remettre les péchés, que Dieu seul? Jésus, connaissant leurs pensées par son propre esprit, leur parla ainsi : « Lequel est le plus facile de dire à un paralytique : Vos péchés vous sont remis, ou de lui dire : Levez-vous, prenez votre lit et marchez? Afin que vous sachiez que le Fils de l’homme a sur la terre le pouvoir de remettre les péchés, je vous l’ordonne, dit-il au paralytique, levez-vous, prenez votre lit et allez-vous-en chez vous. » L’homme aussitôt se leva, prit son lit et s’en alla, publiant les grandeurs de Dieu.
Parmi ces Pharisiens murmurateurs, plusieurs étaient envoyés de Jérusalem pour espionner Jésus. À partir de ce moment, on voit la haine pharisaïque s’envenimer et multiplier les embûches.
Jésus était à table chez le publicain Lévi, désormais l’apôtre Matthieu, qui donnait un festin pour célébrer sa conversion. Comme à l’ordinaire, il s’y trouvait au milieu des publicains et des pécheurs, dont un grand nombre le suivaient. Les Pharisiens s’en scandalisèrent. Jésus leur répondit: « Ce ne sont pas les bien portants qui ont besoin du médecin, ce sont les malades. Apprenez, ajoutat-il, ce que signifie cette parole du prophète Osée : Je veux la miséricorde et non pas le sacrifice. Car je ne suis pas venu appeler à la pénitence les justes, mais les pécheurs. »
A l’ironie de ce langage, les Pharisiens sentirent que Jésus ne les regardait pas de l’œil complaisant qu’ils avaient pour eux-mêmes. Dans le dessein de l’embarrasser, ils suscitèrent certains disciples de Jean-Baptiste, qui lui dirent : <k D’où vient que les disciples de Jean et ceux des Pharisiens jeûnent souvent et font des prières, tandis que les vôtres mangent et boivent et ne jeûnent point? » Jésus répondit: « Les amis de l’époux ne sont point dans le deuil et ne jeûnent point tandis que l’époux est avec eux; mais un jour viendra que l’époux leur sera ôté, et alors ils jeûneront. » Il ajouta une comparaison qui est une admirable leçon de douceur envers les commençants, dont il ne faut pas décourager la faiblesse pour les vouloir élever tout de suite à la perfection. En formant l’Eglise pendant ces noces de sa présence, il l’instruit à jamais, puisqu’elle aura toujours à guérir des malades et à convertir des pécheurs. Mais les Pharisiens ne pouvaient voir de si loin et ne voient pas encore. Quant à Jésus lui-même, la prière, le jeûne et le travail apostolique étaient sa principale nourriture. Nous savons par un autre endroit de l’Évangile quelle part il prenait à ces festins que les Pharisiens et les épicuriens n’ont cessé de lui reprocher. Il s’y asseyait pour manger le pain, manducare panem.
Cependant les Pharisiens eux-mêmes ne laissaient pas, dans l’occasion, d’avoir recours à la puissance et à la bonté de celui qu’ils s’appliquaient à censurer. Il est probable que Jaïre, chef de la synagogue de Capharnaum, appartenait à ce parti ; mais il avait une fille, enfant de douze ans, qui tomba malade, et qu’il vit bientôt en danger de mort. Il accourut à Jésus, qui enseignait sur le bord de la mer de Tibériade, se prosterna devant lui, et, avec une foi grossière, il le supplia de venir guérir sa fille mourante; persuadé qu’il pourrait cela et qu’il le voudrait, et d’un autre côté, croyant misérablement que sa présence et l’imposition de ses mains y étaient nécessaires. Jésus, sans lui faire un reproche, se leva et le suivit.
Dans la foule qui se pressait sur ses pas, il y avait une femme de la ville de Césarée, venue sans doute pour le voir sur ce que l’on disait partout de lui. Depuis douze ans elle souffrait d’une perte de sang, et les médecins l’avaient ruinée sans lui procurer aucun soulagement. Cette femme suivait donc Jésus, n’osant Faborder en face ni lui rien demander. Mais, remplie de foi et plus éclairée par cette lumière surnaturelle que par tout autre témoignage, elle se disait : « Que je puisse toucher seulement la frange de son manteau, je serai guérie ! » Elle y parvint et se sentit soudain délivrée. Soudain aussi Jésus, tournant la tête en arrière, demanda qui avait touché son vêtement.
Et comme tous s’en défendaient, ce qui marque le respect qu’il ne cessait d’inspirer, même lorsqu’il se laissait serrer par la multitude, Pierre lui dit : « Maître, la foule vous presse et vous accable, et vous demandez qui vous a touché? » Mais Jésus, continuant de regarder dans la foule, reprit : « Quelqu’un m’a touché, car une vertu est sortie de moi. » •
Les influences du Christ sont incorporelles et ne sortent pas de lui matériellement pour aller à d’autres, comme si elles l’abandonnaient; de même que la science n’abandonne pas celui qui enseigne pour aller à celui qui est enseigné. Il se retourne et il questionne afin de montrer qu’il sait que cette femme est guérie, et comment elle est guérie, et de mettre par là sa foi en honneur. « Qui m’a touché? » C’est-à-dire, par la foi et la pensée. Ces foules qui me pressent ne me touchent pas, car elles ne s’approchent de moi ni par la foi ni par la pensée.
L’hémorrhoïsse (Suivant une tradition respectable, l’Hémorrhoïsse est la même que cette sainte femme nommée Véronique, qui sur le chemin du Calvaire essuya la sueur et le sang de Jésus avec un tissu de lin où resta l’empreinte de son visage.), effrayée, se prosterna, avouant ce qu’elle avait fait. Et Jésus lui dit : « Ma fille, prends confiance, ta foi t’a guérie; vas en paix. » Elle est devenue sa fille lorsqu’elle a eu la foi; c’est sa foi qui l’a guérie, et non pas, dit Tertullien, d’être exercée dans les Écritures. Leçon aux scribes. Jésus lui a demandé cet aveu pour nous donner cette parole et pour que notre âme l’entendît : Confide, filia, fides tua te salvam fecit. Vade in pace. De combien d’âmes cette parole n’a-t-elle pas été la paix, la force et le salut!
Le premier dont elle accrut la foi fut sans doute Jaïre, à qui l’on vint apprendre en ce moment que sa fille avait expiré. Quoiqu’on lui conseillât de ne pas fatiguer davantage le Maître : « Seigneur, dit-il, ma fille est morte; mais venez, mettez la main sur elle, et elle vivra. » Heureux père, heureux surtout d’avoir parlé ainsi ! Une parole de Jésus fortifia son espérance. On arriva. La maison retentissait de gémissements et de clameurs. Jésus dit aux gens qui se lamentaient: « Pourquoi pleurez-vous? La jeune fille n’est pas morte, elle dort. »
Ces gens se moquèrent, parce qu’ils avaient vu l’enfant mourir. Jésus les fit éloigner, ainsi que les joueurs de flûte qui étaient là, suivant l’usage des funérailles. Ne gardant auprès de lui que le père et la mère et trois de ses disciples, Pierre, Jacques et Jean, il prit la main de la morte. « Ma fille, dit-il (à cause de la foi de son père), lève-toi, » La jeune fille se leva et marcha. Jésus commanda qu’on lui donnât à manger. En même temps, il défendit très-expressément aux parents de rien divulguer de ce qu’ils avaient vu, mais ils lui désobéirent, comme beaucoup d’autres qui avaient reçu la même défense. Il a tantôt ordonné, tantôt défendu de publier ses miracles, par diverses raisons qui ne paraissent pas avoir été toutes pénétrées, car les explications qu’on en donne ne sont pas toujours entièrement satisfaisantes. Le plus vraisemblable est qu’il voulait que ses disciples apprissent à cacher autant que possible les dons qu’il leur ferait, afin de se dérober au péril des applaudissements. Mais pourquoi a-t-il ordonné de cacher tel miracle plutôt que tel autre? Il n’y a nul doute qu’il l’a voulu par des motifs dignes de lui, et nous devons savoir ignorer ce qu’il n’a pas encore jugé à propos de nous faire entendre. Ce que nous entendons suffit, et c’est là ce qu’il nous faut.
Les Pères ont remarqué et nous font comprendre la mystérieuse connexion de ces deux miracles, rapportés à la même page de l’Évangile, et qui, tous deux également prophétiques, accomplissent également les anciennes prophéties. Dans le premier miracle, la guérison de l’hémorrhoïsse, opérée par le simple attouchement des vêtements du Sauveur (en quoi Notre-Seigneur a justifié le culte des saintes reliques), ils signalent d’abord deux choses : un souvenir du sacerdoce d’Aarou, promesse du sacerdoce du Christ, le prêtre véritable, et une figure éclatante de l’Incarnation. Il est dit que l’onction répandue sur la tête d’Aaron coulait jusqu’à l’extrémité de sa robe, et conservait jusque-là sa vertu. La femme malade comprit ce symbole. Plus savante par sa foi que tous les docteurs juifs par toutes leurs recherches, sans s’arrêter à la faiblesse apparente de la nature visible, elle crut que l’homme de miracles qui passait devant elle, entouré et pressé d’une foule vulgaire, était Dieu même, et que la vertu divine émergeait de ce vêtement de chair, dont il touchait la terre comme de la frange de son manteau. Or, le manteau du Christ, c’est son Incarnation, parlaquelle le Verbe a revêtu notre humanité; et les franges de ce vêtement, ce sont les dogmes de la foi qui dépendent de l’Incarnation.
Et cette malade qui étend la main pour toucher le vêtement du Christ afin d’être guérie; cette malade qui perd le sang depuis tant d’années, sans que les médecins qui l’ont soignée aient pu faire autre chose que la ruiner et l’affaiblir davantage; cette malade désespérée et impure, c’est l’Église des Gentils, perdue de philosophie, de sagesse, de science et de crimes, et qui va mourir si Celui qui est l’attente du monde ne paraît pas. En vain elle interroge les médecins : il n’y a pas de médecin pour son mal. Ni Platon, ni Jupiter, ni César ne peuvent que lui prendre son bien. Quoi qu’ils disent, quoi qu’elle fasse, son sang coule. Pour les Juifs, cette perte de sang qu’ils ne peuvent arrêter (et ils n’y essayent pas), la rend impure. Les Juifs ne s’occupent d’elle que pour l’exclure du Temple à cause de son impureté, et pour lui commander de s’abstenir d’offrir des sacrifices au Seigneur. Il faut donc mourir, et elle va mourir. C’est alors que Jésus se montre dans sa bonté et la prévient d’une foi sublime. Elle ne dit pas en le voyant : Peutêtre ; elle dit: Certainement, je serai guérie. Elle le suit dans la foule de ceux qui le pressent et qui ne le touchent pas, et qui plutôt, comme dit saint Pierre, « l’oppriment et l’affligent; » car leur curiosité l’admire, mais leurs cœurs ne lui demandent rien, et surtout ne lui offrent rien. Elle le suit, elle le touche pour être guérie, et elle est guérie. Ainsi l’Église des Gentils, dit saint Léon, sans avoir vu Jésus dans sa chair mortelle, mais l’ayant écouté en ses Apôtres, a comme saisi de la main le mystère de l’Incarnation. Ainsi l’Église, composée de nous autres Gentils, avait déjà dit saint Hilaire, s’empressa de recueillir le don de l’Esprit-Saint, le fruit, la parure de l’Incarnation du Verbe, et qui en descend comme la frange descend du vêtement qu’elle termine. Et de même que, guérie sans être vue, la malade est rappelée pour entendre confirmer le bienfait et recevoir le doux nom de Fille, de même l’Église des nations, que Jésus-Christ a guérie par le moyen des Apôtres, sans l’avoir vue des yeux de son corps, a reçu de lui cette parole de père: Confide, filia.
Cependant, lorsque Jésus a guéri l’hémorrhoïsse, ce n’est pas à elle qu’il semblait aller. Elle s’est rencontrée sur le chemin par un décret de sa volonté qui a disposé toutes choses pour instruire les hommes ; mais enfin il allait ailleurs. Il suivait Jaïre, qui était venu lui demander la vie de sa fille mourante.
Le nom de Jaïre veut dire illuminé et illuminant. Par ce nom et par le titre de chef de la synagogue, Jaïre représente Moïse. Sa fille avait douze ans : la Synagogue, fille de Moïse, avait douze siècles. Et comme l’hémorrhoïsse souffrait depuis douze ans, depuis douze siècles aussi la Gentilité, de plus eu plus envahie par l’idolâtrie, perdait de plus en plus son patrimoine de vertus naturelles, et saignait sous la main des faux sages à qui elle demandait en vain la lumière et la paix. L’Église, dit Raban Maur, fut infirme tant que la Synagogue eut la vigueur et la vie; et quand la Synagogue périt à cause de son infidélité, alors le salut des Gentils commença.
A la Synagogue mourante, Jésus offrait aussi le salut. Il ne voulait pas détruire, mais accomplir ce que Moïse, son prophète et son précurseur, avait préparé. Il marchait dans sa voie; il disait aux Juifs : Les livres de Moïse contiennent l’histoire de ma vie; De me Me (Moyses) scripsit. Et, au lieu d’établir l’Église sur la Synagogue écra’sée, il offrait à la Synagogue agrandie aux dimensions du monde de recevoir tous les peuples dans son sein, et de devenir elle-même l’Église. Au moment où nous sommes, observe saint Jérôme, il avait opéré sept miracles. Le huitième, complément du nombre mystérieux qui exprime la loi nouvelle, c’est-à-dire la nouvelle création par la Rédemption, devait être la Résurrection de la fille de Jaïre, la rénovation par une seconde naissance de la Synagogue, fille de Moïse. Mais la Synagogue ne croyait pas; elle ne demandait pas sa guérison par la foi et dans une vue de foi; son rang est pris par l’humble et fervente Gentilité. La dernière à demander secours, l’Église est la première exaucée; elle est substituée à la Synagogue. David avait annoncé que la noire Ethiopie, la Gentilité toute couverte de ses innombrables vices, tendrait la première ses mains vers la Seigneur; et Jésus dira lui-même aux Pharisiens que les publicains et les femmes de mauvaise vie les précéderont dans le royaume des cieux. La santé destinée à la Synagogue, dit saint Hilaire, fut donc donnée à l’Église, et ainsi s’accomplit le mystère de la Gentilité mise en possession du bienfait promis directement aux Juifs, mais refusé par eux.
En remplaçant la Synagogue, le Fils de Dieu fait toutefois voir qu’il ne l’oublie pas. Il continue sa route vers la maison de Jaïre, vers la fille de Moïse, nous enseignant d’avance par là ce que saint Paul interprétera si admirablement dans son Épître aux Romains : » Dieu a-t-il donc rejeté son peuple? Non pas cela... Dieu a permis l’aveuglement d’une partie des Juifs afin que la plénitude des nations entrât dans l’Église, et alors tout Israël sera sauvé. »
Tous les épisodes du miracle confirment cette doctrine, bien qu’on y trouve d’autres sens également vrais et profonds. Car le caractère particulièrement divin de l’Écriture, surtout de l’Évangile, est une variété inépuisable dans l’unité toujours subsistante de son enseignement; et c’est pourquoi les Pères disent qu’elle est figurée par ces animaux de l’Apocalypse, qui sont couverts d’yeux.
En arrivant à la maison de Jaïre, le Sauveur y trouve une foule tumultueuse de discoureurs et de joueurs de flûtes funèbres. C’est la troupe stérile des rabbins, dont le peuple juif est comme enlacé. Ils se disent les docteurs d’Israël, ils ne sont que les tristes mimes des funérailles de son règne expiré, de son sacerdoce mort, de son temple anéanti. Ils n’ont pas même le sens des cantiques, devenus incompréhensibles pour eux, qu’ils chantent au jour de leur sabbat, détruit comme le reste. Ce qui est mort est mort, et ils le savent; mais ils ne veulent pas savoir que tout revivra de la vie du Christ, quand le Christ rapportera la vie. Jésus fait taire ces parasites : il imposera silence à ceux qui remplissent de paroles vaines les oreilles du cadavre, comme pour en boucher l’entrée aux paroles qui sont esprit et vie, et qui font revivre.
Dans la maison, autre tumulte; tumulte de gémissements et de cris. Le peuple juif, remarque saint Jérôme, n’est pas un peuple de croyants, mais de remuants. Jésus, avec sa tranquille majesté, leur dit : « La jeune tille n’est pas morte, elle n’est qu’endormie. » Ils tournent en dérision ces paroles, dont la sérénité console déjà ceux qui ressentent la vraie douleur. Voilà bien les hommes, dit saint Hilaire, que Jésus entreprit partout de convertir, qu’il trouva partout obstinés à ne pas croire, qui furent prompts à se moquer de sa doctrine, et qu’il chassa, parce qu’ils se rendirent indignes de voir plus longtemps ses œuvres. Les Juifs n’assistèrent point au réveil de celle qui était morte pour eux, qui dormait pour Lui. Car devant Lui, qui est la Vie éternellement victorieuse, la jeune fille n’était pas plus morte que Lazare, dont il dira aussi : « Il dort;» quoique Lazare en ce moment dormit dans le tombeau. Il dort, mais je vais le réveiller; je vais le tirer de ce sommeil qui est aussi mon serviteur et qui m’obéit comme la mer et le vent. J’appelle la Mort, et elle vient; je l’éloigne, et elle s’en va ; je lui redemande ce que je lui avais permis de prendre, et elle le rend. Vobis mortua est; mihi dormit. C’est le commentaire de saint Jérôme sur la parole prononcée dans la maison de Jaïre. La foi des chrétiens triomphera du fantôme de la mort. Saint Paul, parlant la langue de Jésus, leur dira de ne donner aux dormants que les pleurs que peut verser l’espérance, puisque ceux-là ressusciteront avec Jésus qui se sont endormis en lui. Et cette race de Dieu nommera dortoirs les champs enrichis de bénédictions vivantes où sa poussière repose comme une couvée immortelle sous les ailes de la croix.
Pour opérer la résurrection, Jésus garde auprès de lui le père et la mère et ses trois disciples, parce que les Juifs seront ressuscités en vertu de la promesse faite à Moïse, et recevront la vie par la prédication et la doctrine des Apôtres. Et il prend la jeune fille par la main, parce que nulle autre main que celle de Jésus ne peut rendre la vie aux Juifs, dont la main lui a donné la mort. Et quand la morte se lève et marche, il ordonne qu’on lui donne à manger. Donnez-lui la nourriture sacrée des chrétiens, donnez-lui l’Eucharistie, et que la Synagogue boive au vase nouveau où déjà boivent ensemble ceux qui furent les Gentils et les Samaritains, afin que tous aient la vie et l’abondance éternelle de la vie.
Tel est le sens prophétique de la résurrection de la fille de Jaïre, en harmonie avec la guérison de la belle-mère de Simon-Pierre et toute l’œuvre de Jésus. Il y a un autre sens encore; nous aurons à le considérer plus loin.
Sortant de la maison de Jaïre, Jésus rencontra deux aveugles qui crièrent vers lui : « Fils de David, ayez pitié de nous ! » Il ne parut pas les entendre, mais les aveugles, sans se lasser, le suivirent jusqu’au logis. Là, il leur demanda s’ils croyaient qu’il pût faire ce qu’ils désiraient. Ils répondirent: « Oui, Seigneur. » Alors il leur toucha les yeux, disant: « Qu’il vous soit fait selon votre foi; » et leurs yeux s’ouvrirent. Ensuite on lui présenta un homme qui était devenu muet par la puissance du démon. Parce que ce malade n’avait plus sa liberté, il le guérit sans lui rien demander, comme on donne le baptême aux petits enfants. Le peuple, plein d’admiration, s’écriait : « Jamais rien de semblable ne s’est vu en Israël! » Les Pharisiens, reconnaissant ces miracles, qu’ils ne pouvaient nier, disaient : « C’est par le moyen du prince des démons qu’il chasse les démons. »
Il avait le même jour vaincu les maladies, les infirmités, les démons et la niort; mais l’impiété de l’orgueil ne croyait point.
Jésus, enseignant et guérissant sur son chemin, se rendit à Jérusalem pour une fête solennelle. Il savait qu’il y retrouverait les Pharisiens aussi malveillants et plus puissants qu’en Galilée. Depuis les miracles de Capharnaûm, les Pharisiens complotaient contre lui, non qu’il les eût encore beaucoup attaqués, mais parce qu’il prêchait une autre pénitence que la leur, faisait d’autres œuvres et menait une autre vie. Ils l’accusaient de blasphème. Sa charité leur fournit de quoi lui imputer un second crime.’
Ayant vu près du Temple, en un endroit peu éloigné de Gethsémani, un paralytique abandonné qui languissait sur son grabat, il lui dit : « Levez-vous, prenez votre lit et marchez. » L’homme aussitôt se leva et marcha, et, comme son libérateur le lui avait commandé, il emporta son lit. Il était infirme depuis près de trente-huit ans et n’avait encore rencontré personne qui voulût le secourir. Or, c’était un jour de sabbat. Les Juifs, trouvant que cet homme n’avait pas le droit de porter son lit pendant le sabbat, en prirent occasion de dire que Jésus de Nazareth violait la loi du Seigneur. Ils commencèrent à le persécuter, et songèrent même dès lors à le faire mourir, alléguant sans cesse qu’il violait le sabbat. Ils le voyaient en tout le plus exact observateur de la religion; mais ce n’était pas leur religion.
Jésus leur répondit : « Mon Père agit toujours, et moi j’agis avec lui. » Par ces mots sublimes et par la suite, il affirmait sa divinité. Dieu ne se reposa le septième jour qu’en ce sens qu’il cessa de créer; il ne cessa et ne cesse d’agir pour la conservation des choses créées. En appelant Dieu son Père et en établissant son unité d’opération avec lui, Jésus donc affirmait l’unité de nature. Il ne se disait pas fils par adoption seulement, à quoi les Juifs n’auraient pu rien objecter, mais fils par génération; il s’attribuait la nature divine, la parfaite égalité avec Dieu.
C’est bien ce que les Juifs entendirent, et il faut absolument ou l’entendre comme eux, ou comme eux aussi accuser Jésus d’imposture; par conséquent, nier la mission divine en même temps que la divinité. Car si Jésus-Christ n’est pas Dieu, il n’est pas même un honnête homme; par conséquent, il n’est pas l’Envoyé de Dieu. Mais alors, comment écarter la preuve des siècles? et où en est la raison humaine, et que peut-elle comprendre à l’Évangile, au Christianisme, à Dieu, enfin à elle-même? Qu’on lise dans saint Jean la narration de cette guérison du paralytique, et le discours divin par lequel Jésus, établissant la consubstantialité du Fils avec le Père, donne aux Juifs les titres suprêmes de sa mission. Devant ces paroles éclatantes, la raison s’incline ; elle reconnaît profondément le Maître de la vie et de la mort:
« En vérité, en vérité, je vous le dis, qui écoute ma parole et croit à Celui qui m’a envoyé, a la vie éternelle et n’encourt point la condamnation; mais il a passé de la mort à la vie. En vérité, en vérité, je vous le dis, le temps vient, et il est déjà venu, où les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l’auront entendue recouvreront la vie. Car, comme le Père a la vie en lui-même, aussi a-t-il donné au Fils d’avoir la vie en lui-même, et il lui a donné le pouvoir de juger parce qu’il est le Fils de l’Homme... Le temps approche que tous ceux qui sont dans le tombeau entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui auront fait de bonnes actions ressusciteront pour vivre, au lieu que ceux qui en auront fait de mauvaises ressusciteront pour être condamnés. »
Or, « les Juifs cherchaient davantage à le faire mourir, non-seulement parce qu’il violait le sabbat, mais parce qu’il disait que Dieu était son Père et parce qu’il se faisait égal à Dieu. »
Jésus haïssait les vices des Pharisiens, non pas leurs personnes. Il accepta de dîner chez l’un d’eux, nommé Simon.
Pendant le festin, une femme entra dans la salle, portant un vase d’albâtre qui contenait une liqueur odoriférante. Elle se nommait Magdelaine; elle était pécheresse, et toute la ville connaissait ses scandales. À la vue des convives, elle se prosterna derrière Jésus, lui baisa en pleurant les pieds, y versa ses parfums mêlés de ses larmes et les essuya de ses cheveux.
Le Maître de la maison, voyant l’action de Magdelaine, s’étonna que Jésus la souffrît. Il pensait en son esprit: S’il était prophète, il saurait qui est cette femme et qu’elle est pécheresse!
Jésus voulut montrer au Pharisien qu’il savait mieux que lui quelle était cette femme, et qu’il ne le connaissait pas moins bien lui-même : — « Simon, dit-il, j’ai quelque chose à te dire. Un créancier avait deux débiteurs. L’un lui devait cinq cents deniers, l’autre cinquante, et comme ni l’un ni l’autre n’avaient de quoi le payer, il leur remit à l’un et à l’autre ce qu’ils lui devaient. Des deux, lequel l’aima davantage? — Suivant moi, répondit Simon, c’est celui à qui il a le plus remis. — Tu juges bien, reprit Jésus. »
Alors, se tournant vers la pécheresse, mais continuant de parler au Pharisien : « Tu vois cette femme? Je suis venu dans ta maison, et lu n’as point préparé d’eau pour me laver les pieds : cette femme les a arrosés de ses larmes et les a essuyés de ses cheveux. Tu ne m’as point donné le baiser : elle, depuis qu’elle est entrée, elle n’a cessé de baiser mes pieds. Tu n’as point répandu d’huile sur ma tête : elle a répandu sur mes pieds son parfum. C’est pourquoi je te le dis, beaucoup de péchés lui seront pardonnés parce qu’elle a beaucoup aimé. Mais celui à qui l’on remet moins, aime moins. »
Le parfum de Magdelaine a rempli la terre et les siècles; accepté par Jésus, il est devenu l’odeur même du Christ, l’odeur de la clémence infinie qui attire à la vie éternelle. Magdelaine est la première pénitente du Sauveur. Elle le reconnut vraiment Sauveur, dans le sens qu’il devait « sauver son peuple de leurs péchés. » Elle lui demanda la vraie guérison, celle des plaies mortelles de l’âme ; elle fit la vraie satisfaction, celle des larmes; elle paya le vrai tribut, celui de l’amour. Jésus lui décerne une gloire qu’il n’a donnée à nul autre: « Elle a beaucoup aimé. » Cette parole est de celles qui n’avaient pas encore été prononcées dans le monde, et le monde n’avait rien imaginé qui en approchât. Elle est restée dans le monde, plus puissante sur les cœurs que toutes les lumières de la raison, tous les livres de la morale et toutes les contraintes de la loi.
Jésus donc dit à la grande pécheresse, désormais la grande pénitente : — « Tes péchés te sont remis. » Les Pharisiens murmurèrent, comme ils avaient fait à Capharnaum en entendant le même langage. — « Qui est celui-ci, se dirent-ils, qui remet même les péchés? » Le monde, en pareil cas, ou ne permet point que l’on condamne, ou ne permet point que l’on pardonne. Il n’a qu’une infâme indulgence, ou une implacable rigueur. Dieu voit le repentir, pardonne et purifie.
Sans répondre davantage aux Pharisiens, Jésus dit à Magdelaine : « Ta foi t’a sauvée; vas en paix. » Il n’ajoute point ce qu’il a dit au paralytique et ce qu’il dira plus tard à la femme adultère : « Ne péchez plus. » Elle aime, il n’a plus rien à lui dire.
Cette pécheresse est la même que Magdelaine, de laquelle il est ailleurs écrit que Notre-Seigneur l’avait délivrée de sept démons; la même aussi que Marie-Magdelaine,-sœur do Lazare et de Marthe, de qui Jésus dira qu’elle a choisi la meilleure part. Elle sera au Calvaire à côté de Marie et de Jean, les deux vases très-purs de la sainte virginité; elle y sera comme la réalité des promesses d’immense miséricorde dont Thamar et Rahab, aïeules du Messie, étaient la figure. Ressuscitée de la grâce, elle aura encore la gloire d’être la première entre les disciples qui verra Jésus victorieux sortir du tombeau. Et l’Église, instruite et conduite par l’Esprit-Saint, chante, à la fete de l’Assomption de la très-sainte Vierge, l’évangile où il est rapporté que Marie, assise aux pieds du Seigneur, restait à l’écouter. Telle est cette femme, type touchant et sublime entre tant d’autres que Jésus a créés et donnés pour jamais à la terre, en pétrissant de ses mains et de son sang la fange de l’humanité.
Vers cette époque se termine le temps que saint Jérôme appelle l’année de paix, l’année douce de la vie de Notre-Seigneur, parce qu’en effet il ne rencontra que peu de contradiction et fut quasi accepté de tout le monde. Les Pharisiens n’avaient pas organisé leur résistance, et le peuple, laissé à lui-même, recevait avec amour le bienfait de Dieu.
Il ne faut pas s’étonner que ces premiers récits de l’Évangile, malgré leur austérité, éveillent une certaine idée de fête divine. On y respire l’allégresse d’une aurore. Il semble que la nature, enrichie de sa part de grâces, dut apparaître en ces heureux moments plus souriante, comme parée des reflets de l’Éden. Il y avait sans doute quelque chose de plus parfait dans la sérénité de ces nuits qui voyaient Jésus prier, dans la limpidité de ces eaux qui le portaient, dans la pureté de cet air qui recevait son haleine. Si les parfums de Magdelaine embaumaient toute la maison où ils étaient répandus, quelle odeur de vie ne devait pas réjouir toute cette contrée qui se remplissait du souffle de Jésus-Christ? Faites pénitence, le royaume de Dieu approche ! La douce voix de Jésus répétait et confirmait ce cri de Jean-Baptiste. En le répétant, il répandait la beauté de la doctrine et l’abondance des miracles. Jamais rien de semblable n’avait été donné aux yeux ni au cœur des hommes; nulle part auparavant il n’avait été question de la proximité du royaume des cieux. L’âge d’or était derrière; le voici qui vient et qui approche, et c’est maintenant; et la pénitence est une larme du cœur récompensée aussitôt par la plénitude de l’amour dans la vérité de Dieu.
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