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CHAPITRE XVII - Entrée à Jérusalem. — Malédiction du figuier
Arrivé à Béthanie la veille du Sabbat, Jésus y avait passé le saint jour par respect pour la Loi. Le lendemain, suivi de tous les siens, il se mit en chemin pour Jérusalem.
Parvenu au pied dela montagne des Oliviers, il envoya deux de ses disciples en avant, dans un village tout proche, où ils verraient une ânesse avec son ânon qui n’avait pas encore été monté. Il leur commanda de détacher ces animaux et de les lui amener; et que si quelqu’un s’enquérait pourquoi ils faisaient ainsi, ils répondissent : Le Seigneur en a besoin. En effet, les propriétaires des animaux n’objectèrent rien à cette réponse. Les disciples délièrent donc l’ânesse et son petit, et les amenèrent à Jésus. Et ayant couvert l’ânesse de leurs vêtements, ils y firent asseoir le Seigneur.
Lorsque l’on sut qu’il approchait, une grande foule sortit de Jérusalem et vint au-devant de lui, portant des branches de palmier et d’olivier, et criant: Hosanna! Béni soit le Roi d’Israël qui vient au nom du Seigneur! Ils étendaient leurs vêtements sur son passage, coupaient des rameaux verts et en jonchaient le chemin. À la descente du mont des Oliviers, ses Disciples, formés en plusieurs groupes ravis de joie, louaient Dieu et publiaient les miracles qu’ils avaient vus. Ils disaient : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Paix et gloire au plus haut des cieux! Le gros du peuple, à la tête et à la fin du cortége, répétant cet écho du cantique de Bethléem, reconnaissait et proclamait le Messie : Béni soit le règne qui vient, le règne de David notre père! Hosanna! Longue vie au fils de David!
Contraint par la condition humaine à marquer sa royauté par un triomphe célébré dans les formes humaines, Jésus ne voulut que celui-là. Il en fit la contrepartie des pompes dont s’entouraient les maîtres et les victorieux de la terre; il en choisit le jour de manière qu’il signifiât aussi son sacrifice. C’était ce jour-là qu’on introduisait dans Jérusalem, ornés de rubans et de fleurs, les agneaux qui devaient être immolés pour la Pâque, quatre jours après. Jean-Baptiste, le signalant à ses disciples, leur avait dit : Voici l’agneau de Dieu, qui ôte les péchés du monde. Jésus accomplit cette parole, la première qui fut dite de lui lorsqu’il vivait dans la chair; et en même temps, il inonde de clarté la prophétie donnée cinq siècles auparavant par Zacharie, quand la voix des Prophètes allait s’éteindre en Israël : « Réjouistoi, lille de Sion : voici ton Roi, le Juste et le Sauveur, qui vient à toi. Il est pauvre, et il est monté sur une ânesse et sur le poulain de l’ânesse. »
Une des grâces suprêmes que Dieu a faites à l’homme par Jésus-Christ, est le ravissement continuel et profond de son intelligence lorsqu’il voit le soin tendre avec lequel Jésus veut se faire reconnaître comme le type de toutes les ligures, afin d’éveiller et d’affermir la foi, et lorsqu’il considère du même regard la majesté qui ne cesse d’éclater dans les abaissements où le Fils de Dieu s’est condamné. Assurément, cette entrée à Jérusalem ne répond guère, dans le premier moment, aux idées que nous pouvons nous faire d’un roi et d’un Dieu. Cependant, celui qui envoya devant lui deux hérauts comme Zacharie et Jean-Raptiste, sans compter les autres prophètes, pouvait se dispenser d’ajouter des pompes qui l’eussent rapproché de la splendeur d’Hérode et de César.
Ce pauvre qui parcourt la Judée à pied, vivant d’aumône, agit et parle néanmoins partout et toujours en maître souverain des hommes, et en possesseur souverain des choses. Il appelle qui bon lui semble, il entre où il lui plaît; il prend à celui qui les possède les pains et les poissons qu’il va multiplier, comme il prend à la nier la pièce d’argent dont il paye le tribut; il dit à Zuchée : « Je loge aujourd’hui chez toi, » et il vide les mains du publicain comme il emplit les filets des pêcheurs. Au moment d’entrer dans Jérusalem, il donne un autre exemple de cette domination et de ce domaine qui lui appartiennent sur la terre. Il envoie deux disciples délier l’ânesse et son poulain, et il exprime son droit par une parole qui ne rencontrera pas de résistance : « Vous direz : le Seigneur en a besoin. » Non pas Jésus, ni le fils de David, ni aucune autre désignation, mais Le Seigneur.
Par sa sagesse, ces deux animaux si humbles sont un symbole profond, et l’action si simple de se les faire amener et de les monter devient une prophétie éclatante.
Dans l’Écriture, la bête de somme, c’est l’homme lui-même, en l’état où il est tombé et où Jésus le prend. David, souillé de son adultère, déclare que l’homme, ayant méconnu sa dignité et s’étant livré aux sens, s’est ravalé jusqu’à la condition des brutes. Le genre humain en était là. Il y a deux bêtes, l’ânesse et son petit, parce qu’il y avait dans l’ordre religieux deux peuples. L’ânesse figure le peuple juif, soumis au joug très-dur de la Loi; le poulain figure la Gentilité, le peuple idolâtre. Jésus l’appelle avec une justesse parfaite, « une bête que personne n’a encore montée; » car la Gentilité, étrangère à la loi mosaïque, ne possédait ni religion ni sacerdoce véritable. Le Seigneur va soumettre cette bête indocile et l’introduire dans la Jérusalem céleste. Il y a la mère et le petit, parce que, relativement à Dieu, la Judée est la mère des nations.
Tous deux, quoiqu’ils s’estimassent libres, étaient liés, les Juifs, par leur fausse justice; les païens, par leur fausse sagesse; liés honteusement, des mains de l’hypocrisie et des mains de l’imposture; liés dehors, devant la porte, entre deux chemins. Jésus-Christ est la porte, et le Juif ne peut entrer; deux routes, la tradition primitive et la loi mosaïque, conduisaient au salut, et le Gentil ne pouvait marcher. Ils étaient liés, sans guide, sans nourriture, sans foi, sans espoir, attendant le fardeau de nouvelles superstitions et de nouveaux vices que le démon voudrait leur imposer.
Pour les délier, Deux disciples sont envoyés. Un seul aurait pu suffire; mais il y aura deux rangs parmi les Apôtres : les uns plus spécialement envoyés aux Juifs, les autres plus spécialement envoyés aux Gentils. — Solvile, déliez-les. Les Disciples reçoivent cette mission quand Jésus va entrer dans Jérusalem, comme les Apôtres seront envoyés au monde lorsque Jésus sera près de monter au ciel.
— Déliez-les, le Seigneur en a besoin! — Zachée, descends vite; il faut qu’aujourd’hui je loge chez toi! — Lazare, viens!... Qui empêchera jamais ces paroles de retentir dans l’âme humaine et d’être obéies?
Les propriétaires des deux animaux disent aux deux Disciples: Que faites-vous? pourquoi déliez-vous ces bêtes? C’est ce que diront la Synagogue et César, et bien d’autres sous d’autres noms. Les Disciples répondent: Le Seigneur en a besoin. À cette parole, la résistance cesse. À cette parole, toute résistance, quelle qu’elle soit et quelque temps qu’elle se prolonge, toute résistance cessera. Toutes les églises qui s’élèvent sur la terre sont des tombeaux ou des reliquaires des martyrs. Les martyrs ont reçu mission de délier les âmes dont le Seigneur a besoin, on les a tués, et les âmes que voulait le Seigneur ont été déliées. « Et ils les lui amenèrent. » Cette simple parole, dit Ventura, est une histoire complète et une prédiction immense; c’est l’obstination du juif vaincue, l’orgueil du païen dompté, l’univers soumis à Jésus-Christ et la croix s’élevant sur toute hauteur.
Les Pharisiens étaient présents à l’entrée de Jésus. Devant ce spectacle, qui pouvait leur montrer, comme nous le voyons encore, ce que Jésus eût fait du peuple de Jérusalem et de toute la Judée s’il l’avait voulu, ils ne virent que ce qu’il ne faisait pas, et ils se confirmèrent dans la pensée qu’il ne leur résisterait point. Ils se disaient les uns aux autres, faisant allusion à l’inutilité de leurs calomnies et de leurs menaces: Nous n’avons rien gagné; voilà que tout le monde court à lui! Mais, quoique résolus de le mettre à mort, et assurés de sa douceur, ils ne pouvaient en ce moment songer à l’arrêter. Ils se contentèrent de lui dire : Maître, faites donc taire vos Disciples. Jésus leur répondit: « S’ils se taisent, les pierres crieront. »
Cependant, il n’ignorait pas ce qu’il fallait penser de la solidité de cette multitude, ni comment finirait cette allégresse. Dans cette foule, et parmi ceux-là même qui chantaient longue vie au Fils de David, se trouvaient ceux qui devaient, cinq jours plus tard, crier : Crucifiez-le! Voyant Jérusalem, il pleura. Bientôt Jérusalem, si criminellement ingrate, ne serait qu’un sépulcre plus fermé que celui de Lazare. Jamais le deuil de la patrie n’a poussé un gémissement plus tendre: « Et toi, si du moins en ce jour de grâce tu savais connaître ce qui peut t’assurer la paix! Mais maintenant ces choses te sont cachées, et il viendra des jours où tes ennemis t’envelopperont et l’enfermeront, et te serreront de toutes parts, et te coucheront par terre, toi et tes enfants; ils te détruiront entièrement, ils ne laisseront pas en toi pierre sur pierre, parce que tu n’as pas su connaître l’heure du salut. »
Jésus monta au Temple, et, après avoir tout considéré, comme le maître qui inspecte sa maison, il revint à Béthanie, où il passa la nuit.
La journée du lendemain fut signalée au début par une action étrange en apparence et peu importante, mais d’une grande signification.
Comme Jésus revenait de Béthanie à Jérusalem, il eut faim, et il s’approcha d’un figuier qui était sur le chemin, pour voir s’il y trouverait du fruit. Il n’y trouva que des feuilles, car ce n’était point le temps des figues. Alors il dit au figuier: Qu’aucun fruit ne naisse de toi jamais! Ce que les Disciples entendirent. Aussitôt le figuier sécha jusqu’en ses racines. Les Disciples ne le remarquèrent point; mais le lendemain, passant auprès de cet arbre, ils furent saisis d’étonnement. Pierre se souvint de ce qui était arrivé la veille, et dit à Jésus : Maître, voilà le figuier que vous avez maudit qui est devenu sec.
C’était le matin, avant l’heure du repas; la faim que Jésus voulait éprouver, pour marque de son humanité, n’était donc point naturelle. C’était avant la saison des figues; pourquoi donc cherchait-il des fruits quand il savait qu’il n’en trouverait pas, et quelle raison y a-t-il de maudire un arbre parce qu’il n’a point de fruits dans le temps où il n’en doit point porter? On s’explique l’étonnement des Disciples. Pierre, à qui il appartient d’observer, de se souvenir et de s’enquérir, fait une remarque qui sollicite des explications. Mais Jésus, sans expliquer le mystère, se contente d’apprendre aux Apôtres qu’il a fait ce miracle pour leur donner la foi. Il voulait les mettre à l’abri des terreurs que pourraient leur inspirer les menaces de la Synagogue, dont ce figuier était l’image, et leur faire comprendre, par cette nouvelle preuve de sa puissance partout souveraine, que tout ce qui allait arriver n’arriverait que par sa permission.
Il fallait aussi que Jésus fît éclater la puissance redoutable de sa justice, et nous voyons ici, dit saint Hilaire, quelle était sa bonté. Jusqu’à présent, ne se montrant Dieu que par ses miséricordes, il en a écrit les preuves sur les corps humains, guérissant les maux de cette vie pour annoncer le salut des âmes; maintenant qu’il doit donner un exemple de sa sévérité envers les rebelles, il ne frappe pas un homme, il dessèche une plante. Il a choisi le figuier pour que le miracle fût plus évident, à cause de la séve très-abondante de cet arbre qu’une seule parole va dessécher aussitôt.
Du reste, le sens du miracle était déjà expliqué à l’avance par la parabole du figuier stérile. Le maître du figuier planté dans la vigne n’y trouvant pas de fruit, dit au vigneron : Voici trois années que je viens chercher du fruit sur ce figuier sans en trouver. Coupez-le donc, puisqu’il occupe une place inutile. Mais le vigneron intercède : Seigneur, laissez-le encore cette année : je creuserai tout autour, j’y mettrai du fumier, et ainsi il portera du fruit : sinon, vous le couperez plus tard.
Ces trois années sont celles de la prédication de Notre-Seigneur. Le figuier, inutilement réchauffé par l’arrosement du sang divin et du sang des martyrs qui périrent pendant la première persécution, fut coupé, suivant la sentence du maître, mais après le répit obtenu par le vigneron. Le figuier maudit ne sécha pas tout à coup sous les yeux des Disciples. Entre la malédiction et son effet total, un jour s’était écoulé; il s’écoulera quelque temps entre la ruine de Jérusalem et le crime par lequel elle-même en a prononcé le décret.
Beaucoup de passages des Prophètes montrent combien cette figure du figuier était communément employée pour représenter la nation juive : « Comme des grappes de raisin dans le désert, comme les premiers fruits qui partissent au haut du figuier, ainsi j’ai aimé les pères d’Israël. » — « J’enverrai contre eux l’épée : ils deviendront comme de mauvaises figues qu’on ne peut manger parce qu’elles ne valent rien. » Mais voici une prophétie du miracle lui-même: « Malheur à moi, parce que je n’ai pas trouvé quelques-unes de ces figues premières mûres que mon âme a désirées. On ne trouve plus de saints sur la terre; il n’y a personne qui ait le cœur droit! » C’est bien là ce que désirait Jésus lorsqu’il venait chercher des figues avant le temps. Il savait que les Juifs ne croiraient en lui qu’après avoir été trompés par l’antechrist; que le figuier ne donnerait de fruits qu’à l’extrême fin; et cependant il vient, parce que son âme les aime; parce qu’il voudrait leur éviter le châtiment.
La malédiction du figuier offre encore un grand enseignement moral. Cet arbre qui n’a que des feuilles et pas de fruits, c’est l’hypocrite qui n’a que des paroles, que des apparences de sainteté, tandis que les saints portent et la feuille des paroles, et la fleur des vertus, et le fruit des œuvres. L’hypocrite aussi est planté en dehors de la vraie voie, le long du grand chemin, où la semence ne germe pas, dans les pierres, où le germe ne s’enracine pas, dans les épines, où le fruit ne mûrit pas. Jésus maudit cet arbre, parce qu’il hait les hypocrites; et sa malédiction dessèche aussitôt le figuier jusqu’à la racine, pour nous montrer que les paroles sans les œuvres sont sans valeur et entièrement stériles. En ce sens, la malédiction du figuier est la confirmation et le résumé de la morale de l’Évangile. C’est une parabole en action, dit le vénérable Bède; comme Jésus parle, de même il agit. Ni Juif ni autre ne sem sauvé par des paroles de justice que n’accompagnent point les œuvres.
Le même jour, Jésus chassa encore une fois les vendeurs du Temple. Les Princes des prêtres et les Scribes, qui autorisaient le commerce souvent frauduleux de ces trafiquants, et qui en tiraient profit, sentirent croître leur colère ; mais ils n’osèrent encore rien entreprendre contre Jésus, à cause de l’admiration que le peuple avait pour sa doctrine, et du concours de malades et d’infirmes qui venaient le trouver et qui étaient guéris. Les enfants mêmes, répétant ce qu’ils entendaient partout, criaient dans le temple : Hosanna au fils de David! Les Pharisiens dirent à Jésus : — Entendez-vous?— « Oui, réponditil. Il est écrit : Vous avez tiré des louanges de la bouche des enfants. »
CHAPITRE XVIII - Dernière Journée au Temple
Le lendemain Jésus, enseignant dans le Temple, dit aux Disciples : « L’heure est venue que le Fils de l’homme doit être glorifié. » Cette heure était celle de sa mort, ce qu’il indiqua en ajoutant: « En vérité je vous le dis, si le grain de froment étant tombé dans la terre ferme ne vient à mourir, il demeure seul; mais s’il y meurt, il rapporte beaucoup. Celui qui aime sa vie la perdra, mais celui qui hait sa vie en ce monde la conserve pour la vie éternelle. »
Cependant, aux approches de la mort, il permettait à la nature humaine de l’envahir et de lui faire sentir ses faiblesses. Il eut comme un avant-goût de l’agonie: « Maintenant, soupira-t-il, mon âme est troublée, et que dirai-je ? Mon Père, délivrez-moi de cette heure-là: Mais c’est pour cette heure que je suis venu. Mon Père, glorifiez votre nom! » Et une voix s’entendit du ciel comme un coup de tonnerre, qui disait : « Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. » Plusieurs dirent: « C’est un ange qui lui a parlé. » Il reprit: « Ce n’est pas pour moi, c’est pour vous que cette voix s’est fait entendre. À présent, le prince de ce monde va être chassé dehors. Quand je serai élevé de terre, j’attirerai tout à moi. »
Une parole de la foule arriva à Jésus : « Nous savons que le Christ doit demeurer éternellement. Comment dites-vous : Il faut que le Fils de l’homme soit élevé en haut? Quel est ce Fils de l’homme? »
Le Christ éternel était devant eux, ils l’avaient entrevu quelques heures auparavant, mais ils voulaient son règne et non sa croix, sa gloire prédite par les prophètes et non ses souffrances prédites également. Jésus, qui les avait si souvent instruits sur ce sujet, ne leur répondit que quelques mots, comme une leçon dernière, mais plus propre à soutenir la foi qu’à contraindre l’incrédulité. Il leur dit donc: « Vous avez encore la lumière pour un peu de temps. Marchez tandis que vous avez la lumière, de peur que la nuit ne vous surprenne. Celui qui marche dans les ténèbres ne sait où il va. Pendant que vous avez la lumière, croyez en la lumière, afin que vous soyez enfants de lumière. »
• Malgré tant de miracles qu’ils ne contestaient point, ils ne croyaient pas. C’était l’aveuglement prédit par Isaïe. Et ceux qui croyaient ne se déclaraient pas, de peur d’être ehassés de la Synagogue. Ils aimèrent mieux, dit l’Évangile, la gloire qui vient des hommes que celle qui vient de Dieu. Éternel trait de la bassesse et de la folie humaine. Combien croient dans le fond du cœur, que la crainte ou l’amour de l’opinion des hommes fait hypocrites d’incrédulité!
Cependant Jésus ne cessait de leur ouvrir la voie et de leur prodiguer la lumière; et cette lumière était si vive qu’elle les forçait à se boucher manifestement les yeux. Aux timides, il disait : « Celui qui croit en moi, ce n’est pas en moi qu’il croit, mais en Celui qui m’a envoyé, et celui qui me voit voit Celui qui m’a envoyé. » Aux incrédules : « Celui qui ine méprise et qui ne reçoit point mes paroles, il a son juge! Ce sera la parole même que j’ai annoncée qui le jugera au dernier jour, parce que mon Père m’a prescrit lui-même ce que j’ai à dire; et ce qu’il prescrit est la vie éternelle. Les choses donc que je dis, je les dis comme mon Père les a dites. »
Feignant de ne pas entendre, les Princes des prêtres, les Scribes et quelques-uns des Anciens, l’interpellèrent eu présence du peuple : « Ces choses que vous faites, par quelle autorité les faites-vous? Qui vous en a donné le pouvoir? » Déjà ils lui avaient adressé semblable demande, et à sa réponse ils avaient répliqué en menaçant de lui jeter des pierres. Néanmoins Jésus leur promit de les satisfaire lorsqu’ils lui auraient dit eux-mêmes s’ils croyaient que le baptême de Jean était du ciel ou des hommes. Ils furent embarrassés, craignant l’argumentation de Jésus s’ils reconnaissaient la mission de Jean-Baptiste, craignant la colère du peuple s’ils la niaient. Ils se résignèrent donc à répondre qu’ils ne savaient d’où était ce baptême.— « Et moi, leur dit Jésus, je ne vous dirai pas par quelle autorité je fais ce que je fais. » Mais il ne voulut pas laisser sans châtiment ces fourbes qui affectaient extérieurement la justice, et qui la méprisaient et la haïssaient au fond de leur âme. « En vérité, leur dit-il, les publicains et les femmes de mauvaise vie entreront plutôt que vous dans le royaume de Dieu. Car Jean est venu à vous dans la voie de la justice, et vous ne l’avez point cru; mais les publicains et les femmes de mauvaise vie l’ont cru: et vous, les voyant convertis, vous ne les avez point imités. »
Il ne s’en tint pas là. Afin de leur montrer plus clairement les conséquences du rejet de la vérité, et pour leur faire confesser l’équité du châtiment qu’ils allaient encourir, il leur proposa la menaçante parabole des vignerons:
Du pays lointain où il demeure, le père de famille envoie un de ses serviteurs pour recevoir les fruits de sa vigne. Les vignerons le battent et le renvoient les mains vides. Le père de famille en envoie un second, ils le blessent; un troisième, ils le font mourir; d’autres sont encore envoyés et traités de même. Enfin, le père de famille leur envoie son fils unique et bien aimé, pensant qu’ils le recevront avec respect. Mais, au contraire, ils se disent: C’est l’héritier, tuons-le, et nous aurons l’héritage, ils le jettent hors de la vigne et le tuent. — « Or, dit Jésus, s’adressant aux Juifs, quand le maître de la vigne sera venu lui-même, que fera-t-il de ces vignerons? »
Les Juifs répondirent : Il fera périr ces misérables, et louera sa vigne à d’autres qui lui en donneront les fruits.
« Oui, reprit Jésus, il viendra, il fera périr ces misérables et mettra sa vigne en d’autres mains. »
La majesté qui parut en lui, comme il disait ces mots, leur fit sans doute comprendre l’arrêt qu’ils venaient eux-mêmes de rendre contre ceux qui, après avoir chassé et tué les Prophètes, se préparaient à faire mourir le Fils unique. Saisis de frayeur, ils s’écrièrent : À Dieu ne plaise! Mais Jésus, les regardant, leur demanda s’ils ignoraient ce qui est écrit; et il leur cita ce verset de l’Écriture, que tous les Juifs entendaient du Messie: « La pierre qu’ont rejetée ceux qui bâtissaient est dcvenue la principale pierre de l’angle. C’est l’ouvrage du Seigneur, et nous l’admirons. » Jésus-Christ est ailleurs appelé la pierre fondamentale et la clef de voûte; il est ici la pierre de l’angle, parce qu’il joint deux murs auparavant divisés, deux peuples, le Juif et le Gentil, en une seule maison. Il ajouta : « Le royaume de Dieu vous sera ôté, et il sera donné à d’autres qui en produisent les fruits. Et cette pierre de l’angle, celui qui tombera sur elle sera brisé, et celui sur qui elle tombera sera écrasé. »
Les Pharisiens entendirent bien qu’il parlait d’eux. Mais la crainte du peuple les tenait en respect.
Ne pouvant assez détacher de Jésus ce peuple devant qui il avait toujours raison sans le flatter jamais, ils entreprirent une seconde fois de le compromettre sur une question politique. Ils vinrent donc, louant hautement sa sincérité courageuse, lui demander s’il était permis ou non de payer le tribut à César. Par l’importance que cette question a eue de tout temps aux yeux des sujets et aux yeux des princes, on peut aisément juger de sa gravité, à ce double titre, chez un peuple conquis et frémissant. Selon la réponse que Jésus allait faire, les Pharisiens se préparaient à se montrer eux-mêmes ou patriotes ou césariens, à le décrier dans le peuple ou à le dénoncer au représentant de l’empereur. — Hypocrites, leur dit-il, pourquoi cherchez-vous à me surprendre?
Il répondit cependant à leur question, moins sans doute pour les confondre que pour instruire son Église. S’étant fait présenter la monnaie du tribut et leur ayant fait dire qu’elle portait l’effigie de César : -.— « Rendez donc, leur dit-il, à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »
Il s’est élevé des milliers de docteurs qui ont prétendu prouver par ces paroles que l’Église doit rendre à César ce qui est à Dieu; mais qu’importe? l’Église a entendu la voix du Maître.
Quant aux Pharisiens qui attendaient que Jésus se mît du parti de la rébellion, comme ils en étaient eux-mêmes secrètement, afin de le dénoncer au prince, ou qu’il se déclarât du parti du pouvoir afin de le dénoncer au peuple, ils reconnurent une fois de plus qu’ils ne pouvaient ni aveugler sa justice, ni surprendre sa prudence, et que la mort était le seul argument qu’ils eussent contre lui.
Leur complot n’altérait point sa sérénité. Il continuait d’instruire ses Disciples, le peuple et ces méchants eux-mêmes. Il affermit le dogme de la résurrection contre les Sadducéens, renouvela ses enseignements sur la connaissance et l’amour de Dieu, sur le culte, sur la prière; il insista sur la charité. C’était son testament qu’il faisait ainsi; et depuis dix-neuf siècles, l’intelligence humaine, sondant les paroles qu’il prononça durant ces derniers jours, y a trouvé son inépuisable aliment.
Un Pharisien lui demanda quel est le grand commandement. Il lui répondit : « Le Seigneur votre Dieu est le seul Dieu; et vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur de toute votre âme, et de toutes vos forces. C’est le plus grand commandement et le premier. Mais il y en a un second, semblable au premier : Vous aimerez votre prochain comme vous-même. Il n’y a point d’autre commandement plus grand que ceux-là. Toute la loi et les prophètes se réduisent à ces deux préceptes. » Le Pharisien loua cette réponse, et ajouta qu’en effet aimer le prochain est quelque chose de plus grand que tous les holocaustes et tous les sacrifices. Jésus lui dit: « Tu n’es pas loin du royaume de Dieu. »
Ce fut la dernière fois que les Pharisiens, toujours vaincus par sa science et sa sagesse, osèrent l’interroger. Mais, à son tour, il les interrogea. — « Que pensez-vous, leur dit-il, du Christ : de qui est-il fils ? » Ils répondirent: De David. — « D’où vient donc, reprit Jésus, que David lui-même, inspiré de l’Esprit-Saint, l’appelle son Seigneur; car il est écrit au livre des Psaumes: Le Seigneur a dit à mon Seigneur: Asseyez-vous à ma droite. Si David l’appelle Seigneur, comment est-il fils de David? » Ils restèrent sans réponse. Haïssant Jésus comme ils faisaient, ils ne pouvaient ignorer aucun détail public de sa vie et de son origine; ils savaient donc qu’il était fils de David et ne le contestaient pas; mais ne voulant point le reconnaître pour le Messie, ils ne voulaient point aussi comprendre et encore moins avouer que comme Dieu il était le Seigneur de David lui-même dont il venait par sa génération naturelle. Ainsi leur incrédulité et leur haine naissaient l’une de l’autre et s’augmentaient réciproquement.
Jésus laissa déborder son indignation contre ces hypocrites arrogants qui trompaient le peuple, croyaient tromper Dieu et voulaient se tromper eux-mêmes. Il leur cria les formidables anathèmes sous lesquels leur nom demeure accablé : —Malheur à vous, parce que vous fermez aux hommes le royaume des cieux : vous n’y entrez pas et vous ne laissez pas entrer ceux qui se présentent!... Malheur à vous, qui payez la dîme de la menthe, de l’aneth et du cumin, pendant que vous négligez la justice, la miséricorde et la foi! Il n’oublia aucun trait de leur orgueil, de leur dureté, de leur avarice •, ni les crimes de leurs pères meurtriers des Prophètes, ni les crimes dont ils se chargeraient eux-mêmes dans l’avenir comme persécuteurs de l’Église : — «Achevez et comblez la mesure, serpents, races de vipères; comment éviterez-vous d’être condamnés à la géhenne du feu? Je vais vous envoyer des prophètes, des sages et des interprètes de la loi. Il y en aura que vous mettrez à mort et que vous crucifierez, et il y en a que vous flagellerez dans les synagogues et que vous poursuivrez de ville en ville, afin que tout ce qui s’est répandu de sang innocent sur la terre retombe sur vous! »
Mais comme la véhémence même de ce discours n’était encore qu’un mouvement de sa tendresse, il ne put le terminer sans exprimer la commisération que lui inspirait le châtiment de Jérusalem, misérable complice de ces méchants: « Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfanls comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et tu ne l’as pas voulu ! Voilà que votre maison va vous demeurer déserte, car vous ne me verrez plus jusqu’à ce que vous disiez : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur! »
Après avoir parlé, Jésus s’était assis vis-à-vis du tronc où les visiteurs du Temple jetaient leurs offrandes. Les riches donnaient beaucoup; il vint une pauvre veuve qui mit deux pièces de monnaie de la moindre valeur. Ce spectacle le consola. Il appela ses Disciples: « Voyez, leur dit-il, cette pauvre veuve a plus donné que tous les autres; car les autres ont mis de leur superflu, mais celle-ci de son indigence; elle a donné tout ce qui lui restait pour vivre. » Commentaire divin de la malédiction précédente contre ceux qui payent la dîme des moindres choses, non parce qu’ils la payent, mais cause de leur faste et parce qu’ils oublient la charité.
Ce fut la dernière prédication publique de Jésus et la dernière fois qu’il parut dans le Temple. Il en sortit pour n’y plus rentrer. Lorsqu’il fut dehors, ses Disciples voulurent lui faire admirer la beauté de l’édifice. Peut-être qu’ils espéraient l’amener à révoquer la condamnation dont il l’avait frappé, et qui semblait contenue dans ces paroles : « Voici que votre maison va vous demeurer déserte. » Ils s’entretenaient donc des magnificences dont le Temple était rempli et de là solidité de sa structure. — Voyez, Maître, dit enfin l’un d’eux, quelles pierres, quels bâtiments ! —« En vérité, répondit le Maître, de tous ces grands édifices que vous voyez là, un temps vient qu’il ne restera pas pierre sur pierre. » L’arrêt était définitif. Quarante ans après, les Romains rasèrent le Temple; quatre siècles après, les ouvriers que Julien l’Apostat y mit pour le rebâtir en arrachèrent les fondements.
Arrivé sur la montagne des Oliviers, Jésus s’assit en face du Temple, et décrivit aux Apôtres, qui l’en avaient prié, les signes avant-coureurs de la ruine de Jérusalem et de la fin du monde. Les Apôtres croyaient que les deux catastrophes, annoncées dans le même discours, auraient lieu à peu près en même temps. Il ne leur en marqua pas l’époque précise, comme ils l’auraient désiré, ni la distinction, se bornant à dire ce qu’il fallait pour instruire et fortifier l’Église, de telle sorte qu’elle demeurât ferme durant les persécutions et vigilante durant la paix. Il convenait à sa divinité de prédire, à sa miséricorde d’avertir et d’indiquer certains signes, à sa sagesse de laisser ignorer l’heure et la proximité de l’heure, afin que les hommes, l’attendant toujours, se tinssent toujours prêts. Cette vigilance, nécessaire en tout temps et à chaque homme en particulier (puisque la mort est pour chacun la fin du monde), est recommandée par les deux paraboles des serviteurs qui attendent leur maître et des vierges qui attendent l’époux; l’enseignement de l’une et de l’autre est qu’il faut veiller et prier.
Une troisième parabole, renouvelant un enseignement déjà donné, apprit aux Disciples que le travail évangélique, c’est-à-dire l’accroissement du bien en nous-mêmes et le zèle pour le procurer en autrui, doit être le résultat de la vigilance et de la prière. Le Maître ne redemandera pas seulement ce qu’il a donné, mais le fruit de ce qu’il a donné, et le serviteur inutile sera jeté dans les ténèbres extérieures.
Jésus résuma et termina cette instruction en présentant aux Disciples la peinture du jugement dernier. L’importance décisive qu’il attribue aux œuvres de miséricorde, filles de la foi, dans les motifs de la sentence qui réglera pour jamais le sort de chacun, témoigne de sa tendresse pour la foule des petits et des malheureux, jusqu’alors si impitoyablement écrasés. Les paroles que l’on va entendre seront l’un des grands ressorts de la société chrétienne:
« Quand le Fils de l’homme viendra dans sa majesté, accompagné de tous les anges, alors il s’asseoira sur le trône de sa gloire; et toutes les nations étant assemblées devant lui, il fera une séparation, comme un berger sépare les brebis d’avec les boucs. Il placera les brebis à sa droite et les boucs à sa gauche. Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite: Venez, les bénis de mon Père; possédez le royaume qui vous a été préparé dès la formation du monde. Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire; j’allais sans asile, et vous m’avez recueilli; j’étais nu, et vous m’avez donné des vêtements; j’étais malade, et vous m’êtes venus voir; j’étais en prison, et vous m’avez visité.
« Les justes lui diront : Seigneur, quand est-ce que nous vous avons vu ayant faim, et que nous vous avons donné à manger; ayant soif, et que nous vous avons donné à boire ; sans asile, et que nous vous avons abrité; sans habits, et que nous vous avons vêtu; malade ou en prison, et que nous sommes venus à vous? Et le Roi leur répondra : En vérité, autant de fois vous avez rendu ces devoirs à l’un des moindres de mes frères que vous voyez, autant de fois c’est à moi-même que vous les avez rendus.
« Ensuite le Roi dira à ceux qui seront à sa gauche: Retirez-vous de moi, maudits; allez dans le feu éternel qui a été préparé pour le démon et pour ses anges. Car j’ai eu faim, et vous ne m’avez pas donné à manger; j’ai eu soif, et vous ne m’avez pas donné à boire; j’étais sans asile, et vous ne m’avez pas recueilli; j’étais nu, et vous ne m’avez pas vêtu; j’étais en prison, j’étais malade, et vous ne m’avez pas visité. Alors ceux-ci lui diront : Seigneur, quand est-ce que nous vous avons vu avoir faim ou soif, sans asile, sans vêtements, malade ou en prison, et que nous avons manqué de vous assister? Il leur répondra : En vérité: autant de fois vous avez omis de le faire pour l’un de ces plus petits, autant de fois vous me l’avez refusé à moi-même.
« Après quoi ceux-ci entreront dans les supplices éternels, et les justes dans l’éternelle vie.
Déjà sur le seuil de la mort, Jésus prononça ces paroles comme un legs royal qu’il faisait pour la durée des siècles à la multitude des pauvres, des indigents, des malades, des captifs et des abandonnés. Moïse, frappant le rocher,en avait fait jaillir les eaux-vives; la parole de Jésus, pénétrant la dureté du cœur humain, en a fait sourdre le fleuve intarissable de l’aumône. Double grâce, qui a sauvé encore plus de pécheurs qu’elle n’a secouru d’affligés.
Jésus dit ensuite à ses Disciples : « ’Vous savez que la Pâque se fera dans deux jours et que le Fils de l’homme sera livré pour être crucifié. »
Ceci se passait le mardi soir. Le lendemain, Jésus resta sur la montagne, comme dans une sorte de retraite pour se préparer à mourir. Ce même jour, les chefs des Prêtres, les Docteurs et les Anciens, assemblés en conseil, cherchaient de nouveau comment ils se déferaient de lui. Ils avaient résolu de ne plus tarder; mais le sentiment du peuple les inquiétait toujours. Ils pensaient que l’arrestation de Jésus provoquerait une émeute et qu’on ne pourrait prudemment le saisir qu’après la fête, quand la foule des étrangers aurait quitté la ville. Un secours, que sans doute ils n’attendaient pas, leur fit tout précipiter. Judas Iscariote, l’un des Douze, et qui probablement était près de Jésus la veille, écoutant ses instructions, se présenta aux chefs des Prêtres pour traiter avec eux de la liberté et de la vie de son Maître. Il leur dit : — Que voulez-vous me donner, et je vous le livrerai ? Ils convinrent de trente sicles ou deniers d’argent. Judas s’engagea et promit de leur livrer Jésus à l’insu du peuple. Trente sicles d’argent formaient à peu près cent francs de notre monnaie. C’était le taux de l’amende judaïque pour le meurtre d’un esclave, le prix d’un esclave ordinaire. Le prophète Zacharie avait dit : 7/ a été estimé comme un esclave, et son prix a été fixé à trente deniers.
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