La Pâque était la grande solennité religieuse des Juifs. Dieu avait lui-même institué cette fête pour être un souvenir des grâces qu’il avait faites à Israël en le délivrant de la captivité d’Egypte, et une image de celle qu’il voulait faire à toute l’humanité en la délivrant de l’esclavage du péché par le sacrifice de son Fils unique, Jésus-Christ. Toutes les cérémonies en étaient symboliques en même temps que commémoratives, et formaient comme une prophétie de cette seconde délivrance que le monde entier attendait. Le point capital était l’immolation et la manducation de l’agneau. Cet agneau, immolé dans le Temple suivant un rite scrupuleusement observé, rappelait celui que les Juifs avaient mangé debout, la ceinture aux reins et le bâton de voyage à la main, au moment de leur départ de l’Egypte, c’est-à-dire au moment de leur passage de la terre d’esclavage à la terre de liberté; et c’est pourquoi le nom de la fête était Pâque, qui signifie passage. Le sang de cet agneau étendu sur les portes des Hébreux avait été le signe de salut pour les premiers-nés d’Israël, lorsque l’ange exterminateur fut envoyé de Dieu pour frapper tous les premiers-nés des Égyptiens. Eu même temps l’agneau pascal, appelé lui-même la Pâque, figurait l’agneau de Dieu qui ôterait les péchés du monde, la victime incomparable dont le sang répandu préserverait de la mort éternelle tous ceux qui en seraient marqués. Ainsi l’immolation de l’agneau pascal, centre de l’ancien culte, est aussi le centre du nouveau et forme le point de jonction des deux alliances.
Quelques interprètes de la Loi, favorisés de l’Esprit-Saint, avaient entrevu ce grand mystère. Le nom même à’Eucharistie donné à la chair de l’agneau et conservé par l’Église, prophétisait un sacrifice plus parfait. Après avoir mangé l’agneau, Israël délivré, mais non encore en possession de la terre promise, avait été miraculeusement nourri dans le désert par la manne tombée du ciel. Les sages de l’ancienne Loi attendaient la réalité de la manne parfaite, dont cette manne réelle n’était pourtant que la figure; ils annonçaient un pain plus merveilleux, qui serait donné aux jours du Messie. Dieu avait voulu qu’ils fussent particulièrement attentifs à ce verset du Psaume LXX, que tous appliquent tout entier au règne du Messie : « Le froment croîtra sur la terre et jusque sur la cime des montagnes, » ou, d’après la version chaldaïque : « Il y aura un sacrifice de froment sur le pays, sur les hauteurs des montagnes. » Ils voyaient le rapport entre ce froment et la manne. Coton, dans son Institution catholique, et Sepp dans sa Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, citent quelques-unes de leurs interprétations, tant dans ce passage que dans plusieurs autres, qui ont trait au même sujet et que les rabbins nous ont conservées. Rabbi Éliézer, dit à propos de la manne du Messie: « Les justes sont destinés à manger de cette manne dans l’époque qui arrive. Et si tu demandes: Sera-ce de la même manière que la manne du désert? Non, mais d’une manière plus élevée, si bien qu’il n’y aura jamais rien eu de comparable. » R. Kimchi., sur le prophète Osée, arrive plus haut: « Quelques-uns entendent par ces paroles, ils vivront de froment, que dans l’avenir, quand le Sauveur paraîtra, « il y aura un changement, une transsubstantiation dans la nature du froment. » R. Mosès, fils de Nachman: « La manne est engendrée de la lumière divine, qui a pris un corps d’après la volonté de son créateur. » R. Mosès Hardasan, sur le Psaume XXXVIe: « Le pain qu’il donne à tous, c’est sa chair, et pendant que l’on goûte « le pain, il est changé en chair. » R. Cahana, sur ces paroles de la Genèse : Liant sa cité à la vigne : « Là, il nous est montré que le sacrifice qui se fera par le moyen du vin, non-seulement sera changé en la substance du Messie, mais aussi qu’il sera converti en « la substance de son corps. » R. Judas, commentant le 28" chap. des Nombres, dit que le pain de proposition déposé dans le sanctuaire est appelé aussi pain des faces 1 « Parce qu’il sera changé en la substance du corps du Messie lorsqu’il sera sacrifié. C’est pourquoi il ajoute: « Vous prendrez garde à m’offrir, c’est-à-dire que, moi-même, serai offert. Et là il sera invisible et impalpable. Et nos maîtres disent encore qu’il est nommé au pluriel, des faces, d’autant qu’en ce sacrifice il y aura « deux substances, à savoir, la divinité et l’humanité. » R. Barachias, sur ces paroles de l’Ecclésiaste: Qu est-ce qui a été? Ce qui sera : « Et comme il y a eu un premier Rédempteur, à savoir, Moïse, aussi il y en aura un dernier : et comme le premier a fait descendre la manne du ciel, ainsi le dernier Rédempteur, qui sera le Messie, sera le pain de froment en la terre. » R. Siméon, sur le Ps. LXXI1. « Alors Dieu sera rempli de miséricorde, et avec une puissante vertu de paroles qui sortiront de la bouche des prêtres, il changera le sacrifice qui lui sera présenté sur chaque autel au corps du Messie. » Enfin R. Salomon, sur ces paroles du même psaume: Le froment sera sur la terre et sur la cime des montagnes: « Nos maîtres ont interprété ceci des pains qui seront au temps du Messie, dont il est écrit au livre a dit Siphra, que ces pains seront comme la paume <t de la main et que chacun en prendra pour sa nourriture » On trouve le même sens dans les deux autels
1 Ceux qui prétendent avoir consulté les livres rabbiniques n’y ont pas vu tout ce qu’ils renferment; mais il ne faut pas les lire par les yeux du Temple, dont l’opposition est remarquée par le Juif Philon : l’autel extérieur, sans cesse inondé du sang des victimes ; l’autel intérieur, d’où ne montait vers le ciel que la fumée du plus pur encens, et près duquel était la table portant les pains de proposition, symbole du sacrifice non sanglant qui devait remplacer toutes les victimes. C’était d’ailleurs la commune croyance parmi les-; Israélites, qu’à l’avénement du Messie tous les sacrifices cesseraient, mais que le sacrifice du pain et du vin durerait éternellement.
Le Messie est venu, toute vérité va sortir de l’ombre, et toutes les attentes éveillées en ceux qui méditaient la Parole vont être remplies.
Le jeudi matin, premier jour de la fête, les Apôtres demandèrent à Jésus où ils iraient faire les préparatifs pour manger la Pâque. Il les en instruisit d’une manière qui marquait sa puissance, leur disant d’aller à la ville, de suivre un homme qu’ils rencontreraient portant une cruche d’eau, d’entrer avec lui dans la maison où il s’arrêterait, et que ce serait là. Tout arriva de la sorte, et des rabbins modernes. « Si nous avions enlre nos mains les ouvrages des rabbins composés avant Jésus-Christ, et qui ont péri en grande partie lors de l’incendie de Jérusalem, nous serions étonnés de l’accord admirable que la dogmatique de l’ancien judaïsme présente avec celle du Christianisme, et de la différence qui existe sous ce rapport entre les Juifs d’aujourd’hui et leurs devanciers. Plusieurs manuscrits précieux existaient encore du temps de Pic de la Mirandole, mais se sont perdus depuis. Il y eut un temps où les Juifs cherchaient par tous les moyens à se les procurer ou à les raturer dans les bibliothèques, afin de détruire les témoignages favorables au Christianisme.
Sepp. » sur le soir, accompagné des Douze, il vint au lieu qu’il avait choisi. D’après la tradition, la maison de la Cène s’élevait à l’endroit où, du temps de David et de Salomon, l’arche était restée quarante ans. Jésus attendit l’heure, et lorsque les étoiles parurent, il se mit à table, et les Douze avec lui. En ce moment, suivant la manière juive de mesurer le jour, le vendredi était déjà commencé ’.
Le repas pascal était une véritable cérémonie religieuse. Notre-Seigneur en observa ponctuellement les rites, et l’agneau fut mangé comme le prescrivait la loi de Moïse. C’était proprement la Cène. On faisait ensuite un autre repas plus libre. C’est pendant ce second repas que la réalité succéda aux figures et que la véritable Eucharistie fut instituée.
« Sachant donc que son heure était venue de passer de ce monde à son Père, et que Judas, lui-même livré à Satan, avait résolu de le livrer aux Juifs, il voulut donner aux siens, qu’il avait toujours aimés, une nouvelle et plus grande marque de son amour. Il déposa sa robe, se ceignit d’un linge, versa de l’eau dans un bassin et commença de laver les pieds de ses disciples, les essuyant
1 « Pour les Hébreux, le jour commençait au coucher du soleil. Suivant cette façon de compler, le sixième jour, qui était la veille du Sabbat, a donc vu successivement la célébration de la Pâque mosaïque par le Sauveur (la manducation de l’Agneau pascal), le lavement des pieds, l’institution de l’Eucharistie, l’agonie de Gelhsémani, toute la Passion de Jésus, son immolation, sa mort, la descente de la croix et la mise au sépulcre. Une même journée juive a vu tout cela. » (foisset, Histoire de J.-C. d’après les textes contemporains. 1 vol. In-12. Paris, Vives.) après avec le linge qu’il avait ceint. » C’était une fonction d’esclave que remplissait ainsi celui à qui tout a été mis entre les mains par le Père.
Lorsqu’il vint à Simon-Pierre, celui-ci s’écria : Vous, Seigneur, vous! me laver les pieds! Jésus lui dit: « Ce que je fais, tu ne le comprends pas maintenant, mais tu le comprendras. — Je ne souffrirai jamais, reprit Pierre, que vous me laviez les pieds! — Si je ne te lave les pieds, répondit Jésus, tu n’auras point de part avec moi. » Il faisait allusion à la purification spirituelle, nécessaire pour recevoir dignement les saints mystères; le lavement des pieds en était ici le symbole. Pierre, sans doute, ne le comprit pas encore, mais il comprit le mérite de l’obéissance; et, avec l’ardeur franche de son caractère, il s’écria: « Seigneur, ne me lavez pas seulement les pieds, mais les mains et la tête. » Ô Pierre! ainsi tu seras lavé, mais plus tard. Ta tête sera lavée de ton propre sang! Jésus lui répondit: « Celui qui a été lavé n’a besoin que de se laver les pieds pour être entièrement pur. Or, vous êtes purs, mais non pas tous. »
Judas était présent, et Jésus lui lava les pieds. .
Ayant terminé, il se remit à table et leur dit: « Savez-vous ce que je viens de faire? Vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous dites bien, car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi qui suis votre Seigneur et votre Maître, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres : car je vous ai donné l’exemple, afin que ce que j’ai fait, vous aussi le fassiez. En vérité, en vérité, je vous le dis, le serviteur n’est pas plus grand que le maître, ni l’envoyé plus grand que celui qui l’envoie. Vous serez heureux si vous comprenez cela et si vous le faites. »
Il leur dit encore : « J’ai désiré d’un grand désir de manger cette Pâque avec vous avant que je souffre ; car, je vous le déclare, je ne la mangerai plus désormais jusqu’à ce qu’elle soit accomplie dans le royaume de Dieu. »
Sur la fin du repas, il prit la coupe, et la leur présentant après avoir rendu grâces, il dit : « Prenez et partagez entre vous; car, je vous le dis, je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu’à ce que vienne le règne de Dieu. »
Ensuite, il prit du pain, rendit grâces, le bénit, le rompit et le distribua à ses disciples, en leur disant: « Prenez et mangez; ceci est mon corps qui est donné pour vous. Faites ceci en mémoire de moi. »
Enfin, après qu’il eut soupé, prenant encore une fois la coupe, et ayant rendu grâces, il la leur transmit, disant: « Buvez-en tous; car ceci est mon sang, le sang de la nouvelle alliance, qui sera répandu pour vous et pour plusieurs pour la rémission des péchés. » Et ils en burent tous.
Après cette scène auguste, une parole de Jésus vint tout à coup consterner les Apôtres. Il leur dit, avec une émotion qu’il leur laissa voir: « L’un de vous me trace hira. La main de celui qui me trahit est avec moi, à cette table. » Ils se regardèrent d’abord l’un l’autre, incertains de qui il parlait. Enfin Pierre, placé à côté de Notre-Seigneur, mais derrière lui, fit signe à Jean, placé de l’autre côté, et lui dit : « Qui est-ce? » Pierre, en cette circonstance, s’informant le premier du nom de l’hérétique, accomplissait sa fonction de chef de l’Église. Or, la tête de Jean touchait presque le sein de Jésus. S’approchant davantage encore, il lui dit, à demi-voix: « Seigneur; qui est-ce? » Jésus répondit de même: « Celui à qui je présenterai du pain trempé. » Les autres n’entendirent point; et tous, grandement attristés, commencèrent chacun à demander à Jésus : Est-ce moi, Seigneur? En quoi ils firent voir tout à la fois leur humble défiance d’eux-mêmes et leur charité pour leurs frères. Jésus, ménageant encore Judas et le voulant laisser libre, se contenta de répondre : « C’est un des Douze, qui met la main au plat avec moi. Pour le Fils de l’homme, il s’en va, selon ce qui est prédit de lui; mais malheur à l’homme par qui il sera livré. Mieux eût valu pour celui-là qu’il ne vînt pas au monde ! »
Cependant Judas voulut parler comme les autres. À son tour, il osa demander: « Maître, est-ce moi? — Tu l’as dit, » lui répondit le Seigneur, mais de façon que le traître seul put l’entendre. Et ayant trempé du pain, il le donna à Judas l’Iscariote, fils de Simon. C’était une marque d’affection que ce misérable recevait encore de son Maître. Il n’en fut point touché, ou s’il sentit quelque mouvement de remords, il l’étouffa, et se fortifia dans la résolution de commettre sou crime. C’est pourquoi il est marqué que dès que Judas eut pris le morceau, Satan s’empara de lui. Jésus lui dit donc : « Ce que tu fais, fais-le vite.» Judas sortit aussitôt. Aucun de ceux qui étaient à table ne comprit cette scène rapide. Jean lui-même, qui connaissait le traître, ne savait pas qu’il fût au moment d’exécuter son dessein.
L’excommunié allait s’entendre avec les chefs de la garde du Temple, qui devaient se saisir de Notre-Seigneur. La sortie du cénacle est l’ouverture et le premier épisode de la Passion. Une parole d’allégresse s’échappa du cœur de Jésus, comme pour saluer son entrée dans la carrière de la croix : « C’est maintenant, dit-il, que le Fils de l’homme est glorifié, et que Dieu est glorifié par lui ! » Il commença aussitôt le discours après la Cène, formé de la substance de ses enseignements, et qu’il semble nous avoir laissé pour que le monde entier le pût voir tel qu’il apparut sur le Thabor, resplendissant de lumière divine, et tel en même temps qu’il fut toujours, plein de bénignité. Il renouvela aux Apôtres la promesse de ses récompenses, il les appela ses « petits enfants, » divin écho de la parole précédente: Laissez venir à moi les petits enfants, et glorification éternelle de leur candeur. Il leur recommanda de s’aimer comme il les avait aimés; et pour leur montrer combien la force de cet amour évangelique devait dépasser tout ce que l’on avait entendu jusqu’alors, il leur dit que c’était « un commandement nouveau. » En les prévenant qu’il allait les quitter, il les assura qu’il ne les laisserait pas orphelins. Il dit à Pierre spécialement qu’il avait prié pour lui afin que sa foi pût résister à tous les efforts et à toutes les ruses de Satan, et il lui donna cette parole qui est la constitution de l’Église: « Quand tu seras converti, confirme tes frères.» Il lui dit aussi qu’il le suivrait un jour. Il les avertit que cette nuit même tous l’abandonneraient; et comme Pierre protestait de sa fidélité invincible, il lui dit que cette nuit même, avant que le coq eût chanté deux fois, il le renierait jusqu’à trois fois.
Pour éviter qu’ils ne fussent accablés de leur propre faiblesse, il ajouta : « Que votre cœur ne soit point troublé. Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. Je vais vous préparer la place; je reviendrai vous prendre avec moi, afin que vous soyez où je serai. » Il les munit d’une force nouvelle contre le scandale prochain de ses souffrances et de son supplice, par une plus claire affirmation de sa divinité. Il dit à Thomas: « Je suis la voie, la vérité et la vie; nul ne vient au Père que par moi. » Et à Philippe : « Quiconque me voit, voit aussi mon Père. » Il les investit de la puissance des miracles: « Les œuvres que je fais, celui qui croit en moi les fera lui-même aussi, et il en fera même de plus grandes; car je m’en vais à mon Père, et tout ce que vous lui demanderez en mon nom, je le ferai, afin que le Père soit glorifié dans le Fils. »
Comme si toutes ces assurances ne lui suffisaient pas, et qu’il eût besoin de s’affermir enfin lui-même contre la douleur qu’ils éprouveraient de ne plus le voir, quoiqu’il ne dût pas en réalité s’éloigner d’eux, il leur promit jusqu’à six fuis un consolateur: « Si vous m’aimez, gardez mes commandements, et moi je prierai mon Père, et il vous donnera un consolateur qui demeure avec vous à toujours; l’Esprit de vérité, que le monde ne peut recevoir parce qu’il ne le voit point et ne le connaît point. Mais vous, vous le connaîtrez, et il demeurera en vous et il sera en vous... Et ce consolateur, l’Esprit-Saint que le Père vous enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses et vous fera ressouvenir de tout ce que je vous ai dit. » Sa bonté revient sans cesse sur ces assurances; il ne peut, si l’on ose pirler ainsi, s’assouvir de leur dire combien il les aime, et de les fortifier pour l’épreuve qui les attend.
Il ne veut pas qu’ils doutent, il ne veut pas que nous doutions, nous qui viendrons plus tard’et qui verrons sa passion se renouveler sous nos yeux, malgré les triomphes et les miracles : « Je vous laisse ma, paix, je vous donne ma paix. Je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Que votre cœur ne se trouble point, qu’il ne s’effraye pas. Vous ayez entendu ; je m’en vais, mais je reviendrai. Si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez de ce que le Fils de l’homme s’en va au Père, qui est plus grand que lui Je vous dis ces choses maintenant, avant qu’elles ne s’accomplissent, afin
« C’est-à-dire (si l’on ose interpréter des paroles si mystérieuses): Par le Saint-Esprit le monde sera convaincu qu’il est pécheur, que je suis juste, ou plutôt que je suis la justice même, et qu’au jour du dernier jugement, moi qui dois être son juge, je présenterai au monde le contraste si accablant pour lui de ses crimes avec mon innocence, et de ma justice avec son iniquité; et ainsi le monde saura enfin ce qu’il est, ce que je suis, et à quoi il doit s’attendre. » (Le P. de Ligny.) Il parle comme homme. On rappelle qu’aucun livre, cet abrégé moins que tout aulre, ne peut dispenser de la lecture de l’Évangile, et que l’Évangile ne peut être lu avec fruit si le hcleur n3 s’aide de quelque commentaire autorisé qui en explique les points obscurs.
« qu’après leur accomplissement vous ayez foi en moi. » Il ajouta : « Je ne vous parlerai plus guère, car voici le prince de ce monde qui vient. Il n’a aucun pouvoir sur moi. Mais, afin que le monde sache que j’aime mon Père et que j’exécute les ordres que mon Père m’a donnés, levez-vous, partons d’ici. »
On ne sait pas si Notre-Seigneur prononça ces paroles avant de quitter le Cénacle ou sur quelque point de la route. Quoi qu’il en soit, elles marquent sa pleine et tranquille volonté d’accomplir le sacrifice « en se rendant obéissant jusqu’à la mort. » Il marcha donc vers la montagne des Oliviers, où Judas n’ignorait pas qu’il devait passer la nuit. Chemin faisant, il continua son discours.
Suivant sa coutume de tirer des objets familiers les images qui devaient graver et éclairer ses enseignements dans toutes les intelligences, il se servit de la vigne pour faire comprendre aux Disciples le mystère de l’union et de l’incorporation de tous les fidèles à l’Homme-Dieu, et prophétiser en même temps les destinées de l’hérésie.
« Je suis la vraie vigne, et mon Père est le vigneron. Toute branche qui sera en moi sans porter de fruit, il la retranchera, et toutes celles qui portent du fruit, il les émondera, afin que leur fruit devienne plus abondant. Demeurez en Moi, et Moi en vous. Comme la branche ne peut porter de fruit si elle ne demeure unie au cep, ainsi en est-il de vous si vous ne demeurez en moi. Je suis le cep de la vigne, et vous êtes les branches. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là seul porte beaucoup de fruit; car, sans moi, vous ne pouvez rien faire. Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il sera jeté dehors comme le sarment. Il deviendra sec; on le jettera au feu et il brûlera. Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, vous demanderez tout ce qu’il vous plaira et vous l’obtiendrez. C’est la gloire de mon Père que vous fassiez beaucoup de fruit et que vous deveniez mes disciples. »
Pour ne rien laisser obscur dans leur esprit, et plus tard dans le nôtre, sur un sujet si important, il les exhorta de nouveau à cet amour qu’il leur avait si souvent recommandé, et qui est le vrai fruit de la vigne mystique. L’amour de Dieu est le fondement de l’amour du prochain, et, comme il l’avait dit dans le Temple, c’est toute la loi. Loi la plus douce et la plus glorieuse que Dieu lui-même ait pu donner aux hommes, mais aussi la plus contraire aux penchants de la nature déchue. Tout à l’heure, presque dans le Cénacle, la contestation de la prééminence s’était encore émue entre les Apôtres, et Jésus les en avait doucement repris. Il leur fit comprendre combien ils devaient s’entr’aimer, en leur disant combien il les avait aimés:
« Comme mon Père m’a aimé, c’est de ce même amour que je vous aime. Demeurez dans mon amour. Et vous demeurerez dans mon amour si vous gardez mes commandements. Mon commandement est que vous vous aimiez les uns les autres, comme je vous ai aimés. Le plus grand amour est l’amour de celui qui donne sa vie pour ses amis. Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande. Je ne vous donnerai plus le nom de serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître; mais je vous ai appelés mes amis, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j’ai entendu de mon Père. Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis et destinés pour que vous rapportiez du fruit et que votre fruit demeure. Je vous fais ce commandement, que vous vous aimiez les uns les autres. »
Les ayant ainsi remplis par avance de cette force de l’amour et de la concorde qui éclatera en eux si merveilleusement, il les avertit des combats qu’ils devront livrer: « Si le monde vous hait, sachez que j’en ai été haï avant vous. Si vous eussiez été du monde, le monde aimerait ce qui serait à lui; mais parce que vous n’êtes point du monde et que je vous ai choisis et séparés, le monde vous hait. Souvenez-vous donc de la parole que je vous ai dite: Le serviteur n’est pas plus grand que son maître. S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi; ils vous chasseront des synagogues, et l’heure môme approche où quiconque vous tuera croira faire une chose agréable à Dieu. Et ils vous feront ainsi à cause de mon nom, parce qu’ils ne connaissent ni mon Père ni moi. Qui me hait, hait aussi mon Père.
« Si je n’étais point venu et que je ne leur eusse point parlé, ils seraient exempts de péché; mais maintenant leur péché est sans excuse. Si je n’avais pas fait parmi eux des choses que nul autre n’a faites, ils seraient exempts de péché; mais maintenant ils les ont vues, et ils me haïssent, moi et mon Père. C’est afin que s’accomplisse cette parole qui est dans leur Loi : Ils mont haï sans sujet. »
Il les avertit de se souvenir de ces choses, qu’il ne leur avait point dites dès le commencement, parce qu’alors il était encore avec eux. Et comme il les voyait silencieux et pleins de tristesse, il ajouta tendrement : « Il vous est bon que je m’en aille ; car si je ne m’en vais point, le Consolateur ne viendra point à vous; et je m’en vais, et je vous l’enverrai. Et quand il sera venu, il convaincra le monde sur le péché, sur la justice et sur le jugement ’. » Mais là se présentaient des mystères dont la connaissance, actuellement superflue, devait être simplement désirée. Jésus donc, ajournant ce que les apôtres ne pouvaient encore porter, leur dit qu’il achèverait de les instruire par le Saint-Esprit: « Quand il viendra, cet Esprit de vérité, il vous enseignera toute vérité; car il ne parlera pas de son chef, mais il dira tout ce qu’il aura entendu, et il vous fera connaître l’avenir (promesse du don de prophétie). C’est lui qui me glorifiera, parce qu’il recevra de ce qui est à moi, et il vous l’annoncera. Tout ce qui est à mon Père m’appartient; o’est pourquoi je vous ni dit qu’il recevra de ce qui est à moi et qu’il vous l’annoncera. » C’est le haut mystère de la procession des personnes divines dans la très-sainte Trinité. Si l’on médite ces paroles et le lieu et l’instant où elles ont été prononcées, l’évidence de la divinité terrassera l’esprit et le cœur.
Jésus leur dit encore : « Dans peu de temps vous ne me verrez plus, et peu de temps après vous me reverrez, parce je vais à mon Père. » C’était l’annonce de sa sépulture, de sa résurrection, de ses apparitions et de son ascension au ciel, où bientôt il recevrait leurs âmes victorieuses pour les garder près de lui éternellement. Mais cette pensée leur était trop enveloppée, et ils se demandaient entre eux : « Que dit-il, un peu de temps? » Jésus reprit : « En vérité, vous pleurerez et le monde se réjouira ; mais votre tristesse sera changée en joie. La femme qui enfante est dans la douleur, mais quand elle a mis au jour un fils, elle ne se souvient plus de tous ses maux, et sa joie est grande parce qu’un homme est né. Vous de même; vous êtes dans la tristesse, mais je vous reverrai et votre cœur sera plein de joie et personne ne vous ôtera la joie de votre cœur, et vous ne me demanderez plus rien... Voici le temps que je ne vous parlerai plus en paraboles, mais je vous annoncerai clairement ce qui regarde mon Père. Vous demanderez alors en mon nom ; et je ne vous dis point que je prierai mon Père en votre faveur, car mon Père vous aime parce que vous m’avez aimé et que vous avez cru que je suis sorti de Dieu. Je suis sorti du Père et je suis venu dans le monde; je quitte à présent le monde et je m’en vais à mon Père. »
Les Disciples lui dirent : Nous voyons bien à présent que vous savez toutes choses, et il n’est pas besoin que personne vous interroge. C’est ce qui nous fait croire que vous êtes sorti de Dieu. — « En ce moment vous croyez, reprit Jésus; maïs voilà que le temps vient, et c’est maintenant, que vous allez être dispersés et me laisser seul; cependant je ne suis pas seul, car mon Père est avec moi. Je vous ai dit ces choses afin que vous ayez la paix en moi. Vous aurez bien à souffrir dans le monde; mais prenez confiance, j'ai vaincu le monde. »
Tel fut cet entretien suprême, où tout est de l’homme et tout est de Dieu ; où le Dieu encourage ses fidèles à supporter patiemment la haine du monde, en leur disant: Sachez qu’il m’a haï avant de vous haïr; où l’homme dit: Je suis La Vie... Prenez confiance, J’ai Vaincu Le Monde. C’est ici la dernière parole de Jésus-Christ aux hommes ; désormais il ne les enseignera plus que par son silence dans le travail de la douleur. Mais avant de le faire, il prie. Il prie d’abord pour lui, ensuite plus longuement et plus affectueusement pour ceux qu’il aime. Jamais les oreilles humaines n’avaient entendu et jamais elles n’entendront de pareils accents.
Jésus donc, levant les yeux au ciel, dit : « Mon Père, l’heure est venue; glorifiez votre Fils, afin que votre Fils vous glorifie, et qu’ayant par vous tous les hommes en sa puissance, il donne la vie éternelle à tout ce que vous lui avez donné. Or, la vie éternelle consiste à vous connaître, vous seul Dieu véritable, et Jésus-Christ que vous avez envoyé. Je vous ai glorifié sur la terre, j’ai accompli l’œuvre dont vous m’avez chargé; et vous maintenant, mon Père, glorifiez-moi de la gloire que j’ai eue en vous avant que le monde fût.
« J’ai fait connaître votre nom aux hommes que vous m’aviez donné du milieu du monde. Ils étaient à vous et vous me les avez donnés, et ils ont gardé votre parole. Ils ont reconnu que je suis sorti de vous, et ils ont cru que vous m’avez envoyé. Je prie pour eux : Je ne prie point pour le monde; je prie pour ceux que vous m’avez donnés parce qu’ils sont à vous. Tout ce qui m’appartient est à vous, et tout ce qui est à vous est à moi; et je suis glorifié en eux.
« Je ne suis plus dans le monde; mais eux, ils sont dans le monde, et moi je retourne à vous. Père saint, conservez dans la vertu de votre Nom ceux que vous m’avez donnés, afin qu’ils soient un comme Nous.
« Tandis que j’étais avec eux, je les conservais dans votre Nom. J’ai gardé ceux que vous m’avez donnés et aucun n’a péri, hors le fils de perdition (Judas), afin que l’Écriture soit accomplie. Voici maintenant que je viens à vous, et que je dis ceci pendant que je suis dans le monde pour qu’ils aient en eux la plénitude de ma joie.
« Je leur ai transmis votre parole, et le monde les a eus en haine, parce qu’ils ne sont point du monde, comme moi aussi je n’en suis point. Je ne vous prie point de les ôter du monde, mais de les préserver du mal.
« Sanctifiez-les dans la vérité. Votre parole est vérité.
« Comme vous m’avez envoyé dans le monde, moi aussi je les envoie dans le monde. «
« Je ne prie pas pour eux seulement, mais encore pour ceux qui doivent croire en moi par leur parole, afin que tous ils soient un. Comme vous, mon Père, vous êtes en moi, et moi eu vous, qu’ils soient de même un en nous, et que le monde croie que vous m’avez envoyé. Et je leur ai donné la gloire que vous m’avez donnée afin qu’ils soient un, comme nous sommes un.
« Je suis en eux et vous en moi, afin qu’ils soient consommés dans l’uuité, et que le monde connaisse que vous m’avez envoyé, et que vous les aimez comme vous m’avez aimé.
« Mon Père, ceux que vous m’avez donnés, je veux que là où je suis ils y soient aussi avec moi, et qu’ils voient ma gloire que j’ai reçue de vous, parce que vous m’avez aimé avant la création du monde.
« Père juste, le monde ne vous a point connu; mais moi je vous ai connu, et ceux-ci ont connu que vous m’avez envoyé. Je leur ai fait connaître votre Nom, et je le leur ferai connaître, afin que l’amour dont vous m’avez aimé soit en eux, et que je sois moi-même en eux. »