La Sainte Vierge était restée au pied de la croix, ainsi que Jean, Marie-Magdelaine et d’autres. D’après la tradition, conservée par les plus anciens interprètes, Nicodème détacha les clous; Joseph soutenait le corps. Marie-Magdelaine et Jean pleuraient. La mère de Jésus, sans larmes, offrait à Dieu ce qu’avait exigé sa justice, et ce sacrifice même ne pouvait être au-dessus de son amour. Elle reçut, à mesure qu’on les arrachait, les clous teints du sang de son Fils. Quand le corps fut descendu de la, croix, elle l’enveloppa de ses bras et le pressa sur le sein virginal qui l’avait enfanté. Encore une fois Marie Magdelaine couvrit de ses baisers et baigna de ses pleurs les pieds divins qui lui avaient apporté le salut; encore une fois Jean posa sa tête sur cette poitrine qu’il avait touchée et d’où son intelligence et son cœur emportèrent ce qu’un homme peut savoir des secrets de Dieu.
Après le coup de lance qui fit couler le sang et l’eau, tous ceux qui touchent le corps du Sauveur appartiennent à l’Église. Les ennemis se sont retirés; l’Église seule est présente, ayant à sa tête Marie. Elle s’approprie le corps de Jésus pour le reproduire par la consécration eucharistique et le conserver toujours.
Joseph et Nicodème procédèrent à l’ensevelissement suivant l’usage des Juifs. Ils oignirent le corps de parfums, l’enveloppèrent étroitement des linges qu’ils avaient apportés, et couvrirent le visage d’un suaire. Ces soins, qui témoignent de leur piété, témoignent aussi qu’en ce moment ils ne se souvenaient guère des promesses de la résurrection, ou qu’ils les entendaient tout autrement qu’au sens littéral. Dieu le permit ainsi pour établir d’autant plus contre les négations futures la réalité de sa chair, la réalité de sa mort et la réalité de sa résurrection. Comme ceux qui l’ont meurtri, ses fidèles à leur tour le touchent de leurs mains. Ils voient le front déchiré d’épines, la chevelure ensanglantée, les meurtrissures et les blessures profondes, la large plaie au cœur; ils voient les yeux éteints, le froid et l’insensibilité du cadavre; la réalité de la vie et la réalité de la mort. En faveur des faibles chrétiens qui prêtent l’oreille à tout ce que l’on peut inventer dans le but de leur ôter le fruit du Calvaire, il faut bien ajouter que si Jésus n’avait pas succombé aux tortures de la passion et de la croix, ses disciples eux-mêmes l’eussent tué en l’inhumant. Lors donc qu’ils ont attesté au prix de leur vie qu’il était mort et ressuscité, ils sont croyables; car ils l’ont vu et touché mort, et tant qu’ils ne l’eurent pas revu et touché vivant, rien ne fut plus faible et plus incertain que leur foi à la résurrection. Après le consummatum est l’amour resta, la foi s’éteignit. C’est ce que l’Église exprime le vendredi saint, lorsqu’elle éteint successivement tous les cierges, excepté un seul, qui représente Marie. Dans le cœur de Marie, la foi ne pouvait périr; mais l’auguste confidente gardait le secret divin qui la remplissait également de joie et de douleur.
Quand l’ensevelissement fut terminé, Joseph, Nicodème et Jean portèrent le corps en un jardin proche du Golgotha, où se trouvait un sépulcre taillé dans le roc, tout neuf, et que Joseph, qui l’avait fait faire, s’était destiné. Jésus n’avait pas eu de berceau, on lui prête un sépulcre. Même dans la mort, le Fils de l’homme n’a pas une pierre où reposer sa tête. Mais ce sont encore les dispositions de sa Providence et les enseignements de sa sagesse. Rien ne prouve mieux, d’une part, que tout lui appartient; de l’autre, qu’il est né et qu’il est mort pour autrui. Pourquoi la propriété de la sépulture à celui qui n’avait pas la propriété de sa mort? Pourquoi un tombeau en terre à celui qui est permanent au ciel? Le sépulcre est l’habitation de la mort, le Christ est la vie ; l’éternellement vivant n’a pas besoin de la demeure des morts.
Cependant ce sépulcre, où il ne ferait que passer plutôt endormi que gisant, devait être taillé dans le roc et non creusé dans la terre ou bâti, afin de répondre à ceux qui viendraient dire que le corps en avait été enlevé furtivement; il devait être neuf, pour figurer quelque chose de la virginité du sein de Marie. Le sépulcre qui reçut le corps du Seigneur, dit un Père, a toujours été vierge comme le sein qui le conçut. C’est un sein virginal qui l’engendre, c’est un sépulcre neuf qui le reçoit. Joseph, qui lui donne ce sépulcre, est nommé le Juste, comme Marie est nommée la Vierge. Dans le sein de la Vierge, il ne trouva pas la tache du péché; dans le sépulcre du Juste, il ne connaîtra pas l’atteinte de la corruption. Nulle part ce corps pauvre et souffrant n’est séparé de la pureté et de la sainteté. Vrai homme, il accepte de l’humanité ses conditions les plus humiliantes; vrai Dieu, il a partout cette compagnie de la pureté, seule digne de sa sainteté.
Les saintes femmes suivirent jusqu’au tombeau, se proposant de revenir pour suppléer à ce qui pourrait manquer. Tout se trouvant achevé, avec un peu de précipitation, à cause de l’heure, les hommes fermèrent l’entrée (lu monument en y roulant une pierre de trèsgrande dimension, et s’en allèrent. Les premières étoiles du Sabbat paraissaient au ciel. Les femmes demeurèrent encore quelque temps, puis elles rentrèrent à Jérusalem et se tinrent en repos le jour du Sabbat, suivant la loi.
Pour la première fois, le Sabbat recevait sa signification prophétique, désormais accomplie. Ce qui est dit dans la Genèse, que Dieu, ayant achevé l’œuvre de la création en six jours, se reposa au septième jour, est une prophétie du labeur de la Rédemption. Car Dieu ne s’est point fatigué à créer le monde, n’a pas eu besoin de repos et ne se repose pas. Toutes choses furent faites par un jeu de sa puissance, par un mot; Ipse dixit, et facta sunt. Et comme il a créé, il crée encore, conserve, renouvelle et gouverne tout : Mon père agit sans cesse, dit le Sauveur. Mais la Rédemption, œuyre de l’Homme-Dieu, fut un travail long et dur et qui fatigua réellement l’ouvrier divin. Il en a plus coûté à Jésus-Christ pour dissiper les ténèbres de l’idolâtrie que pour créer la lumière, pour restaurer dans l’homme l’image de Dieu défigurée par le péché, que pour la former une première fois. L’Écriture donc, dit saint Augustin, en rapportant que le Dieu-Créateur se reposa en lui-même le septième jour, a prédit que le Dieu-Rédempteur, le Dieu-Homme se reposerait le septième jour dans le tombeau après l’achèvement de l’œuvre du rachat. C’est pourquoi, le samedi saint, l’histoire du repos de Dieu est lue sous le titre de Prophétie. C’est pourquoi aussi le samedi, jour où devait s’accomplir ce mystère, était si solennel chez les Juifs; et il s’accomplit, en effet, le jour du grand Sabbat, solennel entre tous. C’est pourquoi, enfin, la sépulture du Christ, enchaînant l’un à l’autre le mystère de sa mort et le mystère de sa résurrection et les prouvant tous deux, est mentionnée dans le symbole des Apôtres : Sepidtus.
Mais en même temps qu’il accomplit les prophéties, termine son œuvre et se repose, le Dieu-Homme ne cesse pas d’agir. Enseveli, il complète l’enseignement qu’il veut donner et il ajoute une grâce à toutes celles qu’il a déjà données. Pour ressembler davantage à l’homme, il prend l’humiliation inévitable du linceul, du suaire et du tombeau; par miséricorde pour l’homme, en la prenant il lui en ôte l’horreur. Cette nuit où il faut passer, il y a passé, nous l’y retrouvons encore; ce chemin qu’il faut prendre, c’est encore un de ses chemins, et comme tous ses chemins, il conduit à Lui, il conduit au ciel. Il a fait un peuple qui ne craint point les souffrances, qui ne craint point la croix, qui ne craint point la tombe, qui plutôt les désire; et les yeux fixés sur Jésus, nous disons : le repos de la tombe, comme nous dirions: le repos du ciel.
Tandis que les amis de Jésus, par respect pour la Loi dont ils ne connaissaient pas encore l’abrogation, imposaient l’inaction même à leur piété et à leur douleur, les Pharisiens, si scrupuleux observateurs du Sabbat, ne craignirent point de l’enfreindre. Peu rassurés par les événements de la veille, et se souvenant de ce que les Disciples oubliaient, ils allèrent trouver Pilate. — « Seigneur, lui dirent-ils, ce séducteur, lors qu’il vivait, a annoncé qu’il ressusciterait au bout de trois jours. Ordonnez donc que Ton garde le sépulcre jusqu’au troi-i sième jour; car si ses disciples venaient dérober le corps et conter au peuple qu’il est ressuscité, ce serait une nouvelle erreur, pire que la première. »
Pour redouter les entreprises des Disciples, les Pharisiens avaient trop vu leur timidité. Us craignaient donc autre chose ; ils craignaient le miracle. Pilate leur répondit : « Gardez-le comme vous l’entendrez. » Ils se rendirent alors au sépulcre, en scellèrent la pierre et y laissèrent des gardes. Ils ne savaient pas quel témoignage ils venaient sceller!
On ignore l’instant précis de la Résurrection. Elle eut lieu dès la pointe du troisième jour, entre la première aurore et le lever du soleil. De sa propre puissance, sans le secours ni l’intervention d’aucune autre force, sans briser ni déplacer la pierre, mais la pénétrant par la subtilité de son corps glorieux, Jésus sortit du tombeau comme il était sorti du sein intact de la vierge Marie.
Les gardes ne s’aperçurent de rien ; ils ne virent point l’Homme-Dieu; ils ne méritaient pas cette grâce; ils eurent un autre spectacle. La terre trembla; l’Ange du Seigneur descendit du ciel, renversa l’énorme pierre et s’assit dessus. Il avait l’aspect d’un éclair et son vêtement ressemblait à la neige. Les gardes épouvantés devinrent comme morts. Mais quand l’Ange ouvrit ainsi le sépulcre, déjà le Christ n’y était plus. Il n’y restait que le lin-" ceul et le suaire, témoins qu’il y avait passé.
Pendant ce temps, Marie-Magdelaine, Marie, mère de Jacques, et Marie Salomé, mère de Jean, se rendaient au sépulcre, portant les parfums et les aromates qu’elles avaient préparés. Elles étaient parties de grand matin; mais Marie-Magdelaine avait précédé les deux autres.
Madeleine, arrivée avant qu’il fît grand jour, vit le sépulcre ouvert. Les gardes avaient fui. Elle ne s’arrêta point et revint en hâte avertir Pierre et Jean. — Ils ont enlevé le Seigneur ! leur dit-elle. Les deux Apôtres coururent. Jean arriva le premier, regarda, vit les linges par terre, mais n’entra point. Pierre entra, vit aussi le linceul, et dans un endroit à part, plié, le suaire. Alors Jean commença de croire la résurrection, mais d’une foi imparfaite, sur ce qu’il voyait, non sur ce que Jésus leur avait dit. Car ni lui ni Pierre ne comprenaient encore ce qui est dans les Écritures et ce qu’ils avaient entendu, qu’il fallait que Jésus-Christ ressuscitât d’entre les morts. Us s’en retournèrent donc, Pierre grandement étonné en lui-même de tout ceci.
Marie-Magdelaine, revenue avec eux au tombeau, n’avait pu se résoudre à le quitter. Elle y restait seule et elle pleurait. Au milieu de ses larmes, s’étant penchée pour regarder dans le sépulcre, elle y vit deux anges assis où avait été posé le corps du Seigneur, l’un à la tête, l’autre aux pieds. L’un d’eux lui dit: «Femme, pourquoi pleurestu?» Toute à sa douleur, ne regardant même pas les anges, elle s’écria : « Ils ont enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où ils l’ont mis! » Ses yeux cherchaient dans le jardin, comme si elle espérait le découvrir. En ce moment, un homme lui apparut debout, qu’elle ne reconnut point, et qui lui dit aussi : « Femme, qu’as-tu à pleurer? Que cherches-tu? » Elle crut que cet homme était le jardinier; et toujours dans la même préoccupation, reportant ses yeux sur le sépulcre, elle répondit: — « Si c’est vous qui l’avez enlevé, dites-moi où vous l’avez mis, et je l’emporterai. » Quel mot! quelle vaillance de l’amour! Moi, femme, moi toute seule, je serai assez forte ; je le prendrai dans mes bras et je l’emporterai!
Jésus (car c’était lui, qu’elle ne reconnaissait pas) lui dit : « Marie ! » Alors elle le reconnut. Elle se retourna et s’écria : Mon Maître! En même temps, elle se jeta à ses pieds, qu’elle tint embrassés.
Jésus lui dit de ne point s’attacher ainsi à ses pieds, comme si elle ne devait plus le revoir; qu’il n’était point encore remonté vers son Père. C’est-à-dire, qu’il demeurerait plusieurs jours encore avec les siens. Il ajouta: « Va trouver mes frères, et porte-leur ces paroles: Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. » Par quel message plus tendre pouvait-il les rassurer contre la crainte que leur abandon n’eût diminué son affection pour eux? Mais saint Paul fait entendre que sa bonté s’appliquait à prévenir une autre faiblesse, et voulait surtout leur montrer que loin, de les méconnaître dans sa gloire, il les regardait comme lui étant encore plus proches et plus chers.
Saint Marc ajoute à sa relation : « Ainsi, Jésus étant ressuscité le matin, il apparut premièrement à Marie Magdelaine, qu’il avait délivrée de sept démons. » Et ainsi, dit saint Jérôme, il a montré que les pécheresses et les publicains précéderaient la Synagogue dans le royaume de Dieu, comme le larron pénitent y précéda les Apôtres. Or les sept démons, c’est-à-dire tous les vices, sont ici rappelés, remarque Bede, pour que nul pécheur ayant fait pénitence ne désespère du pardon, et que l’on voie surabonder la grâce là où le péché avait abondé.
Pendant que Marie-Magdelaine retournait vers les Apôtres pour accomplir sa mission, Marie, mère de Jacques, et Marie Salomé, mère de Jean, arrivaient ou revenaient au sépulcre, accompagnées de Jeanne, femme de Chusa, et d’autres saintes femmes de la Galilée qui avaient servi Jésus. Il faisait grand jour et le soleil était levé. Elles demeuraient à leur tour consternées de trouver le tombeau vide. Soudain, deux hommes vêtus de robes brillantes parurent devant elles, et dans leur frayeur elles se tenaient le visage baissé vers la terre. Mais l’Ange (sans doute celui qui avait renversé la pierre et devant qui les gardes s’étaient enfuis) leur dit: « Pour vous, n’ayez point peur. Je sais que vous cherchez Jésus de Nazareth qui a été crucifié. Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant? Il n’est point ici; il est ressuscité, comme il l’a dit. Ressouvenez-vous de ce qu’il vous a dit étant encore dans la Galilée: qu’il fallait que le Fils de l’homme fût livré entre les mains des pécheurs, qu’il fût crucifié et qu’il ressuscitât le troisième jour. Voyez l’endroit où l’on avait mis le Seigneur. Allez promptement dire à ses Disciples et à Pierre qu’il est ressuscité. »
Pierre est l’objet d’une mention spéciale à cause de la dignité qui le met à part, et pour que ni lui ni aucun autre ne puisse douter que son triple reniement lui est pardonné.
Les saintes femmes se ressouvinrent des paroles du Seigneur que l’Ange leur rappelait. Saisies de crainte et transportées de joie, elles se retirèrent pour aller porter aux Apôtres cette grande nouvelle.
Elles marchaient en hâte, ne disant rien à personne sur la route, lorsque tout à coup Jésus leur apparut. Il les salua de la même parole que l’ange Gabriel avait adressée à la sainte Vierge, le jour de l’Annonciation : Avelc. Elles s’approchèrent, et lui embrassant les pieds, elles l’adorèrent. Jésus leur dit: « Ne craignez point. Allez, dites à mes frères qu’ils se rendent en Galilée, ils me verront là. »
Jeanne, Marie et les autres s’empressèrent donc de rapporter aux Apôtres ce qu’elles avaient vu et entendu. C’était la confirmation de ce qu’ils venaient d’apprendre par Marie-Magdelaine; mais ils n’avaient pas cru Marie-Magdelaine et ne crurent pas davantage celles-ci. Ils prirent ce qu’elles disaient pour un délire.
Les Princes des Prêtres crurent plus aisément. Après le rapport des gardes qu’ils avaient placés près du sépulcre, ils tinrent conseil avec les Anciens. En hommes prudents, ils comprirent tout de suite que le parti le plus sûr était d’éviter le grand bruit et les constatations officielles. Ils n’inquiétèrent point les Disciples, encore moins les soldats. Tout au contraire, ils donnèrent à ceux-ci une grosse somme d’argent, leur recommandant de dire que les Disciples avaient enlevé le corps nuitamment pendant qu’ils dormaient, et leur promettant de faire en sorte que le Gouverneur ne les recherchât point pour cette cause. Les soldats acceptèrent l’argent et répétèrent la fable. On peut croire qu’elle parut grossière, même à ceux des Juifs de Jérusalem qui ne se convertirent pas; mais il était difficile de trouver mieux, et il fallait à tout prix qu’il n’y eût point d’enquête. L’impudence et la crédulité de l’esprit de parti firent le reste. Accueillie dans toutes les synagogues, cette explication puérile du miracle de la résurrection est encore aujourd’hui en crédit parmi les Juifs.
Quant à l’incrédulité obstinée des Apôtres, elle a certainement quelque chose de mystérieux et qui dépasse la limite de la raison. Aussi la cause en était-elle moins dans leur infirmité, dit saint Grégoire, que dans nos besoins. De leurs doutes sur la résurrection, qui ont exigé tant de preuves, jaillissent les clartés qui affermissent notre foi. Ces hommes, sur la parole desquels l’univers entier devait croire, furent d’abord les plus difficiles à persuader. Jésus ressuscité ne vainquit leur résistance qu’en se mettant sous leurs yeux et pour ainsi dire dans leurs mains. Pierre le premier, après les saintes femmes, reçut cette faveur, le jour même de la résurrection. Elle prouve combien le repentir de l’Apôtre avait été sincère; le pardon fut à la mesure de Dieu.
Voilà ce « miracle de Jonas » si sévèrement annoncé aux Juifs. La résurrection est le dernier trait de ces figures par lesquelles non-seulement les paroles, mais la vie même des Patriarches et des Prophètes, forment dans leur ensemble une image et une histoire anticipées du Christ. Jonas, la colombe vagabonde, envoyé pour convertir Ninive, et vivant dans la mort, est le type de son passage à travers le tombeau. Il y a les différences qui doivent exister de l’homme à Dieu. Joiias refuse d’abord sa mission, de peur que le salut de Ninive convertie ne soit la perte d’Israël, ël Jésus veut le salut d’Israël et du mondë. Mais Jonas, éclairé de Dieu, demande lui-même à être jeté dans la mer pour sauver le navire qui le porte, et Jésus s’est livré lui-même. Le navire de Jonas est sauvé par son sacrificé, l’humanité est sauvée par la croix. Jonas, englouti vivant dans les entrailles du monstre marin, ne meurt pas, mais après trois jours il est revomi vivant : par un plus extraordinaire miracle, Jésus sort vivant des entrailles de la terre, où il est descendu mort. Rejeté parmi les hommes, Jonas va prêcher, non les Juifs, mais Ninive; Jésus enverra ses Apôtres prêcher la pénitence et le pardon dans le monde entier.
Le jour de la Résurrection, sur le soir, deux Disciples s’en allaient de Jérusalem au bourg d’Emmaûs, éloigné de soixante stades (environ trois lieues). Ils s’entretenaient de ce qui s’était passé. Un homme s’approcha, et, cheminant avec eux, leur demanda de quoi ils parlaient et d’où venait leur tristesse. L’un des Disciples lui répondit:
— Êtes-vous tellement étranger dans Jérusalem, que vous ne sachiez rien des choses qui sont arrivées ces jours-ci?
— Quelles choses? dit le voyageur. Ils reprirent: — Au sujet de Jésus de Nazareth, qui était un Prophète puissant en œuvres et en paroles devant Dieu et devant tout le peuple. Ignorez-vous comment les Princes des Prêtres et les Anciens de notre nation l’ont livré et l’ont crucifié? Nous espérions qu’il était celui qui doit délivrer Israël. Mai? voici maintenant trois jours que ces choses ont eu lieu.
Ayant ainsi exprimé leur découragement, les Disciples racontèrent avec l’accent de l’incertitude comment quelques-unes des femmes qui suivaient Jésus disaient qu’il était vivant, et ce que l’on rapportaifaussi, que son corps ne se trouvait plus dans le sépulcre. Alors le voyageur inconnu leur dit: « 0 insensés! cœurs lents à croire les Prophètes! Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances et qu’ainsi il entrât dans sa gloire?» Ensuite, commençant par Moïse et parcourant tous les Prophètes, il leur expliquait ce qui est dit du Christ dans toutes les Écritures.
Ils étaient arrivés près du lieu où ils devaient s’arrêter, et le voyageur parut vouloir passer outre; mais les Disciples insistèrent pour qu’il restât, disant: «Il se fait tard; le jour est déjà sur son déclin. » Il entra donc avec eux, et ils se mirent à table ensemble. Or, tandis qu’ils étaient à table, cet hôte prit le pain et le bénit ; et l’ayant rompu, il le leur présenta. À cet instant, leurs yeux s’ouvrirent et ils reconnurent le Seigneur; mais aussitôt il disparut. Et les Disciples se dirent l’un à l’autre : « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au dedans de nous lorsqu’il nous parlait durant le chemin, et qu’il nous expliquait les Écritures ?
Pleins du feu de charité dont la présence de Jésus les avait remplis, ils retournèrent immédiatement à Jérusalem. Ils y trouvèrent les Apôtres, qui disaient : « Le Seigneur est vraiment ressuscité; il a apparu à Simon. » Eux-mêmes racontèrent ce qui leur était arrivé. Cependant plusieurs ne les voulurent pas croire.
Et comme les Apôtres, s’étant mis à table, s’entretenaient encore sur ce sujet, probablement avec quelque chaleur, Jésus se trouva au milieu d’eux et leur dit : « La paix soit avec vous! » La paix! c’est la promesse de Bethléem; et, au moment de les quitter, il leur avait dit: Je vous laisse ma paix; La paix est le don de Jésus. Mais ils tremblaient et croyaient voir un esprit, parce que Jésus se trouvait devant eux tandis que les portes étaient restées closes. Il leur dit: « C’est moi, ne craignez point. Voyez mes mains et mes pieds; touchez. Un esprit n’a point de chair ni d’os comme vous voyez que j’en ai. » Il leur montra ses mains, ses pieds, la plaie de son côté. Ils étaient ravis et pleins de joie, mais sans pouvoir se persuader encore que ce îût vraiment le Seigneur vivant dans sa chair. Jésus leur demanda quelque chose à manger. Ils lui présentèrent un morceau de poisson grillé et un rayon de miel. Il en mangea en leur présence, leur donna ce qui restait. Ensuite il leur dit : « Rappelez-vous ce que vous avez entendu de ma bouche, quand j’étais encore avec vous : Il faut que tout ce qui est écrit de moi dans les Prophètes s’accomplisse. » Et leur ouvrant l’esprit pour l’intelligence des Écritures, il poursuivit: « Il fallait donc que le Christ souffrît et qu’il ressuscitât d’entre les morts. Vous êtes témoins de ces choses; il faut maintenant que la pénitence et la rémission des péchés soient prêchées en mon nom à toutes les nations, en commençant par Jérusalem. » Il a révélé la vérité de son corps réel, il manifeste aussitôt l’unité de son corps mystique, l’Église, née à Jérusalem, destinée à se répandre par toute la terre, composée de Juifs et de Gentils, seule et même Église.
Ayant ainsi parlé, il leur dit une seconde fois, voyant leur joie : « La paix soit avec vous. » Et comme il allait leur faire un don vraiment divin, il ajouta : « Comme mon Père m’a envoyé, je vous envoie. »
Après ces paroles, il souffla sur eux, leur disant: « Recevez l’Esprit-Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis; ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. »
Ce souffle n’était pas le Saint-Esprit, il n’en était que le symbole, signifiant que le Saint-Esprit procède de Jésus selon sa divinité. Plus tard, au jour de la Pentecôte, les Apôtres recevront la plénitude des dons miraculeux qui leur ont été promis. Mais la bonté paternelle de Jésus se hâte de leur communiquer le pouvoir d’absoudre.
Thomas, l’un des Onze, n’était pas avec ses frères lors de cette apparition. Ils lui en firent le récit. Mais Thomas répondit: « Si je ne vois dans ses mains la marque des clous; si je ne mets mon doigt à la place des clous; si je ne mets ma main dans son côté, je ne croirai rien. » Huit jours après, les Apôtres étant dans la même maison, et Thomas s’y trouvant aussi, Jésus vint de nouveau, les portes fermées, et parut au milieu d’eux. Il leur dit: « La paix soit avec vous. » Puis, s’adressant à Thomas, il lui dit: « Mets là ton doigt et vois mes mains; approche ta main et mets-la dans mon côté; et ne sois plus incrédule, mais fidèle. » Thomas s’écria: Mon Seigneur et mon Dieu! Jésus lui dit: « Tu as cru, Thomas, parce que tu as vu. Heureux ceux qui croiront, n’ayant point vu. »
Après ces événements, les Apôtres et les Disciples étaient retournés en Galilée, où le Seigneur leur avait donné rendez-vous. Simon Pierre, les fils de Zébédée, Nathanaël, Thomas et deux autres se trouvaient réunis sur les bords du lac de Génésareth. Un soir, Pierre leur dit : Je vais pêcher. Ils montèrent avec lui dans une barque; mais cette nuit-là ils ne prirent rien.
Au matin, Jésus parut sur le rivage, et les Disciple6 ne le reconnurent point. Il leur dit : « Enfants, n’avez-vous rien à manger?» Non,répondirent-ils. Jésus reprit: « Jetez le filet à droite, et vous trouverez. » Us firent ainsi, et ils ne pouvaient plus tirer le filet tant il était chargé. Alors Jean dit à Pierre : « C’est le Seigneur. » Pierre, entendant ces mots, remit sa tunique, se ceignit et se jeta à la mer. Les autres disciples vinrent dans la barque, traînant le filet plein. Il contenait cent cinquante-trois grands poissons, et pourtant il ne rompit point. Cette pêche où le filet n’est plus jeté au hasard, mais à droite, figure l’Église arrivant au port éternel où elle amène les élus. Il y a sept pêcheurs pour représenter l’universalité du sacerdoce catholique. Dans le nombre cent cinquante-trois, d’après l’interprétation de saint Augustin, sont exprimées l’unité de Dieu, la Trinité et l’humanité. Le filet ne rompt point parce qu’alors il n’y aura plus de schisme à redouter. Tout est amené à terre, au rivage stable, au repos, à la paix.
Lorsqu’ils furent à terre, les Disciples yirent des charbons allumés et un poisson dessus, et du pain. Jésus leur dit : « Venez et mangez. » Aucun d’eux n’osa lui demander: « Qui êtes-vous? » Ils savaient bien que c’était le Seigneur.
L’Évangile dit qu’ils savaient, non qu’ils voyaient. Maintenant ils savent et ils croient sans voir.
Après qu’ils eurent mangé, Jésus dit
& Simon Pierre: « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ne m’aiment ceux-ci? » Pierre, répondit : « Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. » Jésus lui dis : « Pais mes agneaux. »
Il lui dit encore : « Simon, fils de Jean, m’aimestu? «Pierre répondit une seconde fois : « Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. » Jésus lui dit: « Pais mes agneaux.»
Il lui dit pour la troisième fois : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu? » Pierre, affligé de cette troisième interrogation, répondit: « Seigneur, vous connaissez toutes choses ; vous savez que je vous aime! » Jésus lui dit: « Pais mes brebis. »
Ces trois affirmations de Pierre, trois fois provoquées par Jésus,e;xpiajent ses trois reniements. Il ne fautpjas, dit saint Augustin, qu’il montre moins d’amour qu’il n’a montré de crainte, et qu’il ait prononcé plus de paroles pour conjurer la mort que pour attirer la vie.
Après les deux premières réponses, Pierre est confirmé dans la dignité d’apôtre ; après la troisième, il est investi de la dignité sans égale de Pasteur des Pasteurs. C’est la dernière main au grand ouvrage que Jésus n’a cessé d’édifier, l’Église. Les paroles qu’il ajouta assurèrent Pierre de sa fermeté future et lui marquèrent en même temps la gloire de sa mort : « En vérité, en vérité, quand tu étais jeune tu te ceignais toi-même et tu allais où tu voulais; mais quand tu seras vieux, tu tendras les mains et un autre te ceindra et te conduira où tu ne voudrais pas aller. » Et Jésus lui dit encore, à lui seul: « Suismoi. » Comme pour marquer par un trait de plus sa dignité sans égale et jeter une sorte de lueur sur le caractère particulier de son martyre.
Ensuite les Onze se rendirent en Galilée, sur la montagne où Jésus leur avait dit qu’ils le verraient. On pense que ce fut là que plus de cinq cents disciples à la fois le virent, comme saint Paul en rend témoignage, et ils l’adorèrent. Quelques-uns néanmoins restèrent dans le doute, ce que l’on ne peut entendre des Apôtres. S’approchant des Onze, Jésus leur dit:
« Tout pouvoir m’a été donné dans le ciel et sur la terre. Allez donc, enseignez toutes les nations. Baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et apprenez-leur à garder tout ce que je vous ai commandé. Et voilà que je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. » Il leur dit encore:
« Allez dans le monde entier, prêchez l’Évangile à toute créature. Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé, mais celui qui ne croira point sera condamné. Des miracles accompagneront ceux qui croiront. En mon nom ils chasseront les démons, ils parleront des langues nouvelles, ils prendront les serpents, et s’ils boivent quelque breuvage mortel, il ne leur nuira point; ils imposeront les mains sur les malades et les malades seront guéris. »
Neuf apparitions de Notre-Seigneur sont mentionnées dans l’Évangile. Ce qui suit se rapporte à la dixième et dernière, qui eut lieu à Jérusalem, où les Apôtres étaient revenus. Mangeant avec eux, il leur ordonna de ne point s’éloigner de Jérusalem, mais d’y attendre l’accomplissement de la promesse du Père, qu’ils avaient reçue de sa bouche, et il leur annonça encore une fois le baptême de l’Esprit-Saint.
Alors, encore préoccupés du règne temporel du Messie, ils lui firent cette demande : « Seigneur, est-ce le temps que vous rétablirez le royaume d’Israël?
Le Saint-Esprit devait bientôt les désabuser de cette idée. Jésus se contenta de leur répondre : « Ce n’est point à vous de savoir les temps et les moments que le Père a marqués dans sa toute-puissance. Mais vous recevrez la vertu du Saint-Esprit qui viendra sur vous d’en haut, et vous serez mes témoins dans Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. » C’était la prise de possession du monde.
Après leur avoirainsi parlé, le Seigneur Jésus les mena hors de la ville, du côté de Béthanie. Alors, de ses mains que les clous avaient percées, il leur donna une bénédiction ; et tandis qu’il les bénissait, ils le virent s’élever et monter dans le ciel. Bientôt une nuée le déroba à leurs yeux.
Et comme ils regardaient toujours, deux Hommes vêtus de blanc se trouvèrent à ljeurs côtés, qui leur dirent : « Que restez-vous ainsi à regarder? Ce Jésus qui du milieu de vous vient de s’élever dans le ciel, en reviendra un jour de la même manière que vous l’avez vu monter, »