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CHAPITRE XXII - La Croix
D’après les textes de saint Marc et de saint Matthieu, les soldats recommencèrent la scène du couronnement d’épines; Jésus condamné subit une seconde fois leurs coups et leurs avanies. L’homme se plaît aux souffrances de l’homme, et quand l’impie a pouvoir sur le juste, rarement il se contente de le mettre à mort. Ensuite, ils lui ôtèrent le manteau rouge, lui remirent ses vêtements et le conduisirent hors de la ville, au lieu nommé le Calvaire, en hébreu Golgotha. Suivant une tradition trèsancienne, là aurait été inhumé Adam, le premier pécheur. Ce qui est plus certain, c’est que le Calvaire était la place des exécutions : Calvaire, lieu des décapités.
Un écrivain de nos jours observe avec quelque jouissance qu’il ne faut pas se représenter le Calvaire tel que la poésie chrétienne l’a fait. C’était, au contraire, selon cet écrivain, un lieu mesquin, probablement sordide. L’on peut concéder aux ennemis de Jésus que le Calvaire était ignoble comme la croix. Rien n’a dû manquer à l’injure du supplice que le Fils de Dieu voulut subir pour racheter le monde. Et que pouvait-il trouver d’infâme sur le Calvaire qui fût comparable à l’infamie des hommes! Le Calvaire était donc le lieu des exécutions capitales, et pour tout exprimer par une locution de notre langue, Jésus est mort « en place de Grève. » Saint Jean Chrysostome en donne une raison, entre autres, que les incrédules ignorent et que les renégats oublient : « Le Seigneur ne voulut pas souffrir dans le Temple, ni sous un toit, afin que vous ne pensiez pas qu’il était mort pour le peuple juif seulement; il a souffert en dehors de la ville et au delà des murs, afin que vous sachiez que c’est un sacrifice pour tous, et qu’il est l’oblation de toute la terre et la purification du genre humain. »
Jésus, sortant du prétoire, portait sa croix. Les suppliciés allaient ainsi à la mort, chargés de l’instrument de leur supplice. Il réalisait la figure d’Abel conduit par son frère dans un champ pour y être tué, la figure d’Isaac chargé du bois de son sacrifice, la figure de Joseph et de sa robe teinte de sang. En même temps, c’était l’accomplissement de l’une des prophéties de gloire qui concernaient le Messie : // portera sur son épaule le signe de sa puissance.
Deux criminels étaient conduits par la même escorte, pour subir la même peine ; une autre prophétie disait: Il a été mis au rang des scélérats.
Il traversa de la sorte Jérusalem.
Cependant il succombait. Il n’avait que les forces humaines. Dans la crainte sans doute qu’il n’expirât en chemin, les soldats arrêtèrent aux portes de la ville un homme qui passait, et le requirent, suivant la coutume romaine, pour porter la croix du supplicié. Cet homme, nommé Simon, était un Libyen de la ville de Cyrène, père de deux disciples. Simon signifie obéissant; Cyrène, héritier; figure du peuple des nations, autrefois étranger, maintenant héritier par son obéissance. À la place du Juif devenu indigne, il se laisse charger de la glorieuse ignominie.
Une grande foule suivait, les uns silencieux, les autres poussant des huées. Il y avait aussi des femmes qui pleuraient. Jésus, se tournant vers elles, leur dit : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants. Des jours viendront où l’on dira: Heureuses les stériles! heureuses les entrailles qui n’ont point enfanté, les mamelles qui n’ont point allaité ! »
Arrivé sur le Calvaire, on lui présenta un vin mêlé de myrrhe et de fiel que l’on donnait aux condamnés pour les assoupir. Il le goûta, mais ne le voulut point boire. En goûtant cette amertume, il obéissait, il expiait les intempérances des hommes, il accomplissait les prophéties; en refusant de boire, il écartait le soulagement artificiel d’une sorte d’ivresse; il montrait qu’il a bien connu l’amertume du péché, puisqu’il en a subi la peine, mais qu’il n’en a pas avalé le poison.
Les soldats le dépouillèrent. Adam, vaincu, se couvrit de vêtements; celui-ci se dépouille pour vaincre. Revêtu de la splendeur de son innocence, il monte sur la croix. Tel le premier homme avait habité dans le Paradis, tel le second entrera dans le Paradis. Il dépose au seuil les signes de la mortalité.
« Alors ils le crucifièrent, et avec lui les deux voleurs, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche. » Ainsi parle l’évangéliste saint Luc. Le verset suivant fait comprendre comment les fidèles du Christ ont pu s’interdire tout accent de colère contre ses bourreaux : « Et Jésus disait: Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. »
Une seule circonstance troublait le triomphe du Sanhédrin. Pilate avait dressé un écriteau qu’il fit attacher audessus de la tête de Jésus. Il portait : Jésus de Nazareth, le roi des Juifs. Beaucoup pouvaient lire ces paroles, parce que l’inscription était en trois langues : hébraïque, grecque et latine. Les Pontifes, y trouvant une injure pour leur nation, réclamèrent auprès de Pilate: « N’écrivez pas roi des Juifs, lui dirent-ils, mais qu’il s’est dit roi des Juifs. » Pilate, importuné, ne les écouta point. Selon toute apparence, il croyait que Jésus était Fils de David, c’est-à-dire réellement roi des Juifs, comme il l’avait toujours nommé durant le procès. Il répondit durement : Ce que j’ai écrit est écrit. « Que la royauté de Jésus soit donc écrite en la langue hébraïque, qui est la langue du peuple de Dieu, et en la langue grecque, qui est la langue des doctes et des philosophes, et en la langue romaine, qui est celle de l’empire et du monde. Et vous, 6 Grecs inventeurs des arts, vous, ô Juifs héritiers des promesses, vous, Romains, maîtres de la terre, venez lire! Bientôt vous verrez cet homme abandonné de ses propres disciples ramasser tous les peuples sous l’invocation de son nom. Bientôt les nations incrédules auxquelles il étend ses bras viendront recevoir le baiser de paix qui les doit réconcilier au vrai Dieu (Bossuet). »
Les Évangélistes ont marqué une autre circonstance, où nous pouvons reconnaître la miséricorde qui voulut multiplier et accomplir les prophéties jusqu’aux moindres détails pour aider notre incrédulité. Après avoir crucifié Jésus, les soldats prirent ses habits et en firent quatre parts, une pour chacun d’eux; mais ils tirèrent au sort sa tunique, qui était sans couture. Le prophète avait dit: Ils ont partagé mes habits entre eux et ils ont tiré ma robe au sort. Juifs et païens, juges, grands, docteurs, peuple et populace et soldats, tous ceux qui ont insulté, frappé, livré Jésus, tous ceux qui l’ont couvert de crachats, tous ceux qui l’ont mis à mort, tous ont allumé autant de flambeaux qui font resplendir sa divinité. Ils ne lui ont pas porté un coup qui n’ait déchiré quelque lambeau du voile; plus ils se sont acharnés à lacérer la chair de l’homme, plus ils ont découvert le Dieu.
D’autres prophéties germaient sur le Calvaire, pour s’accomplir plus tard. La passion de Jésus-Christ devait fournir le type des souffrances triomphantes de son Église, et le flot de la dérision n’avait pas cessé de mugir. Quatre soldats veillaient assis au pied de la croix. C’était plus qu’il ne fallait pour écarter le petit nombre d’amis qui auraient pu être tentés de détacher la victime ou seulement d’adoucir son supplice. Les ennemis étaient libres. Voyant donc Jésus à la croix, ils secouaient la tête et le chargeaient de malédictions. Ils lui criaient : « Eh! Sauveur, toi qui détruis le temple de Dieu et le rebâtis en trois jours, sauve-toi donc toi-même! Si tu es le Fils de Dieu, descends de cette croix! » Satan dans le désert lui avait dit: « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas! » La voix des enfants ressemble à celle du père. Le peuple se moquait; les principaux de la nation, mêlés au peuple, se moquaient plus amèrement. Ils disaient ces choses que le monde n’a pas cessé d’entendre : « II a sauvé les autres (on ne songeait pas encore à contester ses miracles) et il ne peut se sauver lui-même! Qu’il se tire de là, et nous croirons en lui! Il se confie en Dieu : si Dieu l’aime, qu’il le délivre! » Excités par ces clameurs, les soldats lui insultaient à leur tour, répétant l’éternel propos de toutes les incrédulités : « Donne-nous un miracle. Si tu es roi, si tu es Dieu, fais-le voir, sauve-toi, tire-toi de nos mains! » Enfin les voleurs crucifiés à ses côtés se joignirent aux blasphémateurs. Derniers personnages qui eussent manqué à la scène, et qui complètent les types de l’incroyance tels qu’on les retrouvera désormais partout. Tournant la tête vers Jésus, ils lui dirent : « Si tu es le Christ, sauve-toi et sauve-nous! »
Mais il plut à Dieu outragé que le monde reçût ici même l’exemple de la confession la plus parfaite et de la prière la plus miséricordieusement exaucée. L’un de ces larrons, changeant de langage, dit à l’autre : « Ne crainstu pas Dieu non plus, toi? Pour nous, c’est avec justice que nous sommes punis, et nous recevons ce que nos actions méritent; mais celui-ci n’a rien fait de mal. ■ Puis, s’adressant à Jésus: « Seigneur, ajouta-t-il, quand vous serez dans votre royaume, souvenez-vous de moi ! » Voilà l’humilité, la foi profonde, la ferme espérance, tout ce que Dieu demande au pécheur. Et Celui qui était venu à la recherche des brebis perdues de la maison d’Israël, et qui avait dit : « Quiconque ne rougira pas de moi devant les hommes, je ne rougirai pas de lui devant mon Père, » celui-là, Jésus, le Fils unique de Dieu, répondit au larron : « En vérité, aujourd’hui même, tu seras avec moi dans le paradis. »
Au centre de cette multitude indifférente, hostile, ou même furieuse, au pied de la croix, un petit groupe de quatre personnes consolait les regards et le cœur de l’Homme-Dieu. Marie, sa mère, l’avait suivi jusque-là. Elle entendait les clameurs, les insultes, les rires; elle voyait couler le sang de son Fils. Elle se tenait debout au pied de la croix. À côté étaient Marie, sa sœur, femme de Cléophas, mère de ceux que l’on appelait les frères du Seigneur; puis Marie-Magdelaine, la pécheresse, et Jean, seul des disciples. Pierre ne s’y trouvait point. On ne peut croire que la crainte l’ait écarté depuis qu’il avait quitté en pleurant la cour de Caïphe; encore moins que l’amour lui ail manqué. Peut-être se tenait-il un peu plus loin dans la foule, où il y avait d’autres saintes femmes; peutêtre, obéissant au commandement de Notre-Seigneur: « Quand tu seras converti, confirme tes frères, » s’occupait-il déjà de réunir les Apôtres dispersés et de raffermir leur foi. Si l’on devait ici accuser Pierre, il est vraisemblable qu’on l’aurait su par un mot de son disciple, l’évangéliste saint Marc, c’est-à-dire par lui-même.
Quoi qu’il en soit, Notre-Seigneur voyant sa mère, et auprès d’elle le disciple qu’il aimait, lui dit : « Femme, voilà votre fils. » Et ensuite il dit à Jean : ce Voilà ta mère. » Jean représentait les enfants de l’Église. Par ce testament de la croix, Marie était donnée pour mère à tous les fidèles, le christianisme était enrichi des surabondances de la consolation et de la miséricorde.
Jésus n’avait plus qu’à mourir. Il entra dans le silence et le soleil s’obscurcit. Ces ténèbres, qui commencèrent peu après le crucifiement et qui durèrent jusque vers l’instant où Jésus rendit le dernier soupir, n’étaient pas la nuit, comme les clartés joyeuses de Bethléem n’avaient pas été le jour; c’était une sorte de deuil et de stupeur de la nature, le signe dans le ciel que les Juifs avaient demandé. Ils le recevaient sans le comprendre, comme ils allaient, sans le comprendre, recevoir le signe de Jonas.
On touchait à la neuvième heure, qui est, suivant notre manière de compter, trois heures après midi. Lorsqu’Adam eut péché, il entendit la voix de Dieu dans le jardin, à l’heure où s’élève la brise après le milieu du jour, et c’est à ce moment qu’il lui fut dit qu’il retournerait à la terre. À cette même heure, le nouvel Adam, réparateur de toutes choses, sortant de son silence, s’écria d’une voix forte : « Eli, Eli, lamma sabachtani, mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous délaissé ! » Ce sont les premières paroles du psaume xxi, prophétique de la passion, dont il décrit les principales circonstances. Jésus les déclarait accomplies; et en même temps, comme homme, soumis à la peine du délaissement intérieur, il révélait la plus cachée et la plus amère de ses souffrances.
Afin que l’Écriture fût accomplie, Jésus dit encore: « J’ai soif ! » Une parole équivalente avait été adressée à la Samaritaine. Cette soif, qu’il éprouvait jusqu’au tourment, c’était la soif du salut des âmes. Elle revient ici avec le même sens d’amour divin, et à la fois comme l’expression de la souffrance physique. Il y avait là un vase plein de vinaigre. L’un des assistants y trempa une éponge attachée au bout d’un roseau et l’approcha des lèvres du Crucifié. Il goûta ce breuvage. Le prophète avait écrit : Dans ma soif, ils m’ont abreuvé de vinaigre. Désormais, rien ne manquait plus aux traits du sacrifice. Jésus dit : « Tout est consommé. » Puis, élevant de nouveau la voix avec force, il s’écria: « Mon Père, je remets mon esprit entre vos mains ! » Et, inclinant la tête, il rendit l’esprit.
C’était mourir en maître de la mort. Cette liberté d’intelligence et de volonté sur la croix, cette constatation de l’accomplissement de toutes les circonstances annoncées dans les Prophètes, ce grand cri, cette force revenue après ce long supplice, révélaient la pleine liberté de Celui qui avait dit: « J’ai le pouvoir de quitter ma vie et le pouvoir de la reprendre. » D’autres signes manifestèrent à l’instant la gloire du Dieu fait homme : le voile du Temple se déchira, laissant enfuir les mystères anciens; la terre frémit, des tombeaux s’ouvrirent, des morts apparurent à la vie. Des âmes aussi sortirent des ténèbres. L’officier romain qui avait présidé à l’exécution, s’écria: « Cet homme était vraiment le Fils de Dieu! » Mais, tandis que ce Gentil louait Dieu à haute voix, les Juifs, saisis de crainte, se frappaient la poitrine et regagnaient silencieusement leurs maisons. Aucun ne confessait le crime, la plupart ne le regrettaient que parce qu’ils commençaient à trembler que le nom de Jésus ne pérît pas.
Cependant, afin que les suppliciés ne restassent point exposés durant le Sabbat, et qu’on pût les enlever le jour même, des soldats envoyés par Pilate, à la demande des Juifs, rompirent les jambes des deux larrons pour les achever. Voyant que Jésus avait déjà cessé de vivre, ils ne le frappèrent point de la sorte, mais l’un des soldats lui porta au flanc un coup de lance, et de cette blessure il sortit du sang et de l’eau. Suivant l’opinion commune, l’eau était naturelle et élémentaire : elle figurait le baptême, et le sang figurait l’Eucharistie. C’est pourquoi les Pères disent que l’Église, dont les deux principaux sacrements sont ici représentés, est sortie du côté de Jésus-Christ mort, comme Eve était sortie du côté d’Adam endormi.
Ces circonstances encore accomplissaient les prophéties: Vous ne briserez point ses os. — Ils verront celui qu’ils ont percé. Rien n’a été fortuit dans cette scène divine. Du commencement à la fin, les hommes, en exécutant les desseins les plus médités de leur malice et en s’abandonnant aux caprices les plus soudains de leur brutalité, n’ont pu que rendre plus éclatante la lumière qu’ils voulaient éteindre, et porter toujours plus de gloire où ils voulaient accumuler plus d’ignominie.
La Sagesse qui les déjouait dans le présent, prenait soin de les déjouer encore dans l’avenir.
C’est en prophète que Jésus, maître des circonstances de sa mort, accomplissait les prophéties. Il savait ce que l’hérésie inventerait pour contester la réalité de son sacrifice. Il en a réglé les circonstances de manière à mettre à l’abri ce pain dont le monde devait vivre. Dès les premiers siècles de l’Église, tous les sophismes que l’on remue aujourd’hui étaient inventés, et les Pères y avaient répondu par des arguments qui ont gardé toute leur force. Le Fils de Dieu, disent-ils, n’a pas souffert dans sa nature divine. Comme homme, il a souffert et il fallait qu’il souffrit. Si, après avoir vécu sur la terre, il eût disparu subitement, il eût été pris pour un fantôme. De même qu’on prouve la réalité et l’incombustibilité d’un vase en le livrant à l’action des flammes et en le retirant intact, de même le Verbe de Dieu nous prouve que l’instrument matériel dont il s’est servi dans la rédemption du genre humain est à la fois réel et supérieur à la mort: en le livrant à la mort, il démontre sa nature; en le retirant de la mort, il démontre sa divinité. Il fit ce miracle pour étouffer la folie qui déifiait les hommes mortels; il enseigna par là que le seul vrai Dieu est celui qui dans la mort triomphant de la mort même, la rapporte vaincue parmi ses trophées. Il n’est point mort pour son triomphe personnel, mais pour détruire la mort de l’homme; etc’est pourquoi, quittant son corps de sa propre volonté et de sa propre puissance, il a néanmoins souffert une mort violente et publique. Si son corps avait été malade et si on l’avait vu se dissoudre, il eût été étrange que celui qui guérissait toutes les infirmités en ressentît lui-même les atteintes et en devînt la proie. Si, après être mort dans la solitude sans maladie, il s’était présenté de nouveau, comment croire au récit de sa mort et de sa résurrection, car il faut mourir avant de ressusciter? Pourquoi aurait-il annoncé publiquement sa résurrection après une mort secrète? Il n’a pas voulu charger à ce point la foi, donner lieu aux mensonges que les hommes n’eussent pas manqué de forger pour refuser de croire.
On dira qu’il aurait dû au moins chercher une mort glorieuse et éviter ces effroyables et révoltantes ignominies? Non! non! il devait sa joue aux soufflets, son front à la couronne d’épines, son visage aux crachats, son dos aux fouets, ses pieds et ses mains aux clous, ses lèvres au fiel, son flanc’ à la lance, tout son corps à la croix. Il fallait qu’on pût voir tant de mains qui l’avaient touché; il fallait que ces ignominies vinssent fortifier à jamais les victimes de la cruauté et de l’injustice, rayonner sur les blessures de l’innocent, couler comme un baume de salut jusque dans les plaies légitimes du coupable; il fallait qu’à jamais dans la profondeur des cachots, dans l’abjection même des bagnes, pût luire ce vivifiant soleil de la croix.
Une mort douce ou une mort glorieuse? Vous auriez vu l’imbécillité humaine oser soupçonner Dieu de n’avoir point puissance contre toute espèce de mort. L’athlète renverse l’ennemi qu’on lui oppose; Celui qui est la Vie a renversé la mort telle qu’on la lui offrait. La plus cruelle, la plus honteuse, la plus anciennement et la plus universellement maudite, celle qui pouvait le mieux le précipiter dans le mépris et dans l’oubli, c’est celle-là qu’il a voulu anéantir, pour anéantir avec elle ses opprobres et ses malédictions. Il n’est point décapité comme Jean, ni mutilé comme Isaïe, ni brisé comme les autres suppliciés: il faut que son corps demeure entier et indivisible dans la mort et ne serve point de prétexte à ceux qui voudraient diviser l’Église. Il meurt les bras étendus sur la croix, afin d’attirer d’une main l’ancien peuple, de l’autre les nations appelées et de les réunir en lui. Il meurt « élevé en haut » pour expulser les démons de l’air et nous préparer la voie qui monte au ciel.
« Et Dieu était en Jésus-Christ, se réconciliant le monde. »
CHAPITRE XXIII - La Sépulture et la Résurrection
La vertu de la croix, que plusieurs avaient déjà éprouvée, continuait de se manifester. Tandis que la plupart des Disciples et les Apôtres eux-mêmes, à l’exception de Jean et peut-être de Pierre, se cachaient encore, le Centurion parlait, et deux disciples jusque-là cachés se montrèrent intrépidement.
Un homme riche et considéré, nommé Joseph, de la ville d’Arimathie, membre du Sanhédrin, osa se présenter devant le Gouverneur à titre de disciple, et lui demander le corps de Jésus pour l’ensevelir. Pilate le lui donna. Aussitôt Joseph se rendit au Calvaire, accompagné de Nicodème, son collègue au Grand Conseil, et qui comme lui avait protesté contre la sentence rendue le matin. Joseph avait acheté un linceul neuf; Nicodème apportait cent livres de myrrhe et de baume. Sans craindre les regards ni la haine des Juifs, ni l’impureté légale encourue par quiconque touchait un cadavre, ils détachèrent Jésus de la croix. C’était un office étrange à des gens de cette condition, et il y avait là plus qu’une preuve de l’amour qu’inspirait Jésus. Si l’on songe aux circonstances, on y voit un premier miracle de cet Esprit de force et de lumière que le Maître avait tant annoncé à ceux qui croiraient en lui.
La Sainte Vierge était restée au pied de la croix, ainsi que Jean, Marie-Magdelaine et d’autres. D’après la tradition, conservée par les plus anciens interprètes, Nicodème détacha les clous; Joseph soutenait le corps. Marie-Magdelaine et Jean pleuraient. La mère de Jésus, sans larmes, offrait à Dieu ce qu’avait exigé sa justice, et ce sacrifice même ne pouvait être au-dessus de son amour. Elle reçut, à mesure qu’on les arrachait, les clous teints du sang de son Fils. Quand le corps fut descendu de la, croix, elle l’enveloppa de ses bras et le pressa sur le sein virginal qui l’avait enfanté. Encore une fois Marie Magdelaine couvrit de ses baisers et baigna de ses pleurs les pieds divins qui lui avaient apporté le salut; encore une fois Jean posa sa tête sur cette poitrine qu’il avait touchée et d’où son intelligence et son cœur emportèrent ce qu’un homme peut savoir des secrets de Dieu.
Après le coup de lance qui fit couler le sang et l’eau, tous ceux qui touchent le corps du Sauveur appartiennent à l’Église. Les ennemis se sont retirés; l’Église seule est présente, ayant à sa tête Marie. Elle s’approprie le corps de Jésus pour le reproduire par la consécration eucharistique et le conserver toujours.
Joseph et Nicodème procédèrent à l’ensevelissement suivant l’usage des Juifs. Ils oignirent le corps de parfums, l’enveloppèrent étroitement des linges qu’ils avaient apportés, et couvrirent le visage d’un suaire. Ces soins, qui témoignent de leur piété, témoignent aussi qu’en ce moment ils ne se souvenaient guère des promesses de la résurrection, ou qu’ils les entendaient tout autrement qu’au sens littéral. Dieu le permit ainsi pour établir d’autant plus contre les négations futures la réalité de sa chair, la réalité de sa mort et la réalité de sa résurrection. Comme ceux qui l’ont meurtri, ses fidèles à leur tour le touchent de leurs mains. Ils voient le front déchiré d’épines, la chevelure ensanglantée, les meurtrissures et les blessures profondes, la large plaie au cœur; ils voient les yeux éteints, le froid et l’insensibilité du cadavre; la réalité de la vie et la réalité de la mort. En faveur des faibles chrétiens qui prêtent l’oreille à tout ce que l’on peut inventer dans le but de leur ôter le fruit du Calvaire, il faut bien ajouter que si Jésus n’avait pas succombé aux tortures de la passion et de la croix, ses disciples eux-mêmes l’eussent tué en l’inhumant. Lors donc qu’ils ont attesté au prix de leur vie qu’il était mort et ressuscité, ils sont croyables; car ils l’ont vu et touché mort, et tant qu’ils ne l’eurent pas revu et touché vivant, rien ne fut plus faible et plus incertain que leur foi à la résurrection. Après le consummatum est l’amour resta, la foi s’éteignit. C’est ce que l’Église exprime le vendredi saint, lorsqu’elle éteint successivement tous les cierges, excepté un seul, qui représente Marie. Dans le cœur de Marie, la foi ne pouvait périr; mais l’auguste confidente gardait le secret divin qui la remplissait également de joie et de douleur.
Quand l’ensevelissement fut terminé, Joseph, Nicodème et Jean portèrent le corps en un jardin proche du Golgotha, où se trouvait un sépulcre taillé dans le roc, tout neuf, et que Joseph, qui l’avait fait faire, s’était destiné. Jésus n’avait pas eu de berceau, on lui prête un sépulcre. Même dans la mort, le Fils de l’homme n’a pas une pierre où reposer sa tête. Mais ce sont encore les dispositions de sa Providence et les enseignements de sa sagesse. Rien ne prouve mieux, d’une part, que tout lui appartient; de l’autre, qu’il est né et qu’il est mort pour autrui. Pourquoi la propriété de la sépulture à celui qui n’avait pas la propriété de sa mort? Pourquoi un tombeau en terre à celui qui est permanent au ciel? Le sépulcre est l’habitation de la mort, le Christ est la vie ; l’éternellement vivant n’a pas besoin de la demeure des morts.
Cependant ce sépulcre, où il ne ferait que passer plutôt endormi que gisant, devait être taillé dans le roc et non creusé dans la terre ou bâti, afin de répondre à ceux qui viendraient dire que le corps en avait été enlevé furtivement; il devait être neuf, pour figurer quelque chose de la virginité du sein de Marie. Le sépulcre qui reçut le corps du Seigneur, dit un Père, a toujours été vierge comme le sein qui le conçut. C’est un sein virginal qui l’engendre, c’est un sépulcre neuf qui le reçoit. Joseph, qui lui donne ce sépulcre, est nommé le Juste, comme Marie est nommée la Vierge. Dans le sein de la Vierge, il ne trouva pas la tache du péché; dans le sépulcre du Juste, il ne connaîtra pas l’atteinte de la corruption. Nulle part ce corps pauvre et souffrant n’est séparé de la pureté et de la sainteté. Vrai homme, il accepte de l’humanité ses conditions les plus humiliantes; vrai Dieu, il a partout cette compagnie de la pureté, seule digne de sa sainteté.
Les saintes femmes suivirent jusqu’au tombeau, se proposant de revenir pour suppléer à ce qui pourrait manquer. Tout se trouvant achevé, avec un peu de précipitation, à cause de l’heure, les hommes fermèrent l’entrée (lu monument en y roulant une pierre de trèsgrande dimension, et s’en allèrent. Les premières étoiles du Sabbat paraissaient au ciel. Les femmes demeurèrent encore quelque temps, puis elles rentrèrent à Jérusalem et se tinrent en repos le jour du Sabbat, suivant la loi.
Pour la première fois, le Sabbat recevait sa signification prophétique, désormais accomplie. Ce qui est dit dans la Genèse, que Dieu, ayant achevé l’œuvre de la création en six jours, se reposa au septième jour, est une prophétie du labeur de la Rédemption. Car Dieu ne s’est point fatigué à créer le monde, n’a pas eu besoin de repos et ne se repose pas. Toutes choses furent faites par un jeu de sa puissance, par un mot; Ipse dixit, et facta sunt. Et comme il a créé, il crée encore, conserve, renouvelle et gouverne tout : Mon père agit sans cesse, dit le Sauveur. Mais la Rédemption, œuyre de l’Homme-Dieu, fut un travail long et dur et qui fatigua réellement l’ouvrier divin. Il en a plus coûté à Jésus-Christ pour dissiper les ténèbres de l’idolâtrie que pour créer la lumière, pour restaurer dans l’homme l’image de Dieu défigurée par le péché, que pour la former une première fois. L’Écriture donc, dit saint Augustin, en rapportant que le Dieu-Créateur se reposa en lui-même le septième jour, a prédit que le Dieu-Rédempteur, le Dieu-Homme se reposerait le septième jour dans le tombeau après l’achèvement de l’œuvre du rachat. C’est pourquoi, le samedi saint, l’histoire du repos de Dieu est lue sous le titre de Prophétie. C’est pourquoi aussi le samedi, jour où devait s’accomplir ce mystère, était si solennel chez les Juifs; et il s’accomplit, en effet, le jour du grand Sabbat, solennel entre tous. C’est pourquoi, enfin, la sépulture du Christ, enchaînant l’un à l’autre le mystère de sa mort et le mystère de sa résurrection et les prouvant tous deux, est mentionnée dans le symbole des Apôtres : Sepidtus.
Mais en même temps qu’il accomplit les prophéties, termine son œuvre et se repose, le Dieu-Homme ne cesse pas d’agir. Enseveli, il complète l’enseignement qu’il veut donner et il ajoute une grâce à toutes celles qu’il a déjà données. Pour ressembler davantage à l’homme, il prend l’humiliation inévitable du linceul, du suaire et du tombeau; par miséricorde pour l’homme, en la prenant il lui en ôte l’horreur. Cette nuit où il faut passer, il y a passé, nous l’y retrouvons encore; ce chemin qu’il faut prendre, c’est encore un de ses chemins, et comme tous ses chemins, il conduit à Lui, il conduit au ciel. Il a fait un peuple qui ne craint point les souffrances, qui ne craint point la croix, qui ne craint point la tombe, qui plutôt les désire; et les yeux fixés sur Jésus, nous disons : le repos de la tombe, comme nous dirions: le repos du ciel.
Tandis que les amis de Jésus, par respect pour la Loi dont ils ne connaissaient pas encore l’abrogation, imposaient l’inaction même à leur piété et à leur douleur, les Pharisiens, si scrupuleux observateurs du Sabbat, ne craignirent point de l’enfreindre. Peu rassurés par les événements de la veille, et se souvenant de ce que les Disciples oubliaient, ils allèrent trouver Pilate. — « Seigneur, lui dirent-ils, ce séducteur, lors qu’il vivait, a annoncé qu’il ressusciterait au bout de trois jours. Ordonnez donc que Ton garde le sépulcre jusqu’au troi-i sième jour; car si ses disciples venaient dérober le corps et conter au peuple qu’il est ressuscité, ce serait une nouvelle erreur, pire que la première. »
Pour redouter les entreprises des Disciples, les Pharisiens avaient trop vu leur timidité. Us craignaient donc autre chose ; ils craignaient le miracle. Pilate leur répondit : « Gardez-le comme vous l’entendrez. » Ils se rendirent alors au sépulcre, en scellèrent la pierre et y laissèrent des gardes. Ils ne savaient pas quel témoignage ils venaient sceller!
On ignore l’instant précis de la Résurrection. Elle eut lieu dès la pointe du troisième jour, entre la première aurore et le lever du soleil. De sa propre puissance, sans le secours ni l’intervention d’aucune autre force, sans briser ni déplacer la pierre, mais la pénétrant par la subtilité de son corps glorieux, Jésus sortit du tombeau comme il était sorti du sein intact de la vierge Marie.
Les gardes ne s’aperçurent de rien ; ils ne virent point l’Homme-Dieu; ils ne méritaient pas cette grâce; ils eurent un autre spectacle. La terre trembla; l’Ange du Seigneur descendit du ciel, renversa l’énorme pierre et s’assit dessus. Il avait l’aspect d’un éclair et son vêtement ressemblait à la neige. Les gardes épouvantés devinrent comme morts. Mais quand l’Ange ouvrit ainsi le sépulcre, déjà le Christ n’y était plus. Il n’y restait que le lin-" ceul et le suaire, témoins qu’il y avait passé.
Pendant ce temps, Marie-Magdelaine, Marie, mère de Jacques, et Marie Salomé, mère de Jean, se rendaient au sépulcre, portant les parfums et les aromates qu’elles avaient préparés. Elles étaient parties de grand matin; mais Marie-Magdelaine avait précédé les deux autres.
Madeleine, arrivée avant qu’il fît grand jour, vit le sépulcre ouvert. Les gardes avaient fui. Elle ne s’arrêta point et revint en hâte avertir Pierre et Jean. — Ils ont enlevé le Seigneur ! leur dit-elle. Les deux Apôtres coururent. Jean arriva le premier, regarda, vit les linges par terre, mais n’entra point. Pierre entra, vit aussi le linceul, et dans un endroit à part, plié, le suaire. Alors Jean commença de croire la résurrection, mais d’une foi imparfaite, sur ce qu’il voyait, non sur ce que Jésus leur avait dit. Car ni lui ni Pierre ne comprenaient encore ce qui est dans les Écritures et ce qu’ils avaient entendu, qu’il fallait que Jésus-Christ ressuscitât d’entre les morts. Us s’en retournèrent donc, Pierre grandement étonné en lui-même de tout ceci.
Marie-Magdelaine, revenue avec eux au tombeau, n’avait pu se résoudre à le quitter. Elle y restait seule et elle pleurait. Au milieu de ses larmes, s’étant penchée pour regarder dans le sépulcre, elle y vit deux anges assis où avait été posé le corps du Seigneur, l’un à la tête, l’autre aux pieds. L’un d’eux lui dit: «Femme, pourquoi pleurestu?» Toute à sa douleur, ne regardant même pas les anges, elle s’écria : « Ils ont enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où ils l’ont mis! » Ses yeux cherchaient dans le jardin, comme si elle espérait le découvrir. En ce moment, un homme lui apparut debout, qu’elle ne reconnut point, et qui lui dit aussi : « Femme, qu’as-tu à pleurer? Que cherches-tu? » Elle crut que cet homme était le jardinier; et toujours dans la même préoccupation, reportant ses yeux sur le sépulcre, elle répondit: — « Si c’est vous qui l’avez enlevé, dites-moi où vous l’avez mis, et je l’emporterai. » Quel mot! quelle vaillance de l’amour! Moi, femme, moi toute seule, je serai assez forte ; je le prendrai dans mes bras et je l’emporterai!
Jésus (car c’était lui, qu’elle ne reconnaissait pas) lui dit : « Marie ! » Alors elle le reconnut. Elle se retourna et s’écria : Mon Maître! En même temps, elle se jeta à ses pieds, qu’elle tint embrassés.
Jésus lui dit de ne point s’attacher ainsi à ses pieds, comme si elle ne devait plus le revoir; qu’il n’était point encore remonté vers son Père. C’est-à-dire, qu’il demeurerait plusieurs jours encore avec les siens. Il ajouta: « Va trouver mes frères, et porte-leur ces paroles: Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. » Par quel message plus tendre pouvait-il les rassurer contre la crainte que leur abandon n’eût diminué son affection pour eux? Mais saint Paul fait entendre que sa bonté s’appliquait à prévenir une autre faiblesse, et voulait surtout leur montrer que loin, de les méconnaître dans sa gloire, il les regardait comme lui étant encore plus proches et plus chers.
Saint Marc ajoute à sa relation : « Ainsi, Jésus étant ressuscité le matin, il apparut premièrement à Marie Magdelaine, qu’il avait délivrée de sept démons. » Et ainsi, dit saint Jérôme, il a montré que les pécheresses et les publicains précéderaient la Synagogue dans le royaume de Dieu, comme le larron pénitent y précéda les Apôtres. Or les sept démons, c’est-à-dire tous les vices, sont ici rappelés, remarque Bede, pour que nul pécheur ayant fait pénitence ne désespère du pardon, et que l’on voie surabonder la grâce là où le péché avait abondé.
Pendant que Marie-Magdelaine retournait vers les Apôtres pour accomplir sa mission, Marie, mère de Jacques, et Marie Salomé, mère de Jean, arrivaient ou revenaient au sépulcre, accompagnées de Jeanne, femme de Chusa, et d’autres saintes femmes de la Galilée qui avaient servi Jésus. Il faisait grand jour et le soleil était levé. Elles demeuraient à leur tour consternées de trouver le tombeau vide. Soudain, deux hommes vêtus de robes brillantes parurent devant elles, et dans leur frayeur elles se tenaient le visage baissé vers la terre. Mais l’Ange (sans doute celui qui avait renversé la pierre et devant qui les gardes s’étaient enfuis) leur dit: « Pour vous, n’ayez point peur. Je sais que vous cherchez Jésus de Nazareth qui a été crucifié. Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant? Il n’est point ici; il est ressuscité, comme il l’a dit. Ressouvenez-vous de ce qu’il vous a dit étant encore dans la Galilée: qu’il fallait que le Fils de l’homme fût livré entre les mains des pécheurs, qu’il fût crucifié et qu’il ressuscitât le troisième jour. Voyez l’endroit où l’on avait mis le Seigneur. Allez promptement dire à ses Disciples et à Pierre qu’il est ressuscité. »
Pierre est l’objet d’une mention spéciale à cause de la dignité qui le met à part, et pour que ni lui ni aucun autre ne puisse douter que son triple reniement lui est pardonné.
Les saintes femmes se ressouvinrent des paroles du Seigneur que l’Ange leur rappelait. Saisies de crainte et transportées de joie, elles se retirèrent pour aller porter aux Apôtres cette grande nouvelle.
Elles marchaient en hâte, ne disant rien à personne sur la route, lorsque tout à coup Jésus leur apparut. Il les salua de la même parole que l’ange Gabriel avait adressée à la sainte Vierge, le jour de l’Annonciation : Avelc. Elles s’approchèrent, et lui embrassant les pieds, elles l’adorèrent. Jésus leur dit: « Ne craignez point. Allez, dites à mes frères qu’ils se rendent en Galilée, ils me verront là. »
Jeanne, Marie et les autres s’empressèrent donc de rapporter aux Apôtres ce qu’elles avaient vu et entendu. C’était la confirmation de ce qu’ils venaient d’apprendre par Marie-Magdelaine; mais ils n’avaient pas cru Marie-Magdelaine et ne crurent pas davantage celles-ci. Ils prirent ce qu’elles disaient pour un délire.
Les Princes des Prêtres crurent plus aisément. Après le rapport des gardes qu’ils avaient placés près du sépulcre, ils tinrent conseil avec les Anciens. En hommes prudents, ils comprirent tout de suite que le parti le plus sûr était d’éviter le grand bruit et les constatations officielles. Ils n’inquiétèrent point les Disciples, encore moins les soldats. Tout au contraire, ils donnèrent à ceux-ci une grosse somme d’argent, leur recommandant de dire que les Disciples avaient enlevé le corps nuitamment pendant qu’ils dormaient, et leur promettant de faire en sorte que le Gouverneur ne les recherchât point pour cette cause. Les soldats acceptèrent l’argent et répétèrent la fable. On peut croire qu’elle parut grossière, même à ceux des Juifs de Jérusalem qui ne se convertirent pas; mais il était difficile de trouver mieux, et il fallait à tout prix qu’il n’y eût point d’enquête. L’impudence et la crédulité de l’esprit de parti firent le reste. Accueillie dans toutes les synagogues, cette explication puérile du miracle de la résurrection est encore aujourd’hui en crédit parmi les Juifs.
Quant à l’incrédulité obstinée des Apôtres, elle a certainement quelque chose de mystérieux et qui dépasse la limite de la raison. Aussi la cause en était-elle moins dans leur infirmité, dit saint Grégoire, que dans nos besoins. De leurs doutes sur la résurrection, qui ont exigé tant de preuves, jaillissent les clartés qui affermissent notre foi. Ces hommes, sur la parole desquels l’univers entier devait croire, furent d’abord les plus difficiles à persuader. Jésus ressuscité ne vainquit leur résistance qu’en se mettant sous leurs yeux et pour ainsi dire dans leurs mains. Pierre le premier, après les saintes femmes, reçut cette faveur, le jour même de la résurrection. Elle prouve combien le repentir de l’Apôtre avait été sincère; le pardon fut à la mesure de Dieu.
Voilà ce « miracle de Jonas » si sévèrement annoncé aux Juifs. La résurrection est le dernier trait de ces figures par lesquelles non-seulement les paroles, mais la vie même des Patriarches et des Prophètes, forment dans leur ensemble une image et une histoire anticipées du Christ. Jonas, la colombe vagabonde, envoyé pour convertir Ninive, et vivant dans la mort, est le type de son passage à travers le tombeau. Il y a les différences qui doivent exister de l’homme à Dieu. Joiias refuse d’abord sa mission, de peur que le salut de Ninive convertie ne soit la perte d’Israël, ël Jésus veut le salut d’Israël et du mondë. Mais Jonas, éclairé de Dieu, demande lui-même à être jeté dans la mer pour sauver le navire qui le porte, et Jésus s’est livré lui-même. Le navire de Jonas est sauvé par son sacrificé, l’humanité est sauvée par la croix. Jonas, englouti vivant dans les entrailles du monstre marin, ne meurt pas, mais après trois jours il est revomi vivant : par un plus extraordinaire miracle, Jésus sort vivant des entrailles de la terre, où il est descendu mort. Rejeté parmi les hommes, Jonas va prêcher, non les Juifs, mais Ninive; Jésus enverra ses Apôtres prêcher la pénitence et le pardon dans le monde entier.
Le jour de la Résurrection, sur le soir, deux Disciples s’en allaient de Jérusalem au bourg d’Emmaûs, éloigné de soixante stades (environ trois lieues). Ils s’entretenaient de ce qui s’était passé. Un homme s’approcha, et, cheminant avec eux, leur demanda de quoi ils parlaient et d’où venait leur tristesse. L’un des Disciples lui répondit:
— Êtes-vous tellement étranger dans Jérusalem, que vous ne sachiez rien des choses qui sont arrivées ces jours-ci?
— Quelles choses? dit le voyageur. Ils reprirent: — Au sujet de Jésus de Nazareth, qui était un Prophète puissant en œuvres et en paroles devant Dieu et devant tout le peuple. Ignorez-vous comment les Princes des Prêtres et les Anciens de notre nation l’ont livré et l’ont crucifié? Nous espérions qu’il était celui qui doit délivrer Israël. Mai? voici maintenant trois jours que ces choses ont eu lieu.
Ayant ainsi exprimé leur découragement, les Disciples racontèrent avec l’accent de l’incertitude comment quelques-unes des femmes qui suivaient Jésus disaient qu’il était vivant, et ce que l’on rapportaifaussi, que son corps ne se trouvait plus dans le sépulcre. Alors le voyageur inconnu leur dit: « 0 insensés! cœurs lents à croire les Prophètes! Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances et qu’ainsi il entrât dans sa gloire?» Ensuite, commençant par Moïse et parcourant tous les Prophètes, il leur expliquait ce qui est dit du Christ dans toutes les Écritures.
Ils étaient arrivés près du lieu où ils devaient s’arrêter, et le voyageur parut vouloir passer outre; mais les Disciples insistèrent pour qu’il restât, disant: «Il se fait tard; le jour est déjà sur son déclin. » Il entra donc avec eux, et ils se mirent à table ensemble. Or, tandis qu’ils étaient à table, cet hôte prit le pain et le bénit ; et l’ayant rompu, il le leur présenta. À cet instant, leurs yeux s’ouvrirent et ils reconnurent le Seigneur; mais aussitôt il disparut. Et les Disciples se dirent l’un à l’autre : « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au dedans de nous lorsqu’il nous parlait durant le chemin, et qu’il nous expliquait les Écritures ?
Pleins du feu de charité dont la présence de Jésus les avait remplis, ils retournèrent immédiatement à Jérusalem. Ils y trouvèrent les Apôtres, qui disaient : « Le Seigneur est vraiment ressuscité; il a apparu à Simon. » Eux-mêmes racontèrent ce qui leur était arrivé. Cependant plusieurs ne les voulurent pas croire.
Et comme les Apôtres, s’étant mis à table, s’entretenaient encore sur ce sujet, probablement avec quelque chaleur, Jésus se trouva au milieu d’eux et leur dit : « La paix soit avec vous! » La paix! c’est la promesse de Bethléem; et, au moment de les quitter, il leur avait dit: Je vous laisse ma paix; La paix est le don de Jésus. Mais ils tremblaient et croyaient voir un esprit, parce que Jésus se trouvait devant eux tandis que les portes étaient restées closes. Il leur dit: « C’est moi, ne craignez point. Voyez mes mains et mes pieds; touchez. Un esprit n’a point de chair ni d’os comme vous voyez que j’en ai. » Il leur montra ses mains, ses pieds, la plaie de son côté. Ils étaient ravis et pleins de joie, mais sans pouvoir se persuader encore que ce îût vraiment le Seigneur vivant dans sa chair. Jésus leur demanda quelque chose à manger. Ils lui présentèrent un morceau de poisson grillé et un rayon de miel. Il en mangea en leur présence, leur donna ce qui restait. Ensuite il leur dit : « Rappelez-vous ce que vous avez entendu de ma bouche, quand j’étais encore avec vous : Il faut que tout ce qui est écrit de moi dans les Prophètes s’accomplisse. » Et leur ouvrant l’esprit pour l’intelligence des Écritures, il poursuivit: « Il fallait donc que le Christ souffrît et qu’il ressuscitât d’entre les morts. Vous êtes témoins de ces choses; il faut maintenant que la pénitence et la rémission des péchés soient prêchées en mon nom à toutes les nations, en commençant par Jérusalem. » Il a révélé la vérité de son corps réel, il manifeste aussitôt l’unité de son corps mystique, l’Église, née à Jérusalem, destinée à se répandre par toute la terre, composée de Juifs et de Gentils, seule et même Église.
Ayant ainsi parlé, il leur dit une seconde fois, voyant leur joie : « La paix soit avec vous. » Et comme il allait leur faire un don vraiment divin, il ajouta : « Comme mon Père m’a envoyé, je vous envoie. »
Après ces paroles, il souffla sur eux, leur disant: « Recevez l’Esprit-Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis; ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. »
Ce souffle n’était pas le Saint-Esprit, il n’en était que le symbole, signifiant que le Saint-Esprit procède de Jésus selon sa divinité. Plus tard, au jour de la Pentecôte, les Apôtres recevront la plénitude des dons miraculeux qui leur ont été promis. Mais la bonté paternelle de Jésus se hâte de leur communiquer le pouvoir d’absoudre.
Thomas, l’un des Onze, n’était pas avec ses frères lors de cette apparition. Ils lui en firent le récit. Mais Thomas répondit: « Si je ne vois dans ses mains la marque des clous; si je ne mets mon doigt à la place des clous; si je ne mets ma main dans son côté, je ne croirai rien. » Huit jours après, les Apôtres étant dans la même maison, et Thomas s’y trouvant aussi, Jésus vint de nouveau, les portes fermées, et parut au milieu d’eux. Il leur dit: « La paix soit avec vous. » Puis, s’adressant à Thomas, il lui dit: « Mets là ton doigt et vois mes mains; approche ta main et mets-la dans mon côté; et ne sois plus incrédule, mais fidèle. » Thomas s’écria: Mon Seigneur et mon Dieu! Jésus lui dit: « Tu as cru, Thomas, parce que tu as vu. Heureux ceux qui croiront, n’ayant point vu. »
Après ces événements, les Apôtres et les Disciples étaient retournés en Galilée, où le Seigneur leur avait donné rendez-vous. Simon Pierre, les fils de Zébédée, Nathanaël, Thomas et deux autres se trouvaient réunis sur les bords du lac de Génésareth. Un soir, Pierre leur dit : Je vais pêcher. Ils montèrent avec lui dans une barque; mais cette nuit-là ils ne prirent rien.
Au matin, Jésus parut sur le rivage, et les Disciple6 ne le reconnurent point. Il leur dit : « Enfants, n’avez-vous rien à manger?» Non,répondirent-ils. Jésus reprit: « Jetez le filet à droite, et vous trouverez. » Us firent ainsi, et ils ne pouvaient plus tirer le filet tant il était chargé. Alors Jean dit à Pierre : « C’est le Seigneur. » Pierre, entendant ces mots, remit sa tunique, se ceignit et se jeta à la mer. Les autres disciples vinrent dans la barque, traînant le filet plein. Il contenait cent cinquante-trois grands poissons, et pourtant il ne rompit point. Cette pêche où le filet n’est plus jeté au hasard, mais à droite, figure l’Église arrivant au port éternel où elle amène les élus. Il y a sept pêcheurs pour représenter l’universalité du sacerdoce catholique. Dans le nombre cent cinquante-trois, d’après l’interprétation de saint Augustin, sont exprimées l’unité de Dieu, la Trinité et l’humanité. Le filet ne rompt point parce qu’alors il n’y aura plus de schisme à redouter. Tout est amené à terre, au rivage stable, au repos, à la paix.
Lorsqu’ils furent à terre, les Disciples yirent des charbons allumés et un poisson dessus, et du pain. Jésus leur dit : « Venez et mangez. » Aucun d’eux n’osa lui demander: « Qui êtes-vous? » Ils savaient bien que c’était le Seigneur.
L’Évangile dit qu’ils savaient, non qu’ils voyaient. Maintenant ils savent et ils croient sans voir.
Après qu’ils eurent mangé, Jésus dit & Simon Pierre: « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ne m’aiment ceux-ci? » Pierre, répondit : « Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. » Jésus lui dis : « Pais mes agneaux. »
Il lui dit encore : « Simon, fils de Jean, m’aimestu? «Pierre répondit une seconde fois : « Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. » Jésus lui dit: « Pais mes agneaux.»
Il lui dit pour la troisième fois : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu? » Pierre, affligé de cette troisième interrogation, répondit: « Seigneur, vous connaissez toutes choses ; vous savez que je vous aime! » Jésus lui dit: « Pais mes brebis. »
Ces trois affirmations de Pierre, trois fois provoquées par Jésus,e;xpiajent ses trois reniements. Il ne fautpjas, dit saint Augustin, qu’il montre moins d’amour qu’il n’a montré de crainte, et qu’il ait prononcé plus de paroles pour conjurer la mort que pour attirer la vie.
Après les deux premières réponses, Pierre est confirmé dans la dignité d’apôtre ; après la troisième, il est investi de la dignité sans égale de Pasteur des Pasteurs. C’est la dernière main au grand ouvrage que Jésus n’a cessé d’édifier, l’Église. Les paroles qu’il ajouta assurèrent Pierre de sa fermeté future et lui marquèrent en même temps la gloire de sa mort : « En vérité, en vérité, quand tu étais jeune tu te ceignais toi-même et tu allais où tu voulais; mais quand tu seras vieux, tu tendras les mains et un autre te ceindra et te conduira où tu ne voudrais pas aller. » Et Jésus lui dit encore, à lui seul: « Suismoi. » Comme pour marquer par un trait de plus sa dignité sans égale et jeter une sorte de lueur sur le caractère particulier de son martyre.
Ensuite les Onze se rendirent en Galilée, sur la montagne où Jésus leur avait dit qu’ils le verraient. On pense que ce fut là que plus de cinq cents disciples à la fois le virent, comme saint Paul en rend témoignage, et ils l’adorèrent. Quelques-uns néanmoins restèrent dans le doute, ce que l’on ne peut entendre des Apôtres. S’approchant des Onze, Jésus leur dit:
« Tout pouvoir m’a été donné dans le ciel et sur la terre. Allez donc, enseignez toutes les nations. Baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et apprenez-leur à garder tout ce que je vous ai commandé. Et voilà que je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. » Il leur dit encore:
« Allez dans le monde entier, prêchez l’Évangile à toute créature. Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé, mais celui qui ne croira point sera condamné. Des miracles accompagneront ceux qui croiront. En mon nom ils chasseront les démons, ils parleront des langues nouvelles, ils prendront les serpents, et s’ils boivent quelque breuvage mortel, il ne leur nuira point; ils imposeront les mains sur les malades et les malades seront guéris. »
Neuf apparitions de Notre-Seigneur sont mentionnées dans l’Évangile. Ce qui suit se rapporte à la dixième et dernière, qui eut lieu à Jérusalem, où les Apôtres étaient revenus. Mangeant avec eux, il leur ordonna de ne point s’éloigner de Jérusalem, mais d’y attendre l’accomplissement de la promesse du Père, qu’ils avaient reçue de sa bouche, et il leur annonça encore une fois le baptême de l’Esprit-Saint.
Alors, encore préoccupés du règne temporel du Messie, ils lui firent cette demande : « Seigneur, est-ce le temps que vous rétablirez le royaume d’Israël?
Le Saint-Esprit devait bientôt les désabuser de cette idée. Jésus se contenta de leur répondre : « Ce n’est point à vous de savoir les temps et les moments que le Père a marqués dans sa toute-puissance. Mais vous recevrez la vertu du Saint-Esprit qui viendra sur vous d’en haut, et vous serez mes témoins dans Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. » C’était la prise de possession du monde.
Après leur avoirainsi parlé, le Seigneur Jésus les mena hors de la ville, du côté de Béthanie. Alors, de ses mains que les clous avaient percées, il leur donna une bénédiction ; et tandis qu’il les bénissait, ils le virent s’élever et monter dans le ciel. Bientôt une nuée le déroba à leurs yeux.
Et comme ils regardaient toujours, deux Hommes vêtus de blanc se trouvèrent à ljeurs côtés, qui leur dirent : « Que restez-vous ainsi à regarder? Ce Jésus qui du milieu de vous vient de s’élever dans le ciel, en reviendra un jour de la même manière que vous l’avez vu monter, »
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