Assidus à la prière, les Disciples attendaient avec foi l’accomplissement des promesses du Seigneur Jésus.
Le dixième jour après l’Ascension, cinquantième après Pâques, les Juifs célébraient la Pentecôte, fête commémorative de l’avénement de la Loi, promulgée cinquante jours auprès la sortie d’Egypte; et pendant cette fête, ils offraient à Jéhovah les prémices de la moisson. Les Apôtres et les Disciples, étant assemblés, entendirent tout à coup un grand bruit, comme d’un souffle impétueux qui venait du ciel. Au même instant il parut des flammes qui se divisèrent en langues de feu et s’arrêtèrent sur la tête de chacun, même des femmes, et ils furent tous remplis du Saint-Esprit. Jean-Baptiste avait annoncé ce baptême de feu. Pendant que les Juifs devenus indignes célèbrent la fête de la loi ancienne; la loi nouvelle est promulgée. À ceux qui lui apportent les prémices de leurs champs, Dieu déclare qu’il veut désormais d’autres moissons.
Les Apôtres commencèrent à parler diverses langues, selon que le Saint-Esprit les inspirait. Attirés par cette merveille, des Juifs de toutes les nations vinrent en grand nombre autour d’eux. Chacun s’émerveillait de les entendre; mais les Juifs de Judée disaient: Ils sont ivres! Alors, Pierre, debout au milieu des Onze, fit voir qu’il était devenu un autre homme. Il leur dit : — Vous vous souvenez de Jésus de Nazareth et des miracles que Dieu a faits par lui au milieu de vous. Il vous a été livré, vous l’avez crucifié et vous l’avez fait mourir. Mais Dieu l’a ressuscité, et nous sommes tous témoins de sa résurrection. Or, après qu’il a été élevé au Ciel et qu’il a reçu la promesse que le Père lui avait faite d’envoyer le Saint-Esprit, il a répandu cet Esprit-Saint que vous entendez maintenant. Ô maison d’Israël, sachez donc très-certainement que Dieu a fait Seigneur et Christ ce Jésus que vous avez crucifié!
Ainsi parla Pierre, au milieu de Jérusalem, en face des Prêtres, des Scribes, des Pharisiens et du peuple, moins de deux mois après la passion et la mort de Jésus-Christ.
Parmi ceux qui l’avaient entendu, beaucoup lui dirent et aux autres Apôtres : « Nos Frères, que faut-il que nous fassions ? » Pierre leur dit : «Faites pénitence. Que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ pour la rémission des péchés, et vous recevrez le don du Saint-Esprit. Car la promesse a été faite à vous et à vos enfants, et à tous ceux qui sont éloignés, autant que le Seigneur en appellera. » Ayant achevé de les instruire, il les exhorta à se sauver de cette race corrompue; et ce jour-là, trois mille environ reçurent le baptême. Tel fut le premier coup de filet du pêcheur d’hommes. Et ces nouveaux Disciples du Christ, dont le nombre augmentait tous les jours, étaient unis par une grande charité.
Les Apôtres étonnaient Jérusalem par de nombreux miracles. Un jour que Pierre et Jean se rendaient à la prière de la neuvième heure, ils virent à la porte du Temple un infirme, boiteux de naissance, qui demandait l’aumône. Pierre lui dit: « Je n’ai ni or ni argent, mais je donne ce que j’ai : au nom de Jésus de Nazareth, lève-toi et marche. » En même temps il le prit par la main, et le boiteux, marchant avec allégresse, les accompagna dans le Temple. Cet homme avait plus de quarante ans; tout le monde le connaissait. Une grande foule s’empressa autour des Apôtres. Pierre leur dit : — « De quoi vous étonnez-vous, et pourquoi nous regardez-vous comme si c’était par nous-mêmes que nous eussions fait marcher cet homme ? Le Dieu de nos Pères glorifie son Fils Jésus que vous avez renié devant Pilate, quand Pilate jugeait qu’il devait être renvoyé absous. Vous avez renié le Saint et le Juste; vous avez demandé que l’on vous délivrât un homicide. Vous avez fait mourir l’auteur de la vie. Mais Dieu l’a ressuscité, et nous en sommes tous témoins. C’est lui qui, par la foi au nom de Jésus, a guéri les pieds de cet homme que vous voyez et que vous connaissez. »
L’Apôtre, imputant à l’ignorance leur crime contre Jésus, les pressa d’embrasser la foi, puisque c’était à eux que Dieu avait d’abord envoyé son Fils.
Pendant qu’il parlait, des prêtres et des gardes du Temple, accompagnés d’une main-forte de Sadducéens, courroucés de l’entendre annoncer la résurrection, survinrent et l’arrêtèrent ainsi que Jean. Jusqu’à ce moment les meurtriers de Jésus avaient évité d’avoir affaire à ses Disciples. Ils craignaient de les persécuter, non qu’ils redoutassent leur force, mais pour ne pas réveiller le souvenir du Maître. Ils comptaient qu’ils en auraient plus aisément raison par le silence et par l’oubli. Ce qui s’était passé le jour de la Pentecôte, ce nouveau miracle, cette seconde prédication dans le Temple, et les dispositions visibles de la foule, les firent changer d’avis.
Pierre et Jean, conduits en prison, comparurent le lendemain devant le tribunal qui avait jugé le Sauveur. Anne et Caïphe présidaient. Ils demandèrent aux Apôtres par quelle autorité et au nom de qui ils avaient guéri le boiteux. Pierre leur répondit : « Au nom du Seigneur Jésus-Christ, que vous avez cloué a une croix et que Dieu a ressuscité. Et le salut ne peut venir que de lui, parce que Dieu n’a donné nul autre que lui par le nom de qui nous puissions être sauvés. »
A cette réponse, les juges du Christ furent tout déconcertés. Ils ne voyaient nul moyen de nier le miracle et n’avaient nulle envie de se rendre. Le silence leur parut encore le meilleur parti. Pensant que des hommes de rien et des ignorants, tels que ces Disciples, ne résisteraient-pas à la menace, ils leur défendirent, sous les plus fortes peines, d’enseigner ni de parler désormais en aucune sorte au nom de Jésus. Pierre et Jean répliquèrent: « Jugez vous-mêmes s’il est juste de vous obéir plutôt qu’à Dieu. Pour nous, nous ne saurions taire les choses que nous avons vues et que nous avons entendues. » Paroles que la conscience humaine peut compter au nombre de celles qui l’ont sauvée et qui l’empêcheront à jamais de périr.
Les juges redoublèrent leurs menaces; mais, ne pouvant punir, ils laissèrent aller ces obstinés. Ce fut là le premier procès que l’Église eut à subir. Elle en célébra l’heureuse issue par un cantique où éclatent la poésie et l’enthousiasme du monde nouveau. Si l’on veut se rappeler ce qui se chantait alors dans le monde, on verra tout de suite quelle race victorieuse venait de naître sur le Calvaire
« Tous, d’un même esprit, élevant leurs voix vers Dieu, ils dirent:
« Seigneur, c’est vous qui avez fait le ciel et la terre, et la mer, et tout ce qu’ils contiennent.
« C’est vous qui, par le Saint-Esprit et par la bouche de notre père David, votre serviteur, avez dit : « D’où vient « que les nations ont frémi ? Pourquoi les peuples ontils médité des choses vaines?
« Les rois de la terre se sont unis, et les princes se « sont ligués contre le Seigneur et contre son Christ. »
« Car il est vrai que contre votre saint Fils Jésus, votre Christ, se sont ligués dans cette ville Hérode et Ponce Pilate, et les Gentils et les peuples d’Israël,
« Pour accomplir ce que votre puissance et votre conseil avaient décrété qui serait fait.
« Et maintenant, Seigneur, voyez leurs menaces, et donnez à vos serviteurs d’annoncer votre parole hardiment.
« Et étendez votre main pour donner des guérisons, des signes et des miracles par le Nom de votre saint Fils Jésus-Christ. »
Après qu’ils eurent ainsi prié, la maison où ils étaient assemblés trembla. Dieu leur donnait cette marque qu’il était là toujours, et qu’il pouvait renverser et les Juifs et la terre. Pleins du Saint-Esprit, ils continuèrent de répandre la parole comme s’ils n’avaient rien à redouter. Environ cinq mille personnes se firent baptiser après cette seconde prédication de saint Pierre.
Pierre était non-seulement le chef spirituel, mais encore le juge, et en quelque sorte le roi de cette nation nouvelle. Des miracles sans nombre confirmaient son autorité. On plaçait dans les rues les malades sur son passage, et son ombre, portant sur eux, les guérissait.
Les Princes des Prêtres et leur parti, c’est-à-dire le parti des incrédules, virent qu’il fallait prendre d’autres mesures pour étouffer ce qu’ils appelaient la « secte de Jésus. » Ils firent de nouveau arrêter les Apôtres. Mais un ange apparut aux prisonniers, leur ouvrit les portes et leur dit : Allez et prêchez hardiment.
Le lendemain, dès que le Temple fut ouvert, ils se mirent à prêcher dans la galerie de Salomon. C’est là qu’ils avaient été arrêtés après la guérison du boiteux.
Cependant les juges étaient assemblés. On vint leur dire que tout était en ordre dans la prison, les portes fermées, les gardes aux portes ; mais que les prisonniers n’y étaient plus. Leur étonnement redoubla lorsqu’ils apprirent que ceux qu’ils cherchaient enseignaient librement sous les galeries du Temple. Ils les firent amener, mais sans violence, par crainte du peuple. Le Grand-Prêtre leu demanda comment, après les défenses qu’ils avaient reçues, ils osaient encore prononcer « ce nom-là! » Vous avez, ajouta-t-il, rempli Jérusalem de votre doctrine, et vous voulez nous rendre coupables de la mort de cet homme!
Pierre et les Apôtres répondirent: « Il faut obéir à Dieu. Le Dieu de nos pères a ressuscité Jésus que vous avez fait mourir en le pendant à la croix. Il est le Prince et le Sauveur que Dieu a élevé pour donner à Israël la pénitence et la rémission des péchés. Et nous en sommes témoins, et le Saint-Esprit que Dieu a donné à ceux qui lui obéissent en est témoin avec nous. »
Les juges se consultaient pour savoir comment ils les feraient mourir. Un docteur pharisien, très-respecté, nommé Gamaliel, qui enseignait la sainte Écriture, et qui plus tard se convertit, leur persuada de patienter encore. Car, dit-il, « si l’œuvre de ces hommes ne vient que d’eux-mêmes, elle se dissipera d’elle-même; mais si elle vient de Dieu, vous ne sauriez la détruire. Et il est à craindre que vous ne vous opposiez à Dieu. » De telles paroles pouvaient être prononcées dans le conseil qui avait condamné Jésus, et elles ralliaient la majorité sous la présidence de Caïphe et Anne. Il fallait que les miracles eussent parlé bien haut! Néanmoins, le Conseil fit flageller les Apôtres et leur renouvela la défense de parler en aucune sorte au nom de Jésus. Ils revinrent joyeux d’avoir été jugés dignes de souffrir des opprobres pour le nom de leur Maître; et ils continuèrent de le prêcher hautement dans le Temple et partout. Les conversions augmentèrent, une persécution plus violente s’organisa.
Après l’Ascension, les Apôtres s’étaient complétés au nombre de douze, en s’adjoignant le disciple Matthias, désigné par le sort pour remplacer l’Iscariote. Plus tard, afin de se décharger du soin matériel de la communauté, ils avaient institué sept diacres, choisis entre les disciples et élus par eux. Le premier diacre, nommé Etienne, avait étudié sous Gamaliel.
C’était un homme plein de foi, de science et de force, et qui faisait de grands miracles. Les Juifs grecs, ayant eu avec lui des controverses publiques dont le résultat n’avait pas tourné suivant leur désir, l’accusèrent de blasphème et le traînèrent devant le Conseil, où ils produisirent des faux témoins. Lorsqu’Étienne fut en présence des juges, ceux-ci virent son visage éclatant comme celui d’un ange. Le Grand-Prêtre l’interrogea, et il se défendit. Son discours était d’un maître. Il montra comment les Juifs avaient toujours persécuté les Prophètes; comment, fidèles au mauvais esprit de leurs pères, ils venaient de trahir et de mettre à mort Celui que les Prophètes avaient annoncé, le Messie préfiguré par Moïse. Ce discours leur faisait aussi comprendre que l’intelligence des livres saints sortait de leurs écoles et passait aux disciples de Jésus. Ils devinrent furieux. Mais, tandis qu’ils grinçaient les dents contre Etienne, celuici, levant les yeux, s’écria: « Je vois les cieux ouverts, et le Fils de l’Homme qui est debout à la droite de Dieu ! »
Aussitôt les membres du Conseil, poussant de grandes clameurs, se précipitèrent sur lui et le traînèrent hors de la ville pour être lapidé. Suivant la loi, les témoins devaient lui jeter la première pierre. Afin de témoigner qu’ils exécutaient le jugement, ils mirent leurs vêtements aux pieds d’un jeune docteur, élève aussi de Gamaliel, qui était là comme délégué des juges. Etienne, pendant qu’on le lapidait, disait: « Seigneur Jésus, recevez mon esprit ! » Et, s’étant mis à genoux, il dit encore: « Seigneur, ne leur imputez pointée péché! » Ayant prononcé cette parole, il mourut. L’Écriture dit : // s’endormit. C’est le premier martyr, le premier qui reçut en ce monde l’accomplissement de la première promesse faite par Jésus à ses premiers disciples : « Vous verrez le ciel ouvert. »
Les Juifs pouvaient se consoler de leur nouveau crime en se disant qu’au moins « la secte » ne remplacerait pas aisément l’homme plein de science, d’éloquence et d’ardeur qu’ils venaient de lui ôter. Mais ce jeune docteur, aux pieds de qui les bourreaux d’Étienne avaient déposé leurs vêtements et qui consentait à sa mort, se nommait Saul; un jour il se nommera Paul, et il sera celui que toute langue appellera par excellence l’apotre.
Le martyre de saint Êtienne fut le signal d’une grande persécution, où Saul ne demeura pas inactif. « Il faisait d’étranges ravages dans l’Église, entrant dans les maisons et traînant par force en prison les hommes et les femmes. » Tous les disciples se dispersèrent. Néanmoins, les Apôtres, quoique plus menacés, obéissant à l’ordre de Jésus-Christ, ne quittèrent pas Jérusalem. D’autres fidèles furent assez courageux pour ensevelir avec honneur le corps d’Étienne. Du reste, la persécution et la dispersion eurent l’effet que le monde s’est accoutumé à leur voir produire ; l’Évangile fut plus promptement répandu. La Samarie en profita la première. Le diacre Philippe, à l’exemple du Maître, franchit la barrière de la nationalité juive et récolta où Jésus avait semé. Saint Pierre et saint Jean, tendrement unis par les liens de la charité, vinrent de Jérusalem, au nom du collége apostolique, pour administrer la confirmation à ceux que Philippe avait baptisés et leur communiquer les dons du Saint-Esprit.
Mais là aussi se manifesta le premier hérétique, presqu’au même instant que venait d’être couronné le premier martyr.
Voyant les miracles de Philippe, un Samaritain nommé Simon, trafiquant de magie, avait demandé et reçu le baptême. Lorsqu’il fut témoin des grâces nouvelles qui suivaient l’imposition des mains, il offrit de l’argent aux Apôtres pour qu’ils lui donnassent aussi lé pouvoir de communiquer le Saint-Esprit. Pierre lui dit: « Que ton argent périsse avec toi, qui as cru que le don de Dieu se peut acquérir pour de l’argent. Tu n’as rien à prétendre dans cette œuvre, car tu n’as pas le cœur droit. Fais donc pénitence de ton impiété et prie Dieu : peut-être qu’il te pardonnera. » Le magicien effrayé supplia les Apôtres d’intercéder pour lui; mais il resta engagé dans son crime, cherchant à obtenir le don de Dieu, ou feignant qu’il l’avait obtenu, pour le revendre, principal caractère de l’hérésie.
Les baptisés de la Samarie à demi juive étaient les prémices d’une conquête bien autrement étendue, que l’Évangile devait prochainement entreprendre. Les Prophètes avaient annoncé que le royaume de Dieu serait ouvert même aux païens; Jésus avait dit : « Enseignez toutes les nations et baptisez-les. » Humainement, il semblait impossible d’appeler les Païens sans leur imposer en même temps tout le Judaïsme, ou sans exclure du même coup tous les Juifs. Jusqu’ici l’Évangile n’avait été prêché qu’aux enfants d’Abraham, et c’étaient les plus fervents qui l’embrassaient. Ils se dégageaient de certaines observances des Pharisiens, mais ils se tenaient plus assidus dans le Temple et plus près de la Loi. Ils n’avaient pas même l’idée que la circoncision pût être abolie. À leurs yeux, tout circoncis était impur; on ne devait ni boire, ni manger, ni avoir aucune intimité avec lui. Comment faire tomber cette barrière? Comment imposer aux Gentils la circoncision et la privation des aliments déclarés impurs? Comment admettre dans l’Église, uniquement composée de Juifs fidèles, des hommes au contact desquels ils se croiraient souillés? Il fallait une révélation divine; Pierre la reçut.
Il y avait à Césarée un centurion de la cohorte italique nommé Corneille, homme de bien, l’un de ces hommes de l’avénement, dont le désir appelait Dieu. Incirconcis, il s’était, comme beacoup d’autres, fait juif autant qu’il pouvait l’être, parce que le culte d’Israël donnait au moins quelque chose à l’aspiration de son cœur. Il priait assidûment, faisait l’aumône, craignait Dieu; et toute sa famille était comme lui. Un jour, un Ange lui apr parut. C’était vers la neuvième heure, l’heure de l’apparition à Zacharie, l’heure du boiteux guéri à la porle du Temple, l’heure du dernier soupir de Jésus.
L’Ange donc, apparaissant à cet homme, lui dit « Corneille, tes prières et tes aumônes sont montées devant Dieu, et il s’en est souvenu. Envoie maintenant en la ville de Joppé, et fais venir un certain Simon, surnommé Pierre. Il loge chez le corroyeur Simon. Ce que tu as à faire, c’est lui qui te le dira. » Aussitôt Corneille envoya à Joppé deux de ses domestiques et un de ses soldats qui craignait Dieu.
Le lendemain, lorsque les envoyés de Corneille approchaient déjà de Joppé, Pierre monta sur la terrasse de la maison pour prier. Ensuite il demanda à manger. Continuant de prier tandis qu’on lui apprêtait son repas, il fut ravi en extase. Le ciel s’ouvrait; une grande nappe, liée par les quatre coins en forme de vase, s’abaissait vers la terre, et cette nappe renfermait toutes sortes de bêtes impures et défendues par la loi. En même temps, l’Apôtre entendit une voix qui lui disait: « Pierre, lèvetoi, tue et mange. » Il répondit : « Seigneur, je n’ai garde! Jamais je n’ai rien mangé d’impur. » La voix reprit : « N’appelle pas impur ce que Dieu a purifié. » La vision se renouvela trois fois, puis la nappe en forme de vase fut retirée dans le ciel.
Ces bêtes impures et sauvages figuraient les Païens, souillés d’impuretés et soumis à toutes les passions brutales. Elles paraissaient descendre du ciel, parce que l’élection divine les donnait à Pierre pour les recevoir dans l’Église. Tue et mange : Fais-les mourir au vieil homme et incorpore-les en ton unité. Et le signe fut donné par trois fois afin de convaincre plus fortement les Juifs de la miséricorde de Dieu envers les Gentils.
Pierre ne comprit pas immédiatement. Pendant qu’il réfléchissait au sens de sa vision, les envoyés de Corneille le demandaient à la porte, et dans le même moment l’Esprit lui disait: « Descends, et va sans crainte avec ces hommes, c’est moi qui les ai envoyés. » Ayant donc reçu les messagers, Pierre, le lendemain, les suivit; serviteur des serviteurs de Dieu. Quelques-uns des frères de Joppé l’accompagnaient; Pierre ne va pas seul et n’agit point sans témoins.
Corneille l’attendait avec ses parents et ses meilleurs amis. Dès qu’il le vit, il se jeta à ses pieds. Pierre le fit relever et entra. — Vous savez, dit-il à Corneille, combien les Juifs ont en abomination la fréquentation d’un étranger; mais Dieu m’a montré que je ne devais regarder aucun homme comme impur; et sans hésiter, je suis venu. Faites-moi savoir ce que vous voulez de moi.
Corneille lui raconta ce que lui avait dit l’Ange, et il ajouta : — Nous sommes devant vous pour entendre ce que le Seigneur vous a commandé de nous dire.
Pierre, admirant la grâce que Dieu avait faite aux hommes en leur annonçant la paix par Jésus-Christ, Seigneur et Sauveur de tous, commença aussitôt d’instruire ces Gentils si miraculeusement appelés. Et, pendant son discours, le Saint-Esprit descendit visiblement sur tous ceux qui l’écoutaient. À la grande surprise des fidèles circoncis, ils se mirent à parler les langues et à glorifier Dieu. Alors Pierre dit à ses compagnons : « Qui pourrait refuser le baptême à ceux qui ont reçu le Saint-Esprit? » Et il commanda qu’ils fussent baptisés au nom du Seigneur Jésus.
De retour à Jérusalem, l’Apôtre eut néanmoins à subir quelques contestations de la part des fidèles pour être entré chez des incirconcis et avoir mangé avec eux. Il se défendit en leur rapportant tout ce qui était arrivé. «Lorsque je vis, ajouta-t-il, que le Saint-Esprit descendait sur ces Gentils, comme il était descendu au commencement sur nous, je me suis souvenu de cette parole du Seigneur : Jean a baptisé dans l’eau, mais vous serez baptisés dans le Saint-Esprit. Puis donc que Dieu leur a donné la même grâce qu’à nous, qui étais-je, moi, pour m’opposer à Dieu? » Ces paroles et l’autorité si reconnue de Pierre, qui avait reçu les clefs pour fermer et pour ouvrir, apaisèrent les scrupules judaïques. Ceux qui avaient murmuré conçurent une sainte joie. Ils dirent : Que Dieu soit glorifié, qui a aussi donné la grâce de la pénitence aux étrangers, afin qu’ils aient la vie!
Le mur de séparation commençait de crouler. Pierre, choisi pour porter le premier coup, avait largement ouvert la brèche. Le bélier qui devait achever l’œuvre était déjà dans la main de Jésus-Christ.
Après la mort d’Étienne, Saul avait continué de persécuter ardemment les fidèles, non, à ce qu’il semble, sans quelque trouble intérieur; mais il s’efforçait d’apaiser cette inquiétude en redoublant d’énergie pour la défense du judaïsme attaqué. Il était Pharisien de race, élevé à Jérusalem dans l’école de Gamaliel, instruit, éloquent, peut-être ambitieux. Il avait pris comme but de sa vie de montrer plus que le zèle accoutumé des Pharisiens pour les traditions. Né à Tarse, il appartenait sans doute à la synagogue des hellénistes, dont la colère contre les polémiques victorieuses de saint Etienne avait allumé la première persécution qui fit couler le sang. Saul avait consenti au meurtre d’Étienne, il y avait participé. Mais la prière du martyr était montée au ciel pour lui.
Cependant, au bout d’une année, « ne respirant que menaces et que mort contre les Disciples de Jésus-Christ, » et ne se satisfaisant pas d’avoir contribué à les chasser de Jérusalem, il demanda au Grand-Prêtre des lettres pour les synagogues de Damas, afin de faire arrêter ceux qu’il trouverait dans cette ville et de les amener prisonniers.
Il était sur le chemin, aux approches de Damas. Tout à coup il se vit enveloppé d’une lumière prodigieuse, il fut renversé par terre, et une voix lui dit: « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu? » Il s’écria : Seigneur, qui êtes-vous? Le Seigneur répondit: « Je suis Jésus, que tu persécutes; il t’est dur de regimber contre l’aiguillon. » Parole qui montre que déjà la grâce le pressait. Étonné et tremblant, le persécuteur ne résista pas davantage. — Seigneur, dit-il, que voulez-vous que je fasse? Le Seigneur reprit : « Lève-toi, et entre dans la ville. Là, te sera dit ce que tu dois faire. »
Ceux qui l’accompagnaient s’étaient arrêtés, entendant la Voix, sans que personne leur apparût. Saul avait vu le visage lumineux et le corps glorifié du Sauveur. Devant cet éclat, ses yeux s’étaient fermés. Lorsqu’il les rouvrit, il ne voyait plus. Ses compagnons le prirent par la main et le menèrent à Damas. Pendant trois jours il ne but ni ne mangea, et ses yeux restèrent privés de lumière.
Le troisième jour, un disciple, nommé Ananie, entendit la voix du Seigneur qui lui dit : « Va dans la rue Droite, à la maison de Jude, où tu demanderas un nommé Saul de Tarse ; car voici qu’il est en prière. » Et, dans le même moment, Saul voyait en esprit un homme nommé Ananie, qui lui imposait les mains afin qu’il recouvrât la vue.
Cependant Ananie répondait : « Seigneur, j’ai ouï dire que cet homme a oruellement persécuté vos saints dans Jérusalem, et même il a pouvoir des Princes des Prêtres pour arrêter ici tous ceux qui invoquent votre nom. » Mais le Seigneur lui dit : « Va. Celui-là même, je l’ai choisi pour porter mon nom devant les Gentils, devant les Rois et devant les enfants d’Israël. »
Ananie se rendit sans délai auprès du persécuteur, lui imposa les mains et lui dit: « Mon frère Saul, le Seigneur Jésus, qui t’est apparu dans le chemin par où tu venais, m’a, envoyé afin que tu recouvres la vue, et que tu sois rempli de l’Esprit-Saint. »
A l’instant, des yeux de Saul tombèrent comme des écailles. Il vit, se leva, reçut le baptême; et, après quelques jours passés avec les Disciples de Damas, il entra dans les synagogues, publiant que Jésus était le Fils de Dieu, Ayant fait oette confession publique, il se retira dans le désert, seul à seul, pour ainsi dire, avec Jésus qui l’avait converti et qui l’instruisait. Il passa plusieurs années dans une sorte de retraite, violemment haï par les Juifs, encore à demi suspecté par beaucoup de fidèles. Il ne revint à Jérusalem qu’au bout de trois ans, pour voir Pierre, et il resta peu de temps. On ne connaissait pas encore toute sa vertu, encore moins son génie; personne, sans excepter lui-même, ne prévoyait sa vocation spéciale pour la conversion des païens. Il commença de se révéler à Antioche, où saint Barnabé, comme lui ancien disciple de Gamaliel, gouvernait une église presque toute formée de païens convertis. Bientôt cette église devint aussi florissante que celle de Jérusalem. Ce fut à Antioche que les fidèles, acceptant une moquerie populaire, prirent le nom de Chrétiens.
La conversion et l’instruction de saint Paul, dues à l’intervention visible de Jésus-Christ, sont la dernière œuvre que le Seigneur ait faite, pour ainsi parler, de sa personne. Par ce miracle plus étonnant qu’une résurrection, le Fils de Dieu donna du même coup à son Église non-seulement le plus grand de ses docteurs, mais le plus irrécusable de ses témoins. L’intelligence ne peut rien opposer au témoignage de saint Paul touchant la pleine vérité de l’histoire évangélique. Celui-ci n’est pas un simple et un ignorant qui ait pu être trompé par des semblants de prodiges ou subjugué par le charme et l’ascendant d’une nature supérieure, ni un homme qui ait cru de loin sur ce qu’il entendait raconter, ni un philosophe que la séduction de la pensée ait conduit à composer un mythe pour faire accepter du monde les idées qu’il avait conçues. C’est un contemporain, un savant, un docteur de la loi, un pharisien, un ennemi. Il a résisté aux miracles et à la parole candide et cordiale de Pierre, à la science et à l’éloquence d’Étienne, aux troubles de son propre cœur, si grand et si généreux. Ni le sang des martyrs ne l’a converti, ni les larmes et les vertus des fidèles ne l’ont touché. Humainement, il n’avait rien à gagner, il avait tout à perdre à se faire chrétien. Il est renversé, la beauté glorifiée de Jésus passe devant ses yeux comme un éclair, il sait ce qu’il voulait ignorer, il se relève le contraire de ce qu’il était, il s’engage parmi ceux qu’il venait proscrire.
On a inventé des mots qui rendent compte de ces révolutions intérieures dont Paul a été le premier exemple, et que tous les siècles et tous les peuples ont vues depuis lui. C’est un coup de délire, une fièvre, une « hallucination. » Paul a vu passer un éclair, il a cru qu’il voyait la face de Jésus, et un coup de tonnerre lui a fait croire qu’il entendait sa voix; il a cru apprendre soudainement ce qu’il savait déjà. C’est ainsi que l’on explique la conversion de l’Apôtre, sa vie, ses travaux, sa doctrine, son martyre, sans se donner l’ennui d’inculper sa sincérité.
Mais, grâce à Dieu, la figure de saint Paul nous est parfaitement connue. Devant cette figure, la raison ne peut se prostituer à des abaissements qui l’aveuglent tout à fait. Si Jésus-Christ n’avait pas vécu, n’était pas mort, n’était pas ressuscité; s’il n’avait pas été le Fils de Marie, le Fils de David et le Fils de Dieu; si les doctes d’Israël n’eussent pu reconnaître en lui tous les traits du Messie annoncé dans les Écritures, s’il n’avait pas été l’homme et le Dieu que nous présente l’Évangile, assurément c’eût été peu de chose pour l’esprit de saint Paul que le coup de foudre ou le coup de folie du chemin de Damas. Trois ans de quasi solitude, sous la double pression de la haine furieuse des Juifs, et de la longue défiance des chrétiens, lui ont donné tout le temps de se reconnaître; le premier essai de la vie apostolique eût suffi pour lui rendre le bon sens. La vie apostolique n’a jamais été douce suivant la nature: elle ne fut jamais plus rude qu’en ces premiers temps, personne jamais n’en a porté le poids plus plein et plus rigoureux que saint Paul.
Le Seigneur avait dit à Ananie, en l’envoyant à Saul: Je lui montrerai combien il doit souffrir pour mon nom. Lorsque saint Paul écrivait sa seconde épître aux Corinthiens, vers l’an 57, une dizaine d’années avant sa mort, il avait déjà été flagellé cinq fois par les Juifs et trois fois battu de verges par les Romains, supplices souvent mortels. À Lystre, les Juifs l’avaient lapidé et laissé pour mort. Il avait fait naufrage trois fois. Avant d’avoir la tête tranchée, il fut enchaîné et mis en prison sept fois. « J’ai fait beaucoup de voyages, j’ai été en péril sur les rivières, en péril de tomber entre les mains des voleurs, en péril de la part de ceux de ma nation, en « péril de la part des Gentils, en péril dans la ville, en péril dans le désert, en péril sur mer, en péril du côté « des faux frères. J’ai été dans l’affliction et dans la douleur, dans les longues veilles, dans la faim, dans H la soif, dans beaucoup de jeûnes, dans le froid et dans « la nudité. Outre les afflictions extérieures, j’ai celles de l’esprit. » C’est cette vie qu’avait embrassée l’homme désigné pour devenir le chef du puissant parti des Pharisiens; et il la commença tout de suite après que Jésus-Christ lui eut fait dire par Ananie qu’il lui montrerait combien il devait souffrir pour son nom.
Mais au milieu de cette vie, dans cette chaîne de fatigues, d’angoisses, de séparations et de tortures, ayant sous les yeux le spectacle et le fardeau de ce monde de Satan où il vit dominer tour à tour Caligula, Claude et Néron, il surabondait de paix, d’espérance et de joie. C’est lui qui le dit, en paroles toutes resplendissantes de l’allégresse de son cœur. Quatre fois au moins depuis l’apparition de Damas, la présence visible de Jésus-Christ lui apporta ces baumes de la croix, la paix des persécutés], l’espérance des condamnés, la joie des abandonnés. Une fois l’extase l’emporta en présence du Fils de l’homme régnant au ciel, dans le voisinage immédiat de Dieu, et il entendit des choses que les langues terrestres ne sauraient exprimer. Il était tellement plein de son Dieu et de son amour qu’il a pu dire : « Je ne vis plus, c’est Jésus-Christ qui vit en moi. » La vie de Jésus-Christ en lui se manifestait par une sagesse de conduite, une douceur et une charité qui surpassaient encore la grandeur de ses révélations et de son génie. Il a éclairé les secrets de la Grâce, de la Prédestination, du Verbe incarné, de la vocation des Gentils, des sources et des effets des principaux sacrements, de la nouvelle alliance et du nouveau sacerdoce, de l’abrogation de la Loi et de notre liberté en Jésus-Christ; il a répandu ces lumières d’une main aussi prudente que vigilante, d’un cœur toujours humble et doux. Toutes les grandes voix qui ont enseigné dans l’Église l’ont célébré; Dieu l’a loué davantage. Il a voulu que ce modèle du nouveau prêtre et du nouvel homme fût particulièrement et pour ainsi parler personnellement connu du genre humain. Le livre des Actes des Apôtres fut inspiré pour affermir les droits de l’apostolat, constater la primauté de Pierre et nous laisser l’histoire et le portrait éternel de Paul, apôtre des nations, élu, conquis et formé par le Seigneur Jésus.
Saint Paul mourut à Rome, par le glaive, l’an 67 de Jésus-Christ, et c’était environ son âge. Il fut décapité sur le chemin d’Ostie, qui était la grande voie par où le monde entrait dans Rome, dont le séjour de Pierre avait fait déjà la capitale de l’Église catholique.
La même année, probablement le même jour, Pierre, lié par les mêmes bourreaux, fut attaché à la croix. Dieu l’avait tiré de la main des Juifs afin qu’il vînt à Rome et que l’arbre de la croix y prit racine.
Rome donc eut le second Calvaire et la seconde croix. Ils la plantèrent sur le Vatican, où s’étendait un jardin de Néron, sol déjà profondément arrosé de sang chrétien. C’est là que des fidèles du Christ, couverts de peaux de bêtes, avaient été livrés à la dent des chiens, tandis que d’autres, enduits de résine, brûlaient enchaînés, comme des torches, pour éclairer ces jeux de l’Empereur. Néron était alors entouré de devins et de magiciens juifs qui rattachaient à lui leur espérance du Messie; l’impératrice Poppée était prosélyte. Ces influences ne restaient pas étrangères à la persécution. Pierre fut crucifié d’une façon particulière, ses pieds, que Jésus avait lavés, tournés vers le ciel, sa tête en bas, comme pour en faire tomber la couronne. Sur le Vatican s’élève aujourd’hui la basilique dédiée au Prince des Apôtres; là réside, après dix-huit siècles révolus, son deux cent cinquante quatrième successeur. — Tu es Pierre, et sur cette Pierre je bâtirai mon Église; et les portes de l’enfer ne prévaudront pas!
Déjà plusieurs autres des Apôtres avaient subi le martyre. Saint Jacques, fils de Zébédée, et saint Jacques, fils d’Alphée, étaient morts à Jérusalem: le premier, par l’ordre du pouvoir politique; le second, à l’instigation du prince des prêtres. André, frère de Pierre, après avoir évangélisé les Scythes, devait trouver la croix en Achaïe; d’autres attendaient la même récompense dans les lointaines missions où leur zèle les avait dispersés. Quoique la fin de tous ne soit pas positivement connue, il y a lieu de croire, qu’à l’exception de saint Jean, qui mourut de mort naturelle après avoir vaincu le martyre, tous ont donné à Jésus-Christ le témoignage de leur sang.
En comptant saint Matthias, désigné par le sort, saint Barnabé, élu par les Apôtres, et saint Paul, choisi par une vocation directe et particulière, il y avait eu quatorze Apôtres. De ces quatorze, spécialement appelés et spécialement envoyés par Jésus-Christ, saint Jean, moins de quarante ans après la mort du Sauveur, restait sinon seul vivant, du moins seul en évidence dans le cercle de la civilisation romaine. Dieu conserva longtemps cet appui au successeur de Pierre, seul chef de l’Église.
Jean s’était établi à Éphèse, capitale de l’Asie Mineure et centre d’une grande activité intellectuelle. La mobilité de l’esprit grec semblait n’être touchée du Christianisme que comme d’un aiguillon qui la poussait dans la subtilité et dans les chimères; elle ourdissait des hérésies où le Paganisme et le Judaïsme, couverts d’un masque chrétien, s’accordaient pour nier la réalité divine et humaine de Jésus-Christ, et pour détruire complétement sa morale et sa révélation. La surveillance d’un apôtre y était nécessaire. Nul ne pouvait mieux pourvoir à cette nécessité que celui dont la tête avait reposé sur la poitrine du Seigneur, et qui avait ensuite été le compagnon et l’ami le plus intime de saint Pierre. Quelques traits de la vie de saint Jean nous peignent sa charité et sa fermeté. Épuisé par l’âge, devenu incapable de prêcher, il se faisait porter dans les assemblées des fidèles, et il ne cessait de répéter : « Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres. Car, ajoutait-il, tout est dit quand cela est fait. » Sa vigueur apostolique est attestée par la persécution que les païens lui firent subir. Amené à Rome sous Domitien et plongé dans l’huile bouillante, mais sorti sain et sauf de ce supplice, il fut relégué dans l’île de Patmos jusqu’à la mort du persécuteur. Durant cette captivité ou immédiatement après, il écrivit l’Apocalypse, livre plein de mystère et de beauté, toujours lumineux et toujours obscur, d’où la doctrine et la prophétie s’épanchent comme d’une source intarissable, et qui, interrogé sans relâche, ne livre au monde que par époques les vérités qu’il contient.
En même temps qu’une prophétie perpétuelle des destinées de l’Église, et un tableau divin du gouvernement et de la puissance de Jésus-Christ, l’Apocalypse est un chant de triomphe. C’est le cri d’amour et de victoire des martyrs qui conquièrent le monde au Fils de Dieu. L’Apôtre Prophète raconte les combats que livrera Satan; il prédit et célèbre la chute de son empire, lorsqu’il se croira maître à jamais : « Et moi, Jean, je vis la sainte cité, la nouvelle Jérusalem qui venait de Dieu et descendait du ciel comme une épouse qui s’est parée pour son époux. Ii n’y aura plus là aucune malédiction, mais le Trône de Dieu et de l’Agneau y sera, et ses serviteurs le serviront. Ils verront son visage et ils auront son nom écrit sur leurs fronts. Il n’y aura plus de nuit, et ils n’auront plus besoin de lumière de lampe ni de lumière du soleil, parce que le Seigneur Dieu les éclairera; et ils régneront dans les siècles des siècles... Heureux ceux qui lavent leurs robes dans le sang de l’Agneau, afin qu’ils aient pouvoir de jouir de l’arbre de vie et qu’ils entrent dans la ville par les portes. — Dehors les chiens, les empoisonneurs, les <; impudiques, les homicides, les idolâtres, et tous ceux « qui commettent le mensonge ! Moi, Jésus (dit le Christ), j’ai envoyé mon Ange pour vous rendre témoignage de ces choses dans les Églises. C’est moi qui suis sorti de la racine et du sang de David, qui suis l’étoile luisante, l’étoile qui parait le matin. L’Esprit et l’Épouse disent : Venez! Que celui qui l’entend, dise aussi: « Venez! Que celui qui a soif vienne; et que qui voudra reçoive gratuitement de l’eau dela vie ! Amen. Venez, Seigneur Jésus ! »
Ainsi l’Apôtre, prisonnier de Domitien, répondait à ceux qui versaient comme ils voulaient et tant qu’ils voulaient le sang des martyrs. Domitien se donnait formellement le titre de Dieu et l’exigeait de tout le monde, soit par écrit, soit de vive voix. Il faisait placer sa statue dans l’endroit le plus sacré des temples; il mettait en tête de ses lettres: « Notre Seigneur et Dieu ordonne. » Le monde obéissait à Domitien. Les chrétiens mouraient. Ils lavaient leurs robes dans le sang de l’Agneau, dans leur propre sang, pour entrer par les portes, par la doctrine des Apôtres et par la soumission à leurs enseignements, dans la cité éternelle où n’entreraient point les idolâtres, les impudiques et les menteurs. Depuis Étienne jusqu’à ce moment de l’histoire évangélique, combien de sang avait déjà coulé pour attester cette parole de Jésus:
« Ayez confiance, j’ai vaincu le monde ! » Et Jean écrit: « Quiconque est né de Dieu est victorieux du monde, et ce qui remporte la victoire sur le monde, c’est notre foi. »
Peu de temps après avoir publié l’Apocalypse, l’Apôtre publia son évangile. Déjà les trois autres évangiles étaient connus. Saint Matthieu, le premier, écrivit ce qu’il avait vu; saint Marc, disciple et compagnon de saint Pierre, ce qu’il avait recueilli de son Maître; saint Luc, disciple et fidèle compagnon de saint Paul, ce qu’il avait appris avec beaucoup de soin et du grand Apôtre et des imposants témoins qu’il eut tant d’occasions d’interroger. À la prière des prêtres et des fidèles, au moment de quitter la vie, Jean écrivit à son tour, afin de montrer que « Jésus-Christ est le Fils de Dieu et que ceux qui croient en lui ont la vie éternelle. » Sans nommer les hérétiques, déjà experts à répandre de fausses doctrines touchant la personne et le caractère divin du Sauveur, il les réfuta. En même temps, il attestait et complétait les Évangiles antérieurement parus.
Isaïe, favorisé de la vision la plus haute qui ait été accordée aux saints de l’ancienne loi, vit « le Seigneur assis sur un trône élevé et sublime, et ses vêtements remplissaient l’enceinte du Temple resplendissant de sa majesté. » Saint Jean, rapportant les paroles qu’Isaïe entendit de Dieu dans cette vision, les applique à Jésus: « Isaïe a vu sa gloire et il a parlé de lui. » C’est là, disent les Pères, le sujet de l’Évangile de saint Jean. Les autres évangélistes parlent davantage de l’humanité du Christ;’Jean est proprement l’évangéliste de sa divinité. Le lion, l’homme et le taureau, symboles des autres, marchent sur la terre, parce que ces évangélistes nous disent surtout ce que le Christ a fait en la chair et recueillent principalement les préceptes qu’il a laissés à ceux qui portent le poids de la chair. Jean est figuré par l’aigle. Il prend son vol bien au-dessus de l’infirmité humaine; il dépasse toutes les hauteurs, il dépasse tout ce qui a été créé, pour parvenir jusqu’à celui qui a créé tout; et sur ce soleil de la vérité immuable, il fixe des regards trèsperçants et très-assurés. Saint Jean Chrysostome ne craint pas de dire qu’il y a des choses que les Anges ont apprises de sa révélation.
Il lui a été donné de connaître le mystère de la divinité du Christ, par laquelle le Fils est en tout l’égal du Père, et il en communique les lumières à l’intelligence humaine autant qu’elle les peut recevoir. Comme Isaïe, il a vu le Seigneur sur un siége élevé et sublime, car il a vu le Christ dans le règne de sa divinité. Il a vu le temple, qui est l’univers, animé et resplendissant de sa majesté; ce qu’il exprime lorsqu’il dit que toutes choses ont été faites par lui, et que rien de ce qui a été fait n’a été fait sans lui, et que sa lumière éclaire tout homme venant en ce monde. Il a vu îes mystères de son humanité, remplissant son temple, c’est-à-dire son Église: « Et le Verbe a été fait chair, et nous avons vu sa gloire comme Fils unique du Père, plein de grâce et de vérité. » Ainsi la vision d’Isaïe contient toute la matière de l’Évangile de saint Jean. Que ce barbare, cet illettré, poursuit saint Jean Chrysostome, parle ainsi et dise ce que personne parmi les hommes n’avait entendu jamais, ce serait déjà un grand miracle; mais une preuve encore plus forte de l’inspiration divine, c’est que tous, dans tous les siècles, comprennent les vérités qu’il révèle et en soient persuadés. D’où vient en lui cette vertu? Il épanche, répond saint Augustin, ce qu’il a puisé. L’Esprit-Saint, dans son Évangile même, dit de lui que pendant la cène, sa tête posa sur la poitrine du Seigneur. Il puisait mystérieusement à cette source, et ce qu’il a puisé dans le mystère, il le verse solennellement.
Le miracle de l’Évangile de saint Jean termine le siècle de Jésus-Christ. Dernier don de cette ère de grâce, il laisse au monde nouveau un écho toujours vivant de la parole qui l’a engendré; ou plutôt c’est cette parole elle-même qui reste à jamais lumineuse et féconde. Elle met à jamais au-dessus de toutes les atteintes la connaissance de Dieu, l’amour de Dieu pour les hommes, l’obligation où sont les hommes de servir Dieu et de s’aimer les uns les autres, obligation qu’ils ne peuvent remplir que par Jésus-Christ. Dans les efforts que l’esprit de négation, qui est l’esprit de Satan, a faits depuis des siècles pour renverser le Christianisme, les plus ardents et les plus subtils ont été dirigés contre l’Évangile de saint Jean. Ils ont été vains, ils le seront toujours; ils pourront ébranler quelques faibles âmes, ils ne renverseront pas la conscience du genre humain. La raison de leur impuissance, saint Jean lui-même nous la fait connaître, J’ai écrit, nous dit-il, « afin que vous croyiez que Jésus-Christ est Dieu, et qu’en croyant vous ayez la vie. »