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d. Conflit à propos du Sabbat. Second cas : La main desséchée.

Mc 3.1-6. — Parall. Mt 12.9-14 ; Lc 6.6‑10.

Jésus entra de nouveau dans la synagogue, et il s’y trouvait un homme qui avait une main desséchée.
Et introivit iterum in synagogam : et erat ibi homo habens manum aridam.
Καὶ είση̃λθεν πάλιν είς τὴν συναγωγήν καὶ η̃ν έκει̃ άνθρωπος έξηραμμένην έχων τὴν χει̃ρα

3.1. — Et introivit. Dans cet épisode, comme dans celui qui précède, nous voyons Jésus ramener le sabbat à son véritable esprit, de même qu’il avait fait un peu plus haut pour le jeûne. Cf. Mc 2.18-22. Ce n’était pas sans besoin, car peu de lois avaient été autant torturées par les Pharisiens, et par là même autant éloignées des intentions que Dieu s’était proposées en les instituant. — Iterum in synagogam. « Iterum » nous reporte au V. 21 du chap. i, où nous avions déjà vu le Sauveur entrer dans une synagogue pour y opérer un grand miracle. Au point de vue chronologique, Lc 6.6, a ici une note importante : « Factum est… in alio sabbato ». D’après le récit de saint Marc, on pourrait croire que l’incident qui va suivre eut lieu le même jour que celui des épis. — Manum aridam. Cette expression désigne une paralysie locale, qui privait le pauvre infirme de l’usage de sa main. Jéroboam avait été miraculeusement atteint d’un mal semblable pour sa conduite sacrilège. Cf. 1R 13.4.

Et ils l’observaient, pour voir s’il le guérirait le jour du sabbat, afin de l’accuser.
Et observabant eum, si sabbatis curaret, ut accusarent illum.
καὶ παρετήρουν αύτὸν εί τοι̃ς σάϐϐασιν θεραπεύσει αύτόν ίνα κατηγορήσωσιν αύτου̃

3.2. — Observabant eum. « Scribæ et Pharisæi », ajoute saint Luc, Lc 6.7. Le verbe est pris en mauvaise part (« observabant ex obliquo »), comme il ressort du contexte. Cf. Lc 20.20 ; Ac 9.24. En soi, παρατηρει̃ν signifie simplement « curiosos oculos conjicere » ; dans le cas présent, les Pharisiens observent parce qu’ils épient. — Si sabbatis curaret. D’après les prescriptions imposées par les Docteurs de la Loi, à part le cas d’extrême urgence, toute opération médicale était sévèrement interdite aux jours de sabbat. Voyez l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 12.10. Jésus se montrera-t-il docile aux traditions ? Ses adversaires espèrent bien que non, car ils sont désireux de trouver contre lui quelque grave motif d’accusation : ut accusarent. Voilà leur but unique bien marqué.

Et il dit à l’homme qui avait une main desséchée : « Lève-toi, là au milieu ».
Et ait homini habenti manum aridam : Surge in medium.
καὶ λέγει τω̣̃ άνθρώπω̣ τω̣̃ έξηραμμένην έχοντι τὴν χει̃ρα έγει̃ραι είς τὸ μέσον

3.3. — Et ait homini… Les regards scrutateurs de ses ennemis n’épouvantent pas Jésus. Au contraire, pour mieux attirer l’attention de toute l’assemblée, d’une voix ferme il commande à l’infirme de se placer au centre de la synagogue. Le divin Thaumaturge veut le grand jour pour ses actions. — Exurge in medium ; construction elliptique, pour : « Surge et prodi in medium ».

Puis il leur dit : « Est-il permis, le jour du sabbat, de faire du bien ou de du mal ? de sauver la vie ou de l’ôter ? ». Mais ils se taisaient.
Et dicit eis : Licet sabbatis benefacere, an male ? animam salvam facere, an perdere ? At illi tacebant.
καὶ λέγει αύτοι̃ς ̋Eξεστιν τοι̃ς σάϐϐασιν άγαθοποιη̃σαι, ή κακοποιη̃σαι ψυχὴν σω̃σαι ή άποκτει̃ναι οί δὲ έσιώπων

3.4. — Et dicit eis, au présent, de même dans les VV. 3 et 5. Saint Marc raconte la scène d’une façon vivante et dramatique : on croirait encore y assister. — Licet sabbatis… D’après saint Matthieu, ce seraient les Pharisiens qui auraient eux-mêmes demandé à Jésus : Est-il permis de guérir en un jour du Sabbat ? L’accord se fait aisément entre les deux narrations, si l’on admet que le Sauveur répondit à leur question par une contre-question analogue. Il employait volontiers cette tactique pour mettre dans l’embarras ses interrogataurs insidieux. Mais la contre-question est arrangée de telle sorte qu’elle résout vraiment le problème proposé. — Bene facere an male. Dilemne habile, proposé sous une forme abstraite : bien faire ou mal faire en général, ou mieux encore, faire du mal ou du bien. — Animam salvam facere an perdere. C’est la même alternative, exprimée sous la forme concrète, et plus directement appliquée à la situation actuelle. « Anima », de même que l’hébreu נפש, ne désigne pas ici l’âme proprement dite, mais la vie, toute créature vivante. « Perdere », en grec άποκτει̃ναι, tuer. Jésus va faire le bien et sauver ; les Pharisiens et les Scribes, en ce même jour (Cf. V. 6), vont former de noirs projets d’homicide. Qui d’entre eux profanera le Sabbat et son repos ? Ainsi donc, d’après la vigoureuse argumentation du divin Maître, bien faire et mal faire sont des choses générales, indépendantes des circonstances de temps ; guérir est une bonne œuvre, qui convient très bien pour un jour sanctifié. « S’il est permis de faire le bien en un jour de sabbat, c’est en vain que vous m’épiez ; si cela est défendu, alors Dieu transgresse ses propres lois, puisque, même aux jours de Sabbat, il permet au soleil de se lever, à la pluie de tomber, à la terre de porter des fruits » (Cat. græc. in Marc.). — At illi tacebant. Ils sont saisis entre les tenailles du dilemne, et, pour éviter de se compromettre en répondant, ils préfèrent garder un humiliant silence qui les condamne. Saint Marc a seul noté ce trait saisissant. — Voir dans saint Matthieu, Mt 12.41,42, un argument « ad hominem » adressé par Jésus aux Pharisiens.

Alors, promenant sur eux ses regards avec colère, attristé de l’aveuglement de leur coeur, il dit à l’homme : « Étends ta main ». Il l’étendit, et sa main lui fut rendue saine.
Et circumspiciens eos cum ira, contristatus super cæcitate cordis eorum, dicit homini : Extende manum tuam. Et extendit, et restituta est manus illi.
καὶ περιϐλεψάμενος αύτοὺς μετ’ όργη̃ς συλλυπούμενος έπὶ τη̣̃ πωρώσει τη̃ς καρδίας αύτω̃ν λέγει τω̣̃ άνθρώπω̣ ̋Eκτεινον τὴν χει̃ρα σου καὶ έξέτεινεν καὶ άποκατεστάθη ή χεὶρ αύτου̃ ύγιὴς ώς ή άλλη

3.5. — Toute la première moitié de ce verset contient de nombreux détails particuliers à saint Marc. — Circumspiciens eos, περιϐλεψάμενος αύτοὺς. Jésus embrasse tous ses ennemis, l’un après l’autre, dans ce regard noble et ferme, devant lequel leurs propres yeux durent se baisser humblement. Notre Évangéliste aime à décrire les regards de Jésus. Cf. Mc 3.34 ; 5.32 ; 10.23 ; 11.44. — Cum ira. Il aime à décrire aussi les sentiments humains qui agitaient son âme. Il signale ici un mouvement de sainte colère. C’est le seul endroit des Évangiles où il est dit que le Sauveur ait été ému par cette passion. Ou plutôt, comme s’exprime Fr. Luc, « ira nobis est passio, Christo tanquam actio erat : nobis sponte oritur ; a Christo in se excitatur : orta in nobis, reliquas corporis animique vires turbat, nec pro arbitrio potest reprimi ; a Christo excitata, movet quod ipse moveri velit, turbat nihil, denique quiescit pro voluntate ejus[220] ». En effet, « sensus corporei vigebant (in Christo) sine lege peccati, et veritas affectionum sub moderamine deitatis et mentis[221] ». En Jésus, tout était pur et parfait. — Contristatus. Étrange association, ce semble : la tristesse et la compassion unies à la colère ! Et pourtant l’expérience, aussi bien que la psychologie, justifie ce mélange de sentiments qui ne sont en aucune façon contradictoires. Jésus s’irrite contre le péché, il s’apitoie sur les pécheurs ; ou bien, sa colère ne dure qu’un instant, une vive et perpétuelle sympathie la remplace aussitôt. — Super cæcitate cordis eorum. Le substantif grec πωρώσις désigne plutôt l’endurcissement que la cécité du cœur : πωρόω signifie même pétrifier. Cf. Mc 6.52 ; 8.46 ; Jn 12.40 ; 2Co 3.14. Une haine implacable contre Jésus avait endurci le cœur des Pharisiens. — Extende… et extendit… et restituta est : le récit est aussi rapide que les faits. Jésus avait déjà opéré d’autres prodiges en des jours de Sabbat. Cf. Mc 1.21-29. Il en opérera d’autres encore, Jn 5.9 ; 9.14 ; Lc 13.14 ; 14.1. Ses ennemis ne lui pardonneront jamais cette sainte liberté ; aussi les Évangiles apocryphes nous les montrent-ils lançant contre Jésus, à l’époque de son jugement, cette accusation avec une insistance particulière[222].

Les pharisiens, étant sortis, tinrent aussitôt conseil contre lui avec les hérodiens, sur les moyens de le perdre.
Exeuntes autem pharisæi, statim cum Herodianis consilium faciebant adversus eum quomodo eum perderent.
καὶ έξελθόντες οί Φαρισαι̃οι εύθὲως μετὰ τω̃ν 'Ηρω̣διανω̃ν συμϐούλιον έποίουν κατ’ αύτου̃ όπως αύτὸν άπολέσωσιν

3.6. — Exeuntes… statim. Mais dès aujourd’hui nous les voyons, emportés par leur rage fanatique, ourdir les plus noirs complots. « Statim » : ils ne perdent pas un instant ; la haine qui les aiguillonne les rend prompts à agir. — Cum Herodianis. Sur le caractère et les tendances de ce parti, voyez l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 22.15. M. Schegg, dit avec esprit que c’étaient les « conservateurs-libéraux » du temps[223]. Le Docteur juif Abr. Geiger suppose sans raison que le nom d’Hérodiens désignait une famille sacerdotale, et D. Calmet ne se trompe pas moins quand il fait de ces hommes des disciples du révolutionnaire Judas le Galiléen. Ils formaient un parti beaucoup plus politique que religieux : or, précisément au point de vue politique, la popularité croissante de Jésus pouvait les effrayer, d’autant mieux que la résidence du tétrarque Hérode Antipas était non loin de là, à Tibériade. De là leur alliance avec les Pharisiens, quoique les deux sectes fussent entre elles aussi peu homogènes que le blanc et le noir. — Quomodo eum perderent. L’alliance est conclue dans ce but : la clause en sera fidèlement exécutée des deux côtés, car, pendant la Semaine Sainte, Mc 12.13, nous trouverons les parties contrattantes agissant de concert pour perdre Jésus. Le détail de cette convention inique est propre à notre Évangéliste.

6. — Jésus se retire près du lac de Tibèriade et opère de nombreux miracles.

Mc 3.7-12. — Parall. Mt 12.5-21 ; Lc 6.17-19.

Mais Jésus se retira avec ses disciples vers la mer, et une foule nombreuse le suivit, de la Galilée, et de la Judée,et de Jérusalem, et de l’Idumée, et d’au delà du Jourdain ; et ceux des environs de Tyr et de Sidon, ayant appris ce qu’il faisait, vinrent en grand nombre auprès de lui.
Jesus autem cum discipulis suis secessit ad mare : et multa turba a Galilæa et Judæa secuta est eum,et ab Jerosolymis, et ab Idumæa, et trans Jordanem : et qui circa Tyrum et Sidonem multitudo magna, audientes quæ faciebat, venerunt ad eum.
Καὶ ό 'Iησου̃ς άνεχώρησεν μετὰ τω̃ν μαθητω̃ν αύτου̃ πρὸς τὴν θάλασσαν καὶ πολὺ πλη̃θος άπὸ τη̃ς Γαλιλαίας ήκολούθησαν αύτω̃, καὶ άπὸ τη̃ς 'Iουδαίας καὶ άπὸ ̔Iεροσολύμων καὶ άπὸ τη̃ς 'Iδουμαίας καὶ πέραν του̃ 'Iορδάνου καὶ οί περὶ Τύρον καὶ Σιδω̃να πλη̃θος πολύ άκούσαντες όσα έποίει η̃λθον πρὸς αύτόν

3.7. et 8 - Jesus autem. Saint Marc trace en cet endroit un charmant petit tableau, qui nous donne une idée aussi nette que possible de ce que devait être la vie de Jésus à cette époque de son ministère public. Nous voyons le divin Maître entouré de foules sympathiques, sur lesquelles il déverse à profusion les témoignages de sa bonté : c’est encore le temps de sa popularité en Galilée, bien qu’il ait déjà, nous l’avons récemment appris, des ennemis altérés de son sang. L’Évangéliste semble insister avec amour sur l’intimité des relations qui existaient alors entre Jésus et la masse du peuple. Plusieurs de ces traits pittoresques dans lesquels il excelle animeront donc ici encore sa narration, qui ne ressemble d’ailleurs aux deux autres que d’une manière très générale. — Secessit ad mare. « Jesus autem sciens recessit inde », lisons-nous dans Mt 12.15. C’est donc la connaissance des projets sanguinaires des Pharisiens, V. 6, qui engagea le Sauveur à se retirer, par mesure de prudence, dans les solitudes qui environnent le lac. Voyez Mc 1.35 et le Commentaire. Toutefois, comme l’avait dit le Prophète, Es 35.1, « lætabitur deserta et invia, et exultabit solitudo, et florebit quasi lilium ». Voici que le désert s’anime et se peuple sous l’influence de l’affection qu’on porte à Jésus. — Multa turba… secuta est eum. Cette foule, attirée, dit le V. 8, par la renommée des œuvres de Notre-Seigneur, vient de toutes les régions de la Palestine : les habitants du Nord (a Galilæa, qui circa Tyrum et Sidonem) se rencontrent auprès de Jésus avec ceux de l’Est (trans Jordanem) et du Sud (Judæa, ab Jerosolymis), même du Sud le plus lointain (ab Idumæa), de manière à former, répète l’Évangéliste avec une certaine emphase, une immense multitude, multitudo magna. — La ville de Jérusalem, bien qu’elle fût comprise dans la Judée, est nommée à part à causée son importance spéciale. Les mots « trans Jordanem » représentent la province de Pérée dans son étendue la plus vaste. Voyez l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 19.1. L’Idumée faisait alors partie de l’état juif, auquel elle avait été incorporée parles princes Asmonéens : ses habitants avaient dû adopter le culte mosaïque. Elle était gouvernée par Arétas, beau-père du tétrarque Hérode. C’est la seule fois que son nom apparaît dans les écrits du Nouveau Testament. Nous devons à saint Marc de contempler les descendants d’Esaü réunis, malgré des haines invétérées, aux fils de Jacob aux pieds du Christ. D’après cette énumération, une seule province, la Samarie, n’était pas représentée auprès de Jésus : cela provenait de la profonde antipathie qui séparait les Samaritains des Juifs. Voyez l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 10.5.

Et il dit à ses disciples de lui tenir prête une barque, à cause de la foule, pour qu’il n’en fût pas accablé.
Et dicit discipulis suis ut navicula sibi deserviret propter turbam, ne comprimerent eum :
καὶ εί̃πεν τοι̃ς μαθηται̃ς αύτου̃ ίνα πλοιάριον προσκαρτερη̣̃ αύτω̣̃ διὰ τὸν όχλον ίνα μὴ θλίϐωσιν αύτόν·

3.9. — Dixit, c’est-à-dire « imperavit ». Ordre aussi intéressant en lui-même que dans son but. — Ut navicula. Le grec aussi a un diminutif, πλοιάριον, une petite barque, une nacelle. Voilà la flotte de Jésus ! — Sibi deserviret. H. Etienne, donne la définition suivante du verbe προσκαρτερέω, employé ici dans le texte primitif : « Cum tolerantia et perseverantia quadam insisto, incumbo, seu assiduus et multus sum in aliqua re[224] ». Appliquant ensuite sa définition à notre passage, il traduit très exactement les mots πλοιάριον προσκαρτερη̣̃ αύτω̣̃ par « navicula sibi assidua comes sit ». Ce que Jésus demandait, c’était donc que la barque en question fût mise en réserve pour son usage, et qu’elle fût constamment à sa disposition au bord du lac. Grâce à ce moyen, il pouvait, d’une part, s’échapper de temps en temps et gagner les solitudes de l’Est, d’autre part, prêcher plus à l’aise de cette chaire improvisée, sans être trop pressé par la foule. — On a fait observer que Notre-Seigneur semble avoir aimé les lacs et les montagnes, les deux spectacles de la nature qui renferment le plus de beautés et qui parlent le plus aux âmes vives et délicates.

Car, comme il en guérissait beaucoup, tous ceux qui avaient quelque mal se jetaient sur lui, pour le toucher.
multos enim sanabat, ita ut irruerent in eum ut illum tangerent, quotquot habebant plagas.
πολλοὺς γὰρ έθεράπευσεν ώστε έπιπίπτειν αύτω̣̃ ίνα αύτου̃ άψωνται όσοι εί̃χον μάστιγας

3.10. — Multos enim sanabat. Il paraît y avoir eu dans la Vie publique du Sauveur des périodes plus spécialement consacrée aux miracles, d’autres en grande partie réservées à la prédication, quoique régulièrement ces deux choses fussent unies de manière à s’appuyer l’une l’autre. L’époque actuellement décrite par saint Marc fut un temps de nombreux prodiges. — Ita ut irruerent in eum, ώστε έπιπίπτειν αύτω̣̃ ; littéralement, au point qu’on tombait sur lui. Trait tout à fait graphique, qui reproduit la scène sous nos yeux. — Ut illum tangerent. Motif de cet empressement, des pauvres malades. Et le bon Jésus se laissait faire ! — Plagas, en grec μάστιγας, des fouets, des coups de fouet. Ce mot, de même que l’hébreu שוט, 1R 12.44, désigne au figuré toute sorte de souffrances physiques. Cf. V. 29, 34 ; Lc 7.21. Son emploi dans cette acception provenait de l’antique croyance que les maladies étaient toujours des châtiments divins.

Et les esprits impurs, quand ils le voyaient, se prosternaient devant lui et criaient, en disant :
Et spiritus immundi, cum illum videbant, procidebant ei : et clamabant, dicentes :
καὶ τὰ πνεύματα τὰ άκάθαρτα όταν αύτὸν έθεώρει, προσέπιπτεν αύτω̣̃ καὶ έκραζεν λέγοντα, ότι Σὺ εί̃ ό υίὸς του̃ θεου̃

3.11. — Spiritus immundi… procidebant ei. Quel beau et frappant contraste ! Les malades se jettent sur Jésus afin d’obtenir leur guérison ; les possédés se prosternent devant lui, reconnaissant, son caractère messianique, et le conjurant sans doute, comme en d’autres circonstances, du les laisser en paix. Remarquez qu’on parle des esprits immondes comme s’ils n’eussent fait qu’une seule et même chose ; avec les malheureux dont ils s’étaient emparés. Voyez notre commentaire sur saint Matthieu. — Cum illum videbant. La conjonction a ici le sens de « quandocumque » ; όταν, dit le texte grec. Les trois imparfaits de ce verset sont à noter : ils indiquent un fait habituel et constant.

« Vous êtes le Fils de Dieu ». Et il leur défendait, avec de sévères menaces, de le faire connaître.
Tu es Filius Dei. Et vehementer comminabatur eis ne manifestarent illum.
καὶ πολλὰ έπετίμα αύτοι̃ς ίνα μὴ αύτὸν φανερὸν ποιήσωσιν

3.12. — Filius Dei, c’est-à-dire le Messie en tant qu’il était censé avoir avec Dieu les relations les plus étroites, il n’est pas probable que ce titre eût, dans la bouche des démons, le sens strict de « Filius Dei naturalis ». — Vehementer comminabatur… πολλά έπετίμα. Nous avons recherché plus haut[225] les motifs pour lesquels Jésus-Christ imposait ainsi le silence aux démons, saint Matthieu, dans le passage parallèle, Mt 12.17-21, relève une belle prophétie d’Isaïe que Jésus réalisait à cette époque de la façon la plus parfaite.

7. — Les douze Apôtres.

Mc 3.13-19. — Parall. Mt 10.2-4 ; Lc 6.12-16.

Il monta ensuite sur une montagne, et il appela à lui ceux que lui-même voulut ; et ils vinrent auprès de lui.
Et ascendens in montem vocavit ad se quos voluit ipse : et venerunt ad eum.
Καὶ άναϐαίνει είς τὸ όρος καὶ προσκαλει̃ται οὺς ήθελεν αύτός καὶ άπη̃λθον πρὸς αύτόν

3.13. — Ascendens in montem. La montagne témoin du choix des douze Apôtres fut très probablement celle de Kouroun-Hattin, dont le lecteur trouvera la description dans l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 5.1. Elle était située à une courte distance du lac, qu’elle surplombe de son double sommet. L’article du texte grec, τὸ όρος, suppose qu’il s’agit d’une montagne célèbre dans la contrée. C’est donc là que Jésus, après une prière mystérieuse et une veille solitaire, Lc 6.12, choisit parmi ses disciples, déjà nombreux, douze hommes spéciaux, destinés à un rôle supérieur, et dont il voulait dès lors faire l’éducation en vue de leur destinée si importante pour son œuvre. — Vocavit ad se : il proclama sans doute leurs noms devant l’assistance, les désignant un à un et les groupant à ses côtés. Ce fut un moment bien solennel : il est solennellement décrit dans la narration pourtant bien simple de notre Évangéliste. — Quos voluit ipse. Mot de la plus haute gravité, qui dénote de la part de Jésus un choix tout à fait libre, quoique basé sur les plans éternels de Dieu. Il appela ceux qu’il voulut ! « Non vos me elegistis, dira-t-il plus tard aux Douze, Jn 15.16, sed ego elegi vos et posui vos ut eatis… » Les Apôtres eux-mêmes ne furent donc pour rien dans leur vocation, de même que leurs successeurs à divers degrés, Évêques ou Prêtres, ne doivent être pour rien dans la leur. « Nec quisquam sumit sibi honorem, sed qui vocatur a Deo, tanquam Aaron ». He 5.4. Non, personne, pas même le Christ, continue le grand Apôtre : « Sic et Christus non semetipsum clarificavit ut Pontifex fieret, sed qui locutus ad eum :… Tu es sacerdos in æternum secundum ordinem Melchisedech ». — Et venerunt ad eum. Voilà donc le cercle intime des Douze définitivement constitué ; les vocations antérieures dont les membres du Collège apostolique avaient été l’objet n’étaient que des degrés préliminaires et préparatoires à la grande installation faite en ce moment par Jésus.

Il en établit douze, pour les avoir avec lui et pour les envoyer prêcher.Et il leur donna le pouvoir de guérir les maladies et de chasser les démons.
Et fecit ut essent duodecim cum illo : et ut mitteret eos prædicare.Et dedit illis potestatem curandi infirmitates et ejiciendi dæmonia.
καὶ έποίησεν δώδεκα ίνα ώ̃σιν μετ’ αύτου̃ καὶ ίνα άποστέλλη̣ αύτοὺς κηρύσσειν καὶ έχειν έξουσίαν θεραπεύειν τὰς νόσους καὶ έκϐάλλειν τὰ δαιμόνια·

3.14. et 15. — Dans ces deux versets, saint Marc détermine avec beaucoup de clarté l’office et le rôle des Apôtres. — Fecit ut essent duodecim… Le grec est autrement construit : καὶ έποίησεν δώδεκα ίνα ώ̃σιν μετ’ αύτου̃, « fecit duodecim ut essent cum illo », c’est-à-dire « constituit duodecim… » car, tel est évidemment ici le sens du verbe ποίεω, qui est employé à la façon de l’hébreu עשה. La première note de l’Évangéliste est donc relative au nombre des Apôtres. Ce fut un nombre mystique : douze Apôtres, de même qu’il y avait eu douze patriarches. Voyez l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 10.2. — Cum illo. Second renseignement de saint Marc, relatif à l’un des principaux rôles des élus de Jésus : les Apôtres devaient vivre habituellement auprès du Maître, pour être témoins de sa prédication, de ses miracles, de sa conduite, et pour recevoir sa formation directe. Cf. Ac 1.21. — Et ut mitteret eos… Troisième renseignement, qui détermine une autre fonction apostolique. Apôtre signifie envoyé : les Douze seront, comme leur nom l’exprime, les ambassadeurs de Jésus, ses légats « a latere » ; il les enverra porter, d’abord dans la Palestine, puis sur toute la terre, la bonne nouvelle du salut. — Et dedit illis potestatem… Pour que ses Apôtres fussent capables d’exercer avec plus d’autorité le ministère de la prédication, Jésus les munit de pouvoirs extraordinaires, surnaturels, qui seront comme leurs lettres de créance. Ces pouvoirs ne diffèrent pas de ceux que nous avons vu le Sauveur lui-même exercer à différentes reprises d’après le récit évangélique. Ils sont de deux sortes : l’un permettra aux Apôtres de guérir les maladies, par l’autre ils pourront d’un mot expulser les démons. — Ici encore, la Vulgate a traduit plutôt le sens que la lettre même du texte original. Au lieu de « dedit illis », le grec porte καὶ έχειν, « et habere », infinitif qui dépend de έποίησε (V. 14) : « fecit ut essent…, et ut mitteret…, et habere… » Mais il faut reconnaître que la construction adoptée par notre version officielle est beaucoup plus latine.

C’étaient : Simon, auquel il donna le nom de Pierre ;
Et imposuit Simoni nomen Petrus :
καὶ έπέθηκεν τω̣̃ Σίμωνι όνομα Πέτρον

3.16. — Après avoir signalé les pouvoirs conférés par Jésus à ses Apôtres, l’Évangéliste donne la liste complète des Douze, que nous nous contenterons de parcourir rapidement. On trouvera dans notre commentaire sur saint Matthieu, Mt 10.2-4, d’assez nombreux détails sur les nomenclatures du même genre renfermées dans les écrits du Nouveau Testament, sur leur organisation intérieure, sur chaque Apôtre en particulier et sur l’ensemble du collège apostolique. — Et imposuit Simoni… La liste commence d’une façon assez extraordinaire au point de vue du style. La construction régulière serait : « Simonem, cui imposuit nomen Petrum, et Jacobum… et Joannem… et Andream… et Judam Iscariotem », tous ces accusatifs dépendant du verbe « fecit » (V. 14)[226]. Quelques manuscrits grecs ont la variante πρω̃τον Σίμωνα, « primum Simonem », qui semble être un emprunt fait à Mt 10.2. — Nomen Petrus, ou plus correctement d’après le grec, « nomen Petrum ». Jusqu’ici, saint Marc a toujours donné au prince des Apôtres son nom primitif de Simon ; désormais il l’appellera Pierre. Cette dénomination symbolique, qui fit de Simon le roc inébranlable sur lequel Jésus devait fonder son Église, avait été promise au fils de Jona dès sa première entrevue avec Notre-Seigneur, Jn 1.42 ; mais il ne la reçut d’une manière définitive que durant la dernière période de la Vie publique, Mt 16.18.

Jacques, fils de Zébédée, et Jean, frère de Jacques, qu’il nomma Boanergès, c’est-à-dire, Fils du tonnerre ;
et Jacobum Zebedæi, et Joannem fratrem Jacobi, et imposuit eis nomina Boanerges, quod est, Filii tonitrui :
καὶ 'Iάκωϐον τὸν του̃ Ζεϐεδαίου καὶ 'Iωάννην τὸν άδελφὸν του̃ 'Iακώϐου καὶ έπέθηκεν αύτοι̃ς όνόματα Βοανεργές ό έστιν Υίοὶ Βροντη̃ς·

3.17. — Jacobum Zebedæi, ou saint Jacques le Majeur, le seul Apôtre dont le Nouveau Testament raconte la mort, Ac 12.2. — Joannem, le disciple que Jésus aimait, cf. Jn 13.23 ; 19.26, et celui des Douze qui vécut le plus longtemps. — Et imposuit eis… Trait spécial à saint Marc. Ainsi donc, le Sauveur avait imposé des surnoms mystérieux à ses trois disciples privilégiés. — Boanerges. Ce mot n’a pas peu embarrassé les anciens philologues et commentateurs, qui ne trouvaient rien, dans la langue hébraïque, qui lui correspondit exactement. Ils le croyaient donc plus ou moins corrompu par son vêtement grec ou par les copistes. « Filii Zebedæi, disait déjà saint Jérôme, appellati sunt Filii Tonitrui, quod non ut plerique putant Boanerges, sed emendatius legitur Benereem[227] ». Et ailleurs : « Hebr. Benereem, Filii Tonitrui, quod corrupte Boanerges usus obtinuit[228] ». Mais, quoique l’expression hébraïque la plus usitée pour désigner le tonnerre soit en effet רעם, rehem, il en existe deux autres plus rares et poétiques, רגש, réghesch, et רגז, reghez (Cf. Jb 37.2), qui ont le même sens (comparez le chaldéen et l’arabe) et qui auront pu servir l’une ou l’autre à former le surnom des fils de Zébédée. Il est vrai que בני־רנש, B’nè-réghesch, ou בני־רגז, B’nè-reghez, diffèrent encore de Boanerges ; mais l’accord devient aussi parfait que possible si l’on se souvient que, d’après la prononciation araméenne et galiléenne, le Scheva simple, ou e muet, devenait régulièrement oa. De la sorte nous obtenons, avec רגש, Bouné-réghesch ; avec רגז, Boané-reghez, et cette dernière expression est tout à fait identique au grec Βοανεργές[229]. — Quod est, ce qui signifie. — Filii tonitrui, c’est-à-dire « tonitruantes » ; en effet, dans les langues sémitiques, en unissant les mots בן, בר, à un substantif, on forme l’adjectif ou le nom concret correspondant[230]. Mais quelle est la signification de cet étrange surnom ? Disons d’abord que Jésus, en l’imposant à Jacques et à Jean, ne songeait nullement à leur infliger une censure, ainsi qu’on l’a souvent répété à la suite d’Olshausen. Les anciens avaient mieux compris cet acte du divin Maître. ϒΐούς δέ βροντής, dit Théophylacte, όνομάζει τούς τοϋ Ζεϐεδαίου ώς μεγαλοκήρυκας καὶ θεολογικωτάτους. Cf. Euthymius, Victor d’Antioche, etc. « Filios Zebedæi sic nominat propter hoc quod magna et clara divinitatis edicta debebant orbi terræ diffundere[231] ». C’est donc un éloge délicat que Jésus adresse ainsi aux deux frères, une magnifique prophétie qu’il fait à leur sujet. Les classiques emploient aussi le mot tonnerre comme symbole d’une éloquence irrésistible. Pour Columelle, Démosthène et Platon sont des « tonantes » ; Aristophane applique à Périclès les expressions άστράπτειν, βροντα̃ν[232]. Il est probable cependant que Jésus-Christ, par ce surnom, faisait en même temps allusion au caractère ardent, au zèle entreprenant des fils de Zébédée, zèle et caractère dont on aperçoit quelques traces dans les Évangiles. Cf. Lc 9.54 ; Mc 9.38 ; 10.37. L’épithète de Boanergès étant collective et ne pouvant servir à désigner isolément les deux frères, on conçoit qu’elle n’ait pas fait d’autre apparition dans le récit évangélique.

André, Philippe, Barthélemy, Matthieu, Thomas, Jacques fils d’Alphée, Thaddée, Simon le Cananéen,
et Andream, et Philippum, et Bartholomæum, et Matthæum, et Thomam, et Jacobum Alphæi, et Thaddæum, et Simonem Cananæum,
καὶ Άνδρέαν καὶ Φίλιππον καὶ Βαρθολομαι̃ον καὶ Ματθαι̃ον, καὶ Θωμα̃ν καὶ 'Iάκωϐον τὸν του̃ ̔Αλφαίου καὶ Θαδδαι̃ον καὶ Σίμωνα τὸν Κανανίτην,

3.18. — Et Andream. Tandis que saint Matthieu, Mt 10.2-4, et saint Luc, Lc 6.11-16, associent les Apôtres deux à deux, saint Marc les mentionne simplement les uns à la suite des autres, en séparant leurs noms par la conjonction καὶ. Saint André ferme ici le premier des trois groupes apostoliques : nommé aussitôt après son frère dans les listes du premier et du troisième Évangile, il n’occupe dans celle du second que le quatrième rang. Cf. Ac 1.13. — Et Philippum… Saint Philippe, qui entendit le premier retentir à ses oreilles la belle parole « Sequere me », Jn 1.43, bien qu’il n’ait reçu que plus tard l’appel proprement dit du Christ, saint Barthélemi que l’on confond généralement avec le bon Nathanaël, Jn 1.45 et ss., saint Matthieu qui ne diffère pas du publicain Lévi, cf. Mc 2.14, et saint Thomas, nommé en grec Didyme, Jn 11.16 ; 21.2, constituent le second groupe. — Le troisième se compose de saint Jacques le Mineur (Jacobum Alphæi, scil. filium), de Thaddée, nommé encore Lebbée et plus communément saint Jude, de Simon le Cananéen, c’est-à-dire le Zélote, enfin du traître, auquel un verset spécial a été réservé.

et Judas Iscariote qui le trahit.
et Judam Iscariotem, qui et tradidit illum.
καὶ 'Iούδαν 'Iσκαριώτην, ὸς καὶ παρέδωκεν αύτόν

3.19. — Judam Iscariotem. Judas, l’homme de Carioth (Voyez Mt 10.4 et le Commentaire), clôt ignominieusement la liste, de même que Simon-Pierre l’ouvrait glorieusement. — Qui et tradidit. Cette note infamante est presque toujours ajoutée à son nom dans l’Évangile, comme une juste et perpétuelle flétrissure. Origène, ne pouvant s’expliquer le mystère de la vocation de ce misérable traître, imagina qu’il n’avait pas été réellement appelé par Jésus comme les autres Apôtres, mais qu’il s’ingéra de lui-même dans le collège apostolique, où il fut seulement toléré. Cette singulière opinion se trouve réfutée par le texte formel que nous lisions plus haut, V. 13, et qui s’applique à Judas tout aussi bien qu’aux autres : « Vocavit ad se quos voluit ipse ». Si l’on s’étonne d’abord que Jésus ait pu choisir un traître pour le placer permi ses Apôtres, on n’a qu’à se souvenir qu’il « ne l’avait pas choisi pour être un traître et qu’il lui avait donné toutes les grâces nécessaires pour répondre à sa vocation. Le Sauveur voulait nous apprendre qu’on peut se perdre dans les vocations les plus saintes, et qu’en permettant le mal, la Sagesse divine devait en tirer un plus grand bien et le faire servir à sa gloire[233] ».