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14.— Mission des Douze.

Mc 6.7-13. — Parall. Mt 10.1-15 ; Lc 9.1-6.

Alors il appela les douze, et il se mit à les envoyer deux à deux, et il leur donna puissance sur les esprits impurs.
Et vocavit duodecim : et cœpit eos mittere binos, et dabat illis potestatem spirituum immundorum.
καὶ προσκαλει̃ται τοὺς δώδεκα καὶ ήρξατο αύτοὺς άποστέλλειν δύο δύο καὶ έδίδου αύτοι̃ς έξουσίαν τω̃ν πνευμάτων τω̃ν άκαθάρτων

6.7. — Vocavit duodecim. Le verbe grec est composé et au temps présent, προσκαλει̃ται, « advocat ». L’occasion de cette réunion solennelle, et du discours plus solennel encore que Jésus y prononça, a été fidèlement décrite par saint Matthieu, Mt 9.35-38. Avec son cœur et ses yeux de bon Pasteur, le divin Maître a reconnu la misère morale dans laquelle ses pauvres brebis sont plongées. Il se dispose à les secourir, et c’est pour s’associer en vue de ce grand œuvre des collaborateurs zélés et intelligents, qu’il transforme pour la première fois les Douze en prédicateurs de l’Évangile. — Cœpit n’est nullement un pléonasme, ainsi qu’on l’a prétendu. En ce moment, Jésus entreprend une chose nouvelle : il « commence » très réellement à envoyer ses disciples en qualité de missionnaires. Saint Marc a eu raison de noter cette nuance. — Seul aussi il a noté une circonstance importante de cette première mission des Apôtres, en disant que le Sauveur les avait envoyés prêcher deux à deux, binos (δύο δύο du texte grec est un hébraïsme pour κατὰ δύο, ou άνὰ δύο[300]). Jésus agit ainsi soit pour que ses missionnaires pussent se soutenir mutuellement, soit pour donner plus de poids à leur parole. Voici la manière dont les Douze semblent avoir été associés, d’après la liste que saint Matthieu nous fournit à propos de cet incident : Pierre et André, les deux fils de Zébédée, Philippe et Barthélemi, Thomas et Matthieu, Jacques-le-Mineur et Thaddée, Simon-le-Zélote et Judas. — Dabat illis potestatem. Tout en les séparant de lui momentanément afin de leur apprendre à voler de leurs propres ailes, Jésus demeure néanmoins d’une certaine manière avec eux en leur léguant son autorité, spécialement celle qu’il exerçait sur les esprits infernaux. — Sur le génitif irrégulier spirituum immundorum, au lieu de « adversus spiritus… » voir Winer[301]. Cf. Lc 9.1.

Et il leur commanda de ne rien prendre pour le chemin, si ce n’est un bâton seulement, ni sac, ni pain, ni argent dans leur bourse,
Et præcepit eis ne quid tollerent in via, nisi virgam tantum : non peram, non panem, neque in zona æs,
καὶ παρήγγειλεν αύτοι̃ς ίνα μηδὲν αίρωσιν είς όδὸν εί μὴ ρ́άϐδον μόνον μὴ πήραν μὴ άρτον μὴ είς τὴν ζώνην χαλκόν

6.8. — Les VV. 8-11 contiennent des règles tracées par le Sauveur à ses Apôtres concernant la conduite qu’ils auraient à tenir pendant leurs courses apostoliques. Jésus ne dédaigna pas d’entrer dans les détails les plus minutieux, montrent aux Douze, au moyen d’exemples concrets et pratiques, jusqu’où ils devaient porter l’esprit de pauvreté et de détachement. Il est question du viatique dans les VV. 8 et 9, du logement dans les VV. 10 et 11. — Præcepit eis. Les prescriptions données en ce jour par Notre-Seigneur remplissent un long chapitre du premier Évangile (Mt 10) et concernent les missions de tous les temps. Saint Marc, fidèle à son plan, d’après lequel il transcrit des faits plutôt que des discours, s’est borné à consigner ici quelques avis relatifs à la mission actuelle, qui devait se passer tout entière sur le territoire de la Palestine, en plein pays juif. — Ne quid tollerent… Aucune provision n’était permise aux Douze. Le Vén. Bède indique fort bien le motif de cette injonction : « Tanta enim prædicatori in Deo debet esse fiducia, ut præsentis vitæ sumptus quamvis non provideat, tamen hos sibi non deesse certissime sciat, ne dum mens ejus occupatur ad temporalia, minus aliis provideat æterna ». Au reste, nous avons dit dans notre commentaire sur Mt 10.9, que, dans cette contrée hospitalière, les Apôtres n’avaient pas un besoin urgent de viatique. — Nous avons signalé aussi au même endroit, la divergence qui existe, à propos des mots nisi virgam, entre saint Marc et les deux autres synoptiques (« Nolite possidere aurum…, neque virgam », Matth. ; « Nihil tuleritis in via, neque virgam », Luc), et la solution de ce petit problème exégétique. Les deux rédactions sont exactes ; mais elles ont été faites à divers points de vue, et renferment plutôt la pensée que les « expressions mêmes » de Jésus. — Non peram. La « pera » des Latins, la θήκη des Grecs, était une sorte de petit havresac, habituellement en peau, dans lequel les voyageurs plaçaient leurs provisions pour la route, le pain en particulier ; de là les mots suivants neque panem. — Rien pour porter les vivres, pas de vivres, pas d’argent non plus pour s’en procurer, neque in zona æs. On revient aujourd’hui à la coutume antique de porter l’argent dans des ceintures de cuir ou d’étoffe. — Petit trait digne de remarque : saint Marc, qui écrit pour des Romains, emploie l’expression χαλκόν, l’équivalent de « æs », qui servait souvent à désigner l’argent monnayé ; saint Luc, qui écrit pour des Grecs, a άργύριον; saint Matthieu mentionne les trois métaux usités dans tous les temps pour servir de monnaie, l’or, l’argent et le billon. — Au lieu des ablatifs « in via, in zona », il faudrait, d’après le grec, « in viam, in zonam » : rien pour la route, de l’argent destiné à être mis dans la ceinture.

mais de chausser leurs sandales, et de ne pas revêtir deux tuniques.
sed calceatos sandaliis, et ne induerentur duabus tunicis.
άλλ’ ύποδεδεμένους σανδάλια καὶ μὴ ένδύσησθε δύο χιτω̃νας

6.9. — Calceatos sandaliis. Le lecteur a dû remarquer le brusque changement qui a lieu ici dans la construction, et l’agencement singulier de toute cette phrase. Les mêmes irrégularités existent dans le texte grec. C’est ce que les grammairiens nomment « oratio variata[302] ». — Nouvelle divergence dans ce passage, le Sauveur ne permettant pas à ses apôtres, selon la rédaction de saint Matthieu, de porter des chaussures avec eux. On peut choisir entre deux solutions : 1° d’après le premier Évangéliste, Notre-Seigneur interdit aux disciples les ύποδήματα, sorte de brodequins montants qui couvraient tout le pied et n’étaient guère portés que par les riches ; saint Marc nous montre les Douze simplement chaussés de sandales, c’est-à-dire d’une semelle de cuir attachée aux pieds par des lacets ou des courroies[303]. 2° Dans saint Matthieu, il s’agirait de souliers de rechange ; dans saint Marc, de ceux que les Apôtres avaient aux pieds au moment de leur départ. — Et ne induerentur : la construction change encore brusquement, pour reprendre, du moins dans la Vulgate, la forme qu’elle avait au V. 8. De nombreux manuscrits grecs ont ένδύσησθε, « induamini », au lieu de ένδύσασθαι, « indui », de la Recepta.

Et il leur disait : « Dans quelque maison que vous entriez, demeurez-y jusqu’à ce que vous partiez de ce lieu ;
Et dicebat eis : Quocumque introieritis in domum, illic manete donec exeatis inde :
καὶ έλεγεν αύτοι̃ς ̏Oπου έὰν είσέλθητε είς οίκίαν έκει̃ μένετε έως ὰν έξέλθητε έκει̃θεν

6.10. — Jésus trace maintenant aux nouveaux missionnaires les règles qu’ils devront suivre à propos de leur sejour et de leur logement, dans les lieux où ils s’arrêteront pour prêcher l’Évangile. Saint Marc a seulement noté deux de ces règles. La première, V. 10, recommande aux Apôtres la stabilité ; la seconde, V. 11, leur indique ce qu’ils auront à faire quand ils trouveront des maisons inhospitalières où on refusera de les recevoir. — Et dicebat eis. Le discours, qui avait été indirect dans les deux versets précédents, devient tout-à-coup direct. L’Évangéliste cite au lieu de raconter. — Quocumque introieritis… En Palestine, « lorsqu’un étranger arrive dans un village ou dans un camp, les voisins, l’un après l’autre, sont tenus de l’inviter à manger avec eux. L’étiquette est très sévère sur ce point, et elle exige un grand déploiement d’ostentation et de courtoisie ; le moindre oubli dans les formes est vivement ressenti et occasionne souvent de l’inimitié ou des luttes entre voisins. Ce système d’hospitalité consume aussi beaucoup de temps, cause une grande dissipation d’esprit, conduit à la légèreté, et en un mot nuit de toutes manières au succès d’une mission spirituelle. Les Apôtres étaient envoyés, non pour être fêtés et honorés, mais pour inviter les hommes à la pénitence, pour préparer les voies du Seigneur, pour proclamer que le royaume des cieux était proche. Ils devaient donc chercher tout d’abord une habitation convenable, et demeurer là jusqu’à ce que leur œuvre fût accomplie dans la localité[304] ». — Illic, c’est-à-dire « in hac domo » ; inde, de la ville ou de la bourgade.

et lorsqu’on ne voudra pas vous recevoir, ni vous écouter, sortez de là, et secouez la poussière de vos pieds, en témoignage contre eux ».
et quicumque non receperint vos, nec audierint vos, exeuntes inde, excutite pulverem de pedibus vestris in testimonium illis.
καὶ ὸσοι ὰν μὴ δέξωνταί ύμα̃ς μηδὲ άκούσωσιν ύμω̃ν έκπορευόμενοι έκει̃θεν έκτινάξατε τὸν χου̃ν τὸν ύποκάτω τω̃ν ποδω̃ν ύμω̃ν είς μαρτύριον αύτοι̃ς άμὴν λέγω ύμι̃ν, άνεκτοτερον έσται Σοδόμοις ή Γομόρροις έν ήμέρα̣ κρίσεως, ή τη̣̃ πόλει έκείνη

6.11. — Quicumque non receperint. La Recepta grecque a la même leçon que la Vulgate ; mais de nombreux manuscrits portent ὸσ άν τόπος μὴ δέξηται, variante qui a de grandes chances d’originalité. — Excutite pulverem,… Voyez l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 10.14. Par ce geste symbolique, les Apôtres éconduits montraient 1° qu’ils rompaient toute communion avec ceux qui les traitaient d’une façon si brutale, et qu’ils ne voulaient avoir absolument rien de commun avec eux ; 2° qu’ils déclinaient toute responsabilité dans leur refus obstiné, de recevoir l’Évangile. « Pulvis nimirum ille argumentum erat et signum viæ in gratiam contumacium istorum a Christi discipulis frustra peractæ[305] ». — La Recepta ajoute après le pronom illis : άμὴν λέγω ύμι̃ν, άνεκτοτερον έσται Σοδόμοις ή Γομόρροις έν ήμέρα̣ κρίσεως, ή τη̣̃ πόλει έκείνη. Mais c’est là vraisemblablement une glose insérée dans le texte et empruntée au passage parallèle de Mt 10.15.

Étant donc partis, ils prêchaient qu’on fît pénitence,
Et exeuntes prædicabant ut pœnitentiam agerent :
Καὶ έξελθόντες έκήρυσσον ίνα μετανοήσωσιν

6.12. — Exeuntes prædicabant. Ainsi invités à négliger à peu près totalement les moyens humains pour ne s’appuyer que sur Dieu, les Douze partent deux à deux, et s’en vont porter la bonne nouvelle dans les régions que leur Maître leur avait désignées. Saint Marc décrit fort bien le résultat de leurs premiers efforts. — Pœnitentiam agerent. La prédication des Apôtres ne différait pas de celle du Précurseur (cf. Mc 1.4), car elle était simplement préparatoire, comme la sienne. Toutefois, le verset suivant nous dira qu’ils faisaient des miracles aussi bien que leur Maître, ce qui les distinguait de Jean-Baptiste. — L’omission du sujet devant « agerent » est un hébraïsme : il faut sous-entendre « homines ».

et ils chassaient de nombreux démons, et ils oignaient d’huile de nombreux malades et les guérissaient.
et dæmonia multa ejiciebant, et ungebant oleo multos ægros, et sanabant.
καὶ δαιμόνια πολλὰ έξέϐαλλον καὶ ήλειφον έλαίω̣ πολλοὺς άρρώστους καὶ έθεράπευον

6.13. — Saint Marc mentionne deux catégories de prodiges opérés par les Apôtres durant celle mission : ils chassaient les démons, ils guérissaient les malades. Jésus leur avait précisément conféré ce double pouvoir au moment où il les éloignait de lui, cf. Mt 10.1. Mais quel est le sens de cette onction mystérieuse que les Douze pratiquaient sur les infirmes auxquels ils voulaient rendre la santé ? Les mots oleo ungebant ont suscité autrefois de longues et vives discussions parmi les exégètes. L’huile et les onctions ayant toujours joué un très grand rôle dans la médecine orientale[306], nos rationalistes ont prétendu que les Apôtres les employaient tout bonnement comme des remèdes naturels. C’est là un contre-sens grossier, puisqu’il s’agit dans tout ce verset d’une puissance surnaturelle ou miraculeuse. D’un autre côté, Maldonat (sa longue et savante dissertation sur ce point est à lire), Fr. Luc et d’autres ont pensé, à la suite du V. Bède et de Nicolas de Lyre, qu’il est ici question à n’en pas douter du sacrement de l’Extrême-Onction. Mais ce sentiment est à bon droit rejeté par la plupart des commentateurs catholiques. Pour le réfuter, il suffit de rappeler que l’Extrême-Onction requiert le caractère sacerdotal dans celui par qui elle est administrée, et le baptême dans le sujet : or, à cette époque, il n’existait pas encore de prêtres chrétiens, et rien ne montre que les Apôtres avaient d’abord baptisé les malades sur lesquels ils pratiquaient l’onction signalée par saint Marc. La vérité consiste à dire que cette onction était un symbole du divin pouvoir exercé par les Douze, en même temps qu’une cause médiatrice de la guérison. Néanmoins, il serait téméraire de n’y pas voir, selon les paroles de Bellarmin, « adumbratio quædam et figura sacramenti ». « Instituta est hæc unctio infirmonum tanquam vere et proprium sacramentum Novi Testamenti a Christo Domino nostro, apud Marcum quidem insinuatum, per Jacobum autem… promulgatum[307] ». — Évidemment, les Apôtres ne songèrent pas d’eux-mêmes à oindre ainsi les malades pour les guérir : c’est de leur Maître qu’ils tenaient cette pratique, comme le disait déjà Euthymius.

15. — Le martyre de saint Jean-Baptiste.

Mc 6.14-19. — Parall. Mt 14.1-12 ; Lc 9.7-9.

Les trois synoptiques sont très inégaux dans leurs récits de ce douloureux événement. Saint Luc se borne à faire connaître d’un mot la décollation du Précurseur, en relatant l’opinion qu’Hérode s’était formée au sujet de Jésus. Saint Matthieu abrège, ainsi qu’il lui arrive presque toujours quand il passe des discours à des faits. Notre Évangéliste au contraire a une narration parfaite à tous les points de vue et pleine de détails pittoresques.

a. Jésus dans l’opinion d’Hérode.

Mc 6.14-16.

Or le roi Hérode entendit parler de Jésus, car son nom était devenu célèbre ; et il disait : « Jean-Baptiste est ressuscité d’entre les morts, et c’est pour cela qu’il se fait par lui des miracles ».
Et audivit rex Herodes (manifestum enim factum est nomen ejus), et dicebat : Quia Joannes Baptista resurrexit a mortuis : et propterea virtutes operantur in illo.
Καὶ ήκουσεν ό βασιλεὺς 'Ηρώ̣δης φανερὸν γὰρ έγένετο τὸ όνομα αύτου̃ καὶ έλεγεν ότι 'Iωάννης ό βαπτίζων έκ νεκρω̃ν ήγέρθη, καὶ διὰ του̃το ένεργου̃σιν αί δυνάμεις έν αύτω̣̃

6.14. — Et audivit. Le complément, quoique omis, se supplée sans peine. Ce qu’Hérode apprit, ce furent, directement, les miracles accomplis par les Apôtres à travers les bourgades galiléennes, puis, à cette occasion, les œuvres de Jésus lui-même, que chacun savait être leur Maître. Toute la contrée retentissait donc alors de son nom béni. Sa réputalion franchit jusqu’au seuil de la cour ! — Rex Herodes. Saint Matthieu et saint Luc disent plus exactement « Herodes tetrarcha » ; car cet Hérode, dont le « cognomen » était Antipas, ne fut jamais roi d’une manière proprement dite, malgré l’ardent désir qu’il avait d’en porter le nom, malgré les démarches officielles qu’il fit à Rome dans ce but : tétrarque, tel était son vrai titre. Mais saint Marc l’appelle roi dans le sens large et populaire de cette expression : de fait. Antipas exerçait vraiment en Galilée une autorité royale. C’est le second des Hérodes mentionnés dans le Nouveau Testament[308] : il était fils d’Hérode-le-Grand. — Dicebat. C’est à ses courtisans, à ses serviteurs, qu’il communiqua le sentiment que nous allons entendre. Cf. Mt 14.2. — Baptista resurrexit… Devenu depuis quelque temps le meurtrier de Jean-Baptiste, le tétrarque avait l’imagination hantée constamment par le spectre de sa victime. Il est donc naturel qu’au seul bruit des miracles de Jésus, il se soit persuadé que Jean était ressuscité d’entre les morts et, sous une forme nouvelle, revenu en Galilée pour y continuer son ministère avec une puissance encore plus grande qu’avant sa mort. — Operantur est employé au sens neutre, comme le montre le texte grec, ένεργου̃σιν : des forces miraculeuses sont énergiques en lui, agissent par lui.

D’autres disaient : « C’est Élie ». D’autres encore disaient : « C’est un prophète, comme l’un des anciens prophètes ».
Alii autem dicebant : Quia Elias est ; alii vero dicebant : Quia propheta est, quasi unus ex prophetis.
άλλοι έλεγον ότι 'Ηλίας έστίν· άλλοι δὲ έλεγον ότι προφήτης έστίν· ή ώς εί̃ς τω̃ν προφητω̃ν

6.15. — De l’opinion d’Hérode, saint Marc rapproche les sentiments divers qui avaient cours parmi le peuple touchant le Précurseur. — Elias est, disaient les uns. En le confondant ainsi avec le grand prophète de Thisbé, ils n’étaient pas loin de la vérité. Cf. Mt 11.14 ; Lc 1.17 ; etc. — Propheta est, disaient les autres d’une manière moins déterminée. L’article manquant dans le texte grec, il n’est point permis de traduire : C’est le Prophète, le prophète par antonomase, le Messie ! Le vérilable sens est précisé par les mots quasi unus ex prophetis. Donc : C’est un prophète, semblable aux anciens prophètes. La leçon de la Recepta, ότι προφήτης έστίν, ή ώς εί̃ς τω̃ν προφητω̃ν, a contre elle les meilleurs manuscrits ; il faut lire, comme a fait la Vulgate, ότι προφήτης ώς εί̃ς τω̃ν προφητω̃ν.

Ayant entendu cela, Hérode dit : « Ce Jean, à qui j’ai fait trancher la tête, c’est lui qui est ressuscité d’entre les morts ».
Quo audito Herodes ait : Quem ego decollavi Joannem, hic a mortuis resurrexit.
άκούσας δὲ ό 'Ηρώ̣δης εί̃πεν, ότι 'Oν έγὼ άπεκεφάλισα 'Iωάννην ού̃τος έστιν· αύτὸς ήγέρθη έκ νεκρω̃ν

6.16. — Quo audito, « Quo », c’est-à-dire ces différentes opinions. Hérode n’en admet aucune, mais il s’en tient fortement à celle qu’il a déjà énoncée lui-même, V. 44. Remarquons l’assurance avec laquelle il affirme la résurrection du Baptiste : c’est un effet de ses craintes, de ses remords, du ver qui le ronge intérieuremenl. Ego et hic sont emphatiques. — N’est-ce pas une allusion à ces terreurs d’Hérode, devenues célèbres dans tout le monde romain, que l’on croirait lire dans les vers suivants de Perse ?

At quum
Herodis venere dies, unctaque fenestra
Dispositæ pinguem nebulam vomuere lucernse.
Portantes violas, rubrumque amplexa catinum
Cauda natat thynni, tumet alba fidelia vino :
Labra moves tacitus, recutitaque sabbata palles. —
Tunc nigri lemures, ovoque pericula rupto.

--Perse, Saturæ v, 169-185.

b. La décollation de Jean-Baptiste.

Mc 6.17-29.

Car Hérode avait envoyé prendre Jean, et l’avait enchaîné en prison, à cause d’Hérodiade, femme de son frère Philippe, qu’il avait épousée.
Ipse enim Herodes misit, ac tenuit Joannem, et vinxit eum in carcere propter Herodiadem uxorem Philippi fratris sui, quia duxerat eam.
Αύτὸς γὰρ ό 'Ηρώ̣δης άποστείλας έκράτησεν τὸν 'Iωάννην καὶ έδησεν αύτὸν έν τη̣̃ φυλακη̣̃ διὰ 'Ηρω̣διάδα τὴν γυναι̃κα Φιλίππου του̃ άδελφου̃ αύτου̃ ότι αύτὴν έγάμησεν·

6.17. — Ipse enim Herodes. « Marc l’Évangéliste, à l’occasion de ce qu’il vient de raconter, rappelle ici la mort du Précurseur », Théophylacte. Saint Matthieu avait fait de même, signalant d’abord l’idée singulière qu’Antipas s’était faite de Jésus, et revenant ensuite sur ses pas, afin de décrire les circonstances parmi lesquelles saint Jean avait été arrêté, puis décapité par le tétrarque voluptueux et cruel. — Misit ac tenuit. Hébraïsme[309]. — In carcere. Saint Jean fut incarcéré à Machéronte, « la forteresse noire », citadelle bâtie par Hérode-le-Grand dans la province de Pérée, vers le N.-E. de la mer Morte, pour tenir en respect les tribus de pillards arabes domiciliées à l’Est du Jourdain[310]. — Propter Herodiadem. Nous trouvons ici le motif de cet emprisonnement injuste et sacrilège. C’était moins Hérode qui l’avait décreté que sa nièce et belle-sœur Hérodiade, devenue récemment son épouse, en dépit des lois divines et humaines. En effet, d’une part, la femme légitime du tétrarque était encore vivante : d’autre part, Philippe, mari d’Hérodiade et frère d’Hérode, vivait aussi. Il y avait donc trois ou quatre empêchements au mariage. Mais la passion des deux conjoints avait impudemment franchi tous les obstacles[311].

Car Jean disait à Hérode : « Il ne t’est pas permis d’avoir la femme de ton frère ».
Dicebat enim Joannes Herodi : Non licet tibi habere uxorem fratris tui.
έλεγεν γὰρ ό 'Iωάννης τω̣̃ 'Ηρώ̣δη̣ ότι Ούκ έξεστίν σοι έχειν τὴν γυναι̃κα του̃ άδελφου̃ σου

6.18. — Dicebat enim Joannes. Le nouvel Elie rappela énergiquement à Hérode les droits de la morale outragée. L’imparfait « dicebat » montre qu’il, ne se borna pas à dire une seule fois au coupable : Non licet, mais qu’il lui donna sur ce point des avertissements réitérés.

Or Hérodiade tendait des pièges à Jean, et voulait le faire mourir ; mais elle ne le pouvait pas,
Herodias autem insidiabatur illi : et volebat occidere eum, nec poterat.
ή δὲ 'Ηρω̣διὰς ένει̃χεν αύτω̣̃ καὶ ήθελεν αύτὸν άποκτει̃ναι καὶ ούκ ήδύνατο·

6.19. — Herodias autem. Les transitions sont très élégamment ménagées dans tout ce récit, à l’aide des particules γάρ, δὲ, que nous rencontrons presque à chaque verset. Voici donc la Jézabel du Nouveau Testament qui apparaît sur la scène évangélique. Elle agira d’une manière digne de sa conduite antérieure. — Insidiabatur illi. Nouvel imparfait, qui exprime une série interminable d’embûches et de machinations perfides, telles que les femmes savent les dresser. Le verbe grec ένει̃χεν serait peut-être mieux traduit par « elle lui en voulait ». On comprend sans peine pourquoi l’épouse adultère était si profondément hostile à saint Jean. « Timebat enim Herodias ne Herodes a liquando resipisceret…, atque illicitæ nuptiæ repudio solverentur », Bède. — Volebat occidere eum : ses souhaits de vengeance allaient jusqu’à l’homicide. Il lui fallait la tête de l’audacieux qui l’avait attaquée. Et pourtant, non poterat. Le V. 20 nous montrera d’où provenait cette impuissance surprenante.

car Hérode craignait Jean, sachant qu’il était un homme juste et saint, et il le gardait, faisait beaucoup de choses selon ses avis, et l’écoutait volontiers.
Herodes enim metuebat Joannem, sciens eum virum justum et sanctum : et custodiebat eum, et audito eo multa faciebat, et libenter eum audiebat.
ό γὰρ 'Ηρώ̣δης έφοϐει̃το τὸν 'Iωάννην είδὼς αύτὸν άνδρα δίκαιον καὶ άγιον καὶ συνετήρει αύτόν καὶ άκούσας αύτου̃ πολλὰ έποίει, καὶ ήδέως αύτου̃ ήκουεν

6.20. — Tous les détails que nous lisons ici appartiennent en propre à saint Marc. C’est une profonde étude psychologique. — Herodes metuebat Joannem : il le craignait d’une crainte religieuse, car il savait, sciens, l’ayant appris par sa propre expérience, que c’était un homme de Dieu. Virum justum et sanctum : magnifique éloge du Précurseur, venant d’un homme tel qu’Hérode. La première épithète, comme le fait remarquer la « Glossa ordinaria », concerne les rapports de Jean avec les hommes, la seconde ses rapports avec Dieu. Avec tous il était parfait. — Custodiebat eum. Le verbe grec συνετήρει a une signification douteuse. Les uns le traduisent comme la Vulgate par « garder en prison », et cette interprétation semble autorisée par plusieurs passages du Nouveau Testament, Ac 4.3 ; 5.48, où le substantif τήρησις a le sens de « carcer ». D’autres lui font signifier tantôt « observer », tantôt « avoir en haute considération », tantôt « protéger ». Nous nous en tenons à notre version latine. — Audito eo multa faciebat. « Multa » est pris en bonne part : beaucoup d’excellentes choses. Hélas ! que ne commençait-il par la plus nécessaire de toutes, par celle que le Précurseur lui conseillait le plus vivement ? Le livre des Actes, Ac 24.26, nous montrera le proconsul Félix s’inspirant de même des conseils d’un autre prisonnier non moins illustre. — Au lieu de έποίει, « faciebat », le Codex Sinaiticus a une curieuse variante : ήπόρει, il était dans l’embarras. Si cette leçon était authentique, elle exprimerait un fait très naturel, nous montrant Hérode, au sortir des entretiens qu’il avait avec Jean-Baptiste, déconcerté, embarrassé sur une foule de points, c’est-à-dire agité par de légitimes scrupules à propos de la plupart de ses actes. Quoi, qu’il en soit, libenter eum audiebat, la vérité gardant par intervalles toute sa puissance, même sur cette âme corrompue. Hérode, dans les cachots de Machéronte, écoutant son prisonnier avec une respectueuse attention : quel beau sujet pour un peintre chrétien !

Mais il arriva un jour opportun : à l’anniversaire de sa naissance, Hérode donna un grand festin aux grands, aux officiers et aux principaux de la Galilée.
Et cum dies opportunus accidisset, Herodes natalis sui cœnam fecit principibus, et tribunis, et primis Galilææ :
Καὶ γενομένης ήμέρας εύκαίρου ότε 'Ηρώ̣δης τοι̃ς γενεσίοις αύτου̃ δει̃πνον έποίει τοι̃ς μεγιστα̃σιν αύτου̃ καὶ τοι̃ς χιλιάρχοις καὶ τοι̃ς πρώτοις τη̃ς Γαλιλαίας

6.21. — Cependant l’âme mobile du tétrarque subissait encore un autre ascendant que celui du Précurseur, et c’est du côté du crime qu’Hérode finira par tomber, — Dies opportunus. Hammond, Paulus, Kuinœl, etc., donnent à cette locution le sens du יום טוב hébreu, « jour de fête » ; d’autres exégètes pensent que l’Évangéliste a plutôt voulu parler d’un jour opportun pour la réalisation des sanglants desseins d’Hérodiade. Selon M. Schegg, il s’agirait simplement d’un jour convenable pour la célébration de l’anniversaire du tétrarque. Le contexte favorise ce sentiment. — Natalis sui cœnam ; les « natalitiæ dapes » des Romains. « Soli mortalium Herodes et Pharao (in Scriptura) leguntur dies natalis sui gaudiis festivis celebrasse ; sed uterque rex infausto auspicio nativitatem suam sanguine fœdavit. Verum Herodes tanto majore impietate, quanto sanctum et innocentem doctorem veritatis occidit, et hoc pro voto ac petitione saltatricis ». V. Bède. — Principibus… Saint Marc seul mentionne les trois catégories de convives invités par Hérode. La première, nommée en grec μεγιστα̃νες, se composait des officiers de la cour ; la seconde (tribunis, χιλιάρχοι), des principaux chefs de l’armée, cf. Ac 21.31 ; 26.26 ; la troisième (primis Galilææ), d’un certain nombre de notables du pays. Ce détail nous donne une idée de la magnificence avec laquelle Antipas célébrait son anniversaire. Aussi le « Herodis dies » était-il proverbial à Rome[312].

La fille d’Hérodiade étant entrée, et ayant dansé, et ayant plu à Hérode et à ceux qui étaient à table avec lui, le roi dit à la jeune fille : « Demande-moi ce que tu voudras, et je te le donnerai ».
cumque introisset filia ipsius Herodiadis, et saltasset, et placuisset Herodi, simulque recumbentibus, rex ait puellæ : Pete a me quod vis, et dabo tibi :
καὶ είσελθούσης τη̃ς θυγατρὸς αύτη̃ς τη̃ς 'Ηρω̣διάδος καὶ όρχησαμένης καὶ άρεσασης, τω̣̃ 'Ηρώ̣δη̣ καὶ τοι̃ς συνανακειμένοις εί̃πεν ό βασιλεὺς τω̣̃ κορασίω̣ Αίτησόν με ὸ έὰν θέλη̣ς καὶ δώσω σοι·

6.22. — Filia ipsius Heradiadis. Le pronom est emphatique : ce fut la fille d’Hérodiade « elle-même », et non une danseuse de profession, qui, sur la fin du repas, vint égayer les convives par un de ces ballets en général très licencieux qui ont toujours été l’accompagnement obligatoire des fêtes orientales. On y représente par des poses variées des caractères, des situations morales, des passions[313]. — La fille d’Hérodiade s’appelait Salomé[314]. — Le verbe introisset suppose qu’elle n’assistait pas au festin : en effet, les femmes en Orient ne prennent qu’en de très rares occasions leurs repas avec les hommes.

Et il fit ce serment : « Tout ce que tu me demanderas, je te le donnerai, quand ce serait la moitié de mon royaume ».
et juravit illi : Quia quidquid petieris dabo tibi, licet dimidium regni mei.
καὶ ώμοσεν αύτη̣̃ ότι, ̏O έάν με αίτήση̣ς δώσω σοι έως ήμίσους τη̃ς βασιλείας μου

6.23. — Quidquid petieris dabo. Le prince échauffé par la volupté et par le vin, promet à la jeune danseuse, sous le sceau du serment, de lui octroyer tout ce qu’elle lui demandera, dût-elle exiger la moitié de son royaume. Cette locution, dimidium regni, dans la bouche du roi, était proverbiale pour signifier qu’il était disposé à ne rien refuser, quelque extravagant que pût être le désir[315].

Elle, étant sortie, dit à sa mère : « Que demanderai-je ? ». Sa mère lui dit : « La tête de Jean-Baptiste ».
Quæ cum exisset, dixit matri suæ : Quid petam ? At illa dixit : Caput Joannis Baptistæ.
ή δὲ έξελθου̃σα εί̃πεν τη̣̃ μητρὶ αύτη̃ς Τί αίτήσομαι ή δὲ εί̃πεν Τὴν κεφαλὴν 'Iωάννου του̃ βαπτίστου

6.24. — Quæ cum exisset. Embarrassée d’une telle promesse, la jeune fille sort (trait spécial à saint Marc) pour aller consulter sa mère ; car Hérodiade non plus n’assistait pas au banquet. — Caput Joannis. Celle-ci n’hésita pas un instant. Profitant habilement d’une situation qu’elle ne retrouverait peut-être jamais, tirant parti de l’imprudence royale qui la rendait elle-même toute-puissante, elle veut que sa fille demande la tête du Précurseur.

Et étant rentrée aussitôt en hâte auprès du roi, elle fit sa demande, en disant : « Je veux que tu me donnes à l’instant sur un plat la tête de Jean-Baptiste ».
Cumque introisset statim cum festinatione ad regem, petivit dicens : Volo ut protinus des mihi in disco caput Joannis Baptistæ.
καὶ είσελθου̃σα εύθὲως μετὰ σπουδη̃ς πρὸς τὸν βασιλέα ή̣τήσατο λέγουσα Θέλω ίνα μοι δω̣̃ς έξ αύτη̃ς έπὶ πίνακι τὴν κεφαλὴν 'Iωάννου του̃ βαπτιστου̃

6.25. — Quumque introisset. Quelle vie, quel pittoresque dans ce récit tragique ! La scène tout entière est mise sous nos yeux. — Statim cum festinatione. Des appartements d’Hérodiade, Salomé revient en courant à la salle du festin ; pas une minute n’est perdue par cette digne fille de sa mère. Elles avaient en effet l’une et l’autre mêmes raisons de haïr et de redouter Jean-Baptiste. La conversion du roi eût été pour toutes deux le renvoi de la cour et le Retour à une position relativement humble et pauvre. — Volo. Elle appuie sur ce mot : Je veux, vous m’avez donné le droit d’être absolue dans ma volonté. - Protinus (en grec έξ αύτη̃ς, sous-entendu ώρας, sur l’heure), immédiatement, car elle ne veut pas laisser à Hérode le temps de se repentir. — Mihi : dans ses propres mains, de crainte qu’on ne la trompe. Quel langage, et dans quelles circonstances !

Le roi fut attristé ; mais, à cause de son serment et de ceux qui étaient à table avec lui, il ne voulut pas l’affliger par un refus.
Et contristatus est rex : propter jusjurandum, et propter simul discumbentes, noluit eam contristare :
καὶ περίλυπος γενόμενος ό βασιλεὺς διὰ τοὺς όρκους καὶ τοὺς συνανακειμένους ούκ ήθέλησεν αύτὴν άθετη̃σαι

6.26. — Contristatus est rex. Le texte grec est très expressif : περίλυπος γενόμενος, étant devenu très affligé. Saint Matthieu, Mt 24.38, et saint Marc, Mc 14.34 emploient l’adjectif περίλυπος pour décrire la tristesse qui envahit la sainte âme de Jésus à Gethsémani. — Hérode regrette sa parole imprudente. Il pourrait, il est vrai, la rétracter ; mais son serment le retient, propter jusjurandum, comme si un pareil serment eût été obligatoire ! Ce qui le retient encore davantage, c’est l’assistance, propter simul discumbentes. Il croirait forfaire à l’honneur en retirant la promesse faite devant une si honorable assemblée. Ce faux honneur mondain a fait commettre bien des crimes ! — Noluit eam contristare. Le verbe άθετη̃σαι devrait être traduit par « rejicere, repudiare ». Le tétrarque n’osa donc pas renvoyer Salomé sans l’exaucer.

Il envoya donc un de ses gardes, et lui ordonna d’apporter la tête de Jean sur un plat. Le garde le décapita dans la prison,
sed misso spiculatore præcepit afferri caput ejus in disco. Et decollavit eum in carcere,
καὶ εύθὲως άποστείλας ό βασιλεὺς σπεκουλάτωρα έπέταξεν ένεχθη̃ναι τὴν κεφαλὴν αύτου̃ ό δὲ άπελθὼν άπεκεφάλισεν αύτὸν έν τη̣̃ φυλακη̣̃

6.27. — Misso spiculatore. Nous lisons le même mot (σπεκουλάτωρα) dans le texte grec : c’est là une des expressions latines grécisées par saint Marc. Cf. la Préface, § IV, 3. Le substantif « spiculator », dérivé suivant les uns de « spiculum », selon les autres de « speculari », avait primitivement la signification de sentinelle. Les écrivains latins contemporains de saint Marc l’emploient peur désigner des soldats auxquels on confiait les fonctions d’éclaireurs ou d’aides de camp[316]. Mais il indiquait aussi les exécuteurs des hautes œuvres[317] et tel est ici son véritable sens. Σπεχουλάτωρ ό δήμιος λέγεται, στρατιώτης, ός πρòς τό φονεύειν τέτακται. Théophylacte. Les Rabbins, du reste, l’avaient fait passer dans la langue hébraïque et s’en servaient aussi pour nommer le bourreau[318] הסחוריים מיתה למלר ספקלטרר הירג. « Le spiklator exécute ceux qui ont été condamnés à mort par le roi[319] ».

et il apporta sa tête sur un plat, et la donna à la jeune fille, et la jeune fille la donna à sa mère.
et attulit caput ejus in disco : et dedit illud puellæ, et puella dedit matri suæ.
καὶ ήνεγκεν τὴν κεφαλὴν αύτου̃ έπὶ πίνακι καὶ έδωκεν αύτὴν τω̣̃ κορασίω̣ καὶ τὸ κοράσιον έδωκεν αύτὴν τη̣̃ μητρὶ αύτη̃ς

6.28. — Et attulit caput. Chef sacré, que l’on vénère aujourd’hui dans l’église d’Amiens. — Hérode n’eût pas honte de le faire porter tout sanglant devant ses hôtes : Salomé le saisit sans frémir pour le présenter à sa mère. Mais les cours orientales étaient accoutumées à de pareils spectales ! « De cet horrible exemple, dit pieusement le V. Bède, nous devons conclure qu’il vaut bien mieux nous rappeler le jour de notre mort dans la prière et la chasteté, que de célébrer le jour de notre naissance par la luxure ». Citons une autre belle réflexion: « Je ne puis sans un profond étonnement me souvenir que cet homme, rempli de l’esprit de prophétie dès le sein de sa mère, lui qui n’eut pas plus grand que lui parmi les fils de la femme, ait été jeté par des pervers dans une prison, décapité pour payer la danse d’une jeune fille, et que cet homme d’une telle austérité soit mort sous le rire des êtres les plus vils. Pouvons-nous admettre qu’il y ait eu dans sa vie quelque chose qui excuse sa mort ?… D’où vient que le Dieu tout-puissant ait pu abandonner d’une manière si terrible ceux auxquels il a accordé une élection si sublime avant le commencement du monde ? À moins que ce ne soit, ainsi qu’il parait évident à la piété des fidèles, que Dieu brise en les faisant tomber si bas ceux qu’il sait devoir récompenser en les portant sur les hauteurs. Au dehors, il les laisse déchoir jusque dans l’abjection, parce qu’au dedans il les fait pénétrer jusque dans une gloire incompréhensible[320] ». Voir aussi un beau passage de saint Ambroise[321].

L’ayant appris, les disciples de Jean vinrent, et prirent son corps, et le mirent dans un sépulcre.
Quo audito, discipuli ejus venerunt, et tulerunt corpus ejus : et posuerunt illud in monumento.
καὶ άκούσαντες οί μαθηταὶ αύτου̃ η̃λθον καὶ η̃ραν τὸ πτω̃μα αύτου̃ καὶ έθηκαν αύτὸ έν τω̣̃ μνημείω̣

6.29. — Malgré sa lâche cruauté, Hérode permit cependant aux disciples du Précurseur de donner à leur Maître une sépulture honorable. D’après la tradition, ils l’enterrèrent à Sébaste en Samarie, auprès des tombeaux d’Élisée et d’Abdias. Puis, ajoute saint Matthieu, Mt 14.12, « venientes nuntiaverunt Jesu ».