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16. — Première multiplication des pains.

Mc 6.30.44. — Parall. Mt 14.13-21 ; Lc 9.10-17 ; Jn 6.1-13.

a. Retour et retraite dans le désert.

Mc 6.30-31.

Or les Apôtres, revenant auprès de Jésus, lui racontèrent tout ce qu’ils avaient fait et tout ce qu’ils avaient enseigné.
Et convenientes Apostoli ad Jesum, renuntiaverunt ei omnia quæ egerant, et docuerant.
Καὶ συνάγονται οί άπόστολοι πρὸς τὸν 'Iησου̃ν καὶ άπήγγειλαν αύτω̣̃ πάντα καὶ όσα έποίησαν Καὶ όσα έδίδαξαν

6.30. — Convenientes Apostoli. Cependant, la courte mission des Apôtres est achevée, et ils reviennent, au temps qui leur avait sans doute été fixé, rejoindre le Sauveur à Capharnaüm. « Discamus et nos, cum in ministerium aliquod mittimur, non elongari, et ultra commissum officium non efferri, sed mittentem visitare, et renuntiaro ei omnia quæ egimus et docuimus ». Théophylacte. Saint Marc et saint Luc mentionnent seuls le retour des Douze auprès de Jésus, et le compte-rendu détaillé qu’ils lui firent de leur prédication et de leurs œuvres.

Et il leur dit : « Venez à l’écart dans un lieu désert, et reposez-vous un peu ». Car ceux qui allaient et venaient étaient nombreux, et ils n’avaient pas même le temps de manger.
Et ait illis : Venite seorsum in desertum locum, et requiescite pusillum. Erant enim qui veniebant et redibant multi : et nec spatium manducandi habebant.
καὶ εί̃πεν αύτοι̃ς Δευ̃τε ύμει̃ς αύτοὶ κατ’ ίδίαν είς έρημον τόπον καὶ άναπαύεσθε όλίγον η̃σαν γὰρ οί έρχόμενοι καὶ οί ύπάγοντες πολλοί καὶ ούδὲ φαγει̃ν ηύκαίρουν

6.31. — Les détails pleins d’intérêt que contient ce verset sont propres au second Évangile. Ils consistent en une touchante invitation adressée par Jésus à ses disciples, et en une réflexion pittoresque du narrateur. — 1° La parole de Jésus : Venite seorsum… Le texte grec est beaucoup plus énergique : Δευ̃τε ύμει̃ς αύτοὶ κατ’ ίδίαν, « illuc vos ipsi seorsum » ; c’est-à-dire : Vous seuls, et pas d’autres, venez avec moi dans une retraite solitaire. — Requiescite pusillum. Quel bon Maître ! Lui qui ne s’accordait pas un seul instant de repos, il songe à procurer quelques jours de récréation et de vacances à ses Apôtres après leurs labeurs évangéliques. Il est vrai, comme le font remarquer les anciens exégètes, que ce ne devait pas être des vacances complètement oisives, mais une sorte de retraite spirituelle, Jésus voulant apprendre ainsi aux Douze, et à tous les missionnaires ou prédicateurs apostoliques, qu’un pasteur des âmes ne doit pas s’oublier dans la vaine comtemplation du bien qu’il a pu faire, mais qu’il a des obligations importantes à remplir envers soi-même. — 2° La réflexion de l’Évangéliste : Erant enim qui veniebant… Cette réflexion pittoresque, qui montre si bien au lecteur le prodigieux concours dont le Sauveur était alors le centre, renferme en même temps le motif pour lequel Jésus voulait conduire les siens dans la solitude. L’affluence était telle sur la rive occidentale du lac, qu’il eût été impossible, en y restant, de trouver une seule minute de repos. La sainte troupe n’avait pas même le temps de prendre ses repas ! s’écrie pour la seconde fois saint Marc. Cf. Mc 3.20. « Heureux temps ! où tel était le zèle des auditeurs, et le travail de ceux qui enseignaient ! », Bède. C’était la proximité de la Pâque qui attirait alors à Jésus un si grand nombre de visiteurs. Cf. Jn 4.4. Les pèlerins, accourus en foule de toutes les contrées septentrionales, se groupaient à Capharnaüm et partaient de là en longues caravanes pour gagner la capitale juive.

Montant donc dans une barque, ils se retirèrent à l’écart dans un lieu désert.
Et ascendentes in navim, abierunt in desertum locum seorsum.
καὶ άπη̃λθον είς έρημον τόπον τω̣̃ πλοίω̣ κατ’ ίδίαν

6.32. — Abierunt in desertum. M. Stanley, dans son bel ouvrage sur la Terre-Sainte[322], relève le caractère solitaire et l’aspect désert de la contrée située au N.-E. du lac de Tibériade. Moins arrosée, moins fertile, elle avait beaucoup moins d’habitants : elle convenait donc à merveille pour le but que se proposait Notre-Seigneur. C’est là qu’il se rendit avec les Douze après avoir franchi le lac de l’ouest à l’est. Cf. Jn 4.1.

b. La foule rejoint Jésus qui l’instruit.

Mc 6.33-34.

Mais beaucoup les virent partir et en eurent connaissance, et ils y accoururent à pied de toutes les villes, et arrivèrent avant eux.
Et viderunt eos abeuntes, et cognoverunt multi : et pedestres de omnibus civitatibus concurrerunt illuc, et prævenerunt eos.
καὶ εί̃δον αύτοὺς ύπάγοντας οί όχλοι, καὶ έπέγνωσαν αύτὸν πολλοί καὶ πεζη̣̃ άπὸ πασω̃ν τω̃ν πόλεων συνέδραμον έκει̃ καὶ προη̃λθον αύτούς καὶ συνη̃λθον πρὸς αύτὸν

6.33. — Description plastique et vivante, même pour saint Marc où tout est si vivant ! — Viderunt eos abeuntes. Le sujet de « viderunt » n’est pas exprimé, mais on le devine aisément. C’est la foule mentionnée au V. 31 qui vit partir Jésus avec les siens. La nouvelle passe de bouche en bouche (cognoverunt multi), et suggère aussitôt à ce bon peuple une résolution admirable, qui nous montre jusqu’à quel point il aimait le Sauveur. — Pedestres… concurrerunt. De toutes les villes et bourgades bâties au N.-O. du lac, sortent des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants, tous désireux de rejoindre l’orateur, le thaumaturge si populaire. La barque qui le porte est là-bas sur les eaux ; tandis que tous les regards suivent sa direction, les pieds marchent au plus vite, de crainte qu’il n’aborde et ne s’enfonce dans les terres avant qu’on ait pu l’atteindre. — Prœvenerunt eos. Comme il est moralement impossible, à moins de circonstances extraordinaires qu’il n’y a pas lieu de supposer ici (des vents contraires par exemple), que des piétons, partis de Capharnaüm et des alentours, mettent moins de temps à contourner la mer de Galilée jusqu’au delà de l’embouchure du Jourdain qu’un bon canot n’en mettrait à parcourir en droite ligne la distance qui sépare ces deux points[323], nous inclinons à adapter la leçon « venerunt ad eos » qu’on rencontre dans plusieurs manuscrits. De la sorte toute difficulté disparaît.

Jésus, sortant de la barque, vit une foule nombreuse, et il en eut compassion, parce qu’ils étaient comme des brebis qui n’ont point de pasteur, et il se mit à leur enseigner beaucoup de choses.
Et exiens vidit turbam multam Jesus : et misertus est super eos, quia erant sicut oves non habentes pastorem, et cœpit docere multa.
καὶ έξελθὼν εί̃δεν ό 'Iησου̃ς πολὺν όχλον καὶ έσπλαγχνίσθη έπ’ αύτοι̃ς, ότι η̃σαν ώς πρόϐατα μὴ έχοντα ποιμένα καὶ ήρξατο διδάσκειν αύτοὺς πολλά

6.34. — Exiens. C’est-à-dire, ayant débarqué ; ou bien, selon d’autres (compar. Jn 6.3), ayant quitté le sommet d’une petite colline sur laquelle il était monté avec ses disciples tandis que la foule approchait. Voilà Jésus et les Douze frustrés de la retraite et du repos qu’ils s’étaient promis ! Mais le bon Pasteur s’oublie lui-même pour ne penser qu’à ses pauvres brebis ! — Misertus est, έσπλαγχνίσθη : son divin cœur est saisi d’une indicible pitié au souvenir des misères morales du peuple qui l’entoure. Ces misères sont décrites brièvement, mais vivement, à l’aide d’une reflexion propre à saint Marc, quoique saint Matthieu l’ait aussi faite en un autre endroit, Mt 9.36. (Voyez le commentaire de Mt 9.36). — Oves non habentes pastorem. Rien ne montre mieux que cette image le triste état moral dans lequel était alors la nation théocratique. « Les Pharisiens, ces loups dévorants, ne nourrissaient pas le peuple ; au contraire, ils le dévoraient », Théophylacte. Plaise à Dieu que les brebis du Christ n’aient à leur tête que des pasteurs fidèles ! — Docere multa. « Loquebatur illis de regno Dei », dit saint Luc, Lc 9.41, et il ajoute : « Et eos qui cura indigebant sanabat ».

c. Préliminaires du miracle.

Mc 6.35-40.

Comme l’heure était déjà fort avancée, ses disciples s’approchèrent de lui, en disant : « Ce lieu est désert, et il est déjà tard ;renvoyez-les, afin qu’ils aillent dans les villages et les bourgs voisins, et s’y achètent de quoi manger ».
Et cum jam hora multa fieret, accesserunt discipuli ejus, dicentes : Desertus est locus hic, et jam hora præteriit :dimitte illos, ut euntes in proximas villas et vicos, emant sibi cibos, quos manducent.
Καὶ ήδη ώρας πολλη̃ς γενομένης προσελθόντες αύτω̣̃ οί μαθηταὶ αύτου̃ λέγουσιν ότι ̋Eρημός έστιν ό τόπος καὶ ήδη ώρα πολλή· άπόλυσον αύτούς ίνα άπελθόντες είς τοὺς κύκλω̣ άγροὺς καὶ κώμας άγοράσωσιν έαυτοι̃ς άρτους τί γὰρ φάγωσιν ούκ έχουσιν

6.35. et 36. — Hora multa fieret. C’est-à-dire « vespere facto », Mt 14.15. Les heures s’écoulèrent vite pour la foule émue, attentive, comme pour le divin orateur. Il y avait de part et d’autre tant de charmes soit à distribuer soit à goûter la nourriture spirituelle ! Voici pourtant que le besoin d’une autre nourriture, plus grossière mais non moins nécessaire, menace de se faire sentir d’une manière embarrassante, et les disciples s’approchent de Jésus pour le lui rappeler respectueusement. En ce lieu désert, lui disent-ils, il est impossible de se procurer des vivres, et voilà que la nuit approche (dans le texte grec on lit de nouveau « hora multa », au lieu du simple hora de la Vulgate). Il est donc temps de congédier cette foule, si vous voulez qu’elle n’aie pas à souffrir de la faim. — Le mot villas désigne les métairies isolées (άγροὺς du texte grec a ici la même signification[324]) ; vicos représente les bourgs et les villages. — Emant sibi cibos. Beaucoup, sans doute n’avaient pas pris de provisions au moment de se mettre en route, car ils ne songeaient qu’à rejoindre Jésus : les autres avaient consommé celles dont ils s’étaient munis le matin. Au lieu de « cibos » ; le grec porte άρτους, « panes », ce qui constitue un hébraïsme, le mot pain, chez les Hébreux, servant à indiquer toute sorte de nourriture. Le Codex Sinaiticus a pourtant βρώματα.

Il leur répondit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ». Ils lui dirent : « Irons-nous donc acheter pour deux cents deniers de pain, afin de leur donner à manger ? ».
Et respondens ait illis : Date illis vos manducare. Et dixerunt ei : Euntes emamus ducentis denariis panes, et dabimus illis manducare.
ό δὲ άποκριθεὶς εί̃πεν αύτοι̃ς Δότε αύτοι̃ς ύμει̃ς φαγει̃ν καὶ λέγουσιν αύτω̣̃ Άπελθόντες άγοράσωμεν διακοσίων δηναρίων άρτους καὶ δώμεν αύτοι̃ς φαγει̃ν

6.37. — Date illis vos. « Vos » est emphatique. À quoi bon me donner ce conseil ? Vous, ne pourriez-vous point trouver des aliments pour cette foule ? — Les voilà tout troublés par la réflexion de leur Maître. Aussi répondent-ils avec une légère pointe d’ironie : Euntes emamus…? Saint Marc et saint Jean ont seuls conservé cette réponse des Douze, mais avec une divergence que les rationalistes se hâtent de nommer contradiction. Saint Augustin expose en quelques mots là difficulté et la solution : « Hoc Philippus apud Joannem (vi, 7) respondet, sed Marcus a discipulis responsum esse commemorat, volens intelligi hoc ex ore cæterorum Philippum respondisse ; quamquam et pluralem numerum pro singulari usitatissime ponere potuerit[325] ». — Ducentis denariis. Le denier était, comme l’on sait, la plus petite monnaie d’argent des Romains : il servait souvent d’unité quand on avait à supputer une somme. Il avait cours dans toute la Palestine. Sa valeur était d’environ 85 de nos centimes : 100 deniers, équivalaient par conséquent à 170 francs, ce qui était un chiffre élevé pour cette époque.

Et il leur dit : « Combien avez-vous de pains ? Allez et voyez ». Et lorsqu’ils s’en furent informés, ils dirent : « Cinq, et deux poissons ».
Et dicit eis : Quot panes habetis ? ite, et videte. Et cum cognovissent, dicunt : Quinque, et duos pisces.
ό δὲ λέγει αύτοι̃ς Πόσους άρτους έχετε ύπάγετε καὶ ίδετε καὶ γνόντες λέγουσιν Πέντε καὶ δύο ίχθύας

6.38. — Le dialogue se poursuit entre le Maître et les disciples. La demande de Jésus, Quot panes habetis ? et l’injonction rapide qui la suit, Ite et videte, n’ont été relatées que par saint Marc. — Cum cognovissent. Les Apôtres n’avaient avec eux aucune sorte de viatique ; mais, comme le raconte saint Jean, Jn 6.8,, avec plus de détails, ils surent bientôt qu’un jeune homme mêlé à la foule possédait cinq pains d’orge et deux poissons.

Alors il leur commanda de les faire tous asseoir par groupes sur l’herbe verte.
Et præcepit illis ut accumbere facerent omnes secundum contubernia super viride fœnum.
καὶ έπέταξεν αύτοι̃ς άνακλι̃ναι πάντας συμπόσια συμπόσια έπὶ τω̣̃ χλωρω̣̃ χόρτω̣

6.39. — Prœcepit illis… Jésus, ayant à sa disposition cette modeste base du festin miraculeux qu’il allait donner à des milliers de convives, s’occupe, comme un maître de maison, de placer convenablement ses hôtes. Notre narrateur redouble ici de pittoresque et d’exactitude. — Secundum contubernia : dans le grec, συμπόσια συμπόσια, ce redoublement imité de l’hébreu donnant à l’expression le sens distributif de « catervatim, per ordines ». C’est comme s’il y avait άνά συμπόσια[326]. — Super viride fœnum. Le frais gazon qui abonde dans la plaine d’El-Batîhah était alors en pleine croissance, car le printemps avait déjà commencé[327]. Il remplaça les divans usités aux repas des Juifs.

Et ils s’assirent par troupes de cent et de cinquante.
Et discubuerunt in partes per centenos et quinquagenos.
καὶ άνέπεσον πρασιαὶ πρασιαὶ άνὰ έκατὸν καὶ άνὰ πεντήκοντα

6.40. — Discubuerunt per partes. Nouvelle réduplication distributive dans le texte grec, πρασιαί πρασιαί, c’est-à-dire, par groupes, ou très gracieusement d’après toute l’énergie de l’expression, « areolatim », comme les carrés d’un parterre. Πρασιαὶ γὰρ λέγονται τὰ έν τοι̃ς κήποις διάφορα κόμματα, έν οι̃ς φυτεύονται διάφορα πολλάκις λάχανα. Théophylacte. Si l’on se souvient que les Orientaux, fussent-ils très pauvres, aiment à se couvrir de vêtements multicolores, on comprend mieux encore cette ingénieuse comparaison, communiquée selon toute vraisemblance à notre narrateur par saint Pierre, sa source vivante, qui avait été témoin du fait. — Per centenos et quinquagenos. Indication un peu obscure, qui a été diversement interprétée. D’après quelques auteurs, elle signifierait simplement que les convives avaient été partagés en groupes de cent, qui alternaient avec des groupes de cinquante. L’opinion de M. Schegg est plus compliquée. Selon ce savant exégète, les hôtes de Jésus, distribués comme le raconte l’Évangéliste, auraient formé un quadrilatère composé de cinquante files qui contenaient cent hommes. Nous préférons nous représenter l’assemblée divisée en une vingtaine de groupes dont chacun avait, comme les tables des anciens, la forme d’un fer à cheval et contenait 250 hommes, deux lignes de 100 réunies par une ligne de 50. Quoi qu’il en soit, le but de ce placement est facile à comprendre. Jésus voulait d’une part rendre la distribution des vivres plus facile, d’autre part éviter la confusion qui n’eut pas manqué de se produire si chacun des 5000 convives avait été abandonné à sa propre inspiration.

d. Le miracle.

Mc 6.41-44.

Ayant pris les cinq pains et les deux poissons, levant les yeux au ciel, il les bénit ; puis il rompit les pains, et les donna à ses disciples, afin qu’ils les présentassent au peuple ; il partagea aussi les deux poissons entre tous.
Et acceptis quinque panibus et duobus piscibus, intuens in cælum, benedixit, et fregit panes, et dedit discipulis suis, ut ponerent ante eos : et duos pisces divisit omnibus.
καὶ λαϐὼν τοὺς πέντε άρτους καὶ τοὺς δύο ίχθύας άναϐλέψας είς τὸν ούρανὸν εύλόγησεν καὶ κατέκλασεν τοὺς άρτους καὶ έδίδου τοι̃ς μαθηται̃ς αύτου̃ ίνα παραθω̃σιν αύτοι̃ς καὶ τοὺς δύο ίχθύας έμέρισεν πα̃σιν

6.41. — Quelle simplicité dans le récit de cet étonnant prodige ! On croirait que les Évangélistes racontent la chose la plus simple et la plus naturelle. — Benedixit. Ce mot désigne probablement la prière que le père de famille, chez les Juifs, récitait au nom de tous avant le repas. — Dedit, en grec έδίδου à l’imparfait ; ce qui suppose que le Sauveur ne remit pas en une seule fois tous les pains aux Apôtres, mais qu’il leur donnait, par des actes répétés, les fragments qui se multipliaient entre ses mains divines.

Tous mangèrent, et furent rassasiés.Et des morceaux de pain qui étaient restés, et des poissons, ils apportèrent douze corbeilles pleines.Or ceux qui avaient mangé étaient au nombre de cinq mille hommes.
Et manducaverunt omnes, et saturati sunt.Et sustulerunt reliquias, fragmentorum duodecim cophinos plenos, et de piscibus.Erant autem qui manducaverunt quinque millia virorum.
καὶ έφαγον πάντες καὶ έχορτάσθησαν καὶ η̃ραν κλασμάτων δώδεκα κοφίνους πληρεις, καὶ άπὸ τω̃ν ίχθύων καὶ η̃σαν οί φαγόντες τοὺς άρτους ώσεὶ πεντακισχίλιοι άνδρες

6.42-44. — Détails qui ont tous pour fin de rehausser la grandeur du miracle. 1° V. 42. Non seulement tous mangèrent, mais tous furent rassasiés. 2° V. 43. Après que chacun eût mangé selon son appétit, les Apôtres, sur l’ordre de Jésus, Jn 6.42, ramassèrent douze corbeilles pleines de restes, c’est-à-dire plus de douze fois la quantité de pain qui avait servi de matière au prodige. 3° V. 44. Les convives étaient au nombre de cinq mille ; sans compter les femmes et les enfants, ajoute saint Matthieu, Mt 14.22. « C’était là l’œuvre d’une puissance surabondante… Si Moïse donnait la manne, il n’en donnait à chacun que le nécessaire… Elie nourrissant la veuve, ne lui donnait non plus que le nécessaire. Jésus seul, comme Seigneur, agit d’une manière surabondante ». Théophylacte. Elisée pourtant, 2R 4.42-44, avait opéré un jour un miracle analogue à celui du Sauveur ; mais il avait eu vingt pains à sa disposition et seulement cent hommes à nourrir.

17. — Jésus marche sur les eaux.

Mc 6.45-52. — Parall. Mt 13.22-33; Jn 6,14-21.

Le récit de ce miracle, dans le second Évangile, suit de très près celui de saint Matthieu ; mais il l’emporte de nouveau par la vivacité des couleurs et le grand nombre des détails.

Aussitôt il obligea ses disciples de monter dans la barque, et de le précéder sur l’autre rive, vers Bethsaïda, pendant qu’il congédierait le peuple.
Et statim coëgit discipulos suos ascendere navim, ut præcederent eum trans fretum ad Bethsaidam, dum ipse dimitteret populum.
Καὶ εύθὲως ήνάγκασεν τοὺς μαθητὰς αύτου̃ έμϐη̃ναι είς τὸ πλοι̃ον καὶ προάγειν είς τὸ πέραν πρὸς Βηθσαϊδάν έως αύτὸς άπολύση̣ τὸν όχλον

6.45. — Et statim : immédiatement après le prodige de la multiplication des pains. Le moindre délai aurait pu avoir des conséquences fâcheuses, et permettre à la foule enthousiasmée de s’entendre avec les Apôtres, pour exécuter le plan qu’elle avait conçu de s’emparer du Sauveur et de le proclamer Roi-Messie. Cf. Jn 6.14,15, et l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 14.22. Sachant bien que les Douze n’auraient que trop secondé ce dessein du peuple, Jésus les força, en quelque sorte malgré eux (coegit), de s’embarquer en toute hâte, et de se diriger vers la rive occidentale. Comparez le V. 32 et l’explication. — Ad Bethsaidam. C’est là, dans la patrie de trois d’entre eux, Simon-Pierre, André et Simon-le-Cananéen, qu’il leur fixait un prochain rendez-vous. Et pourtant, d’après Lc 9.40, le lieu désert dans lequel venait d’avoir lieu le festin merveilleusement improvisé par Notre-Seigneur s’appelait aussi Bethsaïda : « Assumptis illis (Apostolis) secessit seorsum in locum desertum, qui est Bethsaidæ ». Que conclure de là ? Que le second et le troisième Évangéliste sont en désaccord ? Nullement, mais qu’il existait dans la Palestine du Nord deux cités du même nom, dont l’une, celle que les disciples quittaient, surnommée Julias en l’honneur de la fille d’Auguste, était située à l’Est du Jourdain, à peu de distance de l’endroit où ce fleuve pénètre dans la mer, tandis que l’autre, celle où ils se rendaient, s’élevait à peu de distance de Capharnaüm, au N.-O, du lac de Tibériade[328].

Et lorsqu’il l’eut congédié, il s’en alla sur la montagne, pour prier.Le soir étant venu, la barque était au milieu de la mer, et Jésus était seul à terre.
Et cum dimisisset eos, abiit in montem orare.Et cum sero esset, erat navis in medio mari et ipse solus in terra.
καὶ άποταξάμενος αύτοι̃ς άπη̃λθεν είς τὸ όρος προσεύξασθαικαὶ όψίας γενομένης η̃ν τὸ πλοι̃ον έν μέσω̣ τη̃ς θαλάσσης καὶ αύτὸς μόνος έπὶ τη̃ς γη̃ς

6.46. et 47. — Dimisisset eos. Le pronom désigne la foule et non les disciples. Dans le texte grec, le verbe n’est pas le même qu’au V. 45. Là nous avisons άπολύση̣, tandis qu’ici on lit άποταξάμενος, ayant dit adieu. — Sero représente les premières lueurs de la nuit, puisque, dès le V. 35, il était déjà tard, « hora multa ». — In medio mari. Le verset suivant nous indiquera le motif pour lequel les Apôtres n’avaient pas encore pu franchir la distance assez courte qui sépare les ports des deux Bethsaïda : ils avaient « vent debout », comme disent les marins, et ne pouvaient avancer que très lentement. — Ipse solus in terra. Beau contraste, qui fait tableau : d’une part Jésus, complètement seul, priant au sommet d’une colline dans le silence du désert et de la nuit ; de l’autre les Douze, dans un frêle esquif violemment agité par les vagues en furie, et ramant de toutes leurs forces.

Et voyant qu’ils avaient beaucoup de peine à ramer (car le vent leur était contraire), vers la quatrième veille de la nuit il vint à eux, marchant sur la mer, et il voulait les devancer.
Et videns eos laborantes in remigando (erat enim ventus contrarius eis) et circa quartam vigiliam noctis venit ad eos ambulans supra mare : et volebat præterire eos.
καὶ εί̃δεν αύτοὺς βασανιζομένους έν τω̣̃ έλαύνειν η̃ν γὰρ ό άνεμος έναντίος αύτοι̃ς καὶ περὶ τετάρτην φυλακὴν τη̃ς νυκτὸς έρχεται πρὸς αύτοὺς περιπατω̃ν έπὶ τη̃ς θαλάσσης· καὶ ήθελεν παρελθει̃ν αύτούς

6.48. — Videns eos. Jésus aperçut ses disciples soit d’une manière surnaturelle, soit plus vraisemblablement de ses propres yeux, du bord du rivage : la nuit pouvait être claire, malgré le vent, et l’on nous a dit que les Apôtres n’avaient pu réussir à s’éloigner beaucoup. — Laborantes in remigando. L’expression grecque traduite par ces mots est d’une rare énergie : βασανιζομένους έν τω̣̃ έλαύνειν ; littéralement : torturés à ramer. Plus d’une fois, porté nous-même sur un léger canot au milieu des flots de l’Océan que soulevait un vent contraire, nous avons pu voir combien était pénible en de telles conditions l’action de ramer, de « nager », comme disent familièrement les matelots. Le mot de saint Marc est donc plein de couleur locale : saint Pierre, qui le lui avait sans doute suggéré, se souvenait encore, après de longues années, des rudes labeurs de cette nuit orageuse. — Circa quartam, vigiliam. La première des quatre subdivisions (appelées veilles) dont se composait alors la nuit chez les Juifs commençait à 6 h du soir, la seconde à 9 h, la troisième à minuit, la quatrième à 3 h du matin. Il était par conséquent de 2 à 4 h quand Jésus s’avança vers ses disciples en marchant sur les eaux du lac, affirmant ainsi sa royauté sur la nature, dont il renversait par un éclatant prodige les lois accoutumées. — Volebat præterire eos. C’est-à-dire, « præ se ferebat quasi vellet eos præterire ». Fr. Luc[329]. Saint Marc parle au point de vue des apparences extérieures. De fait, Notre-Seigneur, s’approchant de la barque et faisant quelques pas sur les flots, dans une direction parallèle à celle qu’elle suivait, semblait vouloir la dépasser. C’était une manière d’éprouver la foi des Douze : plus tard, il éprouva d’une façon analogue les deux pèlerins d’Emmaüs, Lc 24.28. Il n’y a donc pas la moindre contradiction entre le récit de saint Marc et celui de saint Jean. Voyez Jn 6.14-24 et le commentaire.

Mais eux, le voyant marcher sur la mer, crurent que c’était un fantôme, et ils poussèrent des cris.Car ils le virent tous, et furent épouvantés. Mais aussitôt il leur parla et leur dit : « Ayez confiance ; c’est moi, ne craignez point ».
At illi ut viderunt eum ambulantem supra mare, putaverunt phantasma esse, et exclamaverunt.Omnes enim viderunt eum, et conturbati sunt. Et statim locutus est cum eis, et dixit eis : Confidite, ego sum : nolite timere.
οί δὲ ίδόντες αύτὸν περιπατου̃ντα έπὶ τη̃ς θαλάσσης έδοξαν φάντασμά εί̃ναι, καὶ άνέκραξαν· πάντες γὰρ αύτὸν εί̃δον καὶ έταράχθησαν καὶ εύθὲως έλάλησεν μετ’ αύτω̃ν καὶ λέγει αύτοι̃ς Θαρσει̃τε έγώ είμι· μὴ φοϐει̃σθε

6.49. et 50. — Deux scènes rapides et touchantes. La première est une scène d’effroi, la seconde une scène d’encouragement et de réconfort. — Putaverunt phantasma esse. Dès qu’ils aperçurent cette forme majestueuse qui glissait sur les flots, les Apôtres supposèrent que c’était un de ces fantômes dont se repaît l’imagination populaire, ou l’âme d’un mort, ou en général quelque apparition dangereuse. Ils poussèrent alors une exclamation de frayeur. Plus tard encore, après sa Résurrection, ils prendront Jésus pour un fantôme. Cf. Lc 24.36,37. — Et statim locutus est. Leur effroi ne dura qu’un instant, car le bon Maître se hâta de les rassurer en se faisant connaître ! — Saint Marc passe entièrement sous silence, un incident qui se produisit alors, et dont saint Pierre fut le héros. Cf. Mt 14.28-31 et le commentaire. Sur les motifs de cette omission, voyez la Préface, § IV, 4.

Il monta ensuite avec eux dans la barque, et le vent cessa. Et ils s’étonnaient de plus en plus en eux-mêmes ;
Et ascendit ad illos in navim, et cessavit ventus. Et plus magis intra se stupebant :
καὶ άνέϐη πρὸς αύτοὺς είς τὸ πλοι̃ον καὶ έκόπασεν ό άνεμος καὶ λίαν έκ περισσου̃ έν έαυτοι̃ς έξίσταντο· καὶ έθαύμαζον

6.51. — Cessavit ventus. Cet apaisement subit, qui coïncida avec l’entrée de Jésus dans la barque, doit être regardé comme le résultat d’un nouveau miracle. Cela ressort du contexte d’une manière très évidente. Pourquoi en effet la recrudescence d’admiration de la part des disciples, signalée immédiatement après par l’Évangéliste, s’il ne se fût agi que d’un fait naturel ? On sait du reste qu’un vent violent ne cesse pas tout d’un coup, mais qu’il lui faut un certain temps pour se calmer. — Plus magis… stupebant. Nous avons à noter ici deux expressions très fortes du texte grec, par lesquelles l’écrivain sacré a voulu mettre en relief le caractère extraordinaire de l’étonnement des Douze. C’est d’abord la locution adverbiale λίαν έκ περισσου̃, « valde supra modum », à peine traduisible en français. C’est ensuite le verbe έξίσταντο, qui dénote une sorte d’extase, de ravissement, et qui est encore corroboré par un autre verbe, έθαύμαζον. On dirait que saint Marc, ne sachant comment exprimer la stupéfaction des Apôtres, accumule les synonymes pour en donner au moins une idée.

car ils n’avaient pas compris le miracle des pains, parce que leur coeur était aveuglé.
non enim intellexerunt de panibus : erat enim cor eorum obcæcatum.
ού γὰρ συνη̃καν έπὶ τοι̃ς άρτοις η̃ν γὰρ ή καρδία αύτω̃ν πεπωρωμένη

6.52. — Non enim… Les deux « enim » que nous rencontrons coup sur coup dans ce verset, montrent que l’Évangéliste se propose d’expliquer pourquoi les disciples, habitués cependant à tant de miracles, avaient été si frappés de ceux qu’ils avaient vus en dernier lieu. C’est là une note spéciale à saint Marc : elle nous ouvre un horizon des plus instructif non toutefois des plus consolants, sur l’état moral du collège apostolique à cette époque de la vie de Jésus. — Non… intellexerunt. Ils n’avaient donc pas compris le premier des trois prodiges récemment opérés par leur Maître. L’Évangéliste semble vouloir insinuer que leur peu d’intelligence sur ce point provenait du défaut de reflexion. S’ils eussent réfléchi, il leur eût été aisé de comprendre que rien n’était impossible à Notre-Seigneur, et aucun miracle ne les aurait étonnés de sa part. — Erat enim… Stupéfaits parce qu’ils n’ont pas compris, ils n’ont pas compris parce qu’ils ont un cœur lent à percevoir, « endurci ». Tel est en effet le sens du participe πεπωρωμένη, que la Vulgate a traduit, par obcœcatum. Ce sont d’ailleurs deux images également exactes. Saint Paul ne parle-t-il pas, Ep 1.18, des « yeux illuminés du cœur » ?