CHAPITRE III : SERVITIUM CARITATIS. LA VIE CONSACRÉE, MANIFESTATION DE L’AMOUR DE DIEU DANS LE MONDE
Consacrés pour la mission
72. À l’image de Jésus, Fils bien-aimé "que le Père a consacré et envoyé dans le monde" (
Jn 10,36), ceux que Dieu appelle à sa suite sont eux aussi consacrés et envoyés dans le monde pour imiter son exemple et poursuivre sa mission. Cela s’applique à tous les disciples en général. Toutefois, cela s’applique de manière particulière à ceux qui sont appelés à suivre le Christ "de plus près", dans la forme spécifique de la vie consacrée, et à faire de lui le "tout" de leur existence. Leur appel comprend donc l’engagement à se donner totalement à la mission ; de plus, sous l’action de l’Esprit Saint, qui est à l’origine de toute vocation et de tout charisme, la vie consacrée elle-même devient une mission, comme l’a été la vie de Jésus tout entière. De ce point de vue aussi, la profession des conseils évangéliques, qui rend la personne totalement libre pour la cause de l’Évangile, est d’une importance manifeste. On doit donc affirmer que la mission est essentielle pour tous les Instituts, non seulement les Instituts de vie apostolique active, mais aussi les Instituts de vie contemplative.
La mission, en effet, avant de se caractériser par les ouvres extérieures, consiste à rendre présent au monde le Christ lui-même par le témoignage personnel. Voilà le défi, voilà le but premier de la vie consacrée ! Plus on se laisse configurer au Christ, plus on le rend présent et agissant dans le monde pour le salut des hommes.
On peut dire alors que la personne consacrée est "en mission", en vertu de sa consécration même, dont elle témoigne en fonction du projet de son Institut. Quand le charisme fondateur prévoit des activités pastorales, il est évident que le témoignage de la vie et les œuvres d’apostolat ou de promotion humaine sont également nécessaires : en tout cela, le Christ est rendu présent, lui qui est à la fois consacré à la gloire du Père et envoyé au monde pour le salut de ses frères et de ses sœurs
[174].
En outre, la vie religieuse prend part à la mission du Christ par un autre élément qui lui est propre, la vie fraternelle en communauté pour la mission. La vie religieuse sera donc d’autant plus apostolique que le don de soi au Seigneur Jésus sera plus intérieur, la forme communautaire d’existence plus fraternelle, l’engagement dans la mission spécifique de l’Institut plus ardent.
Au service de Dieu et de l’homme
73. La vie consacrée reçoit la mission prophétique de rappeler et de servir le dessein de Dieu sur les hommes, tel que l’annonce l’Écriture et que la lecture attentive des signes de l’action providentielle de Dieu dans l’histoire le fait apparaître. C’est le projet d’une humanité sauvée et réconciliée (cf.
Col 2,20-22). Pour bien accomplir ce service, les personnes consacrées doivent avoir une profonde expérience de Dieu et prendre conscience des défis de leur temps, en découvrant leur sens théologique profond dans un discernement pratiqué avec l’aide de l’Esprit. En effet, dans les événements de l’histoire se cache souvent l’appel de Dieu à travailler selon ses desseins en s’intéressant de manière dynamique et féconde aux questions de notre temps
[175].
Comme le dit le Concile, le discernement des signes des temps doit être mené à la lumière de l’Évangile, pour que l’on puisse "répondre aux questions permanentes des hommes sur le sens de la vie présente et de la vie future, et sur leurs relations réciproques"
[176]. Il est donc nécessaire d’ouvrir son âme aux suggestions intérieures de l’Esprit, qui invite à saisir en profondeur les desseins de la Providence. L’Esprit appelle la vie consacrée à élaborer de nouvelles réponses aux problèmes nouveaux du monde d’aujourd’hui. Ce sont des appels de Dieu que seules des âmes habituées à chercher en tout la volonté de Dieu savent recevoir avec fidélité puis traduire avec courage par des choix qui s’accordent avec le charisme originel et avec les exigences de la situation historique concrète.
Face aux problèmes et aux urgences multiples qui semblent parfois compromettre et même menacer la vie consacrée, ceux qui ont cette vocation ne peuvent qu’éprouver la nécessité de s’engager à porter dans leur cœur et dans leur prière les nombreux besoins du monde entier, tout en ouvrant avec ardeur dans les domaines liés au charisme fondateur. À l’évidence, leur zèle apostolique devra être guidé par le discernement surnaturel qui sait distinguer ce qui vient de l’Esprit de ce qui lui est opposé (cf.
Ga 5,16-17 Ga 5,22 1Jn 4,6). Fidèle à la Règle et aux Constitutions, ce discernement est fait dans la pleine communion avec l’Église
[177].
Ainsi, la vie consacrée ne se contentera pas de lire les signes des temps, mais elle contribuera aussi à élaborer et à mettre en ouvre de nouveaux projets d’évangélisation pour les situations actuelles. Tout cela se fera dans la certitude de foi que l’Esprit sait donner les réponses appropriées aux questions les plus délicates. À ce sujet, il sera bon de retrouver ce qu’ont toujours enseigné les grands maîtres de l’action apostolique : il faut faire confiance à Dieu comme si tout dépendait de lui et, en même temps, s’engager avec générosité comme si tout dépendait de nous.
Collaboration ecclésiale et spiritualité apostolique
74. Tout doit être fait en communion et en dialogue avec les autres composantes ecclésiales. Les défis de la mission sont si importants qu’ils ne peuvent être relevés efficacement sans la collaboration de tous les membres de l’Église, dans le discernement comme dans l’action. Il est difficile pour les individus de détenir des réponses suffisantes ; en revanche, celles-ci peuvent jaillir de la confrontation et du dialogue. En particulier, la communion active entre les différents charismes ne manquera pas d’assurer, au-delà d’un enrichissement mutuel, une efficacité plus grande dans la mission. L’expérience de ces dernières années confirme amplement que "le dialogue est le nouveau nom de la charité"
[178],surtout de la charité vécue dans l’Église ; le dialogue aide à voir les problèmes dans leurs dimensions réelles et il permet d’y faire face avec de meilleures chances de succès. Par le fait même qu’elle cultive la valeur de la vie fraternelle, la vie consacrée se présente comme une expérience privilégiée de dialogue. Elle peut donc contribuer à créer un climat d’acceptation mutuelle, dans lequel les différents sujets ecclésiaux, se sentant mis en valeur pour ce qu’ils sont, se rejoignent avec plus de conviction dans la communion de l’Église, elle-même tendue vers la grande mission universelle.
Les Instituts engagés dans les diverses formes de service apostolique doivent enfin cultiver une solide spiritualité de l’action, en voyant Dieu en toute chose et toute chose en Dieu. En effet, "on doit savoir que, si une bonne manière d’ordonner sa vie demande que l’on passe de la vie active à la vie contemplative, il sera toutefois la plupart du temps utile que l’esprit retourne de la vie contemplative à la vie active, pour que la flamme allumée dans l’intelligence par la contemplation donne toute sa perfection dans l’action. Ainsi, la vie active doit nous conduire à la vie contemplative et, dès lors, la vie contemplative, prenant appui sur ce que nous avons perçu par l’intelligence, nous ramènera plus sûrement à l’action"
[179]. Jésus nous a lui-même parfaitement montré comment on peut unir la communion avec le Père et une vie active intense. Sans une constante recherche de cette unité, le risque de l’effondrement intérieur, du désarroi, du découragement est continuellement présent. L’union étroite entre contemplation et action permettra, aujourd’hui comme hier, de faire face aux missions les plus difficiles.
I. L’AMOUR JUSQU’AU BOUT
Aimer dans le cœur du Christ
75. "Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’au bout. Au cours d’un repas, (...) il se lève de table (...) et il commença à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge dont il était ceint" (
Jn 13,1-2 Jn 13,4-5).
Pendant le lavement des pieds, Jésus dévoile la profondeur de l’amour de Dieu pour l’homme : en Lui, Dieu lui-même se met au service des hommes ! Il révèle en même temps le sens de la vie chrétienne et, à plus forte raison, de la vie consacrée, qui est une vie d’amour oblatif, de service concret et généreux. En se mettant à la suite du Fils de l’homme, qui "n’est pas venu pour être servi, mais pour servir" (
Mt 20,28), la vie consacrée, du moins dans les meilleures périodes de sa longue histoire, s’est caractérisée par ce "lavement des pieds", c’est-à-dire par le service privilégié des plus pauvres et des plus démunis. Si, d’un côté, elle contemple le mystère sublime du Verbe dans le sein du Père (cf.
Jn 1,1), de l’autre, elle suit ce même Verbe qui s’est fait chair (cf.
Jn 1,14), s’abaisse, s’humilie pour servir les hommes. Les personnes qui, aujourd’hui encore, suivent le Christ dans la voie des conseils évangéliques veulent aller là où il est allé et faire ce qu’il a fait.
Sans cesse, il appelle à lui de nouveaux disciples, hommes et femmes, pour leur communiquer, grâce à l’effusion de l’Esprit (cf.
Rm 5,5), l’agapè divine, sa façon d’aimer, et pour les pousser ainsi à servir les autres dans l’humble don d’eux-mêmes, loin des calculs intéressés. Pierre qui, en extase devant la lumière de la Transfiguration, s’écrie : "Seigneur, il est heureux que nous soyons ici" (
Mt 17,4), est invité à revenir sur les routes du monde, pour continuer à servir le Royaume de Dieu : "Descends, Pierre ! Tu voulais te reposer sur la montagne ; descends, proclame la Parole, interviens à temps et à contretemps, reproche, exhorte, encourage avec grande bonté et par toute sorte d’enseignement. Travaille, prends de la peine, souffre des tortures, pour posséder ce que signifient les vêtements blancs du Seigneur, par la blancheur et par la beauté de ton action droite inspirée par la charité"
[180]. S’il garde son regard fixé sur le visage du Seigneur, l’apôtre n’en diminue pas pour autant son engagement en faveur de l’homme ; au contraire, il le renforce, en lui donnant une nouvelle capacité d’agir sur l’histoire, pour la libérer de ce qui la corrompt.
La recherche de la beauté divine pousse les personnes consacrées à se préoccuper de l’image divine, qui est déformée sur le visage de leurs frères et de leurs sœurs, visages défigurés par la faim, visages déçus par les promesses politiques, visages humiliés de qui voit mépriser sa culture, visages épouvantés par la violence quotidienne et aveugle, visages tourmentés de jeunes, visages de femmes blessées et humiliées, visages épuisés de migrants qui n’ont pas été bien accueillis, visages de personnes âgées dépourvues des conditions minimales nécessaires pour mener une vie décente
[181]. La vie consacrée montre ainsi, par le langage des ouvres, que la charité divine est fondement et stimulant de l’amour gratuit et diligent. Saint Vincent de Paul en était bien convaincu, lorsqu’il donnait aux Filles de la Charité ce programme de vie : "L’esprit de la Compagnie consiste à se donner à Dieu pour aimer Notre Seigneur et le servir en la personne des pauvres corporellement et spirituellement, en leurs maisons ou ailleurs, pour instruire les pauvres filles, les enfants, et généralement tous ceux que la divine Providence vous envoie"
[182].
Parmi les différents domaines où peut s’exercer la charité, celui qui manifeste au monde à un titre spécial l’amour "jusqu’au bout" est certainement, en notre temps, celui de l’annonce passionnée de Jésus Christ à ceux qui ne le connaissent pas encore, à ceux qui l’ont oublié et, de manière préférentielle, aux pauvres.
Contribution spécifique de la vie consacrée à l’évangélisation
76. Il revient spécifiquement aux personnes consacrées de contribuer à l’évangélisation avant tout par le témoignage d’une vie totalement donnée à Dieu et à leurs frères, par l’imitation du Sauveur qui, par amour de l’homme, s’est fait esclave. Dans l’ouvre du salut, en effet, tout vient de la participation à l’agapè divine. Les personnes consacrées rendent visible, par leur consécration et leur total don de soi, la présence amoureuse et salvifique du Christ, le consacré du Père, envoyé en mission
[183]. En se laissant saisir par lui (cf.
Ph 3,12), elles se préparent à devenir, d’une certaine manière, un prolongement de son humanité
[184]. La vie consacrée montre avec éloquence que plus on vit dans le Christ, mieux on peut le servir dans les autres, en se portant jusqu’aux avant-postes de la mission et en prenant les plus grands risques
[185].
La première évangélisation : annoncer le Christ aux nations
77. Quand on aime Dieu, le Père de tous, on ne peut qu’aimer ses semblables, en qui l’on reconnaît des frères et des sœurs. C’est pourquoi, quand on constate que beaucoup d’entre eux ne connaissent pas la pleine manifestation de l’amour de Dieu dans le Christ, on ne peut rester indifférent. C’est de là que, par obéissance au précepte du Christ, prend son essor l’élan missionnaire ad gentes, que tout chrétien conscient partage avec l’Église, missionnaire par nature. Cet élan est vécu surtout par les membres des Instituts de vie contemplative et de vie active
[186]. Les personnes consacrées, en effet, ont la mission de rendre présent, même parmi les non-chrétiens
[187], le Christ chaste, pauvre, obéissant, orant et missionnaire
[188]. Restant fermement fidèles à leur charisme, en vertu de leur très intime consécration à Dieu
[189], elles ne peuvent que se sentir spécialement engagées à collaborer à l’activité missionnaire de l’Église. L’ardente tension missionnaire qui caractérise et exalte la vie consacrée est attestée chez d’innombrables saints : on se rappelle le désir si souvent exprimé par Thérèse de Lisieux, "t’aimer et te faire aimer", le souhait ardent de saint François-Xavier que "beaucoup, réfléchissant aux comptes qu’ils devront rendre à notre Seigneur et à ce qu’ils font des talents reçus de lui, s’emploient, par divers moyens et exercices spirituels, à connaître la volonté de Dieu et à l’écouter au-dedans d’eux-mêmes. Qu’ils s’y conforment plutôt que de suivre leurs propres inclinations, et s’exclament : "Me voici, Seigneur, que voulez-vous faire de moi ? Envoyez-moi où vous voulez" "
[190].
Présents en tout point de la terre
78. "L’amour du Christ nous presse" (
2Co 5,14) : les membres de chaque Institut devraient pouvoir le répéter avec l’Apôtre, parce que la vie consacrée a pour mission de travailler en tout lieu de la terre pour affermir et étendre le Règne du Christ, en portant partout l’annonce de l’Évangile, même dans les régions les plus lointaines
[191]. De fait, l’histoire missionnaire témoigne de la grande contribution donnée par eux à l’évangélisation des peuples : des anciennes familles monastiques aux fondations les plus récentes engagées de manière exclusive dans la mission ad gentes, des Instituts de vie active aux Instituts contemplatifs
[192], d’innombrables personnes se sont dépensées pour cette "activité primordiale de l’Église, une activité essentielle et jamais achevée"
[193], parce qu’elle s’adresse à la multitude croissante de ceux qui ne connaissent pas le Christ.
Aujourd’hui encore, ce devoir continue à s’imposer avec urgence aux Instituts de vie consacrée et aux Sociétés de vie apostolique ; pour l’annonce de l’Évangile du Christ, on attend d’eux le plus grand engagement possible. Les Instituts qui naissent ou qui travaillent dans les jeunes Églises sont invités à s’ouvrir à la mission parmi les non-chrétiens, à l’intérieur et à l’extérieur de leur patrie. Malgré les difficultés compréhensibles que peuvent traverser certains d’entre eux, il est bon de rappeler à tous que, si "la foi s’affermit quand on la donne"
[194],la mission affermit la vie consacrée, lui donne un nouvel enthousiasme et de nouvelles motivations, sollicite sa fidélité. De son côté, l’activité missionnaire offre un vaste champ où les différentes formes de vie consacrée ont leur place.
La mission ad gentes offre des occasions privilégiées d’exercer une action apostolique très intense aux femmes consacrées, aux religieux frères et aux membres des Instituts séculiers. Ces derniers, par leur présence dans les divers domaines propres à la vocation laïque, peuvent accomplir une ouvre précieuse d’évangélisation des milieux, des structures et même des lois qui règlent la vie en société. En outre, ils peuvent témoigner des valeurs évangéliques aux côtés de personnes qui ne connaissent pas encore Jésus, apportant ainsi une contribution spécifique à la mission.
Il faut le souligner, dans les pays où sont enracinées des religions non chrétiennes, la présence de la vie consacrée a une énorme importance, tant par les activités éducatives, caritatives et culturelles, que par le signe de la vie contemplative. Dans les nouvelles Églises, on doit donc encourager particulièrement la fondation de communautés qui se donnent à la contemplation, puisque "la vie contemplative relève de la présence plénière de l’Église"
[195]. Il est ensuite nécessaire de promouvoir par des moyens adaptés une répartition équilibrée de la vie consacrée dans ses différentes formes pour susciter un nouvel élan évangélisateur, soit par l’envoi de missionnaires hommes ou femmes, soit par l’aide que les Instituts de vie consacrée doivent aux diocèses les plus pauvres
[196].
Annonce du Christ et inculturation
79. L’annonce du Christ "a, en permanence, la priorité dans la mission de l’Église"
[197] et a pour but la conversion, c’est-à-dire l’adhésion pleine et sincère au Christ et à son Évangile
[198]. Le processus de l’inculturation et le dialogue inter-religieux entrent aussi dans le cadre de l’activité missionnaire. Les personnes consacrées recevront de l’inculturation comme un appel à une collaboration féconde avec la grâce dans la prise de contact avec les diverses cultures. Cela suppose une sérieuse préparation personnelle, des dons confirmés de discernement, une adhésion fidèle aux critères indispensables d’orthodoxie doctrinale, d’authenticité et de communion ecclésiale
[199]. Soutenues par le charisme de leurs fondateurs et fondatrices, de nombreuses personnes consacrées ont su rejoindre les différentes cultures dans l’attitude de Jésus qui "s’anéantit lui-même, prenant condition d’esclave" (
Ph 2,7) et, par un effort de dialogue patient et audacieux, elles ont établi des contacts profitables avec les peuples les plus divers, annonçant à tous le chemin du salut. Aujourd’hui encore, combien d’entre elles savent chercher et trouver dans l’histoire des personnes et de peuples entiers des traces de la présence de Dieu, qui amène toute l’humanité à discerner les signes de sa volonté rédemptrice ! Cette recherche se révèle profitable pour les personnes consacrées elles-mêmes : en effet, les valeurs découvertes dans les différentes civilisations peuvent les inciter à approfondir leur engagement dans la contemplation et la prière, à pratiquer davantage le partage communautaire et l’hospitalité, à cultiver avec plus d’empressement leur attention aux personnes et le respect de la nature.
Pour parvenir à une authentique inculturation, il faut avoir un comportement semblable à celui du Seigneur, qui s’est incarné et qui est venu au milieu de nous avec amour et humilité. En ce sens, la vie consacrée rend les personnes particulièrement aptes à faire face au labeur complexe de l’inculturation, parce qu’elle les habitue à se détacher des réalités matérielles et même de nombreux aspects de leur propre culture. En s’appliquant par de tels comportements à étudier et à comprendre les cultures, les personnes consacrées peuvent mieux discerner leurs valeurs authentiques et voir la façon de les accueillir et de les perfectionner à l’aide de leur charisme propre
[200]. De toute manière, il faut se garder de l’oublier, dans bien des cultures antiques, l’expression religieuse est si profondément intégrée que la religion représente souvent la dimension transcendante de la culture elle-même. En ce cas, une véritable inculturation comporte nécessairement un dialogue inter-religieux qui "ne s’oppose pas à la mission ad gentes" et qui "ne dispense pas de l’évangélisation"
[201].
L’inculturation de la vie consacrée
80. De son côté, porteuse par elle-même de valeurs évangéliques, la vie consacrée peut, là où elle est vécue avec authenticité, contribuer de manière originale à relever les défis de l’inculturation. En effet, comme elle constitue un signe du primat de Dieu et du Royaume, elle se présente comme une provocation qui, dans le dialogue, peut ébranler la conscience des hommes. Si la vie consacrée garde la force prophétique qui lui est propre, elle devient, à l’intérieur d’une culture, un ferment évangélique capable de la purifier et de la faire évoluer. Voilà ce que montre l’histoire de nombreux saints et saintes qui, à des époques différentes, ont su se plonger dans leur temps sans être submergés, mais en montrant de nouveaux chemins à leur génération. Un style de vie évangélique est une source d’inspiration importante pour un nouveau modèle culturel. Que de fondateurs et de fondatrices, accueillant certaines exigences de leur temps, mais avec toutes les limites qu’ils leur reconnaissaient, leur ont donné une réponse qui est devenue une proposition culturelle novatrice !
En effet, les communautés des Instituts religieux et des Sociétés de vie apostolique peuvent offrir concrètement des propositions culturelles significatives, quand elles témoignent du mode évangélique de vivre l’accueil mutuel dans la diversité et d’exercer l’autorité, le partage de biens tant matériels que spirituels, la dimension internationale, la collaboration entre congrégations, l’écoute des hommes et des femmes de notre temps. La façon de penser et d’agir de celui qui suit le Christ de plus près crée, en effet, une véritable culture de référence, sert à mettre en lumière ce qui n’est pas humain, témoigne que Dieu seul donne force et accomplissement aux valeurs. À son tour, une authentique inculturation aidera les personnes consacrées à vivre le radicalisme évangélique, selon le charisme de leur Institut et le génie du peuple avec lequel elles entrent en contact. Ce rapport fécond suscite des styles de vie et des méthodes pastorales qui seront une richesse pour tout l’Institut, s’ils se révèlent conformes au charisme de fondation et à l’action unifiante de l’Esprit Saint. À ce processus, fait de discernement et d’audace, de dialogue et de provocation évangélique, la garantie d’être sur la bonne voie est offerte par le Saint-Siège, à qui il revient d’encourager l’évangélisation des cultures, ainsi que d’en authentifier les développements et d’en approuver les résultats en vue de l’inculturation
[202] : la tâche est "difficile et délicate, car elle met en jeu la fidélité de l’Église à l’Évangile et à la Tradition apostolique dans une évolution constante des cultures"
[203].
La nouvelle évangélisation
81. Pour répondre efficacement aux grands défis lancés par l’histoire contemporaine à la nouvelle évangélisation, il est avant tout nécessaire que la vie consacrée se laisse continuellement interpeller par la Parole révélée et par les signes des temps
[204]. Le souvenir des grands évangélisateurs et des grandes évangélisatrices, qui furent d’abord de grands évangélisés, montre que, pour s’adresser au monde d’aujourd’hui, il faut des personnes données avec amour au Seigneur et à son Évangile. "Par leur vocation spécifique, les personnes consacrées sont appelées à faire naître l’unité entre l’auto-évangélisation et le témoignage, entre le renouveau intérieur et le renouveau apostolique, entre l’être et l’agir, faisant apparaître que le dynamisme vient toujours du premier élément du binôme"
[205].
La nouvelle évangélisation, comme celle de toujours, ne sera efficace que si elle sait proclamer sur les toits ce qui a d’abord été vécu dans l’intimité avec le Seigneur. Elle a besoin de solides personnalités, animées de la ferveur des saints. La nouvelle évangélisation exige des personnes consacrées une pleine conscience du sens théologique des défis de notre temps. Ces défis doivent être analysés attentivement et dans un discernement commun, en vue du renouveau de la mission. Il faut avoir le courage d’annoncer le Seigneur Jésus et, en même temps, faire confiance à l’action de la Providence, qui agit dans le monde et qui "dispose tout pour le bien de l’Église, même les événements contraires"
[206].
Parmi les éléments importants qui permettent une insertion fructueuse des Instituts dans le processus de la nouvelle évangélisation, il y a la fidélité au charisme fondateur, la communion avec ceux qui, dans l’Église, sont engagés au service de la même cause, spécialement les Pasteurs, et la coopération de tous les hommes de bonne volonté. Cela exige un sérieux discernement des appels adressés par l’Esprit à chaque Institut, dans les régions où d’importants progrès ne sont pas prévisibles dans l’immédiat comme dans celles où s’annonce une renaissance réconfortante. En tout lieu et en toute situation, que les personnes consacrées annoncent le Seigneur Jésus avec ardeur, prêtes à répondre avec la sagesse de l’Évangile aux questions que leur posent aujourd’hui l’inquiétude du cœur humain et l’urgence de ses nécessités !
La prédilection pour les pauvres et la promotion de la justice
82. Au début de son ministère, dans la synagogue de Nazareth, Jésus proclame que l’Esprit l’a consacré pour porter aux pauvres un message de joie, pour annoncer aux prisonniers la délivrance, rendre la vue aux aveugles, libérer les opprimés et prêcher une année de grâce du Seigneur (cf.
Lc 4,16-19). L’Église, qui fait sienne la mission du Seigneur, annonce l’Évangile à tout homme et à toute femme, car elle s’engage en vue de leur salut intégral. Mais, avec une attention spéciale, une véritable "option préférentielle", elle se tourne vers ceux qui se trouvent dans une situation de plus grande faiblesse, et donc de plus grand besoin. Les "pauvres", dans les multiples dimensions de la pauvreté, ce sont les opprimés, les marginaux, les personnes âgées, les malades, les petits, tous ceux qui sont considérés et traités comme les "derniers" dans la société.
L’option pour les pauvres se situe dans la logique même de l’amour vécu selon le Christ. Tous les disciples du Christ doivent donc la faire, mais ceux qui veulent suivre le Seigneur de plus près, en imitant son comportement, ne peuvent que se sentir concernés par elle de manière toute particulière. La sincérité de leur réponse à l’amour du Christ les conduit à vivre en pauvres et à embrasser la cause des pauvres. Cela comprend pour chaque Institut, selon son charisme spécifique, l’adoption d’un style de vie, tant personnel que communautaire, humble et austère. Fortes de ce témoignage vécu, les personnes consacrées pourront, de manière conforme à leur choix de vie et en restant libres à l’égard des idéologies politiques, dénoncer les injustices perpétrées contre bien des fils et des filles de Dieu et s’engager pour la promotion de la justice dans le champ social où elles travaillent
[207]. De cette façon, même dans les situations actuelles, on verra se renouveler, par le témoignage d’innombrables personnes consacrées, le don de soi des fondateurs et des fondatrices qui offrirent leur vie pour servir le Seigneur présent dans les pauvres. En effet, "ici-bas, le Christ est pauvre dans la personne de ses pauvres (...). Dieu, il est riche, homme, il est pauvre. De fait, le même homme déjà riche est monté au ciel et il est assis à la droite du Père. Mais, en même temps, il reste ici-bas le pauvre qui a faim, qui a soif, qui est nu"
[208].
L’Évangile devient opérant par la charité, qui est la gloire de l’Église et le signe de sa fidélité au Seigneur. C’est ce que montre toute l’histoire de la vie consacrée, que l’on peut considérer comme une exégèse vivante de la parole de Jésus : "Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait" (
Mt 25,40). De nombreux Instituts, surtout à l’époque moderne, sont nés précisément pour répondre à tel ou tel besoin des pauvres. Et même lorsque cette finalité n’a pas été déterminante, l’attention et l’intérêt portés aux plus démunis et exprimés par la prière, l’accueil et l’hospitalité, ont toujours été naturellement présents dans les différentes formes de vie consacrée, y compris la vie contemplative. Comment pourrait-il en être autrement, dès lors que le Christ contemplé dans la prière est Celui-là même qui vit et souffre dans les pauvres ? Dans ce sens, l’histoire de la vie consacrée est riche d’exemples merveilleux et parfois géniaux. Saint Paulin de Nole, qui avait distribué ses biens aux pauvres pour se consacrer pleinement à Dieu, fit construire les cellules de son monastère au-dessus d’un hospice destiné précisément aux indigents. Il se réjouissait à la pensée de cet "échange de dons" singulier : les pauvres, assistés par lui, affermissaient par leur prière les "fondations" mêmes de sa maison, tout entière vouée à la louange de Dieu
[209]. Saint Vincent de Paul, pour sa part, aimait dire que, lorsqu’on est contraint d’interrompre la prière pour assister un pauvre dans le besoin, en réalité, on ne l’interrompt pas, parce que c’est "quitter Dieu pour Dieu"
[210].
Pour la vie consacrée, le service des pauvres est un acte d’évangélisation et, en même temps, il scelle la fidélité à l’Évangile et invite à la conversion permanente, puisque comme le dit saint Grégoire le Grand - "la charité s’élance merveilleusement vers les hauteurs quand elle se laisse miséricordieusement attirer en bas vers les misères du prochain ; et plus elle descend avec amour vers les faiblesses, plus elle reprend avec vigueur sa course vers les sommets"
[211].
Le soin des malades
83. En suivant une glorieuse tradition, un grand nombre de personnes consacrées, surtout des femmes, exercent leur apostolat dans les milieux sanitaires, selon le charisme de leur Institut. Au cours des siècles, nombreuses ont été les personnes consacrées qui ont fait le sacrifice de leur vie en se mettant au service des victimes de maladies contagieuses, et qui ont ainsi montré que le don de soi jusqu’à l’héroïsme fait partie du caractère prophétique de la vie consacrée.
L’Église regarde avec admiration et gratitude les très nombreuses personnes consacrées qui, portant assistance aux malades et à ceux qui souffrent, contribuent à sa mission de manière significative. Elles prolongent le ministère de miséricorde du Christ, qui "a passé en faisant le bien et en guérissant" (
Ac 10,38). Sur les traces du Samaritain divin, médecin des âmes et des corps
[212], et à l’exemple de leurs fondateurs et de leurs fondatrices, que les personnes consacrées, qui y sont destinées par le charisme de leur Institut, persévèrent dans leur témoignage d’amour à l’égard des malades, en se donnant à eux avec une profonde compréhension et en prenant part à leur souffrance ! Qu’elles privilégient dans leurs choix les malades les plus pauvres et les plus délaissés, comme les personnes âgées, les handicapés, les marginaux, les malades en fin de vie, les victimes de la drogue et des nouvelles maladies contagieuses ! Qu’elles aident les malades à offrir leur souffrance en communion avec le Christ crucifié et glorifié pour le salut de tous
[213] et qu’elles restent conscientes d’être, par la prière et par le témoignage de la parole et du comportement, des sujets actifs de la pastorale grâce au charisme particulier de la croix !
[214]
En outre, l’Église rappelle aux personnes consacrées qu’il entre dans leur mission d’évangéliser les milieux de la santé où elles travaillent, en cherchant à éclairer, par la diffusion des valeurs évangéliques, la façon de vivre, de souffrir et de mourir des hommes de notre temps. C’est leur devoir de s’employer à l’humanisation de la médecine et à l’approfondissement de la bioéthique, au service de l’Évangile de la vie. Qu’elles cherchent donc à promouvoir d’abord le respect de la personne et de la vie humaine, de sa conception à son terme naturel, en pleine conformité avec l’enseignement moral de l’Église
[215], par la fondation de centres de formation
[216] et par la collaboration fraternelle avec les organismes ecclésiaux de la pastorale sanitaire !
II. UN TÉMOIGNAGE PROPHÉTIQUE FACE AUX GRANDS DÉFIS
Le prophétisme de la vie consacrée
84. Le caractère prophétique de la vie consacrée a été fortement mis en relief par les Pères synodaux. Il se présente comme une forme spéciale de participation à la fonction prophétique du Christ, communiquée par l’Esprit à tout le Peuple de Dieu. Ce prophétisme est inhérent à la vie consacrée comme telle, du fait qu’il engage radicalement dans la sequela Christi et il appelle donc à s’investir dans la mission qui la caractérise. La fonction de signe, que Vatican II reconnaît à la vie consacrée
[217], s’exprime par le témoignage prophétique du primat de Dieu et des valeurs de l’Évangile dans la vie chrétienne. En vertu de ce primat, rien ne peut être préféré à l’amour personnel pour le Christ et pour les pauvres en qui il vit
[218].
La tradition patristique a reconnu dans la personne d’Elie, prophète audacieux et ami de Dieu une figure de la vie religieuse monastique
[219]. Elie vivait en présence de Dieu et contemplait son passage dans le silence, il intercédait pour le peuple et proclamait la volonté divine avec courage, il luttait pour les droits de Dieu et se dressait pour défendre les pauvres contre les puissants du monde (cf.
1R 18-19). Dans l’histoire de l’Église, à côté d’autres chrétiens, il y a toujours eu des hommes et des femmes consacrés à Dieu qui, par un don particulier de l’Esprit, ont exercé un authentique ministère prophétique, parlant au nom de Dieu à tous et même aux Pasteurs de l’Église. La véritable prophétie naît de Dieu, de l’amitié avec lui, de l’écoute attentive de sa Parole dans les diverses étapes de l’histoire. Le prophète sent brûler dans son cœur la passion pour la sainteté de Dieu et, après avoir accueilli sa parole dans le dialogue de la prière, il la proclame par sa vie, ses lèvres et ses gestes, se faisant le héraut de Dieu contre le mal et le péché. Le témoignage prophétique exige une recherche permanente et passionnée de la volonté de Dieu, une communion ecclésiale indispensable et généreuse, l’exercice du discernement spirituel, l’amour de la vérité. Il s’exprime aussi par la dénonciation de ce qui est contraire à la volonté divine et par l’exploration de voies nouvelles pour mettre en pratique l’Évangile dans l’histoire, en vue du Royaume de Dieu
[220].
Son importance pour le monde contemporain
85. Notre monde, dans lequel les traces de Dieu semblent souvent perdues de vue, éprouve l’urgent besoin d’un témoignage prophétique fort de la part des personnes consacrées. Ce témoignage portera d’abord sur l’affirmation du primat de Dieu et des biens à venir, telle qu’elle se révèle dans la sequela Christi et dans l’imitation du Christ chaste, pauvre et obéissant, totalement consacré à la gloire de son Père et à l’amour de ses frères et de ses sœurs. La vie fraternelle elle-même est une prophétie en acte dans une société qui, parfois à son insu, aspire profondément à une fraternité sans frontières. La fidélité à leur charisme amène les personnes consacrées à offrir partout leur témoignage avec la franchise du prophète qui ne craint pas d’aller jusqu’à risquer sa vie.
La cohérence entre l’annonce et la vie confère une force de persuasion particulière à la prophétie. Les personnes consacrées seront fidèles à leur mission dans l’Église et dans le monde, si elles sont capables de s’examiner elles-mêmes continuellement à la lumière de la Parole de Dieu
[221]. Ainsi, elles pourront communiquer aux autres fidèles la richesse des charismes reçus, tout en se laissant à leur tour interpeller par les provocations prophétiques venues des autres composantes ecclésiales. Dans cet échange des dons, authentifié par le plein accord avec le Magistère et la discipline de l’Église, se manifestera avec éclat l’action de l’Esprit qui "unifie (l’Église) dans la communion et le service, la pourvoit de dons divers, hiérarchiques et charismatiques, la dirige grâce à ces dons"
[222].
Fidélité jusqu’au martyre
86. En ce siècle, comme à d’autres époques de l’histoire, des hommes et des femmes consacrés ont rendu témoignage au Christ Seigneur par le don de leur vie. Ils sont des milliers, ceux qui, contraints à se réfugier dans les catacombes à cause de la persécution de régimes totalitaires ou de groupes violents, entravés dans leur activité missionnaire, dans l’action en faveur des pauvres, dans l’assistance aux malades et aux marginaux, ont vécu et vivent leur consécration au prix de souffrances prolongées et héroïques, et souvent en versant leur propre sang, étant ainsi pleinement configurés au Seigneur crucifié. L’Église a déjà reconnu officiellement la sainteté de certains d’entre eux en les honorant comme des martyrs du Christ. Ils nous éclairent par leur exemple, ils intercèdent pour notre fidélité, ils nous attendent dans la gloire.
Vif est le désir que la mémoire de tant de témoins de la foi demeure dans la conscience de l’Église comme une invitation à les célébrer et à les imiter. Que les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique contribuent à cette ouvre en recueillant les noms et les témoignages de toutes les personnes consacrées qui peuvent être inscrites au Martyrologe du vingtième siècle !
[223]
Les grands défis de la vie consacrée
87. La mission prophétique de la vie consacrée répond à trois défis principaux adressés à l’Église elle-même : ce sont des défis de toujours qui, sous une forme nouvelle et peut-être plus radicale, sont lancés par la société contemporaine, au moins dans certaines parties du monde. Ils concernent directement les conseils évangéliques de pauvreté, de chasteté et d’obéissance, et incitent l’Église, en particulier les personnes consacrées, à faire apparaître leur profonde signification anthropologique et à en témoigner. Le choix de ces conseils, en effet, loin de constituer un appauvrissement de valeurs authentiquement humaines, se présente plutôt comme leur transfiguration. Les conseils évangéliques ne doivent pas être considérés comme une négation des valeurs inhérentes à la sexualité, au désir légitime de posséder et de décider de sa vie de manière indépendante. Ces inclinations, dans la mesure où elles sont fondées dans la nature, sont bonnes en elles-mêmes. Toutefois, la créature humaine, affaiblie par le péché originel, est exposée au risque de les mettre en ouvre sous le mode de la transgression. La profession de chasteté, de pauvreté et d’obéissance devient un avertissement afin que ne soient pas sous-estimées les blessures provoquées par le péché originel, et, tout en affirmant la valeur des biens créés, elle les relativise en montrant que Dieu est le bien absolu. Ainsi, tandis qu’ils cherchent à acquérir la sainteté pour eux-mêmes, ceux qui suivent les conseils évangéliques proposent pour ainsi dire, une "thérapie spirituelle" à l’humanité, puisqu’ils refusent d’idolâtrer la création et rendent visible en quelque manière le Dieu vivant. La vie consacrée, surtout pendant les périodes difficiles, est une bénédiction pour la vie humaine et pour la vie de l’Église elle-même.
Le défi de la chasteté consacrée
88. La première provocation est celle d’une culture hédoniste qui délie la sexualité de toute norme morale objective, en la réduisant souvent à un jeu et à un bien de consommation, et en cédant à une sorte d’idolâtrie de l’instinct avec la complicité des moyens de communication sociale. Les conséquences de cet état de fait sont sous les yeux de tous : des transgressions diverses, qui s’accompagnent d’innombrables souffrances psychiques et morales pour les individus et pour les familles. La réponse de la vie consacrée réside d’abord dans la pratique joyeuse de la chasteté parfaite, comme témoignage de la puissance de l’amour de Dieu dans la fragilité de la condition humaine. La personne consacrée atteste que ce que la majorité tient pour impossible devient, avec la grâce du Seigneur Jésus, possible et authentiquement libérant. Oui, dans le Christ il est possible d’aimer Dieu de tout son cœur, en le plaçant au-dessus de tout autre amour, et d’aimer ainsi toute créature avec la liberté de Dieu ! Voilà l’un des témoignages qui sont aujourd’hui plus nécessaires que jamais, précisément parce qu’il est si peu compris par le monde. Il est offert à toute personne aux jeunes, aux fiancés, aux époux, aux familles chrétiennes - pour montrer que la force de l’amour de Dieu peut opérer de grandes choses à l’intérieur même des vicissitudes de l’amour humain. C’est un témoignage qui répond aussi à un besoin croissant de transparence dans les rapports humains.
Il est nécessaire que la vie consacrée présente au monde d’aujourd’hui des exemples de chasteté vécue par des hommes et des femmes qui font preuve d’équilibre, de maîtrise d’eux-mêmes, d’initiative, de maturité psychologique et affective
[224]. Dans ce témoignage, l’amour humain trouve un point d’appui solide, que la personne consacrée retire de la contemplation de l’amour trinitaire, qui nous est révélé par le Christ. Parce qu’elle est plongée dans ce mystère, elle se sent capable d’un amour radical et universel, qui lui donne la force de la maîtrise de soi et de la discipline nécessaires pour ne pas tomber dans l’esclavage des sens et des instincts. La chasteté consacrée apparaît ainsi comme une expérience de joie et de liberté. Éclairée par la foi au Seigneur ressuscité et par l’attente des cieux nouveaux et de la terre nouvelle (cf.
Ap 21,1), elle constitue aussi un stimulant précieux pour l’éducation à la chasteté, nécessaire dans d’autres états de vie.
Le défi de la pauvreté
89. Une autre provocation actuelle provient d’un matérialisme avide de possession, indifférent aux besoins et aux souffrances des plus faibles et même dépourvu de toute considération pour l’équilibre des ressources naturelles. La réponse de la vie consacrée se trouve dans la pauvreté évangélique, vécue sous différentes formes et souvent accompagnée d’un engagement actif dans la promotion de la solidarité et de la charité.
Combien d’Instituts se consacrent à l’éducation, à l’instruction et à la formation professionnelle, en rendant des jeunes et des moins jeunes capables de devenir les acteurs de leur avenir ! Combien de personnes consacrées se dépensent sans mesurer leurs forces pour les plus humbles de la terre ! Combien d’entre elles s’emploient à former de futurs éducateurs et de futurs responsables dans la vie sociale, pour qu’ils s’efforcent d’éliminer les structures d’oppression et de promouvoir des programmes de solidarité en faveur des pauvres ! Elles combattent pour vaincre la faim et ses causes, elles animent les activités bénévoles et les organisations humanitaires, elles sensibilisent les organismes publics et privés pour favoriser une distribution équitable des aides internationales. Les nations doivent vraiment beaucoup à ces hommes et à ces femmes, acteurs entreprenants de la charité, qui, par leur générosité inlassable, ont contribué et contribuent encore notablement à l’humanisation du monde.
La pauvreté évangélique au service des pauvres
90. En réalité, avant même d’être un service des pauvres, la pauvreté évangélique est une valeur en soi, car elle évoque la première des Béatitudes par l’imitation du Christ pauvre
[225]. En effet, son sens primitif est de rendre témoignage à Dieu qui est la véritable richesse du cœur humain. C’est précisément pourquoi elle conteste avec force, l’idolâtrie de Mammon, en se présentant comme un appel prophétique face à une société qui, dans de nombreuses parties du monde riche, risque de perdre le sens de la mesure et la valeur même des choses. Ainsi, aujourd’hui plus qu’à d’autres époques, la pauvreté évangélique suscite aussi l’intérêt de ceux qui, conscients des limites des ressources de la planète, réclament le respect et la sauvegarde de la création en réduisant la consommation, en pratiquant la sobriété et en s’imposant le devoir de mettre un frein à leurs désirs.
Il est donc demandé aux personnes consacrées de donner un témoignage évangélique renouvelé et vigoureux d’abnégation et de sobriété, par un style de vie fraternel caractérisé par la simplicité et l’hospitalité, ne serait-ce que comme exemple pour ceux qui restent indifférents aux besoins de leur prochain. Ce témoignage s’accompagnera naturellement de l’amour préférentiel pour les pauvres et il se manifestera tout spécialement par le partage des conditions de vie des plus déshérités. Bien des communautés vivent et travaillent au milieu des pauvres et des marginaux, elles adoptent leurs conditions de vie et partagent leurs souffrances, leurs problèmes et leurs dangers.
De grandes pages dans l’histoire de la solidarité évangélique et du dévouement héroïque ont été écrites par des personnes consacrées, en ces années de changements profonds et de grandes injustices, d’espoirs et de déceptions, de conquêtes importantes et d’amers échecs. Non moins significatives sont les pages qu’ont écrites et qu’écrivent encore d’innombrables autres personnes consacrées, qui vivent en plénitude leur vie "cachée avec le Christ en Dieu" (
Col 3,3) pour le salut du monde, à l’enseigne de la gratuité, de l’engagement de toute leur vie dans des causes peu reconnues et moins encore appréciées. Sous ces formes diverses et complémentaires, la vie consacrée participe à la pauvreté extrême vécue par le Seigneur, et elle remplit son rôle spécifique dans le mystère salvifique de l’Incarnation et de la mort rédemptrice du Christ
[226].
Le défi de la liberté dans l’obéissance
91. La troisième provocation est celle qui provient des conceptions de la liberté qui soustraient cette prérogative humaine essentielle à son rapport constitutif avec la vérité et avec la norme morale
[227]. En réalité, la culture de la liberté est une valeur authentique, étroitement liée au respect de la personne humaine. Mais qui ne voit les graves injustices et même les terribles violences qui résultent d’un usage dévié de la liberté dans la vie des personnes et des peuples ?
L’obéissance qui caractérise la vie consacrée est une réponse efficace à cette situation. Elle présente comme modèle, d’une manière particulièrement forte, l’obéissance du Christ à son Père et, à partir de son mystère, elle témoigne de ce qu’il n’y a pas de contradiction entre l’obéissance et la liberté. En effet, l’attitude du Fils révèle que le mystère de la liberté humaine est une voie d’obéissance à la volonté du Père et que le mystère de l’obéissance est une voie de conquête progressive de la vraie liberté. La personne consacrée désire exprimer ce mystère précisément par ce vœu. Elle entend montrer par là sa conscience d’un rapport de filiation, en vertu duquel elle accueille la volonté paternelle comme sa nourriture quotidienne (cf.
Jn 4,34), son roc, sa joie, son bouclier et son refuge (cf.
Ps 18,3). Elle fait apparaître ainsi qu’elle grandit dans la pleine vérité de son être, demeurant attachée à la source de son existence et donnant donc ce message très consolant : "Grande est la paix de qui aime ta loi, jamais il ne trébuche" (
Ps 119,165).
Faire ensemble la volonté du Père
92. Ce témoignage des personnes consacrées revêt aussi une signification particulière, à cause de la dimension communautaire qui caractérise la vie religieuse. La vie fraternelle est le lieu privilégié pour discerner et pour accueillir la volonté de Dieu, et pour avancer ensemble en union d’esprit et de cœur. L’obéissance, vivifiée par la charité, unit les membres d’un Institut dans le même témoignage et dans la même mission, bien que dans la diversité des dons et dans le respect de chaque individualité. Par la vie fraternelle animée par l’Esprit, chacun entretient avec les autres un dialogue précieux pour découvrir la volonté du Père, et tous reconnaissent en celui qui est responsable l’expression de la paternité de Dieu ainsi que l’exercice de l’autorité reçue de Dieu, mise au service du discernement et de la communion
[228].
Dans l’Église et dans la société, la vie de communauté est encore particulièrement le signe du lien que constitue la volonté commune d’obéir au même appel, au-delà de toutes les diversités de race ou d’origine, de langue ou de culture. À l’encontre de l’esprit de discorde et de division, autorité et obéissance donnent un signe lumineux de la paternité unique qui vient de Dieu, de la fraternité née de l’Esprit, de la liberté intérieure des personnes qui s’en remettent à Dieu malgré les limites humaines de ceux qui le représentent. Par cette obéissance, que certains admettent comme une règle de vie, on fait l’expérience de la béatitude promise par Jésus à "ceux qui écoutent la Parole de Dieu et l’observent" (
Lc 11,28) et on l’annonce pour le bien de tous. En outre, celui qui obéit est assuré d’être vraiment en mission, à la suite du Seigneur et non porté par ses propres désirs ou ses propres aspirations. Il est ainsi possible de se savoir conduit par l’Esprit du Seigneur et soutenu par sa main ferme, même au milieu de grandes difficultés (cf.
Ac 20,22-24).
Un ferme engagement dans la vie spirituelle
93. L’une des préoccupations maintes fois manifestée au Synode a été celle d’une vie consacrée nourrie aux sources d’une spiritualité solide et profonde. Il s’agit, en effet, d’une exigence prioritaire, inscrite dans l’essence même de la vie consacrée, du fait que, comme tout autre baptisé, et même pour des raisons encore plus contraignantes, celui qui professe les conseils évangéliques est tenu de tendre de toutes ses forces vers la perfection dans la charité
[229]. C’est un devoir que rappellent fortement les exemples innombrables des saints et des saintes fondateurs et de nombreuses personnes consacrées qui ont rendu témoignage de leur fidélité au Christ jusqu’au martyre.
Tendre vers la sainteté : voilà en bref le programme de toute vie consacrée, également dans la perspective de son renouveau au seuil du troisième millénaire. Le point de départ de ce programme se trouve dans le fait de tout quitter pour le Christ (cf.
Mt 4,18-22 Mt 19,21 Mt 19,27 Lc 5,11), Le préférant à tout, afin de pouvoir participer pleinement au Mystère pascal.
Saint Paul l’avait bien compris, lui qui s’écriait : "Je considère tout comme désavantageux à cause de la supériorité de la connaissance du Christ Jésus (...). Le connaître, Lui, avec la puissance de sa résurrection" (
Ph 3,8 Ph 3,10). C’est le chemin que les Apôtres ont montré dès le commencement, comme l’exprime la tradition chrétienne en Orient et en Occident : "Ceux qui suivent Jésus aujourd’hui, abandonnant tout pour lui, rappellent les Apôtres qui, répondant à son invitation, renoncèrent à tout. Traditionnellement, on parle donc de la vie religieuse comme d’une apostolica vivendi forma"
[230]. La même tradition a aussi mis en évidence, dans la vie consacrée, son aspect d’alliance unique avec Dieu, et même d’alliance sponsale avec le Christ, que saint Paul enseigna par son exemple (cf.
1Co 7,7) et sa prédication, proposés sous la conduite de l’Esprit (cf.
1Co 7,40).
Nous pouvons dire que la vie spirituelle, comprise comme la vie dans le Christ et la vie selon l’Esprit, se définit comme un itinéraire de fidélité croissante, où la personne consacrée est conduite par l’Esprit et configurée par lui au Christ, en pleine communion d’amour et de service dans l’Église.
Tous ces éléments, bien intégrés dans les différentes formes de vie consacrée, constituent une spiritualité particulière, c’est-à-dire un projet concret de relation avec Dieu et avec le milieu, caractérisé par des accents spirituels et des choix d’action déterminés, qui font ressortir et représentent l’un ou l’autre aspect de l’unique mystère du Christ. Quand l’Église reconnaît une forme de vie consacrée ou un Institut, elle confirme que dans le charisme spirituel et apostolique se trouvent toutes les conditions objectives pour atteindre la perfection évangélique personnelle et communautaire.
La vie spirituelle doit donc être en première place dans le projet des familles de vie consacrée, en sorte que tous les Instituts et toutes les communautés se présentent comme des écoles de spiritualité évangélique authentique. De cette option prioritaire, développée dans l’engagement personnel et communautaire, dépendent la fécondité apostolique, la générosité dans l’amour pour les pauvres, ainsi que la capacité de faire naître des vocations dans les nouvelles générations. C’est précisément la qualité spirituelle de la vie consacrée qui peut ébranler les personnes de notre temps, elles aussi assoiffées de valeurs absolues, et devenir un témoignage attirant.
À l’écoute de la Parole de Dieu
94. La Parole de Dieu est la première source de toute spiritualité chrétienne. Elle nourrit une relation personnelle avec le Dieu vivant et avec sa volonté salvifique et sanctifiante. C’est pourquoi la lectio divina, dès la naissance des Instituts de vie consacrée, et spécialement dans le monachisme, a été l’objet de la plus haute estime. Grâce à elle, la Parole de Dieu entre dans la vie, sur laquelle elle projette la lumière de la sagesse qui est le don de l’Esprit. Bien que toute l’Écriture Sainte soit "utile pour enseigner" (
2Tm 3,16) et "source pure et intarissable de vie spirituelle"
[231], les écrits du Nouveau Testament méritent une vénération particulière, surtout les Évangiles, qui sont "le cœur de toutes les Écritures"
[232]. Il sera donc bon pour les personnes consacrées de méditer assidûment les textes évangéliques et les autres écrits néotestamentaires, qui traduisent les paroles et les exemples du Christ et de la Vierge Marie ainsi que la apostolica vivendi forma. Les fondateurs et les fondatrices s’y sont constamment référés dans la réponse à leur vocation et dans le discernement du charisme et de la mission de leur Institut.
La méditation communautaire de la Bible a une grande valeur. Pratiquée suivant les possibilités et les circonstances de la vie de communauté, elle invite à partager avec joie les richesses puisées dans la Parole de Dieu, grâce auxquelles des frères et des sœurs progressent ensemble et s’aident à avancer dans la vie spirituelle. Il convient même que cette pratique soit proposée également aux autres membres du Peuple de Dieu, prêtres et laïcs, en promouvant d’une manière adaptée à leurs charismes des écoles de prière, de spiritualité et de lecture priante de l’Écriture dans laquelle Dieu "s’adresse aux hommes comme à des amis (cf.
Ex 33,11 Jn 15,14-15) et est en relation avec eux (cf.
Ba 3,38), pour les inviter à la vie en communion avec lui et les recevoir en cette communion"
[233].
La méditation de la Parole de Dieu et des mystères du Christ en particulier, comme l’enseigne la tradition spirituelle, est à l’origine de l’intensité de la contemplation et de l’ardeur dans l’action apostolique. Dans la vie religieuse contemplative comme dans la vie apostolique, ce sont toujours des hommes et des femmes de prière qui ont réalisé de grandes ouvres, en étant des interprètes authentiques de la volonté de Dieu et en la mettant en pratique. De la fréquentation de la Parole de Dieu, ils ont reçu la lumière pour le discernement individuel et communautaire qui les a aidés à chercher les voies du Seigneur dans les signes des temps. Ils ont ainsi acquis une sorte d’instinct surnaturel qui leur a permis de ne pas se conformer à la mentalité du monde, mais de renouveler leur esprit, afin de pouvoir "discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait" (
Rm 12,2).
En communion avec le Christ
95. Pour entretenir réellement la communion avec le Seigneur, la sainte liturgie est sans aucun doute un moyen fondamental, spécialement la célébration de l’Eucharistie et la liturgie des heures.
Avant tout, l’Eucharistie qui "contient l’ensemble des biens spirituels de l’Église, à savoir le Christ lui-même, notre Pâque, le pain vivant, qui, par sa chair, vivifiée et vivifiante par l’Esprit Saint, procure la vie aux hommes"
[234]. Elle est le cœur de la vie ecclésiale, elle l’est aussi pour la vie consacrée. Dans la profession des conseils évangéliques, comment la personne appelée à choisir le Christ comme celui qui seul donne un sens à son existence, ne pourrait-elle ne pas désirer instaurer avec Lui une communion toujours plus profonde par la participation quotidienne au Sacrement qui Le rend présent, au Sacrifice qui rend présent son don d’amour au Golgotha, au repas qui nourrit et soutient le Peuple de Dieu en pèlerinage ? De par sa nature, l’Eucharistie est au centre de la vie consacrée, personnelle et communautaire. Elle est le viatique quotidien et la source de la spiritualité des personnes et des Instituts. En elle, tout consacré est appelé à vivre le Mystère pascal du Christ, s’unissant à Lui dans l’offrande de sa vie au Père par l’Esprit. L’adoration assidue et prolongée du Christ présent dans l’Eucharistie permet en quelque manière de revivre l’expérience de Pierre à la Transfiguration : "Il est heureux que nous soyons ici". Et, dans la célébration du mystère du Corps et du Sang du Seigneur, s’affermissent et progressent l’unité et la charité de ceux qui ont consacré à Dieu leur existence.
Avec l’Eucharistie, et en relation étroite avec elle, la liturgie des heures, célébrée en communauté ou personnellement selon la nature de chaque Institut, en communion avec la prière de l’Église, exprime la vocation à la louange et à l’intercession qui est propre aux personnes consacrées.
En profonde harmonie avec l’Eucharistie, il y a aussi l’engagement à la conversion continuelle et à une purification nécessaire, que les personnes consacrées accomplissent dans le sacrement de la Réconciliation. Par une rencontre fréquente avec la miséricorde de Dieu, elles purifient et renouvellent leur cœur et, grâce à l’humble prise de conscience des péchés, rendent transparent leur rapport avec Dieu ; sur le chemin parcouru en commun avec les frères et sœurs, l’expérience heureuse du pardon sacramentel rend le cœur docile et incite à s’engager dans une fidélité grandissante.
Pour progresser sur la voie évangélique, en particulier dans la période de formation ou à d’autres moments de la vie, on trouve un soutien important dans le recours confiant et humble à la direction spirituelle, grâce à laquelle la personne est aidée à répondre généreusement aux motions de l’Esprit et à s’orienter avec détermination vers la sainteté.
Enfin, j’exhorte toutes les personnes consacrées, suivant leurs traditions propres, à renouveler quotidiennement leur union spirituelle avec la Vierge Marie, en reprenant avec elle l’itinéraire des mystères de son Fils, spécialement dans la récitation du saint Rosaire.
III. QUELQUES ARÉOPAGES DE LA MISSION
La présence dans le monde de l’éducation
96. L’Église a toujours eu la conviction que l’éducation est un élément essentiel de sa mission. Son maître intérieur est l’Esprit Saint, qui pénètre les profondeurs les plus inaccessibles du cœur de tout homme et qui connaît le mouvement secret de l’histoire. Toute l’Église est animée par l’Esprit et accomplit avec Lui sa tâche éducatrice. Dans l’Église, toutefois, un rôle particulier revient dans ce domaine aux personnes consacrées, qui sont appelées à faire entrer dans le champ de l’éducation le témoignage radical des biens du Royaume, proposés à tout homme dans l’attente de la rencontre définitive avec le Seigneur de l’histoire. Par leur consécration propre, par leur expérience particulière des dons de l’Esprit, par leur écoute assidue de la Parole et par la pratique du discernement, par le riche patrimoine de traditions éducatives constitué dans le temps par leur Institut, par la connaissance approfondie des vérités d’ordre spirituel (cf.
Ep 1,17), les personnes consacrées sont en mesure de mener une action éducative particulièrement efficace, en apportant une contribution spécifique aux démarches des autres éducateurs et éducatrices.
Fortes de ce charisme, elles peuvent créer des cadres éducatifs pénétrés par l’esprit évangélique de liberté et de charité, où les jeunes seront aidés à croître en humanité sous la conduite de l’Esprit
[235]. La communauté éducative devient ainsi une expérience de communion et un lieu de grâce, où le projet pédagogique contribue à unir en une synthèse harmonieuse le divin et l’humain, l’Évangile et la culture, la foi et la vie.
L’histoire de l’Église, de l’antiquité à nos jours, est riche d’exemples admirables de personnes consacrées qui ont vécu et qui vivent la recherche de la sainteté à travers leur engagement pédagogique, tout en proposant la sainteté comme un but dans l’éducation. De fait, beaucoup d’entre eux ont atteint la perfection de la charité en étant éducateurs. C’est un des dons les plus précieux que les personnes consacrées puissent faire aujourd’hui encore à la jeunesse, dans un service pédagogique riche d’amour, selon le sage avertissement de saint Jean Bosco : "Que les jeunes ne soient pas seulement aimés, mais qu’ils sachent qu’ils sont aimés !"
[236].
La nécessité d’un engagement renouvelé dans le domaine éducatif.
97. Les personnes consacrées montreront, avec une délicatesse respectueuse en même temps qu’avec une audace missionnaire, que la foi en Jésus Christ éclaire tout le champ éducatif, sans dédaigner les valeurs humaines, mais plutôt en les affermissant et en les élevant. Elles se font ainsi les témoins et les instruments de la puissance de l’Incarnation et de la force de l’Esprit. Cette activité représente une des expressions les plus significatives de la maternité que l’Église exerce envers tous ses enfants, à l’image de Marie
[237].
C’est pourquoi le Synode a exhorté avec insistance les personnes consacrées à reprendre avec une détermination renouvelée la mission de l’éducation, là où c’est possible, dans des écoles de tous les types et de tous les niveaux, dans des Universités et des Instituts d’enseignement supérieur
[238]. Faisant mienne la consigne du Synode, je recommande vivement aux membres des Instituts à vocation éducative d’être fidèles à leur charisme primitif et à leurs traditions, conscients que l’amour préférentiel pour les pauvres s’applique spécialement dans le choix des moyens propres à libérer les hommes de la forme grave de la misère qu’est le manque de formation culturelle et religieuse.
Étant donné l’importance que représentent les universités et les facultés catholiques et ecclésiastiques dans les domaines de l’éducation et de l’évangélisation, les Instituts qui en ont la charge doivent être conscients de leur responsabilité et faire en sorte que, dans ces institutions, tout en menant un dialogue actif avec la culture actuelle, soit préservé leur caractère catholique propre, en toute fidélité au magistère de l’Église. En outre, selon les circonstances, les membres de ces Instituts et de ces Sociétés devront être prêts à entrer dans les structures éducatives de l’État. De par leur vocation spécifique, les membres des Instituts séculiers sont spécialement appelés à ce genre d’interventions.
Évangéliser la culture
98. Les Instituts de vie consacrée ont toujours eu une grande influence pour la formation et la transmission de la culture. Cela s’est produit au Moyen-âge, lorsque les monastères devinrent des lieux d’accès aux richesses culturelles du passé et permirent l’élaboration d’une nouvelle culture, humaniste et chrétienne. Cela s’est réalisé chaque fois que la lumière de l’Évangile est parvenue à de nouveaux peuples. De nombreuses personnes consacrées ont développé la culture, et elles ont souvent étudié et défendu les cultures autochtones. Le besoin de contribuer à la promotion de la culture, au dialogue entre la culture et la foi, est ressenti aujourd’hui dans l’Église de manière toute particulière
[239].
Les consacrés ne peuvent que se sentir concernés par cette urgence. Eux aussi sont appelés, pour l’annonce de la Parole de Dieu, à choisir les méthodes les plus adaptées aux besoins des groupes et des milieux professionnels différents, afin que la lumière du Christ entre dans tous les secteurs humains et que les germes du salut transforment de l’intérieur la vie sociale, en favorisant la constitution d’une culture pénétrée de valeurs évangéliques
[240]. Au seuil du troisième millénaire chrétien, la vie consacrée pourra renouveler également par un tel engagement sa réponse à la volonté de Dieu, venu à la rencontre de toutes les personnes qui, consciemment ou non, cherchent comme à tâtons la Vérité et la Vie (cf.
Ac 17,27).
Mais, mis à part le service rendu aux autres, le besoin existe aussi à l’intérieur de la vie consacrée de renouveler l’attachement à l’engagement culturel, de se consacrer à l’étude comme moyen de formation intégrale et comme voie d’ascèse, extraordinairement actuelle, face à la diversité des cultures. Abaisser le niveau d’engagement dans l’étude, cela peut avoir de lourdes conséquences même sur l’apostolat, en provoquant un sentiment de marginalité et d’infériorité, ou en favorisant la superficialité et la légèreté dans les initiatives.
Compte tenu de la diversité des charismes et des possibilités réelles des Instituts, l’engagement pour l’étude ne peut se réduire à la formation initiale ou à l’obtention de titres académiques et de compétences professionnelles. Il est plutôt l’expression du désir jamais comblé de connaître Dieu plus en profondeur, abîme de lumière et source de toute vérité humaine. Cet engagement ne confine donc pas la personne consacrée dans un intellectualisme abstrait et il ne l’enferme pas dans le cercle d’un narcissisme étouffant ; au contraire, il pousse au dialogue et au partage, il développe l’exercice du jugement, il incite à la contemplation et à la prière, dans la recherche constante de Dieu et la découverte de son action au cœur de la réalité complexe du monde contemporain.
En se laissant transformer par l’Esprit, la personne consacrée devient capable d’élargir les horizons des désirs humains étroits et, en même temps, de saisir les dimensions profondes de tout individu et de son histoire, au-delà des aspects plus apparents, mais souvent secondaires. Les défis qui surgissent dans les différentes cultures sont aujourd’hui innombrables : il importe d’entretenir des rapports féconds avec des milieux nouveaux ou traditionnellement familiers de la vie consacrée, avec un sens critique aigu mais aussi avec confiance envers ceux qui font face aux difficultés caractéristiques du travail intellectuel, surtout lorsque, devant les problèmes inédits de notre temps, ils doivent tenter des analyses et des synthèses nouvelles
[241]. On ne peut réaliser une évangélisation sérieuse et valable des nouveaux milieux où s’élabore et se transmet la culture sans une collaboration active avec les laïcs qui s’y trouvent engagés.
Présence dans le monde des communications sociales
99. De même que, par le passé, les personnes consacrées ont su se mettre au service de l’évangélisation avec tous les moyens disponibles, en faisant face avec talent aux difficultés, aujourd’hui, le devoir de rendre témoignage à l’Évangile par les moyens de communication sociale s’impose à elles d’une manière nouvelle. Ces moyens ont acquis une capacité de rayonnement mondial et, grâce à des technologies très puissantes, ils sont en mesure d’atteindre les lieux les plus reculés de la terre. Les personnes consacrées, surtout quand leur charisme institutionnel les amène à travailler dans ce domaine, sont tenues d’acquérir une connaissance sérieuse du langage propre à ces moyens de communication, pour parler du Christ de manière convaincante à l’homme contemporain, en exprimant "ses joies et ses espoirs, ses tristesses et ses angoisses"
[242], et pour contribuer ainsi à l’édification d’une société où tous se sentent frères et sœurs sur la route qui mène à Dieu.
Il convient toutefois d’être vigilant devant des usages détournés de ces moyens qui disposent d’un pouvoir de persuasion extraordinaire. Il est bon de ne pas se dissimuler les problèmes qui peuvent en résulter pour la vie consacrée elle-même ; il vaut mieux les aborder avec un discernement éclairé
[243]. La réponse de l’Église est surtout de nature éducative : elle tend à faire bien comprendre les logiques implicites et à permettre une évaluation éthique réfléchie des programmes, de même qu’à favoriser l’adoption d’habitudes saines dans leur utilisation
[244]. Dans ce processus éducatif, destiné à former des auditeurs avisés et des experts en communication, les personnes consacrées sont appelées à donner leur témoignage particulier sur la relativité de toutes les réalités visibles, en aidant leurs frères à les évaluer selon le dessein de Dieu, mais aussi à se libérer de l’emprise obsessionnelle de la figure de ce monde qui passe (cf.
1Co 7,31).
Il faut encourager tous les efforts menés dans ce domaine important et nouveau de l’apostolat, afin que l’Évangile du Christ soit aussi annoncé par ces moyens modernes. Les divers Instituts seront prêts à collaborer, en y consacrant des forces, des moyens et des personnes, à la réalisation de projets communs dans les différents secteurs de la communication sociale. En outre, les personnes consacrées, en particulier les membres des Instituts séculiers, auront à cœur de prendre part, en fonction des besoins de la pastorale, à la formation religieuse des responsables et des agents des communications sociales publiques ou privées, tant pour limiter les dommages provoqués par l’usage dévoyé des médias que pour promouvoir une meilleure qualité des émissions, dont le contenu sera respectueux de la loi morale et riche des valeurs humaines et chrétiennes.
IV. ENGAGÉS DANS LE DIALOGUE AVEC TOUS
Au service de l’unité des chrétiens
100. La prière du Christ à son Père avant la Passion, pour que les disciples demeurent dans l’unité (cf.
Jn 17,21-23), se prolonge dans la prière et dans l’action de l’Église. Comment ceux qui sont appelés à la vie consacrée pourraient-ils ne pas se sentir concernés ? La blessure de la désunion encore existante entre ceux qui croient au Christ et l’urgence de prier et de travailler pour promouvoir l’unité de tous les chrétiens ont été particulièrement ressenties au Synode. La sensibilité œcuménique des personnes consacrées est avivée par la conscience que, dans d’autres Églises et Communautés ecclésiales, le monachisme demeure et qu’il y est florissant, comme dans les Églises d’Orient, ou bien que la profession des conseils évangéliques est reprise, comme dans la Communion anglicane ou dans les Communautés de la Réforme.
Le Synode a mis en lumière le lien profond de la vie consacrée avec la cause de l’œcuménisme et l’urgence d’un témoignage plus intense dans ce domaine. En effet, du fait que l’âme de l’œcuménisme est la prière et la conversion
[245], il n’est pas douteux que les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique ont un devoir particulier de cultiver cet engagement. Il est donc urgent que, dans la vie des personnes consacrées, on réserve plus de place à la prière œcuménique et au témoignage authentiquement évangélique, afin que, par la force de l’Esprit Saint, on puisse abattre les murs des divisions et des préjugés entre les chrétiens.
Les formes du dialogue œcuménique
101. Le partage de la lectio divina dans la recherche de la vérité, la participation à la prière commune, où le Seigneur a assuré de sa présence (cf.
Mt 18,20), le dialogue de l’amitié et de la charité qui fait éprouver combien il est doux pour des frères de vivre ensemble (cf.
Ps 133), l’hospitalité cordiale envers des frères et des sœurs des différentes confessions chrétiennes, la connaissance mutuelle et l’échange des dons, la collaboration dans des initiatives communes de service et de témoignage, ce sont là autant de formes du dialogue œcuménique, agréables au Père commun et signes de la volonté d’avancer ensemble vers l’unité parfaite sur la voie de la vérité et de l’amour
[246]. De même, la connaissance de l’histoire, de la doctrine, de la liturgie, de l’action caritative et apostolique des autres chrétiens ne manquera pas de favoriser une action œcuménique toujours plus intense
[247].
Je désire encourager les Instituts qui, en vertu de leur caractère primitif ou d’appels ultérieurs, se consacrent à la promotion de l’unité des chrétiens et engagent pour cela des programmes d’étude et d’action concrète. En réalité, aucun Institut de vie consacrée ne doit se sentir dispensé de travailler pour cette cause. En outre, je pense aux Églises orientales catholiques, en souhaitant que, notamment par le monachisme masculin et féminin, dont le développement est une grâce qui doit être constamment implorée, elles puissent contribuer à l’unité avec les Églises orthodoxes, dans le dialogue de la charité et dans le partage de la spiritualité commune, patrimoine de l’Église indivise du premier millénaire.
Je confie particulièrement aux monastères de vie contemplative l’œcuménisme spirituel de la prière, de la conversion du cœur et de la charité. À cette fin, j’encourage leur présence là où vivent des communautés chrétiennes de différentes confessions, afin que leur totale consécration à l’"unique nécessaire" (cf.
Lc 10,42), au culte de Dieu et à l’intercession pour le salut du monde, avec leur témoignage de vie évangélique selon leurs charismes propres, soit pour tous une incitation à vivre, à l’image de la Trinité, l’unité voulue et demandée au Père par Jésus pour tous ses disciples.
Le dialogue inter religieux
102. Du fait que "le dialogue inter religieux fait partie de la mission évangélisatrice de l’Église"
[248], les Instituts de vie consacrée ne peuvent de dispenser de s’engager également dans ce domaine, chacun selon son charisme et en suivant les indications de l’autorité ecclésiastique. La première forme d’évangélisation envers les frères et sœurs d’une autre religion sera le simple témoignage d’une vie pauvre, humble et chaste, pénétrée d’amour fraternel pour tous. En même temps, la liberté d’esprit caractéristique de la vie consacrée favorisera le "dialogue de la vie"
[249], dans lequel s’applique un modèle fondamental de mission et d’annonce de l’Évangile du Christ. Pour favoriser la connaissance mutuelle, le respect réciproque et la charité, les Instituts religieux pourront poursuivre aussi d’opportunes formes de dialogue, empreintes d’amitié cordiale et de sincérité partagée, avec les milieux monastiques des autres religions.
La collaboration avec des hommes et des femmes de traditions religieuses différentes trouve un autre champ d’action dans la sollicitude commune pour la vie humaine, qui va de la compassion pour la souffrance physique et spirituelle à l’engagement pour la justice, la paix et la sauvegarde de la création. Dans ces secteurs, ce sont surtout les Instituts de vie active qui chercheront l’entente avec les membres d’autres religions, dans le "dialogue des ouvres"
[250] qui ouvre la voie à un partage plus profond.
La recherche et la promotion de la dignité de la femme est aussi un domaine particulier pour une rencontre active avec des personnes d’autres traditions religieuses. Dans l’optique de l’égalité et de la juste réciprocité entre l’homme et la femme, les femmes consacrées surtout peuvent rendre de précieux services
[251].
Parmi d’autres, ces engagements des personnes consacrées en faveur du dialogue inter religieux demandent une préparation appropriée au cours de la formation initiale et de la formation permanente, de même que dans l’étude et la recherche
[252], parce que, dans ce secteur assez difficile, il faut une connaissance profonde du christianisme et des autres religions, en même temps qu’une foi solide et une bonne maturité spirituelle et humaine.
Une réponse spirituelle à la recherche du sacré et à la nostalgie de Dieu
103. Ceux qui embrassent la vie consacrée, hommes et femmes, se situent, par la nature même de leur choix, en acteurs privilégiés de la recherche de Dieu qui anime depuis toujours le cœur de l’homme et le conduit dans de multiples voies d’ascèse et de spiritualité. Dans beaucoup de régions, cette recherche se présente aujourd’hui de manière forte comme une réponse à des cultures qui tendent, sinon toujours à nier, du moins à marginaliser la dimension religieuse de l’existence.
Les personnes consacrées, vivant de manière cohérente et en plénitude leurs engagements pris librement, peuvent présenter des réponses aux aspirations de leurs contemporains et leur éviter de recourir à des solutions pour le moins illusoires et souvent négatrices de l’Incarnation salvifique du Christ (cf.
1Jn 4,2-3), telles que les proposent, par exemple, les sectes. En pratiquant une ascèse personnelle et communautaire, qui purifie et transfigure toute l’existence, les consacrés témoignent, à l’encontre des tentations de l’égocentrisme et de la sensualité, des conditions de la recherche authentique de Dieu, et ils invitent à ne pas la confondre avec la recherche insidieuse de soi-même ou avec la fuite dans la gnose. Toute personne consacrée doit former en elle l’homme intérieur qui ne s’évade pas de l’histoire ni ne se replie sur lui-même. En vivant à l’écoute obéissante de la Parole dont l’Église est la gardienne et l’interprète, elle fait percevoir dans le Christ suprêmement aimé et dans le mystère trinitaire l’objet de l’aspiration profonde du cœur humain et le terme de tout itinéraire religieux sincèrement ouvert à la transcendance.
C’est pourquoi les personnes consacrées ont le devoir d’offrir généreusement leur accueil et un accompagnement spirituel à ceux qui s’adressent à elles, animés par la soif de Dieu et par le désir de vivre les exigences de la foi
[253].