Le corps dans la première lettre aux Corinthiens
1 Dans nos considérations de mercredi dernier sur la pureté selon l’enseignement de saint Paul, nous avons attiré l’attention sur le texte de la Première lettre aux Corinthiens. L’apôtre y présente l’Église comme corps du Christ et il nous offre l’occasion de faire le raisonnement suivant au sujet du corps humain : « Dieu a placé les membres, et chacun d’eux dans le corps, selon qu’il l’a voulu… Même les membres que nous tenons pour les plus faibles sont nécessaires ; et ceux que nous tenons pour les moins honorables sont ceux-là même que nous entourons de plus d’honneur. Ainsi nos membres indécents sont traités avec le plus de décence ; nos membres décents n’en ont pas besoin. Mais Dieu a disposé le corps de manière à donner davantage d’honneur à ce qui en manque, afin qu’il n’y ait point de division dans le corps, mais qu’au contraire les membres se témoignent une mutuelle sollicitude. » (1 Co 12, 18, 22-25.)
2. La « description » paulinienne du corps humain correspond à la réalité qui le constitue : elle est donc une description « réaliste ». Dans le réalisme de cette description se trouve mêlée en même temps une ligne d’évaluation très mince qui lui confère une valeur profondément évangélique chrétienne. Certes, il est possible de « décrire » le corps humain d’exprimer sa vérité avec l’objectivité propre des sciences naturelles. Mais une telle description — avec toute sa précision — ne peut être adéquate (c’est-à-dire comparable à son objet), étant donné qu’il ne s’agit pas seulement du corps (entendu comme organisme, au sens « somatique »), mais de l’homme qui s’exprime lui-même par le moyen de ce corps et qui, dans ce sens dirais-je, est ce corps. Ainsi donc, cette ligne d’évaluation, étant donné qu’il s’agit de l’homme comme personne, est indispensable dans la description du corps humain. En outre il faut dire que cette évaluation est juste. C’est une des tâches et un des thèmes éternels de toute la culture : de la littérature, de la sculpture, de la peinture et aussi de la danse des œuvres théâtrales et enfin de la culture de la vie quotidienne, privée ou sociale. C’est un sujet qu’il vaudrait la peine qu’il soit traité séparément.
3. La description paulinienne de la Première Lettre aux Corinthiens (12, 18-25) n’a certainement pas une signification « scientifique » : elle ne présente pas une étude biologique de l’organisme humain ou de la « somatique » humaine. De ce point de vue, elle est une simple description « préscientifique », du reste concise, faite de quelques phrases à peine. Elle a toutes les caractéristiques du réalisme commun et elle est sans doute suffisamment « réaliste ». Cependant ce qui détermine son caractère spécifique, ce qui justifie de manière particulière sa présence dans la Sainte Écriture, c’est précisément cette évaluation qui est liée à cette description et qui est exprimée dans sa trame « narratrice et réaliste ». On peut dire avec certitude que cette description ne serait pas possible sans toute la vérité de la création et même sans toute la vérité de la « rédemption du corps » que Paul professe et proclame. On peut également affirmer que la description paulinienne du corps correspond vraiment à l’attitude spirituelle de « respect » envers le corps humain, respect qui lui est dû en raison de la « sainteté » (cf. 1 Th 4, 3-5, 7-8) qui naît des mystères de la création et de la rédemption. La description paulinienne est également éloignée aussi bien du mépris manichéen du corps que des différentes manifestations d’un « culte naturaliste du corps ».
4. L’auteur de la Première Lettre aux Corinthiens (12, 18-25) a devant les yeux le corps humain dans toute sa vérité et donc le corps imprégné (si l’on peut s’exprimer ainsi) de toute la réalité de la personne et de sa dignité. Il est, en même temps, le corps de l’être humain « historique », homme et femme, c’est-à-dire de cet être humain qui, après le péché, a été conçu, pour ainsi dire, à l’intérieur et par la réalité de l’être humain qui avait fait l’expérience de l’innocence originelle. Dans les expressions de Paul au sujet des « membres indécents » du corps humain, comme aussi au sujet de ceux qui « semblent les plus faibles » ou de « ceux que nous tenons pour les moins honorables », il semble que nous retrouvions le témoignage de la même honte que les premiers êtres humains homme et femme, avaient expérimenté après le péché originel. Cette honte s’est gravée en eux et dans toutes les générations de l’être humain « historique » comme fruit de la triple concupiscence (avec une référence particulière à la concupiscence de la chair). En même temps que cette honte — comme on l’a déjà mis en relief dans les précédentes analyses —, un certain « écho » de la même innocence originaire de l’homme s’y est gravé : presque un « négatif » de l’image dont le « positif » était précisément l’innocence originelle.
5. La « description » paulinienne du corps humain semble confirmer parfaitement nos analyses antérieures. Dans le corps humain, il y a des « membres indécents », non en raison de leur nature « corporelle » (puisqu’une description scientifique et physiologique traite tous les membres et les organes de manière « neutre » avec la même objectivité), mais seulement et exclusivement parce qu’existe dans l’homme lui-même cette honte qui perçoit quelques membres du corps comme « indécents » et qui conduit à les considérer comme tels. En même temps, la même honte semble être à la base de ce qu’écrit l’apôtre dans la Première Lettre aux Corinthiens : « Ceux que nous tenons pour les moins honorables du corps sont ceux-là même que nous entourons de plus d’honneur. Ainsi nos membres indécents sont traités avec le plus de décence. » (1 Co 12, 23.) Ainsi donc, on peut dire que de la honte naît précisément le « respect » pour son propre corps : respect dont Paul sollicite l’usage dans la Première Lettre aux Thessaloniciens (4, 4). C’est précisément ce fait d’user « avec sainteté et avec respect » qui se trouve retenu pour la vertu de pureté.
6. En revenant encore à la « description » paulinienne du corps dans la Première Lettre aux Corinthiens (12, 18-25), nous voulons attirer l’attention sur le fait que, selon l’auteur de la lettre, cet effort particulier, qui tend à respecter le corps humain et spécialement les membres les plus « faibles » et les plus « indécents », correspond au dessein originel du Créateur ou à cette vision dont parle le Livre de la Genèse : « Dieu vit tout ce qu’il avait fait et voilà, c’était très bon. » (Gn 1, 31.) Paul écrit : « Dieu a disposé le corps de manière à donner davantage d’honneur à ce qui en manque, afin qu’il n’y ait point de division dans le corps, mais qu’au contraire les membres se témoignent une mutuelle sollicitude. » (1 Co 12, 24-25.) La « division dans le corps », dont le résultat est que quelques membres sont considérés comme « plus faibles », « moins honorables » donc « indécents », est une expression postérieure à la vision de l’état intérieur de l’homme après le péché originel, c’est-à-dire de l’« homme historique ». L’être humain de l’innocence originelle, homme et femme, dont nous lisons dans Genèse 2, 25, qu’« ils étaient nus… mais qu’ils n’en éprouvaient pas de honte », ne ressentait pas non plus cette « division dans le corps ». À cette harmonie objective dont le Créateur a doté le corps et que Paul précise comme étant une mutuelle sollicitude que se témoignent les différents membres (cf. 1 Co 12, 25), correspondait une harmonie analogue dans l’intimité de l’homme : l’harmonie du « cœur ». Cette harmonie ou, précisément, la « pureté du cœur » permettait à l’homme et à la femme, dans l’état d’innocence originelle, d’expérimenter simplement (et d’une manière qui les rendait originellement heureux tous les deux) la force d’union de leurs corps qui était, pour ainsi dire, l’« insoupçonnable » substrat de leur union personnelle ou de la communion de leurs personnes (communio personarum).
7. Comme on le voit dans la Première Lettre aux Corinthiens, l’apôtre lie sa description du corps humain à l’état de l’homme « historique ». Au seuil de l’histoire de cet homme se trouve l’expérience de la honte liée à la « division du corps », au sens de pudeur à l’égard de ce corps (et en particulier à l’égard de ses membres qui déterminent du point corporel la masculinité et la féminité). Cependant, dans la même « description », Paul indique la voie qui (précisément sur la base du sens de la honte) conduit à la transformation de cet état jusqu’à la victoire progressive sur cette « division dans le corps », victoire qui peut et qui doit se réaliser dans le cœur de l’homme. Cette voie est précisément celle de la pureté ou du « fait d’user de son corps avec sainteté et respect ». Dans la Première Lettre aux Corinthiens (12, 18-25) Paul se réfère au « respect » dont parle la Première Lettre aux Thessaloniciens (4, 3-5) en utilisant quelques locutions équivalentes lorsqu’il parle du « respect » ou de l’estime pour les membres « les moins honorables », « les plus faibles » du corps et lorsqu’il recommande une plus grande « décence » à l’égard de ce qui est considéré comme « indécent » dans l’homme. Ces locutions caractérisent de plus près ce « respect », surtout dans le domaine des rapports et des comportements humains à l’égard du corps. Voilà ce qui est important, tant à l’égard de son « propre » corps que, évidemment, dans les rapports réciproques (spécialement entre l’homme et la femme, bien qu’ils ne se limitent pas à eux). Nous n’avons aucun doute que la « description » du corps humain dans la Première Lettre aux Corinthiens, ait une signification fondamentale pour l’ensemble de la doctrine paulinienne de la pureté.
La pureté, expression de la vie selon l’Esprit
1. Durant nos dernières rencontres du mercredi nous avons analysé deux passages tirés de la première Épître aux Thessaloniciens (4, 3-5) et de la première Épître aux Corinthiens (12, 18-25), afin de montrer ce qui semble essentiel dans la doctrine de Saint Paul sur la pureté, entendue au sens moral, c’est-à-dire comme vertu. Si le texte cité de la première Épître aux Thessaloniciens permet de constater que la pureté consiste dans la tempérance, il met également en évidence toutefois — comme le fait aussi la première Épître aux Corinthiens — le moment du « respect ». Grâce à ce respect dû au corps humain (et ajoutons que, selon la première Épître aux Corinthiens, le respect est considéré précisément par rapport à l’élément de pudeur), la pureté, comme vertu chrétienne se présente dans les Épîtres pauliniennes comme un moyen efficace pour s’écarter de ce qui, dans le cœur humain, est fruit de la convoitise de la chair. L’abstention « de l’impudicité » qui implique qu’on use du corps « avec sainteté et respect » permet de déduire, selon la doctrine de l’Apôtre que la pureté est une « aptitude » centrée sur la dignité du corps c’est-à-dire sur la dignité de la personne par rapport à son propre corps, à la féminité ou à la masculinité qui se manifestent dans ce corps. La pureté, entendue comme « aptitude », est précisément une expression et un fruit de la vie « selon l’esprit » au sens plein de l’expression, c’est-à-dire comme aptitude nouvelle de l’être humain dans lequel le don de l’Esprit Saint porte ses fruits. Ces deux dimensions de la pureté — la dimension morale, à savoir la vertu, et la dimension charismatique à savoir le don de l’Esprit Saint — sont présentes et strictement liées dans le message de Paul. L’Apôtre le met particulièrement en relief dans la première Épître aux Corinthiens où il appelle le corps « temple » (donc : demeure et sanctuaire) de l’Esprit Saint.
2. « Ne savez-vous pas que votre corps est un temple du Saint-Esprit qui est en vous et que vous tenez de Dieu ? Et que vous ne vous appartenez pas ? » demande Paul aux Corinthiens (1 Co 6, 19) après les avoir instruits très sévèrement sur les exigences morales de la pureté. « Fuyez la fornication ! Tout péché que l’homme peut commettre est extérieur à son corps ; mais qui s’adonne à « l’impudicité pèche contre son propre corps » (Ibid. 6, 18). Le caractère particulier du péché que l’Apôtre stigmatise ici se trouve dans le fait que, contrairement à tous les autres celui-ci est un péché contre le corps (alors que les autres sont des péchés « extérieurs au corps »). Nous trouvons donc ainsi dans la terminologie paulienne la motivation des expressions : « les péchés du corps » ou « péchés charnels ». Péchés qui sont précisément en opposition avec cette vertu en raison de laquelle l’homme use du « corps qui lui appartient avec sainteté et respect » (1 Th 4, 3-5).
3. De tels péchés entraînent la « profanation » du corps : ils privent le corps de la femme ou de l’homme du respect qui leur est dû en raison de la dignité de la personne. L’Apôtre va toutefois plus loin : selon lui le péché contre le corps est même une « profanation du temple ». Aux yeux de Paul, ce qui décide de la dignité du corps humain ce n’est pas seulement l’esprit humain grâce auquel l’homme se constitue comme sujet personnel, mais plus encore la réalité surnaturelle que sont la demeure et la présence continuelle de l’Esprit Saint dans l’homme — dans son âme et dans son corps —, ceci étant le fruit de la rédemption accomplie par le Christ. Il en résulte que désormais le « corps » de l’homme n’est plus seulement son « propre » corps. Et ce n’est pas seulement parce qu’il est corps de la personne qu’il mérite ce respect, dont la manifestation dans l’attitude de l’homme et de la femme, à l’égard l’un de l’autre, constitue la vertu de pureté. Quand l’Apôtre écrit « Votre corps est un temple du Saint-Esprit qui est en vous et que vous tenez de Dieu » (1 Co 6, 19), il entend indiquer encore une autre source de la dignité du corps : le Saint-Esprit, précisément, qui est également une source du devoir moral découlant de cette dignité.
4. C’est la réalité de la rédemption qui est également « rédemption du corps », qui constitue cette source. Pour Paul, ce mystère de la foi est une réalité vivante, orientée directement vers chaque homme. Par l’effet de la rédemption, tout homme a comme de nouveau reçu de Dieu son propre corps et sa propre personnalité. Le Christ a imprimé dans le corps humain — dans le corps de chaque homme et de chaque femme — une dignité nouvelle, étant donné qu’en lui-même, le corps a été admis, en même temps que l’âme, à l’union avec la Personne du Fils-Verbe. Avec cette nouvelle dignité reçue par la « rédemption du corps » naît en même temps une obligation nouvelle dont Paul parle de manière concise mais d’autant plus frappante « Vous avez été achetés à prix élevé » (Ibid. 6, 20). Le fruit de la rédemption est en effet l’Esprit Saint qui habite dans l’homme et dans son corps comme dans un temple. Dans ce Don qui sanctifie chaque homme, le chrétien se reçoit de nouveau lui-même comme don de Dieu. Et ce nouveau double don crée une obligation. L’Apôtre se réfère à cette dimension de l’obligation quand il écrit aux chrétiens, conscients du Don, pour les convaincre qu’on ne peut commettre « l’impudicité », qu’on ne peut « pécher contre son propre corps » (Ibid. 6, 18). Il écrit : « Le corps n’est pas pour l’impudicité ; il est pour le Seigneur, et le Seigneur pour le corps » (Ibid. 6, 13). On ne saurait que difficilement exprimer avec plus de concision ce que le mystère de l’Incarnation entraîne pour tout croyant. Le fait que le corps humain devienne en Jésus-Christ corps de Dieu-homme provoque ipso facto en chaque homme une nouvelle élévation surnaturelle dont tout chrétien doit tenir compte dans son attitude à l’égard de son « propre » corps et, évidemment, à l’égard du corps d’autrui : l’homme à l’égard de la femme, la femme à l’égard de l’homme. La rédemption du corps comporte l’institution dans le Christ et par le Christ d’une nouvelle mesure de la sainteté du corps. C’est précisément à cette « sainteté » que se réfère Saint Paul quand il écrit dans sa première Épître aux Thessaloniciens (4, 3-5) « d’user de son corps avec sainteté et respect ».
5. Mais au chapitre 6 de sa première Épître aux Corinthiens saint Paul précise la vérité sur la sainteté du corps en stigmatisant avec des mots même violents « l’impudicité », c’est-à-dire le péché contre la sainteté du corps, le péché d’impureté : « Ne savez-vous pas que vos corps sont des membres du Christ ? Et j’irais prendre les membres du Christ pour en faire les membres d’une prostituée ? Certes non ! Ou bien ne savez-vous pas que celui qui s’unit à une prostituée n’est avec elle qu’un seul corps ? Car il est dit : « Les deux ne seront qu’une seule chair. Celui qui s’unit au Seigneur, au contraire, n’est avec lui qu’un seul esprit » (1 Co 6, l5-17). Si, selon l’enseignement paulinien, la pureté est un aspect de « la vie selon l’Esprit », ceci veut dire que fructifie en elle le mystère de la rédemption du corps comme partie du mystère du Christ qui a son origine dans l’Incarnation et qui s’adresse à chaque homme à travers celle-ci. Ce mystère fructifie également dans la pureté, entendue comme un engagement particulier fondé sur l’éthique. Le fait que nous ayons été « achetés à prix élevé » (1 Co 6, 20), c’est-à-dire au prix de la rédemption du Christ, fait précisément jaillir un engagement spécial c’est-à-dire le devoir « d’user du corps qui nous appartient avec sainteté et respect ». La conscience de la rédemption du corps opère dans la volonté humaine en faveur de l’abstention de « l’impudicité » ; mieux encore, elle agit afin d’acquérir une aptitude ou capacité, dite vertu de pureté. Ce qui résulte des paroles de la première Épître aux Corinthiens (6, 15-17) à propos de l’enseignement de Paul sur la vertu chrétienne de la pureté comme réalisation de la vie « selon l’Esprit » est d’une profondeur exceptionnelle et a la force du réalisme surnaturel de la foi. Il est nécessaire que nous réfléchissions encore plus d’une fois à ce sujet.
Le voyage en Extrême-Orient
1. Le mercredi des Cendres — ce mercredi — constitue le début du Carême. En imposant les cendres sur nos têtes, conformément à une très ancienne tradition, nous désirons manifester non seulement le caractère transitoire du monde visible et la loi de la mort à laquelle l’homme est également soumis dans ce monde, mais, en même temps, nous désirons manifester notre promptitude à participer au mystère pascal du Christ qui conduit à la victoire sur le péché et sur la mort. La liturgie des Cendres que, conformément à la tradition, l’évêque de Rome préside dans la station de Carême, l’église Sainte-Sabine sur l’Aventin, est le premier appel à la conversion des cœurs et à l’entrée sur le chemin du Carême (jeûne de quarante jours) dans l’esprit de l’Église. En écoutant sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs mais rendez-les plus sensibles à la voix du Seigneur crucifié.
2. En ce jour, au seuil du Carême, je désire rendre compte de ce service pastoral particulier de l’Évêque de Rome qu’a été, dans la seconde moitié du mois dernier, le voyage en Extrême-Orient, commencé le 16 février et terminé le 27. La raison principale du voyage a été la demande que l’archevêque de Manille, le cardinal Jaime L. Sin, m’avait déjà présentée au début de mon service sur le Siège de Rome : élever pour la première fois sur les autels un fils de l’Église qui est aux Philippines dans la relation avec le quatrième centenaire de l’existence et de l’activité du siège épiscopal de Manille. Ce premier bienheureux de la terre philippine qui a obtenu la glorification, c’est Lorenzo Ruiz, un laïc et un père de famille. Avec un groupe nombreux de missionnaires, composé d’ecclésiastiques et de laïcs, d’hommes et de femmes, appartenant en majorité à l’ordre des Dominicains et provenant de l’Espagne, de la France, de l’Italie et du Japon lui-même, Lorenzo Ruiz a subi le martyre pour sa foi dans le Christ en 1637.
3. Ainsi donc, la raison directe de mon voyage a été principalement liée au fait du martyre dont l’un des participants était un fils de l’Église qui est aux Philippines. Mais le fait lui-même a eu lieu au Japon, à des dates qui se sont succédé à peu de distance, en 1633, en 1634 et en 1637. J’ai voulu me rendre en Extrême-Orient, aux Philippines et au Japon pour rendre hommage aux martyrs de la foi, aussi bien à ceux qui étaient venus de la vieille Europe qu’aux indigènes. L’Église qui est née de la Croix du Christ sur le calvaire durant les siècles et dans les différents lieux, mûrit par le témoignage de la Croix, par le martyre pour la foi, accepté consciemment, délibérément et avec amour par ceux qui confessent le Christ : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » (Jn 15, 13). L’Église qui est en Extrême-Orient est passée au cours des siècles à travers le témoignage de la Croix, et elle a grandi sur le fondement du sang du martyre qu’ont subi aussi bien les missionnaires provenant de l’Europe que les confesseurs du Christ de cette terre, atteignant rapidement la maturité de la plus grande preuve d’amour. Ce fondement a déjà été abondamment posé dans différents pays de l’Asie et de l’Extrême-Orient.
4. C’est pourquoi, même si les propositions quantitatives nous conduisent à regarder encore les Églises locales de l’Extrême-Orient et du continent asiatique comme de petites îles dans la mer des autres religions, des traditions et des cultures, cependant, en même temps, la profondeur du fondement posé par le martyre de tant de chrétiens nous permet de voir là le christianisme préparé déjà depuis les fondements et qui a mûri à cause du témoignage à la Croix du Christ.
Ma pensée et mon cœur se sont tournés de manière particulière ces jours derniers vers ce fondement, non seulement là où j’ai accompli directement mon pèlerinage mais aussi dans tous les territoires du gigantesque continent et des vastes archipels qui l’entourent. Et si l’histoire de deux millénaires semble peut-être témoigner davantage des difficultés d’une rencontre réciproque entre le christianisme et les traditions religieuses de l’Asie et de l’Extrême-Orient, l’éloquence de ce fondement ne peut cependant pas ne pas demeurer sans écho.
Aujourd’hui, après le Concile Vatican II, nous regardons tout cela avec une espérance encore plus grande, en ayant sous les yeux la déclaration sur les relations de l’Église catholique avec les religions non chrétiennes. Nous croyons profondément que Dieu, dans son amour paternel veut « que tous les hommes soient sauvés et arrivent à la connaissance de la vérité » (1 Tm 2, 4). Nous regardons avec respect tous les traits de cette vérité qui se manifeste également en dehors du christianisme. En même temps nous ne cessons de prier et d’agir dans cette direction pour qu’à tous les peuples soit révélée la plénitude du mystère divin du salut qui est en Jésus-Christ. C’est en cela que consiste précisément la mission de l’Église qu’elle entreprend continuellement « à temps et à contretemps » (2 Tm 4, 2), en se réjouissant aussi de la joie de ce petit troupeau puisqu’il a plu au Père de lui donner son Royaume (cf. Lc 12, 32).
5. Cette joie a été aussi partagée par mes frères et sœurs que j’ai rencontrés sur la route de mon voyage. Déjà le premier jour à Karachi, ville de plus de trois millions d’habitants où plus de 300 000 chrétiens se serraient autour de leurs évêques avec, à leur tête, le cardinal Joseph Cordeiro, archevêque de Karachi.
6. Des Philippines, il est difficile d’en parler suffisamment et il faudrait le faire longuement ne serait-ce que parce qu’il m’a été donné de séjourner là-bas plus longuement. Il serait cependant difficile de s’arrêter seulement à un rôle de correspondant ou de chroniqueur. Les Philippines sont le pays de l’Extrême-Orient où l’Église catholique a planté ses racines le plus profondément et, en outre, elle s’est identifiée avec la société aborigène et a élaboré de multiples formes tant traditionnelles que modernes de l’apostolat et de la pastorale. Comme exemple de ces traditions, on peut rappeler les différentes formes de ce que l’on appelle « la religion populaire » à laquelle semble également participer la classe cultivée de cette société. Les formes modernes — particulièrement les universités catholiques et également les écoles — ont commencé à travailler déjà depuis quelques siècles : (qu’il suffise de rappeler l’université des Pères Dominicains) et elles continuent à se développer. On peut dire la même chose pour ce qui concerne l’activité caritative. Mais précisément par rapport à cette situation particulièrement privilégiée de l’Église qui est aux Philippines, la pensée des devoirs particuliers que cette Église doit avoir dans le domaine de l’évangélisation de l’Extrême-Orient, s’impose également. Il faut prier d’autant plus pour qu’elle se rende compte de ces tâches et qu’elle se rende capable de les affronter.
7. La brève visite à l’île de Guam, au milieu de l’archipel des Mariannes, permet de penser avec joie aux remarquables succès de l’évangélisation dans cette région du Pacifique et de souhaiter que la « Parole du Seigneur soit annoncée aux îles les plus lointaines », (cf. Jr 31, 10).
8. Le séjour au Japon a eu une particulière portée. Pour la première fois, les pieds de l’Évêque de Rome ont foulé cet archipel où l’histoire du christianisme s’écrit depuis l’époque de saint François Xavier : d’abord une période d’intense développement, puis de longues années de persécutions sanguinaires. Cela a manifesté l’étonnante preuve de fidélité des chrétiens du Japon en particulier ceux des régions de Nagasaki. Enfin, la période contemporaine où l’Église peut de nouveau travailler sans contraintes. C’est une période où elle a développé de nombreuses institutions et de nombreux instruments modernes — que l’on se rappelle les onze universités catholiques parmi lesquelles la « Sophia University » de Tokyo — et où, en même temps, le processus de christianisation se poursuit très lentement, beaucoup plus lentement qu’au XVIe siècle. Cependant, même ces quelques jours de séjour m’ont permis de me rendre compte combien l’Église et le christianisme constituent un certain point de référence dans la vie spirituelle de la société japonaise. Il est possible que cette lenteur de la christianisation en notre temps découle des mêmes sources, comme la sécularisation du monde occidental liée au progrès intense (et unilatéral) de la civilisation scientifique et technique. En effet, de ce point de vue le Japon se trouve parmi les pays les plus développés du monde entier.
Une étape importante de la visite au Japon a été Hiroshima : la première ville victime de la bombe atomique, le 6 août 1945 (trois jours après, Nagasaki également). Le souvenir des martyrs japonais inflexibles comme la signification de Hiroshima m’ont offert l’occasion de diriger mes premiers pas vers l’Extrême-Orient, précisément dans cette direction, vers le Japon.
9. Ce récent voyage a été certainement le plus long de ceux que j’ai accomplis jusqu’ici et qui sont liés à mon service sur le Siège de Pierre. Son itinéraire a couvert presque tout le globe. Dans la dernière étape, j’ai encore eu l’occasion de m’arrêter à Anchorage, en Alaska en adorant Dieu dans le sacrifice eucharistique avec tous ceux qui, dans les confins septentrionaux du continent américain rendent témoignage à son Amour et à sa Présence « jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1, 8).
10. En vous parlant de tout cela, à l’audience générale d’aujourd’hui, premier mercredi de Carême, je rends avant tout grâce pour les prières qui m’ont aidé au cours de cette longue route. Je prie aussi avec vous pour que les fruits de la conversion et de l’espérance parviennent à tous ceux qui, sur toute la terre, ne cessent de chercher le visage du Seigneur (cf. Ps 26 (27), 8).