La vie selon l’Esprit dans saint Paul
1. Au cours de notre rencontre, il y a quelques semaines, nous avons attiré l’attention sur le passage de la Première Lettre aux Corinthiens où saint Paul appelle le corps humain le temple de l’Esprit-Saint ». Il écrit : « Ou bien ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit qui est en vous et que vous tenez de Dieu et que vous ne vous appartenez pas ? En effet, vous avez été rachetés à un prix élevé. » (1 Co 6, 19-20.) « Ne savez-vous pas que vos corps sont des membres du Christ ? » (1 Co 6, 15.) L’apôtre montre le mystère de la « rédemption du corps », accomplie par le Christ, comme la source d’un devoir moral particulier qui engage les chrétiens à la pureté, à celle que Paul définit ailleurs comme l’exigence d’« user de son corps avec sainteté et respect » (1 Th 4, 4).
2. Cependant, nous ne découvririons pas toute la richesse de la pensée contenue dans les thèmes pauliniens si nous ne remarquions pas que le mystère de la rédemption fructifie également dans l’homme de manière charismatique. L’Esprit Saint qui, selon les paroles de l’apôtre, entre dans le corps humain comme dans son propre « temple », y habite et y œuvre par ses dons spirituels. Parmi ces dons connus dans l’histoire de la spiritualité comme les sept dons du Saint-Esprit (cf. Is 11, 2, selon la Septante et la Vulgate), celui qui s’adapte le mieux à la vertu de pureté semble être le don de la « piété » (eusebeia, donum pietatis)
[71]. Si la pureté amène l’homme à « user de son corps avec sainteté et respect », comme nous le lisons dans la Première Lettre aux Thessaloniciens (4, 3-5), la piété, qui est un don de l’Esprit Saint, semble servir la pureté de manière particulière en sensibilisant le sujet humain à cette dignité qui est propre au corps humain en vertu du mystère de la création et de la rédemption. Grâce au don de la piété, les paroles de Paul : « Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit qui est en vous […] et que vous ne vous appartenez pas ? » (1 Co 6, 19) acquièrent l’éloquence d’une expérience et deviennent une vérité vivante et vécue dans l’action. Elles ouvrent même l’accès plus pleinement à l’expérience de la signification sponsale du corps et de la liberté du don qui lui est liée et dans laquelle se dévoilent la physionomie profonde de la pureté et son lien organique avec l’amour.
3. Bien que le fait d’user de son corps « avec sainteté et respect » consiste à s’abstenir de « l’impudicité » — et cette voie est indispensable — cette attitude fructifie toujours dans l’expérience la plus profonde de cet amour qui a été inscrit depuis « l’origine », d’après l’image et la ressemblance de Dieu lui-même, dans l’être humain tout entier et donc aussi dans son corps. C’est pourquoi, au chapitre 6 de la Première Lettre aux Corinthiens, saint Paul termine son argumentation par une exhortation significative : « Glorifiez donc Dieu dans votre corps. » (v. 20.) La pureté, comme vertu ou capacité d’« user de son corps avec sainteté et respect », alliée au don de la piété comme fruit de l’habitation de l’Esprit-Saint dans le « temple » du corps, réalise dans ce dernier une telle plénitude de dignité dans les rapports entre personnes que Dieu lui-même y est glorifié. La pureté est gloire du corps humain devant Dieu. C’est la gloire de Dieu dans le corps humain à travers lequel se manifestent la masculinité et la féminité. De la pureté jaillit cette singulière beauté qui imprègne tout le domaine de la convivence réciproque des hommes et permet d’y exprimer la simplicité et la profondeur, la cordialité et l’authenticité incomparable de la confiance personnelle. Peut-être aurons-nous plus tard une autre occasion pour traiter plus amplement ce thème. Le lien entre la pureté et l’amour est également le lien de la même pureté dans l’amour, et ce don de l’Esprit-Saint qu’est la piété constitue une trame peu connue de la théologie du corps qui mérite cependant un approfondissement particulier. Cela pourra être réalisé au cours des analyses concernant le caractère sacramentel du mariage.
4. Et maintenant, référons-nous brièvement à l’Ancien Testament. La doctrine paulinienne de la pureté, entendue comme « vie selon l’Esprit », semble indiquer une certaine continuité par rapport aux Livres « sapientiaux » de l’Ancien Testament. Nous y trouvons, par exemple, la prière suivante pour obtenir la pureté dans les pensées, les paroles et les actions : « Seigneur Père et Dieu de ma vie. […] Que la sensualité et la luxure ne s’emparent pas de moi. Ne me livre pas au désir impudent. » (Si 23, 4-6.) La pureté est en effet la condition pour trouver la sagesse et pour la suivre, comme nous le lisons dans le même livre : « Vers elle (c’est-à-dire vers la sagesse) j’ai dirigé mon âme et dans la pureté je l’ai trouvée. » (Si 51, 20.) On pourrait aussi, d’une certaine manière prendre en considération le texte du Livre de la Sagesse (8, 21) que la liturgie connaît dans la version de la Vulgate : « Je savais que nul ne pouvait avoir la continence si Dieu ne la donnait. Et c’était déjà de la sagesse de savoir de qui elle était le don
[72]. »
Selon ce concept, ce n’est pas tellement la pureté qui est la condition de la sagesse, mais la sagesse condition de la pureté, comme un don de Dieu. Il semble que dans les textes sapientiaux cités ci-dessus s’esquisse déjà la double signification de la pureté : comme vertu et comme don. La vertu est au service de la sagesse et la sagesse prédispose à accueillir le don qui provient de Dieu. Ce don fortifie la vertu et permet de jouir dans la sagesse des fruits d’une conduite et d’une vie qui soient pures.
5. Comme le Christ dans la béatitude du Discours sur la Montagne, qui se réfère « aux cœurs purs », met en relief la « vision de Dieu », fruit de la pureté, dans une perspective eschatologique, ainsi Paul, à son tour, met en lumière son rayonnement dans les dimensions de la temporalité lorsqu’il écrit : « Tout est pur pour les purs. Mais pour ceux qui sont souillés et qui n’ont pas la foi rien n’est pur. Leur esprit même et leur conscience sont souillés. Ils font profession de connaître Dieu mais, par leur conduite ils le renient. » (Tt 1, 15-16.) Ces paroles peuvent également se référer à la pureté au sens général et spécifique, comme à la note caractéristique de tout bien moral. Pour la conception paulinienne de la pureté, au sens dont parlent la Première Lettre aux Thessaloniciens (4, 3-5) et la Première Lettre aux Corinthiens (6, 13-20), c’est-à-dire au sens de la « vie selon l’Esprit », l’anthropologie de la renaissance dans l’Esprit-Saint semble être fondamentale — comme il ressort de l’ensemble de nos considérations (cf. aussi Jn 3, 5 ss). Elle grandit à partir des racines mises dans la réalité de la rédemption du corps opérée par le Christ : rédemption dont l’expression ultime est la résurrection. Il y a de profondes raisons pour lier toute la thématique de la pureté aux paroles de l’Évangile dans lesquelles le Christ se réfère à la résurrection (et cela constituera le thème de la future étape de nos considérations). Ici, nous l’avons surtout mise en relation avec l’éthos de la rédemption du corps.
6. La manière de comprendre et de présenter la pureté — héritée de la tradition de l’Ancien Testament et caractéristique des Livres « sapientiaux » — était certainement une préparation indirecte mais néanmoins réelle à la doctrine paulinienne sur la pureté comprise comme « vie selon l’Esprit ». Sans doute, cette manière aidait aussi beaucoup d’auditeurs du Discours sur la Montagne à comprendre les paroles du Christ lorsque, expliquant le commandement « Tu ne commettras pas d’adultère », il se référait au « cœur » humain. L’ensemble de nos réflexions a pu montrer de cette manière, du moins dans une certaine mesure, avec quelle richesse et quelle profondeur la doctrine de la pureté se distingue dans ses sources bibliques et évangéliques.
L’Annonciation et le mystère de l’Incarnation
1. Voici, je viens, ô Dieu, pour accomplir ta volonté (cf. Ps. 39, 8 s. ; He 10, 7).
Voici, je suis la servante du Seigneur (Lc 1, 38). Ce sont les paroles du Verbe qui entre dans le monde et celles de Marie qui en accueille l’annonce. Par ces paroles, très chers frères et sœurs, je vous salue en ce jour très solennel consacré par la liturgie à l’Annonciation du Seigneur. Le cœur des chrétiens bat d’émotion et d’amour à la pensée de l’instant ineffable où le Verbe est devenu l’un de nous : et Verbum caro factum est. Depuis les premiers siècles, le cœur de l’Église s’est tourné avec toute sa dévotion vers le fait que nous rappelons aujourd’hui : je rappelle les plus anciennes formules du Credo qui remontent au moins au IIe siècle et qui sont confirmées solennellement par le Concile de Nicée en 325 et celui de Constantinople en 381. Je rappelle la fresque des catacombes de Priscille, au IIe siècle, premier témoignage émouvant de cette contribution que l’art chrétien a consacrée sans interruption à l’Annonciation du Seigneur avec les pages les plus éclatantes de son histoire. Je rappelle la grande basilique construite au IVe siècle à Nazareth à l’initiative de l’impératrice sainte Hélène. Aussi la solennité d’aujourd’hui est-elle très ancienne et bien que ses origines ne soient pas déterminées chronologiquement avec certitude par les savants, déjà à la fin du VIIe siècle (mais avec des origines certainement antérieures), elle avait été définitivement fixée au 25 mars parce que, dans l’Antiquité, on croyait que la création du monde et la mort du Rédempteur étaient arrivés ce jour, de sorte que la fête de l’Annonciation a contribué à faire fixer celle de Noël (cf. F. Cabrol, Annonciation (fête de l’), in D.A.C.L. I, 2, Paris, 1924 col. 2247). La solennité d’aujourd’hui a pour cette raison une grande signification tant mariale que christologique.
2. Marie donne son assentiment à l’Ange de l’Annonciation. La page de Luc, même dans sa concision dépouillée, est très riche de contenus bibliques vétéro-testamentaires et de la nouveauté inouïe de la révélation chrétienne : une femme, la Femme par excellence, en est la protagoniste (cf. Jn 2, 4 ; 19, 26), elle qui a été choisie de toute éternité pour être la collaboratrice indispensable du plan divin de salut. Elle est l’almah prophétisée par Isaïe (7, 14), la jeune fille de souche royale qui répond au nom de Miriam, de Marie originaire de Nazareth, une bourgade très humble et cachée de Galilée (cf. Jn 1, 46). L’authentique nouveauté chrétienne qui a élevé la femme à une dignité très haute et incomparable, inconcevable dans la mentalité hébraïque du temps comme dans la civilisation gréco-romaine, commence à partir de cette annonce adressée à Marie par Gabriel, au nom de Dieu lui-même. Elle est saluée par des paroles si élevées qu’elle en est effrayée : « Kaire, Ave, réjouis-toi. » La joie messianique résonne pour la première fois sur la terre. « Kekaritomene, gratia plena, pleine de grâce ! » L’Immaculée est ici, sculptée dans la plénitude mystérieuse de son élection divine, de prédestination éternelle, de clarté lumineuse. « Dominus tecum, le Seigneur est avec toi. » Dieu est avec Marie, membre choisi de la famille humaine pour être la mère de l’Emmanuel, de celui qui est « Dieu-avec-nous » : Dieu sera désormais et toujours, sans regrets et sans désaveu, avec l’humanité, un avec elle pour la sauver et lui donner son Fils, le Rédempteur : Marie est la garantie vivante, concrète de cette présence salvifique de Dieu.
3. De l’entretien entre la créature choisie et l’Ange de Dieu continuent à couler pour nous d’autres vérités fondamentales : « Voici que tu concevras et enfanteras un Fils, et tu lui donneras le nom de Jésus. Il sera grand et on l’appellera Fils du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père… L’Esprit-Saint viendra sur toi et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre. C’est pourquoi l’enfant qui naîtra sera saint et appelé Fils de Dieu. » (Lc 1, 31 s., 35.) Il vient Celui qui, depuis la lignée d’Adam, entre dans la généalogie d’Abraham et de David (cf. Mt 1, 1-17 - Lc 3, 23-38). Il est dans la ligne des promesses divines, mais il vient dans le monde sans avoir besoin de la trajectoire de la paternité humaine, il la dépasse même dans la ligne de la foi immaculée. Toute la Trinité est engagée dans cette œuvre comme l’annonce l’Ange : Jésus, le Sauveur, est le « Fils du Très-Haut », le « Fils de Dieu » ; le Père est présent et étend son ombre sur Marie, le Saint-Esprit est présent et descend sur elle pour en féconder le sein intact par sa puissance. Comme l’a finement commenté saint Ambroise dans son exposé sur ce passage de l’Évangile de Luc, on a entendu en ce jour et pour la première fois la révélation de l’Esprit-Saint et on y a cru aussitôt : « Et auditur et creditur. » (Exp. Ev. sec. Lucam, II 15, éd. M. Adriaen, CCL, XIV, Turnholti, 1957 p. 38.) L’Ange demande l’assentiment de Marie pour l’entrée du Verbe dans le monde. L’attente des siècles est concentrée sur ce point. Le salut de l’homme en dépend. Saint Bernard, dans son commentaire sur l’Annonciation, exprime merveilleusement ce moment unique quand il dit, en s’adressant à la Vierge : « Tout le monde attend prosterné à tes pieds et ce n’est pas sans raison car de ta bouche dépend la consolation des affligés, la rédemption des prisonniers, la libération des condamnés et finalement le salut de tous les fils d’Adam, de toute ta lignée. Ô Vierge, hâte-toi de répondre. » (In laudibus Virginis Matris, Homilia IV, 8, in Sermones, I, édit. J. Leclerc et H. Rochais, S. Bernardi Opera Omnia, IV, Romae, 1966, p. 53 s.)
La réponse de Marie est une réponse de foi. Elle se trouve dans la ligne de la foi. C’est justement pourquoi le Concile Vatican II, en réfléchissant sur Marie comme prototype et modèle de l’Église, en a proposé l’exemple de foi active au moment de son Fiat : « Marie n’a pas été un instrument simplement passif aux mains de Dieu, mais elle a coopéré au salut de l’homme avec une foi libre et dans l’obéissance. »- (Lumen gentium, 56.)
C’est pourquoi la solennité d’aujourd’hui nous invite à suivre les traces mêmes de la foi agissante de Marie : une foi généreuse qui s’ouvre à la parole de Dieu, qui accueille la volonté de Dieu, quelle qu’elle soit et de quelque manière qu’elle se manifeste ; une foi forte qui dépasse toutes les difficultés, les incompréhensions et les crises ; une foi agissante, alimentée comme une vive flamme d’amour qui veut collaborer fortement avec le dessein de Dieu sur nous : « Voici je suis la Servante du Seigneur » : chacun de nous, comme l’invite le Concile, doit être prêt à répondre ainsi, comme Elle, dans la foi et dans l’obéissance, pour coopérer, chacun dans son propre domaine de responsabilité, à la construction du Royaume de Dieu.
4. La réponse de Marie a été l’écho parfait de la réponse du Verbe au Père. Son « Me voici » est possible, car le « Me voici » du Fils de Dieu qui, au moment du consentement de Marie, devient le Fils de l’homme, l’a précédé et soutenu. Nous célébrons aujourd’hui le mystère fondamental de l’Incarnation du Verbe. La Lettre aux Hébreux nous fait pénétrer dans les abîmes insondables de cet abaissement du Verbe, de son humiliation par amour des hommes jusqu’à la mort de la Croix. « Entrant dans le monde, le Christ dit : « Tu n’as voulu ni sacrifice ni oblation mais tu m’as façonné un corps. Tu n’as agréé ni holocaustes ni sacrifices pour les péchés. Alors j’ai dit : « Voici je viens, car c’est de moi qu’il est question dans le rouleau du livre, pour faire, ô Dieu, ta volonté. » (He 10, 57.)
Tu m’as façonné un corps : la célébration d’aujourd’hui nous amène sans aucun doute à la date de Noël, neuf mois après. Mais, avec une pensée mystiquement profonde qui, comme je l’ai dit, a été bien comprise par nos frères et nos sœurs de l’Église des premiers siècles, cette célébration nous amène surtout à la prochaine Passion, à la Mort et à la Résurrection de Jésus. Le fait que l’Annonciation tombe au moment de la période du Carême nous fait comprendre sa signification rédemptrice. L’Incarnation est étroitement liée à la Rédemption que Jésus a opérée en versant son sang pour nous sur la Croix.
Voici, je viens, ô Dieu, pour accomplir ta volonté. Pourquoi cette obéissance, pourquoi cet abaissement, pourquoi cette souffrance ? Le Credo nous répond : « Pour nous les hommes et pour notre salut. » Jésus est descendu du ciel pour y faire monter l’homme de plein droit et, le rendant fils dans le Fils, pour lui restituer sa dignité perdue par le péché. Il est venu pour porter à son achèvement le plan originel de l’alliance. L’Incarnation confère pour toujours à l’homme son extraordinaire, unique et ineffable dignité. C’est ici que prend son origine la route que parcourt l’Église. Comme je l’ai écrit dans ma première encyclique : « Le Christ Seigneur a indiqué cette route surtout lorsque, pour reprendre les termes du Concile, « par l’Incarnation, le Fils de Dieu s’est uni d’une certaine manière à tout homme » (Gaudium et spes, 22). L’Église reconnaît donc son devoir fondamental en agissant de telle sorte que cette union puisse continuellement s’actualiser et se renouveler. L’Église désire servir cet objectif unique : que tout homme puisse retrouver le Christ afin que le Christ puisse parcourir la route de l’existence en compagnie de chacun, avec la puissance de la vérité sur l’homme et sur le monde contenue dans le mystère de l’Incarnation et de la Rédemption. » (Redemptor hominis, 13.)
5. L’Église n’oublie pas — et comment le pourrait-elle ? — que le Verbe, dans cet événement que nous rappelons aujourd’hui, s’offre au Père pour le salut de l’homme, pour la dignité de l’homme. Dans cet acte d’offrande de lui-même se trouve déjà contenue toute la valeur salvifique de sa mission messianique ; tout est déjà contenu « en germe » ici, dans cette mystérieuse entrée du « Soleil de justice » (cf. Mt 4, 2) dans les ténèbres de ce monde qui ne l’ont pas accueilli (cf. Jn 1, 5). Pourtant, l’évangéliste Jean nous l’atteste, « à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom et qui ont été engendrés par Dieu. Et le Verbe s’est fait chair et il est venu habiter parmi nous et nous avons vu sa gloire, gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité » (Jn 1, 12-14).
Oui, frères et sœurs très chers, nous avons vu sa gloire. La liturgie d’aujourd’hui nous l’a dépeinte devant les yeux dans sa mystérieuse et ineffable grandeur qui nous écrase par sa magnificence et qui nous soutient par son humilité : « Le Verbe s’est fait chair et il est venu habiter parmi nous. » Accueillons-le. Disons-lui nous aussi : voici, je viens faire ta volonté. Soyons disponibles à l’action du Verbe qui veut sauver le monde par la collaboration de nous tous qui avons cru en lui. Oui, accueillons-le. Et avec lui, accueillons tout homme. Les ténèbres semblent encore vouloir toujours prévaloir : la richesse inique, l’égoïsme indifférent aux souffrances des autres, la méfiance mutuelle, les inimitiés entre les peuples, l’hédonisme qui obscurcit la raison et qui pervertit la dignité humaine, tous les péchés qui offensent Dieu et qui vont contre l’amour du prochain. Nous devons donner, même au milieu de tant de contre-témoignages, le témoignage de la fidélité. Même parmi tant de non-valeurs, nous devons être la valeur du bien qui vainc le mal par sa force intrinsèque. La Croix du Christ nous en donne la force, l’obéissance de Marie nous en donne l’exemple. Ne revenons pas en arrière. N’ayons pas honte de notre foi. Soyons des astres qui resplendissent dans le monde, une lumière qui attire, une chaleur qui persuade.
La fonction positive de la pureté de cœur
1. Avant de conclure le cycle de considérations concernant les paroles que le Christ a prononcées dans son Discours sur la Montagne, il faut encore une fois rappeler ces paroles et reprendre sommairement le fil des idées sur lesquelles elles sont basées. Voici la teneur des paroles de Jésus : « Vous avez appris qu’il a été dit : Tu ne commettras pas l’adultère ! Eh bien ! moi je vous dis : Quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis, dans son cœur, l’adultère avec elle. » (Mt 5, 27-28.) Ce sont des paroles synthétiques qui exigent une profonde réflexion, exactement comme les paroles du Christ quand il se réfère à « l’origine ». Aux Pharisiens qui, en se référant à la loi de Moïse qui admettait l’« acte de répudiation », lui avaient demandé : « Est-il permis de répudier sa femme pour n’importe quel motif ? », il avait répondu : « N’avez-vous pas lu que le Créateur, dès l’origine, les fit homme et femme, et qu’il a dit : Ainsi donc l’homme quittera son père et sa mère pour s’attacher à sa femme et les deux ne formeront qu’une seule chair ?... Eh bien ! ce que Dieu a uni, l’homme ne doit point le séparer. » (Mt 19, 3-6.) Ces paroles ont, elles aussi exigé une profonde réflexion pour découvrir toute la richesse qu’elles contiennent. Les réflexions de ce genre nous ont permis de déterminer l’authentique théologie du corps.
2. En suivant la référence que le Christ a faite à « l’origine », nous avons consacré une série de réflexions aux textes de la Genèse qui traitent précisément de cette « origine ». Nos analyses ont fait ressortir non seulement un tableau de la situation de l’être humain — homme et femme — dans son état d’innocence originelle, mais aussi la base théologique de la vérité sur l’homme et sur sa vocation particulière qui découle du mystère éternel de la personne : image de Dieu, incarnée dans le fait corporel et visible de la masculinité ou de la féminité de la personne humaine. C’est sur cette vérité qu’est basée la réponse que le Christ a donnée à propos du mariage et, en particulier, de son indissolubilité. C’est la vérité sur l’homme, une vérité qui a ses racines dans l’état d’innocence originelle, une vérité qu’il faut donc comprendre dans le contexte de la situation existant avant le péché, comme nous avons cherché à le faire au cours du précédent cycle de nos réflexions.
3. Toutefois il faut, en même temps, considérer, comprendre et interpréter cette vérité fondamentale sur la personne humaine, sur sa nature d’être masculin et féminin, à la lumière d’une autre situation : de celle, donc, qui s’est formée à la suite de la rupture de la première alliance avec le Créateur, c’est-à-dire à cause du péché originel. Il convient de voir cette vérité sur l’être humain — homme et femme — dans le contexte de sa nature pécheresse héréditaire. Et c’est précisément ici que nous rencontrons les déclarations du Christ dans son Discours sur la Montagne. Il y a évidemment dans les Saintes Écritures de l’Ancien et du Nouveau Testament de nombreux récits, phrases et paroles qui confirment cette vérité, c’est-à-dire que l’homme « historique » porte en lui l’héritage du péché originel ; néanmoins, les paroles que Jésus a prononcées dans son Discours sur la Montagne semblent — malgré leur présentation concise — avoir une éloquence particulièrement dense. Les analyses que nous avons faites précédemment et qui ont graduellement révélé ce que ces paroles contiennent en substance, le démontrent. Pour éclairer les affirmations concernant la concupiscence, il faut saisir la signification biblique de la concupiscence elle-même — de la triple concupiscence — et principalement de la concupiscence de la chair. Et alors, on arrive à comprendre peu à peu pourquoi Jésus définit cette concupiscence (précisément le « regarder pour désirer ») comme « adultère commis dans le cœur ». En accomplissant les analyses sur ce sujet, nous avons en même temps cherché à comprendre quelle signification les paroles de Jésus avaient pour ses auditeurs immédiats éduqués dans la tradition de l’Ancien Testament, c’est-à-dire dans la tradition des textes législatifs et, également, dans celle des textes prophétiques et « sapientiaux » ; en outre, la signification que les paroles du Christ peuvent avoir pour l’homme de toute autre époque et principalement pour l’homme d’aujourd’hui, lorsqu’on considère des influences culturelles. En effet, nous sommes persuadés que, dans leur contenu essentiel ces paroles se réfèrent à l’homme de tous les temps et de tous les lieux. C’est en cela que consiste leur valeur synthétique : elles annoncent à chacun une vérité qui est valable et substantielle pour lui personnellement.
4. Quelle est cette vérité ? Incontestablement c’est une vérité de caractère éthique et donc, en définitive, une vérité de caractère normatif, tout comme est normative la vérité contenue dans le commandement : « Tu ne commettras point l’adultère. » L’interprétation que le Christ fait de ce commandement nous indique le mal à éviter et à vaincre — celui précisément de la convoitise de la chair — et elle nous montre en même temps le bien, dont la voie s’ouvre à nous quand nous surmontons nos désirs. Ce bien est la « pureté du cœur » dont Jésus parle dans le même contexte du Discours sur la Montagne. Du point de vue biblique, la « pureté du cœur » veut dire libération de toute espèce de péché ou de faute — et pas seulement des péchés provenant de la « convoitise de la chair ». Toutefois, dans ce cas-ci, nous nous occupons particulièrement d’un des aspects de cette « pureté », celui qui est le contraire de l’adultère « commis dans le cœur ». Cette « pureté du cœur » dont nous traitons, si nous la comprenons selon la pensée de saint Paul, comme « vie selon l’Esprit », alors le contexte paulinien nous offre une image complète de la substance contenue dans les paroles que le Christ a prononcées dans son Discours sur la Montagne. Ces paroles contiennent une vérité éthique ; elles mettent en garde contre le mal et indiquent le bien moral de la vie humaine ; même, elles incitent les auditeurs à éviter le mal de la concupiscence et à acquérir la pureté du cœur. La signification de ces paroles est donc tout ensemble normative et indicative. Tout en entraînant vers le bien qu’est la « pureté du cœur », elles indiquent en même temps les valeurs auxquelles le cœur humain peut et doit aspirer.
5. D’où la question : quelle vérité, valable pour tout homme, se trouve contenue dans les paroles du Christ ? Nous devons répondre qu’elles contiennent non seulement une vérité éthique, mais également la vérité essentielle sur l’homme, la vérité anthropologique. C’est précisément pour cela que nous remontons à ces paroles pour formuler ici la théologie du corps en étroite relation et, pour ainsi dire, dans la perspective les paroles précédentes par lesquelles le Christ s’était référé à « l’origine ». On peut affirmer que ces paroles, avec leur expressive éloquence évangélique, évoquent dans la conscience de l’homme de la concupiscence le souvenir de l’homme de l’innocence originelle. Mais les paroles du Christ sont réalistes. Elles ne cherchent pas à faire revenir le cœur humain à l’état d’innocence originelle que l’homme a désormais laissé derrière lui au moment où il a commis le péché originel : elles lui indiquent, au contraire, le chemin d’une pureté du cœur, possible et accessible même dans sa situation de pécheur héréditaire. Cette pureté est celle de « l’homme de la concupiscence », inspirée toutefois par les paroles de l’Évangile et ouverte à « la vie selon l’Esprit » (conformément aux paroles de saint Paul), c’est-à-dire la pureté de l’homme de la concupiscence qui est cernée entièrement par la « rédemption du corps » accomplie par le Christ. C’est précisément pour cela que nous trouvons dans les paroles du Discours sur la Montagne l’appel au « cœur », c’est-à-dire à l’homme intérieur. L’homme intérieur doit s’ouvrir à la vie selon l’Esprit, afin d’obtenir de l’Esprit la pureté de cœur évangélique ; afin de retrouver et de réaliser la valeur du corps, libéré par la rédemption des chaînes de la concupiscence. La signification normative des paroles du Christ est profondément enracinée dans leur signification anthropologique, dans la dimension de l’intériorité humaine.
6. Selon la doctrine évangélique, si merveilleusement développée dans les Épîtres de saint Paul, la pureté n’est pas une simple abstention de l’impudicité (cf. 1 Th 4, 3), ou tempérance : elle ouvre en même temps la voie qui conduit à une découverte toujours plus parfaite de la dignité du corps humain, lui qui est lié organiquement à la liberté du don dans l’authenticité intégrale de sa subjectivité personnelle, masculine ou féminine. De cette manière, la pureté comprise comme tempérance mûrit dans le cœur de l’homme qui la cultive et tend à la découverte et à l’affirmation de la signification sponsale du corps, dans sa vérité intégrale. C’est précisément cette vérité qui doit être connue intérieurement : elle doit, en un certain sens, être « ressentie par le cœur », afin que les rapports réciproques de l’homme et de la femme — et jusqu’au simple regard — retrouvent ce contenu authentiquement sponsal de leurs significations. Et c’est précisément ce contenu que l’Évangile indique comme « pureté du cœur ».
7. Si dans l’expérience intérieure de l’homme (c’est-à-dire de l’homme de la concupiscence) la « tempérance » prend figure de fonction négative, l’analyse des paroles que le Christ a prononcées dans son Discours sur la Montagne et leur mise en liaison avec les textes de saint Paul nous permettent de transposer cette signification vers la fonction positive de la pureté du cœur. Dans la pureté bien mûrie, l’homme jouit des fruits de la victoire remportée sur la concupiscence, victoire dont a parlé saint Paul en exhortant chacun à « user de son corps avec sainteté et respect (1 Th 4, 4). Mieux, c’est précisément dans une pureté bien mûrie que se manifeste partiellement l’efficacité du don du Saint-Esprit dont le corps humain « est le temple » (cf. 1 Co 6, 19). Ce don est surtout celui de la piété (donum pietatis) qui restitue à l’expérience du corps — spécialement quand il s’agit des relations réciproques de l’homme et de la femme — toute sa simplicité, toute sa limpidité et aussi toute sa joie intérieure. Comme on le voit, ceci constitue un climat spirituel très différent de la passion et de la libido dont parle saint Paul (et que nous connaissons aussi grâce à d’autres analyses : il suffit de se rappeler le Siracide 26, 13. 15-18). L’apaisement de la passion est en effet une chose ; la joie que l’homme éprouve à se posséder plus pleinement lui-même et à pouvoir devenir ainsi encore plus pleinement un véritable don pour une autre personne en est une autre. Les paroles que le Christ a prononcées dans le Discours sur la Montagne conduisent précisément le cœur humain à cette joie. C’est à elles qu’il convient de confier sa propre personne, ses pensées et ses actions, afin de trouver la joie et de la donner aux autres.