La gloire de la Trinité dans le Baptême du Christ
Lecture : Mt 3,13.16-17
1. La lecture qui vient d'être proclamée nous conduit sur les rives du Jourdain. Nous nous arrêtons aujourd'hui spirituellement sur les rives du fleuve qui s'écoule le long des Deux Testaments bibliques, pour contempler la grande épiphanie de la Trinité le jour où Jésus se présente sur la scène de l'histoire, précisément dans ces eaux, pour commencer son ministère public.
L'art chrétien personnifiera ce fleuve sous l'apparence d'un vieil homme qui assiste émerveillé à la vision qui s'accomplit dans son sein aquatique. C'est en lui, en effet, comme l'affirme la liturgie byzantine, que "se lave le Christ Soleil". Cette même liturgie, dans les Matines du jour de la Théophanie ou Épiphanie du Christ, imagine un dialogue avec le fleuve : "Jourdain, qu'as-tu vu pour être si profondément troublé ? - J'ai vu l'Invisible nu et j'ai été parcouru par un tremblement.
Comment, en effet, ne pas frémir et ne pas céder devant Lui ? Les anges frémirent à sa vue, le ciel perdit la raison, la terre trembla, la mer recula avec tous les êtres visibles et invisibles. Le Christ est apparu dans le Jourdain pour sanctifier toutes les eaux !".
2. La présence de la Trinité dans cet événement est clairement affirmée dans tous les textes évangéliques de l'épisode. Nous venons d'entendre le plus long, de Matthieu, qui introduit également un dialogue entre Jésus et le Baptiste. Au centre de la scène apparaît la figure du Christ, le Messie qui accomplit en plénitude toute justice (cf. Mt 3, 15). Il est celui qui conduit à son accomplissement le projet divin de salut, devenant humblement solidaire des pécheurs.
Son humiliation volontaire lui obtient une élévation merveilleuse : sur lui retentit la voix du Père qui le proclame "mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur" (Ibid., v.17). C'est une phrase qui contient deux aspects du messianisme de Jésus : le messianisme davidique, à travers l'évocation d'un poème royal (cf. Ps 2, 7) et le messianisme prophétique, à travers la citation du premier chant du Serviteur du Seigneur (cf. Is 42, 1). On a donc la révélation de l'intime lien d'amour de Jésus avec le Père céleste, en même temps que son investiture messianique face à toute l'humanité.
3. Dans la scène apparaît également l'Esprit Saint sous forme de "colombe" qui "descend et se pose" sur le Christ. On peut avoir recours à différentes références bibliques pour illustrer cette image : à la colombe qui indique la fin du déluge et la naissance d'une nouvelle ère (cf. Gn 8, 8-12 ; 1 P 3, 20-21), à la colombe du Cantique des Cantiques, symbole de la femme aimée (cf. Ct 2, 14 ; 5, 2 ; 6, 9), à la colombe qui est une sorte de blason pour indiquer Israël dans certains passages vétéro-testamentaires (cf. Os 7, 11 ; Ps 68, 14).
Un antique commentaire hébraïque du passage de la Genèse (cf. 1, 2) qui décrit l'Esprit qui plane avec une tendresse maternelle sur les eaux primordiales est significatif : "L'Esprit de Dieu planait sur la surface des eaux comme une colombe qui plane sur ses petits sans les toucher" (Talmud, Hagigah 15a). En Jésus, l'Esprit Saint descend comme une force d'amour surabondant. En se référant précisément au Baptême de Jésus, le Catéchisme de l'Église catholique enseigne : "L'Esprit, que Jésus possède en plénitude dès sa conception, vient "reposer" sur Lui. Il en sera la source pour toute l'humanité" (CEC, n. 536).
4.Toute la Trinité est donc présente au bord du Jourdain pour révéler son mystère, authentifier et soutenir la mission du Christ et pour indiquer qu'avec lui, l'histoire du salut entre dans sa phase centrale et définitive. Celle-ci implique le temps et l'espace, l'histoire humaine et l'ordre cosmique, mais en premier lieu les trois Personnes divines. Le Père confie au Fils la mission de conduire à son accomplissement dans l'Esprit la "justice", c'est-à-dire le salut divin.
Cromazio, Évêque d'Aquilée au IV siècle, dans une homélie sur le baptême et sur l'Esprit Saint, affirme : "De même que notre première création fut l'œuvre de la Trinité, ainsi notre seconde création est l'œuvre de la Trinité. Le Père n'accomplit rien sans le Fils et sans l'Esprit Saint, car l'œuvre du Père est également celle du Fils et l'œuvre du Fils est également celle de l'Esprit Saint. Il n'y a qu'une seule et même grâce de la Trinité. Nous sommes donc sauvés par la Trinité parce qu'à l'origine, nous n'avons été créés que par la Trinité" (Sermon 18 A).
5. Après le baptême du Christ, le Jourdain est également devenu le fleuve du baptême chrétien : les eaux des fonts baptismaux sont, selon une tradition chère aux Églises d'Orient, un Jourdain en miniature. La preuve en est la prière liturgique suivante : "Nous te prions, alors, ô Seigneur, afin que l'action purificatrice de la Trinité descende sur les eaux baptismales et que la grâce de la rédemption et la bénédiction du Jourdain dans la force, dans l'action et dans la présence de l'Esprit Saint leur soient données" (Grandes Vêpres de la Sainte Théophanie de Notre Seigneur Jésus-Christ, Bénédiction des eaux).
Saint Paulin de Nola semble également s'inspirer d'une telle idée dans plusieurs vers conçus comme une légende explicative pour le baptistère : "Ces fonts, régénérateurs pour les âmes ayant besoin de salut, font jaillir un fleuve vivant de lumière divine. L'Esprit Saint descend du ciel dans ce fleuve et en unit les eaux sacrées avec la source céleste ; le flot est alors imprégné de Dieu et engendre de l'éternelle semence une sainte descendance grâce à ses eaux fécondes" (Lettre 32, 5). En sortant de l'eau régénératrice des fonts baptismaux, le chrétien commence son itinéraire de vie et de témoignage.
La Semaine sainte du grand Jubilé
1. L'itinéraire de Carême, que nous avons commencé le Mercredi des Cendres, atteint son sommet en cette Semaine, opportunément dénommée "sainte". En effet, nous nous apprêtons à revivre ces jours prochains les événements les plus sacrés de notre salut : la passion, la mort et la résurrection du Christ.
Au cours de ces journées, la Croix se présente à nous comme le symbole éloquent de l'amour de Dieu pour l'humanité. Dans le même temps, retentit dans la liturgie l'invocation du Rédempteur en train de mourir : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" (Mt 27, 46 ; Mc 15, 34). Très souvent, nous ressentons comme "nôtre" ce cri de souffrance, lors des diverses situations pénibles de l'existence, qui peuvent causer un abattement intérieur, engendrer des inquiétudes et des incertitudes. Dans les moments de solitude et d'égarement, fréquents dans la vie de l'homme, peut se présenter dans l'âme du croyant l'exclamation suivante : le Seigneur m'a abandonné !
Cependant, la passion du Christ et sa glorification sur l'arbre de la Croix offrent une clef de lecture différente de ces événements. Sur le Golgotha, au sommet du sacrifice de son Fils unique, le Père ne l'abandonne pas, mais au contraire porte à terme le dessein de salut pour toute l'humanité. Dans sa passion, sa mort et sa résurrection, il nous est révélé que le dernier mot de l'existence humaine n'est pas la mort, mais la victoire de Dieu sur la mort. L'amour divin, manifesté en plénitude dans le mystère pascal, vainc la mort et le péché, qui en est la cause (cf. Rm 5, 12).
2. Au cours de ces journées de la Semaine sainte, nous entrons dans le cœur du plan salvifique de Dieu. L'Église, en particulier au cours de cette année jubilaire, désire rappeler à tous que le Christ est mort pour chaque homme et pour chaque femme, car le don du salut est universel. L'Église montre le visage d'un Dieu crucifié, qui ne suscite pas la peur, mais qui communique seulement amour et miséricorde. Il n'est pas possible de rester indifférent face au sacrifice du Christ ! Dans l'âme de celui qui s'arrête pour contempler la passion du Seigneur naissent spontanément des sentiments de profonde gratitude. En montant spirituellement avec Lui au Calvaire, on parvient d'une certaine façon à faire l'expérience de la lumière et de la joie qui émanent de sa résurrection.
C'est ce que nous revivrons, avec l'aide de Dieu, lors du Triduum pascal. À travers l'éloquence des rites de la Semaine sainte, la liturgie nous montrera la continuité indissociable qui existe entre la passion et la résurrection. La mort du Christ comporte déjà en elle le germe de la résurrection.
3. Le prélude au Triduum sera la célébration de la Messe chrismale dans la matinée de demain, Jeudi saint, qui verra les prêtres rassemblés autour de leurs pasteurs respectifs dans les cathédrales diocésaines. L'Huile des malades, celle des catéchumènes et le Chrême, pour l'administration des Sacrements seront bénis. Un rite riche de signification, accompagné par le geste tout aussi significatif du renouveau des engagements et des promesses sacerdotales par les prêtres. C'est la journée des prêtres, qui chaque année nous conduit, ministres de l'Église, à redécouvrir la valeur et le sens de notre sacerdoce, don et mystère d'amour.
Dans la soirée, nous revivrons le mémorial de l'institution de l'Eucharistie, sacrement de l'amour infini de Dieu pour l'humanité. Judas trahit Jésus ; Pierre, malgré toutes ses affirmations, le renie ; les autres apôtres s'enfuient au moment de la passion. Ceux qui restent à ses côtés sont peu nombreux. Et pourtant, c'est à ces hommes fragiles que le Seigneur confie son testament, en s'offrant lui-même dans le corps donné et dans le sang versé pour la vie du monde (cf. Jn 6, 51). Mystère incommensurable de condescendance et de bonté !
Vendredi saint retentira le récit de la Passion et nous serons invités à vénérer la Croix, symbole extraordinaire de la miséricorde divine. Le Crucifié indique à l'homme, qui a bien souvent du mal à distinguer le bien du mal, la seule voie qui donne un sens à l'existence humaine. C'est la route de l'accueil total de la volonté de Dieu et du don de soi généreux aux frères.
Au cours d'une journée de grand silence liturgique, nous nous arrêterons Samedi saint, pour réfléchir sur le sens de ces événements. L'Église veillera avec sollicitude en compagnie de Marie, Mère des Douleurs, et elle attendra avec Elle la naissance de l'aube de la résurrection. En effet, à la naissance du "premier jour après le samedi", le silence sera brisé par l'heureuse annonce pascale, proclamée par le chant joyeux de l'Exultet, au cours de la solennelle liturgie de la Veillée de Pâques. Le triomphe du Christ sur la mort viendra ébranler, avec la pierre du sépulcre, les cœurs et les esprits des fidèles et les inonder de la même joie éprouvée par Madeleine, par les pieuses femmes, par les Apôtres et par ceux auxquels le Ressuscité s'est manifesté le jour de Pâques.
4. Très chers frères et sœurs, préparons notre cœur à vivre intensément ce Triduum Saint. Laissons-nous envahir par la grâce de ces jours saints et, comme l'exhortait déjà le saint Évêque Athanase, "suivons nous aussi le Seigneur, c'est-à-dire imitons-le, et ainsi nous aurons trouvé la façon de célébrer la fête non seulement extérieurement, mais de la manière la plus concrète, c'est-à-dire non seulement à travers les paroles, mais également à travers les œuvres" (Lettres pascales, Lett. 14, 2).
C'est avec ces sentiments, que je vous souhaite à tous et à vos proches un Saint Triduum fructueux et une heureuse Pâque de résurrection.
La gloire de la Trinité dans la Transfiguration
Lecture : Mc 9, 2-4.7
1. En cette Octave de Pâques, considérée comme une unique grande journée, la liturgie répète sans se lasser l'annonce de la résurrection : "Jésus est vraiment ressuscité !". Cette annonce ouvre un horizon nouveau à l'humanité tout entière. Dans la résurrection, ce qui était mystérieusement caché dans la Transfiguration sur le mont Thabor devient réalité. Le Sauveur avait alors révélé à Pierre, Jacques et Jean le prodige de gloire et de lumière scellé par les paroles du Père : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé !" (Mc 9, 7).
En la fête de Pâques, ces paroles nous apparaissent dans leur plénitude de vérité. Le Fils bien-aimé du Père, le Christ crucifié et mort, est ressuscité pour nous. Dans sa lumière, nous qui sommes croyants, nous voyons la lumière et "élevés par l'Esprit - comme l'affirme la liturgie de l'Église d'Orient -, nous chantons la Trinité consubstantielle pour tous les siècles" (Grandes Vêpres de la Transfiguration du Christ). Le cœur comblé de joie pascale, nous gravissons aujourd'hui en esprit la mont saint, qui domine la plaine de Galilée, pour contempler l'événement qui s'est accompli là-haut, anticipant les événements pascals.
2. Le Christ se trouve au centre de la Transfiguration. C'est vers lui que convergent deux témoins de la Première Alliance : Moïse, médiateur de la Loi, et Elie, le prophète du Dieu vivant. La divinité du Christ, proclamée par la voix du Père, est également révélée par des symboles que Marc dépeint avec son style pittoresque. En effet, il y a la lumière et il y a la blancheur qui représentent l'éternité et la transcendance : "Et ses vêtements devinrent resplendissants, d'une telle blancheur qu'aucun foulon sur terre ne peut blanchir de la sorte" (Mc 9, 3). Il y a ensuite les nuées, signe de la présence de Dieu sur le chemin de l'Exode d'Israël et dans la tente de l'Alliance (cf. Ex 13, 21-22 ; 14, 19-24 ; 40, 34-38).
La liturgie orientale des Matines de la Transfiguration chante également : "Lumière immuable de la lumière du Père, ô Verbe, dans ta lumière brillante nous avons aujourd'hui vu sur le Thabor la lumière qu'est le Père et la lumière qu'est l'Esprit, une lumière qui illumine chaque créature".
3.Ce texte liturgique souligne la dimension trinitaire de la Transfiguration du Christ sur le mont. En effet, la présence du Père avec sa voix révélatrice est explicite. La tradition chrétienne entrevoit également de façon implicite la présence de l'Esprit Saint, dans le sillage de l'événement parallèle du Baptême dans le Jourdain, où l'Esprit descendait sur le Christ sous forme de colombe (cf. Mc 1, 10). En effet, le commandement donné par le Père : "Écoutez-le" (Mc 9, 7) suppose que Jésus soit empli de l'Esprit Saint, si bien que ses paroles sont "esprit et vie" (Jn 6, 63 ; cf. 3, 34-35).
Il est donc possible de monter sur le mont, pour s'arrêter, contempler et être plongés dans le mystère de lumière de Dieu. À travers le Mont Thabor sont représentés tous les monts qui conduisent à Dieu, selon une image chère aux mystiques. Un autre texte de l'Église d'Orient nous invite à cette ascension vers le haut, vers la lumière : "Venez, peuples, suivez-moi ! Montons sur la montagne sainte et céleste, en nous arrêtant spirituellement dans la ville du Dieu vivant et contemplons en esprit la divinité du Père et de l'Esprit qui resplendit dans le Fils unique" (Tropaire en conclusion du Canon de saint Jean Damascène).
4.Dans la Transfiguration, nous contemplons non seulement le mystère de Dieu, en passant de lumière en lumière (cf. Ps 36, 10), mais nous sommes également invités à écouter la parole divine qui s'adresse à nous. Au-dessus de la parole de la Loi qui est en Moïse et de la prophétie qui est en Élie, retentit la parole du Père qui renvoie à celle du Fils, comme je viens de le rappeler. En présentant le "Fils bien-aimé", le Père ajoute l'invitation à l'écouter (cf. Mc 9, 7).
Lorsqu'elle commente la scène de la Transfiguration, la Seconde Lettre de Pierre souligne profondément la voix divine. Jésus-Christ "reçut en effet de Dieu le Père honneur et gloire, lorsque la gloire pleine de majesté lui transmit une telle parole : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur". Cette voix, nous, nous l'avons entendue ; elle venait du Ciel, nous étions avec lui sur la montagne sainte. Ainsi nous tenons plus ferme la parole prophétique : vous faites bien de la regarder, comme un lampe qui brille dans un lieu obscur, jusqu'à ce que le jour commence à poindre et que l'astre du matin se lève dans vos cœurs" (2 P 1, 17-19).
5. Vision et écoute, contemplation et obéissance sont donc les voies qui conduisent à la montagne sainte sur laquelle la Trinité se révèle dans la gloire du Fils. "La Transfiguration nous donne un avant-goût de la glorieuse venue du Christ "qui transfigurera notre corps de misère pour le conformer à son corps de gloire" (Ph 3, 21). Mais elle nous rappelle aussi qu'"il nous faut passer par bien des tribulations pour entrer dans le Royaume de Dieu" (Ac 14, 22)" (CEC, n. 556).
La liturgie de la Transfiguration, comme le suggère la spiritualité de l'Église d'Orient, présente dans les trois apôtres Pierre, Jacques et Jean, une "triade" humaine qui contemple la Trinité divine. Comme les trois jeunes dans la fournaise ardente du livre de Daniel (3, 51-90), la liturgie "bénit Dieu le Père Créateur, chante le Verbe descendu les aider qui change le feu en rosée, et exalte l'Esprit Saint qui donne à tous la vie pour les siècles" (Matines de la fête de la Transfiguration).
Nous aussi, nous prions à présent le Christ transfiguré avec les paroles du canon de saint Jean Damascène : "Tu m'a séduit par le désir pour toi, ô Christ, et tu m'as transformé par ton divin amour. Brûle mes péchés avec le feu immatériel et daigne me combler de ta douceur afin que, tressaillant de joie, j'exalte tes manifestations".
La gloire de la Trinité dans la Passion
Lecture : Mc 15, 34-35.37-39
1. À la fin du récit de la mort du Christ, l'Évangile fait retentir la voix du centurion romain, qui anticipe la profession de foi de l'Église : "Vraiment cet homme était fils de Dieu !" (Mc 15, 39). Au cours des dernières heures de l'existence terrestre de Jésus, s'accomplit dans les ténèbres l'épiphanie trinitaire suprême. Le récit évangélique de la passion et de la mort du Christ met en effet en lumière, même dans l'abîme de la douleur, la permanence de son rapport intime avec le Père céleste.
Tout commence le soir de la Dernière Cène entre les murs tranquilles du Cénacle, où flotte cependant l'ombre de la trahison. Jean nous a transmis ces discours d'adieu qui soulignent de façon merveilleuse le lien profond et l'immanence réciproque entre Jésus et le Père : "Si vous me connaissez vous connaîtrez aussi mon père... Qui m'a vu a vu le Père... Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même : mais le Père demeurant en moi fait ses œuvres. Croyez m'en ! Je suis dans le Père et le Père est en moi" (Jn 14, 7.9-11).
En disant cela, Jésus reprend les paroles qu'il avait prononcées peu de temps auparavant, lorsqu'il avait déclaré de façon lapidaire : "Moi et le Père nous sommes un.... le Père est en moi et moi dans le Père" (Jn 10, 30.38). Et dans la prière qui scelle les discours du Cénacle, s'adressant au Père dans la contemplation de sa gloire, il redit : "Père saint, garde-les dans ton nom que tu m'as donné, pour qu'ils soient un comme nous" (17, 11). C'est avec cette confiance absolue dans le Père que Jésus s'apprête à accomplir son acte suprême d'amour (cf. Jn 13, 1).
2. Dans la passion, le lien qui l'unit au Père se manifeste de façon particulièrement intense et, dans le même temps, dramatique. Le Fils de Dieu vit son humanité en plénitude, pénétrant dans l'obscurité de la souffrance et de la mort qui appartiennent à notre condition humaine. Au Gethsémani, au cours d'une prière semblable à une lutte, à une "agonie", Jésus s'adresse au Père en utilisant la dénomination araméenne de l'intimité filiale : "Abba Père ! Tout t'est possible : éloigne de moi cette coupe ; pourtant pas ce que je veux, mais ce que tu veux !" (Mc 14, 36).
Peu après, lorsque l'hostilité des hommes se déchaîne contre lui, il rappelle à Pierre que cette heure des ténèbres fait partie d'un dessein divin du Père : "Penses-tu donc que je ne puisse faire appel à mon Père, qui me fournirait sur le champ plus de douze légions d'anges ? Comment alors s'accompliraient les Écritures d'après lesquelles il doit en être ainsi ?" (Mt 26, 53-54).
3. Le dialogue du procès avec le Grand Prêtre se transforme également en une révélation de la gloire messianique et divine qui enveloppe le Fils de Dieu. "Le Grand Prêtre lui dit : "Je t'adjure par le Dieu Vivant de nous dire si tu es le Christ, le Fils de Dieu ". "Tu l'as dit, lui dit Jésus. D'ailleurs je vous le déclare : dorénavant, vous verrez le Fils de l'homme siégeant à droite de la Puissance et venant sur les nuées du ciel"" (Mt 26, 63-64).
Lorsqu'il sera sur la croix, les spectateurs lui rappelleront de façon sarcastique cette proclamation : "Il a compté sur Dieu ; que Dieu le délivre maintenant, s'il s'intéresse à lui ! Il a bien dit : Je suis le Fils de Dieu !" (Mt 27, 43). Mais en cette heure le silence du Père lui était réservé, afin qu'il puisse se faire pleinement solidaire des pécheurs et les racheter. Comme l'enseigne le Catéchisme de l'Église catholique, "Jésus n'a pas connu la réprobation comme s'il avait lui-même péché. Mais dans l'amour rédempteur qui l'unissait toujours au Père, il nous a assumés dans l'égarement de notre péché par rapport à Dieu" (CEC, n. 603).
4. Sur la croix, Jésus continue en réalité à conduire son dialogue intime avec le Père en le vivant dans toute son humanité déchirée et souffrante, sans jamais perdre l'attitude confiante du Fils qui est "une seule chose" avec le Père. D'un côté, en effet, il y a le silence mystérieux du Père, accompagné de l'obscurité cosmique et souligné par le cri : ""Eli, Eli, lemà sabachtani ?", c'est-à-dire : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?"" (Mt 27, 46).
De l'autre côté le Psaume 22, ici cité par Jésus, se termine par un hymne au Seigneur souverain du monde et de l'histoire ; cet aspect est souligné dans le récit de Luc, selon lequel les dernières paroles du Christ mourant sont une lumineuse citation du psaume avec l'ajout de l'invocation au Père : "Père, en tes mains je remets mon esprit" (Lc 23, 46 ; cf. Ps 31, 6).
5. L'Esprit Saint participe également à ce dialogue constant entre le Père et le Fils. C'est ce que nous dit l'Épître aux Hébreux, lorsqu'elle décrit par une formule que l'on pourrait qualifier de trinitaire l'offrande sacrificielle du Christ, en déclarant que Jésus "par un Esprit éternel, s'est offert lui-même sans tache à Dieu" (He 9, 14). Dans sa Passion, en effet, le Christ a pleinement ouvert son être humain angoissé à l'action de l'Esprit Saint et celui-ci lui a donné l'élan nécessaire pour faire de sa mort une offrande parfaite au Père.
Pour sa part, l'Évangile relie étroitement le don du Paraclet avec le "départ" de Jésus, c'est-à-dire avec sa Passion et sa mort, lorsqu'il rapporte cette parole du Sauveur : "Cependant je vous dis la vérité : c'est votre intérêt que je parte ; car si je ne pars pas, le Paraclet ne viendra pas vers vous ; mais si je pars, je vous l'enverrai" (Jn 16, 7). Après la mort de Jésus sur la croix, dans l'eau qui jaillit du côté transpercé (cf. Jn 19, 34) il est possible de reconnaître un symbole du don de l'Esprit (cf. Jn 7, 37-39). Le Père glorifie alors son Fils en lui donnant la capacité de communiquer l'Esprit à tous les hommes.
Nous élevons notre contemplation à la Trinité, qui se révèle également le jour de la douleur et des ténèbres, en relisant les paroles du "testament" spirituel de sainte Thérèse Bénédicte de la Croix : "Il n'y a pas que la seule activité humaine qui puisse nous aider, mais la passion du Christ : y participer est mon véritable désir. J'accueille dès à présent la mort que Dieu m'a destinée, en union parfaite avec sa sainte volonté. Accueilles, Seigneur, à ta gloire et à ta louange, ma vie et ma mort pour les intentions de l'Église. Que le Seigneur soit accueilli parmi les siens et que son Règne vienne à nous dans la gloire" (La puissance de la Croix).
La gloire de la Trinité dans la Résurrection
Lecture : Mt 28, 16-20
1. L'itinéraire de la vie du Christ n'a pas comme fin l'obscurité de la tombe, mais le ciel lumineux de la résurrection. La foi chrétienne est fondée sur ce mystère (cf. 1 Co 15, 1-20), comme nous le rappelle le Catéchisme de l'Église catholique : "La résurrection de Jésus est la vérité culminante de notre foi dans le Christ, crue et vécue comme vérité centrale par la première communauté chrétienne, transmise comme fondamentale par la Tradition, établie par les documents du Nouveau Testament, prêchée comme partie essentielle du mystère pascal en même temps que la Croix" (CEC, n. 638).
Un auteur mystique espagnol du XVI siècle affirmait : "En Dieu, plus on navigue plus on découvre de nouvelles mers" (Fray Luis de Léon). Au long de l'immensité du mystère nous entendons à présent naviguer vers la lumière de la présence trinitaire dans les événements de Pâques. Il s'agit d'une présence qui s'amplifie au cours des cinquante jours qui suivent Pâques.
2. À la différence des écrits apocryphes, les Évangiles canoniques ne présentent pas l'événement de la résurrection en soi, mais plutôt la présence nouvelle et différente du Christ Ressuscité parmi ses disciples. La première scène sur laquelle nous voulons nous arrêter souligne précisément cette nouveauté. Il s'agit de l'apparition qui a lieu dans la ville de Jérusalem encore plongée dans la faible lumière de l'aube : une femme, Marie de Magdala, et un homme se rencontrent à l'intérieur du périmètre d'un cimetière. Dans un premier temps, la femme ne reconnaît pas l'homme qui s'est approché d'elle : et pourtant il s'agit de ce Jésus de Nazareth qu'elle a écouté et qui a transformé sa vie. Pour le reconnaître il y a besoin d'une autre voie de connaissance, différente de celle de la raison et des sens. C'est la voie de la foi qui s'ouvre lorsqu'elle entend qu'on l'appelle par son nom (cf. Jn 20, 11-18).
Au cours de cette scène, fixons notre attention, sur les paroles du Ressuscité. Il déclare : "Je monte vers mon Père et votre Père, mon Dieu et votre Dieu" (Jn 20, 17). Le Père céleste apparaît donc, et le Christ, en utilisant à son égard l'expression "mon Père", souligne un lien spécial et unique, différent de celui qui existe entre le Père et les disciples : "votre Père". Dans l'Évangile de Matthieu Jésus appelle dix-sept fois Dieu "mon Père". Le quatrième évangéliste utilise deux termes grecs différents, l'un - hyiós - pour indiquer la pleine et parfaite filiation divine du Christ, l'autre - tékna - qui se réfère au fait que nous sommes fils de Dieu de façon réelle mais dérivée.
3. La seconde scène nous conduit de Jérusalem vers la région septentrionale de la Galilée, sur un mont. Sur celui-ci s'accomplit une autre christophanie, dans laquelle le Ressuscité se révèle aux Apôtres (cf. Mt 28, 16-20). Il s'agit d'un événement solennel de révélation, de reconnaissance et de mission. Dans la plénitude de ses pouvoirs salvifiques il confère à l'Église le mandat d'annoncer l'Évangile, de baptiser et d'enseigner à vivre selon ses commandements. Et c'est la Trinité qui apparaît dans ces paroles essentielles qui retentissent également dans la formule du baptême chrétien, tels que l'Église l'administrera : "Baptisez (toutes les nations) au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit" (Mt 28, 19).
Un antique auteur chrétien, Théodore de Mopsuestia (IV-V siècle) commente : "L'expression au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit indique qui donne les biens du baptême : la nouvelle naissance, le renouvellement, l'immortalité, l'incorruptibilité, l'impassibilité, l'immutabilité, la libération de la mort, de l'esclavage et de tous les maux, la jouissance de la liberté et la participation aux biens futurs et sublimes. Voilà pourquoi l'on est baptisés ! On invoque donc le Père, le Fils et l'Esprit-Saint pour que tu connaisse la source des biens du baptême" (Homélie II Sur le Baptême, 17).
4. Nous parvenons ainsi à la troisième scène que nous voulons évoquer. Elle nous ramène dans le passé, lors-que Jésus marchait encore sur les routes de la Terre Sainte, en parlant et en agissant. Au cours de la solennité hébraïque des Tentes, il proclame : "Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi, et qu'il boive, celui qui croit en moi. Selon le mot de l'Écriture : De son sein couleront des fleuves d'eau vive" (Jn 7, 38). L'évangéliste Jean interprète ces paroles précisément à la lumière de la Pâque de gloire et du don de l'Esprit Saint : "Il parlait de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui avaient cru en lui ; car il n'y avait pas encore d'Esprit, parce que Jésus n'avait pas encore été glorifié" (Jn 7, 39).
La glorification de la Pâque viendra et avec elle également le don de l'Esprit lors de la Pentecôte, que Jésus anticipera pour ses Apôtres le soir même du jour de la résurrection. Apparaissant au Cénacle, il soufflera sur eux et dira : "Recevez l'Esprit Saint" (Jn 20, 22).
5. Le Père et l'Esprit sont donc unis au Fils à l'heure suprême de la rédemption. C'est ce que Paul affirme dans une page particulièrement lumineuse de la Lettre aux Romains, où il évoque la Trinité précisément en liaison avec la résurrection du Christ et la nôtre à tous : "Et si l'Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts habite en vous, Celui qui a ressuscité le Christ Jésus d'entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous" (Rm 8, 11).
La condition afin que se réalise cette promesse est indiquée par l'Apôtre dans la même Lettre : "En effet, si tes lèvres confessent que Jésus est Seigneur et si ton cœur croit que Dieu l'a ressuscité des morts, tu seras sauvé" (Rm 10, 9). À la nature trinitaire de l'événement pascal correspond l'aspect trinitaire de la profession de foi. En effet, "nul ne peut dire "Jésus est Seigneur", s'il n'est avec l'Esprit Saint" (1 Co 12, 3) et celui qui le dit, le dit "pour la gloire de Dieu le Père" (Ph 2, 11).
Accueillons donc la foi pascale et la joie qui en résulte, en faisant notre un chant de l'Église d'Orient, pour la veillée pascale : "Toutes les choses sont illuminées par ta résurrection, ô Seigneur, et le paradis est rouvert. Toute la création te bénit et chaque jour t'offre un hymne. Je glorifie la puissance du Père et du Fils, j'élève un hymne à l'autorité de l'Esprit Saint. Divinité indivise, incréée, Trinité consubstantielle qui règne dans les siècles des siècles" (Canon pascal de saint Jean Damascène, Samedi Saint, troisième ton).