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Catéchèse du 17 janvier 2001
L'engagement pour éviter une catastrophe écologique majeure
Lecture : Ps 148, 1-5
1. Dans l'hymne de louange, qui vient d'être proclamé (Ps 148, 1-5), le Psalmiste convoque, en les appelant par leur nom, toutes les créatures. En haut, se trouvent les anges, le soleil, la lune, les étoiles et le ciel ; sur la terre évoluent vingt-deux créatures, le même nombre que celui des lettres de l'alphabet hébraïque, pour indiquer la plénitude et la totalité. Le fidèle est comme "le pasteur de l'être", c'est-à-dire celui qui conduit tous les êtres à Dieu, les invitant à entonner un "alléluia" de louanges. Le Psaume nous introduit comme dans un temple cosmique qui a le ciel pour abside, les régions du monde pour nefs, et à l'intérieur duquel le chœur des créatures élève un chant vers Dieu.
Cette vision pourrait être, d'un côté, la représentation d'un paradis perdu et, de l'autre, celle du paradis promis. Ce n'est pas un hasard si l'horizon d'un univers paradisiaque, qui est situé par la Genèse (c. 2) aux origines mêmes du monde, par Isaïe (c. 11) et par l'Apocalypse (cc. 21-22) est situé à la fin de l'histoire. On voit ainsi que l'harmonie de l'homme avec son prochain, avec la création et avec Dieu est le dessein poursuivi par le Créateur. Ce projet a été, et est, sans cesse bouleversé par le péché humain qui s'inspire d'un plan alternatif, présenté dans le livre même de la Genèse (cc. 3-11), dans lequel est décrite l'affirmation d'une tension progressive en conflit avec Dieu, avec son semblable et même avec la nature.
2. Le contraste entre les deux projets apparaît clairement dans la vocation à laquelle l'humanité, selon la Bible, est appelée et dans les conséquences provoquées par son infidélité à cet appel. La créature humaine reçoit pour mission de gouverner la création afin d'en développer toutes les potentialités. Il s'agit d'un pouvoir délégué par le Roi divin aux origines mêmes de la création, lorsque l'homme et la femme, qui sont à l'"image de Dieu" (Gn 1, 27), reçoivent l'ordre d'être féconds, de se multiplier, de remplir la terre, de la soumettre et de dominer les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tout être vivant qui rampe sur terre (cf. Gn 1, 28). Saint Grégoire de Nysse, l'un des trois grands Pères de Cappadoce, commentait : "Dieu a fait l'homme de telle sorte qu'il est apte au pouvoir royal sur la terre... L'homme a été créé à l'image de celui qui gouverne l'univers. Tout manifeste que, depuis l'origine, sa nature est marquée par la royauté... Il est l'image vivante qui participe à l'archétype par sa dignité" (De hominis opificio, 4 : PG 44, 136).
3. Toutefois, la seigneurie de l'homme n'est pas "absolue, mais c'est un ministère ; elle est le reflet véritable de la seigneurie unique et infinie de Dieu. De ce fait, l'homme doit la vivre avec sagesse et amour, participant à la sagesse et à l'amour incommensurables de Dieu" (Évangelium vitae, n. 52). Dans le langage biblique, "donner un nom" aux créatures (cf. Gn 2, 19-20) est le signe de cette mission de connaissance et de transformation de la réalité créée. Ce n'est pas la mission d'un patron absolu et sans appel, mais d'un ministre du Royaume de Dieu, appelé à poursuivre l'œuvre du Créateur, une œuvre de vie et de paix. Sa tâche, définie dans le Livre de la Sagesse, est celle de gouverner "le monde avec sainteté et justice" (Sg 9, 3).
Malheureusement, si le regard parcourt les régions de notre planète, il s'aperçoit immédiatement que l'humanité a déçu l'attente divine. À notre époque, en particulier, l'homme a détruit sans hésitation des plaines et des vallées boisées, il a pollué les eaux, défiguré l'environnement de la planète, rendu l'air irrespirable, bouleversé les systèmes hydro-géologiques et atmosphériques, désertifié des espaces verdoyants, accompli des formes d'industrialisation sauvage, en humiliant - pour utiliser une image de Dante Alighieri (Paradis XXII, 151) - ce "parterre" qui est la terre, notre demeure.
4. C'est pourquoi, il faut encourager et soutenir la "conversion écologique", qui au cours de ces dernières décennies a rendu l'humanité plus sensible à l'égard de la catastrophe vers laquelle elle s'acheminait. L'homme n'est plus le "ministre" du Créateur. En despote autonome, il est en train de comprendre qu'il doit finalement s'arrêter devant le gouffre. "Il faut saluer aussi positivement l'attention grandissante à la qualité de la vie, à l'écologie, que l'on rencontre surtout dans les sociétés au développement avancé, où les attentes des personnes sont à présent moins centrées sur les problèmes de la survie que sur la recherche d'une amélioration d'ensemble des conditions de vie" (Évangelium vitae, n. 27). Ce qui est en jeu n'est donc pas seulement une écologie "physique", attentive à sauvegarder l'habitat des divers êtres vivants, mais également une écologie "humaine" qui rende plus digne l'existence des créatures, en protégeant le bien primordial de la vie dans toutes ses manifestations et en préparant aux futures générations un environnement qui se rapproche davantage du dessein du Créateur.
5. Dans cette harmonie retrouvée avec la nature et avec soi-même, les hommes et les femmes doivent recommencer à se promener dans le jardin de la création, en cherchant à faire en sorte que les biens de la terre soient disponibles pour tous et pas seulement pour certains privilégiés, précisément comme le suggérait le Jubilé biblique (cf. Lv 25, 8-13.23). Parmi ces merveilles, nous découvrons la voix du Créateur, transmise du ciel et de la terre, du jour et de la nuit : un langage qui n'est "nulle voix qu'on puisse entendre", capable de franchir toutes les frontières (cf. Ps 19 [18], 2-5).
Le Livre de la Sagesse, repris par Paul, célèbre cette présence de Dieu dans l'univers en rappelant que "la grandeur et la beauté des créatures font, par analogie, contempler leur Auteur" (Sg 13, 5 ; cf. Rm 1, 20). C'est ce que chante la tradition juive des Chassidim : "Où que j'aille, Toi ! Où que je m'arrête, Toi..., où que je me tourne, quoi que j'admire, Toi seul, encore Toi, toujours Toi" (M. Buber, Les récits des Chassidim, Milan 1979, p. 256).
 
Catéchèse du 24 janvier 2001
L'engagement pour un avenir digne de l'homme
Lecture : 1 Jn 2, 12-14
1. Si nous jetons un regard sur le monde et sur son histoire, il semble, à première vue, que domine l'étendard de la guerre, de la violence, de l'oppression, de l'injustice, de la dégradation morale. Il nous semble, comme dans la vision du chapitre 6 de l'Apocalypse, que sur les landes désolées de la terre chevauchent les chevaliers qui, tour à tour, tiennent la couronne du pouvoir triomphateur, l'épée de la violence, la balance de la pauvreté et de la faim, la faux affilée de la mort (cf. Ap 6, 1-8).
Face à la tragédie de l'histoire et à l'immoralité qui se diffuse, on en vient à répéter la question que le prophète Jérémie adresse à Dieu, se faisant la voix de nombreuses personnes qui souffrent et qui sont opprimées : "Tu es trop juste, Yahvé, pour que j'entre en contestation avec toi. Cependant, je parlerai avec toi de questions de droit : Pourquoi la voie des méchants est-elle prospère ? Pourquoi tous les traîtres sont-ils en paix ?" (12, 1). À la différence de Moïse, qui du haut du Mont Nebo, contemple la terre promise (cf. Dt 34, 1), nous nous penchons sur un monde tourmenté, dans lequel le Royaume de Dieu éprouve de la difficulté à se frayer un chemin.
2. Saint Irénée, au IIe siècle, trouvait une explication à cela dans la liberté de l'homme qui, au lieu de suivre le projet divin de coexistence pacifique (cf. Gn 2), déchire les relations avec Dieu, avec l'homme et avec le monde. L'Évêque de Lyon écrivait donc : "Ce qui est imparfait n'est pas l'art de Dieu, qui est en mesure de donner un fils à Abraham à partir de pierres, mais c'est celui qui ne le suit pas qui est la cause de sa propre perfection manquée. Ce n'est pas, en effet, la lumière qui manque à cause de la faute de ceux qui se sont aveuglés, mais ceux qui se sont aveuglés qui demeurent dans l'obscurité à cause de leur faute, alors que la lumière continue à briller. La lumière n'assujettit personne par la force, et Dieu ne contraint personne à accepter son art" (Adversus haereses IV, 39, 3).
Il y a donc besoin d'un effort de conversion permanent qui redresse la route de l'humanité, afin qu'elle choisisse librement de suivre "l'art de Dieu", c'est-à-dire son dessein de paix et d'amour, de vérité et de justice. C'est cet art qui se révèle pleinement dans le Christ, et que Paulin de Nola, qui s'était converti, faisait sien avec ce touchant programme de vie : "Mon seul art est la foi et la musique est le Christ" (Carme XX, 32).
3. Avec la foi l'Esprit Saint dépose également dans le cœur de l'homme la semence de l'espérance. En effet, la foi est, comme le dit l'Épître aux Hébreux, "la garantie des biens que l'on espère, la preuve des réalités qu'on ne voit pas" (11, 1). Dans un contexte souvent marqué par le découragement, par le pessimisme, par des choix de mort, d'inertie et de superficialité, le chrétien doit s'ouvrir à l'espérance qui naît de la foi. Cela apparaît dans la scène évangélique de la tempête qui se déchaîne sur le lac : "Maître, maître, nous périssons !", s'écrient les disciples. Et le Christ leur demande : "Où est votre foi ?" (Lc 8, 24-25). En ayant foi dans le Christ et dans le Royaume de Dieu, on n'est jamais perdu, et l'espérance du calme serein réapparaît à l'horizon. Pour un avenir digne de l'homme, il est également nécessaire de faire refleurir la foi active qui engendre l'espérance. À propos de celle-ci, un poète français a écrit : "L'espérance est l'attente impatiente du bon semeur, elle est l'inquiétude de celui qui se présente comme candidat à l'éternité. L'espérance est l'infinité de l'amour" (Charles Péguy, Le portique du mystère de la seconde Vertu).
4. L'amour pour l'humanité, pour son bien-être matériel et spirituel, pour un progrès authentique, doit animer tous les croyants. Tout acte accompli pour créer un avenir meilleur, une terre plus habitable et une société plus fraternelle participe, même si c'est de façon indirecte, à l'édification  du Royaume de Dieu. Précisément dans la perspective de ce Royaume, "l'homme, l'homme vivant, constitue la route première et fondamentale de l'Église" (Évangelium vitae, n. 2 ; cf. Redemptor hominis, n. 14). C'est la voie que le Christ a lui-même suivie, en se faisant dans le même temps la "voie" de l'homme (cf. Jn 14, 6).
Sur cette voie, nous sommes tout d'abord appelés à effacer la peur de l'avenir. Celle-ci tenaille souvent les jeunes générations, en les conduisant par réaction à l'indifférence, au refus face aux engagements dans la vie, à l'anéantissement de soi-même dans la drogue, la violence, la déchéance. Il faut ensuite manifester la joie pour chaque enfant qui naît (cf. Jn 16, 21), afin qu'il soit accueilli avec amour et qu'on lui offre la possibilité de grandir physiquement et en esprit. De cette façon, on collabore à l'œuvre même du Christ, qui a ainsi défini sa mission : "Moi, je suis venu pour qu'on ait la vie et qu'on en abondance" (Jn 10, 10).
5. En ouverture, nous avons écouté le message que l'Apôtre Jean adresse aux pères, aux fils, aux personnes âgées et aux jeunes, afin qu'ils continuent ensemble à lutter et à espérer, dans la certitude qu'il est possible de vaincre le mal et le Malin, en vertu de la présence efficace du Père céleste. Montrer l'espérance est une tâche fondamentale de l'Église. Le Concile Vatican II nous a laissé à ce propos une note lumineuse : "On peut légitimement penser que l'avenir est entre les mains de ceux qui auront su donner aux générations de demain des raisons de vivre et d'espérer" (Gaudium et  spes, n. 31). Dans cette perspective, j'ai plaisir à reproposer l'appel à la confiance que j'ai lancé dans mon discours aux Nations unies, en 1995 : "Nous ne devons pas avoir peur de l'avenir [...] Nous sommes capables de sagesse et de vertu. Avec ces dons et avec l'aide de la grâce de Dieu, nous pouvons construire dans le siècle qui est sur le point d'arriver et pour le prochain millénaire, une civilisation digne de la personne humaine, une vraie culture de la liberté.
Nous pouvons et nous devons le faire ! Et, en le faisant, nous pourrons nous rendre compte que les larmes de ce siècle ont préparé la voie d'un nouveau printemps de l'esprit humain" (cf. Insegnamenti XVIII/2 [1995], p. 744, cf. ORLF n. 41, du 10 octobre 1995).
 
Catéchèse du 31 janvier 2001
Vers des cieux nouveaux et une terre nouvelle
Lecture : 2 P 3, 8-9. 13-14
1. En ayant recours aux symboles caractéristiques du langage apocalyptique en usage dans la littérature juive, la deuxième Épître de Pierre montre la création presque comme une fleur qui naît des cendres de l'histoire et du monde (cf. 3, 11-13). Il s'agit d'une image qui scelle le Livre de l'Apocalypse, lorsque Jean proclame : "Puis je vis un ciel nouveau, une terre nouvelle - car le premier ciel et la première terre ont disparu, et de mer, il n'y en a plus" (Ap 21, 1). L'Apôtre Paul, dans l'Épître aux Romains, décrit la création qui gémit sous le poids du mal, mais destinée à "être elle aussi libérée de la servitude de la corruption pour entrer dans la gloire des enfants de Dieu" (Rm 8, 21).
L'Écriture Sainte introduit ainsi comme un fil d'or parmi les faiblesses, les misères, les violences et les injustices de l'histoire humaine et conduit vers un objectif messianique de libération et de paix. Sur cette solide base biblique, le Catéchisme de l'Église catholique enseigne que "l'univers biblique est donc destiné, lui aussi, à être transformé, "afin que le monde lui-même, restauré dans son premier état, soit, sans plus aucun obstacle, au service des justes", participant à leur glorification en Jésus-Christ ressuscité" (Catéchisme de l'Église catholique, n. 1047 ; cf. saint Irénée, Adv. haer., 5, 32, 1). Alors, finalement, dans un monde pacifié, "le pays sera rempli de la connaissance de Yahvé, comme les eaux couvrent les fonds de la mer" (Is 11, 9).
2. Cette nouvelle création, humaine et cosmique, est inaugurée par la résurrection de Jésus, prémisse de la transfiguration à laquelle nous sommes tous destinés. C'est ce qu'affirme Paul dans l'Épître aux Corinthiens : "Comme prémisse le Christ, ensuite ceux qui seront au Christ, lors de son avènement. Puis ce sera la fin, lorsqu'il remettra la royauté à Dieu le Père [...] Le dernier ennemi détruit, c'est la Mort [...] afin que Dieu soit tout en tous" (1 Co 15, 23-24.26.28).
Certes, il s'agit d'une perspective de foi qui peut parfois être soumise au doute, chez l'homme qui vit dans l'histoire sous le poids du mal, des contradictions et de la mort. La deuxième Épître de Pierre susmentionnée exprime déjà ce doute, en réfléchissant sur l'objection de ceux qui sont dubitatifs ou sceptiques, ou même "railleurs pleins de raillerie", et s'interrogent : "Où est la promesse de son avènement ? Depuis que les Pères sont morts, tout demeure comme au début de la création" (2 P 3, 3-4).
3. Telle est l'attitude découragée de ceux qui renoncent à tout engagement à l'égard de l'histoire et de sa transformation. Ceux-là sont convaincus que rien ne peut changer, que tout effort est destiné à être vain, que Dieu est absent et en rien intéressé par ce minuscule point de l'univers qu'est la terre. Déjà, dans le monde grec, certains penseurs enseignaient cette perspective et la deuxième Épître de Pierre réagit sans doute également face à cette vision fataliste, aux conséquences pratiques évidentes. En effet, si rien ne peut changer, quel sens cela a-t-il d'espérer ? Il ne reste qu'à se mettre en marge de la vie, en laissant le mouvement répétitif de la vie humaine accomplir son cycle éternel. Dans cette lignée, de nombreux hommes et femmes sont désormais abattus, en marge de l'histoire, privés de confiance, indifférents à tout, incapables de lutter ou d'espérer. En revanche, la vision chrétienne est illustrée de façon limpide par Jésus, alors que, "les Pharisiens lui ayant demandé quand viendrait le Royaume de Dieu, il leur répondit : "la venue du Royaume de Dieu ne se laisse pas observer, et l'on ne dira pas : "Voici, il est ici ! ou bien : il est là !' Car voici que le Royaume de Dieu est au milieu de vous"" (Lc 17, 20-21).
4. À la tentation de ceux qui envisagent des scénarios apocalyptiques d'irruption du Royaume de Dieu et de ceux qui ferment les yeux, alourdis par le sommeil de l'indifférence, le Christ oppose la venue sans clameur des cieux nouveaux et de la terre nouvelle. Cette venue est semblable à la croissance cachée, bien que fervente, de la semence dans la terre (cf. Mc 4, 26-29).
Dieu est donc entré dans la vie humaine et dans le monde et poursuit silencieusement son œuvre, en attendant patiemment l'humanité, avec ses retards et ses conditionnements. Il en respecte la liberté, la soutient lorsqu'elle est tenaillée par le désespoir, la conduit d'étape en étape et l'invite à collaborer au projet de vérité, de justice et de paix du Royaume. L'action divine et l'engagement humain doivent donc s'entremêler. "Le message chrétien ne détourne pas les hommes de la construction du monde et ne les incite pas à se désintéresser du sort de leurs semblables : il leur en fait au contraire un devoir plus pressant" (Gaudium et spes, n. 34).
5. C'est ainsi que s'ouvre devant nous un thème de grande importance qui a toujours intéressé la réflexion et l'œuvre de l'Église. Sans tomber dans les excès inverses de l'isolement sacré et du sécularisme, le chrétien doit exprimer son espérance également au sein des structures de la vie séculière. Si le Royaume est divin et éternel, il est cependant semé dans le temps et dans l'espace et est "parmi nous", comme le dit Jésus.
Le Concile Vatican II a souligné avec force ce lien intime et profond : "La mission de l'Église n'est pas seulement d'apporter aux hommes le message du Christ et de sa grâce, mais aussi de pénétrer et de parfaire par l'esprit évangélique l'ordre temporel" (Apostolicam actuositatem, n. 5).
 L'ordre spirituel et temporel, "bien que [...] distincts, sont liés dans l'unique dessein divin ; aussi Dieu lui-même veut-il, dans le Christ, réassumer le monde tout entier, pour en faire une nouvelle créature en commençant dès cette terre et en lui donnant sa plénitude au dernier jour" (ibid.).
Animé par cette certitude, le chrétien marche avec courage sur les routes du monde, en cherchant à suivre les pas de Dieu et en collaborant avec lui pour faire naître un horizon dans lequel "Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s'embrassent" (Ps 85 [84], 11).
 
Catéchèse du 7 février 2001
L'Église, épouse de l'Agneau parée pour son époux
Lecture : Ap 21, 1-3
1. De même que dans l'Ancien Testament, la ville sainte était appelée à travers une image féminine "la fille de Sion", ainsi, dans l'Apocalypse de Jean, la Jérusalem céleste est représentée "comme une jeune mariée parée pour son époux" (Ap 21, 2). Le symbole féminin révèle le visage de l'Église sous ses diverses apparences de fiancée, d'épouse et de mère, soulignant ainsi une dimension d'amour et de fécondité.
Notre pensée se tourne aussitôt vers les paroles de l'apôtre Paul qui, dans l'Épître aux Éphésiens, dans une page d'une profonde intensité, trace les traits de l'Église "toute resplendissante, sans tache ni ride ni rien de tel, mais sainte et immaculée", aimée du Christ et modèle de toute nuptialité chrétienne (cf. Ep 5, 25-32). La communauté ecclésiale, "promise à un unique époux" en tant que vierge chaste (cf. 2 Co 11, 2), se place en continuité avec une conception née dans l'Ancien Testament dans des pages empreintes de douleur, comme celles du prophète Osée (cc. 1-3) ou d'Ézéchiel (c. 16), ou à travers le caractère joyeux et solaire du Cantique des Cantiques.
2. Être aimée par le Christ et l'aimer d'un amour sponsal est constitutif du mystère de l'Église. À la source, il y a un acte libre d'amour qui se diffuse du Père à travers le Christ et l'Esprit Saint. Cet amour forme l'Église, en rayonnant sur toutes les créatures. Sous cette lumière, on peut dire que l'Église est un signe élevé parmi les peuples pour témoigner de l'intensité de l'amour divin révélé dans le Christ, en particulier dans le don qu'il fait de sa vie même (cf. Jn 10, 11-15). C'est pourquoi, "grâce à l'Église, tous les êtres humains - les hommes et les femmes - sont appelés à être l'"épouse" du Christ, Rédempteur du monde" (Mulieris dignitatem, n. 25).
L'Église doit laisser transparaître cet amour suprême, en rappelant à l'humanité - qui a souvent la sensation d'être seule et abandonnée dans les landes désolées de l'histoire - qu'elle ne sera jamais oubliée, ni privée de la chaleur de la tendresse divine. Isaïe affirme de façon touchante : "Une femme oublie-t-elle son petit enfant, est-elle sans pitié pour le fils de ses entrailles ? Même si les femmes oubliaient, moi, je ne t'oublierai pas" (Is 49, 15).
3. Précisément parce qu'elle est engendrée par l'amour, l'Église diffuse l'amour. Elle le fait en proclamant le commandement de s'aimer les uns les autres comme le Christ nous a aimés (cf. Jn 15, 12), c'est-à-dire jusqu'au don de la vie : "Celui-là a donné sa vie pour nous. Et nous devons, nous aussi, donner notre vie pour nos frères" (1 Jn 3, 16). Ce Dieu qui "nous a aimés le premier" (1 Jn 4, 19) et n'a pas hésité à donner son Fils par amour (cf. Jn 3, 16), pousse l'Église à parcourir "jusqu'à la fin" (cf. Jn 13, 1) la voie de l'amour. Et il est appelé à le faire avec la fraîcheur de deux époux qui s'aiment dans la joie du don sans réserve et dans la générosité quotidienne, que ce soit lorsque le ciel de la vie est printanier et serein, ou lorsque tombent la nuit et les nuages de l'hiver de l'esprit.
Dans ce ce sens, on comprend pourquoi l'Apocalypse, - en dépit de sa représentation dramatique de l'histoire - est constamment parcourue par des chants, des musiques, des liturgies joyeuses. Dans le paysage de l'histoire, l'amour est comme le soleil qui illumine et transfigure la nature qui, sans sa luminosité, resterait grise et uniforme.
4. Une autre dimension fondamentale du mariage ecclésial est celle de la fécondité. L'amour reçu et donné ne s'enferme pas dans le rapport sponsal, mais devient créatif et générateur. Dans la Genèse, qui présente l'humanité créée "à l'image et à la ressemblance de Dieu", est faite une référence significative à l'identité d'"homme et de femme" : "Dieu créa l'homme à son image ; à l'image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa" (1, 27).
La distinction et la réciprocité dans le couple humain sont un signe de l'amour de Dieu non seulement en tant que fondement d'une vocation à la communion, mais également en tant que finalisées à la fécondité génératrice. Ce n'est pas un hasard si le livre de la Genèse est rythmé par les généalogies, qui sont le fruit de la génération et donnent origine à l'histoire à l'intérieur de laquelle Dieu se dévoile. On comprend ainsi que l'Église, dans l'Esprit qui l'anime et l'unit au Christ, son Époux, est dotée d'une fécondité intime, grâce à laquelle elle engendre constamment des fils de Dieu dans le baptême et les fait croître jusqu'à la plénitude du Christ (cf. Ga 4, 19 ; Ep 4, 13).
5. Ce sont ces enfants qui constituent l'"assemblée des premiers-nés qui sont inscrits dans les cieux", destinés à habiter "la montagne de Sion et [de] la cité du Dieu vivant, [de] la Jérusalem céleste" (cf. He 12, 21-23). C'est la raison pour laquelle les dernières paroles de l'Apocalypse sont celles d'une puissante invocation adressée au Christ : "L'Esprit et l'Épouse disent : "Viens !"" (Ap 22, 17), "Viens, Seigneur Jésus" (Ibid. v. 20). Tel est le but ultime de l'Église, qui avance confiante dans son pèlerinage historique, même en sentant souvent près d'elle, selon l'image du Livre biblique lui-même, la présence hostile et furieuse d'une autre figure féminine, "Babylone", la "grande prostituée" (Ap 17, 1.5), qui incarne la "bestialité" de la haine, de la mort, de la stérilité intérieure.
En considérant son objectif, l'Église cultive "l'espérance du Règne éternel, qui se réalise dans la participation à la vie trinitaire. L'Esprit Saint, donné aux Apôtres comme Paraclet, est le gardien et l'animateur de cette espérance dans le cœur de l'Église" (Dominum et vivificantem, n. 66). Demandons alors à Dieu d'accorder à son Église d'être toujours dans l'histoire la gardienne de l'espérance, lumineuse comme la Femme de l'Apocalypse, "le soleil l'enveloppe, la lune est sous ses pieds et douze étoiles couronnent sa tête" (Ap 12, 1).
 
Catéchèse du 14 février 2001
La « récapitulation » de toutes les choses en Notre Seigneur Jésus-Christ
Lecture : Ap 22,12-13.16-17
1. Le dessein salvifique de Dieu, « le mystère de sa volonté » (Ep 1, 9) concernant chaque créature, est exprimé dans la Lettre aux Éphésiens par une expression caractéristique : « tout réunir sous un seul chef », le Christ, ce qui est au ciel et ce qui est sur la terre (cf. Ep 1, 10). L'image pourrait également renvoyer à celle du bâton autour duquel on enroulait le rouleau de parchemin ou de papyrus du volumen, sur lequel figurait un écrit : le Christ confère un sens unitaire à toutes les syllabes, les paroles, les œuvres de la création et de l'histoire.
Le premier qui a saisi et qui a développé de façon admirable ce thème de la « récapitulation » est saint Irénée, Évêque de Lyon, grand Père de l'Église du deuxième siècle. Contre toute fragmentation de l'histoire du salut, contre toute séparation entre l'Ancienne et la nouvelle Alliance, contré toute dispersion de la révélation et de l'action divine, Irénée exalte l'unique Seigneur, Jésus-Christ, qui à travers l'Incarnation rassemble en lui toute l'histoire du salut, l'humanité et toute la création : « Lui, en roi éternel, récapitule tout en lui » (Adversus haereses III, 21, 9).
2. Écoutons un passage dans lequel ce Père de l'Église commente les paroles de l'Apôtre, concernant précisément la récapitulation dans le Christ de toutes les choses. L'expression « toutes les choses » - affirme Irénée - comprend l'homme, touché par le mystère de l'Incarnation, alors que le Fils de' Dieu « d'invisible devint visible, d'incompréhensible compréhensible, d'impassible passible, de Verbe il devint homme. Il a tout récapitulé en lui, afin que de même que le Verbe de Dieu a la primauté sur les êtres supracélestes, spirituels et invisibles, il l'ait lui aussi sur les êtres visibles et corporels. Assumant en lui cette primauté et se donnant comme chef à l'Église, il attire tout en lui » (Adversus haereses III, 16, 6). Cette convergence de tout l'être dans le Christ, centre du temps et de l'espace, s'accomplit progressivement dans l'histoire en surmontant les obstacles, les résistances du péché et du malin.
3. Pour illustrer cette tension, Irénée a recours à l'opposition, déjà utilisée par saint Paul, entre le Christ et Adam (cf. Rm 5, 12-21) : le Christ est lé nouvel Adam, c'est-à-dire le Premier-né de l'humanité fidèle qui accueille avec amour et obéissance le dessein de rédemption que Dieu a tracé comme âme et objectif de l'histoire. Le Christ doit donc effacer. l'œuvre de destruction, les horribles idolâtries, les violences et chaque péché que l'Adam rebelle a disséminés dans l'histoire séculaire de l'humanité et dans l'horizon de la création. À travers sa pleine obéissance au Père, le Christ ouvre l'ère de la paix avec Dieu et entre les hommes, en, réconciliant en lui, l'humanité dispersée (cf. Ep 2, '16). Il « récapitule » en lui Adam, dans lequel toute l'humanité se reconnaît, il le transfigure en fils de Dieu, le ramène à la pleine communion avec le Père. Précisément à travers sa fraternité avec nous dans la chair et lé sang, dans la vie et dans la mort, le Christ devient « le chef » de l'humanité rachetée. Saint Irénée écrit encore : « Le Christ a récapitulé en lui tout le sang répandu par tous les justes et par tous les prophètes qui ont existé dès le début » (Adversus haereses V, 14, 1, ; cf. V 14, 2).
4. Le bien et le mal sont donc considérés à la lumière de l’œuvre rédemptrice du Christ. Celle-ci, comme Paul noces le fait comprendre, concerne toute la création, dans la variété de ses composantes (cf. Rm 8, 18-30). En effet, la nature elle-même, qui est soumise au manque de sens, à la dégradation et à la destruction provoquée par le péché, participe ainsi à la joie de la libération opérée par le Christ dans l'Esprit Saint.
La pleine réalisation du projet originel du Créateur se définit donc : celui d'une création dans laquelle Dieu et l'homme, l'homme et la femme, l'humanité et la nature sont en harmonie, en dialogue, en communion. Ce projet, bouleversé par le péché, est repris de façon plus admirable par le Christ, qui le réalise mystérieusement mais de façon efficace dans la réalité présente, dans l'attente de le mener à bien. Jésus lui-même a déclaré être le centre et le point de convergence de ce dessein de salut lorsqu'il a affirmé : « Et moi, quand j'aurai été élevé de terre, j'attirerai à moi tous les hommes » (Jn 12, 32). L'évangéliste Jean présente cette œuvre précisément comme une sorte de récapitulation, un « rassembler dans l'unité les enfants de Dieu dispersés » (Jn 11, 52).
5. Cette œuvre parviendra à sa plénitude dans l'accomplissement de l'histoire, lorsque - c'est encore Paul qui nous le rappelle - « Dieu sera tout en tous » (1 Co 15, 28).
La dernière page de l'Apocalypse - qui a été proclamée en ouverture de notre rencontre - dépeint cet objectif en couleurs vives. L'Église et l'Esprit attendent et invoquent ce moment où le Christ « remettra son pouvoir royal à Dieu le Père, après avoir détruit toutes les puissances du mal (...} et le dernier ennemi qu'il détruira, c'est la mort, car il (Dieu) a tout mis sous ses pieds (de son Fils) » (1 Co 15, 24.26)
Au terme de cette bataille - narrée dans des pages admirables de l'Apocalypse - le Christ accomplira la « récapitulation » et ceux qui seront unis à lui formeront la communauté des rachetés, qui « ne sera plus blessée par le péché, les souillures, l'amour propre, qui détruisent ou blessent la communauté terrestre des hommes. La vision béatifique, dans laquelle Dieu s'ouvrira de façon inépuisable aux élus, sera la source intarissable de bonheur, de paix et de communion mutuelle » (Catéchisme de l'Église catholique, n. 1045).
L'Église, épouse aimante de l'Agneau, le regard fixé sur ce jour de lumière, élève une prière ardente : « Maranathà » (1 Co 16, 22), « Viens, Seigneur Jésus ! » (Ap 22, 20).
 
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