Dans le monde sécularisé qui nous entoure, le Carême exige un effort courageux et volontaire
1. "Aujourd'hui n'endurcissez pas votre cœur, mais écoutez la voix du Seigneur"
Cette invitation de la liturgie retentit dans notre esprit, alors que commence aujourd'hui, Mercredi des Cendres, l'itinéraire quadragésimal. Il nous conduira au Triduum pascal, mémoire vivante de la passion, de la mort et de la résurrection du Seigneur, cœur du mystère de notre salut.
Le temps saint du Carême, depuis toujours profondément vécu par le peuple chrétien, évoque d'antiques événements bibliques, tels que les quarante jours du déluge universel, prélude au pacte d'alliance passé par Dieu avec Noé ; les quarante années du pèlerinage d'Israël dans le désert vers la terre promise ; le séjour de quarante jours de Moïse sur le Mont Sinaï, où il reçut les Tables de la Loi de Yahvé. La période quadragésimale nous invite surtout à revivre avec Jésus les quarante jours qu'Il passa dans le désert, en priant et en jeûnant, avant d'entreprendre sa mission publique, qui atteindra son sommet au Calvaire avec le sacrifice de la Croix, victoire définitive sur le péché et sur la mort.
2. "Rappelle-toi que tu es poussière, et que tu redeviendras poussière". Le rite de l'imposition des cendres est toujours très éloquent, et les paroles qui l'accompagnent sont suggestives. Dans sa simplicité, il évoque le caractère caduc de la vie terrestre : tout passe et est destiné à mourir. Nous sommes des voyageurs dans ce monde, des voyageurs qui ne doivent pas oublier leur objectif véritable et définitif : le Ciel. En effet, même si nous sommes poussière et que nous sommes destinés à redevenir poussière, tout ne finit pas malgré cela. L'homme, créé à l'image et à la ressemblance de Dieu, existe pour la vie éternelle. En mourant sur la croix, Jésus a ouvert l'accès à celle-ci pour chaque être humain.
Toute la liturgie du Mercredi des Cendres nous aide à cerner cette vérité fondamentale de foi et nous incite à entreprendre avec décision un itinéraire de renouvellement personnel. Nous devons changer de façon de penser et d'agir, en tournant notre regard vers le visage du Christ crucifié et en faisant de son Évangile la règle de notre vie quotidienne. "Convertissez-vous et croyez à l'Évangile" : tel doit être notre programme quadragésimal, alors que nous entrons dans un climat d'écoute de l'Esprit empreint de prière.
3. "Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation : l'esprit est ardent, mais la chair est faible" (Mt 26, 41). Laissons-nous guider par ces paroles du Seigneur, en accomplissant un effort décisif de conversion et de renouvellement spirituel. Dans la vie de chaque jour on risque d'être absorbés par des occupations et des intérêts matériels. Le Carême est une occasion favorable pour un authentique réveil à la foi, afin de rétablir de façon salutaire le rapport avec Dieu et pour un engagement évangélique plus généreux. Les moyens à notre disposition sont ceux de toujours, mais nous devons avoir recours à eux de façon plus intense au cours de ces semaines : la prière, le jeûne et la pénitence, ainsi que l'aumône, c'est-à-dire le partage de ce que nous possédons avec les indigents. Il s'agit d'un chemin ascétique personnel et communautaire, qui apparaît parfois particulièrement difficile en raison du milieu sécularisé qui nous entoure. Mais c'est précisément pour cette raison que l'effort doit devenir plus courageux et volontaire.
"Veillez et priez". Si ce commandement du Christ est valable à chaque moment, il apparaît plus éloquent et décisif au début du Carême. Accueillons-le avec une humble docilité. Disposons-nous à le traduire en gestes pratiques de conversion et de réconciliation avec nos frères. Ce n'est qu'ainsi que la foi reprend vigueur, que l'espérance se consolide et que l'amour devient un style de vie qui distingue le croyant.
4. Le fruit d'un itinéraire ascétique aussi courageux ne pourra être qu'une plus grande ouverture aux nécessités du prochain. Qui aime le Seigneur ne peut garder les yeux fermés devant des personnes et des peuples éprouvés par la souffrance et par la misère. Après avoir contemplé le visage du Seigneur crucifié, comment ne pas le reconnaître et le servir chez celui qui se trouve dans la douleur et l'abandon ? Jésus lui-même, qui nous invite à rester avec Lui en veillant et en priant, nous demande également de l'aimer en nos frères, en nous rappelant que "Dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait" (Mt 25, 40). Le fruit d'un Carême vécu intensément sera donc un amour plus grand et universel.
Que Marie, exemple d'écoute docile de la voix de l'Esprit, nous guide le long du chemin de pénitence que nous entreprenons aujourd'hui. Qu'elle nous aide à saisir toutes les opportunités que l'Église nous offre pour pouvoir nous préparer dignement à la célébration du Mystère pascal.
Marie, icône eschatologique de l'Église
Lecture : Ap 12, 1-2.5-6.10
1. Nous avons ouvert notre rencontre en écoutant l'une des pages les plus célèbres de l'Apocalypse de Jean. Chez la femme enceinte, qui met au monde un enfant tandis qu'un dragon couleur rouge sang s'acharne contre elle et contre celui qu'elle a engendré, la tradition chrétienne, liturgique et artistique, a vu l'image de Marie, la mère du Christ. Toutefois, selon l'intention première de l'auteur sacré, si la naissance de l'enfant représente l'avènement du Messie, la femme personnifie de façon évidente le Peuple de Dieu, aussi bien l'Israël biblique que l'Église. L'interprétation mariale ne s'oppose pas au sens ecclésial du texte, car Marie est "figure de l'Église" (LG 63 ; cf. Saint Ambroise, Expos. Lc II, 7).
Sur le fond de la communauté fidèle se détache donc le profil de la Mère du Messie. Contre Marie et l'Église se dresse le dragon, qui évoque Satan et le mal, comme l'indique déjà la symbolique de l'Ancien Testament ; le rouge est le signe de la guerre, de la terreur, du sang versé ; les "sept têtes" couronnées indiquent un pouvoir immense, tandis que les "dix cornes" réévoquent la force impressionnante de la bête décrite par le prophète Daniel (cf. 7, 7), elle aussi image du pouvoir prévaricateur qui sévit dans l'histoire.
2. Le bien et le mal s'affrontent donc. Marie, son Fils et l'Église, représentent l'apparente faiblesse et la petitesse de l'amour, de la vérité, de la justice. Contre eux se déchaîne la monstrueuse énergie destructrice de la violence, du mensonge, de l'injustice. Mais le chant qui scelle le passage nous rappelle que le verdict définitif est confié au "salut, la force, le règne de notre Dieu et le pouvoir de son Christ" (Ap 12, 10).
Certes, au cours de l'histoire, l'Église peut être contrainte à se réfugier dans le désert, comme l'antique Israël en marche vers la terre promise. Le désert, d'ailleurs, est le refuge traditionnel des persécutés, il est le milieu secret et serein où est offerte la protection divine (cf. Gn 21, 14-19 ; 1 R 19, 4-7). Mais, comme le souligne l'Apocalypse (cf. 12, 6.14), la femme ne demeure dans ce refuge que pendant une période limitée. Le temps des difficultés, de la persécution, de l'épreuve n'est donc pas indéfini : à la fin viendra la libération et ce sera l'heure de la gloire.
En contemplant ce mystère dans une perspective mariale, nous pouvons affirmer que "Marie, près de son Fils, est l'icône la plus parfaite de la liberté et de la libération de l'humanité et du cosmos. C'est vers elle que l'Église, dont elle est la mère et le modèle, doit regarder pour comprendre le sens plénier de sa propre mission" (Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Libertatis conscientia, 22 mars 1986, n. 97 ; cf. Redemptoris Mater, n. 37).
3. Fixons alors notre regard sur Marie, icône de l'Église en pèlerinage dans le désert de l'histoire, mais tendue vers l'objectif glorieux de la Jérusalem céleste où elle resplendira comme Épouse de l'Agneau, le Seigneur Jésus-Christ. Comme la célèbre l'Église d'Orient, la Mère de Dieu est l'Odighitria, celle qui "indique le chemin", c'est-à-dire le Christ, unique médiateur pour rencontrer le Père dans la plénitude. Un poète français voit en elle "la créature dans son premier honneur et dans son épanouissement final, comme elle est sortie de Dieu au matin de sa splendeur originelle" (Paul Claudel, La Vierge à midi, éd. de la Pléiade, p. 540).
Dans son Immaculée Conception, Marie est le modèle parfait de la créature humaine qui, comblée dès le début par la grâce divine qui soutient et transfigure la créature (cf. Lc 1, 28), choisit toujours, dans sa liberté, la voie de Dieu. Dans sa glorieuse Assomption au ciel, Marie est au contraire, l'image de la créature appelée par le Christ ressuscité pour atteindre, au terme de l'histoire, la plénitude de la communion avec Dieu dans la résurrection pour une éternité bienheureuse. Pour l'Église, qui ressent souvent le poids de l'histoire et l'assaut du mal, la Mère du Christ est l'emblème lumineux de l'humanité rachetée et entourée de la grâce qui sauve.
4. L'objectif ultime de la vie humaine sera atteint lorsque "Dieu [sera] tout en tous" (1 Co 15, 28) et - comme l'annonce l'Apocalypse - "de mer il n'y en [aura] plus" (21, 1), c'est-à-dire lors-que le signe du chaos destructeur et du mal sera finalement éliminé. Alors, l'Église se présentera au Christ comme "une jeune mariée parée pour son époux" (Ap 21, 2). Ce sera le moment de l'intimité et de l'amour sans faille. Mais dès à présent, précisément en regardant la Vierge élevée au ciel, l'Église a un avant goût de la joie qui lui sera donnée en plénitude à la fin des temps. Dans le pèlerinage de foi le long de l'histoire, Marie accompagne l'Église comme "modèle de la communion ecclésiale dans la foi, dans la charité et dans l'union avec le Christ. Éternellement présente dans le mystère du Christ, elle est, au milieu des Apôtres, au cœur même de l'Église naissante et de l'Église de tous les temps. En effet, l'Église se rassembla dans la partie haute du cénacle avec Marie, qui était la Mère de Jésus, et avec ses frères. On ne peut donc pas parler d'Église si Marie, la mère du Seigneur, n'est pas présente avec ses frères" (Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Communionis notio, 28 mai 1992, n. 19 ; cf. Cromazio di Aquileia, Sermo 30, 1).
5. Entonnons donc notre hymne de louange à Marie, image de l'humanité rachetée, signe de l'Église qui vit dans la foi et dans l'amour, anticipant la plénitude de la Jérusalem céleste. "Dans son génie poétique, saint Ephrem le Syrien, appelé "la lyre de l'Esprit Saint", a inlassablement composé des hymnes à Marie, laissant son empreinte aujourd'hui encore sur toute la tradition de l'Église syriaque" (Redemptoris Mater, n. 31). C'est lui qui définit Marie comme une icône de beauté : "Elle est sainte dans son corps, belle dans son esprit, pure dans ses pensées, sincère dans son intelligence, parfaite dans ses sentiments, chaste, ferme dans ses intentions, immaculée dans son cœur, éminente, emplie de toutes les vertus" (Hymnes à la Vierge Marie, 1, 4 ; ed. Th J. Lamy, Hymnes de la Bienheureuse Vierge Marie, Malines 1886, t. 2, col. 520). Cette image brille au centre de toute communauté ecclésiale comme un reflet parfait du Christ et comme un signe élevé parmi les peuples, comme "une ville [...] sise au sommet d'un mont" et "une lampe [...] sous le lampadaire, où elle brille pour tous" (cf. Mt 5, 14-15).
Marie, pèlerin de la foi, Étoile du troisième millénaire
Lecture Lc 1, 39-42
1. La page de Luc, que nous venons d'écouter, nous présente Marie comme pèlerin d'amour. Mais Élisabeth attire l'attention sur la foi de celle-ci et prononce à son égard la première Béatitude des Évangiles : "Bienheureuse celle qui a cru". Cette expression est "en quelque sorte une clef qui nous fait accéder à la réalité intime de Marie" (Redemptoris Mater, n. 19). Nous voudrions donc, comme couronnement des catéchèses du grand Jubilé de l'An 2000, présenter la Mère du Seigneur comme pèlerin dans la foi. En tant que fille de Sion, elle se place sur les traces d'Abraham, celui qui avait obéi par foi, partant "vers un pays qu'il devait recevoir en héritage, et il partit ne sachant où il allait" (He 11, 8).
Ce symbole de la pérégrination dans la foi illumine l'histoire intérieure de Marie, la croyante par excellence, comme le suggérait déjà le Concile Vatican II : "Ainsi la bienheureuse Vierge avança dans son pèlerinage de foi, gardant fidèlement l'union avec son Fils jusqu'à la croix" (Lumen gentium, n. 58). L'annonciation "est le point de départ de l'itinéraire de Marie vers Dieu" (Redemptoris Mater, n. 14) : un itinéraire de foi qui connaît le présage de l'épée qui transperce l'âme (cf. Lc 2, 35), qui passe à travers les voies tortueuses de l'exil en Egypte et de l'obscurité intérieure, quand Marie "ne comprend pas" l'attitude de Jésus âgé de douze ans dans le temple mais, toutefois, "garde fidèlement toutes ces choses en son cœur" (Lc 2, 51).
2. C'est dans la pénombre que s'écoule également la vie cachée de Jésus, au cours de laquelle Marie doit faire retentir en elle la béatitude d'Élisabeth à travers une véritable "peine du cœur" (Redemptoris Mater, n. 17)
Assurément, dans la vie de Marie ne manquent pas les moments de lumière, comme aux noces de Cana, où - malgré son détachement apparent - le Christ accueille la prière de la Mère et accomplit le premier signe de révélation, en suscitant la foi des disciples (cf. Jn 2, 1-12).
C'est dans le même contraste d'ombre et de lumière, de révélation et de mystère que se situent les deux béatitudes rapportées par Luc : celle qui est adressée à la Mère du Christ par une femme de la foule et celle qui est adressée par Jésus à "ceux qui écoutent la Parole de Dieu et l'observent" (Lc 11, 28).
Le sommet de ce pèlerinage terrestre dans la foi est le Golgotha, où Marie vit intimement le mystère pascal de son Fils : elle meurt, dans un certain sens, comme mère dans la mort de son Fils et s'ouvre à la "résurrection" avec une nouvelle maternité à l'égard de l'Église (cf. Jn 19, 25-27). Là, sur le Calvaire, Marie fait l'expérience de la nuit de la foi, semblable à celle d'Abraham sur le mont Moria et, après l'illumination de la Pentecôte, elle continue à pérégriner dans la foi jusqu'à l'Assomption lors-que son Fils l'accueille dans la béatitude éternelle.
3. "La Bienheureuse Vierge Marie continuer d'occuper "la première place" dans le Peuple de Dieu. Son pèlerinage de foi exceptionnel représente une référence constante pour l'Église, pour chacun individuellement et pour la communauté, pour les peuples et pour les nations et, en un sens, pour l'humanité entière" (Redemptoris Mater, n. 6). C'est elle l'Étoile du troisième millénaire, comme elle a été aux débuts de l'ère chrétienne l'aurore qui a précédé Jésus à l'horizon de l'histoire. En effet, Marie est née chronologiquement avant le Christ et elle l'a engendré et inséré dans notre histoire humaine.
Nous nous adressons à elle afin qu'elle continue à nous guider vers le Christ et le Père, également dans la nuit ténébreuse du mal, et dans les moments de doute, de crise, de silence et de souffrance. C'est vers elle que nous élevons le chant que l'Église d'Orient aime plus que tout autre, cet hymne Akhatistos qui, en vingt-quatre strophes, exalte de façon lyrique sa figure. Dans la cinquième strophe consacrée à la visite à Élisabeth, il s'exclame :
"Réjouis-toi, sarment de plante immarcescible. Réjouis-toi, détentrice d'un fruit intègre. Réjouis-toi, toi qui cultives le cultivateur ami des hommes. Réjouis-toi, génitrice du créateur de notre vie.
Réjouis-toi, terrain qui fait germer la fécondité de la compassion. Réjouis-toi, table dressée riche de miséricordes. Réjouis-toi, car tu fais fleurir un pré de délices. Réjouis-toi, car tu prépares un port aux âmes. Réjouis-toi, encens bienvenu de supplication. Réjouis-toi, pardon du monde entier. Réjouis-toi, bienveillance de Dieu envers les mortels. Réjouis-toi, parole hardie des mortels envers Dieu.
Réjouis-toi, Vierge Épouse !"
4. La visite à Élisabeth est scellée par le cantique du Magnificat, un hymne qui traverse comme une mélodie éternelle tous les siècles chrétiens : un hymne qui unit les âmes des disciples du Christ au-delà des divisions historiques, que nous sommes engagés à surmonter en vue d'une pleine communion. Dans ce climat œcuménique, il est bon de rappeler que Martin Luther, en 1521, a consacré à ce "saint cantique de la Mère bénie de Dieu" - comme il s'exprimait - un commentaire célèbre. Dans celui-ci, il affirme que l'hymne "devrait être appris et retenu par tous", car "dans le Magnificat, Marie nous enseigne comment nous devons aimer et louer Dieu... Elle veut être le plus grand exemple de la grâce de Dieu, au point d'inciter chacun à la confiance et à la louange de la grâce divine" (M. Luther, Écrits religieux, sous la direction de V. Vinay, Turin 1967, pp. 431-512).
Marie célèbre la primauté de Dieu et de sa grâce qui choisit les derniers et ceux qui sont méprisés, les "pauvres du Seigneur", dont parle l'Ancien Testament ; qui change leur sort et les introduit comme acteurs dans l'histoire du salut.
5. Depuis que Dieu l'a regardée avec amour, Marie est devenue un signe d'espérance pour la foule des pauvres, les derniers de la terre qui deviennent les premiers dans le Royaume de Dieu. Elle suit fidèlement le choix du Christ, son Fils, qui répète à tous les pauvres de l'histoire : "Venez à moi, vous tous qui peinez et qui ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai" (Mt 11, 28). L'Église suit Marie et le Seigneur Jésus en marchant sur les voies tortueuses de l'histoire, pour relever, promouvoir et valoriser l'immense procession de femmes et d'hommes pauvres et affamés, humiliés et offensés (cf. Lc 1, 52-53). L'humble Vierge de Nazareth - comme l'observe saint Ambroise - n'est pas "le Dieu du temple, mais le temple de Dieu" (De Spiritu Sancto, III, 11, 80). Comme telle, elle guide tous ceux qui ont recours à elle vers la rencontre avec Dieu Trinité : le Père, le Fils et l'Esprit Saint.
Les Psaumes dans la Tradition de l'Église
Lecture : Ps 150
1. Dans la Lettre apostolique Novo millennio ineunte, j'ai souhaité que l'Église se distingue davantage dans l'"art de la prière", en l'apprenant toujours à nouveau des lèvres du divin Maître (cf. n. 32). Cet engagement doit être vécu en particulier dans la Liturgie, source et sommet de la vie ecclésiale. Dans cette optique, il est important de réserver une plus grande attention pastorale à la promotion de la Liturgie des Heures comme prière de tout le Peuple de Dieu (cf. Ibid., n. 34). En effet, si les prêtres et les religieux ont le mandat précis de la célébrer, elle est cependant vivement recommandée également aux laïcs. C'est à cela que visait, il y a un peu plus de trente ans, mon vénéré prédécesseur Paul VI, à travers la Constitution Laudis canticum dans laquelle il déterminait le modèle en vigueur de cette prière, souhaitant que les Psaumes et les Cantiques, structure portante de la Liturgie des Heures, soient compris "avec un amour renouvelé par le Peuple de Dieu" (AAS 63 [1971], 532).
Il est encourageant de savoir que de nombreux laïcs, tant dans les paroisses que dans les groupes ecclésiaux, ont appris à la valoriser. Elle reste toutefois une prière qui suppose une formation catéchétique et biblique adaptée, afin de pouvoir l'apprécier totalement.
Dans ce but, nous commençons aujourd'hui une série de catéchèses sur les Psaumes et sur les Cantiques proposés dans la prière matinale des Laudes. Je désire, de cette façon, encourager et aider toutes les personnes présentes à prier avec les mêmes paroles utilisées par Jésus et présentes depuis des millénaires dans la prière d'Israël et dans celle de l'Église.
2. Nous pourrions entreprendre l'étude des Psaumes de diverses façons. La première consisterait à présenter leur structure littéraire, leurs auteurs, leur formation, les contextes dans lesquels ils sont nés. Ensuite, une lecture qui en soulignerait le caractère poétique, qui atteint parfois de Très-Hauts niveaux d'intuition lyrique et d'expression symbolique, serait suggestive. Il serait tout aussi intéressant de reparcourir les Psaumes en considérant les divers sentiments de l'âme humaine qu'ils manifestent : joie, reconnaissance, action de grâce, amour, tendresse, enthousiasme, mais également souffrance intense, récrimination, demande d'aide et de justice, qui débouchent parfois sur de la rage et des imprécations. Dans les Psaumes, l'être humain se retrouve entièrement lui-même.
Notre lecture cherchera surtout à faire apparaître la signification religieuse des Psaumes, en montrant comment ceux-ci, bien qu'ayant été écrits il y a de nombreux siècles par des croyants juifs, peuvent être utilisés dans la prière des disciples du Christ. Nous serons aidés en cela par les conclusions de l'exégèse, mais, dans le même temps, nous nous mettrons à l'écoute de la Tradition, en particulier nous nous placerons à l'écoute des Pères de l'Église.
3. Ces derniers, en effet, avec une profonde pénétration spirituelle, ont su discerner et indiquer la grande "clef" de lecture des Psaumes dans le Christ lui-même, dans la plénitude de son mystère. Les Pères en étaient tout à fait convaincus : dans les Psaumes, il est question du Christ. En effet, Jésus ressuscité applique à lui-même les Psaumes lors-qu'il dit à ses disciples : "Il faut que s'accomplisse tout ce qui est écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes" (Lc 24, 44). Les Pères ajoutent que dans les Psaumes, on parle au Christ, ou que c'est le Christ lui-même qui parle. En affirmant cela, ils ne pensaient pas seulement à la personne individuelle de Jésus, mais au Christus totus, à tout le Christ, formé par le Christ tête et par ses membres.
C'est ainsi que naît, pour le chrétien, la possibilité de lire le Psautier à la lumière de tout le mystère du Christ. C'est précisément cette optique qui en fait également apparaître la dimension ecclésiale, qui est particulièrement mise en évidence par le chant choral des Psaumes. On comprend ainsi comment les Psaumes ont pu être utilisés, dès les premiers siècles, comme prière du Peuple de Dieu. Si, au cours de certaines périodes de l'histoire, est apparue une tendance à préférer d'autres prières, les moines ont eu le grand mérite de conserver allumée dans l'Église la flamme du Psautier. L'un d'eux, saint Romuald fondateur des Camaldules, à l'aube du second millénaire chrétien, arrivait à soutenir que - comme l'affirme son biographe Bruno de Querfurt - les Psaumes sont l'unique voie pour faire l'expérience d'une prière vraiment profonde : "Una via in psalmis" (Passio sanctorum Benedicti et Johannes ac sociorum eorundem : MPH VI, 1893, 427).
4. Avec cette affirmation, à première vue excessive, il restait en réalité ancré à la meilleure tradition des premiers siècles chrétiens, quand le Psautier était devenu le livre par excellence de la prière ecclésiale. Ce fut un choix juste face aux tendances hérétiques qui menaçaient sans cesse l'unité de foi et de communion. À ce propos, il est intéressant de mentionner une lettre merveilleuse que saint Athanase écrivit à Marcellin dans la première moitié du IVème siècle, alors que l'hérésie arienne sévissait, portant atteinte à la foi dans la divinité du Christ. Face aux hérétiques qui attiraient les gens à eux, notamment à travers des chants et des prières qui en gratifiaient les sentiments religieux, le grand Père de l'Église se consacra de toutes ses forces à enseigner le Psautier transmis par l'Écriture (cf. PG 27, 12sq). Ce fut ainsi qu'au "Notre Père", la prière du Seigneur par antonomase, s'ajouta la pratique, vite devenue universelle parmi les baptisés, de la prière psalmodique.
5. Également grâce à la prière communautaire des Psaumes, la conscience chrétienne a rappelé et compris qu'il est impossible de s'adresser au Père qui habite dans les cieux sans une authentique communion de vie avec les frères et les sœurs qui habitent sur terre. De plus, en s'insérant de façon vitale dans la tradition de prière des juifs, les chrétiens apprirent à prier en racontant les magnalia Dei, c'est-à-dire les grandes merveilles accomplies par Dieu, que ce soit dans la création du monde et de l'humanité, ou dans l'histoire d'Israël et de l'Église. Cette forme de prière puisée à l'Écriture n'exclut assurément pas des expressions plus libres, et celles-ci continueront non seulement à caractériser la prière personnelle, mais également à enrichir la prière liturgique elle-même, par exemple avec des hymnes et des tropaires. Le Livre du Psautier demeure toutefois la source idéale de la prière chrétienne, et l'Église continuera à s'en inspirer au cours du nouveau millénaire.
Les Psaumes dans la Tradition de l'Église (suite)
Lecture : Ps 69 [70], 2.5-6
Avant d'entreprendre le commentaire des Psaumes et des Cantiques des Laudes, nous complétons aujourd'hui notre réflexion introductive commencée au cours de la dernière catéchèse. Et nous le faisons en partant d'un aspect très cher à la tradition spirituelle : en chantant les Psaumes, le chrétien fait l'expérience d'une sorte d'harmonie entre l'Esprit présent dans les Écritures et l'Esprit qui demeure en lui en vertu de la grâce baptismale. Plus que prier à travers des paroles propres, il se fait l'écho de ces "gémissements ineffables" dont parle saint Paul (cf. Rm 8, 26), à travers lesquels l'Esprit du Seigneur pousse les croyants à s'unir à l'invocation caractéristique de Jésus : "Abba ! Père !" (Rm 8, 15 ; Ga 4, 6).
Les antiques moines étaient tellement certains de cette vérité qu'ils ne se préoccupaient pas de chanter les Psaumes dans leur langue maternelle, car il leur suffisait d'avoir la conscience d'être, d'une certaine façon, des "instruments" de l'Esprit Saint. Ils étaient convaincus que leur foi permettait aux versets des Psaumes de faire jaillir une "énergie" particulière de l'Esprit Saint. La même conviction se manifeste dans l'utilisation caractéristique des Psaumes, qui fut appelée "prière jaculatoire" - du mot latin "iaculum", c'est-à-dire dard - pour indiquer de très brèves expressions psalmodiques qui pouvaient être "lancées", presque comme des pointes enflammées, par exemple contre les tentations. Jean Cassien, un écrivain qui vécut entre le IVème et le Vème siècle, rappelle que certains moines avaient découvert l'efficacité extraordinaire du très bref incipit du Psaume 69 : "Ô Dieu, vite à mon secours, Yahvé, à mon aide !", qui est devenu depuis comme la porte d'entrée de la Liturgie des Heures (cf. Conlationes, 10, 10 : CPL 512, 298sq).
2. À côté de la présence de l'Esprit Saint, une autre dimension importante est celle de l'action sacerdotale que le Christ accomplit dans cette prière en associant à lui l'Église, son épouse. À ce propos, précisément en se référant à la Liturgie des Heures, le Concile Vatican II enseigne : "Le Souverain Prêtre de la Nouvelle et Éternelle Alliance, le Christ Jésus [...] s'adjoint toute la communauté des hommes et se l'associe dans ce cantique de louange. En effet, il continue à exercer cette fonction sacerdotale par son Église elle-même qui, non seulement par la célébration de l'Eucharistie, mais aussi par d'autres moyens et surtout par l'accomplissement de l'office divin, loue sans cesse le Seigneur et intercède pour le salut du monde entier" (Sacrosanctum Concilium, n. 83).
La Liturgie des Heures également, revêt donc un caractère de prière publique, dans laquelle l'Église est particulièrement impliquée. Il est alors illuminant de redécouvrir que l'Église a progressivement défini son implication spécifique de prière rythmée sur les différentes phases du jour. Il faut pour cela remonter aux premiers temps de la communauté apostolique, alors qu'il existait encore un lien étroit entre la prière chrétienne et celles que l'on appelait les "prières légales" - c'est-à-dire prescrites par la Loi mosaïque - qui s'accomplissaient à des heures déterminées dans le Temple de Jérusalem. Du Livre des Actes, nous savons que les Apôtres "d'un seul corps, fréquentaient assidûment le Temple" (2, 46) ou encore qu'"ils montaient au Temple pour la prière de la neuvième heure" (3, 1). Et d'autre part, nous savons également que les "prières légales" par excellence étaient précisément celles du matin et du soir.
3. Progressivement, les disciples de Jésus identifièrent certains Psaumes particulièrement appropriés à des moments déterminés de la journée, de la semaine ou de l'année, y saisissant un sens profond en rapport avec le mystère chrétien. Saint Cyprien est un témoin éminent de ce processus, et écrit dans la première moitié du troisième siècle : "Il faut en effet prier au début du jour pour célébrer dans la prière du matin la résurrection du Seigneur. Cela correspond à ce que jadis l'Esprit Saint indiquait dans les Psaumes à travers ces paroles : "Ô mon roi et mon Dieu ! C'est toi que je prie, Yahvé ! Au matin, tu écoutes ma voix ; au matin je fais pour toi les apprêts et je reste aux aguets" (Ps 5, 2-4) [...] Lorsque ensuite, le soleil se couche et que le jour disparaît, il faut se mettre à nouveau à prier. En effet, puisque le Christ est le véritable soleil et le véritable jour, au moment où le soleil et le jour du monde disparaissent, en demandant à travers la prière que la lumière revienne vers nous, nous invoquons le retour du Christ pour nous apporter la grâce de la lumière éternelle" (De Oratione dominica, 35 : PL 39, 655).
4. La tradition chrétienne ne se limita pas à perpétuer la tradition juive, mais apporta de nouveaux éléments qui finirent par caractériser différemment toute l'expérience de prière vécue par les disciples de Jésus. En effet, outre réciter, le matin et le soir, le Notre Père, les chrétiens choisirent avec liberté les Psaumes avec lesquels célébrer leur prière quotidienne. Tout au long de l'histoire, ce processus suggéra l'utilisation de Psaumes déterminés pour certains moments de foi particulièrement significatifs. Parmi ceux-ci, la première place était occupée par la prière de veillée, qui préparait au Jour du Seigneur, le Dimanche, au cours duquel on célébrait la Pâque de la Résurrection.
Une caractéristique typiquement chrétienne a été ensuite l'ajout, à la fin de chaque Psaume et Cantique, de la doxologie trinitaire, "Gloire au Père et au Fils et à l'Esprit Saint". Ainsi, chaque Psaume et Cantique est illuminé par la plénitude de Dieu.
5. La prière chrétienne naît, se nourrit et se développe autour de l'événement par excellence de la foi, le Mystère pascal du Christ. Ainsi, le matin et le soir, au lever et au coucher du soleil, on rappelait la Pâque, le passage du Seigneur de la mort à la vie. Le symbole du Christ "lumière du monde", apparaît dans la lampe durant la prière des Vêpres, appelée pour cela également lucernaire. Les heures du jour rappellent à leur tour le récit de la passion du Seigneur et la troisième heure également la descente de l'Esprit Saint et de la Pentecôte. La prière de Complies, enfin, a un caractère eschatologique, et évoque la vigile recommandée par Jésus dans l'attente de son retour (cf. Mc 13, 35-37).
En rythmant de cette façon leur prière, les chrétiens répondirent au commandement du Seigneur de "prier constamment" (Lc 18, 12 ; 21, 36 ; 1 Th 5, 17 ; Ep 6, 18), mais sans oublier que toute la vie doit en quelque sorte devenir une prière. À ce propos, Origène écrit : "Celui qui unit la prière aux œuvres et les œuvres à la prière prie sans cesse" (Sur la prière, XII, 2 : PG 11, 452C).
Cet horizon dans son ensemble constitue le milieu naturel de la récitation des Psaumes. Si ceux-ci sont entendus et vécus ainsi, la doxologie trinitaire qui couronne chaque Psaume, devient, pour chaque croyant dans le Christ, un plongeon permanent, sur la vague de de l'Esprit et en communion avec tout le Peuple de Dieu, dans l'océan de vie et de paix dans lequel il a été plongé à travers le Baptême, c'est-à-dire dans le mystère du Père, du Fils et de l'Esprit Saint.