La fête des amis de Dieu
Lecture : Ps 149
1. "Les siens jubilent de gloire, ils acclament depuis leur place". Cet appel du Psaume 149, qui vient d'être proclamé, renvoie à une aube qui va poindre et qui voit les fidèles prêts à entonner leur louange du matin. Cette louange est définie à travers une expression significative, "un chant nouveau" (v. 1), c'est-à-dire un hymne solennel et parfait, adapté aux jours de la fin, lorsque le Seigneur rassemblera les justes dans un monde renouvelé. Tout le Psaume est parcouru par une atmosphère de fête, déjà inaugurée par l'alléluia du début et ensuite rythmée par le chant, la louange, la joie, la danse, le son des tambours et des harpes. La prière que ce Psaume inspire est l'action de grâce d'un cœur comblé de joie religieuse.
2. Les protagonistes du Psaume sont appelés, dans l'original hébreux de l'hymne, par deux termes caractéristiques de la spiritualité de l'Ancien Testament. Ils sont tout d'abord définis trois fois comme des hasidim (vv. 1.5.9.), c'est-à-dire "les pieux, les fidèles", ceux qui répondent avec fidélité et amour (hesed) à l'amour paternel du Seigneur.
La seconde partie du Psaume surprend, car elle est remplie d'images guerrières. Il nous semble étrange que, dans un même verset, le Psaume réunisse "les éloges de Dieu à pleine gorge" et "à pleines mains l'épée à deux tranchants" (v. 6). En réfléchissant, nous pouvons en comprendre le pourquoi : le Psaume fut composé pour des "fidèles" qui se trouvaient engagés dans une lutte de libération ; ils combattaient pour libérer leur peuple opprimé et lui rendre la possibilité de servir Dieu. Au cours de l'époque des Maccabées, au IIème siècle avant Jésus-Christ, les combattants pour la liberté et pour la foi, soumis à une dure répression de la part du pouvoir hellénistique, s'appelaient précisément hasidim, "les fidèles" à la Parole de Dieu et aux traditions des Pères.
3. Dans la perspective actuelle de notre prière, cette symbolique guerrière devient une image de notre engagement de croyants qui, après avoir chanté à Dieu la louange du matin, partent sur les routes du monde, affrontant le mal et l'injustice. Malheureusement, les forces qui s'opposent au Royaume de Dieu sont imposantes : le Psalmiste parle de "peuples, nations, rois et notables". Pourtant il est confiant, car il sait qu'à ses côtés se trouve le Seigneur qui est le vrai Roi de l'histoire (v. 2). Sa victoire sur le mal est donc certaine et ce sera le triomphe de l'amour. Tous les hasidim participent à cette lutte, tous les fidèles et les justes qui, avec la force de l'Esprit, mènent à bien l'œuvre admirable qui porte le nom de Royaume de Dieu.
4. Saint Augustin, en partant des références du Psaume au "chœur" et aux "tambours et aux harpes", commente : "Qu'est-ce que représente un chœur ? [...] Le chœur est un ensemble de chanteurs qui chantent ensemble. Si nous chantons en chœur, nous devons chanter en accord. Lorsque l'on chante en chœur, une seule voix qui chante faux blesse l'auditeur et sème la confusion dans le chœur lui-même" (Enarr. in Ps. 149 : CCL 40, 7, 1-4).
Faisant ensuite référence aux instruments utilisés par le Psalmiste, il se demande : "Pourquoi le Psalmiste prend-il en main le tambour et le psaltérion ?". Il répond : "Pour que la voix ne soit pas seule à louer le Seigneur, mais également les œuvres. Lorsque l'on prend le tambour et la harpe, les mains s'accordent avec la voix. Il en est de même pour toi. Quand tu chantes l'alléluia, tu dois présenter le pain à l'affamé, vêtir celui qui est nu, accueillir le pèlerin. Si tu fais cela, ce n'est pas la voix seule qui chante, mais les mains s'harmonisent à la voix, dans la mesure où les paroles concordent avec les œuvres" (Ibid., 8, 1-4).
5. Un deuxième terme définit les protagonistes de ce Psaume : ce sont les anawim, c'est-à-dire les "pauvres, les humbles" (v. 4). Cette expression est très fréquente dans le Psautier et indique non seulement les opprimés, les misérables, ceux qui sont persécutés pour la justice, mais également ceux qui, étant fidèles aux engagements moraux de l'Alliance avec Dieu, sont marginalisés par ceux qui choisissent la violence, la richesse et la puissance. Dans cette perspective, on comprend que les "pauvres" ne représentent pas seulement une catégorie sociale, mais un choix spirituel. Tel est le sens de la première et célèbre Béatitude : "Heureux ceux qui ont une âme de pauvre, car le Royaume des cieux est à eux" (Mt 5, 3). Le prophète Sophonie s'adressait déjà ainsi aux anawim : "Cherchez Yahvé, vous tous les humbles de la terre, qui accomplissez ses ordonnances. Cherchez la justice, cherchez l'humilité : peut-être serez-vous à l'abri au jour de la colère de Yahvé" (So 2, 3).
6. Le "jour de la colère de Yahvé" est précisément celui qui est décrit dans la seconde partie du psaume lors-que les "pauvres" se rangent du côté de Dieu pour lutter contre le mal. Seuls, ces derniers n'ont pas la force suffisante, ni les moyens, ni les stratégies nécessaires pour s'opposer à l'irruption du mal. Pourtant, la phrase du Psalmiste n'admet pas d'hésitations : "Car Yahvé se complaît en son peuple, de salut il pare les humbles (anawim)" (v. 4). De façon idéale se dessine ce que l'Apôtre Paul déclare aux Corinthiens : "Ce qui dans le monde est sans naissance et ce qu'on méprise, voilà ce que Dieu a choisi ; ce qui n'est pas, pour réduire à rien ce qui est" (1 Co 1, 28).
Avec cette certitude, "les fils de Sion" (v. 2), hasidim et anawim, c'est-à-dire les fidèles et les pauvres, partent pour vivre leur témoignage dans le monde et dans l'histoire. Le chant de Marie dans l'Évangile de Luc - le Magnificat - est l'écho des meilleurs sentiments des "fils de Sion" : louange joyeuse au Dieu Sauveur, action de grâce pour les merveilles accomplies en elle par le Tout Puissant, lutte contre les forces du mal, solidarité avec les pauvres, fidélité au Dieu de l'Alliance (cf. Lc 1, 46-55).
Prière du matin pour bénéficier de l'aide du Seigneur
Lecture : Ps 5
1. "Au matin tu écoutes ma voix ; je fais pour toi les apprêts et je reste aux aguets". Avec ces paroles, le Psaume 5 se présente comme une prière du matin et, pour cette raison, il trouve bien sa place dans la liturgie des Laudes, le chant du fidèle au début de la journée. La tonalité de fond de cette prière est marquée par la tension et par l'inquiétude pour les dangers et les épreuves qui vont avoir lieu. Mais la confiance en Dieu ne manque pas, lui qui est toujours prêt à soutenir son fidèle pour qu'il ne butte pas sur le chemin de la vie.
"Personne, si ce n'est l'Église, ne possède une telle confiance" (Jérôme, Tractatus LIX in psalmos, 5, 27 : PL 26, 829). Saint Augustin, quant à lui, attirant l'attention sur le titre qui est placé au début du Psaume, un titre qui dans sa version latine dit : Pour celle qui reçoit l'héritage, explique : "Il s'agit donc de l'Église qui reçoit en héritage la vie éternelle au moyen de notre Seigneur Jésus-Christ, de sorte qu'elle possède Dieu lui-même, qu'elle adhère à lui, et qu'elle trouve en lui son bonheur, selon ce qui est écrit : "Heureux les doux, car ils posséderont la terre" (Mt 5, 4)" (Enarr. in Ps., 5 : CCL 38, 1, 2-3).
2. Comme cela est souvent le cas dans les Psaumes de "supplication" adressés au Seigneur pour être libérés du mal, trois personnages entrent en scène dans ce Psaume. Voilà tout d'abord apparaître Dieu (vv. 2-7), le Tu par excellence du Psaume, auquel le priant s'adresse avec confiance. Face aux cauchemars d'une journée difficile, voire dangereuse, une certitude apparaît. Le Seigneur est un Dieu cohérent, rigoureux devant l'injustice, étranger à tout compromis avec le mal : "Tu n'es pas un Dieu ami du mal" (v. 5).
Une longue liste de personnes méchantes - le méchant, l'arrogant, le malfaisant, l'imposteur, l'homme de sang, le fraudeur - défile devant le regard du Seigneur. Il est le Dieu saint et juste et il se range du côté de celui qui parcourt les voies de la vérité et de l'amour, en s'opposant à celui qui choisit "les pistes qui conduisent vers les ombres" (cf. Pr 2, 18). Ainsi, le fidèle ne se sent pas seul et abandonné lorsqu'il affronte la ville, en pénétrant dans la société et dans la confusion des événements quotidiens.
3. Dans les versets 8-9 de notre prière du matin, le second personnage, le priant, se présente lui-même comme un "je", révélant que toute sa personne est consacrée à Dieu et à sa "grande miséricorde". Il est sûr que les portes du Temple, c'est-à-dire le lieu de la communion et de l'intimité divine, barrées pour les impies, sont ouvertes toutes grandes devant lui. Il y entre pour goûter la sécurité de la protection divine, alors que dehors, le mal règne et célèbre ses triomphes apparents et éphémères.
De la prière du matin dans le temple, le fidèle reçoit la force intérieure pour affronter un monde souvent hostile. Le Seigneur lui-même le prendra par la main et le guidera sur les routes de la ville, "il aplanira devant lui le chemin", comme le dit le Psalmiste en utilisant une image simple mais suggestive. Dans l'original hébreu, cette confiance sereine se fonde sur deux termes (hésed et sedaqáh) : "miséricorde ou fidélité" d'une part, et "justice ou salut" de l'autre. Ce sont les paroles typiques pour célébrer l'alliance qui unit le Seigneur à son peuple et à chaque fidèle.
4. Voilà que se dessine enfin à l'horizon l'obscure figure du troisième acteur de ce drame quotidien : ce sont les ennemis, les mauvais, qui se trouvaient déjà en arrière-plan des versets précédents. Après le "Tu" de Dieu et le "Je" du priant, il y a à présent le terme "eux", qui indique une masse hostile, symbole du mal dans le monde (vv. 10-11). Leur apparence est décrite à partir d'un élément fondamental dans la communication sociale, la parole. Quatre éléments - la bouche, le cœur, la gorge, la langue - expriment le caractère radical de la malice contenue dans leurs choix. Leur bouche est pleine de fausseté, leur cœur ourdit constamment des perfidies, leur gorge est comme un sépulcre béant, qui ne désire que la mort, leur langue est séduisante, mais "pleine d'un venin mortel" (Jc 3, 8).
5. Après cette description âpre et réaliste du pervers qui porte atteinte au juste, le Psalmiste invoque la condamnation divine dans un verset (v. 11), que la liturgie chrétienne omet, voulant ainsi se conformer à la révélation néo-testamentaire de l'amour miséricordieux, qui offre également au méchant la possibilité de la conversion.
À cet endroit, la prière du Psalmiste arrive à un final plein de lumière et de paix (vv. 12-13), après le sombre profil du pécheur qui vient d'être dessiné. Une vague de sérénité et de joie enveloppe celui qui est fidèle au Seigneur. La journée qui s'ouvre pour le croyant, même si elle est marquée par des difficultés et des inquiétudes, sera toujours sous le soleil de la bénédiction divine. Le Psalmiste, qui connaît en profondeur le cœur et le style de Dieu, n'a aucun doute : "Seigneur, tu bénis le juste, du bouclier de ta faveur tu le couvres" (v. 13).
"À toi Dieu, honneur et gloire"
Lecture : 1 Ch 29, 10-13
"Béni sois-tu, Yahvé, Dieu d'Israël, notre Père" (1 Ch 29, 10). Cet intense cantique de louange que le livre des Chroniques met sur les lèvres de David, nous fait revivre l'explosion de joie avec laquelle la communauté de l'ancienne alliance salua les grands préparatifs faits en vue de la construction du temple, fruit d'un engagement commun du roi et des nombreuses personnes qui s'étaient prodiguées avec lui. Ils avaient rivalisé de générosité, car c'était ce qu'exigeait une demeure qui n'était pas "destinée à un homme mais à Yahvé Dieu" (1 Ch 29, 1).
En relisant cet événement après plusieurs siècles, le Chroniqueur a l'intuition des sentiments de David et de ceux de tout le peuple, de leur joie et de leur admiration pour ceux qui avaient apporté leur contribution : "Le peuple se réjouit de ce qu'ils avaient fait, car c'était d'un cœur sans partage qu'ils avaient ainsi fait des offrandes volontaires pour Yahvé ; le roi David lui-même en conçut une grande joie" (1 Ch 29, 9).
2. Tel est le contexte dans lequel naît le cantique. Mais celui-ci ne s'arrête que brièvement sur la satisfaction humaine, pour placer immédiatement au centre de l'attention la gloire de Dieu : "À toi, Yahvé, la grandeur [...] la royauté...". La grande tentation qui est toujours aux aguets, lorsque l'on accomplit des œuvres pour le Seigneur, est celle de se placer soi-même au centre, en se sentant comme les créditeurs de Dieu. David, en revanche, attribue tout au Seigneur. Ce n'est pas l'homme, avec son intelligence et sa force, qui est le premier artisan de ce qui a été réalisé, mais Dieu lui-même.
David exprime ainsi la profonde vérité que tout est grâce. D'une certaine façon, ce qui a été donné pour le temple n'est que la restitution, d'ailleurs extrêmement réduite, de ce qu'Israël a reçu avec le don inestimable de l'alliance que Dieu stipula avec les Pères. Dans la même optique, David attribue au Seigneur le mérite de tout ce qui a constitué sa fortune, que ce soit dans le domaine militaire ou politique et économique. Tout vient de Lui !
3. D'où l'élan contemplatif de ces versets. Il semble que les paroles ne suffisent pas à l'auteur du Cantique pour confesser la grandeur et la puissance de Dieu. Il le considère tout d'abord dans sa paternité particulière qu'il a révélée à Israël, "notre Père". Tel est le premier titre qui exige la louange "maintenant et à jamais".
Dans la récitation chrétienne de ces paroles nous ne pouvons que rappeler que cette paternité s'est pleinement révélée dans l'incarnation du Fils de Dieu. C'est lui, et lui seul, qui peut parler à Dieu en l'appelant, au sens propre et affectueusement, "Abbà" (Mc 14, 36). Dans le même temps, à travers le don de l'Esprit nous est communiquée sa filiation, qui nous rend "fils dans le Fils". La bénédiction de l'antique peuple d'Israël pour Dieu le Père acquiert pour nous l'intensité que Jésus nous a manifestée en nous apprenant à appeler Dieu : "notre Père".
4. Le regard de l'auteur biblique passe ensuite de l'histoire du salut à l'univers tout entier, pour contempler la grandeur de Dieu créateur : "Tout ce qui est au ciel et sur la terre est à toi". Et aussi : "Tu es souverainement élevé au-dessus de tout". Comme dans le Psaume 8, le priant de notre Cantique lève la tête vers l'étendue infinie des cieux, il étend ensuite son regard émerveillé sur l'immensité de la terre, et il voit que tout est soumis à la domination du Créateur. Comment exprimer la gloire de Dieu ? Les paroles se chevauchent, dans une sorte de rythme mystique : grandeur, puissance, gloire, majesté, splendeur ; puis à nouveau force et puissance. Tout ce que l'homme éprouve de grand et de beau doit être référé à Celui qui est à l'origine de toute chose et qui gouverne tout. L'homme sait que ce qu'il possède est un don de Dieu, comme le souligne David en poursuivant dans le Cantique : "Car qui suis-je et qu'est-ce que mon peuple pour être en mesure de faire de telles offrandes volontaires ? Car tout vient de toi et c'est de ta main même que nous t'avons donné" (1 Ch 29, 14).
5. Cette vision de la réalité comme don de Dieu, nous aide à conjuguer les sentiments de louange et de reconnaissance du Cantique avec l'authentique spiritualité "d'offrande" que la liturgie chrétienne nous fait vivre, en particulier dans la célébration eucharistique. C'est ce qui ressort de la double prière avec laquelle le prêtre offre le pain et le vin destinés à devenir le Corps et le Sang du Christ : "De ta bonté nous avons reçu ce pain, fruit de la terre et du travail de l'homme, nous te le présentons pour qu'il devienne pour nous nourriture de vie éternelle". La prière est répétée pour le vin. Des sentiments semblables sont suggérés par la Divine Liturgie byzantine ainsi que par l'antique Canon romain, lorsque dans l'anamnèse eucharistique ils expriment la conscience d'offrir en Don à Dieu les choses reçues de Lui.
6. Une dernière étude de cette vision de Dieu est effectuée par le Cantique en considérant l'expérience humaine de la richesse et du pouvoir. Ces deux dimensions étaient apparues alors que David préparait ce qui était nécessaire pour construire le temple. Il pouvait lui-même éprouver la tentation qui est une tentation universelle : agir comme si l'on était les arbitres absolus de ce que l'on possède, en faire un motif d'orgueil et d'abus envers les autres. La prière récitée dans ce Cantique ramène l'homme à sa dimension de "pauvre" qui reçoit tout.
Les rois de cette terre ne sont alors que l'image de la royauté divine : "À toi, Yahvé, la royauté". Les riches ne peuvent pas oublier l'origine de leurs biens : "La richesse et la gloire te précèdent". Les puissants doivent savoir reconnaître en Dieu la source de "toute grandeur et puissance". Le chrétien est appelé à lire ces expressions, en contemplant avec joie le Christ ressuscité, glorifié par Dieu "bien au-dessus de toute Principauté, Puissance, Vertu, Seigneurie" (Ep 1, 21). Le Christ est le véritable Roi de l'Univers.
Le Seigneur proclame sa parole
Lecture : Ps 28
1. Certains chercheurs considèrent le Psaume 28 que nous venons d’entendre réciter comme l’un des textes les plus antiques du Psautier. L’image qui sous-tend sa description poétique et sa prière est puissante : nous nous trouvons, en effet, devant le déroulement progressif d’une tempête. Elle est rythmée dans l’original hébreu par un terme, qol, qui signifie à la fois « voix » et « tonnerre ». C’est pourquoi certains commentateurs intitulent notre texte « le Psaume des sept coups de tonnerre », en raison du nombre de fois où ce terme retentit dans celui-ci. En effet, on peut dire que le Psalmiste conçoit le tonnerre comme un symbole de la voix divine qui, par son mystère transcendant et inabordable, fait irruption dans la réalité créée jusqu’à la bouleverser et à l’effrayer, mais qui dans sa signification intime est une parole de paix et d’harmonie. Notre pensée se tourne ici vers le chapitre 12 du IVème Évangile, où la voix qui répond du ciel à Jésus est perçue par la foule comme le tonnerre (cf. Jn 12, 28-29).
En proposant le Psaume 28 pour la prière des Louanges, la Liturgie des Heures nous invite à prendre une attitude d’adoration profonde et confiante de la Majesté divine.
2. Les moments et les lieux dans lesquels le poète biblique nous conduit sont au nombre de deux. Au centre (vv. 3-9) se trouve la représentation de la tempête qui se déchaîne à partir de l’« immensité des eaux » de la Méditerranée. Aux yeux des hommes de la Bible, les eaux de la mer incarnent le chaos qui porte atteinte à la beauté et à la splendeur de la création, jusqu’à l’éroder, la détruire et l’abattre. Dans l’observation de la tempête qui fait rage on a donc la découverte de l’immense puissance de Dieu. Le priant voit l’ouragan se déplacer vers le nord et s’abattre sur la terre ferme. Les cèdres Très-Hauts du mont Liban et du mont Syriôn, parfois appelé Hermon, sont abattus par la foudre et semblent bondir sous les coups de tonnerre comme des animaux effrayés. Les coups de tonnerre deviennent proches, traversent toute la Terre Sainte et descendent jusqu’au sud, dans les steppes désertiques de Kades.
3. Après cette description d’un grand mouvement et de forte tension nous sommes invités à contempler, par opposition, une autre scène qui est représentée au début et à la fin du Psaume (vv. 1-2 et 9b-11). À la terreur et à la crainte s’oppose à présent la glorification de Dieu pleine d’adoration, dans le temple de Sion.
Il existe comme une voie de communication qui unit le sanctuaire de Jérusalem et le sanctuaire céleste : dans ces deux domaines sacrés règne la paix et s’élève la louange à la gloire divine. Le bruit assourdissant du tonnerre est remplacé par l’harmonie du chant liturgique, la terreur laisse place à la certitude de la protection divine. Dieu apparaît à présent comme ayant « siégé pour le déluge », comme « roi éternel » (v. 10), c’est-à-dire comme le Seigneur et le Souverain suprême de toute la création.
4. Face à ces deux tableaux antithétiques le priant est invité à accomplir une double expérience. Il doit tout d’abord découvrir que le mystère de Dieu, exprimé dans le symbole de la tempête, ne peut pas être capturé et dominé par l’homme. Comme le chante le prophète Isaïe, le Seigneur, semblable à la foudre ou à la tempête, fait irruption dans l’histoire en semant la panique à l’égard des pervers et des oppresseurs. Grâce à l’intervention de son jugement, les adversaires pleins d’orgueil sont déracinés comme des arbres frappés par un ouragan ou comme des cèdres fracassés par les éclairs divins (cf. Is 14, 7-8).
Sous cette lumière est mis en évidence ce qu’un penseur moderne (Rudolph Otto) a qualifié comme le tremendum de Dieu, c’est-à-dire sa transcendance ineffable et sa présence de juge juste dans l’histoire de l’humanité. Celle-ci a l’illusion vaine de s’opposer à sa puissance souveraine. Marie exaltera elle-aussi, dans le Magnificat, cet aspect de l’action de Dieu : « Il a déployé la force de son bras, il a dispersé les hommes au cœur superbe. Il a renversé les puissants de leur trône » (Lc 1, 51-52a).
5. Le Psaume nous présente cependant un autre aspect du visage de Dieu, celui qui se découvre dans l’intimité de la prière et dans la célébration de la liturgie. Il s’agit, selon le penseur mentionné, du fascinosum de Dieu, c’est-à-dire de la fascination qui émane de sa grâce, du mystère d’amour qui se répand sur le fidèle, de la sécurité sereine de la bénédiction réservée au juste. Même devant le chaos du mal, les tempêtes de l’histoire et la colère de la justice divine, le priant se sent en paix, enveloppé par le manteau protecteur que la Providence offre à celui qui loue Dieu et suit ses voies. À travers la prière on apprend que le désir véritable du Seigneur consiste à donner la paix.
Dans le temple, notre inquiétude est apaisée et notre terreur est effacée ; nous participons à la liturgie céleste avec tous les « fils de Dieu », anges et saints. Et sur la tempête, semblable au déluge destructeur de l’humanité mauvaise, se déploie alors l’arc-en-ciel de la bénédiction divine, qui rappelle « l’alliance que j’établis [Dieu] entre moi et toute chair qui est sur la terre » (Gn 9, 16).
C’est surtout ce message qui ressort de la relecture « chrétienne » du Psaume. Si les sept « coups de tonnerre » de notre Psaume représentent la voix de Dieu dans le cosmos, l’expression la plus élevée de cette voix est celle avec laquelle le Père, dans la théophanie du Baptême de Jésus, a révélé l’identité la plus profonde de celui-ci en tant que « Fils bien-aimé » (Mc 1, 11 et par.). Saint Basile écrit : « Peut-être, et de façon encore plus mystique, « la voix du Seigneur sur les eaux » a-t-elle retenti lorsqu’une voix vint d’en haut lors du baptême de Jésus et dit : Celui-ci est mon Fils bien-aimé. En effet, le Seigneur planait alors sur de nombreuses eaux, les sanctifiant par le baptême. Le Dieu de la gloire tonna d’en haut avec la voix de son témoignage... Et tu peux également comprendre par « tonnerre » ce changement qui, après le baptême, s’accomplit à travers la grande « voix » de l’Évangile » (Homélies sur les Psaumes : PG 30, 359).
Le Seigneur entre dans son Temple
Lecture : Ps 23
1. L'antique chant du Peuple de Dieu, que nous venons d'entendre, retentissait avec le temple de Jérusalem en arrière plan. Afin de pouvoir saisir avec clarté le fil conducteur qui traverse cet hymne, il est nécessaire d'avoir à l'esprit trois affirmations fondamentales. La première concerne la vérité de la création : Dieu a créé le monde et en est le Seigneur. La deuxième concerne le jugement auquel Il soumet ses créatures : nous devons paraître devant lui et être interrogés sur ce que nous avons accompli. La troisième est le mystère de la venue de Dieu : il vient dans l'univers et dans l'histoire, et il désire avoir un libre accès, pour établir avec les hommes un rapport de profonde communion. Un commentateur moderne a écrit ce qui suit : "Il s'agit des trois formes élémentaires de l'expérience de Dieu et du rapport avec Dieu ; nous vivons par l'œuvre de Dieu, devant Dieu et nous pouvons vivre avec Dieu" (G. Ebeling, Sur les Psaumes, Brescia 1973, p. 97).
2. À ces trois affirmations correspondent les trois parties du Psaume 23, que nous chercherons à présent à approfondir, en les considérant comme trois panneaux d'un triptyque poétique et de prière. La première est une brève acclamation au Créateur, à qui la terre et ses habitants appartiennent (vv. 1-2). C'est une sorte de profession de foi dans le Seigneur de l'univers et de l'histoire. La création, selon l'antique vision du monde, est conçue comme une œuvre architecturale : Dieu jette les fondations de la terre sur la mer, symbole des eaux chaotiques et destructrices, signe de la limite des créatures, conditionnées par le néant et par le mal. La réalité créée est suspendue sur cet abîme et c'est l’œuvre créatrice et providentielle de Dieu qui la conserve dans l'être et dans la vie.
3. De l'horizon cosmique, la perspective du Psalmiste se restreint au microcosme de Sion, "la montagne du Seigneur". Nous voilà à présent, dans le second tableau du Psaume (vv. 3-6). Nous sommes devant le temple de Jérusalem. La procession des fidèles adresse aux gardiens de la porte sainte une question d'entrée : "Qui montera sur la montagne de Yahvé ? Et qui se tiendra dans son lieu saint ?". Les prêtres - comme c'est également le cas de plusieurs autres textes bibliques appelés par les chercheurs "liturgie d'entrée" (cf. Ps 14 ; Is 33, 14-16 ; Mi 6, 6-8) - répondent en dressant la liste des conditions pour pouvoir accéder à la communion avec le Seigneur dans le culte. Il ne s'agit pas de normes purement rituelles et extérieures à observer, mais bien d'engagements moraux et existentiels à pratiquer. C'est presque comme un examen de conscience ou un acte de pénitence qui précède la célébration liturgique.
4. Les exigences avancées par les prêtres sont au nombre de trois. Tout d'abord il faut avoir "les mains nettes et le cœur pur". "Les mains" et le "cœur" évoquent l'action et l'intention, c'est-à-dire tout l'être de l'homme qui doit être radicalement orienté vers Dieu et vers sa loi. La seconde exigence est celle que l'âme du croyant "ne se porte pas vers des riens" qui, dans le langage biblique, ne renvoie pas seulement à la sincérité mais surtout à la lutte contre l'idolâtrie, les idoles étant de faux Dieu, c'est-à-dire "des riens". On répète ainsi le premier commandement du Décalogue, la pureté de la religion et du culte. Enfin, voilà la troisième condition qui concerne la relation avec le prochain : "Ne jure pas pour tromper". La parole, comme on le sait, dans une civilisation orale comme celle de l'antique Israël, ne pouvait pas être un instrument de tromperie, mais elle était au contraire le symbole de relations sociales fondées sur la justice et la rectitude.
5. Nous parvenons ainsi au troisième tableau qui décrit indirectement l'entrée joyeuse des fidèles dans le temple pour rencontrer le Seigneur (vv. 7-10). Dans un jeu suggestif d'appels, de questions et de réponses, est présentée la révélation progressive de Dieu, ponctuée par trois de ses titres solennels : "Roi de la gloire, Yahvé le fort, le vaillant, Yahvé Sabaot". Les portes du temple de Sion sont personnifiées et invitées à lever leur fronton pour accueillir le Seigneur qui prend possession de sa maison.
La scène de triomphe, décrite par le Psaume dans ce troisième tableau poétique, a été utilisée par la liturgie chrétienne d'Orient et d'Occident pour commémorer la descente victorieuse du Christ aux enfers dont parle la première Lettre de Pierre (cf. 3, 19) et l'ascension glorieuse du Seigneur ressuscité au ciel (cf. Actes 1, 9-10). Le même Psaume est encore actuellement chanté par des chœurs alternés dans la liturgie byzantine lors de la nuit de Pâques, de même qu'il était utilisé par la liturgie romaine au terme de la procession des Rameaux, lors du deuxième Dimanche de la Passion. La liturgie solennelle de l'ouverture de la Porte Sainte au cours de l'inauguration de l'année jubilaire nous a permis de revivre avec une intense émotion intérieure les mêmes sentiments éprouvés par le Psalmiste en franchissant le seuil de l'antique Temple de Sion.
6. Le dernier titre, "Yahvé Sabaot", n'a pas - comme il pourrait sembler à première vue - un caractère martial, même s'il n'exclut pas un renvoi aux troupes d'Israël. Il est en revanche doté d'une valeur cosmique : le Seigneur, qui va à présent venir à la rencontre de l'humanité à l'intérieur de l'espace restreint du sanctuaire de Sion, est le Créateur qui a pour armée toutes les étoiles du ciel, c'est-à-dire toutes les créatures de l'univers qui lui obéissent. Dans le livre du prophète Baruch on peut lire : "Les étoiles brillent à leur poste, joyeuses : les appelle-t-il, elles répondent : Nous voici ! Elles brillent de joie pour leur Créateur" (Ba 3, 34-35). Le Dieu infini, tout-puissant et éternel s'adapte à la créature humaine, s'approche d'elle pour la rencontrer, l'écouter et entrer en communion avec elle. La liturgie est l'expression de cette rencontre dans la foi, dans le dialogue et dans l'amour.