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Catéchèse du 30 janvier 2002
Hymne au Dieu créateur
Lecture : Ps 18, 2-7
1. Le soleil, qui brille progressivement dans le ciel, la splendeur de sa lumière, la chaleur bénéfique de ses rayons, ont conquis l’humanité dès ses origines. Les êtres humains ont manifesté de nombreuses façons leur gratitude pour cette source de vie et de bien-être, avec un enthousiasme qui s’élève souvent jusqu’aux sommets de la véritable poésie. Le splendide Psaume 18, dont la première partie a été proclamée, n’est pas seulement une prière sous forme d’hymne d’une extraordinaire intensité ; mais il est également un chant poétique élevé au soleil et à son rayonnement sur la face de la terre. En cela, le Psalmiste rejoint la longue série de poètes de l’antique Proche Orient, qui exaltent l’astre du jour qui brille dans les cieux et qui, dans leurs régions, fait longuement sentir sa chaleur ardente. Il suffit de penser au célèbre hymne d’Aton, composé par le pharaon Akhénaton au XIVème siècle av. J.-C. et consacré au disque solaire considéré comme une divinité.
Mais pour l’homme de la Bible, il y a une différence radicale par rapport à ces hymnes solaires : le soleil n’est pas un dieu, mais une créature au service de l’unique Dieu et créateur. Il suffit de repenser aux paroles de la Genèse : « Dieu dit : « Qu’il y ait des luminaires au firmament du ciel pour séparer le jour et la nuit ; qu’ils servent de signes, tant pour les fêtes que pour les jours et les années... Dieu fit les deux luminaires majeurs : le grand luminaire comme puissance du jour et le petit luminaire comme puissance de la nuit... et Dieu vit que cela était bon » (Gn 1, 14.16.18).
2. Avant de parcourir les versets du Psaume choisis par la Liturgie, regardons-le dans son ensemble. Le Psaume 18 est semblable à un diptyque. Dans la première partie (vv. 2-7) – celle qui est à présent devenue notre prière – nous trouvons une hymne au Créateur, dont la grandeur mystérieuse se manifeste dans le soleil et dans la lune. Dans la deuxième partie du Psaume (vv. 8-15), nous rencontrons en revanche une hymne sapientielle à la Torah, c’est-à-dire à la Loi de Dieu.
Les deux parties sont traversées par un fil conducteur commun : Dieu éclaire l’univers par la luminosité du soleil et il illumine l’humanité par la splendeur de sa Parole contenue dans la Révélation biblique. Il s’agit presque d’un double soleil : le premier est une épiphanie cosmique du Créateur, le deuxième est une manifestation historique et gratuite de Dieu Sauveur. Ce n’est pas pour rien que la Torah, la Parole divine, est décrite avec des caractéristiques « solaires » : « Le commandement de Yahvé est limpide, lumière des yeux » (v. 9).
3. Mais tournons-nous à présent vers la première partie du Psaume. Celle-ci s’ouvre par une admirable personnification des cieux, qui apparaissent à l’Auteur saint comme des témoins éloquents de l’œuvre créatrice de Dieu (vv. 2-5). En effet, ils « racontent », « annoncent », les merveilles de l’œuvre divine (cf. v. 2). Le jour et la nuit sont eux aussi représentés comme des messagers qui transmettent la grande nouvelle de la création. Il s’agit d’un témoignage silencieux, qui se fait toutefois entendre avec force, comme une voix qui parcourt tout le cosmos.
En utilisant le regard intérieur de l’âme, lorsque l’intuition religieuse n’est pas distraite par la superficialité, l’homme et la femme peuvent découvrir que le monde n’est pas muet, mais parle du Créateur. Comme le dit l’ancien sage, « la grandeur et la beauté des créatures font, par analogie, contempler leur Auteur » (Sg 13, 5). Saint Paul rappelle lui aussi aux Romains que « ce qu’il [Dieu] a d’invisible depuis la création du monde se laisse voir à l’intelligence à travers ses œuvres » (Rm 1, 20).
4. L’hymne laisse ensuite la place au soleil. Le globe lumineux est dépeint par le poète inspiré comme un héros guerrier qui sort de la chambre nuptiale où il a passé la nuit, c’est-à-dire qu’il sort du sein des ténèbres et qu’il commence sa course inlassable dans le ciel (vv. 6-7). Il est semblable à un athlète qui ne s’arrête pas et qui ne connaît pas la fatigue, alors que toute notre planète est enveloppée par sa chaleur irrésistible.
Le soleil est donc comparé à un époux, à un héros, à un champion qui, par ordre divin, doit accomplir chaque jour un travail, une conquête et une course dans les espaces intersidéraux. Le Psalmiste indique à présent le soleil flamboyant en plein ciel, alors que toute la terre est enveloppée de sa chaleur, l’air est immobile, aucun lieu de l’horizon ne peut échapper à sa lumière.
5. L’image solaire du Psaume est reprise par la liturgie pascale chrétienne pour décrire l’exode triomphant du Christ des ténèbres du sépulcre et son entrée dans la plénitude de la vie nouvelle de la résurrection. La liturgie byzantine chante dans les Matines du Samedi saint : « Comme le soleil se lève après la nuit tout radieux dans sa luminosité retrouvée, Toi aussi, ô Verbe, tu resplendiras d’une nouvelle clarté quand, après la mort, tu quitteras ton lit nuptial ». Une Ode (la première) des Matines de Pâques relie la révélation cosmique avec l’événement pascal du Christ : « Que le Ciel se réjouisse et que la terre exulte aussi avec lui, car l’univers tout entier, visible et invisible, prend part à cette fête : le Christ notre joie éternelle est ressuscité ». Une autre Ode (la troisième) ajoute : « Aujourd’hui l’univers tout entier, ciel, terre et abîme, est comblé de lumière et toute la création chante désormais la résurrection du Christ notre force et notre allégresse ». Une autre (la quatrième), conclut enfin : « Le Christ notre Pâques s’est levé de la tombe comme un soleil de justice en faisant rayonner sur nous tous la splendeur de sa charité ».
La liturgie romaine n’est pas explicite comme la liturgie orientale en comparant le Christ au soleil. Toutefois, elle décrit les répercussions cosmiques de sa résurrection, lorsqu’elle ouvre son chant de Laudes au matin de Pâques avec son hymne célèbre : « Aurora lucis rutilat, caelum resultat laudibus, mundus exultans iubilat, gemens infernus ululat » – « L’aurore éblouit de lumière, le ciel exulte de chants, le monde se réjouit en dansant, l’enfer gémit dans les hurlements ».
6. L’interprétation chrétienne du Psaume n’efface cependant pas son message de base, qui est une invitation à découvrir la parole divine présente dans la création. Certes, comme on le dira dans la deuxième partie du Psaume, il existe une autre Parole plus élevée, plus précieuse que la lumière elle-même, celle de la Révélation biblique.
Toutefois, pour ceux qui ont des oreilles attentives et dont les yeux ne sont pas voilés, la création constitue comme une première révélation, qui possède un langage éloquent : elle est comme un autre livre sacré dont les lettres sont constituées par la multitude de créatures présentes dans l’univers. Saint Jean Chrysostome affirme : « Le silence des cieux est une voix plus retentissante que celle d’une trompette : cette voix crie à nos yeux et non à nos oreilles la grandeur de celui qui les a faits » (PG 49, 105). Et saint Athanase affirme : « Le firmament, à travers sa magnificence, sa beauté, son ordre, est un prédicateur prestigieux de Celui qui l’a fait, et dont l’éloquence remplit l’univers » (PG 27, 124).
 
Catéchèse du 6 février 2002
Désir du Temple de Dieu
Lecture : Ps 43, 1.3-4
1. Dans une précédente Audience générale, en commentant le Psaume qui précède celui qui vient d’être chanté, nous avons dit qu’il s’unissait intimement au Psaume suivant. Les Psaumes 42 et 43 constituent, en effet, un unique chant, rythmé en trois parties par la même antienne : « Qu’as-tu, mon âme, à défaillir et à gémir sur moi ? Espère en Dieu ; à nouveau je lui rendrai grâce, le salut de ma face et mon Dieu » (Ps 41, 6.12 ; 42, 5).
Ces paroles, semblables à un soliloque, expriment les sentiments profonds du Psalmiste. Il se trouve loin de Sion, point de référence de son existence car siège privilégié de la présence divine et du culte des fidèles. C’est pourquoi il ressent une solitude faite d’incompréhension et même d’agression de la part des impies, aggravée par l’isolement et par le silence de Dieu. Cependant, le Psalmiste réagit à la tristesse par une invitation à la confiance, qu’il s’adresse à lui-même, et par une belle affirmation d’espérance : il compte pouvoir encore louer Dieu, « salut de sa face ».
Dans le Psaume 43, au lieu de se parler uniquement à lui-même, comme dans le Psaume précédent, le Psalmiste s’adresse à Dieu et le supplie de le défendre contre ses adversaires. En reprenant presque à la lettre une invocation utilisée dans l’autre Psaume (cf. 42, 10), l’orant adresse cette fois son cri de désolation à Dieu : « Pourquoi me rejeter ? Pourquoi m’en aller en deuil, accablé par l’ennemi ? » (Ps 43, 2).
2. Toutefois, il sent désormais que la parenthèse obscure de l’éloignement va bientôt prendre fin et il exprime sa certitude du retour à Sion pour retrouver la demeure divine. La cité sainte n’est plus la patrie perdue, comme cela était le cas dans la lamentation du Psaume précédent (cf. Ps 42, 3-4), elle est en revanche l’objectif joyeux, vers lequel il est en marche. Le guide du retour à Sion sera la « vérité » de Dieu et sa « lumière » (cf. Ps 43, 3). Le Seigneur lui-même sera le but ultime du voyage. Il est invoqué comme juge et défenseur (cf. vv. 1-2). Trois verbes caractérisent son intervention qui est implorée : « Juge-moi », « défends ma cause », « délivre-moi » (v. 1). Ce sont comme trois étoiles d’espérance, qui s’allument dans le ciel ténébreux de l’épreuve et qui annoncent l’imminente aurore du salut.
La relecture que saint Ambroise fait de cette expérience du Psalmiste, en l’appliquant à Jésus qui prie au Gethsémani, est significative : « Je ne veux pas que tu sois surpris si le prophète dit que son âme était émue, du moment que le Seigneur Jésus lui-même dit : À présent mon âme est troublée. En effet, celui qui a pris sur lui nos faiblesses, a également pris notre sensibilité, en raison de laquelle il était triste jusqu’à la mort, mais pas à cause de la mort. Une mort volontaire n’aurait pas pu provoquer la tristesse, car d’elle dépendait le bonheur de tous les hommes… Il fut donc triste jusqu’à sa mort, dans l’attente que la grâce soit conduite à son accomplissement. C’est ce que démontre son témoignage, lorsqu’il dit : Il y a un baptême avec lequel je dois être baptisé : et comme je suis angoissé tant qu’il ne sera pas accompli ! » (Les remontrances de Job et de David, VII, 28, Rome 1980, p. 233).
3. À présent, dans la suite du Psaume 43, va se révéler aux yeux du Psalmiste la solution tant attendue : le retour à la source de la vie et de la communion avec Dieu. La « vérité », c’est-à-dire la fidélité pleine d’amour du Seigneur, et la « lumière », c’est-à-dire la révélation de sa bienveillance, sont représentées comme des messagères que Dieu lui même enverra du ciel pour prendre le fidèle par la main et le conduire vers l’objectif souhaité (cf. Ps 42, 3).
La séquence des étapes du rapprochement vers Sion et son centre spirituel est très éloquente. Tout d’abord apparaît la « montagne sainte », la colline où se dresse le temple et la citadelle de David. Puis entrent en jeu « les demeures », c’est-à-dire le Sanctuaire de Sion avec tous les lieux et les édifices qui le composent. Il y a ensuite « l’autel de Dieu », le siège des sacrifices et du culte officiel de tout le peuple. Le but ultime et décisif est le Dieu de la joie, l’étreinte, l’intimité retrouvée avec Lui, qui auparavant était loin et silencieux.
4. À ce point, tout devient chant, joie, fête (cf. v. 4). Dans l’original hébreu, on parle du « Dieu qui est joie de mon allégresse ». Il s’agit d’une façon de dire sémitique pour exprimer le superlatif : le Psalmiste désire souligner que le Seigneur est la racine de tout bonheur, est la joie suprême, est la plénitude de la paix.
La traduction grecque des Septante a utilisé, semble-t-il, un terme araméen équivalent qui indique la jeunesse et elle a traduit « au Dieu qui réjouit ma jeunesse », en introduisant ainsi l’idée de la fraîcheur et de l’intensité de la joie que donne le Seigneur. Le psautier latin de la Vulgate, qui est une traduction à partir du grec, dit donc : « ad Deum qui laetificat juventutem meam ». Dans la liturgie eucharistique précédente, le Psaume était récité sous cette forme au pied de l’autel, comme invocation d’introduction à la rencontre avec le Seigneur.
5. La lamentation du début de l’antienne des Psaumes 42-43 retentit pour la dernière fois à la fin (cf. Ps 43, 5). L’orant n’a pas encore rejoint le temple de Dieu, il est encore plongé dans l’obscurité de l’épreuve ; mais dans ses yeux brille désormais la lumière de la rencontre future et ses lèvres connaissent déjà la musique du chant de joie. À ce point, l’appel est davantage marqué par l’espérance. En effet, en commentant notre Psaume, saint Augustin observe : « Espère en Dieu, dira à son âme celui qui est troublée par elle… Entre-temps, vis dans l’espérance. L’espérance qui se voit n’est pas espérance ; mais si nous espérons ce que nous ne voyons pas c’est grâce à la patience que nous l’attendons (cf. Rm 8, 24-25) » (Exposition sur les Psaumes I, Rome 1982, p. 1019).
Le Psaume devient alors la prière de celui qui est en pèlerinage sur terre et qui se trouve encore en contact avec le mal et la souffrance ; mais il a la certitude que le point d’arrivée de l’histoire n’est pas un abîme de mort, mais la rencontre salvifique avec Dieu. Cette certitude est encore plus forte pour les chrétiens, à qui la Lettre aux Hébreux proclame : « Mais vous vous êtes approchés de la montagne de Sion et de la cité du Dieu vivant, de la Jérusalem céleste, et de myriades d’anges, réunion de fête, et de l’assemblée de premiers-nés qui sont inscrits dans les cieux, d’un Dieu Juge universel, et des esprits des justes qui ont été rendus parfaits, de Jésus médiateur d’une alliance nouvelle, et d’un sang purificateur plus éloquent que celui d’Abel » (He 12, 22-24).
 
Catéchèse du 13 février 2002
Mercredi des Cendres
1. L'Audience générale d'aujourd'hui, Mercredi des Cendres, est particulièrement marquée par un esprit de prière, de réflexion et de pénitence. Avec toute l'Église, nous commençons un chemin de quarante jours en préparation à Pâques, sous le signe austère de l'imposition des cendres, accompagné de l'exhortation du Christ : "Convertissez-vous et croyez à l'Évangile" (cf. Mc 1, 15). À chaque être humain est ainsi rappelée sa condition de pécheur, de même que le besoin de pénitence et de conversion. La foi chrétienne nous rappelle que cette invitation pressante à rejeter le mal et à accomplir le bien est un don de Dieu, de qui provient chaque réalité positive pour la vie de l'homme. Tout trouve son origine dans l'initiative gratuite de Dieu, qui nous a créés pour le bonheur et qui oriente chaque chose vers le bien véritable. Il prévient, par sa grâce, notre désir même de conversion et accompagne nos efforts vers la pleine adhésion à sa volonté salvifique.
2. Dans le Message pour le Carême de cette année, publié il y a quelques jours, j'ai voulu présenter à tous les catholiques le thème de la gratuité de l'initiative de Dieu dans notre vie, élément essentiel qui traverse toute la révélation biblique. Le Carême est une "occasion providentielle de conversion" précisément parce qu'il "nous aide à contempler cet étonnant mystère d'amour", à la lumière duquel Jésus nous exhorte : "Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement" (Mt 10, 8). L'itinéraire quadragésimal se révèle ainsi dans sa réalité la plus profonde, comme "un retour aux sources de la foi car, en méditant sur le don de grâce incommensurable qu'est la rédemption, nous ne pouvons pas ne pas réaliser que tout nous est donné par l'initiative de l'amour de Dieu" (Message pour le Carême, n. 1). L'Apôtre Paul exprime à travers des paroles incisives et actuelles la gratuité de la grâce de Dieu, qui nous a réconciliés avec lui par amour. Il rappelle qu'"à peine en effet voudrait-on mourir pour un homme juste ; pour un homme de bien, oui, peut-être oserait-on mourir ; mais la preuve que Dieu nous aime, c'est que le Christ, alors que nous étions encore pécheurs, est mort pour nous" (Rm 5, 7-8). Ce Dieu qui dans son immense amour nous a créés, et qui également par amour nous a destinés à la pleine communion avec lui, attend de nous une réponse tout aussi généreuse, libre et consciente.
3. Le chemin de conversion, que nous entreprenons aujourd'hui avec confiance, s'inscrit pleinement dans ce contexte originel d'amour et de gratuité. L'aumône et les gestes de charité, que nous sommes invités à accomplir de façon particulière en cette période pénitentielle, ne constituent-ils pas une réponse à la gratuité de la grâce divine ? Si nous avons reçu gratuitement, nous devons donner gratuitement (cf. Mt 10, 8). La société actuelle a un profond besoin de redécouvrir la valeur de la gratuité, en particulier parce que dans notre monde semble souvent triompher une logique fondée exclusivement sur la recherche du profit et du gain à tout prix. Face à la sensation diffuse que chaque choix et chaque geste sont dominés par la logique d'une économie de marché et que triomphe la loi du plus grand profit possible, la foi chrétienne repropose l'idéal de la gratuité, fondé sur la liberté consciente des personnes, animées par un amour authentique. Nous confions ces quarante jours d'intense prière et de pénitence à la Vierge Marie, la "Mère du bel Amour". Que ce soit Elle qui nous accompagne et qui nous guide pour célébrer dignement le grand mystère de la Pâque du Christ, révélation suprême de l'amour gratuit et miséricordieux du Père céleste. Bon Carême à tous !
 
Catéchèse du 27 février 2002
Angoisse du mourant, joie de la personne guérie
Lecture : Is 38, 10-14.17-20
1. La Liturgie des Heures, dans les divers Cantiques qui accompagnent les Psaumes, nous présente également une hymne de remerciement qui porte le titre suivant : « Cantique d’Ezéchias, roi de Juda, lors de la maladie dont il fut guéri » (Is 38, 9). Il appartient à une partie du livre du prophète Isaïe à caractère historique et narratif (cf. Is 36-39), dont les faits reprennent – avec quelques variantes – ceux qui sont proposés par le Deuxième Livre des rois (cf. cc. 18-20).
À présent, dans le sillage de la Liturgie des Laudes, nous avons écouté et transformé en prière deux grandes strophes de ce Cantique, qui décrivent les deux mouvements typiques de la prière de remerciement : d’une part, est évoqué le cauchemar de la souffrance dont le Seigneur a libéré son fidèle et, de l’autre, est chantée avec joie la reconnaissance pour la vie et le salut retrouvés.
Le roi Ezéchias, un souverain juste et ami du prophète Isaïe, a été frappé par une grave maladie, que le prophète Isaïe avait déclarée mortelle (cf. Is 38, 1). « Ezéchias se tourna vers le mur et fit cette prière à Yahvé : « Ah ! Yahvé, souviens-toi, de grâce, que je me suis conduit fidèlement et en toute probité de cœur devant toi, et que j’ai fait ce qui était bien à tes yeux ». Et Ezéchias versa d’abondantes larmes. Alors, la parole de Yahvé se fit entendre à Isaïe : « Va dire à Ezéchias : Ainsi parle Yahvé, Dieu de ton ancêtre David. J’ai entendu ta prière, j’ai vu tes larmes. Je vais te guérir ; dans trois jours, tu monteras au Temple de Yahvé. J’ajouterai quinze années à ta vie » (Is 38, 2-5).
2. C’est à ce point que le cantique de reconnaissance jaillit du cœur du roi. Comme nous l’avons dit, il se tourne tout d’abord vers le passé. Selon l’antique conception d’Israël, la mort introduisait dans un monde souterrain, appelé Shéol en hébreu, où la lumière s’éteignait, l’existence s’amenuisait et devenait presque spectrale, le temps s’arrêtait, l’espérance s’éteignait et, surtout, où l’on n’avait plus la possibilité d’invoquer et de rencontrer Dieu dans le culte.
C’est pourquoi Ezéchias rappelle tout d’abord les paroles pleines d’amertume prononcées lorsque sa vie glissait vers la frontière de la mort : « Je ne verrai pas Yahvé sur la terre des vivants » (v. 11). Le Psalmiste priait lui aussi de cette façon lorsqu’il était malade : « Car, dans la mort, nul souvenir de toi : dans le Shéol, qui te louerait ? » (Ps 6, 6). En revanche, une fois libéré du risque de mourir, Ezéchias peut répéter avec force et avec joie : « Le vivant, le vivant lui seul te loue, comme moi aujourd’hui » (Is 38, 19).
3. Précisément sur ce thème, le cantique d’Ezéchias acquiert un ton nouveau, s’il est lu à la lumière de Pâques. Déjà dans l’Ancien Testament, de grandes éclaircies apparaissaient dans les Psaumes, lorsque l’orant proclamait la certitude que « tu ne peux abandonner mon âme au shéol, tu ne peux laisser ton ami voir la fosse. Tu m’apprendras le chemin de vie, devant ta face, plénitude de joie, en ta droite, délices éternelles » (Ps 15, 10-11 ; cf. Ps 48 et 72). Pour sa part, l’auteur du Livre de la Sagesse n’hésitera plus à affirmer que l’espérance des justes est « pleine d’immortalité » (Sg 3, 4), car il est convaincu que l’expérience de communion avec Dieu vécue au cours de l’existence terrestre ne sera pas interrompue. Nous resterons toujours, au-delà de la mort, soutenus et protégés par le Dieu éternel et infini, car « les âmes des justes sont dans la main de Dieu » (Sg 3, 1).
C’est surtout à travers la mort et la résurrection du Fils de Dieu, Jésus-Christ, qu’une semence d’éternité a été déposée dans notre existence mortelle, où il l’a fait germer ; c’est pourquoi nous pouvons répéter les paroles de l’Apôtre, fondées sur l’Ancien Testament : « Quand donc cet être corruptible aura revêtu l’incorruptibilité et que cet être mortel aura revêtu l’immortalité, alors s’accomplira la parole qui est écrite : La mort a été engloutie dans la victoire. Où est-elle, ô mort, ta victoire ? Où est-il, ô mort, ton aiguillon ? » (1 Co 15, 54-55 ; cf. Is 25, 8 ; Os 13, 14).
4. Le chant du roi Ezéchias nous invite cependant à réfléchir sur notre fragilité de créatures. Les images sont suggestives. La vie humaine est évoquée à travers le symbole des nomades de la tente : nous sommes toujours en pèlerinage et des hôtes sur la terre. On a également recours à l’image de la toile, qui est tissée et qui peut rester incomplète lorsque le fil est coupé et que le travail est interrompu (cf. Is 38, 12). Le Psalmiste ressent lui aussi la même sensation : « Vois, d’un empan tu fis mes jours, ma durée est comme rien devant toi ; rien qu’un souffle, tout homme qui se dresse, rien qu’une ombre, l’humain qui va ; rien qu’un souffle » (Ps 38, 6-7). Il faut retrouver la conscience de notre limite, savoir que « le temps de nos années – comme le déclare encore le Psalmiste -, quelque soixante-dix ans, quatre-vingts si la vigueur y est ; mais leur grand nombre n’est que peine et mécompte, car elles passent vite, et nous nous envolons » (Ps 89, 10).
5. Lors de la maladie et de la souffrance, il est cependant juste d’élever vers Dieu sa propre plainte, comme nous l’enseigne Ezéchias qui, utilisant des images poétiques, décrit ses pleurs comme le pépiement d’une hirondelle et le gémissement d’une colombe (cf. Is 38, 14). Et s’il n’hésite pas à confesser qu’il ressent Dieu comme un adversaire, presque un lion qui broie les os (cf. v. 13), il ne cesse pas de l’invoquer : « Seigneur je suis accablé, viens à mon aide » (v. 14).
Le Seigneur ne reste pas indifférent aux larmes de celui qui souffre et, bien que ce ne soit pas toujours par des voies qui coïncident avec celles de nos attentes, il répond, console et sauve. C’est ce qu’Ezéchias confesse à la fin, en invitant chacun à espérer, à prier, à avoir confiance, certain que Dieu n’abandonne pas ses créatures : « Yahvé, viens à mon aide, et nous ferons résonner nos harpes tous les jours de notre vie dans le temple de Yahvé » (v. 20).
6. De ce cantique du roi Ezéchias, la tradition latine médiévale conserve un commentaire spirituel de Bernard de Clairvaux, l’un des mystiques les plus représentatifs du monachisme occidental. Il s’agit du troisième des Sermons divers, dans lequel Bernard, appliquant à la vie de chacun le drame vécu par le souverain de Juda et intériorisant son contenu, écrit entre autres : « Je bénirai le Seigneur en tout temps, c’est-à-dire du matin jusqu’au soir, comme j’ai appris à le faire, et non comme ceux qui te louent quand tu leur fais du bien ni comme ceux qui croient pendant un certain temps, mais qui à l’heure de la tentation manquent à leur devoir ; comme les saints, je dirai : Si nous avons accueilli le bien de la main de Dieu, pourquoi ne devrions nous pas également accepter le mal ?... Ainsi, ces deux moments de la journée seront un temps de service à Dieu, car le soir les pleurs continueront, et le matin viendra la joie. Je me plongerai dans la douleur du soir afin de pouvoir ensuite profiter de la joie du matin » (Scriptorium Claravallense, Sermo III, n. 6, Milan 2000, pp. 59-60).
La prière du roi est donc lue par saint Bernard comme une représentation du chant de prière du chrétien, qui doit retentir avec la même constance et sérénité, que ce soit dans les ténèbres de la nuit et de l’épreuve que dans la lumière du jour et de la joie.
 
Catéchèse du 6 mars 2002
Joie des créatures de Dieu pour sa Providence
Lecture : Ps 64, 2-3.9.12-13
1. Notre voyage dans les Psaumes de la Liturgie des Laudes nous conduit aujourd'hui à un hymne, qui nous conquiert surtout grâce à la description fascinante du printemps dans la dernière partie (cf. Ps 64, 10-14), une scène pleine de fraîcheur, émaillée de couleurs, parcourue de cris de joie.
En réalité, le Psaume 64 possède une structure plus vaste, fruit de l'union de deux tonalités différentes : c'est le thème historique du pardon des péchés et de l'accueil auprès de Dieu qui ressort tout d'abord (cf. vv. 2-5) ; ensuite est évoqué le thème cosmique de l'action de Dieu sur les mers et les montagnes (cf. vv. 6-9a) ; enfin, est développée la description du printemps (cf. vv. 9b-14) : dans l'horizon ensoleillé et aride du Proche-Orient, la pluie fécondatrice est l'expression de la fidélité du Seigneur envers la création (cf. Ps 103, 13-16). Pour la Bible, la création est le siège de l'humanité et le péché est un attentat à l'ordre et à la perfection du monde. La conversion et le pardon redonnent donc son intégrité et son harmonie au cosmos.
2. Dans la première partie du Psaume, nous nous trouvons à l'intérieur du temple de Sion. Là, le peuple se presse, avec son cortège de misères morales, pour invoquer la libération du mal (cf. Ps 64, 2-4a). Lorsqu'ils ont obtenu l'absolution de leurs fautes, les fidèles se sentent les hôtes de Dieu, proches de Lui, prêts à être admis à sa table et à participer à la fête de l'intimité divine (cf. vv. 4b-5).
Le Seigneur qui s'élève dans le temple est ensuite représenté sous un profil glorieux et cosmique. Il est dit, en effet, qu'il est l'"espoir des extrémités de la terre et des îles lointaines", qu'il "maintient les montagnes par [sa] force, apaise le fracas des mers, le fracas de leurs flots", et que sont "pris d'effroi, les habitants des bouts du monde", de l'orient à l'occident (vv. 6-9).
3. Dans cette célébration de Dieu Créateur, nous trouvons un événement que nous voudrions souligner : le Seigneur réussit à dominer et à faire taire également le tumulte des eaux de la mer, qui dans la Bible, sont le symbole du chaos, opposé à l'ordre de la création (cf. Jb 38, 8-11). C'est une façon d'exalter la victoire divine non seulement sur le néant, mais également sur le mal : pour cette raison, au "fracas des mers", au "fracas de leurs flots", on associe également "les peuples en rumeur" (cf. Ps 64, 8), c'est-à-dire la rébellion des orgueilleux.
Saint Augustin commente avec pertinence : "La mer est ici la figure de ce monde, amère à cause de la salaison, troublée par les tempêtes, et où les hommes guidés par leurs convoitises coupables et dépravées sont devenus des poissons se dévorant les uns les autres. Voyez cette mer dangereuse, cette onde amère, aux flots meurtriers [...]. Gardons-nous d'agir ainsi, mes frères, car c'est Dieu qui est l'espoir des confins de la terre" (Commentaire sur les Psaumes, II).
La conclusion que le Psaume nous suggère est facile : ce Dieu qui supprime le chaos et le mal du monde et de l'histoire, peut vaincre et pardonner la méchanceté et le péché que la personne en prière porte en elle et présente dans le temple, avec la certitude de la purification divine.
4. À ce moment, les autres eaux entrent en scène : celles de la vie et de la fécondité, qui au printemps, irriguent la terre et représentent de façon idéale la vie nouvelle du fidèle pardonné. Les derniers versets du Psaume (cf. Ps 64, 10-14), sont, comme on l'a dit, d'une grande beauté et d'une haute signification. Dieu arrose la terre desséchée par l'aridité et le gel de l'hiver en l'abreuvant de pluie. Le Seigneur est semblable à un agriculteur (cf. Jn 15, 1), qui fait germer le grain et fait pousser l'herbe par son travail. Il prépare le terrain, irrigue les sillons, retourne les mottes de terre, arrose chaque recoin de son champ.
Le Psalmiste utilise dix verbes pour définir cette action amoureuse du Créateur à l'égard de la terre, qui est transfigurée en une sorte de créature vivante. En effet, "elles acclament, même elles chantent" (Ps 64, 14). À cet égard, les trois verbes liés au symbole du vêtement sont également suggestifs : "Les collines sont bordées d'allégresse, les prairies se revêtent de troupeaux, les vallés se drapent de froment" (vv. 13-14). L'image est celle d'une prairie parsemée de la blancheur des brebis ; les collines sont bordées sans doute de ceintures de vignes, signe d'allégresse à travers leur produit, le vin, qui "réjouit le cœur de l'homme" (Ps 103, 15) ; les vallées se drapent du manteau doré des moissons. Le verset 12 évoque également la couronne qui pourrait faire penser aux guirlandes des banquets de fête placées sur la tête des convives (cf. Is 28, 1.5).
5. Toutes ensembles, les créatures, presque comme dans une procession, s'adressent à leur Créateur et Souverain en dansant et en chantant, en louant et en priant. Une fois de plus, la nature devient un signe éloquent de l'action divine ; c'est une page ouverte à tous, prête à manifester le message qui y est tracé par le Créateur, car "la grandeur et la beauté des créatures font, par analogie, contempler leur Auteur" (Sg 13, 5 ; cf. Rm 1, 20). La contemplation théologique et l'abandon poétique se mêlent dans ce poème lyrique et deviennent adoration et louange.
Mais la rencontre la plus intense, à laquelle vise le Psalmiste à travers tout son cantique, est celle qui unit la création et la rédemption. Comme la terre au printemps renaît sous l'action du Créateur, ainsi, l'homme renaît de son péché sous l'action du Rédempteur. Le créé et l'histoire sont de cette façon placés sous le regard providentiel et salvifique du Seigneur, qui vainc les eaux tumultueuses et destructrices et donne l'eau qui purifie, féconde et désaltère. En effet, le Seigneur "guérit les cœurs brisés, et [...] bande leurs blessures", mais également "drape les cieux de nuées, prépare la pluie à l'herbe, fait germer l'herbe sur les monts" (Ps 146, 3.8).
Le Psaume devient ainsi un chant à la grâce divine. C'est encore saint Augustin, en commentant notre psaume, qui rappelle ce don transcendant et unique : "Le Seigneur Dieu dit dans ton cœur : je suis ton trésor. Ne t'arrête pas aux promesses du monde, mais aux promesses du Créateur du monde : considère les promesses que fait le Seigneur, à tes œuvres de justice, méprise celles que te fait un homme pour te détourner de la justice et t'amener à l'injustice. Ne considère donc point les promesses du monde, mais celles du Créateur du monde" (op. cit.).
 
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