Audience du Pape Paul VI, 1° mars 1972
LA PÉNITENCE INTÉRIEURE
Chers Fils et Filles,
En ce temps de Carême, la liturgie nous invite à la Pénitence : pensée contraire à nos habitudes et à notre mentalité. Enclins comme nous sommes à repousser tout ce qui est souffrance, douleur, ennui, nous dirigeons tous nos efforts vers la recherche de nos aises : confort, santé, chance, distractions... Notre but ? L’élimination de tout effort, de toute fatigue. Notre idéal ? Un bon repas, un bon lit, argent, spectacles... en un mot, la jouissance de la vie. Telle est la philosophie commune à nos contemporains, l’existence dont ils rêvent. Rationnels et partisans du moindre effort, nous sommes attirés par la facilité et la perfection. Alors pourquoi parler de pénitence ? Est-il besoin d’attrister l’esprit par une pareille pensée ? D’où vient ce rappel si désagréable ? N’est-il pas une offense à notre conception moderne de l’homme ?
Cette apologie du “ confort ” ; ce mode de vie idéal, pourrait se prolonger et s’enrichir d’excellents raisonnements et de meilleures expériences ; mais elle s’arrête aussitôt devant une objection tout aussi valable : voulons-nous vraiment faire sombrer notre vie dans la médiocrité, l’oisiveté, la paresse ? Voulons-nous abandonner patience et effort ? Où sont-ils ce courage, cet héroïsme qui dépeignent l’homme sous son véritable aspect, le meilleur ? La lutte contre la paresse. Et la lâcheté s’est-elle donc éteinte ? Comment munir notre esprit contre les souffrances, les malheurs dont la vie ne nous épargne pas ? Comment donner à l’amour sa valeur la plus haute, qui est don de soi, sacrifice ? Et le sacrifice n’est-il pas cette attitude contre nature inscrite dans le grand livre de la pénitence ?
Et encore : un chrétien peut-il échapper à la loi de la pénitence ? Le Christ le dit fermement : “ Si vous ne faites pénitence, vous périrez tous ” (Lc 13,5). C’est-à-dire : n’est-ce pas notre état d’hommes déchus qui implique la nécessité et le devoir de faire pénitence ? Nous sommas atteints d’une maladie atavique, conséquence du péché originel, qui demeure même après le Baptême. Nous avons besoin d’assistance morale, de réparation, d’expiation... de pénitence. Et si à cette malformation psycho-morale se sont ajoutées d’autres insuffisances, c’est-à-dire les péchés personnels actuels, comme les appellent les moralistes, cette obligation de nous réconcilier avec Dieu, avec notre conscience et avec nos frères (car qu’on le veuille ou non c’est sur eux que se reflètent nos fautes) devient plus grave et plus urgente ; le précepte de la pénitence s’impose donc inexorablement.
Mais qu’est la pénitence ? C’est une domination sur nous-mêmes, une réaction contraire à notre nature. C’est une thérapie douloureuse appliquée par celui qui veut être admis ou réadmis dans le royaume du Salut, le Royaume des Cieux (cf. Mt 1,15 Mt 3,2 Mt 4,17). En quoi consiste-t-elle ? Notre entretien se prolongerait trop, si nous énoncions toutes les différentes manières de pratiquer la pénitence. Qu’il nous suffise de savoir que notre déchéance perpétuelle a besoin d’être soignée et prévenue tout au long de la vie. C’est une proposition qui ne doit jamais nous abandonner (St. Th., III, 74, 8).
Mais fixons maintenant notre attention sur l’aspect intérieur de la pénitence, sur sa forme obligatoire et accessible à tous, celle que la Bible appelle metanoia, c’est-à-dire conversion, repentir, renouveau intérieur. Changeons notre manière de penser, c’est cela qui est important : changer nos idées, notre manière ne nous juger nous-mêmes, acquérir une conscience droite.
Même pour nous, croyants, chrétiens, cette pénitence intérieure est indispensable car elle est une mise en place logique et morale sur la voie de la vérité conduisant à l’ordre, au bien, à l’amour, à Dieu qui est notre vie. Et nous, qui avons le bonheur de connaître cette conception de la vie, destinée par vocation et par le Baptême, à la communion avec Dieu, le Père Céleste, par le Christ, dans l’Esprit-Saint, nous devons ressentir sans cesse cette anxiété de corriger généreusement et avec amour notre conduite, tel le pilote qui manœuvre le gouvernail pour empêcher son bateau d’aller à la dérive.
11 En ce temps liturgique, qui nous exhortera la metanoia, à la pénitence intérieure, au renouveau moral, soyons sincères avec nous-mêmes et demandons-nous : Qu’y a-t-il à changer dans notre conduite personnelle ? Encore une fois la maxime de Pascal revient à notre esprit : “ Toute notre dignité consiste dans la pensée... Apprenons à bien penser ; c’est le principe de la morale ” (Pensées, 347). Penser bien ! C’est la meilleure metanoia, la meilleure conversion, la meilleure pénitence ! La pénitence la meilleure pour entrer dans le plan du Salut, pour bien célébrer le mystère pascal, pour donner à notre christianisme sa véritable et heureuse expression, sur le plan personnel et social !
Penser bien ! Frères et Fils très chers ! Sachez que c’est de là qu’il faut partir ! Et ce n’est pas facile ! Non seulement pour l’effort mental que cela demande et qui a fait le drame des philosophes et des chercheurs de vérité (rappelons ici les grands convertis) mais aussi pour l’effort moral que le “ bien penser ” requiert. Corriger sa propre manière de penser exige humilité et courage. Savoir dire à soi-même : “ Je me suis trompé ” implique une grande force d’âme. Le renoncement à certaines idées fixes qui définissent notre personnalité (je pense comme cela ! je suis libre de penser ce que je veux ! j’appartiens à cette idéologie et personne ne m’obligera à changer !) demande vraiment un bouleversement d’esprit, possible seulement à celui qui sacrifie ce qu’il a de plus propre, son opinion, ses convictions, à la vérité. Mais pour celui qui donne libre cours aux instincts passionnels et aux intérêts illicites, comme il est dur et coûteux, mais aussi combien méritoire, de se placer sur la voie de l’honnêteté, de la vertu, de la religion. Pardonner une offense, par exemple, surmonter une antipathie capricieuse, une rivalité, une occasion d’user de la violence, etc. ce sont là des exercices de pénitence qui nous conduiront sur la voie de l’amour chrétien.
Du reste, changement, démolition, renouveau, ne sont-ils pas dans le caractère de notre ère révolutionnaire ? Mais il faut voir ce qu’il faut changer, comment changer et pourquoi il faut tout changer.
Nous, Chrétiens, écoutons l’exhortation de Saint Paul que l’Église a faite sienne : “ Renouvelez-vous par une transformation spirituelle de votre jugement ” (Ep 4,24 Rm 12,2).
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Audience du Pape Paul VI, 8 mars 1972
LE PECHE : MOT QUE NOTRE TEMPS REFUSE DE PRONONCER
Chers Fils et Filles,
Si nous voulons pénétrer le sens général de la doctrine chrétienne et appliquer celle-ci à notre Salut, nous ne pouvons ignorer un chapitre essentiel de l’histoire du rapport objectif et existentiel entre l’homme et Dieu ; et ce chapitre ample et redoutable a pour titre : le péché.
Si nous voulons comprendre quelque peu la mission du Christ et l’Économie du Salut qu’il a instituée, si nous voulons y participer, nous ne pouvons ôter de notre esprit ce fait tragique, conséquence de la tare initiale du genre humain, le péché originel, qui se répercute dans l’immense trame de nos misères et de nos inévitables responsabilités, nos péchés personnels.
Si nous ne percevons pas l’antithèse du Salut qui est justement le péché, nous ne pouvons entrer dans le sanctuaire de la liturgie surtout lorsque celle-ci commémore non seulement la passion, la mort et la résurrection de notre Seigneur, mais aussi l’accomplissement du mystère de la rédemption dans lequel toute l’humanité trouve son intérêt.
12 Le péché est le côté négatif de cette doctrine, de cette intervention salvifique qui nous fait acclamer le Christ comme le libérateur suprême et nous rend conscients de notre sort, d’abord triste mais aussitôt bienheureux si nous vivons le mystère pascal.
Le péché est aujourd’hui un mot que l’on tait volontairement, que notre temps refuse de considérer et même de prononcer, une parole dépassée, inconvenante et de mauvais goût. Pourquoi ? Parce que la notion de péché implique deux autres réalités que l’homme moderne refuse de considérer : une Réalité transcendante absolue, vivante, omniprésente, mystérieuse mais indéniable qui est Dieu ; Dieu créateur qui nous définit Ses créatures. Que nous le voulions ou non, “ c’est en Dieu que nous avons la vie, le mouvement et l’être ”, dit St Paul dans son discours devant l’Aréopage d’Athènes (Ac 17,28). Nous devons tout à Dieu : l’être, la vie, la liberté, la conscience et par conséquent l’obéissance, condition de notre dignité et de notre bien-être. Dieu Amour veillant sur nous, immanent, nous invitant au dialogue filial de sa communion et de son Règne surnaturel. Il y a une seconde réalité subjective et relative à notre personne, une réalité métaphysique et morale. Il s’agit de la relation irrévocable de nos actions au Dieu présent, qui sait tout, et interroge notre libre arbitre. Chacune de nos actions libres et conscientes possède cette valeur de choix conforme ou non à la Loi, c’est-à-dire à l’Amour de Dieu et c’est en Lui que, pour ainsi dire s’inscrit, s’enregistre notre oui ou notre non. Ce “ non ” c’est le péché, un suicide.
Car le péché n’est pas seulement un défaut personnel, mais une offense interpersonnelle qui de notre personne arrive jusqu’à Dieu ; ce n’est pas exclusivement un manquement à une légalité humaine, une faute à l’égard de la société ou envers notre logique morale intérieure. C’est une rupture mortelle du lien vital et objectif qui nous unit à la source unique et suprême de la vie qui est Dieu. Première et fatale conséquence : nous qui, en vertu du don de la liberté, car nous sommes à l’image de Dieu, sommes capables de perpétrer cette offense, de briser ce lien, nous ne serons jamais plus à même de le réparer. Nous savons nous perdre, mais non nous sauver. Réfléchissons jusqu’où arrive notre responsabilité. L’acte devient un état, un état de mort. Ceci est terrible. Le péché porte en lui une malédiction qui serait une condamnation irréparable si Dieu par sa bonté et sa miséricorde ne venait à notre secours. Cela est merveilleux. C’est la rédemption, la libération suprême. “ Ô Dieu, toi qui sais révéler ta puissance par le pardon et la miséricorde... ” (Collecte du X° Dim. après la Pentecôte).
L’idolâtrie de l’humanisme contemporain, qui nie ou néglige notre rapport avec Dieu, nie ou néglige l’existence du péché. Il en résulte une morale déboussolée : folle d’optimisme, elle tend à rendre tout permis, envers ce qui plaît ; folle de pessimisme, elle ôte à la vie son sens profond, résultat de la distinction transcendante du bien et du mal et l’avilit dans une vision finale d’angoisse et de vain désespoir.
Le christianisme qui, au contraire, aiguise la sensibilité au péché, écoutant la leçon incomparable du Divin Maître (cf. Le discours sur la montagne), en profite pour initier l’homme au sens de la perfection, le consoler par le don de l’énergie spirituelle, la grâce, qui le rend capable de tendre à la perfection et de l’atteindre. Mais, par dessus tout, la grâce met en mouvement l’inépuisable pardon de Dieu, la rémission des péchés qui ressuscite l’âme en la faisant participer à la vie et à l’amour dans le Royaume de Dieu. Reprenons une conscience droite du péché, sans crainte et sans faiblesse, une conscience forte et chrétienne. Alors la conscience du bien croîtra en opposition à celle du mal. Jaillissant de notre jugement moral, le sens de la responsabilité croîtra et s’étendra à nos devoirs personnels, sociaux et religieux. C’est ainsi que grandira notre besoin du Christ, consolateur de nos misères, rédempteur et victime de nos maux, vainqueur du péché et de la mort, Celui qui a fait de ses souffrances et de sa croix, le prix de notre rachat et de notre salut...
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Audience du Pape Paul VI, 29 mars 1972
LA FETE DE PÂQUES : RENCONTRE AVEC LE CHRIST DANS NOTRE VIE INTERIEURE
Chers Fils et Filles,
La Fête de Pâques est très proche. Pour nous, croyants, elle est un événement important de la vie, un jour de fête et de joie qui se greffe dans les vicissitudes harcelantes de notre pauvre existence.
Bien que nous portions en nous le fardeau d’une expérience intensément vécue, essayons d’oublier un instant ce qui nous entoure et parlons de Pâques.
Que représente pour nous la Fête de Pâques ? Que doit-elle représenter ? Une rencontre avec le Christ, une rencontre personnelle. S’il en est ainsi, Pâques revêt un aspect des plus originaux : elle devient un événement important, intéressant, d’extrême beauté et, comme toute chose trop belle, elle crée un certain embarras. Si nous devions rencontrer, par exemple, un personnage célèbre quelle serait notre attitude à son égard ? Que lui dirions-nous ? Ferions-nous piètre figure comme le tailleur de Manzoni (Ch. XXIV) à sa rencontre avec le Cardinal Federigo ?
Lorsque nous pensons à Jésus, nous voyons vivre et défiler devant nos yeux les épisodes de l’Évangile, où Lui, le Maître Divin, rencontre les gens de ce temps-là une personne avec laquelle un dialogue se noue ; un fait qui restera pour toujours l’exemple de la rencontre typique et historique, s’accomplit, et peut-être un miracle se réalise... Et, nous aussi, nous devons rencontrer le Christ, vivant et réel, dans la communion non pas visible mais sacramentelle de son mystère pascal. Il doit en être ainsi. Parmi les innombrables questions que peut poser un tel fait, nous en proposons deux à votre réflexion.
Où et comment a lieu notre rencontre pascale avec le Christ ? Nous vous parlons, ici, d’une rencontre qui revêt une importance exceptionnelle pour notre existence et notre mentalité. Une rencontre intérieure, dans notre âme, dans la profondeur intime de notre personnalité. Nous devrions ajouter : dans la clarté de notre conscience, c’est-à-dire dans la lumière éblouissante de la présence mystérieuse du Christ en nous, dans la confession impétueuse de notre humilité, dans l’expérience ineffable de notre communion avec Lui (Jn 6,57). Mais il ne nous est pas toujours donné d’éprouver de tels sentiments religieux.
Nous n’avons aucune expérience et souvent nous demeurons insensibles, étrangers au langage de la dévotion psychologique, de la conversation mystique. Patience ! Ce qui importe, c’est que la rencontre avec le Christ ait lieu en nous, dans notre vie intérieure, dans le domaine personnel de notre religiosité et surtout de notre foi. N’oublions pas, en disant cela, le caractère rituel et l’aspect sacramentel qui marquent cette rencontre ; n’oublions pas le caractère communautaire du sacrifice eucharistique et l’effet (la “ res ”) que produit en nous la participation à ce sacrement, c’est-à-dire l’unité du Corps Mystique (cf. 1Co 10,17 St. Th., III, 1Co 73,3). Mais notre attention se fixe maintenant sur l’aspect essentiel et vivifiant de la manifestation surnaturelle de notre vie, de Pâques : son intériorité. Rappelons les paroles de St Augustin, ce maître de vie intérieure : Noli foras ire, in teipsum redi : in interiore homine habitat veritas (De ver a rel., 39 ; PL 34, 154). Ne cherche pas au-dehors ; rentre en toi-même, car la vérité habite le cœur de l’homme. En ce temps pascal, cette exhortation à la vie intérieure, à la recherche de la vérité religieuse, est adressée en particulier à l’homme moderne parce qu’il est facilement irréligieux ou anti-religieux et parce que, dès l’instant où il revient à la religion, il doit se conduire volontairement comme un vrai chrétien. Aujourd’hui, l’homme mène une vie “ extérieure ”. Même lorsqu’il fait profession de liberté, il est toujours conditionné par ce qui l’entoure. Si nos actes sont fondés sur un libre principe (causa sui, comme disent les philosophes :St. Th., 1, 83, 1 à 3 ; Metaph., II, 9 ; Contra G., II, 48), pouvons-nous dire d’être libres, maîtres de nous-mêmes, quand le milieu, les liens sociaux, l’opinion publique, les intérêts temporels, la mode, le langage des sens nous contraignent de vivre en étouffant notre liberté de conscience ? Ce n’est pas la religion qui étouffe la liberté, mais c’est plutôt l’absence de liberté qui étouffe la religion et empêche cette orientation rationnelle, morale et vitale qui, par nature, tend à la religion.
Le point de rencontre naturel avec Dieu se trouve dans le cœur de l’homme. Il en est ainsi dans l’ordre du Royaume de Dieu annonce par le Christ. Tout ce que l’économie de l’Évangile nous offre d’extérieur, est un moyen, un signe, un sacrement pour nous conduire vers cette réalité surnaturelle qui est la rencontre de l’esprit de l’homme avec l’esprit de Dieu. St Mathieu nous dit : “ Quand tu pries, retire-toi dans ta chambre ; ferme sur toi la porte et prie ton Père qui est là dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra ” (Mt 6,6). Du reste, notre religion, n’est-elle pas une adhésion à la Parole de Dieu ? “ Que la Parole du Christ réside chez vous en abondance ” (Col 3,16).
Et, cette adhésion, qui n’est autre que la foi, quel effet produit-elle ? St Paul répond : “ Le Christ habite en vos cœurs par la foi ” (Ep 3,17). Il dira de lui-même ce que tout chrétien devrait pouvoir dire de soi : “ Et si je vis ; ce n’est plus moi, mais le Christ qui vit en moi ” (Ga 2,20).
Quel degré d’intériorité atteint ? la rencontre avec le Christ ! Elle tend à une identité. Ceci nous démontre combien il est sage de bien se préparer à la fête de Pâques ! C’est un effort qui nous permet de rentrer en nous-mêmes, ab exterioribus, ad interiora, qui nous invite à l’écoute de la Parole de Dieu, à un peu de silence intérieur et qui nous prépare à une libre rencontre avec le Christ. Le rendez-vous véritable avec Celui qui passe (Pâques veut dire passage), est dans le cénacle silencieux de notre personne.
Serons-nous prêts pour ce rendez-vous pascal ?
L’autre question, concernant la rencontre pascale, est l’authenticité : notre authenticité chrétienne. C’est un sujet dont nous ne parlerons pas aujourd’hui. “ Faire ses Pâques ”, comme on a coutume de dire, signifie : conformer sa vie aux principes chrétiens, s’engager à vivre en chrétiens et pour cela, puiser, dans le Christ, la grâce.
15 Mais nous ne voulons pas abuser davantage de votre patience. Sachez seulement que “ vivre Pâques ” est la preuve de notre fidélité authentique au Christ. C’est notre souhait.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Audience du Pape Paul VI, 5 avril 1972
LA RÉSURRECTION DU CHRIST CENTRE DE TOUTE L’HISTOIRE HUMAINE
Chers Fils et Filles,
Soyez les bienvenus à cette audience du mercredi de Pâques. C’est, en effet, la grande Fête de Pâques qui vous a conduits ici en si grand nombre. Ce temps pascal que l’Église célèbre en ces jours, donne à votre voyage à Rome l’aspect et la valeur d’un pèlerinage. Vous êtes venus assister à ce grand événement, centre de toute l’histoire humaine et pivot de notre destin. Cet événement, vous le savez, c’est la résurrection du Christ, c’est Pâques !
Ce n’est pas le désir d’une simple promenade touristique, ni une simple curiosité spirituelle extérieure qui ont guidé vos pas jusqu’à Rome ; c’est la participation au même mystère qui vous a réunis pour vivre la foi en Jésus, Maître de l’Évangile, Fils de l’Homme et Fils de Dieu ! Nous espérons que vous avez pu participer de façon intense au mystère de Celui qui fut cruellement crucifié, de Celui qui, dans un grand cri à la neuvième heure du Vendredi Saint — baissa la tête et remit son esprit ; de Celui qui fut enseveli et, à l’aube du troisième jour, ressuscita !
Impossible, incroyable, direz-vous ! Oui, Il ressuscita ainsi que les Écritures et Lui-même l’avaient prédit. Et ce n’est pas la vision imaginaire des Saintes Femmes qui, séduites par la figure extraordinaire de Jésus et trouvant son tombeau vide, ont cru le revoir vivant ! Il ressuscita réellement dans son corps. Il ne s’agit pas d’une suggestion collective qui s’est diffusée parmi les fidèles ! Ceux-ci ne voulaient certes pas donner libre cours à leur imagination ; ils le virent de leurs yeux, le touchèrent de leurs mains, mangèrent et burent avec Lui. Le réalisme de l’Évangile atteste la Résurrection du Seigneur et la lettre de Saint Paul aux Corinthiens en est une preuve concrète (1Co 15).
Mais s’il est vivant, en chair et en os, pourquoi les Écritures le font-elles apparaître et disparaître ? Pourquoi vient-il, toutes portes closes, au milieu des disciples qui, seuls, jouissent de ces visions ?
C’est un mystère. Remarquez deux choses. Jésus a ressuscité son corps né de la Vierge Marie. Il est ressuscité dans des conditions nouvelles, vivifié par une force immortelle qui impose à son corps les lois et les forces de l’Esprit. Le merveilleux n’annule pas la réalité, c’est au contraire, une réalité nouvelle !
Cette nouvelle réalité est fondée sur le témoignage des disciples d’abord, puis de l’Église. Elle dépasse nos capacités de connaître et notre imagination ! Nous ne pouvons la vivre que par la foi.
Rappelez-vous l’épisode de Thomas qui a voulu voir et toucher. Jésus lui fit voir et toucher : “ Heureux ceux qui croiront sans avoir vu ” (Jn 20,29).
Jésus ressuscité fondait ainsi sur la foi et sur Sa Parole, la Société religieuse, l’Église, à laquelle, grâce à Lui, nous avons la chance d’appartenir !
17 Puissiez-vous, Chers Fils et Filles, donner à votre voyage à Rome, à cette audience qui nous rassemble tous dans le souvenir du mystère de la Résurrection, la valeur d’un véritable acte de foi : “ Ne sois pas incrédule, mais croyant ”, dit Jésus à Thomas. Puissiez-vous tous dire comme l’apôtre : “ Mon Seigneur et mon Dieu ! ” (Jn 20,27-28).
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Audience du Pape Paul VI, 1er mai 1972
INTÉRÊT DE L’EGLISE POUR LE MONDE DU TRAVAIL
Premier mai : fête du Travail ! Combien de choses ont été dites et écrites à ce sujet !
C’est un thème actuel, fondamental, constitutionnel qui embrasse toute l’activité humaine ! (G. et S., 33 et ss.).
Thème inépuisable qui touche de près l’histoire, la science, la technique, l’économie, la sociologie, la morale, la politique, la culture, la civilisation !
21 Thème humain, théologique, spirituel et, de par la fête de St Joseph qui tombe ce même jour, thème liturgique !
Son importance est considérable dans le processus de développement actuel ; c’est donc un thème très complexe, disons même “ explosif ” !
Tout le monde s’en est occupé et s’en occupe ! L’Église, par ses documents, ses expériences, ses œuvres, a démontré son intérêt dans ce domaine.
Le temps dont nous disposons est trop bref : il nous est donc impossible de nous étendre sur ce sujet ; nous vous en dirons seulement quelques mots afin que vous y réfléchissiez et que vous compreniez que le “ travail ” suppose et engendre à la fois une conception générale de la vie.
Aucune autre époque de l’histoire n’a jamais célébré le travail de l’homme avec tant d’intérêt ! C’est un thème que l’Église, par sa doctrine et son exemple, ne cesse d’enrichir !
Savez-vous ? Si nous devions parler longuement du Travail, nous aimerions parler plutôt des Travailleurs, c’est-à-dire des êtres humains, des Personnes engagées dans le travail ; et parmi elles, nous choisirions non pas celles qui préparent le travail ou le dirigent (elles sont tout aussi dignes d’attention), mais celles qui l’exécutent de leurs mains, se soumettant aux efforts physiques.
Ici, en cet instant, ce n’est pas par les mots que nous voulons atteindre les travailleurs du monde ; c’est par un autre moyen de communication sociale, un moyen silencieux que tous ne pourront peut-être pas percevoir : la sympathie.
Oui, c’est ce sentiment amical que nous voulons leur faire parvenir, cette vague de sympathie, invisible et impondérable mais réelle et efficace. L’Église, tous les disciples de l’Évangile, souhaitent que les travailleurs puissent entendre cette voix silencieuse mais vraie. Trop souvent, dans les milieux de travail, c’est l’opinion contraire qui domine : L’Église, dit-on, hélas ! ne considère pas les personnes qui travaillent, qui appartiennent aux classes les plus humbles : Elle ignore les pauvres gens, préfère les riches, les puissants ! L’Église est conservatrice ; elle prêche les devoirs des faibles et les droits des plus forts. Elle s’occupe des valeurs morales et religieuses et se désintéresse des valeurs économiques et temporelles ! Elle ne cherche que ses intérêts, ses privilèges. Elle est avare, égoïste. Elle ne pense pas à nous, pauvres travailleurs exploités et livrés à nous-mêmes !
Et lorsque les faits démontrent le contraire, alors d’autres objections s’élèvent. L’attitude amicale et solidaire de l’Église à l’égard du monde ouvrier est mal interprétée. Souvent, les travailleurs doutent et se méfient des gestes bénévoles de l’Église : Elle agit ainsi, disent-ils, car Elle a peur du monde ouvrier ; par ses courtoisies et ses belles manières, elle veut paralyser nos revendications et nous empêcher de parler. L’Église, disent-ils encore, veut profiter de notre simplicité, de notre ignorance pour nous faire croire ce qu’elle veut, pour freiner notre élan vers les conquêtes sociales ; ou mieux encore pour sauvegarder une religion à laquelle nous ne croyons plus... Cette méfiance finit, hélas ! par entraîner la haine, la malédiction, les luttes... Les pays où domine l’athéisme et où celui-ci est devenu un “ programme ” le savent bien. Nous pourrions ajouter bien d’autres exemples.
Mais l’Église ne peut pas et ne veut pas considérer le travailleur sans cet élan de sympathie. Qu’il veuille ou non, qu’il le sache ou pas, le travailleur a toute la sympathie de l’Église du Christ. Que veut dire sympathie ? Beaucoup de choses que nous connaissons bien : avant toute participation aux souffrances d’autrui, affinité morale, compréhension, prédisposition à l’estime, à l’amitié, au service, à l’amour.
L’Église éprouve-t-elle un tel sentiment ? Oui, sachez-le tous, vous, travailleurs qui recevrez l’écho de cette simple profession de sympathie, de ce discours silencieux ! Si nous devions énoncer toutes les raisons de ce sentiment profond, notre discours ne serait plus silencieux, il n’en finirait plus ! L’Église éprouve de la sympathie à l’égard du travailleur, car elle voit et proclame en lui la dignité de l’homme, d’un frère semblable aux autres hommes, d’une personne inviolable qui reflète sur son visage l’image de Dieu. Et cela d’autant plus (notez bien : nous ne disons pas d’autant moins) que ce visage reflète le besoin, la souffrance, la soif de liberté, la faiblesse. La fatigue, la pauvreté, l’incertitude, l’exploitation et toute infériorité sont autant de raisons qui dictent à l’Église ce sentiment de sympathie.
22 Et, à ces motifs qui font jaillir du cœur de l’Église ce sentiment de solidarité, vis-à-vis des hommes qui souffrent et attendent, ajoutons ces deux derniers :
— Le Christ lui aussi était ouvrier ; il travaillait avec Joseph, il était le fils du charpentier. Travailleurs, il a été votre collègue, le premier et le dernier, puisqu’il a donné sa vie et son sang pour sauver les hommes !
Les paroles de Jésus sont toujours actuelles, elles n’ont pas vieilli à travers les siècles : “ Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau et moi je vous soulagerai ” (Mt 11,28).
C’est, là, la sympathie du Christ et de l’Église, aujourd’hui encore, pour tous ceux qui travaillent !
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Audience du Pape Paul VI, 3 mai 1972
LE MYSTÈRE DE LA RESURRECTION DU SEIGNEUR : ECOLE ET SOURCE D’UN STYLE CHRETIEN
Chers Fils et Filles,
En cette période post-pascale, il nous plaît à vous entretenir une fois encore de cet événement unique qu’est la Résurrection du Christ, mystère central de toute l’économie du Salut. La fête de Pâques est encore proche de nous et nous contraint à demander à nous-mêmes si nous avons évalué comme il se doit le rapport entre la Résurrection du Seigneur et notre destin personnel, c’est-à-dire notre Résurrection personnelle “ au dernier jour ” (Jn 6,39-40).
Le Seigneur a triomphé de la mort pour Lui-même, mais il a surtout triomphé d’elle pour nous ; et, ce triomphe ne concerne pas seulement notre âme qui, de par sa nature même, est immortelle (c’est une vérité très importante à laquelle ; hélas ! nous ne pensons pas assez et dont il nous est difficile d’avoir une idée adéquate), mais aussi notre corps, ce corps animal et mortel qui ne fait qu’un avec notre âme, qui en est l’instrument vital et marque avec la précision d’une horloge, notre présence dans le temps, ce corps voué à une dissolution totale. Souvenez-vous du réalisme impitoyable de la cérémonie des “ Cendres ” : Homme, rappelle-toi que tu es poussière et que tu redeviendras poussière (Gn 3,19).
Pâques dit “ non ” à cette dissolution. Elle réserve pour nous un nouveau destin. Nos cendres se recomposeront et revivront. La Résurrection du Christ sera notre résurrection. Écoutons Saint-Paul : “ Nous ne voulons pas frères, que vous soyez ignorants au sujet des morts ; il ne faut pas que vous vous désoliez comme les autres qui n’ont pas d’espérance. Puisque nous croyons que Jésus est mort et ressuscité, de même, ceux qui se sont endormis en Jésus, Dieu les amènera avec Lui ” (1Th 4,13-14).
Le côté extrêmement réconfortant et l’aspect extraordinaire de cette annonce nous surprennent à un tel point que nous l’estimons presque inconcevable, impossible ! Mais notre foi — et ici nous sommes tout à fait dans le domaine de la foi — nous certifie la vérité de cette annonce car, dans ce cas, la Résurrection du Christ certifie, authentifie la Parole de Dieu.
Mais comment la Résurrection du Christ engendre-t-elle notre résurrection ?
Nous pénétrons ici au plus profond d’une autre réalité, d’un autre mystère : celui de l’union entre la tête du Corps Mystique, le Christ, et Ses membres, c’est-à-dire, nous ;si la Tête est ressuscitée, les membres ressusciteront. Saint Paul affirme : “ Celui qui pense que les membres ne ressuscitent pas, doit en conclure que la tête non plus ne ressuscite pas ”. Or, cela est inconcevable dans le Plan du Salut Chrétien. Cette affirmation de Saint Paul ne pourrait être plus explicite et catégorique (voir 1Co 15,12-19).
Cette annonce est si forte et si étrangère aux affres de la mort de notre être corporel que, tout à fait désorientés, nous nous demandons : “ Mais comment les morts ressuscitent-ils ? Avec quel corps reviennent-ils ? ”. Et Saint Paul de nous expliquer que notre résurrection est l’œuvre de la Toute-Puissance Divine, triomphatrice de la mort au-delà de toute prévision, de toute hypothèse. Oui, il en va de notre résurrection comme de la semence qui, dans le processus végétal, subit une transformation radicale tout en gardant son identité essentielle : “ On sème de la corruption, il ressuscite de l’incorruption ; on sème de l’ignominie, il ressuscite de la gloire ; on sème de la faiblesse, il ressuscite de la force ; on sème un corps psychique, il ressuscite un corps spirituel ” (1Co 42-44). Et, si avec la révélation d’une palingénésie, triomphatrice de toute difficulté d’ordre physique, physiologique, biologique ou expérimental, ces analogies apaisent en quelque sorte notre curiosité chancelante, elles ne l’assouvissent, en dernier lieu, qu’avec la foi : ce n’est pas une fantaisie, un songe, un mythe, c’est une vérité, une réalité qui échappe à nos possibilités de connaissance actuelles, sauf lorsqu’il s’agit du Christ, cause exemplaire parce que, homme, nouvel Adam, premier chef d’une nouvelle humanité (Ib. 20-23) et cause efficiente parce que, Verbe de Dieu, source de la vie (Mt 22,31-32 Jn 5,21 St. TH., III Jn 56).
Et c’est ainsi que tout croyant fidèle au Christ ose dire (tous ensemble nous osons dire) au terme de sa profession de foi : Je crois à la résurrection des morts et à la vie éternelle. C’est le Christ qui, par sa victoire sur la mort, nous affirme la certitude d’une vie d’outre-tombe, ultime, éternelle, eschatologique, personnelle, pleine, parfaite et heureuse. Toute notre vie doit refléter cette affirmation du Christ, affirmation qui donne à notre existence actuelle un sens, une valeur et une espérance de vie nouvelle que seul le Christ, mort et ressuscité pour nous, peut lui conférer. Notre foi et notre union au Christ ne seront jamais assez grandes. Une affirmation, disions-nous, qui donne un nouveau destin, une dignité à notre corps que nous pouvons appeler “ chair ”, sans crainte d’être troublés par sa nature animale et sa tache originelle, source des péchés actuels, car, notre chair aussi a été habitée par le Verbe et en Lui, unie à la nature divine : “ Le Verbe s’est fait Chair ” (Jn 1,14) ; notre chair est vouée, aujourd’hui, à la pureté, à la vraie beauté ; demain, elle sera régénérée dans la vie éternelle (Mt 22,30).
Tout cela est très important, aujourd’hui en particulier, pour la tradition humaine et chrétienne. Et, pour nous, Fils de l’Église Catholique, la Résurrection du Seigneur est le modèle et la source d’un style de vie vraiment chrétien, surtout en ce mois de mai, qui nous invite à vénérer humblement la Très Sainte Vierge Marie, au sein de laquelle, par avance, le mystère pascal a pleinement triomphé.
Avec notre Bénédiction Apostolique.