Audience du Pape Paul VI, 13 février 1974
CONNAÎTRE LE CHRIST
Chers Fils et Filles,
Une fois encore, pour terminer, parlons de Noël. Nous voudrions qu’une telle fête ne soit pas célébrée sans laisser de traces dans l’âme de ceux qui y ont participé. Quelles traces ? oh ! le culte d’un tel mystère devrait en avoir laissé cent, et de tout genre, dans la gamme de nos impressions spirituelles, depuis celles bien connues de poésie humaine jusqu’à d’autres de réflexion historique, ou de sentiment religieux. Noël est une fontaine inépuisable de thèmes pour notre piété, pour notre sensibilité humaine, pour notre éducation morale, pour notre recherche théologique, pour notre contemplation mystique. Arrêtons-nous aujourd’hui à une seule des conséquences, une conséquence que nous voudrions tirer de cette fête toujours mémorable et qui suscite en nous un besoin insatisfait au lieu de nous donner plutôt, à la fin, une sensation d’apaisement. Donc, de quoi s’agit-il ? Il s’agit d’une chose évidente et, en apparence, extrêmement simple : il s’agit de connaître Jésus, Celui qui est né, Celui que nous avons admiré et vénéré dans sa crèche, Celui en l’honneur de qui nous avons célébré trois Messes le jour commémoratif de sa naissance. Celui qui, de quelque manière, a donné une raison aux différentes célébrations familiales et à l’échange des vœux, Celui de qui le souvenir de la venue au monde a marqué une date spéciale dans le calendrier. Lui, le centre de la fête, le connaissons-nous ?
Qui est Jésus ? Nous ne faisons de tort à personne en posant cette question, car nous supposons que vous savez tous donner de Lui la définition que nous offre le catéchisme : il est le Fils de Dieu, fait homme ; nous supposons aussi que vous avez tous à Son sujet, une information abondante, nourrie de récits évangéliques et de notions théologiques, et peut-être aussi d’images pieuses et artistiques. Ceci est très bien et nous pensons qu’il est normal qu’il en soit ainsi chez tous ceux qui portent le nom chrétien. Mais voici une première note caractéristique et fondamentale a propos de nos connaissances sur Jésus-Christ : si vraiment nous Le connaissons, nous nous rendons compte de ce que nous ne Le connaissons pas assez. Ce que nous savons de Lui ne satisfait pas notre besoin, notre devoir de connaissance intelligente, mais stimule, excite, embrase aussi bien ce besoin que ce devoir : tous, nous nous sentons invités, presque logiquement et spirituellement contraints, à Le connaître mieux, à nous faire de Lui une idée plus claire, plus complète. La curiosité nouvelle ne nous laisse plus en paix, elle fait pression sur notre esprit avec une demande implacable, insatiable ; qui est Jésus ?
D’où, Frères et Fils bien-aimés, une deuxième note, relative à la connaissance au sujet de Jésus Nôtre-Seigneur : cette connaissance est graduelle. Non seulement elle ne s’épuise pas en une simple image sensible, un tableau, une scène évangélique un récit biographique... ; mais, cette connaissance, si vraiment elle est de quelque manière imprimée dans notre esprit, éveille le désir de mieux l’identifier, de l’approfondir, d’en vérifier la signification, la substance. Elle devient problème : en somme, qui est ce Jésus ?
Chacun de vous se rappellera comment cette recherche a été entreprise déjà par les contemporains de Jésus ; principalement après l’un de ses miracles, ils demandaient et redemandaient : « Qui est donc celui-là, pour qu’il commande aux vents et aux flots, et que ceux-ci lui obéissent ? » (Lc 8,25). Vous vous rappellerez que Lui-même, Jésus, provoque parmi ses disciples une sorte d’enquête ; Matthieu l’Évangéliste raconte : « Jésus s’était rendu dans la région de Césarée de Philippe et il posa cette question à ses disciples : Qui pense-t-on que soit le Fils de l’homme ! » (Mt 16,13). Les opinions étaient diverses. Signe que la révélation que Jésus faisait de lui-même laissait, certes, filtrer quelque chose d’extraordinaire, mais non sans le recouvrir d’un voile humain qui n’était ni toujours ni pour tous, transparent. Marie et Joseph eux-mêmes « étaient dans l’admiration de ce qu’on disait de l’enfant Jésus » (Lc 2,33) ; et ils ne comprenaient pas toujours ce mystérieux enfant (Lc 2,50). Ses propres concitoyens de Nazareth éprouvaient de la crainte, de la méfiance même, car ils ne parvenaient pas à comprendre qui Il était (Mc 6,2-4). Jésus aime l’incognito, semble-t-il. L’Évangile de Saint-Jean est plein de cet obsédant problème de l’identité essentielle de la personnalité du Maître (cf. Jan 10,24, « Si tu es Christus, dic nobis palam ») ; et c’est autour d’un tel problème que se noue le drame de sa passion, dans le double procès, religieux et civil, qui le porte, le premier, à se reconnaître Messie, fils de Dieu, le second à admettre qu’il est Roi des Juifs. Puis l’inconcevable épilogue de sa résurrection, qui dépasse les facultés d’entendement même de ceux qui en sont les témoins immédiats, au point de mériter les reproches du Ressuscité lui-même : « Ô [esprits] sans intelligence et cœurs lents à croire tout ce qu’ont dit les prophètes ! » (Lc 24,25).
Jésus est mystère. Nous ne pourrons jamais l’explorer assez, jamais le comprendre entièrement. La connaissance de Jésus a dû finalement se résoudre dans la foi, c’est-à-dire en une connaissance sur-rationnelle ; une connaissance certaine, mais fondée sur des témoignages qui vont partiellement au-delà de notre contrôle expérimental ; des témoignages qui ont cependant en eux-mêmes la force de convaincre parce qu’ils sont, au fond, d’origine divine et qu’ils exigent de nous cette manière épanouissante de connaître avec l’esprit et avec le cœur, sans tout comprendre parce qu’il y a trop à comprendre : c’est là précisément ce que nous appelons la Foi.
Jésus doit être étudié avec toute la tension de nos facultés de compréhension (et les facultés de compréhension de l’amour dépassent de loin celles de la pure intelligence). Et il en a été de même pour l’Église : elle pensa à nouveau, étudia, discuta ; elle eut pour elle les lumières de l’Esprit-Saint ; et, par un travail extrêmement prudent et très fidèle qui s’étendit sur des siècles elle parvint à formuler la doctrine exacte, mais toujours incomplète et ouverte, sur le mystère concernant Nôtre-Seigneur Jésus-Christ ; qui II fut, ce qu’il a fait pour nous, puis comment Il s’est donné à nous, comment il se donnera à nous. Ce chapitre central de notre religion appelons-le : « christologie » et faisons en sorte aussi que d’autres chapitres — comme celui de l’Ecclésiologie (si amplement étudié par le Concile) et celui de la Pneumatologie, c’est-à-dire celui relatif à la doctrine sur l’Esprit-Saint — engagent notre étude et notre vie spirituelle. Mais ne fermons pas le livre de notre doctrine sur le Christ Seigneur, comme s’il était désormais parfaitement connu de chacun de nous. Il faut le rouvrir, ce livre ; il faut que nous le tenions toujours bien ouvert, placé en évidence à portée de notre réflexion attentive, de notre contemplation passionnée : « Car le Christ est ma vie... », disait Saint Paul (Ph 1,21).
Et puis nous devons en être les gardiens jaloux, ne pas nous laisser surprendre par des opinions érudites, souvent préconçues dans la méthode ou dans le contenu qui, extérieures à l’école de l’Église, prétendent donner une interprétation nouvelle (une herméneutique) et finalement annihilante de l’authentique théologie sur le Christ de notre Noël.
Nous serions tenté de discuter avec vous cette moderne et subtile contestation de notre Christ vivant et vrai, et nous aurions aimé vous suggérer la lecture de quelque bon livre : Mais nous voyons bien que ce n’est ni le lieu ni le moment ; et puis, cela, vous pouvez facilement le faire de vous-mêmes ; cherchez-le donc ce livre sur le Christ, en commençant par une lecture nouvelle, ordonnée et pieuse du Saint Évangile.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Audience du Pape Paul VI, 27 février 1974
LE CARÊME : UN TEMPS LITURGIQUE D’ASCÉTISME ET DE PÉNITENCE
Chers Fils et Filles,
Nous ne pouvons en ce bref colloque spirituel, oublier le fait qui, dans cette période de l’année liturgique, domine la vie de l’Église, que nous appelons Carême et qui commence aujourd’hui.
Il y a deux observations préliminaires qui sollicitent notre considération.
La première regarde la succession de périodes extrêmement diverses dans la vie spirituelle de l’Église. Cela non seulement nous exerce à la prière et à la célébration de rites sacrés, dans lesquels trouvent leur aliment et s’expriment notre rapport religieux avec Dieu et le sens communautaire de l’Église elle-même, mais encore nous associe à l’accomplissement d’un grand dessein idéal, c’est-à-dire théologique et moral, qui se développe dans le temps, conformément à l’année luna-solaire que Jules César introduisit dans le calendrier civil et qui sert encore à l’Église comme base chronologique de son drame religieux, répété chaque année avec le sentiment toujours nouveau de son originale actualité et de son inépuisable profondeur. Comme dans un opéra musical où le sens, la beauté, la force de l’ensemble résultent de la composition de ses diverses parties, la liturgie de l’Église non seulement s’élève au niveau d’une œuvre d’art incomparable grâce à la variété des thèmes divins et humains qui participent à son mystérieux déroulement, mais elle offre aussi à l’humanité, aux fidèles en particulier, la possibilité de prendre part à une célébration complexe et merveilleuse qui n’est pas seulement commémorative et représentative mais qui, dans sa réalité renouvelée, est aussi évocatrice de l’histoire éternelle du dialogue ineffable entre Dieu et le monde qui, dans le Christ Rédempteur et dans l’homme racheté, a ses deux motifs dramatiques principaux. Il faut faire attention à cette dialectique familière qui envahit et trouble la liturgie de l’Église, pour ne pas avoir la fausse impression que la forme de notre expression spirituelle est toujours égale et monotone ; et pour avoir une idée meilleure de ce mystère pascal auquel se rattache la synthèse de notre système religieux — appelons-le ainsi — et auquel nous devons tous nous référer si nous voulons poursuivre notre salut.
Donc : nous devons nous rendre compte de la diversité et de l’originalité du nouveau temps liturgique quadragésimal, si nous voulons être en saine harmonie avec l’Église. Il se peut que dire « liturgique » ne soit pas tout dire : il faudrait spécifier : ascétique et pénitentiel, entre autre parce que c’est sous cet aspect que le Carême commence et se développe.
Et ceci nous mène à une seconde observation préliminaire. Oui, le Carême a un visage sévère ; il a un langage parfois dur, impitoyable, comme aujourd’hui : Feria quarta Cinerum, Mercredi des Cendres ; il a aussi des exigences pénitentielles comme le jeûne, actuellement assez adouci, mais toutefois pas abolies et jamais oubliées dans leur esprit et dans leurs exigences personnelles comme dans les initiatives laissées à la discrétion de chacun ; en outre, le Carême nous invite à prier de manière assidue, prolongée ; et, finalement, il dispose au recours à ce sacrement de la pénitence que l’on appelle habituellement confession et qui est vraiment tin acte d’humilité, de conversion, de contrition, généralement peu apprécié par les hommes de notre époque. Humainement parlant, nous devons reconnaître cet aspect négatif du Carême et de la pénitence en général que l’Église nous prêche comme élément constitutif de la vie chrétienne authentique.
Accordez une pensée au rite de l’imposition des Cendres. Il mériterait une préface historique qui le fasse remonter à l’Ancien Testament (cf. par ex. Jr 25, 34 ; Jdt 9,1 Dn Jdt 9,3 etc. ), et le transpose dans le Nouveau (cf. LCD 10,13 Mt 11,21) puis dans la pratique des premiers siècles chrétiens et des siècles suivants (cf. Jungmann, Lat Bussriten). Mais observez-en le sens, c’est-à-dire le pessimisme dont il marque la vie humaine dans le temps ; relisez un des livres, plein de sagesse et, en un certain sens, déconcertant, de la Bible, l’Ecclésiaste (qu’on indique actuellement par son nom en hébreux ), qui commence par les célèbres paroles, parfaitement adaptées à un cimetière de l’humanité sans espérance : « Vanité des vanités, tout n’est que vanité ! » (1, 1) ; et repensez aussi à l’inquiétant vérisme de certaine littérature et de certaine philosophie contemporaines ; et vous vous convaincrez de la sincérité de l’Église dans sa pédagogie spirituelle ; elle ne peut passer sous silence l’expérience de la mort et de la dissolution auxquelles est condamnée notre existence temporelle. Mais avec cette rectification immédiate d’une conception désespérée de notre vrai destin : la vie, en Jésus, sera victorieuse.
Aussi faut-il rappeler et découvrir l’aspect positif du Carême, c’est-à-dire de la pénitence chrétienne. Elle n’est pas voulue et pas encouragée pour offenser et attrister l’homme, insatiablement avide de vie, de plénitude, de bonheur, mais pour le former, et pour le conduire, par le difficile chemin de la pénitence, à la conquête, ou plutôt à la reconquête du « paradis perdu ».
C’est donc une période de réflexion qui s’ouvre à nous. C’est, au fond, la conception de notre vie qui passe à l’analyse de la conscience chrétienne ; c’est l’autocritique fondamentale, c’est la philosophie qui se déverse dans la sagesse, c’est l’effort de sauvetage du naufrage inévitable et irrésistible qui accepte la main salvatrice du Christ, qui nous est offerte en ces exercices spirituels. Efforçons-nous de comprendre ; tâchons d’en profiter.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Audience du Pape Paul VI, 1er mai 1974
LE TRAVAIL DE L’HOMME : PROLONGEMENT DE L’OEUVRE DU CRÉATEUR
Chers Fils et Filles,
En ce premier mai, notre réflexion s’oriente, pleine d’intérêt, vers le travail, un thème immense, objet d’innombrables études et de controverses sans fin.
Ici, nous nous limiterons à quelques citations que nous tirons simplement du Concile dans un but de clarté et de louange.
Dans notre mémoire et dans notre expérience subsiste certainement la sentence que Dieu prononça pour punir Adam après le premier et fatal péché : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » (Gn 3,19), une sentence qui aggrave et exacerbe le rapport entre l’homme et les choses nécessaires à sa vie ; ce rapport ne sera plus jamais facile et agréable, mais toujours pénible, épuisant ; et cela, nous le savons, même après la merveilleuse invention — qui caractérise l’homme moderne — d’instruments puissants, d’une extraordinaire perfection, qui diminuent, mais finalement ne suppriment pas la fatigue de l’homme qui a dominé la nature pour son propre usage. Le travail serait donc maudit ? Non ! C’est l’homme qui subit le châtiment de l’effort pénible ; non, en soi, le travail entre dans le dessein sage et prévoyant de Dieu pour favoriser l’exercice des facultés humaines et le progrès de l’homme. En effet, comme le dit le Concile : « considérée en soi, l’activité humaine, individuelle et collective, ce gigantesque effort par lequel les hommes, tout au long des siècles, s’acharnent à améliorer leurs conditions de vie correspond au dessein de Dieu... Les hommes sont fondés à voir dans leur travail un prolongement de l’œuvre du Créateur, un apport personnel à la réalisation du plan divin dans l’histoire » (Gaudium et Spes, GS 34). Que soit donc encouragé et béni le travail, que soit consolé l’homme qui l’accomplit, non sans efforts pénibles et sueurs abondantes !
Une autre citation du Concile nous instruit sur les fins supérieures et transcendantes du travail. Nous nous demandons : le travail trouve-t-il sa propre fin en lui-même ? Il est évident que non. Le travail tend de manière directe au profit économique et celui-ci, à son tour, tend à la satisfaction des besoins humains. Il y en a qui s’en tiennent à cette vision immédiate du travail, qui en font la source de la « libération humaine » transformée en mot d’ordre suprême et magique de tant de mouvements idéologiques, sociaux, économiques et politiques, et même spirituels et religieux. Le travail peut-il donc être considéré comme source de la libération humaine, c’est-à-dire, des aspirations suprêmes de la vie ?
La question, bonne et légitime dans sa racine, en ce sens qu’elle reconnaît dans le travail et dans la prospérité qui peut en dériver un des coefficients indispensables aux besoins et à la dignité de la vie humaine, n’est pas satisfaisante dans sa réponse si celle-ci se limite aux biens temporels qui peuvent découler du travail orienté vers la satisfaction matérialiste et hédoniste des désirs de l’homme. Écoutons le Concile : « Certains attendent du seul effort de l’homme la libération véritable et plénière du genre humain et ils se persuadent que le règne à venir de l’homme sur la terre comblera tous les vœux de son cœur... Et ainsi, le nombre croît de ceux qui, face à l’évolution présente du monde, se posent les questions les plus fondamentales ou les perçoivent avec une acuité nouvelle. Qu’est-ce que l’homme ? Que signifient la souffrance, le mal, la mort qui subsistent malgré tant de progrès ? ... sous la lumière du Christ... le Concile se propose de s’adresser à tous pour éclairer le mystère de l’homme et pour aider le genre humain à découvrir la solution des problèmes majeurs de notre temps » (Gaudium et Spes, GS 10).
Voilà ce que dit le Concile. Nous pouvons conclure par une observation : la philosophie de la vie qui réduirait sa sagesse au seul travail tendu vers la possession du monde matériel extérieur, ne serait pas suffisante, ne serait pas satisfaisante, et à la fin ne pourrait se soustraire à la critique de la pensée, de l’expérience de l’histoire ; ni, dès à présent, à celle de la parole — elle, oui, véritablement libératrice — du Christ : « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4,4).
Le travail, c’est-à-dire l’activité de l’homme, tendu uniquement vers la possession et la maîtrise du bien-être temporel, a besoin d’un complément indispensable, celui, authentique, de l’esprit, celui de la foi, celui du don de la vie surnaturelle. L’antique mot d’ordre de Saint Benoît est toujours valable : ora et labora, prie et travaille ; c’est la formule, toujours actuelle, de la vie chrétienne, celle que nous souhaitons aujourd’hui à tout le monde du travail, avec notre Bénédiction Apostolique.
Aux pèlerins italiens rassemblés en la Basilique Saint-Pierre, le Saint-Père a adressé, ensuite, le discours suivant :
Aujourd’hui, 1er mai, fête du travail entrée dans notre calendrier liturgique, c’est-à-dire celui de la pensée et du culte catholique, nous voudrions adresser un salut à tous les travailleurs.
Nous voudrions faire entendre à tous, avec une humble mais sincère affection, que l’Église pense à eux. Elle considère leurs aspirations de justice et de progrès avec sympathie et solidarité.
Elle craint seulement que l’angoisse de leur combat fasse entrer l’esprit de haine, de vengeance, de violence dans leurs cœurs et cache à leurs yeux la vision véritable et totale des biens spirituels qui ne sont pas moins nécessaires à leur vie que les biens économiques et dont est certainement digne leur condition sociale : le Christ était pauvre, le Christ était lui-même un travailleur, le Christ s’est heurté à l’opposition et à l’incompréhension de ses contemporains, le Christ a souffert, Il est mort pour nous délivrer tous de nos péchés, et pour que nous devenions tous frères et héritiers d’une vie immortelle qui transcende les limites de notre vie mortelle actuelle.
L’Église maintient et réalise ce que, spécialement depuis un siècle, les Papes ont dit et promis au sujet de la cause juste et rénovatrice de la classe ouvrière.
Aujourd’hui l’Église vous salue et vous bénit à vos postes de travail : elle en voit tant des vôtres, engagés dans un labeur extrêmement dur, exténuant ; la fatigue physique est votre épreuve et votre honneur.
Elle en voit d’autres parmi vous, liés à des entreprises périlleuses qui exigent un courage acrobatique et une extraordinaire maîtrise de soi, qui méritent les applaudissements de tous. Et d’autres encore, occupés à des tâches monotones et déprimantes ; l’Église admire votre bravoure et votre patience.
Et combien n’y en a-t-il pas, parmi vous, qui passent leurs journées dans des usines aveuglantes, assourdissantes, ou qui sont tenus à des travaux nocturnes, à des tours de travail qui empêchent tout rythme paisible de leurs journées : l’Église ne vous oublie pas.
Et encore, combien nombreux sont ceux qui ne retirent plus de l’austère et géorgique vie des champs le bien-être nécessaire à une existence civilisée, non inférieure à celle des gens du pays qui ont préféré le travail industriel, rétribué de manière moins risquée : l’Église est également très près des laboureurs de la terre et des éleveurs de bétail et de troupeaux.
18 Et nous tournons nos regards vers ces mille et mille travailleurs qui ont quitté leur foyer et leur patrie pour chercher à l’étranger un travail ingrat et un peu de fortune : Chers exilés, l’Église pense aussi aux émigrés.
Nous voyons vos familles vivant encore dans de pauvres logis, souvent sans école voisine pour les enfants, privées du minimum d’assistance sanitaire et sociale dont elles auraient besoin : l’Église est toujours une maison pour vos familles chrétiennes et honnêtes.
Nous voyons vos églises presque abandonnées, vos paroisses aux cloches parfois sans voix, et vos fêtes locales à peu près désertes.
Nous vous voyons souvent fascinés par des idées généralement venues de loin, ayant l’attrait de la révolte, mais sans garantie de vérité et de bonheur...
Travailleurs ! Nous vous regardons aujourd’hui sans autre souci que votre justice, votre prospérité, votre fidélité au Christ, notre Sauveur et notre paix.
Et, tout proche de nous, votre collègue et protecteur, Saint Joseph qui enseigna le métier d’artisan à Jésus ; et avec lui, toujours au nom du Christ, nous vous saluons tous et nous vous bénissons.
Audience du Pape Paul VI, 26 mars 1975
LE MYSTÈRE PASCAL DONT LE CHRIST EST LE PROTAGONISTE S’APPELLE « RÉDEMPTION »
Chers Fils et Filles,
La célébration liturgique de la Semaine Sainte exige de nos fidèles (nous pourrions dire, d’ailleurs : de toute personne intelligente) une réflexion préparatoire au sujet du sens objectif de l’événement qu’une telle célébration entend non seulement évoquer et représenter, mais, en un certain sens, revivre.
C’est là le premier aspect de l’acte liturgique qui s’impose à notre attention ; un aspect souverainement intéressant que la mentalité religieuse, éduquée au sens transcendant et extratemporel des rapports avec Dieu, trouve évident et attrayant : c’est le propre de la religion de conférer une virtualité permanente aux faits religieux, caractérisés par une présence divine, mieux, par un dessein divin. « Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde ; il ne faut pas dormir pendant ce temps » a dit Pascal (cf. Le mystère de Jésus). Le mystère pascal se perpétue mystiquement dans le temps ; il s’accomplit aujourd’hui.
C’est pourquoi, il ne nous est pas seulement concédé d’assister aux cérémonies célébratives de la Liturgie, mais il nous est aussi permis, et même recommandé, d’y prendre part. La participation à la Liturgie, enseignée de tout temps par l’Église, est devenue un programme favorisé par le récent Concile. Certes, nous pouvons assister en spectateurs au déroulement liturgique ; mais si nous avons réellement compris sa signification et ses finalités nous devons en être, d’une certaine manière, les acteurs, ou, tout au moins, nous mettre en syntonie avec l’action commémorative et reporter notre psychologie religieuse au moment et à la scène où elle a son origine. Et nous devrons ainsi nous considérer comme commensaux de la dernière Cène, être présents sur le Chemin de la Croix, foudroyés par les mystérieuses apparitions de Jésus ressuscité. Le langage liturgique entend être un diaphragme transparent qui permet à notre actuelle et physique humanité de s’associer aux événements et aux sentiments auxquels elle se réfère. Et ainsi, aujourd’hui, nous nous sentons pris d’une sorte d’enchantement auquel l’incessant envahissement du spectacle moderne, théâtral autant que cinématographique, nous habitue, avec cette différence essentielle, par rapport à la représentation liturgique : que le spectacle profane, nous le savons, nous divertit, nous absorbe peut-être même, mais ne parvient pas à nous tromper sur son caractère substantiellement extérieur, et, le plus souvent d’une irréalité gratuite ; il touche les sens, envahit l’imagination, émeut peut-être l’esprit ; mais nous avons conscience qu’en réalité il ne nous concerne pas ; le spectateur y reste passif, toujours libre de se soustraire au charme de ce « divertissement », au sens étymologique de diversion, de détachement de la réalité concrète que nous vivons (cf. encore Pascal, 11 ; cf. également Bossuet, Sur la Comédie, Œuvres 11, 237). Par contre, la représentation liturgique, ne se borne pas à évoquer le souvenir des gestes et des paroles du Christ : elle rend opérante son action salvatrice (cf. St Th III, 56, 1-3 ; Vagaggini, Il senso teologico della liturgia - le sens théologique de la liturgie, p. 98 et ss.). Tout comme l’évocation d’une grande figure, si digne soit-elle (par ex. celle de Socrate) est bien différente du souvenir humain-divin du Christ, en ce sens qu’il est, Lui, le principe toujours agissant de notre salut ; un tel souvenir ravive en effet ses caractères propres, tant exemplatifs que réels (cf. Enc. Mediator Dei, n. 163) qui confèrent à la liturgie un caractère tout personnel, une dignité incomparable ; c’est une représentation sui generis, qui s’insère dans l’actualité, dans la vie vécue. Si bien que le sentiment de distance et de caractère extérieur n’ont pas place chez le fidèle qui participe à la liturgie. Et alors, en célébrant la fête de Pâques, le fidèle se sent envahi, et même écrasé par la qualité dramatique de l’heure) vécue par le Christ « Mon heure » comme Il l’appelle (cf. Jn 2,4 Jn 12,23 Jn 17, 1, etc. ). Et alors le caractère dramatique, vraiment extraordinaire et unique, de l’invocation liturgique explose dans toute son incomparable violence. Qu’est-ce qu’un drame ? se demande un auteur moderne, maître en la matière (le regretté et sagace Silvio D’Amico). « Le Drame, on pourrait le définir ainsi : « représentation scénique d’un conflit » (Storia del Teatro dramm., 1, 23). Et si le conflit marque le heurt sanglant de forces transcendantes et immanentes, ne serait-ce pas de la tragédie ? et la tragédie n’enregistre-t-elle pas des gradations qui classent leur violence, leur grandeur, leur fatalité, leur mystère ? : « Ne saurait être un personnage tragique », constate un critique clairvoyant et indiscuté (le regretté Renato Simoni), celui qui ne participe pas pleinement... à la douleur humaine. C’est pour cela que sont tragiques la prière du Christ : Père, si c’est possible, éloigne de moi ce calice amer ! et ce « Consummatum est » qui, avec l’angoisse la plus héroïque, résume la plus grande des catastrophes » ib. 11-12). Que dirons-nous alors, quand nous savons (oh ! bien plus dans les paroles, dans les textes théologiques que dans l’incommensurable réalité spirituelle, ontologique, cosmique) que la tragédie dont le Christ a été le protagoniste s’appelle rédemption, le mystère que la doctrine catholique qualifie comme le plus difficile de tous ! là où le duel de la mort et la vie se combat de la manière la plus stupéfiante (cf. la séquence pascale : mors et vita duello conflixere mirando), où la profondeur abyssale du mal, le péché dans sa totalité négatrice et meurtrière, se mesure avec la profondeur suave de l’Amour, dans sa toute-puissance vivifiante et ressuscitante ?
Il y aurait vraiment de quoi rester atterrés, quasi paralysés, si, dans le déroulement de cet ineffable événement, nous ne savions que Jésus est mort et ressuscité avec nous, pour nous, en nous (cf. L. Boyer, Le mystère pascal, 11-12 ; G. Bevilacqua, L’uomo che conosce il soffrire ; St Augustin, ad Galatas, 28 ; etc.).
Concluons : coupables, responsables, spectateurs, participants, sauvés par le mystère pascal, que la célébration de ce mystère en cette année de grâce, ne soit pas inutile pour nous.
Avec notre Bénédiction Apostolique !
Audience du Pape Paul VI, 23 avril 1975
LA RÉSURRECTION DE JÉSUS PIVOT DE LA FOI CHRÉTIENNE
Nous ne pouvons pas, Frères et Fils bien-aimés, et nous ne devons pas, en cette période qui fait suite à Pâques, détacher notre pensée du fait, du mystère de la Résurrection du Seigneur. Il s’agit là d’un événement capital. Saint Paul l’affirme de manière catégorique : « Si le Christ n’est pas ressuscité, vaine est notre prédication et vaine est votre foi » (1Co 15,14). La Résurrection de Jésus est la base, le pivot de notre religion. Il est de la plus haute importance que notre conviction à cet égard soit claire, ferme et sûre. Instinctivement, comme dans le milieu juif où ce prodige eut lieu, nous serions peu disposés à l’admettre comme historique, comme vrai, comme réel. Les Apôtres eux-mêmes accueillirent avec scepticisme la nouvelle de la Résurrection du Seigneur. Eux, qui en avaient été avertis de nombreuses fois par les paroles du Maître (Mt 16,21 Mt 17,23 Mt 20,19), eux-mêmes voulurent, comme Thomas, une preuve sensible, et celle-ci leur fut à maintes reprises donnée de manière imprévue et privilégiée (Lc 24,7 Lc 24,24 et ss. ; etc. Jn 21, 7, Jn 12 Ac 1,3 Ac 10,41). La preuve se multiplia, fut donnée à beaucoup d’autres également (1Co 15,6) et même, après l’Ascension, personnellement, à Saint Paul (1Co 15,8). Mais Jésus voulait établir avec ses disciples un rapport différent de celui, ordinaire, de notre vie temporelle : le lien de la foi, d’une foi d’abord née de l’adhésion aux premiers témoins oculaires de la Résurrection et aux plus qualifiés de ceux-ci : les Apôtres ; une foi engendrée chez le croyant par la voie, mystérieuse celle-ci, de la grâce, c’est-à-dire de l’action de l’Esprit ; la foi est un don de Dieu.
Elle mérite une étude spéciale, cette relation que nous avons avec le Seigneur, ce lien de la foi comprise dans sa signification religieuse, authentique et surnaturelle ; aussi, joindrons-nous aux résolutions suggérées par la célébration pascale, celle de préciser dans notre esprit la doctrine de la foi, celle de la vouloir pour nous, pure et sûre, celle d’éclaircir le concept et la fonction de la foi dans le plan de notre salut, spécialement face aux controverses protestantes, modernistes et actuelles, qui malheureusement sont légion. Et l’on pourra conclure une fois de plus qu’est possible, et même facile et heureuse, la coexistence du savoir naturel, psychologique ou scientifique qu’il soit, et la connaissance au moyen de la foi.
Dans diverses et très savantes commémorations qui se font un peu partout, revient opportunément d’actualité un grand maître du siècle dernier : John Henry Newman (1801-1890) qui, grâce à de longues et très fines analyses de la pensée spéculative, morale et religieuse, passa de l’Anglicanisme au Catholicisme. On lui doit un livre, sans doute peu facile à lire, mais célèbre, et non seulement pour son époque, un livre qui, par ses nombreux mérites et sous de nombreux aspects garde toute sa valeur pour la nôtre : Grammar of Assent, 1870 (Grammaire du Consentement, ou : de l’Assentiment). Comme on le sait, Newman fut prêtre de l’Oratoire Anglais, puis Cardinal ; son nom nous rappelle celui d’un autre oratorien, italien celui-ci, mort il y a dix ans, le Père Giulio Bevilacqua, Cardinal lui aussi, et auteur d’un livre que l’on ne devrait pas oublier dans la bibliographie religieuse : La luce nelle tenebre (La lumière dans les ténèbres) un livre tourmenté et prophétique, qui ne manque certes pas d’utilité pour la discussion moderne sur notre foi.
Revenons à notre thème, celui de la Résurrection et relevons un fait qui tombe à propos, le fait, postérieur à la Résurrection, de Le connaître enfin, le Christ ; cette connaissance de la vérité au sujet du Christ, rendue consciente — pour autant que c’est possible à notre esprit informé par la révélation — grâce à la sublime et mystérieuse théologie qui le concerne : les grandes Epîtres doctrinales de Saint Paul (qui ont précédé, non par le kérygme, c’est-à-dire la première prédication sur l’annonce de la Bonne nouvelle, mais la rédaction des Évangiles), ces Epîtres donc, nous documentent à propos de la première réflexion sur Jésus-Christ, inspirée certainement par le Saint-Esprit ; une réflexion ni mythique, ni emphatique, mais conforme à la vérité vécue et qui pénètre enfin, après Sa résurrection, dans Sa réalité humano-divine. Certes la vie terrestre de Jésus avait laissé transparaître de mystérieuses et ineffables visions : dans ses paroles à Lui, ou encore dans la confession de Pierre, ou dans la Transfiguration, etc. Mais sans que les Apôtres eux-mêmes aient compris complètement le divin secret de l’incomparable expérience de leur conversation privilégiée avec Jésus. C’est après la résurrection qu’ils comprendront (cf. les discours de Pierre dans les Actes des Apôtres ; les disciples sur le chemin d’Emmaüs, etc.).
Et ceci doit renforcer sérieusement notre condition de disciples lointains des temps évangéliques : l’intelligence de la foi peut remplacer, peut dépasser la connaissance directe et sensible de la présence historique, vérifiable, du Seigneur. Les Saints nous l’enseignent. Et ainsi, par la réflexion, la prière, la méditation, avec notre amour vigilant, nous sommes, nous aussi, présents au Christ ressuscité qui, en quittant la terre, nous a promis : « Je suis avec vous » (Mt 28,28).
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Audience du Pape Paul VI, 26 novembre 1975
LE MYSTÈRE DE LA CROIX DANS LA VIE CHRÉTIENNE
Chers Fils et Filles,
Ceux qui ont suivi l’Année Sainte comme une école régénératrice de la vie chrétienne se seront rendus compte, pour deux raisons principales, du caractère sérieux des thèmes religieux, moraux et spirituels qui découlent de sa célébration. Première raison : son orientation vers l’essence profonde, le caractère organique de la vie chrétienne elle-même, celle-ci n’étant pas considérée, n’étant pas célébrée sous un quelconque aspect secondaire et extérieur, mais étudiée dans ses principes fondamentaux, dans sa structure intrinsèque, dans la diversité de ses problèmes ; et poursuivie dans sa logique totale qui la relie à la conscience d’abord, et, ensuite au monde divin et au complexe social où cette vie se trouve réellement, et dans lequel elle se déroule. Recherche, donc, de l’essence, de la réalité du fait religieux qui permet de se définir chrétien. Voilà la première raison du caractère sérieux du moment spirituel que nous appelons Année Sainte.
L’autre raison qui confère ce caractère sérieux à l’Année Sainte est sa tendance, conforme à ses fins, à se graver dans les âmes comme moment décisif, définitif, permanent ; elle vise à devenir programme, à rectifier le cours futur de nos années, à nourrir d’idées, d’intentions, de grâces, toute les années que la Providence nous accordera.
Ce que nous venons de vous dire, va servir de préface au sujet que nous proposons aujourd’hui à la considération de vos âmes ouvertes à une forte et sévère leçon ; une leçon qu’avec ses pratiques religieuses de pénitence l’Année Sainte nous a déjà annoncée et qu’aujourd’hui nous condensons dans le nom douloureux, austère mais rayonnant, de la Croix.
Comme nous le savons, Saint Paul, s’adressant aux premiers chrétiens, recrutés grâce à l’annonce de l’Évangile, la Bonne Nouvelle, et invités à devenir membres de la société de l’amour, l’Église, Saint Paul, donc, recommandait gravement : « Que ne soit pas réduite à néant la Croix du Christ — non evacuetur Crux Christi » (1Co 1,17). Et il faisait remarquer combien ce thème faisait taxer de folie sa prédication : « Nous prêchons, nous, un Christ Crucifié — disait-il —, scandale pour les Juifs, et folie pour les païens » (ibid. 23 et ss.). Et ceci est un fait qui se répète tant dans l’histoire de l’Église que dans la psychologie de la vie humaine : le fait d’éluder la présence de la Croix, d’éliminer des lois de la vie la douleur et le sacrifice.
À ce point, il est une remarque qui nous paraît capitale : nous savons parfaitement que le Christ nous a rachetés par sa Croix, par sa Passion et sa mort ; et nous sommes disposés à parcourir, pieusement et avec émotion, le chemin de la Croix, le chemin de la croix du Christ ; mais nous n’en sommes pas pour autant disposés à admettre que la Croix du Christ se reflète dans notre vie, notre vie en est marquée non seulement du fait du salut qui découle de la Croix du Christ, mais tout autant pour l’exemple qu’en rejaillit sur notre manière de concevoir la vie et, ce qui est plus important encore, pour la participation qu’elle exige de chacun de nous. C’est encore Saint Paul qui l’enseigne : « En ce moment — écrivait-il dans son Epître aux Colossiens, (1, 17) — je trouve ma joie dans les souffrances que j’endure pour vous, et je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son Corps, qui est l’Église ».
Oui, le chrétien doit, d’une certaine manière et dans une certaine mesure, porter la Croix du Seigneur. Avant tout avec la compréhension du « mystère de la Croix ». Compréhension ? disons mieux : réflexion, adoration, amour ; nous ne pourrons jamais explorer à fond ce mystère par lequel le Christ, agneau, victime pour notre salut, s’est immolé, a accompli la retentissante métamorphose, faisant de sa mort le principe de sa future résurrection et de la nôtre (cf. Ph 2,5 et ss.). Mais au cours de cette stupéfiante méditation, nous ferons une autre découverte incomparable, celle de la philosophie de la douleur ; de la valeur que peut assumer la souffrance humaine, de l’utilité de nos souffrances si nous les unissons idéalement et cordialement aux souffrances du Christ.
Utilité pour nous-mêmes : comme discipline pour corriger les désordres idéologiques et passionnels dont chacun fait l’expérience en lui-même (cf. Col Col 3,5 Rm 8,13). C’est la pédagogie de la mortification et de la pénitence qui doit apporter à notre art de vivre l’énergie de la liberté intérieure et de la maîtrise de soi, la force virile qui rend apte à l’exercice de toute vertu (St Th. I-II I-II 61,3-4 I-II, 61, 3-4 ; II-II 123,0).
Utilité pour les autres : la croix devient amour, de service, de patience, de sacrifice pour le bien d’autrui. Elle est l’exemple, et l’oblation, qui peut donner à la vie, même la plus humble, la noblesse et la valeur de la charité, de la sainteté.
Et qu’il y ait aujourd’hui grand besoin de cette « sympathie » pour la Croix du Christ, nous avons, pour nous le rappeler, la tentation, la plus agressive peut-être, de l’époque actuelle : l’hédonisme, c’est-à-dire le bien-être, le divertissement, le plaisir, la licence, le vice, tout cela élevé à l’honneur abusif de fin primordiale de l’existence humaine. Il y a aujourd’hui trop de gens qui veulent être heureux non pas du bonheur de la bonne conscience et de la satisfaction d’un travail bien fait, mais de la jouissance de toutes choses, et de chaque instant. On recherche ce qui est facile, sensible, plaisant, instinctif, comme expression idéale de la vie. Et, malheureusement les dégradantes conséquences de cette mentalité ne sont que trop visibles.
Puisse l’Année Sainte, par contre, répandre en nos âmes la sagesse, la joie et la force de porter, en nous-mêmes la Croix du Christ.
Avec notre Bénédiction Apostolique !