Audience du Pape Paul VI, 16 mars 1977
CONVERTISSEZ-VOUS ! FAITES PÉNITENCE !
Chers Fils et Filles,
Le déroulement du carême et le développement liturgique de sa très sage pédagogie nous incitent, nous contraignent presque, à méditer le thème central de cette période extraordinaire, véritable temps fort de l’esprit : la conversion. Nous sommes invités à nous convertir, à faire pénitence. Depuis les temps les plus reculés, l’Église a développé pleinement ce leitmotiv dans toute une gamme de thèmes théologiques, spirituels et moraux qui s’expriment dans les rites liturgiques comme dans la prédication des Pères, précisément dans l’intention de préparer les cœurs à la conversion ! on n’ignore pas en effet que le temps de carême préludait alors à l’administration du Baptême et à la réconciliation des pécheurs dans la Pénitence.
En agissant ainsi, l’Église n’a fait que continuer le grand message de la Révélation. Par elle, Dieu a convié les hommes à entrer en communion avec Lui et à briser les chaînes qui entravent sa démarche. En effet, c’est réellement d’une démarche qu’il s’agit : la conversion est une démarche, disons, à rebours, comme l’indique le verbe hébreu Sûb : changer de route, renverser la direction, revenir en arrière. C’est une idée profonde et extraordinaire dont sont imprégnées de nombreuses pages de l’Ancien Testament, et particulièrement celles des Prophètes (voir, parmi les plus importantes : Is 1,11-17 Jr 3,21-25 Jr 4,1-4 Jr 31,18 Jr 36,3 Ez 11,19 et ss. ; Ez 18,31 et ss. ; Ez 36, 26-31 Am 5,14 et ss. ; Os 14,2-9), qui élèvent la voix pour inviter le peuple rebelle à retourner à Dieu, comme le fait Isaïe avec force : « Lavez-vous, purifiez-vous. Enlevez de devant mes yeux la malice de vos agissements. Abstenez-vous de faire le mal, apprenez à faire le bien. Recherchez la justice » (Is 1,16) ; ou comme le promet Jérémie, le prophète de la conversion par excellence : « Je leur donnerai un cœur capable de me connaître car je suis le Seigneur ; ils deviendront mon peuple et mol je deviendrai leur Dieu » (Jr 24,7). Cette voix se fait prière dans-les Psaumes. Rappelez-vous le Miserere : « Crée en moi un cœur pur, ô Dieu et rénove en mon sein un cœur ferme » (Ps 50,12). Ce cri, le précurseur l’a fait retentir de manière vibrante aux temps de Jésus (Mt 3,2 Mt 3,8 Lc 3,10-14). Et Jésus en fera le signe marquant de la venue du Royaume de Dieu, et même la condition pour entrer dans le nouvel ordre du salut qu’il est venu instaurer dans le monde : « Les temps sont accomplis et le Royaume de Dieu est tout proche : repentez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle » (Mc 1,15 cf. Mt 4,17) Jésus est venu appeler les pécheurs à la conversion (cf. Lc 5,32) : les publicains, la pécheresse, le bon larron sont les signes vivants de cette possibilité, de la réalité de ce rachat que le Fils de Dieu offre à l’humanité déchue à cause du péché. Il faut naître à nouveau (cf. Jn 3,3) ; il faut devenir comme les petits enfants (cf. Mt 18,3) et passages similaires ». Qu’on pense à la force de sanctification que cette dernière expression a eue pour une âme sublime des temps modernes, Thérèse de Lisieux !
Nous n’en finirions pas de rappeler des paroles et des faits évangéliques pour mettre en lumière le sens et la valeur de cette conversion, de cette pénitence, de cette metanoia qui est précisément un renversement intérieur, un changement de route, un retour dans les bras du Père. C’est ce que nous montre, avec des accents incomparables, la parabole du fils prodigue qui revient chez son Père (cf. Lc 15,11-32). C’est ce que nous font parfaitement comprendre les lumineux enseignements de Jésus. Le but est de réaliser une modification profonde, dans deux directions :
D’abord et avant tout, modifier la manière de penser, la mentalité, les mobiles intimes de l’action. Un tel changement, vous le percevez aisément, est difficile, quand, c’est la personnalité la plus secrète, la plus profonde de chacun de nous qui y est impliquée. Puis, dans une deuxième démarche, il s’agit de changer également notre conduite pratique, notre comportement, notre manière d’agir afin que les actions extérieures correspondent, désormais sans contrastes criants, avec la révolution intérieure, intervenue dans nos esprits.
En un mot, il s’agit de réaliser une pleine, toujours plus pleine conformité de la pensée et de la vie avec la volonté de Dieu, comme Jésus nous incite à le demander dans notre prière de chrétien : fiat voluntas tua (Mt 6,10) : que ta volonté soit faite, sans obstacles, sans délais, sans résistance ; sur la terre comme au ciel.
Ce sont des paroles difficiles, mais uniquement pour ceux qui .refusent d’ouvrir leur cœur à la voix du Seigneur, uniquement pour ceux qui s’obstinent à poursuivre dans la « direction défendue, malgré tous les rappels de la Révélation et de la conscience. Nous sommes certainement très éloignés de la conception permissive moderne qui exalte de la manière la plus provocatrice — pour ceux qui n’ont pas encore le caractère trempé et vigoureux — une liberté qui n’est que licence, un instinct, une amoralité et un immoralisme qui équivalent seulement à l’égoïsme le plus effréné ; mais aussi on oublie qu’il existe un rapport tant ontologique et existentiel que déontologique entre la liberté, consciemment et virilement exercée, et le devoir qui en tire sa force, sa vertu et son mérite.
Difficile ? Assurément. Mais pas impossible.
C’est la voie que Dieu a toujours indiquée à celui veut être vraiment digne de devenir son fils. Aurons-nous la force de nous y engager ? Oui. C’est le Christ qui nous y appelle avec les mots les plus bouleversants, des mots qui doivent donner la confiance la plus grande même à ceux qui se sont égarés au loin : « Il y aura plus de joie au ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentir » (Lc 15,7). Oui, qu’il en soit ainsi, vraiment ainsi, très chers frères et fils.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Audience du Pape Paul VI, 30 mars 1977
PAR LA CROIX J’ATTIRERAI TOUS LES HOMMES À MOI
Chers Fils et Filles,
Une fois encore, la notation du temps nous conduit à la fête de Pâques. Celle-ci entraîne un double jugement ; d’abord celui que le monde, invité à être spectateur de la Passion du Christ, et de la Résurrection qui l’a suivie, donnera du protagoniste du drame messianique, c’est-à-dire de Jésus lui-même. Qui est, qui était ce personnage qu’à un tournant décisif de son procès, le Procureur Romain, Pilate, présenta, sous un émouvant aspect, à la foule amassée, devant le prétoire, avec ces paroles fatidiques : « Voici l’homme » (Jn 19,5). Et l’homme était Jésus ; il venait d’être flagellé, et Celui qui s’était dit Roi des Juifs avait été, par cruelle dérision, couronné d’épines et couvert d’un manteau de pourpre. Pilate voulait apitoyer le peuple et il clama bien fort : « Voyez, je vous l’amène dehors pour que vous sachiez que je ne trouve aucune faute en lui ». Vous savez quel accueil les grands prêtres et les gardes réservèrent à cette apparition : « à la croix, à la croix ! ». Et, après une nouvelle phase du procès, ce sera le sort de Jésus : la croix. Le monde est saisi d’épouvanté devant la victime désormais promise à l’infâme supplice de la croix.
Cette croix qu’il avait prédite lui-même, ajoutant un commentaire qui est un autre jugement, celui que le condamné aurait porté sur le monde en train de contempler la scène de sa crucifixion : « Mais, quand je serai élevé de la terre (allusion au genre de mort que serait la sienne), j’attirerai tous les hommes à moi » (Jn 12,32). Voilà le monde attiré, fasciné par le divin Crucifié. Il émane de lui un charme mystérieux qui entraîne vers lui toute l’humanité croyante. Autour de la Croix du Christ se pressent des hommes nouveaux. C’est Saint Paul qui nous le dit, trouvant dans cette paradoxale convergence vers le Christ Crucifié le signe caractéristique de la nouvelle, et finalement vraie religion : « Pour moi, frères, quand je suis venu parmi vous... je n’ai rien voulu savoir sinon Jésus Christ, et Jésus Crucifié » (1Co 2,2 Ga 6,14).
Maintenant, c’est sur cet aspect de notre vie religieuse et chrétienne qui trouve son pivot dans la croix du Christ, qu’il nous faudra fixer l’attention, spécialement dans la commémoration pascale : comment se peut-il que la science de la Croix (comme l’appelèrent les Saints) ait un tel pouvoir de faire converger sur la mort du Christ — et quelle mort — la substance même de sa doctrine et de sa mission, au point d’obliger quiconque veut être son disciple à la connaître et à la vivre ? Comment le drame d’une mort peut-il devenir en soi et pour nous un mystère de vie ?
Quel bonheur si nous trouvons la clé qui nous donne l’accès à ce royaume de l’économie chrétienne, c’est-à-dire au plan de notre salut, dans la révélation de l’Amour de Dieu pour nous : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas, mais ait la vie éternelle » (Jn 3,16). Que ce suprême dessein d’Amour se réfère au Christ lui-même venu pour le confirmer : « Le Fils de Dieu m’a aimé et il s’est livré pour moi » (2 Ga 2, 20).
Voilà tout, et nous n’en dirons pas plus en ce moment. Mais cela suffit pour rester éblouis, par le mystère de la Croix en elle-même et pour accueillir le destin de l’Amour, rapporté à nous-mêmes, à chacun de nous personnellement : comment répond-on à l’Amour ? Puisse la célébration pascale nous en enseigner le moyen et nous donner l’énergie nécessaire pour y répondre comme il se doit. « Qui nous séparera jamais de l’amour du Christ ? » (Rm 8,35).
Amen ! avec notre Bénédiction Apostolique.
Audience du Pape Paul VI, 27 avril 1977
LA FIGURE DE JÉSUS RESSUSCITÉ
Chers Fils et Filles,
Nous sommes encore dans le temps pascal qui, pour nous, est dominé, comme vous le savez par la mort sur la Croix de Notre Seigneur Jésus-Christ et par sa prodigieuse résurrection. Ce double événement, la mort du Seigneur Jésus et son retour à la vie, domine le monde ; il nous donne la clé de l’histoire précédente, celle du peuple juif, c’est-à-dire l’Ancien Testament, et nous offre une vision du futur destin de l’humanité, le Nouveau Testament ; c’est l’événement sur lequel se fondent la religion chrétienne et l’Église et qui place la figure de Jésus au centre des destinées humaines.
Le mystère pascal est donc la synthèse de notre foi, et il attire notre attention comme point de convergence de tous les faits religieux regardant le passé, le présent, l’avenir de l’humanité, le secret du monde et le pourquoi de notre existence personnelle. Ceci, très chers Fils, nous devons le savoir et le méditer : « C’est moi l’Alpha et l’Oméga, dit le Seigneur-Dieu ; Il est, Il était et Il vient, le Maître-de-tout » (Ap 1), 8). Nous devons nous habituer à penser toute chose en fonction de ce mysterium pietatis, de ce mystère religieux. Notre foi doit concentrer notre pensée sur le Christ-Seigneur, comme Saint Paul le recommandait à Timothée, son disciple préféré : « Il (Jésus Christ) a été manifesté dans la chair, justifié dans l’Esprit, vu des Anges, proclamé chez les païens, cru dans le monde, enlevé dans la gloire » (1 Tt 3, 16). La pensée de Saint Paul se fait théologique, incite la nôtre à recourir encore aux sources de son récit, à l’Évangile ; et, dans notre esprit toujours assoiffé d’images sensibles pareilles à celles que Jésus nous a offert en venant dans ce monde, elle soulève une question qui n’est ni enfantine ni ingénue, mais a besoin de réalités expérimentales : comment était Jésus ? Si nous avions, au mieux, si nous avons un jour le bonheur de Le voir, comment nous apparaîtra-t-il ? Comment pouvons-nous L’imaginer ?
Nous risquons d’être déçus ; il semble que la question doit rester sans réponse satisfaisante si nous nous rappelons que lors de ses apparitions après la Résurrection, Jésus ne laissa pas transparaître immédiatement sa figure sensible. Cela se passa ainsi avec Marie-Madeleine au Sépulcre, et avec les deux disciples sur le chemin d’Emmaüs ; ce fut pareil quand le soir de la Résurrection, Il se présenta au Cénacle devant ses disciples (Jn 20,20), ou, lorsque sur le rivage du lac de Tibériade Il rencontra le groupe des disciples pêcheurs, sans se révéler tout de suite. Jésus s’est entouré de mystère même dans ces moments sublimes où il reprenait sa figure humaine sans la manifester à tous (Ac 10,41).
Mais alors, comment pouvons nous recomposer fidèlement sa figure dans notre esprit ? Nous nous trouvons devant un problème qui, des sens et de l’imagination, s’élève au plan spirituel : comment voir, comment « repenser Jésus » ? Quelques Saints ont bénéficié à cet égard d’exceptionnelles faveurs comme Sainte Thérèse l’a écrit à son propre sujet (cf. Vida) ; mais les autres, les simples fidèles ? et nous-même, obligé, de manière et en mesure différente, de donner témoignage du Jésus de l’Évangile, et aussi du Jésus céleste ?
Eh bien, nous croyons pouvoir, de quelque façon nous figurer le Christ, que ce soit de manière sensible ou simplement imaginaire, si nous pensons à lui avec un esprit capable, dans un sentiment réceptif de foi, de refléter en nous quelque ressemblance du Seigneur, comme celle qui s’est imprimée dans le voile compatissant de la Véronique de la tradition. Rappelons-nous comment le Centurion romain, qui avait présidé à la crucifixion, le reconnut. Comme l’écrit Saint Marc l’Évangéliste : « Voyant qu’il avait ainsi expiré, le Centurion qui se trouvait en face de Lui, s’écria : ‘Vraiment, cet homme était le Fils de Dieu !’ » (Mc 15,39).
Et rappelons-nous le premier portrait de Jésus-Christ, portrait biographique plutôt que linéaire, qui nous vient du témoignage de Saint Pierre, témoin certes qualifié, parlant au premier groupe de païens, celui du centurion Cornélius (un autre soldat romain décrit comme « homme juste et craignant Dieu ») admis à la nouvelle foi chrétienne : « ... Jésus Christ, annonça Pierre ; il est le Seigneur de tous ! (...) Jésus de Nazareth qui a passé en faisant le bien et en guérissant... » (Ac 10,38). Voilà une image surhumaine d’une incomparable bonté ! Voilà ce qu’est le témoignage apostolique !
C’est ainsi que nous devons concevoir Jésus ; une bonté toute-puissante, qui s’est fait proche de nous, qui nous est accessible.
Qu’il en soit ainsi, avec notre Bénédiction Apostolique.
Audience du Pape Paul VI, 4 mai 1977
LE MYSTÈRE PASCAL : OEUVRE DE RÉDEMPTION
Chers Fils et Filles,
Nous devons méditer encore le mystère pascal. Nous ne pourrons jamais terminer notre « chemin de la Croix » sans ressentir sa valeur universelle et éternelle, c’est-à-dire sans rattacher la Passion du Seigneur et sa Résurrection aux destinées du genre humain. Il n’est pas suffisant que nous assistions à la scène des faits évangéliques qui concernent la divine Personne de Jésus, nous laissant emporter par l’émotion devant ces péripéties d’abord poignantes puis triomphantes, comme cela peut nous arriver devant une tragédie grecque ou un spectacle impressionnant, mais qui ne nous intéresse pas personnellement. Il importe qui nous saisissions la relation qui existe entre l’histoire de la mort de Jésus et de son retour à la vie, et notre propre existence. Le mystère pascal n’est autre que l’œuvre de la Rédemption qui, par un ineffable dessein du Père, a été accomplie par Jésus-Christ dans l’Esprit Saint. Voyez, par exemple, le premier chapitre de l’Epître de Saint Paul aux Éphésiens (cf. E. Prat, La théologie de Saint Paul).
Ceci est une observation extrêmement importante. Nous ne sommes pas de simples spectateurs devant les faits qui ont conclu la vie temporelle du Seigneur et inauguré, par Lui, une nouvelle forme de vie ultra-temporelle ; qu’on le veuille ou non, nous sommes impliqués dans le drame du Christ. Il a une signification sacrificatoire. C’est-à-dire que le Christ a souffert pour nous ; qu’il est ressuscité pour nous. Saint Paul appliquera à lui-même le sacrifice du Christ : « Il m’a aimé, écrit-il aux Galates et il s’est immolé pour moi » (2, 20). Et chacun peut, et même doit, dire la même chose pour soi-même : notre pâque, le Christ, a été immolée » (1Co 5,7). La pensée de l’Apôtre va même plus loin, jusqu’à associer le destin d’un disciple du Christ, baptisé donc en Jésus-Christ, à celui du Seigneur : avec Lui, nous avons été ‘ensevelis’ ». (Rm 6,4) ; « avec lui nous sommes ressuscites » (Ep 2,6 Ga 3,27). Il ne s’agit pas d’une simple image. Il s’agit d’une fusion, d’une incorporation de notre vie dans celle du Christ. Cause méritoire de notre justification, le Christ, victime crucifiée, devient cause exemplaire et principe vivifiant avec sa résurrection (Denz-Schoen., 1529). Et il est vain de soutenir que cette vision divine, cosmique, anthropologique est le fruit du génie de Paul, quand nous la trouvons exprimée déjà dans un des premiers discours de Saint Pierre à Jérusalem : Il n’y a de salut que dans Notre Seigneur Jésus Christ le Nazaréen » (Ac 4,10-11).
Il reste encore tant de choses, tant de doctrines à exposer pour notre formation chrétienne ! Mais déjà si nous arrêtons notre pensée sur ces peu nombreuses, mais capitales vérités, nous pouvons nous demander si elles sont réellement présentes dans notre forma mentis de chrétiens authentiques, que nous devrions tous avoir la juste prétention d’être. Il nous faut avant tout décider d’avoir avec le Christ une « communion », une amitié, une confiance que nous pouvons nous concéder facilement — quelle chance ! — en nous approchant souvent de la Sainte Table : oui, nous devons vivre avec Lui, par Lui, pour Lui ; mais ceci comporte qu’il soit vraiment l’inspirateur de notre mentalité nouvelle, c’est-à-dire chrétienne, notre « Pain » de vie, qu’il alimente pensée, action, sentiments, désirs et espérances. C’est-à-dire que le Seigneur doit produire en nous un « sentiment », une âme, un style de pensée et de vie qui, au moins dans leur tendance, soient cohérents avec la coexistence qu’avec la foi et avec les sacrements qui nous viennent de Lui, le Christ a daigné établir en nous.
Cela signifie que la Pâque, c’est-à-dire la pensée de son mystère, l’engagement qui en découle, la joie dont elle est la source, l’énergie du bien qui en dérive doit demeurer en nous et entraîner nos esprits sur le sentier de la vie chrétienne qui, dans les jours qui suivent Pâques même, monte en spirale et nous prépare à la rencontre finale avec Lui, le Christ Seigneur.
Qu’il en soit ainsi pour vous tous, avec notre Bénédiction Apostolique.
Audience du Pape Paul VI, 11 mai 1977
LE DESSEIN HISTORIQUE DU MYSTÈRE PASCAL
Chers Fils et Filles,
Pâques est passé. Mais nous savons qu’il constitue un événement qui demeure. Attention : il demeure non seulement dans le double souvenir historique que chacun se rappelle : la mort sur la Croix infligée à Jésus parce que, comme Pilate l’avait écrit sur l’écriteau fixé au sommet de la croix, « Jésus de Nazareth était le roi des Juifs » ; et, le troisième jour, la résurrection du mystérieux Crucifié. Cet événement demeure aussi dans la réalité du fait prodigieux, inséré dans la profession de foi, le Credo, que l’Église nous fait réciter sur un ton de certitude à l’acte du Baptême, puis dans la célébration de la Messe ; il demeure dans la vie intérieure de tout croyant ; il demeure dans la conviction des disciples, parmi lesquels nous avons tous la joie et la fierté de nous compter, dans la société religieuse issue du Crucifié ressuscité ; il demeure dans la mystique et sacramentelle présence qui accompagne précisément l’Église dans le cours des temps, en attendant qu’à la fin, Lui, le Christ mort et ressuscité, arrache l’humanité au sommeil de la mort, la juge et, si elle en est digne, lui assigne une forme nouvelle de vie, jointe à la sienne, en ineffable plénitude (cf. 1Co 2,9). C’est cela, la foi ; c’est cela, la vérité. Et c’est la vision de l’histoire passée et la prophétie pour la vie future qui, dans la mort du Christ et dans son retour à la vie, a son foyer central, rayonnant sur le monde : c’est la Weltanchauung (conception du monde), la perspective de l’univers.
16 Nous ferions bien de considérer notre vie à la lumière de cette révélation : « Je suis la lumière du monde » (Jn 8,12) a dit Jésus. Et, si nous cherchons à nous former une mentalité pascale, ce qui nous attire aujourd’hui, c’est la pensée que Jésus lui-même a offerte à ces deux voyageurs, déçus et attristés, que l’on désigne comme « les disciples d’Emmaüs », la vision synthétique de ce dessein historico-religieux dont il est Lui-même le centre. Vous souvient-il de la scène que raconte Saint Luc l’Évangéliste ?
Relisons-la ensemble :
« Et voici que ce même jour deux d’entre eux faisaient route vers un village du nom d’Emmaüs, à 60 stades de Jérusalem, et ils s’entretenaient de tout ce qui s’était passé. Or, tandis qu’ils devisaient et discutaient ensemble, Jésus en personne s’approcha et fit route avec eux, mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. Il leur dit : ‘Quels sont donc ces propos que vous échangez en marchant ?’ Et ils s’arrêtèrent, le visage morne. L’un d’eux, nommé Cléophas lui répondit : ‘Tu es bien le seul habitant de Jérusalem à ignorer ce qui s’est passé ces jour-ci !’ - ‘Quoi donc ?‘ leur dit-il. Ils lui répondirent : ‘Ce qui est advenu à Jésus le Nazaréen, qui s’était montré un prophète puissant en œuvres et en paroles, devant Dieu et devant tout le peuple ; comment nos grands prêtres et nos chefs l’ont livré pour être condamné à mort et l’ont crucifié. Nous espérions, nous, que c’était lui qui délivrerait Israël ; mais avec tout cela, voilà deux jours que ces choses se sont passées ! Quelques femmes qui sont des nôtres nous ont, il est vrai, bouleversés ! S’étant rendues de grand matin au tombeau et n’y ayant pas trouvé son corps, elles sont revenues nous dire que des anges mêmes leur étaient apparus, qui le déclarèrent vivant. Quelques-uns des nôtres sont allés au tombeau et ont trouvé les choses comme les femmes avaient dit ; mais Lui, ils ne l’ont pas vu !’
Alors il leur dit : ‘Esprits sans intelligence, lents à croire tout ce qu’ont annoncé les Prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire ?’ Et, commençant par Moïse et parcourant tous les Prophètes, il interpréta dans toutes les Écritures ce qui le concernait.
Quand ils furent près du village où ils se rendaient, il fit semblant d’aller plus loin. Mais ils le pressèrent en disant : ‘Reste avec nous, car le soir tombe et le jour touche déjà à son terme’. Il entra donc pour rester avec eux. Or, une fois à table avec eux, il prit le pain, dit la bénédiction, puis le rompit et le leur donna. Leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent... mais il avait disparu de devant eux. Et ils se dirent l’un à l’autre : ‘Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous quand il nous parlait en chemin et qu’il nous expliquait les Écritures ?’
Sur l’heure ils partirent et revinrent à Jérusalem. Ils y trouvèrent réunis les Onze et leurs compagnons qui leur dirent : ‘C’est bien vrai, le Seigneur est ressuscité et Il est apparu à Simon !’. Et eux de raconter ce qui s’était passé en chemin, et comment ils l’avaient reconnu à la fraction du pain » (Lc 24,13-35).
Vous avez entendu ? Jésus accompagne aimablement les deux voyageurs qui, extrêmement attristés par la tragédie du Vendredi Saint n’étaient pas loin de perdre la foi, et l’espérance : « nous espérions... ». Et le Seigneur qui, sous les apparences anonymes du compagnon s’est uni à leurs pas, de les réprimander ; et Il leur explique le sens, encore hermétique pour eux d’un dessein historique qui, à la lumière des Écritures et grâce aux paroles du Seigneur, devient parfaitement clair et compréhensible dans sa signification profonde et bipolaire : primo : « il était nécessaire que le Christ souffrit », et, secundo « ... pour entrer ainsi dans sa gloire ».
Le drame de la liberté : première de toutes et mystérieuse, celle de Dieu qui est Amour, même dans le sacrifice de Jésus (cf. Jn 3,16) ; puis celle du Christ qui, bien que « sa sueur devint comme de grosses gouttes de sang » (Lc 22,40), s’est livré et s’est sacrifié (Ga 2,20) ; puis, celle des artisans de la crucifixion, exécuteurs responsables mais défendus par Jésus lui-même parce qu’ »ils ne comprennent pas ce qu’ils font » (Lc 23,34), celle des disciples et des spectateurs, coresponsables dans une certaine mesure, et celle des myriades d’hommes qui, en péchant ont conspiré l’immolation de l’Agneau de Dieu, « qui efface les pèches du monde », ... le drame de la liberté, disons-nous, est ici également exalté, mais absorbé dans un dessein supérieur ineffable de sagesse, de bonté et de volonté divine qui donne un caractère de salutaire nécessité à la Croix, et donc à la résurrection : « il était nécessaire que le Christ souffrit », « afin qu’il entrât dans sa gloire ».
Il importe de méditer toujours ce mystère pascal ! Il est le pivot de l’économie religieuse mondiale (cf. Ep 1). Méditons-le et revivons-le !
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Audience du Pape Paul VI, 18 mai 1977
PÂQUES ET LA FOI
Chers Fils et Filles,
Nous avons célébré Pâques, le grand événement de la mort et de la résurrection du Christ.
Cet événement est grand et l’on peut dire qu’il est capital sous deux aspects : l’aspect qui concerne Jésus lui-même ; c’est ainsi que Jésus s’est manifesté, qu’il a accompli l’œuvre pour laquelle il était venu au monde. Jésus s’est inséré dans le monde, dans l’histoire, comme « lumière véritable qui éclaire tout homme » (cf. Jn 1,9 Jn 8,12) ; et tel qu’une flamme qui resplendit dans la nuit qui couvre toute la terre, il fait voir les choses, leur donne un sens, à elles, à l’espace et au temps ; Jésus est le vrai Maître du monde (Mt 23,8) ; il est le commencement et la fin (Ap 1,8). À lui tout seul, Jésus-Christ fait de l’univers un spectacle splendide et terrible. Puis, la présence de Jésus, dans le temps, dans l’Évangile, assume une autre importance : le rapport qu’il a avec les hommes, avec nous, avec chacun de nous. Il est notre Sauveur ; et nous ne pouvons rien faire sans Lui (cf. Jn 15,5).
Il faut bien réfléchir à ce principe. Nous avons besoin du Christ. Comment devons-nous faire pour nous mettre en communication avec Lui et même si nous avions eu le bonheur de vivre à son époque, de nous approcher personnellement de Lui, aurions-nous été capables de le connaître pour ce qu’il était vraiment, de le comprendre, de pénétrer le secret de son Etre divin ? La découverte du Christ dans sa double nature divine et humaine, et de sa Personne divine, vrai Fils de Dieu, Verbe de Dieu, infini et éternel, aurait-elle été réellement possible ? Puis, nous-mêmes, éloignés de Lui dans le temps et plongés dans l’océan de l’humanité, comment pourrions-nous jamais nous approcher de Lui et goûter l’heureuse fortune d’être distinctement connus et aimés de Lui, d’être sauvés par Lui ? Car c’est là tout le problème à résoudre, celui de notre salut, celui d’être sauvés par le Christ ; comment est-ce possible ? À quoi nous sert de célébrer la Pâque du Seigneur si elle n’est pas, aujourd’hui, ici, actuelle et opérante ? Ce problème, nous ne saurions le résoudre de nous-mêmes ; le Seigneur, Lui l’a rendu admirablement soluble. Écoutez une des dernières affirmations contenues dans la finale de l’Évangile de Marc : « Celui qui croira et sera baptisé, sera sauvé » (Mc 16,16). La foi et l’action sacramentelle du Baptême sont les deux conditions fondamentales requises pour pénétrer dans l’orbite lumineuse et réelle de la rédemption chrétienne ; et ce n’est pas peu de chose si nous sommes ainsi associés à rien de moins que la vie immortelle et divine du Christ.
S’il en est ainsi — et il en est réellement ainsi — il est bon de nous intéresser d’abord et avant tout à la foi : qu’entend-on par « la foi » ? comment parvient-on, comment adhère-t-on à la foi ? De nouveau, la question devient grave : « Sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu » (He 11,6). Nous sommes sur le seuil de la religion du Christ : y entre qui croit ! Quelle masse énorme de problèmes religieux trouvons-nous là devant nous ! En ce moment, nous allons à peine effleurer les premières pages de ce livre de la foi ; des pages faciles à résumer en quelques mots très simples, mais qui ensuite, exigeront une longue étude si l’on veut poursuivre l’exploration du mystérieux volume. Déjà la première page, celle à laquelle s’arrête le monde profane se révèle immédiatement ardue et sévère : la foi est un royaume de mystère ; pour nous, durant cette vie qui est encore un apprentissage, une initiation, la foi est une science obscure ; elle ne repose pas sur des arguments rationnellement évidents ; certes, elle est étayée par d’excellentes raisons de crédibilité, tant intrinsèques qu’extrinsèques ; mais en soi elle est fondée sur l’autorité d’une révélation, sur la Parole de Dieu. Déjà ce caractère de la foi constitue une difficulté pour nous qui sommes tributaires de notre raison, qui sommes portés plutôt à nous déclarer libre-penseurs qu’à admettre des vérités dont l’explication directe nous échappe, oubliant que lorsque la Vérité se manifeste réellement comme telle, nous devons toujours, si nous sommes raisonnables, y adhérer docilement. La foi, certes, est mystérieuse et obscure pour notre esprit ; toutefois, quand il est admis à son école, il entrevoit déjà, au point d’en demeurer ébloui et heureux, des espaces merveilleux et profonds de beauté et de lumière.
Il en est ainsi toutefois : la foi est un ciel hors de portée pour nos facultés naturelles de comprendre. Certes, elle implique l’adhésion de l’intelligence, mais elle réclame aussi la volonté. Pour croire, il faut le vouloir. Ce qui signifie que la foi est un libre choix. Ceci est un discours de grande importance, spécialement aujourd’hui que le Concile a confirmé cette prérogative de l’homme pensant, même sur le plan religieux ; il a en effet, réaffirmé que « tous les hommes sont tenus de chercher la vérité, surtout en ce qui concerne Dieu et son Église » (Dignitatis humanae, DH 1).
Nous aurions un troisième point à considérer en examinant ces aspects préparatoires : le bonheur calme et profond que la certitude fait naître dans l’esprit de celui qui accueille la foi avec sagesse et humanité. Mais nous aurons vraisemblablement l’occasion d’y revenir. Qu’il nous suffise en ce moment de rappeler, comme rayonnement du mystère pascal, la foi qui nous le conserve et nous le fait revivre.
Nous le souhaitons, avec notre Bénédiction Apostolique.