Audience du Pape Paul VI, 1er juin 1977
PENTECÔTE, NAISSANCE DE L’ÉGLISE
Chers Fils et Filles,
Nous avons célébré la grande fête de Pentecôte. Pourquoi grande ? Saint Jean Chrysostome la définit : « la métropole des fêtes » () Grande, parce qu’elle inaugure la religion nouvelle, la religion de l’Esprit, une nouvelle forme de rapports entre la Divinité et l’humanité ; et grande parce que c’est cette mission de l’Esprit Saint qui donne la vie à l’Église, au Corps mystique du Christ. La Pentecôte est la naissance de l’Église.
Ce terme « Église » qui, historiquement, a dans l’Ancien Testament un sens limité et profane, et indique simplement une assemblée, une réunion, une convocation de gens, a pris, dans le Nouveau Testament, une signification nouvelle, précise et qualifiée, celle de multitude réunie par un lien réel et spirituel, celle de société de fidèles, de croyants, gouvernée par un appel divin et par une autorité pastorale. Pour nous, ce terme a une signification religieuse complexe. Il caractérise ce groupe, ou mieux cette partie de l’humanité qui a accueilli une vocation intérieure et a suivi un guide extérieur autorisé pour rencontrer le Père, par le Christ notre Sauveur, « avec la lumière et la force de l’Esprit Saint » (cf. Jn 14,23).
19 Nous nous bornerons, en ce moment, à esquisser simplement quelques notions élémentaires qui nous donnent une idée descriptive de ce qu’est l’Église. Et même cela n’est guère facile. Il semble que le Concile lui-même ait renoncé à nous donner une liste complète des termes qui désignent l’Église dans le langage religieux commun. Les images se multiplient pour nous suggérer quelque concept de cette immense vision évangélique du Royaume de Dieu dans laquelle est représentée l’Église, et pas seulement elle. Le Concile évoque la figure du troupeau dont le Christ est le pasteur ; celle du champ de Dieu ; celle d’édifice de Dieu ; celle de famille de Dieu, de Temple de Dieu et même celle d’épouse du Christ ; puis, enfin celle de Corps Mystique du Christ (Lumen Gentium, LG 6 et 7). Alors, facile à saisir, intervient le concept essentiellement complémentaire de l’animation de ce corps, un concept qui se réfère à l’Église. Certes, celle-ci est un corps social, humain, une communauté d’hommes, mais elle n’est pas que cela ; elle est un corps vivant, animé par une Présence, par une Energie, par une Lumière, par une Activité, c’est-à-dire, précisément, par l’Esprit du Christ (cf. Rm 8,77 2Co 12,9). Pour notre culture religieuse, nous avons toujours à nous rappeler l’Encyclique Mystici Corporis ainsi que les documents du Concile ; puis encore les « Méditations sur l’Église » d’Henri De Lubac et « L’Église est une communion » de Jérôme Hamer.
Nous disons ceci pour que s’anime, que se perfectionne en nous ce vrai concept de l’Église qui, à peine énoncé, doit transformer notre mentalité de croyant, que tant de laïcisme, tant de matérialisme menace aujourd’hui d’obscurcir et de priver d’un de ses éléments de la plus haute importance, c’est-à-dire : la connaissance de nous-mêmes, l’éternel problème de la pensée humaine : « Connais-toi toi-même » se complique d’une extraordinaire nouveauté introduite dans notre être — déjà par lui-même si mystérieux — cette nouveauté étant précisément l’Esprit Saint qui vient habiter en nous : « Ne savez-vous pas, écrit Saint Paul aux Corinthiens, que vous êtes un temple de Dieu et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? » (1Co 3,16). Mais observons bien le résultat de cette hospitalité qui nous offre l’immense privilège d’arbitrer le Saint-Esprit en nous : le privilège est comparable à une lumière allumée dans une chambre obscure ; rien n’est modifié, rien n’est touché, mais tout acquiert une figure, une position, une fonction, un nom : tout devient clair et donne la joie. C’est le mystère de la grâce ; c’est le mystère de l’Église qui est source de lumière ; la Lumière divine de l’Esprit reflète en sept faisceaux les dons de l’Esprit Saint : faisceaux d’intelligence, faisceaux d’amour dans l’humble cellule de la psychologie humaine si infantile ou primitive soit-elle.
Ce n’est pas facile à dire ; il est probablement plus facile d’en avoir quelqu’expérience, même dans la vie modeste et commune du chrétien fidèle. Nous devons tous aspirer à cette condition privilégiée de vie, y aspirer avec cette intention que nous tous cultivons en nous-mêmes, celle de vivre toujours dans la grâce de Dieu. Et nous devons ajouter à ceci, un culte supérieur et ardent rendu à l’Esprit Saint que Lui-même, le Paraclet, alimentera si nous nous souvenons de l’exhortation de Saint Paul : « N’éteignez point l’Esprit ! » (1Th 5,15).
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Audience du Pape Paul VI, 8 juin 1977
QUE TOUS SOIENT UN
Chers Fils et Filles,
Nous suivons le fil des pensées qui découlent de la célébration du grand mystère de la Pentecôte. Il est la continuation de l’Évangile ; il est l’héritage du Christ dans le monde. Il vaut mieux encore dire qu’il consiste en l’effusion de l’Esprit Saint, Dieu Amour vivifiant, la troisième Personne de la Très Sainte Trinité, dans les hommes qui reçoivent ainsi l’hospitalité au sens passif, de l’Hôte divin qui les sanctifie et les unit. Avec « la communication de l’Esprit Saint » (2Co 13,13) se réalise l’animation de l’Église qui acquiert ainsi son unité vraie et surnaturelle « en s’appliquant, comme nous l’enseigne Saint Paul, à conserver l’unité de l’Esprit par ce lien qu’est la paix » (Ep 4,13). Et l’Apôtre ajoute : « Il n’y a qu’un Corps et qu’un Esprit comme il n’y a qu’une espérance au terme de l’appel que vous avez reçu ; un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous qui est au-dessus de tous, par tous et en tous » (ib. 4-6). Cette conséquence de la présence de Dieu dans les croyants, dans les fidèles, dans l’humanité sanctifiée par la grâce et organisée en un corps social qui s’appelle l’Église, cette unité mystérieuse et réelle marquent le sommet des désirs du Christ au regard de son œuvre de Frère de tous les hommes (Mt 23,8), de Maître Universel (ib.), de Sauveur (Lc 2,11 Jn 4,42 1Tm 4,10 etc. ). Ceci, d’ailleurs Il l’a affirmé et synthétisé dans la prière testamentaire que, la nuit précédant la Passion, il a répétée quatre fois : « Que tous soient un » (Jn 17, 11, 20, 21, 22).
Ce n’est pas que cette unité mystique, qui prend modèle dans l’unité divine et qui intercède entre le Père et le Fils, exclue les diverses articulations et fonctions qui distinguent les hommes composant le Corps du Christ qu’est l’unique Église ; la doctrine apostolique explique que, comme organes distincts d’un même Corps, le Christ lui-même « a donné aux uns d’être apôtres, à d’autres d’être prophètes, ou encore évangélistes, ou bien pasteurs et docteurs, organisant ainsi les saints pour l’œuvre du ministère en vue de la construction du Corps du Christ » (Ep 4,12 1Co 12,4 et ss. ).
Mais l’unité, avant tout. C’est tellement vrai que Jésus lui-même admet la possibilité d’exclure de la communion fraternelle celui qui, après des appels répétés, s’y est montré réfractaire (Mt 18,15-17).
Maintenant, cette réflexion au sujet de l’unité que le Christ a voulue pour ceux qui puisent en Lui leur foi, leur raison d’être, doit éclairer notre profession religieuse ; nous ne saurions avoir de rapport avec Dieu — c’est encore Lui qui nous en avertit — si nous n’avons pas des relations pacifiques avec notre frère (Mt 5,23-24). Ceci est un des principes dynamiques de l’oecuménisme moderne. C’est une exigence pour la paix du monde. Un des principes les plus clairs de l’Évangile est qu’il faut s’abstenir de toute vengeance personnelle, qu’il faut exclure toute haine tribale, toute haine entre frères ; dans cette prière fondamentale que Jésus Lui-même nous a enseignée, nous disons à Dieu le Père : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. S’écartent donc des voies du Seigneur ceux qui provoquent des fractures ou des discordes dans l’association harmonieuse et unitaire du Corps mystique du Christ. Rappelons-nous toujours l’exhortation de l’Apôtre : « Je vous en conjure, frères, par le nom de notre Seigneur Jésus-Christ, qu’il n’y ait point parmi vous de divisions (schismes) ; soyez bien unis dans le même esprit et dans la même pensée » (1Co 1,10).
Le ton plein d’autorité de cette leçon devrait nous inciter à réfléchir sur la signification qu’a prise, dans notre langage et dans nos habitudes, le mot « pluralisme » ; ceci à cause d’une conception philosophiquement inexacte de la liberté considérée comme arbitre autonome, dégagée de la norme qui doit l’ennoblir et la diriger, c’est-à-dire de la vérité (Jn 8,32), et non comme élection et adhésion personnelles à ce que l’esprit juge bon et vrai.
20 Et cette rapide considération nous ramène sur le chemin d’où nous sommes partis : à l’unité qui naît en nous comme invitation et conséquence de l’Esprit et qui nous éclaire les voies du salut présent et du salut éternel.
Répétons avec l’Église, la merveilleuse invocation à l’Esprit Saint : Lumière bienheureuse, illumine les profondeurs intérieures de tes fidèles.
Nous le souhaitons ; avec notre Bénédiction Apostolique.
Audience du Pape Paul VI, 15 juin 1977
SE NOURRIR DE L’EUCHARISTIE
Chers Fils et Filles,
Avez-vous, vous aussi, célébré dimanche dernier, la fête du Corpus Domini, la Fête-Dieu ? C’est-à-dire la fête liturgique solennelle de l’Eucharistie qui, d’une certaine manière, synthétise l’itinéraire religieux qui nous a conduit à l’union, et même, à la Communion avec le Christ ? Eh bien, vous avez tous, certainement compris que nous sommes arrivés à un sommet de notre démarche : nous sommes arrivés à Lui, à sa présence cachée mais réelle, mais toujours dans le cadre du temps qui passe et ne change pas ; qui au contraire, affirme sa fugacité et nous entraîne vers l’avenir, vers notre mort corporelle, vers l’océan mystérieux de l’autre vie. L’Eucharistie, soit comme sacrifice rappelant la Passion de Jésus pour notre mort corporelle, vers l’océan mystérieux de l’autre vie. L’Eucharistie, soit comme sacrifice rappelant la Passion de Jésus pour notre rédemption, soit comme Sacrement de sa Table divine, n’est pas, pour nous, la dernière rencontre. Elle demeure comme gage et promesse d’une vie future, dans la plénitude de la joie de notre incorporation au Christ glorieux. Ceci indique que la rencontre eucharistique peut et doit se répéter. Jésus a voulu se représenter sous les apparences du pain, comme pour nous stimuler à le désirer, à le recevoir encore, à faire de Lui un aliment qui doit nous donner le désir et la joie de renouveler la communion qu’il nous permet d’avoir avec lui. Ceci nous paraît une conclusion du moment eucharistique : sublime et habituel ; extraordinaire et ordinaire ; nous obligeant donc à vivre dans un climat vraiment surnaturel, même si aujourd’hui, notre existence reste terrienne, coutumière, mortelle. Une fois de plus, une parole de Saint Augustin semble résumer parfaitement ce dualisme, humain divin de la vie chrétienne alimentée par l’Eucharistie : « sic vive, ut quotidie possis sumere » ; vis de telle manière que tu puisses chaque jour te nourrir de l’Eucharistie (cf. Cath. ad Par. de Eucb. Sacr., n. 60). Cette spiritualité, surveillée et excitée par la proximité et la facilité de la rencontre eucharistique, peut être la source d’une authenticité chrétienne dont un vrai fidèle doit faire son programme.
Une seconde conséquence de l’introduction de l’Eucharistie dans notre style de vie concerne la bonne entente et la bonté qui doivent caractériser nos relations sociales avec les personnes de notre entourage. Jésus nous enseigne que nous ne saurions accomplir dignement un acte religieux si nous ne sommes pas réconciliés avec notre frère (Mt 5,23). Comme le monde serait transformé si cette discipline découlant de l’Eucharistie était d’application générale ! Du reste, elle l’est déjà par tant d’âmes évangéliques et généreuses qui vivent dans un continuel exercice de charité d’oblation, de sacrifice silencieux. Et elles le vivent justement en vue du moment de la sainte communion qui luit et brûle comme une lampe dans leur for intérieur !
Cette relation entre la célébration eucharistique et la dignité, la pureté, l’innocence de l’âme chrétienne, est la première et permanente recommandation que l’Apôtre Paul — à qui nous pourrions attribuer la qualité de premier évangéliste de l’Eucharistie — a faite dans le célèbre récit de la « synaxe » liturgique aux premiers moments du christianisme. Il vaut la peine de relire ce texte béni. De fait, Saint Paul a écrit, dans sa première Epître aux Corinthiens : « Pour moi, en effet, j’ai reçu du Seigneur ce qu’à mon tour je vous ai transmis : le Seigneur Jésus, la nuit où il était livré, prit du pain et, après avoir rendu grâces, le rompit et dit : « ‘Ceci est mon corps, qui est pour vous ; faites ceci en mémoire de moi.’ De même, après le repas, il prit une coupe en disant : ‘Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang ; toutes les fois que vous en boirez, faites-le en mémoire de moi’. Chaque fois en effet que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne ». Suivent alors ces très graves paroles : « C’est pourquoi, quiconque mange le pain ou boit la Coupe du Seigneur indignement aura à répondre du corps et du sang du Seigneur.
Que chacun donc s’éprouve soi-même, et qu’il mange alors de ce pain et boive de cette coupe ; car celui qui mange et boit, mange et boit sa propre condamnation, s’il n’y discerne pas le Corps ».
Avec quelle conscience sincère, avec quelle tremblante humilité, avec quelle humble confiance devrons-nous donc diriger nos pas vers Jésus Christ dans l’Eucharistie !
Ceci, il faut que chacun de nous se le répète, pour que le grand Sacrement soit vraiment pour nous l’heureux viatique pour la vie éternelle !
21 Avec notre Bénédiction Apostolique !
Audience du Pape Paul VI, 2 novembre 1977
LE MYSTÈRE DE LA MORT ET L’ESPERANCE DE LA RÉSURRECTION
Chers Fils et Filles,
Dans cette journée consacrée à la mémoire des fidèles défunts, la religion investit notre existence d’une manière telle qu’elle nous conduit à consacrer au thème liturgique notre bref sermon de l’audience hebdomadaire. Et tout aussitôt, nous nous sentons tous comme écrasés par la double pensée qui envahit nos âmes, les remplissant, dans une mesure surhumaine, de crainte et d’espérance. La double pensée est celle de la mort et celle des morts.
Quant au premier aspect de ce thème, celui de la mort, nous nous souvenons de l’avoir déjà médité dans sa tragique réalité lorsque, au début du Carême, l’Église nous avertit, comme pour nous réveiller de notre habituelle insouciance : « Souviens-toi, ô homme, que tu es poussière et que tu retourneras en poussière ». La gravité de l’annonce se référant à la vie présente, sur laquelle pèse l’inexorable sort de la destruction. Aujourd’hui, par contre, le message défie l’avenir et cherche à percer le mystère de l’au-delà. Et ce mystère assume un aspect effrayant, mais aussi absolument rassurant : c’est le mystère de la résurrection des morts, placé à l’épilogue de l’aventure humaine, presque comme un victorieux défi à la dissolution de l’existence humaine. Notre foi, avec une force incomparable, avec une autorité qui n’admet aucun doute, avec un regard prophétique qui voit engagée dans la palingénésie finale, la toute-puissante et re-créatrice vertu divine, nous donne l’assurance de la résurrection des morts. Relisez, ô fidèles, le chapitre XV de la célèbre Première Epître de Saint Paul aux Corinthiens. Vous sentirez alors frémir en vous-mêmes la force de la parole divine : « Le Christ est ressuscité des morts, prémices de ceux qui sont morts... Et de même que tous meurent en Adam, tous aussi revivront dans le Christ... Ainsi en va-t-il de la résurrection des morts ; on sème de la corruption ; on sème de l’ignominie, il ressuscite de la gloire ; on sème de la faiblesse, il ressuscite de la force ; on sème un corps physique, il ressuscite un corps spirituel... Et de même que nous avons revêtu l’image du terrestre, il nous faut revêtir aussi l’image du céleste » (1Co 15, passim). « L’espérance ne déçoit pas » (Rm 5,5). C’est cette espérance surhumaine dont nous ne pouvons même pas imaginer la réalité, qui doit éclairer notre vie présente, prosaïque, souffrante, faible : « Ô mort ! où est ta victoire ? » (1Co 15,55).
35 Et ainsi, c’est dans l’ivresse de ce mirage non trompeur du triomphe final de notre vie dans le Christ, que nous nous inclinons sur la tombe de nos Morts. Nous nous avançons dans l’obscurité de l’ »autre monde » ; un monde dont les images précises nous manquent et que nous ne pouvons, par conséquent, nous représenter selon notre manière actuelle de connaître et de penser. Mais nous connaissons par contre quelques vérités qui nous instruisent et nous réconfortent ; et avant tout, nous savons que nos Morts sont encore vivants ! L’âme humaine est immortelle Même séparée du corps dont elle a été la forme vivante, elle survit. Et nous savons également qu’une présence divine les enveloppe : le jugement de Dieu ! nous tremblons ! (cf. Rm Rm 2,2 Rm 14,12 Mt 16,27 etc. ). Mais nous savons que le Seigneur est bon et clément ; il connaît la faiblesse de l’homme ; il est « riche en miséricorde » (Ep 2,4). Et nous en savons même plus ! nous savons qu’une bonne et bénéfique action de notre part peut, dans le mystérieux décompte des mérites devant Dieu, se révéler utile pour nos Défunts ! C’est ce que l’Église enseigne dans l’ordre des suffrages : un enseignement des plus consolants ! La « communion des Saints » peut opérer également à travers le cosmos ultra-terrestre : prières, aumônes, pénitences, bonnes œuvres, tout cela, nous pouvons le faire et en créditer nos Défunts.
Une consolation ineffable envahit nos cœurs attristés ! Nous accueillons comme s’il venait d’outre-tombe, le message de Dante : « on a grand profit ici par ceux de là-bas » (Purgatoire, chant III, 145) et, le faisant nôtre, adressons pour les défunts nos suffrages.
Avec notre bénédiction apostolique.
Audience du Pape Paul VI, 16 novembre 1977
SEIGNEUR, QUE VEUX-TU QUE JE FASSE ?
Chers Fils et Filles,
Il est clair, pensons-nous, que dans un milieu et, à un moment comme celui-ci, dans un climat social comme le nôtre aujourd’hui, il doive s’instaurer dans la conscience de chacun une demande impérieuse : moi, que dois-je faire ? suis-je sur la bonne voie ? quelle est l’orientation dominante de ma vie ? Une semblable question s’impose avec une exigence décisive lorsque les circonstances de la vie confèrent à l’esprit un moment de clairvoyance, et imposent un choix qui, par la suite, peut gouverner la manière de penser et d’agir. Rappelez-vous Saul (qui, ensuite, sera Paul) sur le chemin de Damas, surpris par la fulgurante vision du Christ qui lui reprochera : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? » et Saul, après avoir demandé : mais qui es-tu Seigneur ? et que la réponse fut, comme nous le savons : « Je suis Jésus, que tu persécutes !, et alors Saul dit en tremblant : « Seigneur, que veux-tu que je fasse ? » (Ac 22,10). Voilà la grande question du salut : que faut-il faire ?
Donc, il faut se rappeler qu’il y a deux questions fondamentales pour l’orientation de notre vie : l’une regarde l’être, ce qu’il est ; elle naît de notre capacité de connaître et nous confronte avec les problèmes scientifiques et théologiques, les problèmes de la culture et de la conscience ; question fondamentale, indispensable, prioritaire, mais spéculative, et non décisive pour le destin suprême de notre existence. L’autre question concerne l’activité humaine et s’adresse plutôt à la volonté : elle s’exprime précisément dans la demande : que dois-je faire pour donner à ma vie son sens le plus plein, sa signification la plus élevée ? Elle regarde l’aspect moral, cet aspect qui est, lui aussi, indispensable ; et, à certains égards il l’est à un degré supérieur à l’aspect spéculatif. Les destinées de la vie humaine dépendront en fin de compte, de la réponse que nous aurons donnée à cette demande relative à l’activité dans laquelle sera engagée notre vie elle-même. Nous ne seront pas jugés pour ce que nous sommes, mais plutôt pour ce que nous faisons. À cet égard, l’Évangile est très clair : lisez le Magnificat, lisez les béatitudes ; rappelez vous la parabole du Christ au sujet des talents : ce n’est pas la bonne fortune de les posséder qui compte, mais les fruits qu’on est capable de faire produire aux talents eux-mêmes ; ce sont ces fruits qui constituent leur véritable fortune pour nous. Le « faire », le « bien faire », le « faire le bien », tout cela, dans le jugement final, l’emporte sur la valeur de notre existence, sur l’être et sur le savoir.
Et alors, ce qui importe par-dessus tout, c’est l’engagement de notre volonté.
Ceci comporte un complément dans notre éducation moderne, dans laquelle la liberté a, très justement, une première place subjective dont nous devons tous être les gardiens et défenseurs jaloux (voyez la déclaration du récent Concile au sujet de la liberté religieuse). Mais la liberté est appelée objectivement à s’exercer dans la recherche et dans le choix du bien ; elle est appelée à faire son propre devoir. L’obligation morale invite à soi la liberté, qui apparaît alors le visage éclairé de lumière divine, lorsqu’elle choisit la loi du devoir, lorsqu’elle ne se décompose pas dans le caprice arbitraire qui avilit la liberté même dans la sujétion à des passions aveugles ou à de bas intérêts.
Pour nous, croyants, la foi sera la norme et le soutien dans l’orientation tant spéculative que pratique de notre vie, nous souvenant toujours de l’affirmation capitale de Saint Paul qui nous répète : « l’homme juste vit de foi » (Rm 1,17).
La vie chrétienne exige un engagement total de la volonté. Ce don du cœur est ce qui la caractérise. Elle est amour, elle est bonheur, elle est sacrifice, elle est communion avec le Christ de notre foi, guide et source de notre action. Il vaut la peine d’en faire l’expérience !
Avec notre bénédiction apostolique !
Audience du Pape Paul VI, 30 novembre 1977
L’AVENT DU CHRIST
L’Avent est commencé. Qu’est-ce que l’Avent ? L’Avent est cette période de temps qui, dans la prière officielle de l’Église, précède et prépare la célébration de Noël. La prière de l’Église suit le cours du temps qui, pour nous, se déroule non seulement selon le cycle cosmico-saisonnier des périodes thermo-agraires, mais aussi dans le souvenir renouvelé de la vie temporelle du Christ et de l’œuvre qu’il a accomplie, et qui est la Rédemption, le mystère de Dieu dans l’histoire. L’Église fixe un tel événement dans le rythme solaire du temps, pour le constituer comme point central dans la succession de l’histoire même, c’est-à-dire dans le temps qui passe : « Notre Mère la sainte Église estime qu’il lui appartient de célébrer l’œuvre salvifique de son divin Époux par une commémoration sacrée, à jours fixes, tout au long de l’année... » (Sacrosanctum Concilium, SC 102) ; de telle sorte que la première observance de la vie religieuse consiste à percevoir la relation qui existe entre le temps qui passe et cette présence du Christ qui domine les vicissitudes de notre vie en transit dans le temps, l’inexorable succession des causes et des événements dans laquelle notre existence actuelle naît, s’affirme et meurt.
Aussi, la première pensée qui vient du fond de notre conscience doit-elle être cette forme et cette mesure d’existence dans laquelle nous nous trouvons, afin comme le dit Saint Paul dans son célèbre discours d’Athènes « de chercher Dieu pour l’atteindre, si possible, comme à tâtons et le trouver ; aussi bien n’est-il pas bien loin de chacun de nous. C’est en lui, en effet, que nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Ac 17,27-28). Le sens naturel, fondamental, primordial de Dieu doit s’ouvrir, au milieu des mille expériences de la vie profane, dans quelqu’éclair d’illumination qui soulève en notre esprit le problème fondamental de Dieu. Dieu frappe à notre porte (Ap 3,20). Alors l’Église, par sa sage et maternelle pédagogie, nous parle du Christ et, les jours que nous appelons jours du Seigneur, c’est-à-dire les dimanches, nous racontent l’histoire de sa venue et transfigurent le récit en célébration parce que — et nous devrons y revenir — cette célébration liturgique est un moment de présence : nous dans le Christ et le Christ en nous. Le Christ qui vient, voilà la présentation de son arrivée historique et figurative ; ceci est l’Avent que nous devons célébrer en premier lieu. Ce n’est pas de l’imagination, mais du souvenir, de l’histoire. Une histoire rétrospective par rapport à notre actualité contemporaine ; une histoire qui a commencé il y a 1977 années (si l’on s’en tient au calcul initial de Cyrille d’Alexandrie que le moine Denis, dit le Petit, composa à Rome entre le V° et VI° siècle après le Christ, compilant la collection des Conciles).
Ce besoin de recourir aux documents antiques pour avoir des renseignements chronologiques sur l’Avent du Christ nous apprend qu’il s’agit d’un fait déterminé, d’un fait historique, comme nous le disons, qui ramène à la réalité du temps, ou mieux, au mystère du temps choisi par Dieu pour la venue de son divin Fils sur la scène du monde (cf. He 1,2) ; et nous rappelle notre devoir de connaître l’ »histoire sainte » ou pour mieux dire l’Écriture Sacrée, la Bible (cf. Dei Verbum, DV 9-10). C’est le livre de la Révélation qui constitue, avec la Tradition, (ibid. n. 8) la source historico-divine de notre foi. Elle a le regard fixé sur le passé, d’où se projette dans les siècles cette Parole de Dieu dont notre religion tire certitude et richesse.
Pour bien célébrer l’Avent, nous devons avoir le plus grand respect pour cette sage attitude : regarder en arrière, regarder l’histoire, l’ »histoire sainte » à travers laquelle à jailli la lumière sur le monde. Relisons Vito Fornari : « Jésus vint au monde comme vient à nous une personne dont nous avons déjà entendu le bruit des pas. Le bruit de la venue fut d’abord léger, comme il est normal quand il vient de loin, puis il s’est fait plus sonore et tout proche ; mais, commencé depuis l’origine, puis continué sans arrêt et en dernier ressort tellement clair que toute chose paraissait une voix d’annonciation, et que le monde semblait, ne plus être autre chose, tout entier qu’une préparation de la venue du Christ » (Vita di Gesù Cristo, 4. 1, vol. 1P 31).
38 Faisons tous le projet de compléter notre culture profane, d’enrichir notre formation religieuse en recherchant dans les Écritures, sous l’éclairage du Magistère de l’Église la Vérité qui sauve.
C’est là un projet qui peut le mieux nous conduire dans cette nouvelle année liturgique et renforcer nos pas pour le chemin suivant.
Avec notre bénédiction apostolique.