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Audience du Pape Paul VI, 7 décembre
LE CHRIST EST VENU. LE CHRIST VIENDRA
Chers Fils et Filles,
Noël est proche. Si nous essayons de le comprendre comme point de contact du Dieu éternel avec le flux ininterrompu du temps qui s’écoule, nous parvenons plus facilement à considérer cet événement dans le passé, que l’Évangile fixe dans l’histoire, et dans l’avenir, dont l’Évangile se fait prophétie. Noël nous oblige à penser au Christ qui est venu, et au Christ qui viendra. Sur la bande de l’histoire se trouve enregistrée l’apparition du Verbe de Dieu qui s’est fait homme. Nous, nous ne finirons jamais de considérer cet événement : dans sa lente et séculaire préparation, dans sa brève apparition, dans ses conséquences qui nous touchent encore et font de notre existence temporelle une expérience, une épreuve, en comparaison de cette présence momentanée du Christ durant les brèves années de sa vie sur la terre, notre modèle, notre type d’humanité notre maître, notre sauveur et fondateur de la société du salut, de la communion existentielle avec Lui que nous appelons l’Église. Cet Avent, constaté dans des événements prodigieux en eux-mêmes mais presque inaperçus sur la scène du temps, fut cependant d’une importance telle qu’il constitue le point central de l’histoire du monde : « … mysteria clamoris, quae in silentio Dei operat a sunt » ; ce furent, écrivait déjà, au début du deuxième siècle, Ignace, le célèbre Évêque d’Antioche, martyrisé à Rome, ce furent des mystères retentissants, mais accomplis dans le silence de Dieu (Ad Ephes, 19). Le Noël temporel du Christ fut l’épilogue de l’ancien Testament, mais il fut, en même temps, l’inauguration du nouveau Testament, celui dans lequel se déroule aujourd’hui notre présente existence. C’est ainsi que Noël nous fait célébrer deux venues du Christ, celle de Bethléem, passée mais fulgurante dans les siècles qui lui ont succédé jusqu’à nous, et jusqu’à la fin du monde ; et l’autre, celle future, lorsque le Christ reviendra. Ce sera, sous une forme que nous ne pouvons même pas imaginer, qu’il viendra, dans toute sa gloire, pour juger l’humanité entière, « les vivants et les morts », c’est-à-dire ceux qui sont vivants de la vie du Christ et ceux qui, par leur culpabilité, s’en sont privés.
Noël n’a pas seulement le regard tourné vers le passé, vers la naissance de Jésus dans la chèche. Noël a le regard projeté également vers l’avenir, vers la nouvelle et future venue glorieuse du Christ (cf. ). Cette prévision est pleine de mystère, mais pleine également d’ineffable réalité : « En effet, comme il est écrit, dit Saint Paul, nous annonçons ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment. Mais Dieu nous l’a révélé par l’Esprit... ». Et nous, nous ne devons pas oublier ce futur, eschatologique comme on le définit, avènement qui conclura pour l’éternité le royaume de Dieu et fixera notre sort pour toujours. Il est suspendu au-dessus de nous, presque comme une sanction prophétique, à la fin du temps, de l’accueil que nous aurons fait au premier Noël dans le temps qui nous est accordé. Le sens de la vie présente s’éclaire à la lumière de la vie future. Les valeurs morales de notre existence s’imposent à nous au moment de l’extrême confrontation avec l’Avènement du Juge, qui pour nous fut un frère, un maître, un modèle et même le pain de vie dans le temps présent, et qui nous a enseigné le sens de la charité fraternelle comme titre pour être admis à nous associer, pour toujours et pleinement, à la vie divine.
Que notre Noël ne soit donc pas un événement mondain et profane, mais un moment de convergence du Noël évoqué par l’Évangile avec celui auquel on croit et qu’on espère pour l’éternité : une fête de Noël, pieuse et bonne et bénéfique, celle de celui qui est chrétien.
Avec notre bénédiction apostolique.


Audience du Pape Paul VI, 21 décembre 1977
NOËL, PRODIGE DE LA MATERNITÉ DE MARIE
Chers Fils et Filles,
Nous voici à Noël. Avec les vœux qu’une pieuse et aimable coutume fait abonder, pleins de cordialité, sur les lèvres et dans le cœur de tous ceux qui ont conscience du caractère très spécial de cette fête, source pour ainsi dire première de sentiments nobles et élevés dans la conversation sociale, accueillez, Fils et Filles bien-aimés, notre vœu particulier. Ce vœu, conforme à notre mission religieuse, est que vous puisiez à leur source authentique et originelle les raisons des joyeuses manifestations de la fête de Noël, c’est-à-dire, donc dans le fait, dans le mystère que Noël commémore et ravive : l’Incarnation du Verbe de Dieu. Le Fils éternel de Dieu, consubstantiel au Père, créateur de l’Univers, s’est fait Homme ; il est devenu un homme parmi nous, il s’est placé, en suprême humilité mais en effective réalité au centre de l’humanité au point de rencontre des prophètes avec l’histoire du monde, afin de donner aux hommes un Évangile, une foi et un salut qu’ils ne pouvaient conquérir d’eux-mêmes, marquant ainsi le centre du temps et des événements, le point focal, le sens du cosmos. Nous devons prêter la plus grande attention à ce dessein divin qui se greffe sur le déroulement du devenir terrestre et humain. Et, à la fin des temps, du vêtement d’humilité, de pauvreté et de douleur, dont il fut historiquement revêtu durant les jours de sa présence sur la terre, rayonnera, comme un soleil qui s’allume, une fulgurante majesté.
Oui, soyons empressés et avides de connaître, d’approcher, de toucher cette divine présence qui s’appela Jésus (cf. Mt 1,20-23 He 1,1-4 1Jn 1,1-4). Nous voici alors conduits au lieu, à la scène de la naissance de Jésus, à la crèche de Noël que mille et mille artistes et saints et dévots ont tenté de représenter. Mêlés à l’humble escorte évangélique, nous suivons les pas hâtifs des bienheureux bergers réveillés par les anges ; et nous avons la joie de trouver, comme le dit textuellement l’Évangile de Saint Luc « Marie et Joseph, et le nouveau-né couché dans la crèche » (Lc 2,16). À ce point, il nous faut faire une pause et contempler. Contempler quoi ? le prodige de la maternité de Marie : la voilà la source !
Il importe de recueillir sur-le-champ cette révélation. La révélation du Dieu qui s’est fait homme ; le mystère de l’Incarnation : dans notre esprit résonne aussitôt l’écho de ce verset fatidique de notre Credo : « Jésus-Christ, pour nous hommes, et pour notre salut, est descendu des deux, s’est incarné par l’opération du Saint-Esprit dans le sein de la Vierge Marie et s’est fait homme ». Pour arriver à Jésus il faut d’abord saluer Marie. Nous devons accueillir avec allégresse et avec vénération ce Mystère de l’Incarnation.
Le Concile a dit : « Ce divin mystère de salut se révèle pour nous et se continue dans l’Église que le Seigneur a établie comme son Corps et dans laquelle les croyants, attachés au Christ chef et unis dans une même communion avec tous ses saints, se doivent de vénérer « en tout premier lieu la mémoire de la glorieuse Marie toujours vierge, Mère de notre Dieu et Seigneur Jésus-Christ » (Lumen Gentium, LG 52). Marie est la « janua caeli », la porte du ciel ; elle est l’ »alma Redemptoris socia » (AAS 1974, p. 127).
40 On a tenté parfois d’accuser l’Église d’avoir attribué une trop grande importance à la mission de Marie et à son culte, sans souci de l’irrévérence, par là démontrée à l’égard du mystère de l’Incarnation et de l’abandon ainsi admis de l’économie historique et théologique de ce mystère fondamental. Le culte que l’Église rend à Marie ne porte en rien préjudice à la totalité et à l’exclusivité de l’adoration qui est due uniquement à Dieu et au Christ en tant que Fils consubstantiel avec le Père : un tel culte nous guide plutôt vers cette adoration et nous en garantit l’accès parce qu’il remonte la voie que le Christ a parcourue en descendant pour se faire homme.
Nous avons déjà exposé quelques considérations dans notre Exhortation Apostolique Marialis cultus (AAS 1974, p. 113 et suiv.) ; et nous voudrions que votre dévotion envers la Vierge Marie et votre souci de commémorer dignement Noël, vous suggèrent des pensées et des sentiments qui disposent précisément vos âmes à célébrer le mystère de Noël avec, au cœur, la joie de Marie.
Avec notre bénédiction Apostolique. (Cf. le chapitre L’Église et la Vierge Marie dans Méditation sur l’Église, du R.P. Henri de Lubac, p. 241 et suiv.).


Audience du Pape Paul VI, 11 janvier 1978
HUMILITE ET PAUVRETÉ : LEÇON DE NOËL
Encore Noël, un sujet de méditation sans fin, et, toujours inépuisablement riche de thèmes fondamentaux qui concernent nos rapports avec Dieu. Nous prendrons congé de cette célébration du grand événement de Noël, en gardant en mémoire sa particulière exemplarité. Elle est telle qu’elle peut nous servir comme révélation de la pensée divine sur nos vicissitudes. D’autre part, elle peut nous guider dans l’adaptation de notre existence présente à la forme qui permettra le mieux de la modeler sur celle de Dieu fait homme. Avant même de nous instruire par la parole, le Seigneur nous a enseigné par l’exemple de ses actions, par l’Évangile de sa venue comme homme parmi nous.
Et le seul fait de soumettre à notre réflexion l’histoire de la vie du Christ soulève des problèmes que nous ne pourrons jamais réussir à résoudre complètement ; mais nous constaterons toujours que la présence du Christ dans le monde fait rayonner une telle lumière de Vérité, un tel réconfort d’espérance que nous nous convaincrons qu’il est la lumière du monde et que c’est uniquement dans le cône lumineux de la doctrine que nous en donne l’Église que nous pouvons jouir de sa lumière et trouver notre salut. Cela veut dire que notre foi doit avoir le regard fixé sur le Christ dans une totale adhésion de pensée et de vie. Souvenons-nous des paroles par lesquelles Saint Jean termine le prologue de son Évangile : « Et le Verbe s’est fait chair, et il est venu habiter parmi nous ; et nous avons contemplé sa gloire, la gloire que peut recevoir de son père, un fils unique, plein de grâce et de vérité » (Jn 1,14).
Mais à ce point de notre contemplation fixée sur le Verbe de Dieu qui s’est fait chair, nous rencontrons, dans le cadre de la vie temporelle de Jésus, non pas sa gloire, mais son humilité, sa petitesse, son anéantissement ; nous rencontrons, non la grandeur, mais la négation des valeurs de notre vie présente. La crèche nous le dit. L’humilité du Christ sera notre surprise. Une humilité qui mortifie nos attentes messianiques et nous oblige à modifier et même à contredire l’estimation de ce que nous croyons être des biens nécessaires à notre existence naturelle. Et nous rappelons cela au sujet de deux vertus chrétiennes, c’est-à-dire de deux dimensions négatives, caractéristiques de notre présence dans le monde ; nous voulons dire l’humilité et la pauvreté.
Que Dieu ait voulu se manifester et qu’il ait voulu co-exister avec nous sous un vêtement d’humilité absolue est chose qui nous bouleverse et transforme nos jugements sur nous-mêmes et sur nos rapports avec les biens et avec les événements du monde. « Apprenez, enseignera Jésus dans son Évangile, que je suis doux et humble de cœur » (Mt 11,29). Et cette attitude d’humilité ne marque pas seulement les formes extérieures de la vie du Christ, mais aussi les formes essentielles de la vie, de la doctrine et de la mission du Dieu fait homme. Ici il est nécessaire de citer une sentence très connue de Saint Paul : elle contient la synthèse — et nous offre la clé pour la comprendre — de la figure du Christ ; il s’agit des termes relatifs à la Kénosis du Christ, c’est-à-dire de son abaissement dans l’accomplissement du dessein de notre rédemption. Voici ce que dit Saint Paul dans son Epître aux Philippiens : « Ayez en vous les mêmes sentiments qui furent dans le Christ Jésus : lui qui, possédant la nature divine, n’a pas considéré son égalité avec Dieu comme un trésor jalousement gardé ; mais il s’est anéanti lui-même en prenant la nature de l’esclave et en devenant semblable aux autres hommes. Et quand il fut bien constaté qu’il avait tous les dehors d’un homme, il s’humilia encore davantage en se faisant obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur la croix. À cause de quoi Dieu l’a exalté en lui donnant un nom au-dessus de tout nom pour qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur la terre et dans les enfers, et que toute langue proclame que Jésus-Christ est le Seigneur, à la gloire de Dieu le Père (Ph 2 Ph 5-11).
3 Ici notre méditation s’arrête et devient admiration sans limite. La mortification du Christ devient principe et modèle de notre exaltation. Ceci au sujet de l’humilité que l’Homme-Dieu a introduite dans son apparition dans le monde ; mais de semblables observations peuvent se faire également au sujet de la pauvreté de la venue du Christ parmi les hommes. De là naît un changement radical dans l’évolution des biens propres au milieu naturel de notre vie présente ; ce changement qualifie le christianisme où l’humilité et la pauvreté trouveront des expressions qu’ignorent les conceptions naturelles de la manière humaine de vivre, mais, en compensation, nous aurons la conquête surnaturelle du Royaume de Dieu, de la vie nouvelle promise aux humbles de cœur et aux pauvres en esprit. Pensons-y bien ! c’est cela, l’Évangile (cf. St Augustin, Srm. 30 ; P.L. 38, 191-192 ; P. Giammaria da Spirano, I fioretti di San Francesco d’Assisi, Martello, Milano, 1960). Avec notre bénédiction apostolique.


Audience du Pape Paul VI, 25 janvier 1978
VAINCRE LE MAL PAR LE BIEN
Chers Fils et Filles,
L’Église célèbre aujourd’hui la conversion de Saint Paul, un événement décisif pour le christianisme ; il confirme la vocation universelle de la nouvelle religion qui, née dans une région déterminée dans le milieu de la tradition juive, eut dans le nouvel Apôtre le missionnaire qui, plus que les autres, comprit l’Évangile et le prêcha à tous les hommes. En effet Dieu est unique, unique aussi le médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus, homme lui-même, qui s’est livré en rançon pour tous. Tel est le témoignage rendu aux temps fixés « et de celui-ci, moi (c’est Saint Paul qui l’atteste à son propre sujet, dans sa première Epître à Timothée, 2, 5-7), moi, écrit-il, j’ai été établi héraut et apôtre — je dis vrai, je ne mens pas —, docteur des gentils, dans la foi et la vérité ». Adressons aujourd’hui à l’Apôtre Paul un salut plein de respect et d’affection ; et joignons-y la pensée que malgré toute la dévotion de l’Église, le désir qu’avait l’Apôtre d’une pleine unité, dans la prière et dans l’espérance, n’est pas encore réalisé. Puisse cette aspiration, devenue plus ardente et plus plausible grâce à l’oecuménisme contemporain, célébrée dans nos cœurs et, Dieu le veuille, dans les cœurs de nos frères encore séparés, être couronnée d’un heureux succès.
À Saint Paul nous demanderons une parole pour le réconfort de nos âmes, troublées par les nombreuses vicissitudes de la vie actuelle qui ébranlent notre confiance en un progrès pacifique du monde. Nous éprouvons tous une immense tristesse devant une désolante recrudescence de la violence privée, mais organisée, dans la société contemporaine, une violence qui traduit en phénomènes de barbarie désordonnée l’insécurité qui la tourmente, cette société, et qu’un pluralisme dominant, moral et politique, contrefaçon de la liberté, semble justifier. En outre, les difficultés économiques et sociales prolifèrent avec des effets négatifs écrasants et semblent annoncer des situations encore plus redoutables, tant et si bien que le désir insensé de jouissance superflue et la crainte qui paralyse l’accomplissement normal du travail se propagent, créant une psychologie de méfiance qui stérilise l’activité productrice et suggère des remèdes aussi vains que désordonnés. Et, de la sorte, un mal en engendre un autre, souvent pire. Nous sommes tous préoccupés. Le pire est comme un puits sans fond, dit-on. Il s’agit d’une tentation contagieuse de pessimisme qui se propage et paralyse tant d’énergies qui étaient nées de l’espérance d’un meilleur avenir.
Cette situation, chacun la connaît ; son ombre menace ce moment de notre civilisation et se projette sur l’histoire de demain.
Alors, voici notre remède ; nous le tirons du trésor qu’est l’enseignement de l’Apôtre. Il nous l’offre dans son Epître aux Romains, là où, après les avoir exhortés par de vibrantes suggestions dans différentes directions de la vie morale, telle qu’elle doit être vécue par des gens illuminés par la foi et soutenus par la grâce, il résume son enseignement dans cette sentence bien connue : « Ne vous laissez pas vaincre par le mal, mais soyez vainqueurs du mal par le bien » (Rm 12,21). Si simples qu’apparaissent ces paroles de l’Apôtre, il semble bien qu’il vaut la peine que nous les fixions dans notre mémoire. Notons entre-temps : la doctrine apostolique est intérieure. Elle tend à modifier la mentalité, trop facilement influençable, de celui qui cède au dégoût et au trouble des conditions externes dans lesquelles se déroule notre vie. Nous nous trouvons dans un monde non seulement adversaire de notre existence pour de nombreux motifs physiques et matériels, mais également ennemi du fait de son organisation sociale ou, plutôt, du désordre des facteurs qui l’empêchent d’être raisonnable et juste. Nous mesurons bien l’existence de cette malignité qui rend difficile et parfois insupportable la coexistence sociale : alors, que devons-nous faire ? Devons-nous laisser le mal triompher de nous, c’est-à-dire nous dominer, nous absorber dans ses spirales, ce qui nous rendrait méchants, nous aussi ? Cela, c’est le processus de la vengeance qui accroît le mal et ne le guérit pas. Ou bien devons-nous céder au pessimisme, à la paresse et nous abandonner à une lâche résignation ? cela n’est pas chrétien. Le chrétien est patient, mais il n’est pas aboulique, il n’est pas indifférent, L’attitude que suggère l’Apôtre est celle d’une réaction positive ; c’est-à-dire qu’il nous apprend à opposer la résistance du bien à l’assaut du mal. Il nous apprend à multiplier l’effort de l’amour pour réparer et vaincre les dégâts du désordre moral. Il nous enseigne comment tirer de l’expérience du mal rencontré sur notre route, le stimulant, pour notre cœur, à de plus grandes vertus, à une activité plus efficiente. Il en fut ainsi de Saint Paul. Il en est ainsi des Saints. Puisse-il en être ainsi de nous tous.
Avec notre bénédiction apostolique.


Audience du Pape Paul VI, 8 février 1978
LE CARÊME, PRINTEMPS DE L’ESPRIT
Les temps qui se succèdent durant le cycle chronologique annuel ont toujours constitué pour l’Église une importante base normative : elle y distribue avec grande rigueur sa pédagogie tant spirituelle qu’ascétique. Le Carême qui, cette année, commence liturgiquement aujourd’hui est une période spéciale, un temps fort. Il est nécessaire que nous prenions conscience de cette discipline traditionnelle de l’Église qui confère au calendrier une autorité particulière et attribue une signification spirituelle au temps qui passe. Un fidèle ne saurait être indifférent à la succession solaire et saisonnière des jours, comme s’ils étaient tous égaux, comme s’ils n’exigeaient pas d’être vécus d’une manière déterminée. Nous savons combien est importante la distribution hebdomadaire des jours qui, dans le calendrier civil, a également sa loi et fait du premier jour de la semaine un jour férié et impose au chrétien une observance religieuse particulière, c’est-à-dire la participation aux assemblées communautaires, liturgiques, (les « sinassi »), où se célèbrent la Parole sacrée et le sacrifice eucharistique. Le récent Concile a confirmé la norme selon laquelle « le jour dominical est le jour de fête primordial qu’il faut proposer et inculquer à la piété des fidèles, de sorte qu’il devienne aussi jour de joie et de cessation de travail » (Sacrosanctum Concilium, SC 106). Cela, nous le savons parfaitement ; et nous ferions bien de considérer toujours cette norme comme capitale dans nos coutumes civiles et religieuses qui, en outre, nous portent à donner un plus grand relief à la période précédant et préparant Pâques, c’est-à-dire au Carême.
Le Carême est un temps de préparation sacramentelle. Au Sacrement du Baptême, d’abord, pour les néophytes. Pour les chrétiens déjà baptisés, il ne sera pas seulement un simple souvenir du premier et grand sacrement purificateur et régénérateur déjà reçu, mais il sera une rénovation psychologique et morale opérée par le baptême même, lequel comporte, avec l’acceptation de la foi, un style de vie conforme à celle-ci, en vertu du principe logique et mystique que « le juste vivra de la foi », selon la célèbre parole de Saint Paul (Rm 1,17). C’est là une opération toujours en voie d’accomplissement et d’exercice. Puis, le Carême est orienté vers la réconciliation des pénitents. Toute la doctrine concernant le péché commis après le baptême a ici son école et tout autant son ineffable conclusion qui se concentre dans la paix de l’âme, rendue à l’amitié de Dieu grâce au sacrement de la pénitence. La préparation quadragésimale se couronne ainsi, prédisposant aux pâques, lorsque le sacrifice eucharistique admettra le fidèle à la communion avec le Christ lui-même « notre pâque immolée pour nous » (1Co 5,7).
Et autour de ces Sacrements, la vie des fidèles s’exerce et se transforme. Elle se caractérise par une accentuation de sentiments religieux, d’ascèse, de charité. L’écoute de la Parole divine se fait plus attentive, plus assidue ; et si, aujourd’hui, les foules chrétiennes sont moins portées à suivre les prédications régulières de Carême, tout chrétien réfléchi devrait trouver le moyen et le temps pour participer au moins à une préparation pascale prêchée par quelque groupe particulier, étant donné que cette forme de prédication s’est, par bonheur, tellement diffusée et qu’elle est devenue d’accès très facile. Et ainsi la lampe de la prière — devenue instinctivement, ou plutôt par une mystérieuse rencontre avec l’Esprit, présente dans l’âme — se rallumera et conférera, sa propre lumière à un climat quadragésimal où règnent en même temps la tristesse et la joie.
Quant à l’obligation du jeûne et de l’abstinence pendant le Carême, qu’en reste-t-il aujourd’hui ? jadis si importante, si sévère et, pour ainsi dire, devenue si rituelle, n’en subsisterait-il plus rien aujourd’hui ? À part les deux journées de jeûne qui s’imposent encore aux vertueux (le mercredi des cendres, aujourd’hui donc, et le Vendredi-Saint « la grande et amère journée »), l’obligation formelle des temps passés a été abrogée par l’Église, toujours sensible aux nouvelles conditions et exigences des mœurs modernes, mais pour les esprits vigoureux et fidèles, ce qui en reste est d’autant plus digne de notre vigilante mémoire. Cela se ramène au double devoir qui accompagnait déjà le jeûne d’autrefois : austérité personnelle, dans la nourriture, dans les distractions, dans le travail... et charité à l’égard du prochain, de celui qui souffre, qui a besoin d’aide, de celui qui attend notre secours ou notre pardon... Tout ceci subsiste, comme subsiste aussi l’obligation de l’abstinence chaque vendredi du Carême. Et même il s’impose que ce programme changé, mais pas toujours facile, obtienne spontanément notre adhésion et nos efforts d’austérité. C’est l’austérité seule qui rend authentique et forte notre vie chrétienne.
Que l’austérité soit, contre la mollesse aujourd’hui à la mode, l’exercice sans ostentation (cf. Mt 6,1 et ss.), mais sincère et fortifiant, de notre pénitence chrétienne !
Avec notre bénédiction apostolique.


Audience du Pape Paul VI, 8 mars 1978
REPENTEZ-VOUS ET CROYEZ À LA BONNE NOUVELLE
Chers Fils et Filles,
La spiritualité du Carême, cette période que notre religion place juste avant Pâques, célébration du grand mystère de notre salut, suppose et même exige, que nous ayons conscience de notre besoin personnel de pénitence. Au fur et à mesure que l’homme apprend à se connaître lui-même et se rend compte qu’il y a dans son existence quelque chose d’irrégulier, d’inachevé, de malheureux, de mauvais, il éprouve le besoin d’accuser sa propre imperfection ; un besoin qu’expliqué une grandeur manquée, un devoir trahi, un remords inévitable et, de ce fait, une misère pathologie ; ce qui exalte et humilie en même temps l’idée que l’homme a de lui-même. Nous connaissons tous la sagesse d’une parole qui est à la base de la psychologie humaine : « La grandeur de l’homme réside en ce sens qu’il se reconnaît misérable » (Pascal Pensées, 397). Ces considérations qui dénoncent une condition pitoyable, dramatique et même tragique de l’existence humaine ont dans l’Évangile un écho précis, comme une voix qui non seulement éveille la triste conscience de notre infirmité congénitale, mais aussi, et immédiatement, annonce un remède : « Les temps sont accomplis et le Royaume de Dieu est tout proche : repentez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle » (Mc 1,15) ; « Repentez-vous, le Royaume des cieux est tout proche » (Mt 3,2 Mt 4,17).
Nous savons tous que ces paroles divines sont passées dans les coutumes de l’Église, dans sa pédagogie, non seulement pour l’exigeante formation des moines et des fidèles disciples du christianisme, mais aussi dans les mœurs du peuple, lorsqu’il était l’élève habituel de l’Église et quand la manière de vivre de la société permettait qu’une discipline pénitentielle, même prolongée comme celle du Carême, fût de commune application (cf. Duchesne, Origines du culte chrétien).
Les temps sont changés, et non seulement dans le fait que les gens sont moins entraînés à la praxis ecclésiastique mais dans celui, également, que l’activité humaine — le travail principalement — est diversement organisé. Dans de telles conditions, l’observance régulière, méthodique, austère du Carême, le jeûne qu’il impose, sont devenus pratiquement impossibles, si bien qu’après le récent Concile, des dispositions nouvelles ont été prises. Par notre Constitution apostolique Paenitemini, du 17 février 1966, l’obligation traditionnelle du jeûne est pratiquement abolie. Subsiste l’obligation de l’abstinence pour tous les vendredi non-fériés (sauf la faculté accordée aux Conférences Episcopales de remplacer cette obligation par une autre œuvre de caractère pénitentiel, de charité ou de piété). Subsiste également l’obligation de jeûne et de l’abstinence le Mercredi des Cendres (ou le premier jour du Carême) et le Vendredi-Saint. Ces jours-là l’obligation de l’abstinence concerne également les adolescents qui ont atteint leurs quatorze ans ; à partir de 21 ans s’y ajoute également l’obligation du jeûne ; quant aux personnes âgées, elles ne sont plus soumises à l’obligation du jeûne à partir de leur 60ème année. Ce sont là des normes désormais très simples et bien connues et dont est facile de se souvenir si on est fidèle et ponctuel dans le respect de la loi ecclésiastique.
Mais en plus de ces prescriptions si réduites (et d’autres que les Évêques locaux entendraient y ajouter) subsiste pour tous, et plus que jamais, la loi de la pénitence qui s’impose toujours à tout bon chrétien, jeune ou vieux, et se fait d’autant plus pressante que plus difficile sont les temps et les mœurs du monde moderne. La pratique extérieure de la mortification corporelle est aujourd’hui fort atténuée. Mais la nécessité et le devoir de la pénitence, spécialement dans l’esprit, dans les divertissements, dans la dissipation, dans les pensées perverses, réclament une observance d’autant plus vigilante et intérieure.
Nous devrions rappeler ici le style ascétique de tout bon chrétien aujourd’hui. Nous nous limiterons à mettre l’accent sur une exigence particulière, celle de recommander le pardon fraternel pour les offenses qui nous ont blessés intimement. C’est une recommandation à laquelle le Seigneur nous a liés avec la récitation de la prière fondamentale, le « Notre Père » ; il faudra qu’on en reparle.
Puis, nous avons encore à rappeler (passant actuellement sous silence le Sacrement de la Pénitence) les trois œuvres pénitentielles que l’Église elle-même suggère pour suppléer aux exercices pénitentiels que la plupart des fidèles ne pratiquent plus aujourd’hui. Ce sont : la prière, la mortification des sens et de l’orgueil, et finalement la charité dans ses multiples manifestations, accessibles à chacun, et notamment l’aumône aux frères nécessiteux qui occupe encore une place de choix. « La charité a dit Saint Pierre, couvre la multitude des péchés ! » (1P 4,8).
Frères et Fils ! Souvenez-vous en, et, comme aujourd’hui encore, cela vous a été enseigné, agissez !
Avec notre bénédiction apostolique.
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