Homélie du 6e dimanche de Pâques-Année A - Rome - Dimanche 27 avril 2008
Messe de prise de possession du titre cardinalice de Saint-Louis-des-Français par le cardinal Vingt-Trois.
Les semaines du temps pascal que nous vivons forment un chemin qui développe en nous la capacité de vivre non plus dans la présence physique du Christ, mais dans sa présence par la personne de l’Esprit Saint. Cette pédagogie se développe d’abord en nous faisant méditer les rencontres du Christ et de ses disciples, du Christ Seigneur ressuscité qui affermit en ses disciples la certitude qu’il a bien vaincu la mort et du Christ Seigneur exalté qui les a préparés à son absence dès avant sa Passion, nous venons de l’entendre dans l’évangile selon saint Jean. Ces deux aspects de la présence du Christ à ses disciples se réunissent en un même objectif : assurer, approfondir et développer la communion du Christ avec les siens. Cette communion s’approfondit et se développe par la manière dont ils gardent sa Parole : ceux qui l’aiment sont ceux qui gardent ses commandements et qui les mettent en pratique, et ceux-là deviennent ceux que Dieu lui-même aime, ceux auprès desquels il vient demeurer.
Le Père et le Fils viennent établir leur demeure dans le cœur de ceux qui croient en sa Parole et qui la mettent en pratique.
Ce chemin auquel Jésus invite ses disciples, il nous y invite tout autant, nous qui avons été baptisés dans le Christ et qui avons reçu la plénitude de l’Esprit par la confirmation. À notre tour nous sommes invités à accueillir la Parole de Dieu au plus profond de nos cœurs, à en faire la lumière de notre vie, à la mettre en pratique dans nos comportement et à devenir ainsi des signes vivants de la présence de Dieu en ce monde.
Ces paroles peuvent vous paraître exagérées. D’une certaine façon, nous avons tendance à sous-estimer et l’ampleur de la mission et la force considérable des moyens qui nous sont donnés pour l’accomplir, et pourtant c’est de rien moins que cela dont il s’agit. Quand nous sommes rassemblés autour du cierge pascal, symbole du Christ Ressuscité vivant en son Église, quand nous sommes rassemblés dans la célébration de l’Eucharistie, présence et communion avec le Christ Ressuscité, nous ne faisons rien d’autre que d’accueillir ce que Dieu nous donne et de devenir porteurs de la richesse de Dieu pour le monde.
Que cette mission et les forces qui lui sont nécessaires, soulèvent l’enthousiasme de ceux qui les découvrent peut nous paraître parfois un peu étrange, à nous qui sommes de vieux chrétiens, qui avons sans doute profités du mieux que nous avons pu de ce que nous avons reçu mais qui avons parfois laissé s’émousser en nous le choc de la nouveauté chrétienne et la connaissance de la richesse qui nous était confiée. Combien de nos frères dans la foi vivent leur relation au Christ comme une relation purement formelle, symbolique, mais non pas comme l’axe autour duquel se construit leur existence, non pas comme le repère et la force qui doit leur permettre de mener une vie nouvelle !
Cet écart entre l’assoupissement de l’habitude et l’enthousiasme de la nouveauté, nous permet sans doute de comprendre pourquoi nous pensons si rarement à la foi chrétienne comme à une expérience de la joie. Les Actes des Apôtres nous rapportent que, devant les signes qui étaient donnés, « la ville était en pleine joie ». Nous avons quelques difficultés à nous représenter que notre foi chrétienne constitue une source inépuisable de joie et qu’elle doit s’exprimer à travers la joie que nous éprouvons.
Que l’annonce de l’Evangile soit une source de joie pour ceux qui l’entendent et qui le découvrent cela nous le concevons peut-être, mais que l’Évangile soit une source de joie pour ceux qui le portent et qui l’annoncent, nous le concevons plus difficilement, sans doute plus sensibles que nous sommes aux difficultés de la mission qu’à la beauté des signes. Et pourtant, comment mieux qu’ici à Rome et dans cette église, pourrions-nous mesurer à quel point cette force de la foi a produit, non seulement une culture littéraire, mais une production esthétique qui est toute entière tournée vers l’exultation et la joie de l’Évangile. Oui, l’Évangile est pour nous une source inépuisable de joie à travers les péripéties de notre existence, à travers les difficultés que nous rencontrons, à travers les obstacles, à travers les adversités, à travers parfois l’hostilité et la persécution, si elle devient nécessaire quand on est fidèle à l’Évangile et que l’Évangile n’est pas reçu, qu’il est rejeté, qu’il est combattu.
Nous sommes souvent perplexes, interrogatifs devant l’avenir de la foi et l’avenir de l’Église. Notre perplexité, nos interrogations sont encore alimentées et augmentées par la perplexité et l’interrogation de ceux qui estiment qu’ils ont à nous aider à penser qui nous sommes et qui nous présentent toujours plus de points d’interrogation que de points d’exclamation. Le Christ n’a pas promis à ses disciples que le chemin serait balisé, que les étapes seraient clairement indiquées, que les moyens seraient évidemment imposés ; il leur a promis qu’il serait avec eux, toujours, chaque jour, à chaque instant de leur vie. Il ne leur a pas promis que la vie chrétienne serait facile, il leur a promis au contraire de connaître le même chemin que lui. Il ne leur a pas promis que leurs efforts seraient couronnés de succès visibles mais il leur a promis que jamais il ne les abandonnerait.
La force de la foi quand elle est vécue profondément dans l’obéissance à la Parole de Dieu, ce n’est pas d’aplanir les difficultés de l’existence, de les estomper, de les négliger ou de les enfouir, c’est de les affronter, de les assumer et de les surmonter. Non pas dans l’excitation ou la puissance artificielle des projets que l’on nourrit et que l’on attribue si facilement à Dieu, mais dans la fidélité quotidienne à la parole reçue, dans la méditation habituelle de la présence du Christ, dans le recours quotidien à l’Esprit-Saint qui habite nos cœurs.
Nous traversons l’histoire des hommes, ses erreurs, ses souffrances, ses espérances, ses réalisations sans être jamais ni éblouis ni écrasés, parce que celui qui est notre lumière n’est pas au-dehors de nous, il ne s’impose pas à nous de l’extérieur, il est vivant en nos cœurs et il est présent au secret de nos âmes. Si nous connaissons la sérénité et la paix, ce n’est pas par l’exercice de quelque sagesse extraordinaire, c’est par la certitude que tout homme qui croit au Christ Ressuscité et qui vit de sa Parole est habité par l’Esprit de Dieu, c’est par la certitude que la fidélité de Dieu manifestée à travers les siècles jusqu’au don suprême de son Fils bien-aimé continue de s’exercer à l’égard des hommes, c’est par la conviction que quiconque est attentif à cette présence de Dieu est déjà béni de Dieu en toutes ses démarches et accompagné jusqu’au bout de sa vie.
Frères et sœurs, soyons dans la joie de la révélation que nous avons reçue ; soyons heureux de connaître le Christ même si nous le connaissons mal ou de manière insuffisante ; soyons joyeux d’être habités par l’Esprit-Saint ; soyons heureux d’être réquisitionnés, pour notre part, tels que nous sommes, pour devenir témoins de cette Bonne Nouvelle au milieu des hommes ; soyons heureux d’être les membres de cette Église qui reçoit la mission de témoigner à travers les siècles de l’amour et de la présence de Dieu à l’humanité ; soyons heureux que, aujourd’hui encore, le Christ soit vivant pour nous et à travers nous, vivant pour le monde. Amen.
+André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris
Homélie du 7ème dimanche de Pâques - Année A - Saint-Georges dimanche 4 mai 2008
La liturgie nous fait entendre en ces dimanches d’après Pâques les discours que Jésus a prononcés, selon le récit de saint Jean, avant d’être arrêté et traduit en jugement. Vous imaginez bien, non seulement que ces dernières paroles prononcées par le Christ ont pris une importance particulière pour ceux qui les ont entendues, mais aussi que ces dernières paroles prononcées par le Christ tiennent une place particulièrement importante pour ceux qui viennent après eux, comme nous : tous les disciples les recueillent comme ce qui peut être considéré comme l’essentiel du message du Christ.
Nous venons de l’entendre, au moment de quitter ses apôtres, les dernières paroles du Christ ne s’adressent pas à eux, elles s’adressent à son Père. Ses dernières paroles sont une prière que vous pourrez aller relire dans votre évangile au chapitre 17 de l’évangile selon saint Jean. Avant de quitter les siens, Jésus prie longuement pour eux. Il est évidemment intéressant pour nous d’écouter et de comprendre ce qu’il demande pour eux.
D’abord, il demande que Dieu les remplisse de sa vie. Car il est venu dans le monde pour que les hommes aient la vie en plénitude. C’est cette plénitude de vie que Jésus demande pour ses disciples en nous donnant ce commentaire : « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ ». Ainsi il nous donne une clef pour nous aider à découvrir par quel chemin il veut nous entraîner.
Qu’est-ce qui va nous permettre de connaître la plénitude de la vie ? Qu’est-ce qui va nous permettre d’atteindre le plein épanouissement de ce que nous pouvons être et de ce que nous pouvons faire ?
Qu’est-ce qui va nous permettre de devenir vraiment des hommes et des femmes selon le cœur de Dieu ?
Qu’est-ce qui va nous permettre d’accomplir notre mission et notre vocation en ce monde ?
C’est de connaître Dieu et celui qu’il a envoyé : Jésus-Christ. Si bien que le premier commandement que Dieu donne à son peuple au Mont Sinaï : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toute ta force, de toute ton âme et de tout ton esprit », est, nous le comprenons, vraiment la clef de toute la réussite de l’existence humaine.
Être chrétien, ce n’est pas quelque chose en plus, à côté, qui ne changerait pas grand chose à notre manière de vivre.
Etre chrétien, c’est vraiment devenir l’homme ou la femme que Dieu veut que nous soyons. « La vie éternelle, c’est qu’il te connaisse, toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ ». Cela veut dire aussi que la plus grande richesse que nous possédons et que nous pouvons essayer de transmettre à ceux qui nous suivent, aux plus jeunes d’entre nous, c’est cette connaissance de Dieu et de celui qu’il a envoyé, Jésus-Christ. Notre premier devoir de chrétiens, c’est d’agir et de vivre dans la connaissance de Dieu et de transmettre cette connaissance de Dieu, de devenir témoins de cette volonté de Dieu de faire vivre tous les hommes.
La deuxième chose que dit le Seigneur Jésus, c’est qu’il prie pour eux, non pas pour qu’ils soient retirés du monde, mais pour qu’ils soient préservés du mal. Jésus prie pour ses disciples. Il ne demande pas qu’ils soient arrachés à leur existence humaine, mais, au contraire, il demande qu’ils soient pleinement libres de mener cette existence en sachant que Dieu les protège et les accompagne tout au long de leur vie. Croire en Dieu, ce n’est pas croire en quelqu’un qui n’a rien à faire avec nous.
C’est croire en quelqu’un qui vit avec nous, qui est venu vivre avec nous dans la personne de Jésus et qui continue de vivre avec nous par l’Esprit-Saint qu’il nous envoie. De la même manière que Jésus a pris le chemin des hommes pour mener l’existence humaine et apporter la Bonne nouvelle à tous les hommes de ce monde, il continue d’accompagner le chemin des hommes. Dire que Dieu est un Dieu d’amour, dire que Dieu a fait alliance avec l’humanité, cela veut dire d’abord qu’il ne se désintéresse pas de ce qui nous arrive et qu’au contraire, il demeure proche de nous. Il veut nous faire sentir cette proximité en nous protégeant de ce qui peut nous détruire. Évidemment, ce n’est pas une protection automatique qui fonctionnerait comme si nous étions des petits animaux enfermés dans des boîtes sous la protection d’un soigneur ; c’est une protection qui respecte notre liberté humaine. Il ne nous protège pas malgré nous ou contre nous ou sans nous, il nous protège en nous éclairant et en nous donnant sa force pour que nous soyons capables de mener vraiment une existence humaine digne de ce nom.
Ainsi, celles et ceux qui sont baptisés dans le Christ entrent dans le chemin où Jésus est venu partager notre vie pour que nous puissions partager la sienne. Comme les apôtres au jour de la Pentecôte, recevant la plénitude de l’Esprit-Saint, vont être envoyés à travers le monde pour devenir témoins de cette Bonne nouvelle de l’amour de Dieu cheminant avec les hommes, les chrétiens et les chrétiennes qui reçoivent le don de l’Esprit, sont constitués témoins de cette Bonne nouvelle.
Celles et ceux d’entre vous que je vais confirmer à l’instant, ont cheminé pendant de longues années depuis leur baptême. Ils ont découvert la vie du Christ dans son Église et dans le monde. Ils ont communié au Corps du Christ en recevant l’eucharistie. Au terme de ce chemin d’initiation ils ont souhaité recevoir la plénitude des dons de l’Esprit-Saint.
Que peut-on attendre de cette plénitude des dons de l’Esprit ? La lumière et la force.
La lumière pour nous aider à discerner notre chemin à travers les événements de notre vie, à travers les événements du monde. Chaque jour que nous vivons nous met dans des situations nouvelles, imprévues, où nous sommes invités à découvrir ce que Dieu attend de nous, ce qu’il souhaite que nous fassions. Comment pouvons-nous être mieux fidèles à sa volonté, à son amour ? Comment devons-nous décider les choses de notre vie pour être vraiment chrétiens ?
L’Esprit Saint nous apporte sa lumière pour nous aider à voir clair, à comprendre et à découvrir le chemin. Mais il ne suffit pas de voir clair et de savoir ce qui est bien, il faut encore avoir la force de le faire. Dans l’une de ses épîtres, l’épître aux Romains, saint Paul nous dit qu’il y a deux hommes en lui : il ne fait pas le bien qu’il voudrait et il fait le mal qu’il ne voudrait pas. Eh bien, notre intelligence nous permet de savoir ce qui est bon, ce qui est bon pour nous, et ce qui est bon pour les autres, ce qui est bon pour l’humanité toute entière. Nous le savons de façon plus ou moins savante selon nos capacités, mais nous en savons assez pour vivre. Nous savons ce qu’il faut faire pour être un honnête homme et une honnête femme. Nous savons ce qu’il faut faire pour être vraiment chrétien. La question, la difficulté de notre vie, ce n’est donc pas de savoir, c’est une fois qu’on le sait, de faire. Il ne suffit pas d’admirer le beau chemin que Jésus a tracé devant nous, reste à avoir la force de poser nos pas sur ce chemin et d’avancer avec lui.
Cette force, l’Esprit de Dieu nous la donne. Il est un Esprit de force, un Esprit de dynamisme, un Esprit de persévérance. Il est un Esprit de confiance, un Esprit de sérénité et de paix. Cet Esprit-Saint, vous allez le recevoir par l’imposition de mes mains et par l’onction du saint chrême. Il va vous aider à atteindre la plénitude de votre personnalité chrétienne.
Quand vous aurez reçu l’Esprit Saint par la confirmation, vous serez pleinement membres de l’Église ; vous aurez les moyens que Dieu vous donne pour vivre cette vie de membres de l’Église. C’est pourquoi celles et ceux qui vous entourent aujourd’hui et qui ont déjà fait l’expérience de cette présence vivante de l’Esprit Saint dans nos vies, qui ont découvert cette lumière et cette force, vont prier avec vous pour que vous le receviez. C’est pourquoi aussi celles et ceux qui n’ont pas encore reçu ce don de l’Esprit-Saint doivent bien regarder et bien écouter pour se dire : « Moi aussi, je peux devenir pleinement chrétien en étant confirmé ». Ensuite, ils iront voir le prêtre et ils lui diront : « J’ai compris, moi aussi je veux être confirmé ».
Alors, durant quelques instants de silence, nous allons prier pour celles et ceux qui vont recevoir la confirmation, pour l’Église dans laquelle ils vont apporter la nouveauté de leur don de l’Esprit et pour le bonheur de tous. Amen.
+André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris
Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Vigile de Pentecôte - Confirmation d’adultes à Notre-Dame de Paris - Cathédrale Notre-Dame de Paris - samedi 10 mai 2008
Chers amis, en lisant chacune des lettres que vous m’avez adressées pour exprimer votre désir d’être confirmés ce soir, en entendant tout à l’heure énoncer vos prénoms pour que vous manifestiez votre volonté de vous approcher de la confirmation et en vous voyant vous signer avec l’eau baptismale, je pensais que nous avions devant nos yeux une représentation très visible et concrète de ce que saint Augustin disait tout à l’heure à propos de la Pentecôte. Car ce corps de l’Église que nous formons ce soir, dans la communion de l’Esprit-Saint, il se construit à partir d’éléments dispersés sinon divisés, inconnus, indifférents sinon hostiles.
Mais cette dispersion et cette indifférence ne sont pas simplement représentées à travers la diversité de notre assemblée ; elles sont aussi une réalité dans l’histoire de chacune de vos vies. Car quand vous essayez d’expliquer comment vous êtes arrivés au point où vous êtes aujourd’hui, comment vous avez pu vous décider à faire le pas pour être confirmés, le regard que vous portez sur votre vie et le récit que vous faites même de façon résumée de votre parcours montrent bien comment l’unité de votre personne qui se constitue dans la démarche que vous faites rassemble, de façon visible aujourd’hui mais mystérieusement cachée au long des années, toutes sortes de moments, d’épisodes de votre vie, au cours desquels, tels les constructeurs de Babel, chacun a voulu édifier son projet selon sa propre langue, selon son propre génie, selon ses aspirations, selon ses désirs, et aussi, vous le savez bien, selon ses faiblesses.
L’édification plus ou moins volontaire, plus ou moins délibérée de cet itinéraire de votre vie, à certains moments, vous le mesurez aujourd’hui, vous a dispersés. Parfois, pendant de longues années, vous avez continué de savoir et de croire que Dieu était quelqu’un dans votre vie sans que cette présence ait pu vous déterminer à rejoindre le Corps de ceux qui croient en lui. Chrétiens de désir, chrétiens d’oubli, chrétiens de mémoire, chrétiens d’ignorance, vous étiez dispersés à travers l’immense foule, sans que votre lieu puisse être identifié. C’est peu à peu que l’Esprit de Dieu a travaillé votre cœur, l’Esprit du baptême que vous aviez pour la plupart reçu dans votre jeunesse, même si vous n’avez pas été catéchisés ensuite. L’exemple d’une grand-mère, d’un frère, d’un père, d’un ami, d’une amie, le témoignage innocent de quelqu’un qui ne saura jamais que sa parole aura été déterminante, l’annonce d’une naissance à l’autre bout du monde qui va faire de vous un parrain ou une marraine, un bébé que vous avez eu ou que vous avez tenu entre vos bras et qui vous a éveillé au mystère de la vie et de l’amour… : à travers ces étincelles éparses au long d’une nuit profonde, peu à peu se dessine un chemin de lumière qui vous ramène parfois insensiblement, parfois brusquement comme dans un éclair, à redécouvrir ou à entendre pour la première fois que Dieu est quelqu’un qui vous parle.
Ce qui jusqu’alors paraissait comme un dessin insignifiant fait de courbes qui semblaient n’aller nulle part, devient tout à coup un itinéraire : l’errance de vos années d’adolescence ou de jeunesse, la surdité, l’aveuglement, l’ignorance, tout ce qui vous avait tenu éloignés d’un acte de foi personnel, devient brusquement par la grâce de Dieu qui nous habite l’expression de la fidélité de celui qui vous a choisis, chacun comme son enfant, et qui ne vous a abandonnés à aucun moment de vos vies, quoi qu’il vous soit arrivé et quoi que vous ayez pu faire.
Ces points obscurs, ces périodes sombres, sont mystérieusement récupérés et intégrés dans la construction de cet édifice qui n’est plus une tour de Babel mais qui devient le temple vivant du Christ dans ce monde, temple dont nous sommes les pierres vivantes. Ainsi, ce soir, dans la démarche que vous faites et que vous préparez depuis plusieurs mois ou plusieurs années, vous vivez vraiment un moment de plongée dans la communion de l’amour. Ces éléments épars de votre vie sont recueillis et rassemblés dans la démarche de votre liberté qui s’offre à l’amour de Dieu. Le Corps unifié de l’Église assume et rassemble tout ce qui constitue l’histoire souvent torturée de chacune de nos vies et de l’humanité entière. Et comme ce soir, vous l’avez vu, les nations, les cultures, les langues, sont rassemblées en un seul pas, en une seule démarche et en un seul chant. De même tout ce qui a constitué dans vos vies des territoires étrangers à la foi, un vocabulaire, une langue dans laquelle Dieu n’avait pas sa place, une culture qui était devenue païenne, tout cela se rassemble dans l’amour du Christ pour devenir une créature nouvelle. Mais cette créature nouvelle n’efface pas ce que vous avez vécu.
La culture du Corps de l’Église que nous constituons ne se bâtit pas sur la négation de ce que vous avez été ; elle ne renie rien de ce qui a été votre vie aux uns et aux autres, mais par la puissance de l’amour, elle assume ce que vous êtes, elle reprend votre histoire pour qu’elle devienne vraiment une histoire sainte, elle purifie ce qui a été mauvais, elle assume ce qui a été bon, elle édifie avec chacune de vos vies et chaque période de votre vie le Corps du Christ qui est l’Église. De même que les représentants des différents peuples rassemblés à Jérusalem pour la fête signifiaient que la foi au Dieu unique devient un foyer d’unité au travers des diversités, de même l’Esprit-Saint que vous recevez manifeste que Dieu constitue un peuple à partir de membres différents qu’il rassemble sans les dissoudre, qu’il unit sans les confondre, qu’il appelle sans les renier.
Chacun de vos noms qui a été prononcé désigne une histoire où Dieu a écrit votre chemin même quand vous ne le saviez pas. Vous allez être marqués par l’onction de l’Esprit qui va pénétrer votre personnalité comme l’huile va pénétrer votre peau, de façon indélébile, et c’est d’ailleurs pour beaucoup d’entre vous cette certitude d’une alliance définitive et indissoluble qui vous tourne vers l’Esprit de Dieu. L’épreuve que vous avez pu faire de la faiblesse et de la fragilité de nos relations humaines vous fait puiser dans la relation avec Dieu la confiance et la certitude qu’au moins dans votre vie il y en a un qui ne vous abandonnera pas. C’est parce que nous sommes sûrs qu’il ne nous abandonne pas qu’à notre tour nous devenons capables de nous donner sans retour. Celles et ceux d’entre vous, et ils sont nombreux qui vivent cette confirmation dans la préparation ou la suite immédiate de leur mariage, savent bien comment ce don de l’Esprit-Saint est indissolublement lié au don qu’ils font d’eux-mêmes l’un à l’autre dans leur amour et que c’est cette fidélité indissoluble de Dieu qui fonde l’indissolubilité de nos amours humaines. C’est parce que Dieu ne trompe pas que nous pouvons nous engager à aimer pour toujours.
Rassemblés dans la cathédrale qui est comme le symbole de l’Église diocésaine, vous prenez votre place dans la communion de l’Église entière. Vous trouvez pleinement votre place, vous êtes consacrés par l’Esprit-Saint pour devenir témoins de la Bonne Nouvelle du Christ à travers tous les instants de vos vies. Ce don de l’Esprit n’est pas un poids qui vous accable, c’est une force qui vous relève ; ce n’est pas une complication qui vient embrouiller vos idées, c’est une lumière qui vient clarifier votre chemin !
Frères et sœurs, c’est une grande joie pour l’Église et, en particulier pour moi qui préside à cette Église, de vous recevoir comme les membres à part entière du Corps du Christ et d’attester la mission qui vous est confiée, d’être témoins de la fidélité de Dieu. Amen.
+André cardinal Vingt-Trois, Archvêque de Paris
Homélie de la Fête de la Sainte Trinité - 25 ans du journal Paris Notre-Dame - 18 mai 2008 Cathédrale Notre-Dame de Paris
Frères et Sœurs,
Si nous abordons le mystère de la Sainte Trinité à partir de l’énigme que représente la foi au Dieu unique en trois Personnes distinctes, il ne faut pas nous étonner qu’il soit difficile de croire à la Trinité de Dieu non seulement pour ceux qui sont en dehors de la foi mais même pour ceux qui sont chrétiens et essaient de l’être. Aussi bien l’Écriture, à travers les textes que nous venons d’entendre, nous indique-t-elle un chemin pour découvrir la réalité de la Trinité.
Ce chemin n’a pas l’aspect énigmatique dont le travail spéculatif rend compte par les concepts de nature et de personne. Ce n’est pas de cela que l’Écriture nous parle, même si c’est à partir de l’enseignement reçu de la parole de Dieu que l’intelligence humaine a été conduite à formuler les choses. Il s’agissait pour elle de rendre plausible la foi au Père, au Fils et au Saint Esprit.
Ce que nous venons d’entendre nous aide à entrer dans le mystère de la révélation de Dieu telle qu’elle apparaît à travers la tradition judéo-chrétienne. Celui qui se manifeste à l’humanité à travers Moïse, par l’Alliance conclue avec Moïse et son peuple, est le même Dieu qui est à l’origine du monde et de toute existence, le Dieu créateur. Plus encore en un sens que le Dieu créateur, il est celui qui exerce sa miséricorde à l’égard d’une humanité qui s’est détournée de lui.
Le premier signe de cette miséricorde est le don qu’il fait à travers Moïse des dix paroles, sorte de chemin, de guide, pour que l’homme mène une vie droite, posé face à ce peuple dont il dit qu’il est un peuple à la tête dure, à la nuque raide. Dieu ne se mobilise pas pour exterminer son peuple ; au contraire, il va chercher à lui donner des indices, des signes, des repères, pour que peu à peu la lumière se fasse et qu’il cesse d’être dominé par ses fautes et ses péchés puisque Dieu les pardonne.
Dieu en fait son peuple, le peuple élu, le peuple qui lui appartient. Ce peuple lié par les dix paroles reçues au Mont Sinaï devient à travers l’humanité le signe et le témoignage de l’alliance entre Dieu et les hommes au point qu’on peut dire symboliquement que, quand le peuple d’Israël est menacé dans son existence, c’est la nature humaine qui est visée au-delà de ce peuple particulier.
En effet, à travers l’alliance conclue entre Dieu et son peuple, c’est l’alliance avec l’humanité entière qui est prophétisée et annoncée pour tous les peuples. Cette alliance, nous le croyons, est accomplie dans le Christ, Fils unique de Dieu envoyé par amour pour sauver l’humanité et non pas pour la condamner.
Ainsi, du commencement de la création à l’incarnation du Christ, à sa mort et à sa résurrection, le langage que Dieu emploie pour se faire connaître aux hommes est le langage de la miséricorde et du pardon. S’il veut nous faire découvrir quelque chose de lui, c’est précisément que nous ne pouvons le comprendre que si nous regardons cette caractéristique du Dieu miséricordieux et sauveur.
La volonté de sauver l’humanité et de la prendre dans sa miséricorde a une telle importance dans l’identité divine qu’elle entraîne Dieu dans une sortie de lui-même alors que, dans beaucoup de systèmes religieux même très évolués, on se représente Dieu comme quelqu’un qui est auto-satisfait dans sa propre perfection, enfermé dans la consommation de sa plénitude et sans relation avec l’humanité. Cela n’empêche pas beaucoup de ces religions de susciter une foi très vive.
Ce n’est pas parce que des hommes et des femmes expriment leur foi en un Dieu inaccessible et indifférent aux péripéties de l’existence humaine que cette vision de Dieu est juste. Pour beaucoup, Dieu est une bulle fermée, il est la satisfaction de lui-même. En lui-même, il est indifférence à ce qui arrive aux hommes et donc à l’humanité. C’est l’expression de la fatalité : puisque Dieu ne s’intéresse pas à ce qui nous arrive, il ne peut pas non plus changer le cours de ce qui nous arrive, nous sommes impuissants à changer le monde.
La manifestation de Dieu à travers le peuple d’Israël et son achèvement dans la personne de Jésus de Nazareth constituent en quelque sorte l’affirmation que l’amour de Dieu ne se satisfait pas en lui-même et ne trouve son accomplissement que par une sortie de lui-même, une venue de lui-même, un envoi comme nous dira l’évangile selon saint Jean à propos de Jésus, Celui qui est l’Envoyé.
Il est envoyé parce que Dieu ne peut pas se reposer en lui-même tant que l’humanité erre à travers les chemins de la perdition. Dieu sort de lui-même, non par une délégation très lointaine comme cela pouvait encore être le cas avec Moïse, ni non plus par un peuple élu comme c’était le cas avec Israël, ni par les Prophètes tels qu’ils se sont succédés : dans ces temps qui sont les derniers, il sort de lui même par son Fils unique qu’il envoie en ce monde pour sauver le monde. L’amour qui conduit Dieu à sortir de lui-même est tellement puissant qu’il est Dieu lui-même : celui qui vient de Dieu et qui retourne à Dieu est existence personnelle, il est Dieu même.
Si nous empruntons ce chemin de la miséricorde et de l’amour, nous découvrons peu à peu que le mystère de la Trinité n’est pas d’abord une énigme philosophique mais un profond mystère de l’amour. Nous ne pouvons pas le comprendre, non pas parce que nous serions mal outillés ou pas assez intelligents, mais surtout parce que nous ne connaissons pas très bien le langage de l’amour. C’est par l’amour que nous pouvons comprendre comment Dieu envoie son Fils dans le monde et comment la plénitude de l’Esprit constitue l’extension universelle de cette présence du Christ à l’univers.
La découverte et l’approfondissement de la réalité de l’amour manifestée dans la personne du Fils et répandue dans la Personne de l’Esprit transforment profondément le regard que nous avons sur les hommes. Car, si Dieu a aimé le monde et dans ce monde particulièrement les hommes et les femmes qu’il a appelés à l’existence, s’il les a aimés au point d’envoyer son Fils, cela veut dire que chacun et chacune de ces hommes et de ces femmes qui vivent en ce monde depuis les origines jusqu’à la fin des temps et à travers tous les espaces, chacun et chacune de ces hommes et de ces femmes a une valeur suprême, extrême.
Nous découvrons la valeur de l’humanité dans l’existence de la Trinité. C’est parce que nous croyons que Dieu aime le monde au point d’envoyer son Fils et d’investir l’humanité de l’Esprit que nous comprenons à quel point les hommes et les femmes créés par Dieu et appelés par lui à devenir sa famille proche, ces hommes et ces femmes sont infiniment précieux et respectables. Si nous combattons pour le respect des droits de l’homme, ce n’est pas simplement en raison de la découverte un peu exacerbée de l’importance de ces droits au XXe siècle ; c’est en raison de la conviction que nous avons que chacun des êtres humains de cette planète a une valeur particulière aux yeux de Dieu, quelles que soient ses faiblesses, quels que soient ses handicaps, quel que soit même le mal qu’il a pu faire ou qu’elle a pu faire.
Ainsi, la foi au mystère trinitaire n’est pas l’adhésion à une énigme incompréhensible c’est la prise de conscience du sens que Dieu veut donner à l’existence humaine. C’est l’engagement de notre liberté pour que chaque homme et chaque femme en ce monde puisse être mieux reconnu dans sa valeur devant la miséricorde de Dieu, mieux respecté dans ses relations avec les autres humains et plus joyeux et allègre devant la vocation que lui dévoile l’Esprit Saint : nous sommes tous appelés à devenir dans le Christ des enfants bien aimés de Dieu. Amen.
+André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris
Homélie de la Fête du Saint Sacrement - Célébration du 4è centenaire du Miracle de Faverney (Diocèse de Besançon)
Frères et Sœurs, croyez-vous vraiment que vous allez vivre éternellement ? Je sais bien que l’on a l’habitude d’écouter l’Évangile d’une oreille accommodatrice et de mettre quelques nuances dans ce que nous entendons, mais enfin, il l’a dit : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang vivra de ma vie, éternellement ». Les Juifs qui discutaient entre eux et qui se disaient : « Comment cet homme-là peut-il donner sa chair à manger ? », n’étaient pas de mauvais esprits ; ils n’étaient pas des hommes incrédules ; ils étaient peut-être tout simplement des gens qui réfléchissaient. Quand ils entendaient Jésus leur dire qu’il allait leur donner sa chair à manger, on comprend qu’ils se soient posé quelques questions. Les gens de Faverney qui voyaient l’ostensoir au-dessus des flammes, on comprend qu’ils se soient posé quelques questions. Les Juifs sortis d’Egypte qui voyaient s’ouvrir devant eux une longue traversée du désert sans manger et sans boire, on comprend qu’ils se soient posé quelques questions aussi. Alors, nous aussi nous pouvons nous poser des questions ! Ce que nous venons d’entendre, est-ce vraiment la Parole de Dieu ? Ou bien sont-ce seulement des morceaux choisis de textes édifiants que l’on pourrait trouver dans des livres d’images à destination des enfants ou des simples d’esprit ? Ce que nous constituons aujourd’hui, est-ce une assemblée d’Église ? Ou est-ce simplement le rassemblement fortuit de quelques milliers de personnes qui ne savaient pas trop quoi faire ce dimanche et qui ont été attirées curieusement par l’annonce qui avait été faite d’un miracle à Faverney ? Le pain que nous allons recevoir, est-ce vraiment le corps du Christ ou bien seulement une évocation mystérieuse et symbolique d’une forme de présence qui n’est pas vraiment une présence mais qui n’est pas non plus tout à fait une absence ?
Vous voyez que, pour les esprits curieux et ingénieux, il y a beaucoup de questions à se poser. Les habitants de Faverney et, à travers eux, nous tous qui sommes ici réunis aujourd’hui, nous avons quand même beaucoup de chance : le « coup » de l’ostensoir qui monte au-dessus des flammes, s’il s’était déroulé seulement devant quelques moines un peu endormis, on aurait pu dire ensuite que c’était une belle supercherie, mais comme il y a eu des milliers de témoins, qui n’étaient pas tous endormis, et dont certains même étaient à jeun, à moins d’être mal renseigné, on ne peut pas dire qu’il s’agit d’une supercherie. Trop de gens ont vu. Ce n’est pas une supercherie, c’est un prodige. Qu’on essaye de l’expliquer, c’est normal : nous sommes faits pour cela, nous avons une intelligence pour essayer de comprendre. On n’y arrive pas toujours et on n’y arrivera peut-être pas non plus ce coup-là, mais le signe ne nous est pas donné pour que l’on découvre de nouvelles lois de la physique ou de la philosophie. Il nous est donné pour que nous prenions position. Les Juifs dans le désert, Dieu ne leur a pas donné la recette de la manne, il leur a donné la manne. Il ne leur a pas demandé d’expliquer comment la manne était arrivée, il leur a demandé de la manger. Pour expliquer, il y a des générations depuis quelques millénaires, et sans doute pour les millénaires à venir, il y a des générations de savants, d’exégètes, d’intelligences brillantes qui cherchent et pourront trouver peut-être une explication. Quand on marche dans le désert du Sinaï, on rencontre parfois des gens qui vous expliquent que tel arbuste produit de temps en temps des fleurs qui, se reposant dans la rosée, donnent une espèce de pâte… Qu’est-ce que cela change ? Que ce soit un arbuste ou que ce soit autre chose ? Ce n’est pas pour cela que l’Ecriture nous l’a raconté.
Elle nous a raconté cet épisode pour nous faire comprendre d’où vient la vie de ce peuple qui ne vit pas seulement de pain mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. L’Ecriture nous rapporte à plusieurs reprises cet événement pour nous aider à comprendre que le Peuple sorti d’Egypte, en marche vers la Terre promise, ne devait pas compter sur les relais de poste ou les auberges mais devait compter sur la grâce de Dieu pour arriver au bout. C’est Dieu qui l’a nourri, c’est Dieu qui l’a abreuvé, c’est Dieu qui l’a conduit et c’est Dieu qui l’a mené à bon port, enfin pas ceux-là, les suivants. Parce que, ceux-là, ils sont morts avant d’arriver, justement parce qu’ils n’avaient pas cru que Dieu les conduisait. Il leur a dit : « Puisque vous n’avez pas cru en moi, eh bien, vous ne verrez pas la terre promise », ce sera la génération suivante. C’est pour cela que leur pérégrination a duré 40 ans.
Un signe nous est donné pour solliciter, non pas seulement notre esprit curieux, non pas seulement notre intelligence, mais surtout notre foi. Tout à l’heure, celles et ceux d’entre-vous qui s’avanceront pour recevoir l’Eucharistie comme de pauvres gens qui reçoivent leur vie de quelqu’un d’autre, quand le prêtre ou le diacre leur présentera l’hostie en disant : « Le corps du Christ », seront devant un prodige bien plus important que de savoir si l’ostensoir penchait un peu sur la grille du chœur ou s’il tenait vraiment tout seul en l’air, un prodige bien plus important que de savoir si la manne venait directement du ciel ou si elle avait transité par un arbuste, ils seront devant un prodige bien plus extraordinaire. Ce pain leur est présenté : « Le corps du Christ », et ils disent : « Amen. J’y crois, je le crois ». Pas parce que le bonhomme qui leur présente le corps du Christ avec son bel habit serait plus fiable qu’un autre ! Ce n’est pas moi que vous allez croire, ce n’est pas moi qui vous ai dit : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle », c’est le Christ. Amen à Jésus-Christ. Je crois en ce qu’il m’a dit, je crois ce qu’il a dit. Je crois à ce qu’il nous dit aujourd’hui : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang, aura la vie éternelle », aujourd’hui.
Les théologiens, à juste titre, cherchent des manières d’exprimer comment ce morceau de pain, apparemment si insignifiant, si pauvre dans sa visibilité et dans sa substance, peut devenir une nourriture de vie éternelle, comment ce morceau de pain peut vraiment être le corps du Christ. Comme l’intelligence humaine est sans limite ou presque, ils trouvent des moyens d’exprimer cela, mais ma foi ne va pas aux théologiens. Je ne crois pas aux explications, je crois à la Parole du Christ. Peut-être ne suis-je pas capable de comprendre ce que cela veut dire, mais je suis capable de dire : « Amen, je crois ». Aujourd’hui, nous qui sommes rassemblés, petit peuple de quelques milliers de personnes dans une grande région qui en compte quelques centaines de milliers, sommes-nous un signe ? Notre prière commune, notre fête célébrée ensemble, veulent-elles dire quelque chose de plus qu’une simple réunion festive, par chance et par grâce sous le soleil. Veulent-elles dire quelque chose de plus sur la présence du Christ aujourd’hui dans le monde ?
Car sa présence, nous la croyons dans sa Parole, nous la croyons dans son Eucharistie, nous la croyons dans l’Église, Corps du Christ assemblé. Quand nous nous saluons, quand nous prions ensemble, nous ne faisons pas que dire des formules, nous faisons exister le corps du Christ ressuscité pour ce temps et pour ce monde. Si nous croyons que la Parole que nous avons entendue, c’est sa Parole ; si nous croyons que le pain que nous recevons, c’est son corps ; si nous croyons que l’assemblée que nous formons, c’est sa présence aujourd’hui dans le monde, alors nous constituons par notre existence un ferment de transformation du monde. De même que la manne a conduit le peuple à travers le désert jusqu’au pays de Canaan, de même que la Parole du Christ rassemble à travers les siècles et les espaces ceux qui la reçoivent comme Parole de Dieu, de même que le pain eucharistique est vénéré comme la présence du Christ au milieu de son peuple, de même l’Église constituée des baptisés, des confirmés dans l’Esprit du Christ est un signe de la réalité de la présence du Christ en ce temps. Non seulement quand nous sommes rassemblés comme aujourd’hui dans une grande fête d’Église, non seulement quand nous sommes rassemblés chaque dimanche dans des Eucharisties qui, pour être moins festives que celle que nous célébrons aujourd’hui, n’en sont pas moins le signe de la présence du Christ vivant, mais encore quand l’Esprit du Christ nous disperse, non pas pour nous perdre et nous noyer à travers les soucis et les activités du jour, non pas pour nous désespérer à travers les épreuves que chacune et chacun d’entre-nous peut rencontrer dans sa vie, mais au contraire pour que nous donnions le témoignage de la foi et de l’espérance, pour manifester que nous croyons que le Christ ressuscité donne à tout homme et à toute femme qui croit en lui la promesse de surmonter non seulement les petites difficultés quotidiennes, non seulement les épreuves plus graves de la maladie, de la trahison, de la séparation, mais encore celle de la mort.
Le Christ vivant nous donne l’espérance que, malgré nos faiblesses, nous sommes signe de la promesse de Dieu pour les hommes et pour les femmes de ce temps, pour tous les hommes et toutes les femmes de ce temps, dans toutes les situations où les circonstances de la vie nous placent par notre choix ou contre notre gré, - mais qui d’entre nous choisit vraiment tout ce qu’il vit ?
Nous sommes conduits par les circonstances, par les obligations, par les devoirs qui nous échoient, nous sommes conduits à vivre un certain nombre de situations : des situations heureuses, des situations malheureuses, des situations pleines de dynamisme, des situations pleines de fatigue. L’espérance de voir vos enfants et vos jeunes cheminer vers une vie heureuse, la patience d’accompagner vos parents, vos grands-parents, jusqu’au terme d’une vie paisible,… nous savons que tout le monde porte cela en son cœur, mais combien peuvent le réaliser ? La foi au Christ fait de nous des sentinelles vigilantes pour que nous ne nous laissions pas écraser par la vie, submerger par l’existence. Nous pouvons vivre debout parce que Dieu nous promet, mieux encore : il nous donne le pain qui est la chair du Christ.
Quand l’Église nous invite à célébrer la fête du Saint-Sacrement, elle ne vise pas à remplacer la célébration dominicale et l’Eucharistie que nous célébrons chaque dimanche, pas plus qu’elle ne veut remplacer la mémoire de la Cène que nous fêtons le Jeudi Saint. Elle veut simplement nous aider à affermir notre foi dans cette présence du Christ : il est vraiment présent et parce qu’il est vraiment présent, chacune et chacun d’entre nous peut, lui aussi, devenir vraiment présent au monde, à l’humanité, à celles et à ceux que la vie met sur votre chemin, pas simplement comme un réconfort moral ou par de vagues sentiments de solidarité, mais comme quelqu’un qui est prêt à donner quelque chose de lui-même parce qu’il reçoit du Christ non seulement quelque chose de lui-même mais sa vie toute entière.
Alors, frères et sœurs, dans la mémoire du 400ème anniversaire, et surtout dans la mémoire plus lointaine du 2000ème anniversaire du don que Jésus a fait de sa vie, dans la mémoire plus lointaine encore de ce temps où le peuple sorti d’Egypte a été nourri par Dieu à travers le désert, laissez grandir en vous la certitude paisible que Dieu nous nous a pas sortis de l’esclavage et de la mort pour nous faire crever de faim au milieu du désert ; il ne nous a pas appelé à être baptisés dans son Église pour nous laisser manquer de nourriture et de boissons. Il n’a pas fait de nous des chrétiens pour nous conduire au désespoir. Il veut nous faire partager sa vie et partager sa vie, c’est la joie de notre vie. Amen.
+André cardinal Vingt-Trois