Messe à Longpont (Diocèse d’Evry) – Anniversaire de Notre-Dame de Bonne Garde - Samedi 31 mai 2008
Frères et sœurs, l’Évangile que nous entendons proclamer au cours de l’eucharistie est un petit passage d’un évangile. Il est quelque fois difficile de comprendre quel est le message qui nous est adressé par ce petit passage si nous n’avons pas en tête ce qui précède et ce qui suit. Aujourd’hui, nous avons entendu raconter la visite que Marie rend à sa cousine Élisabeth. On pourrait comprendre tout simplement ce passage de l’évangile selon saint Luc en se disant : elle a tout juste reçu l’annonce par l’ange qu’elle va mettre au monde un enfant, elle est toute heureuse, elle va partager cette bonne nouvelle avec sa cousine, laquelle déjà est enceinte dans sa vieillesse et a donc probablement besoin d’aide. Marie va rester trois mois chez elle, lui donne un coup de main. Tout cela est très beau et nous incite certainement à vivre les relations habituelles de l’existence d’une manière plus positive, mais il me semble que l’évangile selon saint Luc veut nous dire quelque chose de plus qui peut éclairer notre manière de comprendre notre vie d’Église. Avez-vous réalisé que le cantique d’action de grâce que dit la Vierge Marie, elle aurait pu le dire tout de suite après l’Annonciation ? Pourquoi a-t-il fallu qu’elle aille voir d’abord Elisabeth ? Qu’est-ce que cette rencontre avec Elisabeth apporte de spécial, de nouveau, qui va permettre à Marie de comprendre plus profondément les paroles que l’ange lui a adressées ? L’Evangile nous dit qu’Élisabeth fut remplie de l’Esprit Saint. Quand elle s’écrit d’une voix forte : « Tu es bénie entre toutes les femmes et le fruit de tes entrailles est béni », c’est l’Esprit Saint qui parle par sa bouche.
Marie a entendu l’annonce que lui a faite l’ange. Elle a cru, elle a dit oui : « Qu’il me soit fait selon ta parole ». Mais a-t-elle compris tout de suite ce que voulaient dire ces paroles de l’ange ? Arès les avoir entendues et avoir donné son accord, exprimé sa volonté de mettre en pratique la Parole de Dieu, de faire ce que Dieu voulait, pouvait-elle ne pas être saisie aussi d’une question après cette rencontre sans témoin ? Est-ce vraiment Dieu qui a parlé ? Ou bien me suis fait des idées ? Me suis-je raconté des histoires ?
Nous avons tous vécu des moments dans notre vie où nous avons eu le sentiment de recevoir des lumières. Je n’ose pas dire des révélations car cela serait vraiment exagéré, encore que notre temps ne manque pas de gens qui sont convaincus d’être en communication directe avec Dieu et qui vous disent, très clairement qu’ils sont convaincus que Dieu leur a donné un message, soit pour eux-mêmes, ce qui n’est pas trop dangereux, soit pour vous, ce qui est plus ennuyeux car à ce moment-là, c’est vous qui êtes en cause. Des visionnaires révélations particulières. Mais sans être visionnaires, sans avoir des révélations particulières, il nous arrive à tous d’avoir une idée, une parole, une pensée, et de nous dire : Peut-être, à travers cela, Dieu veut-il me dire quelque chose, peut-être m’appelle-t-il à faire quelque chose, peut-être m’invite-t-il à changer quelque chose dans ma vie ? Mais est-ce vraiment Dieu, ou est-ce moi ? Est-ce un ange, ou bien est-ce simplement que je prends mes désirs pour des réalités ? Cette parole peut-elle être vérifiée, attestée, confirmée ? Comment pourrait-elle être attestée et confirmée si personne n’en est le témoin, s’il n’y a pas d’interlocuteur, s’il n’y a pas quelqu’un animé, rempli de l’Esprit Saint qui peut dire : « Comment ai-je ce bonheur que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? »
Ce n’est pas simplement parce qu’Elisabeth était une vieille femme sage que sa parole avait plus de poids. C’est, vous le sentez bien et vous l’avez entendu dans l’Évangile, qu’elle représente le fils qu’elle porte en elle, Jean-Baptiste, celui qui sera le prophète, celui qui marchera devant le Christ en disant : « Voici l’Agneau de Dieu ». Je comprends que, dans l’expérience de Marie, comme d’ailleurs dans l’expérience de Jésus de Nazareth, la certitude humaine d’être dans la volonté de Dieu ne peut s’acquérir que dans une relation avec d’autres qui disent : « Tu es la mère de mon Seigneur ». « L’enfant que tu portes en toi, mon enfant l’a reconnu et il a tressailli d’allégresse. Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur ». Ce n’est pas Marie elle-même qui dit cela sur elle, elle ne dit pas : « Je suis heureuse parce que j’ai cru aux paroles que j’ai reçues de la part du Seigneur ». C’est Elisabeth qui dit : « Tu es heureuse, parce que tu as cru aux paroles qui t’étaient dites de la part du Seigneur. »
L’Église est ce lieu où les mouvements, les aspirations, les idées, les projets que l’Esprit Saint peut susciter en nous pour réaliser l’œuvre du Père, c’est le lieu où ces motions, ces inspirations, ses idées, ses projets, se vérifient par l’Esprit Saint qui parle à travers la bouche de quelqu’un d’autre. Notre expérience du corps ecclésial est d’abord cette expérience d’épreuve, de vérification, de test : on ne peut pas être l’Église contre l’Église, on ne peut pas être l’Esprit Saint contre l’Esprit Saint. On ne peut pas faire la vérité à soi tout seul en refusant la lumière. L’attestation, le soutien de ceux que Dieu met sur notre route pour que nous devenions témoins atteste que c’est bien Dieu qui nous a parlé, que c’est bien l’action de Dieu que nous voulons faire, que c’est bien vers Dieu que notre foi se tourne.
Si Élisabeth remplit ce rôle, ce n’est pas simplement parce qu’elle est une cousine attentionnée ou une femme de bon sens C’est parce qu’elle est porteuse de la sagesse de la première alliance. C’est l’attestation que la promesse faite à Israël est en train de s’accomplir. Cela, je ne peux pas le dire tout seul de moi-même ; il faut que quelqu’un le dise à mon propos, comme Marie a besoin qu’Élisabeth le dise sur elle pour pouvoir à son tour exprimer par son chant d’action de grâce, non plus simplement la foi qu’elle a dite dans le secret de son cœur en réponse aux paroles de l’ange, mais une profession de foi publique. Car ce chant est un chant public. Marie dit alors devant ceux qui étaient là : « Il s’est penché sur son humble servante ». Le Puissant s’est penché sur son humble servante.
Ce qui s’est passé dans le secret de sa petite maison de Nazareth entre l’ange et elle, où il n’y avait pas de témoin, devient un acte historique public à travers son action de grâce. Cette action de grâce elle-même est rendue possible par l’attestation d’Élisabeth. Être chrétien, c’est rendre grâce à Dieu non pas simplement sur notre propre front, sur nos idées, nos pensées même pieuses ; c’est entrer dans une action de grâce où nous sommes attestés, soutenus, encouragés et qui nous délivre du doute qui peut naturellement nous habiter quand nous sommes confrontés à la Parole de Dieu. Est-ce bien cela que Dieu veut me dire, à moi ? Eh bien ! je ne suis pas capable seul de me dire : « C’est cela que Dieu veut me dire à moi ». J’ai besoin que le corps ecclésial dans tout son fonctionnement, dans toute sa richesse depuis l’enseignement du Pape jusqu’au partage fraternel que nous pouvons vivre dans des rencontres entre chrétien, que tout ce système de foi, atteste que c’est bien l’appel de Dieu qui m’est adressé.
Ainsi, la vie d’une Église, la vie d’un diocèse, n’est pas la vie d’une chaîne de station service plus ou moins bien achalandées en fonction des possibilités ou des pauvretés. C’est d’abord le lieu de l’expression et de la vérification de la foi. Notre dévotion à la Vierge n’est pas une sorte d’expression sentimentale et puérile ; elle est vraiment la reconnaissance de cette opération de la foi qui se réalise en Marie quand elle accepte que son expérience, si extraordinaire, si profonde, si riche, soit confirmée par sa rencontre avec Élisabeth, lorsqu’elle accepte aussi, nous pouvons le dire ainsi, que Jésus de Nazareth soit attesté comme Seigneur par Jean-Baptiste le précurseur dès la rencontre de leurs deux mères.
Frères et sœurs, prions les uns pour les autres. Demandons au Seigneur qu’il nous donne la simplicité et la force d’accepter la lumière, l’éclairage, la confirmation de l’œuvre de Dieu en nous par notre expérience de l’Église.
Amen.
Homélie du 9e dimanche du temps ordinaire - année A - Chapelle Notre-Dame du Saint-Sacrement, dimanche 1er juin 2008
Frères et sœurs,
nous connaissons bien l’image de la maison construite sur le roc comparée à la maison construite sur le sable.
Dans l’évangile selon saint Matthieu, cette comparaison vient au terme du sermon sur la montagne comme une invitation très particulière à mettre en pratique ce que l’on a entendu.
Saint Matthieu à plusieurs reprises en son évangile insiste sur la différence entre les bonnes intentions et la mise en œuvre réelle et pratique. Ce ne sont pas ceux qui disent mais ce sont ceux qui font qui plaisent à Dieu.
Nous voyons déjà pour nous-mêmes comment cette distinction entre le dire et le faire s’applique à bien des domaines de notre vie. Dans la vie tout à fait quotidienne et habituelle, nous mesurons chaque jour combien il nous est difficile de mener notre vie en cohérence avec les principes que nous défendons.
Quand il s’agit de parler, de discuter sur les conceptions de la vie, sur des orientations, sur des manières de comprendre l’existence, sur des modèles d’existence, nous trouvons assez facilement des interlocuteurs, et même parfois des interlocuteurs passionnés d’autant plus passionnés à défendre les principes qu’ils sont moins disposés à les mettre en œuvre quand l’occasion s’en présente, - car il est beau d’avoir de grands principes moraux à condition qu’ils régissent vraiment notre vie et qu’ils ne soient pas simplement une sorte de drapeau à brandir mais qui ne change pas grand-chose à la manière dont nous vivons. Mais ce décalage entre le dire et le faire que nous pouvons mesurer chaque jour, s’il fait partie de notre faiblesse, est en même temps le reflet de notre grandeur qui est notre liberté, notre capacité de penser, d’imaginer et de désirer beaucoup plus et beaucoup mieux que nous ne sommes capables de faire.
Ce décalage donc n’est pas pour nous désespérer, il est simplement à bien prendre en considération pour nous stimuler. Il ne doit pas nous conduire à dire, comme nous l’entendons malheureusement trop souvent : puisque la vie est ce qu’elle est, les mœurs sont ce qu’elles sont, eh bien ! pour être tranquille il n’y a qu’à ramener la règle au fait, adapter les principes à nos limites et faire ainsi disparaître le décalage entre ce que l’on dit et ce que l’on fait. Cette idée qu’il suffirait de changer l’objectif pour apaiser les difficultés est une illusion mortelle ; elle suscite dans les cœurs, dans les esprits, et dans la vie habituelle, de profonds désespoirs.
Car chaque fois que l’on réduit l’objectif à nos possibilités, nos possibilités reculent d’autant et recréent le décalage que l’on avait voulu faire disparaître. Ainsi, quand le Christ nous invite à faire coïncider nos actes et nos paroles, ce n’est pas pour réduire nos paroles à la mesure de nos actes, c’est pour nous encourager à transformer nos actes et à les adapter à nos paroles.
Ce que je viens d’évoquer, qui est caractéristique des crises morales de notre société que nous connaissons bien, touche aussi à notre vie chrétienne. Toute notre vie chrétienne consiste à exprimer notre foi et notre espérance dans la miséricorde de Dieu manifestée en son Fils et dans l’appel que le Christ adresse à l’humanité de cheminer vers la sainteté. Mais nous savons bien, et nous en faisons l’expérience chaque jour, que croire que le Christ veut faire de nous des saints ne nous transforme pas automatiquement en saints.
Nous pouvons confesser la foi chrétienne, et nous confessons la foi chrétienne, alors même que la faiblesse et le péché continuent d’habiter nos cœurs comme saint Paul nous le disait à l’instant dans son épître aux Romains. Là encore, l’écart entre l’espérance que Dieu met en nos cœurs et nos capacités de mettre en pratique sa volonté n’est pas fait pour nous conduire à la désespérance, au contraire.
Avoir devant les yeux le chemin de sainteté que l’évangile selon saint Matthieu a rappelé dans le sermon sur la montagne, ce n’est pas une manière de nous accabler en nous disant : « Moi je ne serai jamais capable de cela ». Aucun homme, aucune femme, d’aucuns moments de l’histoire de l’humanité n’est capable d’atteindre à la sainteté de Dieu, mais si Dieu nous invite à la sainteté ce n’est pas pour nous accabler et nous décourager, c’est pour nous rappeler qu’il a mis en nous les forces et le désir nécessaires pour cheminer vers cette sainteté. Ainsi, cet écart entre ce que nous disons : « Seigneur, Seigneur », et ce que nous mettons en pratique, si le Christ l’évoque et s’il l’utilise comme un moyen pédagogique, c’est pour stimuler la conversion des cœurs et non pas pour décourager ceux qui voudraient le suivre. Il ne s’adresse pas à ses disciples pour leur dire : « Vous ne pourrez jamais y arriver, rentrez chez vous et continuez à vivre comme vous viviez avant » ; il leur adresse un appel pour qu’ils le suivent et changent leur manière de vivre.
L’expérience que nous faisons de cet écart entre nos paroles édifiantes et notre conduite qui souvent l’est moins, nous conduit quelquefois à imaginer que nous serions écrasés ou tout au moins brimés par une loi extérieure qui s’imposerait à nous. La parole que Dieu nous adresse, la parole que Dieu adresse aux hommes, les commandements qu’il leur a donnés par l’intermédiaire de Moïse, la loi nouvelle qui leur est communiquée par Jésus-Christ, ne sont pas des contraintes extérieures qui chercheraient à brimer nos possibilités d’accomplissement. Le Deutéronome que nous avons entendu tout à l’heure nous le rappelle : la parole que Dieu donne aux hommes, ces dix paroles, ces dix commandements qu’il donne sur le Sinaï, ne sont pas un chemin de brimades ou d’épreuves : c’est un chemin de vie et de bonheur. Dieu donne son alliance à l’humanité pour la conduire au bonheur parfait, non pas pour la conduire à la désespérance. C’est pourquoi notre connaissance de cette parole de Dieu, sa fréquentation, notre familiarité avec elle, évoquée par le Livre du Deutéronome qui rappelle que nous devons la porter dans nos cœurs et sur nos mains et sur nos fronts, comme le signe de notre communion à ce que Dieu nous demande, cette familiarité, cette profonde communion avec la Parole de Dieu est une source de force, de joie et d’espérance.
Avec cet évangile aujourd’hui commence pour la liturgie catholique des mois qui viennent, un nouveau cycle de lecture continue de l’évangile selon saint Matthieu. Ce sera une occasion pour nous d’approfondir comment le Christ entraîne ses disciples à passer de l’intention, toujours bonne, à la réalisation, à passer du dire au faire, de la pauvre ambition d’éviter le mal à la grande ambition de devenir des saints. Amen.
+André cardinal Vingt-Trois
Homélie du 10e dimanche du temps ordinaire - Célébration des 400 ans de la naissance de M. Olier - Saint-Sulpice, dimanche 8 juin 2008
Ce dimanche à Saint-Sulpice, pour l’anniversaire de la naissance du fondateur de la paroisse, du séminaire (act. Issy-les-Moulineaux) et de la compagnie des prêtres de Saint-Sulpice, étaient rassemblés une quinzaine d’évêques dont le cardinal archevêque d’Hochiminhville (Saïgon)et trois autres vietnamiens, plusieurs évêques sulpiciens de France (notamment Mgr Marcus) , et une centaine de prêtres dont la moité membres de la cie de St Sulpice.
« Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs. » Cette phrase du Christ, après l’appel du publicain et le repas pris avec les pécheurs, éclaire d’une façon particulière, non seulement sa propre mission mais encore après lui la mission qu’il va confier à ses Apôtres et qui va constituer la mission de l’Église. L’Église est un peuple de pécheurs convertis, ramenés à la vie par le baptême, aspirés vers la sainteté par le don de l’Esprit-Saint, mais qui ne peut jamais oublier le point de départ duquel elle jaillit qui est le sacrifice du Christ sur la croix, offrant sa vie pour la rémission des péchés et pour le salut de l’humanité. L’Église n’est donc jamais plus elle-même que quand elle se mobilise pour devenir témoin de ce message de miséricorde et de cet appel à la sainteté.
La vie et l’œuvre de Jean-Jacques Olier, dans la première moitié du dix-septième siècle français, sont une illustration de ce zèle missionnaire et pastoral de l’Église. Nous ne pouvons imaginer l’ampleur de la tâche qu’il eut à accomplir si nous n’évoquons pas quelques-uns des personnages qui ont été avec lui en France les artisans de la mise en œuvre de la réforme du concile de Trente. Leurs noms nous sont pour la plupart connus : saint Vincent de Paul, Pierre de Bérulle, fondateur de l’Oratoire, saint Jean Eudes, saint Louis-Marie Grignon de Montfort, le P. de Condren et tant d’autres. Cette brochette d’hommes dont certains sont devenus des grands saints de notre Église ont été de grands pasteurs ; ils ont été surtout des partisans résolus de la mise en œuvre de la réforme décidée par le concile de Trente et si lente à se répandre en notre pays.
L’une des ruptures principales dont Jean-Jacques Olier fut l’un des artisans et l’un des témoins fut la conversion du clergé. Avant de s’attaquer à la formation des futurs prêtres, il fallait déjà prendre conscience de l’état d’abandon dans lequel était le clergé français. En devenant curé de Saint-Sulpice, Jean-Jacques Olier à la différence de beaucoup d’autres à la même époque ne prenait pas possession d’un bénéfice pour assurer une étape de sa carrière : au contraire, il entrait dans une tâche pastorale, destinée à une population souvent abandonnée et misérable, peu christianisée, peu catéchisée, même si elle vivait à l’ombre de l’abbaye de Saint-Germain. Curé de la paroisse Saint-Sulpice, il a commencé par mettre en œuvre les orientations que nous jugerions aujourd’hui élémentaires d’une vie pastorale : la visite des paroissiens, la connaissance des paroissiens, la relation suivie et nourrie avec les enfants, les jeunes, de toutes les catégories de paroissiens, le développement des catéchismes, l’amélioration de la célébration liturgique, bref tout ce qui constitue la tâche habituelle d’un curé telle que nous la comprenons après coup mais qui était si novatrice lorsqu’il la mit en œuvre.
C’est sur ce fond de réforme de la vie chrétienne et de réforme de la vie paroissiale, sur ce fond aussi de champ missionnaire car, avec saint Vincent de Paul, ils ont compris très vite que la diffusion de la réforme du concile de Trente ne s’accomplirait pas en laissant les choses suivre leur cours et qu’elle supposait des campagnes missionnaires à travers la France. C’est ainsi que, comme beaucoup de leurs contemporains, heureusement, ils ont constitué des équipes de mission qui parcouraient les diocèses, appelaient à la conversion, remettaient dans la vie sacramentelle, développaient une catéchèse élémentaire, bref, remettaient en place les éléments fondamentaux de la vie chrétienne. Ces missions comme le renouveau de la vie paroissiale supposaient un clergé formé, et un clergé formé selon trois dimensions qui sont restées constitutives de la formation des prêtres.
Une dimension spirituelle : le don total auquel sont appelés les candidats au sacerdoce. Ce don total n’est possible que dans une liberté convertie et renouvelée, ce don total n’est possible que dans la conviction d’être appelé à tout quitter pour suivre le Christ et annoncer l’Évangile. Dans une société où l’état clérical constituait souvent une situation sociale privilégiée, à moins que ce ne soit un moyen de caser des enfants dont on ne savait que faire, ces objectifs de perfection spirituelle demandaient un investissement considérable. Cet investissement a commencé modestement par des retraites proposées avant l’ordination et il a étendu peu à peu non seulement à des cycles de formation théologique et pastorale mais à des cycles d’expérience spirituelle.
La deuxième dimension est la dimension théologique. Juste après la Renaissance, au moment où surgissent les grandes caractéristiques de l’humanisme qui se croit encore chrétien et qui deviendra vite peu chrétien puis deviendra non-chrétien au moment où surgissent les prémices de cet humanisme, il est nécessaire que les prêtres qui se préparent à être les pasteurs de ces paroisses aient en eux-mêmes l’équipement philosophique et théologique qui leur permettent non seulement de comprendre le monde dans lequel ils sont mais encore d’y apporter une contribution et, lorsque c’est nécessaire, un éclairage qu’ils auront appris à puiser dans leur connaissance de l’Écriture et de la Tradition chrétienne. Cet investissement philosophique, théologique et scripturaire constituera peu à peu le cadre habituel de la formation des prêtres. Nous l’avons reçu comme une tradition. Il est bon pour nous de nous rappeler que cette tradition a eu un commencement.
Troisième dimension : la formation pastorale que les futurs prêtres pouvaient acquérir en participant habituellement à la vie de la paroisse sous la conduite de son curé.
Cet apport original, partagé par différentes compagnies de prêtres qui sont représentées elles aussi parmi aujourd’hui, comme les Lazaristes, les Eudistes…., a constitué l’armature d’une Église qui s’appuyait presque exclusivement sur la solidité de ses cadres ecclésiastiques. Cette armature a permis à l’Église de former au XIXème siècle un nouveau clergé pour tenir l’ensemble des campagnes françaises. L’Église a ainsi surmonté, dans la souffrance et avec fidélité, les épreuves successives rencontrées à travers les confrontations intellectuelles et théologiques du XXème siècle ; elle continue de se développer dans un cadre différent, dans une société différente et en relevant des appels différents. Pour nous, si je puis me permettre d’associer à mes propres histoires une génération de prêtres et d’évêques qui sont ici représenté, faire mémoire de Jean-Jacques Olier est indissociable de la mémoire que nous faisons , pas seulement pour les années jubilaires, de ceux qui ont été nos formateurs.
Je n’ose pas dire mais peut-être faudrait-il quand même le dire : d’une certaine façon, nos compagnons spirituels tellement la vie du Séminaire à laquelle nous avons participé, - du moins, c’était mon cas -, était une communauté dans laquelle une part importante de la formation ne se diffusait pas par des enseignements mais surtout par l’exemple et la vie commune.
Cette vie commune, selon les conditions de cette époque, permettait de découvrir les richesses multiples de la manière de mettre en œuvre le sacerdoce chrétien à travers des personnalités assez différentes pour que nul ne songe à s’identifier à aucune. La modestie, la discrétion, l’investissement, le don total et l’ouverture qui demeurait mystérieuse pour nous, lorsque nous voyions ces hommes partir rencontrer quelque équipe à travers la ville, nous donnaient le sentiment que, vraiment, il valait la peine d’être disciples du Christ.
C’est donc avec reconnaissance, non seulement pour M. Olier mais pour ces générations de sulpiciens qui ont été nos formateurs, que je m’unis, avec joie et émotion aussi, à l’action de grâce de la paroisse Saint-Sulpice qui a été aussi de quelque façon une maquette et de la formation des prêtres et de la révolution pastorale et de l’ardeur missionnaire. Alors que nous sommes aujourd’hui dans une situation tout à fait différente, j’espère, je souhaite, et je prie pour cela, que les paroissiens de Saint-Sulpice, fidèles à leurs devanciers, soient dans l’Église de Paris, les acteurs d’un renouveau pastoral et d’un renouveau missionnaire.
Prions le Seigneur pour toutes celles et tous ceux qui ont profité de la grâce du « siècle des saints », de la grâce de l’« École française », de la grâce des compagnies de prêtres qui ont marqué cette « École française » et de la grâce partagée du sacerdoce du Christ venu non pour les justes mais pour les pécheurs.
Amen.
+André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris
Homélie des ordinations sacerdotales 2008 - Fête de Saint Pierre et Saint Paul - Cathédrale Notre-Dame de Paris - samedi 28 juin 2008
Christophe, Laurent, Charles, Édouard, François-Xavier, Antoine, Philippe, Samuel, Olric, Nicolas et Thierry, aujourd’hui vos noms sont inscrits dans nos cœurs. Ils sont comme un carrefour où se manifeste l’amour.
L’amour de Dieu pour l’humanité tout entière depuis les origines, au moment où il a suscité l’homme et la femme comme des interlocuteurs dignes de lui. L’amour inlassable de Dieu qui a envoyé son Fils dans le monde pour réconcilier le monde avec lui. L’amour du Christ pour l’humanité qui le conduit jusqu’à livrer sa vie pour le salut des hommes. L’amour du Christ pour son Église qu’il établit pour toujours témoin de sa Bonne Nouvelle.
Cet amour universel qui englobe l’humanité entière prend une expression particulière dans votre vie et votre vie aussi est prise dans cette histoire d’amour. Amour de vos familles qui vous ont attendus, accueillis, élevés, accompagnés et entourés dans votre démarche, mais plus profondément encore l’amour que vous avez ressenti de la part du Christ posant sur vous son regard, l’amour que vous avez souhaité lui donner en retour en lui donnant toute votre vie. L’amour qui vous a conduits, pas à pas, à devenir à votre tour celui qui dit : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ».
L’amour qui a ouvert votre cœur et votre existence au souci et à l’amitié pour les autres. L’amour qui a ouvert votre vie pour le service de vos frères. L’amour qui vous a conduits pas à pas au long de ces années, l’amour qui vous a décidés, alors que vous n’étiez plus des « gamins », à quitter votre existence précédente, à quitter vos études, vos professions, vos activités, vos loisirs, parfois vos goûts, pour donner tout par amour de Dieu et par amour des hommes.
Cette démarche de l’amour est inconcevable et inimaginable si elle n’est pas une démarche de la liberté. C’est pourquoi, à mesure que vous avez grandi dans votre réponse, c’est votre liberté qui a été sollicitée et qui a dû se mettre en œuvre.
Peut-être, pour tel ou tel d’entre vous, à tel ou tel moment de votre vie, avez-vous ressenti que vous étiez vous aussi enchaînés de quelque façon, peut-être aviez-vous deux soldats qui vous gardaient, peut-être des sentinelles montaient-elles la garde à votre porte ; peut-être ces liens, tous ensemble réunis, auraient-ils pu vous empêcher de faire le pas qui vous donne tout entiers à l’amour de Dieu pour l’humanité. Mais l’ange du Seigneur est venu ; je ne sais pas qui était l’ange, peut-être ne le savez-vous pas vous-mêmes.
Peut-être ont-ils été plusieurs à venir toucher vos chaînes, assoupir les soldats et vous dire la parole libératrice : « Lève-toi vite ! » et comme Pierre, vous vous êtes levés.
Peut-être pas aussi vite que vous auriez voulu ; peut-être le passage de la cellule aux grandes rues de la ville, peut-être l’ouverture de la porte de fer ont-ils pris plus de temps que nous ne le pensions ou que vous ne le pensiez, mais enfin, voilà, vous y êtes. Vous êtes devant cette grande ville où le Christ vous envoie pour être les ministres de son Église, les témoins de la Bonne Nouvelle annoncée à tout homme, les ministres de la consolation, les ministres de la paix, les ministres de l’amour.
Comme nous l’avons entendu tout à l’heure, la mission du Christ s’accomplit dans le don qu’il fait de sa vie pour les hommes. Au moment même où Pierre le reconnaît comme le Messie et l’envoyé de Dieu, il annonce qu’il va devoir monter à Jérusalem et souffrir la Passion. Dans nos psychologies humaines, la juxtaposition ou la superposition de la joie et de la souffrance sont difficilement imaginables. Nous croyons toujours que si on est joyeux, c’est parce qu’on ne souffre pas et que si l’on souffre, on est nécessairement triste.
Mais voilà que le Christ nous dévoile une réalité plus profonde de l’expérience humaine : c’est que la plénitude de la joie ne vient pas de la satisfaction de nos désirs ou de l’absence de nos misères, elle vient du don, du don que Dieu nous fait, du don sans retour que nous lui faisons.
La joie de l ’amour n’est pas la joie de la possession ; c’est la joie du don de soi. La joie de l’amour, c’est d’apprendre jour après jour que l’on devient soi-même en se donnant pour les autres, que l’on grandit dans son identité personnelle en acceptant de diminuer et de décroître pour que le Christ, lui, puisse grandir et occuper la place dans notre relation avec notre humanité.
Le ministère auquel vous allez participer et auquel vous allez être agrégés par l’imposition de mes mains et l’imposition des mains des centaines de prêtres qui vous entourent ne sera pas le ministère de votre satisfaction personnelle et, cependant, il sera votre joie, comme il est notre joie. Autour de vous, les prêtres qui ont 70 ans, 60 ans, 50 ans de sacerdoce sont les témoins de la joie qu’ils ont reçue en acceptant de donner toute leur vie et en acceptant de la donner sans réserve.
Le premier témoignage que nous devons à nos frères, ce n’est pas l’enseignement que nous leur donnons, même s’ils ont besoin que nous leur annoncions le Christ avec des mots ; le premier témoignage que nous donnons à nos frères, c’est le signe que l’amour de Dieu, l’attachement à Jésus-Christ, la plénitude d e l’Esprit-Saint rendent pleines et épanouies nos existences à chacun. Le premier témoignage que nous donnons à nos frères, c’est que Dieu seul suffit pour combler l’homme ; Dieu seul suffit.
Vous dire à quel point je suis heureux aujourd’hui de vous recevoir dans ce presbyterium parisien, –même si, pour la circonstance et nous en sommes très heureux, il est augmenté de quelques invités qui étoffent un peu notre troupe -,…. Je suis vraiment très heureux de vous accueillir dans ce presbyterium parisien qui me donne chaque jour tant de motifs d’action de grâce par son dévouement au ministère, par la plénitude du don de chacun de ses membres, par l’affection qu’ils savent manifester non seulement pour moi mais pour l’Église, par la qualité avec laquelle ils oeuvrent pour la vie du peuple de Dieu. Oui ! Vous entrez dans un corps vivant, un corps plein de ressources, plein de talents, - plein de défauts aussi mais sans cela, ce ne serait pas un corps humain -, vous entrez dans un corps où vous êtes attendus, où vous allez être reçus avec joie et affection.
Vous entrez dans un corps que je suis heureux d’appeler et d’appeler sans cesse pour la mission de l’Église. Mission dans notre ville immense, mission dans l’Ile-de-France grâce à la Fraternité missionnaire des prêtres pour la Ville et à la disponibilité d’un certain nombre d’entre nous qui se proposent pour aller servir dans d’autres diocèses, mission au-delà des mers, dans des pays lointains où la vie de l’Église a besoin d’ouvriers et d’ouvriers en pleine force, mission enfin envers la jeunesse de notre ville dont nous savons combien elle est à la fois inquiète, perplexe, parfois angoissée, mais aussi combien elle est disponible et attentive aux signes d’espérance que nous pouvons lui donner.
Frères et sœurs, en ce jour où nous accueillons ces nouveaux prêtres, je voudrais vous inviter d’abord à l’action de grâce. Rendez grâce à Dieu pour la fécondité de son amour, pour la force de sa Parole, pour la puissance de son Esprit, pour les fruits qu’il fait porter à chacune de nos communautés chrétiennes, pour l’esprit missionnaire qu’il développe au cœur de chaque baptisé confirmé, pour les Assises diocésaines pour la mission que nous mettons en route et qui vont se dérouler l’année prochaine, pour l’appel qu’il adresse à tant de jeunes, hommes et femmes, pour que la vie prenne son sens en se mettant au service de leurs frères, pour le témoignage qui nous est donné par tant d’hommes et de femmes qui ont vécu la fidélité jour après jour, sans histoire, sans grandes manifestations, simplement en menant une vie juste et honnête. Regardez ! Observez ! Autour de vous combien d’hommes et de femmes souhaitent mener cette vie juste et honnête, combien attendent qu’on leur dise que c’est possible, que nous sommes prêts à les y aider, que nous sommes prêts à les y accompagner, que nous sommes prêts à leur tenir la main jour après jour.
Frères et sœurs, soyez aussi dans la supplication pour que Dieu appelle et appelle encore de nouveaux prêtres. L’année scolaire prochaine, je demanderai à chaque communauté du diocèse de Paris de faire quelque chose, selon l’identité et le style de la communauté, pour réfléchir et prier pour les vocations de prêtres.
Il n’y aura pas de prêtres si on n’en parle pas ; il n’y aura pas de prêtres si on n’en demande pas ; il n’y aura pas de prêtres si on n’en souhaite pas ! Pour les souhaiter, pour les demander, pour en parler, il faut que nous nous mobilisions tous, que tous nous soyons désireux de voir de nouveaux prêtres prendre la relève des générations précédentes, non pas pour répéter indéfiniment ce qui a toujours été fait, mais pour répondre aux exigences de la mission aujourd’hui.
Elle est immense, elle déborde de toutes façons nos forces et nos moyens, mais justement : parce que nous sommes faibles, parce que nous sommes pauvres, parce que nous n’avons pas les moyens de faire face à notre mission, il faut supplier Dieu qu’il vienne à notre aide et qu’il nous envoie les missionnaires dont nous avons besoin !
Frères et sœurs, rendons grâce à Dieu qui manifeste aujourd’hui la fécondité et la richesse de son amour. Rendons grâce à Dieu pour ces hommes qui vont être consacrés dans le sacerdoce. Rendons grâce à Dieu pour ces prêtres qui ont fait l’offrande de leur vie et qui l’ont donnée réellement, concrètement, jour après jour, rendons grâce à Dieu pour la vie de nos communautés chrétiennes, rendons grâce à Dieu car Dieu est bon, il nous aime et il veut venir à notre aide. Il veut nous conduire jusqu’à la plénitude de la vie ; il veut nous arracher aux prisons qui nous enferment, il veut faire de nous un peuple sauvé et debout. Amen.
+André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris
Homélie du 14e dimanche du temps ordinaire - Année A - Consécration du nouvel autel de la Mission catholique allemande - Mission catholique allemande (Paris XVI), dimanche 6 juillet 2008
Le jour où nous consacrons un nouvel autel est pour nous une occasion de réfléchir à ce que représente notre vie dans le Christ, notre vie avec le Christ, notre vie chrétienne. Très souvent, nous devons bien le reconnaître, autour de nous mais peut-être aussi en nous-mêmes, la vie chrétienne est perçue d’abord comme un poids, un fardeau, « un joug », nous dit l’Evangile, un de ces jougs que l’on mettait sur le cou des bœufs pour tirer les voitures ou les charrues, un lourd joug de bois qui servait à les maintenir dans la droite ligne.
Beaucoup de chrétiens vivent leur vie chrétienne comme un joug qui pèse sur leurs épaules tandis que le Christ vient de nous dire que son joug est léger, que lui-même est doux et humble de cœur et que le chemin qu’il ouvre pour ses disciples est un chemin de joie.
C’est le chemin de sa joie à lui déjà, puisqu’il nous invite par cet évangile à découvrir comment dans sa prière, – c’est un des rares moments où les évangiles nous donnent le contenu de la prière que Jésus adresse à son Père, il rend grâce à Dieu, - il exulte de joie, nous dit un autre texte, devant Dieu -, parce qu’il a caché les secrets du royaume aux sages et aux savants et qu’il les a ouverts aux tout-petits.
Si donc nous éprouvons la connaissance de la foi, la connaissance du Christ, comme un poids et une charge, peut-être est-ce parce que nous ne sommes pas situés sur le bon chemin, dans la bonne direction. Peut-être engageons-nous notre vie d’une façon qui ne correspond pas à ce que Dieu veut nous faire connaître.
Il ne se révèle pas à nous pour nous accabler et nous écraser, il se révèle à nous pour nous aider à nous remettre debout. La connaissance du Père par le Fils dans l’Esprit est une libération, une délivrance, et non pas un sujet d’écrasement.
Cette délivrance, nous l’éprouvons quand nous accueillons la promesse que Dieu nous fait d’habiter nos cœurs et de nous investir de son Esprit, de la puissance, de la force de son Esprit, pour que nous devenions capables à notre tour de vivre selon sa Parole, de vivre dans la fidélité à l’alliance : « Heureux ceux qui entendent la Parole de Dieu et qui la mettent en pratique » ; heureux ceux qui accueillent cette Parole comme une lumière pour éclairer leur vie, pour discerner ce qui est bon et ce qui est mal, pour puiser la force de choisir le bien et de le faire, bref pour se laisser conduire par la puissance de l’Esprit Saint.
Mais nous le savons bien, cette parole qui est à notre disposition, que nous pouvons lire et méditer chez nous avec la Bible, cette parole dont nous possédons quand même un certain nombre de fragments dans notre mémoire sans avoir besoin d’un papier et d’un livre pour les connaître, cette parole en nous, dans notre esprit, dans notre cœur, cette parole est soumise à une contestation forte, un doute fort.
Dieu nous a-t-il vraiment dit cela ? Ou bien est-ce une façon de parler et, pour nous, une façon de nous illusionner ? Comment pouvons-nous assurer l’authenticité, la légitimité et la force de cette parole dans notre vie ?
Certainement pas par nous-mêmes et chacun tout seul. Ainsi, dans l’expérience des croyants au long des siècles, la Parole de Dieu n’est pas reçue simplement dans le secret du cœur, elle est reçue en Église, comme un acte ecclésial, comme nous venons de le faire au cours de cette liturgie. Vous avez entendu proclamer la Parole de Dieu. Ce n’est plus le simple murmure qui franchit votre cœur, ce n’est plus simplement un désir qui vous habite, c’est une réalité humaine, objective que vous avez entendue proclamer, que nous avons reçue ensemble et que nous attestons comme Parole de Dieu les uns pour les autres.
La Parole de Dieu devient vraiment la lumière de notre vie et la force de notre vie dans la mesure où elle est reçue en Église, accueillie en Église, méditée en Église, et vécue en Église. Cette Église assemblée par son Seigneur pour accueillir la Parole de Dieu, la mettre en pratique et la vivre, c’est l’Église qui célèbre le Christ ressuscité.
Ainsi nos célébrations eucharistiques, et particulièrement la célébration dominicale à laquelle nous sommes invités fortement par l’Église à participer, n’est pas une sorte d’impôt que l’on paierait à la miséricorde de Dieu ou une sorte de devoir supplémentaire qui viendrait encombrer notre vie.
C’est le moment où nous nous présentons, non pas seulement dans le secret de notre cœur mais dans la société des hommes qui nous entourent et des frères et des sœurs avec qui nous vivons ces moments de la célébration eucharistique.
Nous nous y présentons, non pas comme des sages et des savants qui maîtrisent le mystère de Dieu mais comme des pauvres et des petits qui viennent puiser la lumière dont ils ont besoin et la force qui leur permettra de vivre dans la fidélité à Dieu.
Ceux sont, nous le disons chaque fois mais nous devons y prendre attention d’une façon renouvelée, ce sont des pécheurs qui viennent rencontrer Dieu, des pécheurs pardonnés mais qui se rappellent qu’ils sont pécheurs et qui demandent à Dieu de verser sur eux sa miséricorde.
Rassemblés dans ce peuple de pécheurs pardonnés, de pécheurs accueillis à la façon dont le Père a accueilli le fils prodigue à la table du festin, nous sommes invités à recevoir la Parole de Dieu et à participer à la mort et à la Résurrection du Christ par notre communion au sacrement eucharistique. Oui, l’autel qui est au milieu de nous n’est pas simplement un symbole d’unité qui nous rassemble, il est le signe du Christ présent au milieu de son Église, du Christ offert par amour de Dieu, par amour des hommes, comme la figure de la Sainte Face placée au centre de cet autel nous le rappelle. Le Christ donne sa vie par amour pour le monde et il ne la donne pas simplement d’une façon indéfinie : il nous la donne à nous qui sommes ici réunis aujourd’hui et à chacune et à chacun d’entre nous qui veut et qui peut s’approcher et communier au Corps du Christ.
Frères et sœurs, le sacrifice eucharistique, nous dit le Concile, est la source et le sommet de la vie chrétienne. Pour vous, en plus, si je puis dire, c’est un moment important qui vous permet de vous retrouver dans votre langue maternelle ou favorite et qui vous aide à reconstituer des liens fraternels entre vous, donc d’éprouver comme se construit, s’édifie dans la puissance de l’Esprit le corps ecclésial.
Nous rendons grâce à Dieu pour le don qu’il nous fait en son Fils, pour l’Esprit Saint qui habite nos cœurs et qui ouvre nos yeux et nos esprits pour que nous reconnaissions le Ressuscité, non seulement dans les récits de la Résurrection, mais dans l’actualité de sa Résurrection à travers l’Eucharistie célébrée et partagée, à travers l’Église vivante, à travers le Corps du Christ répandu à travers le monde.
Ensemble, je vous propose que, pendant quelques instants de silence, nous exprimions cette action de grâce devant le Seigneur avant de proclamer notre foi.
+André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris