Au début de la messe de ce VIème dimanche du temps ordinaire (Année A), le prêtre prononce cette prière: « O Dieu, toi qui révèles la plénitude de la loi à travers la justice nouvelle fondée sur l’amour, fais en sorte que le peuple chrétien, rassemblé pour t’offrir le sacrifice parfait, soit cohérent avec les exigences de l’Évangile et devienne pour tout homme signe de réconciliation et de paix » (Collecte, VIème dimanche de l’année A).
Avec cette prière qui résume bien la Liturgie de la Parole d’aujourd’hui, l’Église nous invite à prier pour que la loi évangélique de l’amour guide le penser et l’agir de l’homme, c’est à dire de chacun d’entre nous. Quand manque l’amour, tout devient difficile, lourd, souvent inacceptable et il n’y a pas de règle humaine qui puisse tenir devant celui qui n’aime pas et qui ne sent pas dans son cœur la voix de Dieu qui est amour. Pour cela, la liturgie nous fait prier cette collecte que l’on peut utiliser tous les ans: « O Dieu, toi qui veux habiter les cœurs droits et sincères, donne-nous de vivre selon ta grâce, alors tu pourras venir en nous pour y faire ta demeure[01] ».
En effet dans l’Évangile d’aujourd’hui, le Christ ne nous offre pas simplement des règles mises à jour ou améliorées parce que plus complètes. En disant: « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes; je ne suis pas venu abolir mais accomplir » (Mt 7, 17), Jésus affirme vouloir accomplir la Loi et les Prophètes[2]. Le Rédempteur accomplit pleinement la loi parce qu’en l’observant, il l’accomplit et parce qu’en indiquant l’amour comme fondement de la loi, il la complète: tout est accompli dans l’amour.
N’oublions pas que tous les commandements sont l’expression de l’amour de Dieu et la source de l’amour entre nous. Ils sont les piliers fondamentaux de la vie, qui permettent de construire son chemin vers le ciel, comme par exemple nous le rappelle le Siracide qui enseigne: « Si tu le veux, tu peux observer les commandements de Dieu, ils te protégeront; si tu as confiance en Lui, toi aussi tu vivras. Le Seigneur a mis devant toi l’eau et le feu: étends la main vers ce que tu préfères. La vie et la mort sont proposées aux hommes, l’une et l’autre leur est donnée selon leur choix. Car la sagesse du Seigneur est grande, fort est son pouvoir et il voit tout. Ses regards sont tournés vers ceux qui le craignent, il connaît toutes les actions des hommes. Il n’a commandé à personne d’être impie, il n’a donné à personne la permission de pécher » (Si 15, 16-21 – 2ème lecture de la messe d’aujourd’hui).
Il est important de rappeler que la Loi (la Torah remise à Moïse) est déjà avant tout un don que Dieu a fait à son peuple dans le but de faire connaître sa volonté salvifique. Une illustration de cette pensée peut se trouver dans le long psaume 118 (119) où l’on chante les louanges de la loi et qui nous fait prier ainsi : « Sois bon pour ton serviteur et je vivrai, j’observerai ta parole. Ouvre mes yeux : je regarderai les merveilles de ta loi. Fais-moi comprendre et que je garde ta loi, que je l’observe de tout cœur » (Ps 118, 17-18, 34-36).
Aujourd’hui, avec la nouvelle Loi, Jésus, nouveau Moise, nous donne des commandements qui nous enseignent à construire notre vie et notre rapport avec le Seigneur dans l’amour, comme une réponse d’amour à son amour infini, unique vraie source de salut. Le salut vient du Seigneur ; il vient de l’amour et non de l’observance de la loi, il vient de Dieu et non de nos œuvres. Nos œuvres et l’observance des préceptes sont nécessaires mais dans la foi et dans l’amour. Dans la foi, en sachant que c’est le Seigneur qui nous donne toute grâce et tout salut : ainsi nous sommes heureux de vivre dans l’humilité et dans la vérité devant Dieu. Dans l’amour, en étant passionnément amoureux de Dieu parce qu’il nous a conquis ; dans l’amour qui est partage et don de nous-même au prochain, en excluant de juger, de nous sentir meilleur, de nous confronter aux autres, de les mépriser et de les exclure – si cela dépend de nous – du salut du Seigneur. Attitude typique des pharisiens qui est aussi la nôtre avec toutes les formes de pharisaïsme que nous portons en nous.
2) Eh bien ! moi je vous dis...
Jésus dans l’Évangile d’aujourd’hui répète plusieurs fois: « Eh bien ! moi je vous dis… », mais il ne le fait pas pour s’opposer à l’Ancien Testament ; le Seigneur ne veut pas d’une observance formelle de la loi qui n’implique pas le cœur. Sachant bien que ce qui contamine l’homme ce sont les violences, les jugements, les adultères qui sortent de son cœur, il est venu « porter à son accomplissement » la loi ancienne. Il s’est entièrement donné, offert à la volonté du Père, il est ressuscité des morts et il nous a donné un esprit nouveau. On n’entre pas dans le Royaume de Dieu en observant méticuleusement la loi, comme le faisaient les scribes et les pharisiens: aujourd’hui une « justice supérieure » est possible: « Soyez saint comme je suis saint » (Lv 19, 2).
La « justice des scribes et des pharisiens » connaissait, comme la nôtre, les limites de la chair, parce qu’elle était fondée sur des œuvres qui avaient perdu le parfum de la gratuité et qui étaient devenues lettre morte, sans Esprit.
Les paroles de Jésus le montrent dans l’Évangile d’aujourd’hui: « Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre, et que si quelqu’un commet un meurtre, il devra passer en jugement. Eh bien ! moi je vous dis : Tout homme qui se met en colère contre son frère devra passer en jugement. Si quelqu’un le traite de fou, il sera passible de la géhenne de feu » ( Mt 5, 21s).
Avec ces mots, on dirait que Jésus prononce des paroles absurdes comme : « Une pensée qui effleure à peine l’esprit, c’est comme tuer un homme. » Le pape François a clairement rappelé cette forme facile et subtile d’homicide que sont les médisances et les rancœurs: « Celui qui dans son cœur déteste son frère est un meurtrier. Nous sommes habitués aux bavardages, aux commérages. Mais combien de fois nos communautés et même nos familles deviennent un enfer où l’on manie cette criminalité qui consiste à tuer son frère et sa sœur avec sa langue ».
Ce sont des paroles paradoxales mais qui révèlent le mal qui court dans le cœur de chacun: si nous ne sommes pas capables de « penser bien » comme s’illusionner que nous puissions « accomplir le bien »? Combien de messes et de prières, combien de bonnes paroles et de bons conseils, combien de regards humbles, mais où est notre cœur? Qu’en est-il de notre prochain: notre père, notre mère, nos frères et sœurs de sang, nos voisins de maison et de travail, nos frères et sœurs de communauté? Tués dans le cœur, enterrés et oubliés.
Ce n’est pas notre « bon cœur » mais notre « cœur » (c’est à dire la racine de notre être) qui doit changer.
Le but de la loi de Dieu n’est pas autre chose que de protéger, de cultiver et de faire fleurir l’humanité de l’homme. Pour cela – je le répète – Jésus « commande » un unique saut de qualité: la conversion du cœur.
La conversion du cœur est vécue par les vierges consacrées grâce à la consécration et à la persévérance sur un chemin où, en chacune d’elles (mais cela vaut aussi pour chacun de nous), le Christ est tout: « Nous sommes tous du Seigneur et le Christ est tout pour nous: si tu désires guérir tes blessures, il est le médecin; si tu es accablé par l’ardeur de la fièvre, il est la source d’eau fraîche; si tu te trouves opprimé par tes fautes, il est la justice; si tu as besoin d’aide, il est la puissance; si tu as peur de la mort, il est la vie: si tu désires le paradis, il est le chemin; si tu fuis les ténèbres, il est la lumière; si tu es à la recherche de quoi manger, il est la nourriture » (Saint Ambroise de Milan, De Virginibus, PL 16, 99).
La vocation des vierges est un appel à faire fleurir et à accomplir dans le Christ leur humanité grâce à leur vertu angélique. (cf. rituel de consécration des vierges, n° 24 « Tu les appelles à se tenir en ta présence comme les anges devant ta face »). A cet égard, Saint Cyprien écrivant aux vierges affirme justement : « Ce que nous serons un jour, vous commencez déjà à l’être. Vous, vous jouissez déjà dans ce monde de la gloire de la résurrection, vous passez à travers le monde sans en être contaminées. Tant que vous persévérez chastes et vierges, vous êtes semblables aux anges de Dieu » (De habitu virginum, 22: PL 4, 462).
Heureux celui qui fait ses choix de vie à la lumière de la loi du Seigneur et implore avec insistance dans sa prière que le Seigneur lui donne la force de garder sa loi dans le cœur et de l’observer dans la vie de tous les jours.
Lecture patristique: Saint Jean Chrysostome (+ 407)
Homélie sur la trahison de Judas, 2, 6 (PG 49, 390-391)
Le Christ a donné sa vie pour toi et tu continues à détester celui qui est un serviteur comme toi. Comment peux-tu t’avancer vers la table de la paix? Ton Maître n’a pas hésité à endurer pour toi toutes les souffrances, et tu refuses même de renoncer à ta colère! Qu’est-ce qui te retient, dis-moi? L’amour est la racine, la source et la mère de tous les biens. « Un tel m’a gravement offensé, dis-tu, il a été tant de fois injuste envers moi, il m’a menacé de mort! » Eh bien! Qu’est-ce que cela? Il ne t’a pas encore crucifié comme les Juifs ont crucifié le Seigneur.
Si tu ne pardonnes pas les offenses de ton prochain, ton Père qui est dans les cieux ne te pardonnera pas non plus tes fautes. Que dit ta conscience quand tu prononces ces paroles: Notre Père, qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié (Mt 6,9), et celles qui suivent? Le Christ n’a pas fait la différence. Son sang, il l’a versé aussi pour ceux qui ont versé le sien. Pourrais-tu faire quelque chose de semblable? Lorsque tu refuses de pardonner à ton ennemi, c’est à toi que tu causes du tort, pas à lui. Tu as pu, en effet, le faire souffrir souvent dans la vie présente, mais toi, ce que tu te prépares, c’est un châtiment irrémissible, au jour du jugement. Car personne ne s’attire plus sûrement l’inimitié de Dieu, et ne lui inspire plus d’aversion, que l’homme rancunier, celui qui a le coeur enflé et dont l’âme brûle de colère.
Eh bien! Écoute ce que dit le Seigneur: Lorsque tu vas présenter ton offrande sur l’autel, si, là, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande là, devant l’autel, va d’abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite viens présenter ton offrande (Mt 5,23-24). Mais tu dis: « Vais-je laisser là l’offrande et le sacrifice? » « Certainement, répond-il, puisque le sacrifice est justement offert pour que tu vives en paix avec ton frère. »
Si donc le but du sacrifice est la paix avec ton prochain, et que tu ne sauvegardes pas la paix, il ne sert à rien que tu prennes part, même par ta présence, au sacrifice. La première chose que tu aies à faire c’est bien de rétablir la paix, cette paix pour laquelle, je le répète, le sacrifice est offert. De celui-ci, alors, tu tireras un beau profit. Car le Fils de l’homme est venu dans le monde pour réconcilier l’humanité avec son Père. Comme Paul le dit: Maintenant Dieu a réconcilié avec lui toutes choses (Col 1,22), par la croix, en sa personne, il a tué la haine (Ep 2,16). Aussi celui qui est venu faire la paix nous proclame-t-il également bienheureux, si nous suivons son exemple, et il nous donne son nom en partage. Heureux les artisans de paix, ils seront appelés fils de Dieu (Mt 5,9).
Eh bien! Ce qu’a fait le Christ, le Fils de Dieu, réalise-le aussi autant qu’il est au pouvoir de l’homme. Fais régner la paix chez les autres comme chez toi. Le Christ ne donne-t-il pas le nom de fils de Dieu à l’ami de la paix?
Voilà pourquoi la seule bonne disposition qu’il requiert de nous à l’heure : c’est que nous soyons réconciliés avec nos frères. Il nous montre par-là que de toutes vertus la charité est la plus grande.
NOTES
[01] En latin: « Deus, qui te in rectis et sincéris manére pectóribus ásseris, da nobis tua grátia tales exsístere, in quibus habitáre dignéris »
[2] Pour les Hébreux, la Loi avec les préceptes ou enseignements du Seigneur ainsi que les paroles de ses serviteurs (les Prophètes justement) indiquait la Bible. En complément d’information, je rappelle que la Bible Hébraïque a 39 livres ainsi divisés:
1. La Torah (Pentateuque)
2. Les Prophètes a) antérieurs (Josué, Juges, 1-2 Samuel, 1-2 Rois) b) postérieurs (Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, et les 12 prophètes mineurs);
3. Tous les autres écrits: Psaumes, Proverbes, Job, Cantique des Cantiques, Daniel, Ruth, Qohélet, Esther, Esdras, Néhémie, 1-2 Chroniques, Lamentations
La Bible Chrétienne comprend 73 livres :
L’Ancien Testament, 46 livres:
1- Le Pentateuque (correspond à la Torah hébraïque: Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome).
2- Les livres historiques (Josué, Judith, Ruth, 1-2 Samuel, 1-2 Rois, 1-2 Chroniques, Esdras, Néhémie, Tobie, Judith, Esther, 1-2 Maccabées).
3- Les livres sapientiaux (Job, Psaumes, Proverbes, Qohélet, Cantique des Cantiques, Sagesse, Sirac).
4- Les livres prophétiques. a) majeurs (Isaïe, Jérémie, Lamentations, Baruch, Ézéchiel, Daniel) b) mineurs (Osée, Joël, Amos, Abdias, Jonas, Michée, Nahum, Habaquq, Sophonie, Aggée, Zacharie, Malachie).
Le Nouveau Testament, 27 livres:
1- Les Évangiles (Matthieu, Marc, Luc, Jean).
2- Les Actes des Apôtres.
3- Les Lettres (Romains, 1-2 Corinthiens, Galates, Éphésiens, Philippiens, Colossiens, 1-2 Thessaloniciens, 1-2 Timothée, Tite, Philémon, Hébreux, Jacques, 1-2 Pierre, 1-2-3 Jean, Jude).
4- L’Apocalypse.
Dans les lectures de la messe de ce dimanche, deux phrases m’ont particulièrement touché: « Soyez saints, car moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint » (Lv 19, 2 – I lecture) et « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5, 48 – Évangile), qui suscitent les questions suivantes: « En quoi consiste alors la sainteté vers laquelle Dieu nous pousse dans le livre du Lévitique et la perfection à laquelle Jésus nous invite? Qui peut devenir parfait comme Dieu le Père ? »
La phrase du Christ rapportée par saint Luc « Soyez miséricordieux comme votre Père » (Lc 6, 36) peut nous aider à trouver la réponse. Joignant cette phrase à celle rapportée par saint Matthieu, « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5, 48), nous pouvons dire, en premier lieu, que la perfection de Dieu c’est sa miséricorde. Alors l’homme aussi peut être parfait s’il vit de miséricorde. « La bonté et la perfection s’enracinent dans la miséricorde » (Pape François). Avec le Pape nous pouvons donc affirmer que la perfection de l’homme c’est avoir conquis la miséricorde, qui est une synthèse de l’heureuse et bonne nouvelle apportée par le Rédempteur.
Ensuite, nous pouvons dire que notre perfection consiste à vivre avec humilité notre condition d‘enfants de Dieu en accomplissant concrètement sa volonté qui nous donne de claires indications: les commandements pour être comme Lui. Saint Cyprien écrivait : « A la paternité de Dieu doit correspondre un comportement d’enfants de Dieu, afin que Dieu soit glorifié et loué pour la bonne conduite de l’homme » (De la jalousie et de l’envie, 15: CCL 3a, 83).
Troisièmement, rappelons-nous que le Christ ne nous demande par la perfection dans l’observance des codes légaux et des règlements. Il nous veut parfaits, certes, mais dans l’amour.
Je m’explique en prenant un épisode de la vie de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. A un moment de sa vie, cette sainte religieuse se demanda comment, au paradis, tous nous pourrons être pleinement heureux, parfaitement, en ayant chacun atteint divers échelons dans la sainteté. A un certain point, la petite Thérèse eut cette illumination : « Imaginons que le Paradis soit comme un merveilleux champ de fleurs de toutes les espèces, des plus grandes aux plus petites, des roses aux marguerites, des lys aux cyclamens. La rosée du matin remplit les vases de fleurs selon leur grandeur. Aucun n’est plus plein que les autres. Chacun est plein à ras bord, parfait d’amour et de joie et n’est donc pas jaloux de celui qui est plus grand ».
Nous ne serons pas des saints comme le sont, par exemple, sainte Thérèse de l’Enfant Jésus ou saint Benoît ou saint François ou P. Pio de Pietrelcina ou Mère Teresa de Calcutta. Nous le serons certainement beaucoup moins, mais ce n’est pas ce qui compte. Ce qui compte c’est le fait que nous laissions remplir à ras bord notre cœur – petit comme une marguerite ou grand comme un lys – de l’amour de Dieu.
Bref, être parfaits, en sainteté, veut dire croire à l’Amour, en dilatant notre cœur pour qu’il accueille Dieu.
Ouvrons-nous à l’amour de Dieu. Au final, même si elle est notre réponse à Dieu, elle est un don de Dieu. C’est à nous de nous ouvrir à Lui en ayant foi et accueillant son amour.
2) La sainteté des béatitudes.
Certains diront peut-être que cette sainteté comme accueil de l’Amour est trop facile. Elle n’est pas plus facile que celle acquise par sainte Marie Madeleine, la pécheresse publique. Cette femme se jeta aux pieds du Christ et quand elle se releva obtint son éloge: « Ses nombreux péchés sont pardonnés, puisqu’elle a montré beaucoup d’amour » (Lc 7, 47). Parce qu’elle « a montré beaucoup d’amour » ? Qu’avait-elle fait? Elle avait crû à l’Amour, rien d’autre. Tous ses péchés ne l’avaient pas arrêtée dans son amour, qui l’a fait se jeter aux pieds du Christ. Elle avait crû et s’était abandonnée, s’était ouverte pour recevoir l’amour de Dieu, qui l’a comblée.
L’histoire de chaque chrétien est celle d’un amour à chaque fois comblé et, dans le même temps, ouvert sur de nouveaux horizons, car Dieu étend sans cesse les possibilités de l’âme, pour la rendre capable d’un bien toujours plus grands. Dieu lui-même, qui a déposé en nous les germes du bien, et dont part toute initiative de sainteté, « modèle le bloc… En limant et en nettoyant notre esprit, il forme en nous le Christ » (Saint Grégoire de Nysse, In Psalmos 2, 11: PG 44, 544B).
Cet amour est mis en pratique par ceux qui vivent les béatitudes. Il est en effet significatif que saint Mathieu rapporte l’expression de Jésus « soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait », à la fin du Discours de la Montagne, dans lequel Jésus proclame les béatitudes et promulgue le code de la nouvelle loi de l’amour.
Ce n’est pas un hasard si Jésus dit à ses disciples qu’ils sont le sel de la terre et la lumière du monde, après avoir énoncé les béatitudes. Sans l’esprit et la pratique des Béatitudes on ne peut être ce sel et cette lumière dont le monde, pris dans les ténèbres du nouveau paganisme, a tant besoin.
Dans une société dominée par la haine et la violence, déchirée par les divisions et les antagonismes, annoncer l’amour héroïque aux ennemis et la prière pour les persécuteurs signifie mettre en œuvre la vraie révolution dont la société, de tout temps, et en tout lieu, a toujours eu besoin, une révolution de l’amour, qui a sa source et son modèle dans l’amour infini et humble du Père Céleste.
L’indication du Rédempteur est claire: pour imiter le Père Céleste il faut vivre dans l’esprit des béatitudes évangéliques et s’ouvrir totalement à l’amour du Père, « qui fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes” (Mt 5, 45). En effet, comment pourrions-nous affirmer vouloir imiter le Père qui aime, donne et pardonne tout, en restant fermés dans la coquille de notre égoïsme, esclaves des biens éphémères du monde, nos cœurs fermés aux besoins et aux souffrances d’un frère?
L’invitation à être parfaits comme le Père ne demande pas d’escalader le sommet d’une haute montagne. Il ne nous est pas demandé d’être forts ni d’être des alpinistes chevronnés de l’Esprit, comme ont été les saints déjà canonisés par l’Eglise. La perfection de Dieu est l’objectif visé par tous les disciples de Jésus, par tous les chrétiens qui veulent apporter beaucoup de fruits au Père céleste et faire Sa gloire (Jn 15, 8).
La grandeur ou la perfection divine est à la mesure de l’homme, car c’est la grandeur de l’humilité. « Dieu, humble, s’abaisse: vient à nous et s’abaisse » (Pape François). Du ciel à la terre. Le Fils de Dieu s’abaisse dans la Grotte de Bethléem et sur la Croix de Jérusalem, et entre les deux en s’agenouillant devant ses apôtres pour laver leurs pieds. L’humilité du Christ, Fils de Dieu, est une offrande agenouillée de l’Amour. C’est une humilité dont la source et le centre sont le Cœur-même de Dieu. Comme enseignait déjà saint Thomas d’Aquin, qui a écrit tant de choses profondes sur l’humilité de Dieu. « Dieu est bien la source, et le centre, et le cœur de l’humilité, justement parce que Dieu n’a pas d’attirance vers Soi, parce qu’il est tout élan vers l’Autre: du Père vers le Fils et du Fils vers le Père dans l’unité du Saint Esprit » (P. Maurice Zundel). Ce don de soi réciproque se communique à nous et fait de nous des êtres « parfaits » si, humblement, nous Lui donnons non seulement ce que nous avons, mais ce que nous sommes. Dieu s’abaisse sur notre fragilité et la sauve par sa tendresse.
Si nous étions persuadés que Dieu « croit » en nous, nous croirions en Lui. Si nous étions conscients d’être aimés par Lui de manière tendre et sans limite, nous répondrions à Son amour et nous Lui ferions don de toute notre vie, totalement, dans l’humilité, la paix, la vérité, la joie.
Nous trouvons cette façon significative de répondre totalement à Dieu, de s’offrir à Lui, chez les vierges consacrées dans le monde. Par le rite de la consécration, et par leur vie quotidienne vécue tendrement et humblement en Lui, ces femmes témoignent qu’appartenir à Dieu ne limite pas la liberté. La vie vécue dans un dialogue d’amour avec Lui est une vie dans la liberté, que la vérité de l’Amour rend effective. La concupiscence de la chair et des yeux, les prétentions de la vie, se transforme en pureté de cœur et de regard vers le Christ qui – sur la croix – tient à jamais ses bras ouverts avec tendresse et humilité. Ces femmes consacrées témoignent que la vie consacrée est une vie de perfection et signe pour tous les chrétiens comme enseigne le cardinal Newman: « Tant de saints pensent que pour être parfaits, nous n’avons qu’à accomplir nos devoirs quotidiens. C’est le plus court chemin pour arriver à la perfection ; court, non pas parce qu’il est facile mais parce que tout le monde peut le suivre… C’est cette perfection dans le quotidien que l’Evêque demande par cette prière, lors de la consécration des vierges : « conduis-les dans la voie du salut, pour qu’elles désirent ce qui te plait et soient toujours vigilantes pour l’accomplir » RCV, N°21.
Sur l’essence de la perfection il est facile d’avoir des idées vagues, des idées qui peuvent nous aider à en parler, quand nous n’avons aucune intention d’aller vraiment vers elle. Mais quand on la veut vraiment cette perfection et cherche à l’atteindre, alors seul ce qui est clair et que l’on touche du doigt peut donner des résultats satisfaisants, dans la mesure où elle offre une sorte de direction concrète, qui est un chemin pour y arriver …
Etre parfait c’est faire correctement ce que nous avons à faire tous les jours ; pour atteindre la perfection, nous n’avons pas besoin d’outrepasser ces limites.
Si vous me demandez ce qu’il vous faire pour être parfait, je dirai d’abord: ne restez pas au lit au-delà du temps fixé pour le lever; donnez vos premières pensées à Dieu; faites une bonne visite au Saint-Sacrement; dites dévotement l’Angélus; mangez et buvez pour la gloire de Dieu; récitez bien le chapelet; soyez recueilli; chassez les mauvaises pensées; faites pieusement votre méditation du soir; examinez chaque jour votre conscience; couchez-vous à l’heure fixée, et vous voilà déjà parfait ». (Card. John-Henri Newman). Des gestes simples qui font que notre « prière est l’effusion de notre cœur en celui de Dieu » (Saint Pio da Pietrelcina) et que nos actions, petites ou grandes qu’elles soient, manifestent de la miséricorde envers tous.
Lecture patristique
Saint Cyprien (+ 258)
Traité sur la jalousie et l’envie, 12-15 (CSEL 3, 427-430)
Les exigences de la loi nouvelle
Revêtir le nom du Christ sans suivre la voie du Christ, n’est-ce point trahir le nom divin et abandonner le chemin du salut? Car le Seigneur lui-même enseigne et déclare que l’homme qui garde ses commandements entrera dans la vie, que celui qui écoute ses paroles et les met en pratique est un sage et que celui qui les enseigne et y conforme ses actes sera appelé « maître le plus grand » dans le Royaume des cieux. Toute prédication bonne et salutaire, affirme-t-il, ne profitera au prédicateur que si la parole qui sort de sa bouche se traduit ensuite en actes.
Or, y a-t-il un commandement que le Seigneur ait enseigné plus souvent à ses disciples que celui de nous aimer les uns les autres du même amour dont il a lui-même aimé ses disciples? Trouvera-t-on, parmi ses conseils salutaires et ses divins préceptes, un commandement plus important à garder et à observer? Mais comment celui que la jalousie a rendu incapable d’agir en homme de paix et de coeur pourra-t-il garder la paix ou la charité du Seigneur?
Voilà pourquoi l’Apôtre Paul a publié aussi les mérites de la paix et de la charité. Il a affirmé avec force et enseigné que ni la foi ni les aumônes, ni même les souffranc es du confesseur de la foi et du martyr ne lui serviraient de rien, s’il ne respectait pas intégralement et scrupuleusement les liens de la charité. Et il a ajouté: La charité est magnanime, la charité est serviable, la charité ne jalouse pas (1Co 13,4). Il nous apprend et nous fait voir ainsi que seul l’homme magnanime et bienveillant, sur qui la jalousie et l’envie, n’ont pas de prise, peut garder la charité.
De même, à un autre endroit, l’Apôtre a exhorté quiconque est déjà rempli du Saint-Esprit et devenu fils de Dieu par la naissance d’en-haut, à ne rechercher que les réalités spirituelles et divines. Puis il déclare: Pour moi, frères, je n’ai pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des êtres de chair, comme à de petits enfants dans le Christ. C’est du lait que je vous ai donné à boire, non une nourriture solide; vous ne pouviez encore la supporter. Mais vous ne le pouvez pas davantage maintenant, car vous êtes encore charnels. Du moment qu’il y a parmi vous jalousie, querelle et discorde, n’êtes: vous pas charnels et votre conduite n’est-elle pas tout humaine (1Co 3,1-3)?
Nous ne pouvons, en effet, revêtir l’image de l’homme céleste que si nous manifestons notre ressemblance au Christ à travers l’existence dans laquelle nous venons d’entrer maintenant. Ce qui équivaut, en vérité, à devenir différents de ce que nous étions, et à commencer d’être ce que nous n’étions pas. Ainsi notre divine naissance brillera en nous, notre conduite divine de Dieu nous rendra semblables à Dieu le Père, notre vie entourée d’honneur et de louange fera resplendir Dieu en l’homme. Dieu même nous y exhorte et nous y engage en promettant à ceux qui lui rendent gloire qu’ils seront glorifiés en retour. Car j’honorerai, dit-il, ceux qui m’honorent, et ceux qui me dédaignent tomberont dans le mépris (1S 2,30).
Pour nous éduquer à lui rendre cette gloire et nous y préparer, le Seigneur et Fils de Dieu a enseigné dans son Évangile ce qu’est la ressemblance avec Dieu le Père en ces termes: Vous avez appris qu’il a été dit: Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Eh bien moi, je vous dis: Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent, afin que vous soyez semblables à votre Père qui est dans les cieux (Mt 5,43-45).
Dans la 1ère lecture de la Messe de ce dimanche une phrase résonne qui est – – une des plus touchantes de la Bible : Une femme oublie-t-elle l’enfant qu’elle allaite? N’a-t-elle pas pitié du fruit de ses entrailles? Quand elle l’oublierait, Moi je ne t’oublierai point.» (Is 49,15). Cette assurance nous dit que Dieu est bon, que son amour miséricordieux est éternel et que sa fidélité n’a pas de fin. La liturgie d’aujourd’hui propose une page, elle aussi envoûtante, de l’Évangile, où Jésus exhorte ses disciples à croire dans la providence du Père. Le Fils de Dieu nous assure que le Père, le sien et le nôtre, nourrit les oiseaux du ciel et habille les lys des champs et connaît chacune de nos nécessités (cf. Mt 6,24-34). Il nous dit donc fraternellement : « Ne vous préoccupez pas en disant : que mangerons-nous? Que boirons-nous? Quels vêtements porterons-nous? Les païens vont à la recherche de toutes ces choses. Votre Père céleste, en fait, sait que vous en avez besoin (Id. 6,31)
Si nous regardons seulement humainement, nous voyons la misère de beaucoup de monde, provoquée par des désastres naturels ou par des conflits humains, par des maladies ou des injustices et ces paroles du Christ nous semblent sinon absurdes, du moins peu réalistes. L’’Évangile, au contraire, nous offre les paroles du Messie qui invite non pas au fatalisme mais à croire en la Providence. Certes, il faut comprendre que la foi en la Providence n’évite pas le dur travail fatiguant pour une vie digne mais libère de l’essoufflement pour les choses et de la peur du lendemain.
Le Rédempteur révèle que notre vie, nos personnes, ne sont pas soumises au destin aveugle et capricieux qui – comme les anciens grecs et romains le pensaient – avance comme un char imposant qui porte les dieux, pendant qu’il traîne derrière lui les hommes qui lui sont liés par des chaines. L’humanité n’a plus qu’à marcher à la vitesse imposée par le destin. Qu’il ralentisse ou se rebelle, le destin traîne inévitablement l’humanité. Cette conception du destin est celle que l’homme sans la foi chrétienne l’imagine : une force arbitraire à laquelle on ne peut que s’adapter. En s’incarnant et en remplissant sa mission rédemptrice, le Christ se manifeste comme le bon visage du destin.
L’Ancien Testament révélait déjà que le Seigneur a créé toutes choses et que tout ce qui arrive, arrive dans l’ordre de la sagesse amoureuse de Dieu. Dieu a donné la liberté à l’homme afin qu’il agisse de sa propre volonté. Dieu a ainsi tissé l’existence dans le dessin de son amour, pour que resplendissent partout sa justice et sa bonté. Toutefois, l’homme est dévié de Dieu et a changé l’ordre de son amour dans l’image obscure du destin.
Le Nouveau Testament nous apprend que le Père révèle son visage dans le Christ, le Fils de Dieu, et commence une nouvelle oeuvre. Il a vaincu le destin et nous a montré sa providence dans les évènements. Maintenant, cette disposition doit être une disposition de son amour pour nous tous. Ceci nous est donné comme consolation mais aussi comme devoir. Le message n’est pas une permission de laisser aller les choses avec indolence ou de fermer les yeux devant leur gravité mais c’est un avertissement afin d’agir saintement. Le Règne de Dieu doit être pour nous la seule chose nécessaire, c’est pour cela que l’Évangile d’aujourd’hui nous demande de ne pas avoir deux patrons mais de chercher le Règne des Cieux avant tout et au-dessus toute chose.
Nos pensées et nos actions doivent viser à ce que le Règne de Dieu vienne et que sa justice soit accomplie. Nous pouvons alors être certains que tout, même les choses les plus obscures, nous est donné pour que nous nous sauvions. Quelle que soit l’expérience amenée par le destin, nous devons l’élever avec foi dans le cadre de la Providence divine, dépasser avec confiance notre ignorance et collaborer avec amour à l’œuvre du Père.
C’est pourquoi, nous prions : « Aide-moi, Seigneur, à illuminer la confusion des choses par la lumière de la foi et transformer avec une forte confiance la difficulté de tout ce qui pèse sur moi. Que ton Saint-Esprit puisse témoigner dans mon coeur que je suis réellement ton fils, et j’ai raison lorsque j’accepte tous les événements de ta main. Fais que, dans la certitude de ton amour, les questions auxquelles aucune sagesse humaine ne peut répondre, trouvent leur réponse. Le fait que tu m’aimes est une réponse à chaque question – fais que je le sente lorsque je rejoins l’heure de la preuve. Amen (Romano Guardini).
2) Dieu Créateur, Père Providence
Tout au long de l’histoire de l’homme, dans la pensée des philosophes, dans les doctrines des grandes religions et dans les simples réflexions de l’homme de la rue, l’humanité a toujours été à la recherche des raisons pour comprendre, plutôt pour justifier l’action de Dieu dans le monde.
Comme réponse à cette recherche, l’Eglise offre la doctrine de la Providence divine. C’est un enseignement de l’Eglise, qui n’est pas son invention, même si inspiré par des pensées humanitaires, mais du fait que Dieu s’est révélé ainsi: dans l’histoire de son peuple Dieu a manifesté que son action créative et son intervention de salut étaient indissolublement unis, et faisaient partie d’un seul dessin projeté depuis toujours.
Donc, le premier document – non pas seulement en ordre chronologique – le document le plus haut et le plus profond de la Providence de Dieu est la Bible, dans sa globalité. Dans les Écritures Saintes, il nous est révélé que l’intervention de Dieu sur la nature est faite par la création et que l’intervention divine encore plus belle est la rédemption, qui nous fait devenir de nouvelles créatures dans un monde renouvelé dans le Christ par l’amour de Dieu.
Déjà, l’Ancien Testament parle de Providence divine dans les chapitres sur la création et dans ceux plus spécifiquement dédiés à l’œuvre du salut, comme nous pouvons le voir dans le livre le Genèse et dans les prophètes, spécialement en Isaïe, dans les psaumes appelés « du créé », dans les livres sapientiels, si attentifs à retrouver le signe de Dieu dans le monde.
Ensuite le Nouveau Testament nous révèle que notre Père qui est aux cieux est tout-puissant mais, en même temps, il est Providence et Miséricorde infinie : son cœur est proche de notre misère. Lorsque Jésus nous parle de la divine Providence dans l’Évangile, il nous parle d’un Père tendre, aimant, qui voit avec dévouement chaque détail de notre vie, même le plus petit qui soit : Deux moineaux ne sont-ils pas vendus pour un sou ? Or, pas un seul ne tombe à terre sans que votre Père le veuille. Quant à vous, même les cheveux de votre tête sont tous comptés. Soyez donc sans crainte : vous valez bien plus qu’une multitude de moineaux (Mt 10,29-31).
A cet égard, même à l’intérieur d’une annonce de tendresse et sollicitude, on pourrait penser qu’il existe une antithèse entre Providence divine et liberté de l’homme. Au contraire, il existe un rapport de communion dans l’amour. La tradition de l’Eglise et la vie des saints en sont témoins.
Pour confirmer cela, je transcris la réponse que Sainte Teresa de Calcutta donna à un journaliste qui lui demandait : « Mère, vous mettez toujours l’accent sur la Providence Divine. Nous vivons dans un monde où tout est organisé. Que faire pour que la foi dans la Providence divine trouve en nous une place plus importante ? Mère Teresa répondit : « Si nous regardons la nature, nous voyons des millions d’oiseaux, des millions de fleurs merveilleuses, millions d’arbres splendides, et Dieu prend soin d’eux avec le soleil, avec la pluie, avec le printemps, avec l’hiver … si nous promettons à Dieu de donner tout notre coeur aux plus pauvres des pauvres, les choses changeront. Moi-même et mes soeurs nous ne recevons pas de salaire de l’Etat, aucune aide de l’Eglise, nous ne recevons rien de personne pour notre travail. Et pourtant, nous nous occupons de milliers et milliers de malades, de beaucoup d’enfants adoptés. Nous n’avons jamais dit : ‘Nous n’avons pas ou nous ne pouvons plus’. L’amour de Dieu a mis en mouvement une multitude de personnes qui partage avec nous ce qu’elles ont. Chaque jour, nous nourrissons environs 300.000 personnes dans le monde. Mais nous n’avons jamais dû repousser quelqu’un en disant : ‘Nous n’avons rien!’ C’est cela la Providence de Dieu, c’est l’amour délicat de Dieu ».
3) Providence et les vierges consacrées dans le monde
Il est clair que l’enseignement chrétien sur la Providence, même en restant toujours vrai est valable pour tous. Il est pratiqué de façon différente selon les diverses vocations : les Missionnaires de la Charité, par exemple – mais ce n’est pas le seul exemple parce que d’autres personnes religieuses le font – pourront le suivre de façon plus radicale. Mais une mère de famille devra tenir compte de ses propres devoirs envers son mari et ses enfants. Dans chaque cas, le chrétien se différencie par la confiance absolue envers le Père céleste, comme pour Jésus. C’est la relation avec Dieu le Père qui donne un sens à toute la vie de Jésus, à ses paroles, à ses gestes de salut, jusqu’à sa passion, sa mort et sa résurrection. Jésus a démontré ce que signifie vivre avec les pieds sur terre, attentifs aux situations concrètes du prochain et, en même temps toujours avoir le cœur dans le ciel, immergé dans la miséricorde de Dieu.
Cela vaut aussi pour ces consacrées pour qui Saint-Vincent de Paul écrivait en 1600 dans les règles pour « ses » Filles de la Charité : la fin (but) principale pour laquelle il a appelé et a réuni les Filles de la Charité est d’honorer Notre Seigneur Jésus Christ comme source et modèle de chaque Charité… elles considèreront qu’elles ne sont pas comme des moniales, n’ayant comme monastère que les maisons des malades et celle où réside la supérieure, comme cellule une chambre louée, pour chapelle l’Eglise paroissiale, pour cloître les rues de la ville, pour clôture l’obéissance, en ne devant aller que chez les malades et dans les lieux nécessaires à leur service, comme « grille de clôture » la crainte de Dieu, pour voile la sainte modestie, et en ne faisant comme profession (pour d’assurer leur vocation) que celle de la constante confiance dans la divine Providence et de l’offrande de tout ce qu’elles ont et de tout ce qu’elle font pour le service des pauvres (Règles communes de la Compagnie des Filles de la Charité).
Les vierges consacrées dans le monde, avec leur vie personnelle, sont appelées à faire resplendir le visage de Jésus en elles, en rendant visible Sa présence dans le monde. Avec le cœur donné au Christ et libres de tout lien humain, elles s’approprient des angoisses des frères et servent le Christ, leur Epoux. (cf Rituel de consécration des vierges, N° 24 : Et toi, Dieu toujours fidèle, sois leur fierté, leur joie et leur amour ; sois pour elles consolation dans la peine, lumière dans le doute, recours dans l’injustice ; dans l’épreuve, sois leur patience, dans la pauvreté, leur richesse, dans la privation, leur nourriture, dans la maladie, leur guérison. En toi, qu’elles possèdent tout, puisque c’est toi qu’elles préfèrent à tout.)
Que le Seigneur puisse les (mais nous aussi) aider à voir – dans les événements de chaque jour- la divine Providence qui est la raison de l’ordre (Cf. Summa Theologica, I, 22, 3 ss.; 103, 1 ss.; Sap. 14, 3; Prov. 8; etc.). La Providence est le reflet de la pensée de Dieu dans les choses et dans l’histoire. « Elle est la rationalité, sage et bonne, évidente ou cachée, dont tout le monde est imprégné » (Paul VI).
Lecture patristique: Saint Jean Chrysostome (347 – 407)
Catéchèses baptismales, 8, 19-20.23-25 (SC 50, 257-260)
Si vraiment nous donnons la première place aux réalités spirituelles, nous n’aurons pas à nous préoccuper des biens matériels, car Dieu, dans sa bonté, nous les procurera en abondance. Si, au contraire, nous veillons uniquement à nos intérêts temporels sans prendre soin de notre vie spirituelle, le souci constant des choses terrestres nous conduira à négliger notre âme. Nous perdrons alors les biens spirituels et n’en retirerons aucun avantage matériel.
Ne renversons donc pas, je vous en prie, l’ordre des choses. Connaissant la bonté de notre Maître, nous lui ferons confiance en tout et ne nous laisserons pas accabler par les soucis de cette vie. Sans aucun doute, celui qui, par son amour, nous a amenés du néant à l’être nous fera encore plus sûrement bénéficier à l’avenir de toute sa providence. Votre Père céleste sait que vous avez besoin de tout cela (Mt 6,32) avant même que vous l’ayez demandé (Mt 6,8).
Jésus veut donc que nous soyons libres de tout souci temporel et que nous nous consacrions totalement aux oeuvres spirituelles. « Cherchez donc, nous dit-il, les biens spirituels et je pourvoirai moi-même amplement à tous vos besoins matériels. Regardez les oiseaux du ciel, ils ne font ni semailles ni moisson, ils ne font pas de réserves dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit (Mt 6,26).
Autrement dit: « Si je prends un tel soin des oiseaux sans raison et que je leur procure tout ce dont ils ont besoin, sans semailles ni labour, je veillerai d’autant mieux sur vous, qui êtes doués de raison, pourvu que vous choisissiez de préférer le spirituel au charnel. Puisque je les ai créés pour vous, ainsi que tous les autres êtres, et que j’en prends tant de soin, de quelle sollicitude ne vous jugerai-je pas dignes, vous pour qui j’ai fait tout cela? »
Mettons donc notre confiance, je vous en prie, en la promesse de Dieu et dirigeons toutes nos pensées vers les désirs spirituels. Considérons tout le reste comme secondaire par rapport à la jouissance des biens futurs.
Puissions-nous tous les obtenir par la grâce et l’amour de notre Seigneur Jésus Christ, à qui soient, avec le Père et le Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Amen.