JUBILÉ D'OR SACERDOTAL DU PÈRE MAXIME CHARLES
Et je voudrais que ces textes que nous venons d'entendre, cette Parole de Dieu laquelle tant de nous ont tant de fois recouru comme à une Parole vivante et qui sauve, je voudrais qu'une fois de plus, ensemble, avec ce que vous représentez, les différentes générations, comme expériences différentes, comme perceptions différentes, peut-être, des réalités, comme souvenirs différents, nous essayions d'accueillir et de recueillir ces richesses qui y sont incluses, et en tout cas, pour ma part, je voudrais au moins les évoquer et que, tous, nous communions ainsi dans la même action de grâce et dans la même joie.
En effet, écoutons ce que saint Jean nous rapporte des paroles du Seigneur dans le discours après la Cène que nous venons d'entendre.
Quand Jésus dit à ses disciples, aux Apôtres, "Je vous ai mis à cette place pour que vous partiez et que vous donniez du fruit et que votre fruit demeure." Pour comprendre exactement cette phrase, il faut voir ce qu'elle dit.
Si Jésus emploie cette image, c'est parce que, comme il le dira un peu plus loin dans ce même discours après la cène, le fruit dont il est question, c'est le fruit de la vigne. 'Porter du fruit et un fruit qui demeure', cela signifie, dans la bouche de Jésus, au moment où il va offrir sa vie par amour pour nous tous, c'est que désormais, nous ne faisons qu'un avec lui, car il est la Vigne et nous sommes les sarments. Et si nous pouvons porter du fruit et un fruit qui demeure, c'est qu'avec lui, nous ne formons qu'un seul être, et que notre histoire, l'histoire si étrange de chacune de nos vies, avec nos faiblesses et nos péchés, nous pouvons dire, d'une certaine façon, qu'elle devient l'histoire de Jésus, parce que Jésus l'a fait sienne. Nous sommes greffés sur lui, nous ne faisons qu'un même être avec lui, et il prend sur lui le risque de notre liberté pour que nous portions du fruit et un fruit qui demeure, le seul fruit qui demeure, c'est le fruit de l'amour, le fruit de la charité, le fruit que l'Esprit Saint que nous donne le Christ peut nous faire produire à nous, à condition que nous restions greffés sur la Vigne, que nous ne fassions qu'un même être avec lui. Car si un sarment de porte pas de fruit, on le coupe et hors de la vigne, nous ne pouvons rien faire.
Et la meilleure preuve qu'il s'agit bien de cela, c'est que désormais, le Christ nous appelle non plus 'ses serviteurs', mais 'ses amis'. Ses amis : nous serions tentés de mesurer l'amitié avec le Christ à la mesure de ce que nous, nous appelons l'amitié. Chacun de nous, et peut-être les plus jeunes, mais aussi les plus vieux arrivés, tout ce que représente comme richesse l'expérience, l'amitié ou l'amour, et chacun voudrait faire du Christ son meilleur ami ; chacun voudrait pouvoir vivre sa foi comme une amitié, 'mon' amitié avec le Christ. Mais si vous faites ça, vous vous y prenez mal, parce que ce n'est pas vous qui dites au Christ : "Tu es mon ami", c'est le Christ qui vous dit : "Je ne vous appelle plus serviteurs, je vous appelle 'mes' amis". L'amitié avec le Christ, c'est l'amitié que le Christ nous porte. Et donc, la mesure de l'amitié du Christ, ce n'est pas seulement l'expérience que j'en fais, décevante et troublée par mes péchés, et ma faiblesse et mon ignorance, mais la mesure de mon amitié avec le Christ, c'est le Christ lui-même qui m'aime ; et même si j'ai le cœur dur, son amitié est indestructible, car il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. Il donne sa vie pour nous, pour moi, pour vous. Et l'amitié du Christ, dans la mesure où elle vient de lui, où elle s'accomplit dans cette offrande qu'il fait de son existence par amour et pour nous sauver, elle est indestructible. Il nous dit : "Je vous appelle mes amis", cette amitié nous ne pouvons pas la perdre puisque c'est le Christ qui, une fois pour toutes, nous a aimés et nous a aimés jusqu'au bout. Et désormais, nous pouvons être infidèles à son amitié, nous pouvons être traîtres à cette amitié, nous pouvons oublier cette amitié, nous pouvons insulter cette amitié ; nous pouvons ne plus comprendre cette amitié, mais elle demeure à jamais : nous sommes appelés à vivre par le Christ d'un amour indéfectible et qui vient de lui.
Vous comprenez dès lors quelle assurance peut être la nôtre et quelle force de la foi, car la foi que nous avons, nous, disciples de Jésus, repose non pas sur la force de notre conviction, mais sur la fidélité de Dieu en son Fils, en son Christ, sur la fidélité de la Parole de Dieu à notre égard.
Et ainsi, nous pouvons comprendre comment le Christ qui nous appelle "ses amis", lui avec qui nous ne faisons qu'un même être, nous donne pour commandement, pour règle de vie, de nous aimer comme il nous a aimés. Ce serait impossible s'il ne s'agissait seulement d'un exemple qu'il nous laisse en nous disant : "Maintenant, débrouillez-vous". C'est possible, parce que l'amour qui nous habite est plus fort que notre cœur, plus grand que notre cœur : c'est l'amitié que Jésus nous porte qui, désormais, nous réunit. Nous nous aimons comme il nous a aimés, nous nous aimons les uns les autres de l'amour même dont il nous a aimés, dont il nous aime. Et s'interposent entre nous toutes les blessures de nos égoïsmes, de nos péchés, de nos incompréhensions. Et nous nous faisons souffrir les uns les autres, et nous nous blessons peut-être, mais rien de cela ne peut nous diviser, car celui qui nous réunit, c'est le Christ, en dépit de nos divisions. Et son amour fait pardon, pardon que nous recevons, pardon que nous partageons, pardon que nous nous donnons et que, dans l'Église, les apôtres, disciples de Jésus et envoyés en mission par Jésus, partageant le ministère apostolique, pardon sacramentel que l'Église, par le ministère des prêtres, ne cesse de répandre, pardon du père donné par le Fils et dont l'Esprit est la source.
Oui ; voilà donc cette présence de Jésus, cet amour que Jésus nous porte, cette amitié de Jésus et cette présence effective de Jésus qui peut mobiliser toute notre énergie, tout notre enthousiasme, et qui, bien plus, sans cesse le révèle, et qui est, en nous, la source intarissable de la joie : "Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que vous soyez comblés de joie". Vous le savez bien, les force s'épuisent, les forces humaines, fût-ce celles de l'âge, vous le savez, père, et il y a un moment, qu'on le veuille ou non, on se sent comme détaché, comme un peu indifférent, ou bien triste, ou bien accablé, ou bien découragé, ou bien lassé. Il en serait ainsi pour la joie que le Christ nous promet si la joie venait de notre cœur ; mais c'est la joie que le Christ nous donne, de même que l'amitié avec le Christ est impossible à épuiser, car qu'il nous porte et qui nous prend vers lui. De même, la joie qu'il nous promet, la joie dont nous sommes comblés, ce n'est pas une joie qui s'use à la mesure dont on s'use soi-même quand on se fatigue ou qu'on en a assez, mais c'est la joie qui lie renouvelle, car c'est la joie qui vient de lui et qu'il nous donne.
Et tout ce que je viens de dire de cette présence du Christ, telle qu'il nous li décrit en ses paroles qu'il laisse à ses disciples, c'est ça l'Église.
Et nous l'avons expérimenté. Nous l'avons expérimenté, et c'est le mystère vivant de l'Église, corps du Christ, temple de l'Esprit, de l'Église demeure du père, qui sans cesse, ainsi, déploie dans le monde le mystère du salut. Et ce mystère du salut, eh bien, il nous est donné visiblement dans le moment où l'Église est rassemblée comme telle, prenant forme d'Église dans le mystère eucharistique.
Et si nous avons entendu les paroles de Jésus, dont Paul se fait le témoin, et qui, tout à l'heure, seront prononcées à nouveau par les prêtres : “Ceci est mon Corps donné pour vous, faites cela en mémoire de moi. Cette coupe de la nouvelle alliance établie en mon sang, chaque fois que vous en boirez, faîtes-cela en mémoire de moi”, l'Église, en ce moment, s'identifie au sacrement qui la constitue. Elle apparaît, en ce moment eucharistique où, sacramentellement, le Corps du Christ et le Sang du Christ lui sont donnés en nourriture et en breuvage, et sous ce signe, elle apparaît ce qu'elle est : bien sûr, un mystère, bien sûr, d'une manière qui est comme obscure et voilée, mais d'une manière qui donne à ceux qui se nourrissent de ce Corps et boivent à ce Sang, à ceux qui sont ainsi appelés, fidèles du Christ, à être rassemblés par ce sacrifice qui nous purifie de nos péchés et nous donne l'espérance du monde à venir, qui fait de nous, face à une, des hommes et des femmes blessés par une espérance déçue, une nostalgie d'un achèvement jamais atteint, mais des hommes et des femmes qui, dès ce temps-ci, possèdent déjà, en espérance, ce qu'ils attendent encore ; qui fait de nous, par le Christ, le peuple prophétique du monde à venir, qui ouvre notre regard à la grandeur du dessein de Dieu, qui fait de chacun de nous, et dans ce mystère eucharistique de l'Église, ceux qui travaillent au salut du monde, c'est-à-dire de la totalité des hommes, ceux qui, dans le Christ, peuvent porter le salut universel de toute l'espèce humaine, de tous les fils d'Adam appelés à devenir frères en ce monde ; ceux qui portent dans le Christ la foi et l'espérance dans la puissance de la rédemption qui est, à la fois, la révélation ultime de l'amour, de Dieu et de qui est Dieu, et en même temps l'espérance la plus forte du salut de l'homme et de sa dignité.
Et cet instant eucharistique est le moment et la vérité de l'Église toute entière. C'est là où nous pouvons la reconnaître, nous reconnaître les uns les autres parce que là nous reconnaissons le Seigneur lui-même qui nous habite, qui se livre, qui se donne et nous rend semblables à lui.
Et c'est là l'ultime vérité de l'Église, et c'est là ce qui nous fonde et nous réalise, et donne sens à notre vocation et à notre vie. Et dès lors, la puissance de la Parole de Dieu que saint Paul évoquait dans ce passage que, si souvent, nous avons, jadis, repris, entendu, médité, sur cette phrase d'Isaïe que cite saint Paul dans la lettre aux Romains, "qui donc a cru à la Parole ?" et cet enchaînement de proposition : "Ceux qui invoqueront le nom du Seigneur seront sauvés. or, comment invoquer le Seigneur sans avoir d'abord cru en lui ? Comment croire en lui sans avoir entendu sa parole ? Comment entendre sa parole si personne ne l'a proclamée ? Comment proclamer sans être envoyé ?" La parole dont il est question, elle n'est pas seulement une parole humaine qui tirerait sa force d'elle-même, comme une parole dont on dit : "Elle est convaincante", ou d'un argument dont on dit : "Il est péremptoire", ou bien d'un raisonnement dont on dit : "Il est juste", ou bien d'une parole dont on dirait "Oui, il donne ses preuves". D'où vient la force de cette Parole ? C'est que cette parole, elle est d'abord un envoi, une mission ; une mission qui n'est pas extérieure à la parole, car de même que Jésus disait : "Tout ce que j'ai appris de mon père je vous l'ai fait connaître", la Parole de Dieu, c'est Jésus lui-même qui se livre. De la même façon, la Parole de Dieu dont nous sommes les témoins et que nous attestons, elle n'est pas une parole comme extérieure et humaine, elle est le Christ lui-même qui, à travers nos vies, se dit au monde et par nos lèvres, est prononcée sur le monde. Et dès lors, nous le savons, nous l'avons expérimenté, nous l'avons entendue, et nous y sommes prêts. Dès lors, celui qui, ainsi, porte la parole du Christ et laisse l'Esprit prononcer un Christ en lui pour devenir une parole publique, est lui-même, avec cette parole, livré au destin même de Jésus. Il est lui-même, avec la Parole faite chair, exposé aux contradictions des hommes ; pourquoi ? Parce que, précisément, ces contradictions révèlent ceux que le Christ lui-même veut sauver. Pourquoi, Comme le dit Isaïe : n' a-t-on pas cru à notre parole ? Parce que les hommes doivent être sauvés de l'incrédulité.
Que signifie cette incrédulité ? La peur de se fier à Dieu. L'incrédulité dont il est question ici est une agression contre le Verbe, contre la Parole. Elle peut être faite de mensonge, elle est surtout faite de peur, peur de perdre pour recevoir celui qui donne tout. De quelle peur ? Peur d'aimer, et la peur d'aimer se traduit en cris de haine. Et celui qui porte le Christ reçoit les cris de haine ; c'est le Christ qui les reçoit pour délivrer celui qui hait. Et pourquoi le Christ est-il soumis à la mort ? Parce que dans l'homme pécheur, il y a l'instinct de mort, et celui qui va nous sauver de la mort prend sur lui notre mort, et notre instinct de mort, et notre péché. Et nous qui portons le Christ, nous partagerons sa croix.
Frères, ce mystère du Christ qui fait de nous ses amis, avec qui nous ne sommes qu'un, ce mystère du Christ qui nous rachète et nous délivre par le mystère de son offrande dont la forme visible où l'Église est manifestée et l'Eucharistie, cette présence du Christ, parole de Dieu prononcée sur le monde qui nous rend capables d'accomplir la mission même de Jésus, c'est cela qui forme l'expérience ecclésiale dont nous avons tous reçu la grâce. En rendant grâce, aujourd'hui, pour ce demi-siècle de l'histoire de l'Église, et pour le ministère accompli par le Père Charles et tant et tant de prêtres et de laïcs qui ont partagé cette mission, il faut que nous nous retournions vers Jésus, notre Maître et Seigneur, lui qui nous aime et qui nous donne sa joie, afin de le prier, nous pardonnant nos péchés, de nous donner la grâce de reconnaître l'œuvre qu'il accomplit pour nous, l'œuvre qu'il accomplit en nous.
4ème dimanche de Pâques, dimanche des Vocations
Le quatrième dimanche de Pâques, tous les ans, nous écoutons dans le chapitre dixième de saint Jean la parabole du Christ, vrai berger.
Et tous les ans, à cette même distance de Pâques, l'Église, associant à cette parabole du berger le ministère pastoral des prêtres, fait prier pour les vocations. En premier, les vocations sacerdotales, objectif le plus visible dans nos pays éprouvés par une crise interne très perceptible. Mais aussi, les vocations, pour des hommes et des femmes, à la consécration de toute leur vie, de différentes manières : vie religieuse dans la contemplation ou le service d'autrui, sous les formes les plus variées, vie laïque aussi. Bref, ce don total d'une existence qui, dans tous les domaines de l'activité humaine, renonce à ce qu'il serait normal et loisible d'entreprendre, pour répondre à l'appel de Dieu et être disponible aux frères si besoin est.
En France en tout cas, nous sommes aujourd'hui dans une situation ambiguë, discernant difficilement ce qu'elle signifie et jusqu'où elle va. Tels des dormeurs mal éveillés, nous ne savons pas bien que penser et qu'escompter d'un avenir dont nous ne voyons pas exactement le contour. Selon ce qui est plus ou moins espéré, tantôt nous sommes optimistes, tantôt pessimistes. Dans tous les cas nous essayons de justifier par quelque raison une situation insécurisante. Mais nous n'ignorons pas qu'à une époque et dans un temps donnés, un indice mesure l'état d'un peuple, sa ferveur, sa vitalité : c'est le nombre et la qualité des jeunes, femmes et hommes, qui dans une génération sont prêts à consacrer toutes leurs forces par idéal, par amour, par désir de servir, et en se levant disent : "Me voici".
Quand une cause ne suscite plus de générosité, elle est morte ou bien les hommes et les femmes qui pouvaient la promouvoir sont eux-mêmes en train de mourir. C'est pourquoi la situation actuelle que focalise la pénurie de vocations nous inquiète sur nous-mêmes.
Avant de méditer la parabole du bon Berger, du vrai Pasteur, je vous invite à retenir une phrase de la 1ère lettre de saint Jean (3, 1) qui passe souvent inaperçue : "Dès maintenant nous sommes enfants de Dieu. Voyez le grand amour dont le Père nous a comblés. Il a voulu que nous soyons appelés enfants de Dieu et nous le sommes. Voilà pourquoi le monde ne peut pas nous connaître puisqu'il n'a pas découvert Dieu." Phrase terrible. Jean, ce visionnaire, ce mystique, fasciné et nourri de la Révélation, ébloui par ce que ses yeux ont vu, ses mains ont touché du Verbe de vie" (1 Jn 1, 1), voit bien que ce monde païen où il est projeté en témoin de la Parole, cet univers des hommes organisés en leur paganisme ne peut pas connaître ce que sont les enfants de Dieu parce qu'il ne connaît pas Dieu.
Or, mes frères, mes amis, la véritable crise chrétienne est d'abord la crise d'un peuple ou d'un moment de l'histoire d'un peuple, d'une culture ou d'un moment d'une culture en train de redevenir païennes. Beaucoup de ceux qui portent le nom de chrétiens sont en fait des païens. Je n'accuse pas, je constate. Il faut bien savoir par quelle lente éducation, par quelle longue conversion du cœur, de l'esprit, de l'intelligence, des hommes et des femmes découvrent que leur existence prend sens uniquement parce que Dieu existe, que leur dignité vient de Dieu lui-même et qu'ils doivent agir pour rendre gloire à Dieu ; car la vie humaine ne trouve sa plénitude qu'en recevant les commandements de Dieu, la loi de la vie.
Autrement dit, l'apôtre Pierre ne pourrait tenir aux parisiens d'aujourd'hui le discours qu'il adresse aux juifs de Jérusalem, parce que les présupposés de ses auditeurs sont incommensurablement plus fondés sur ra foi au Dieu unique et véritable que ne le sont ceux de nos contemporains. Nous sommes soumis aujourd'hui à l'épreuve d'un paganisme à l'œuvre dans les consciences de ceux qui furent ou sont chrétiens mais pour qui Dieu demeure une question au lieu de structurer toute leur vie, de lui donner sens. Et la phrase de saint Jean affronté au paganisme de l'Antiquité vaut peut-être aussi pour notre monde.
Les enfants de Dieu qui naîtront de la puissance de notre père des cieux vont connaître une épreuve de fidélité et de foi qui révèle exactement la nature de la crise dans laquelle nous sommes entrés. Non une crise de l'Église, non une crise du clergé, non une crise de l'institution ; ceux qui le pensent se trompent. Car nous sommes devant une crise de la foi d'un peuple. Ce qui veut dire que la première vertu demandée au peuple chrétien, c'est la foi. La foi, non comme une conviction que l'on affiche, mais comme un acte qui transforme le cœur, la liberté, l'intelligence et qui suppose que le croyant accepte d'être délivré de son incroyance. La foi, non comme une certitude tranquille et acquise, à l'instar des patrimoines culturels, mais la foi comme un combat qui, telle une épreuve purificatrice et rédemptrice, vous oblige à vous convertir, à "vous retourner". Il ne s'agit pas de penser comme on vous a dit de penser ou comme on a pensé jadis, mais d'entrer dans le mystère du Christ, le mystère même de la Rédemption, acceptant que cette foi en Jésus Messie nous juge et nous délivre, mesure notre péché et en même temps nous apporte la lumière libératrice.
Entrez donc dans le mystère du Christ, vrai Pasteur, qui donne sa vie pour ses brebis. Ce n'est pas la conduite suicidaire du héros.
Lui, le vrai Pasteur, le Fils de Dieu, personne ne peut lui prendre la vie parce qu'il a le pouvoir de la "reprendre". Sa vie, il la donne volontairement et il nous donne la vie car il est vivant. Et donnant sa vie, il ne la perd pas : il la reçoit de son Père et obéit à ses commandements.
La question fondamentale n'est pas de savoir si nous pouvons indexer la croissance ou la décroissance de l'Église ; mais de voir, peuple de croyants, dans quelle épreuve nous sommes plongés avec les hommes qui nous entourent. Épreuve dont l'enjeu est le salut d'une génération, d'une culture, d'un peuple. Je dis bien : salut, au sens le plus fort du mot ; car notre monde va à sa perte non d'abord humaine mais éternelle. C'est le sens de la vie qui est en jeu, notre vraie dignité, notre rapport à Dieu. Chacun de nous est obligé de se poser sérieusement la question.
En effet, si la grâce nous est faite, à nous, de connaître Dieu, nous devons écouter la voix de l'unique Berger, le Christ. Le signe que nous sommes vraiment des brebis du Christ, c'est que "nous le connaissons comme il nous connaît et que nous écoutons sa voix", trait rarement souligné. Dans la parabole, le Christ attire notre attention sur le mercenaire : celui qui ne délivre pas car il ne peut donner la vie ; arrive l'épreuve, le loup qui s'empare des brebis, le mercenaire s'en va parce qu'il veut sauver sa vie et non celle des brebis. Au contraire, le vrai Berger lui qui n'est pas un homme à gages et à qui les brebis, confiées par le Père, appartiennent comme lui-même appartient au Père, il donne sa vie pour ses brebis. Et le signe qu'il est le vrai Berger, c'est que les brebis le connaissent comme lui les connaît, et qu'elles écoutent sa voix.
Si vous voulez des bergers, il faut donc que vous prouviez que vous êtes vraiment des brebis, écoutant la voix du Christ, lui, le vrai Berger, sinon vous n'aurez que des mercenaires. Écouter sa voix, c'est entrer dans ce chemin de vie où il nous précède et dont il est le guide, la porte, la vérité. C'est accepter de marcher derrière le Christ pour aller là où il va et recevoir de lui notre vie.
C'est parmi ceux qui écoutent sa voix que se trouvent les hommes et les femmes prêts à répondre à l'appel du Christ pour être les serviteurs des brebis qui lui appartiennent. C'est dans ce peuple docile à la voix du seul Pasteur, le Christ, que se trouvent les hommes et les femmes prêts à affronter ce rude combat de la foi pour que tous les hommes soient sauvés.
Mesurons-le à nouveau. Dire que la vraie nature de notre combat spirituel est l'épreuve du refus de Dieu, de l'absence de Dieu, de l'ignorance de Dieu ("Ils ne connaissent pas Dieu" écrit saint Jean), c'est découvrir l'ampleur, la profondeur, l'urgence de la mission confiée aux chrétiens : délivrer les hommes de leur cécité spirituelle et de ce qu'elle entraîne. En effet, ne pas connaître Dieu, c'est être prisonnier de la mort, n'être pas soi-même, être exilé ; c'est ne plus trouver goût au monde ni aux hommes, ne pas savoir ce qu'est la fraternité humaine ni la vraie destinée de l'homme.
Osons supplier Dieu de nous ouvrir les yeux et le cœur devant cette grande œuvre d'amour dont nous sommes désormais les participants.
Et redisons les phrases pleines d'espérance de l'apôtre Jean. Non dans l'angoisse d'un petit groupe qui risque de se replier sur sa peur, mais avec l'audacieuse confiance des disciples qui en leur solitude même pénètrent au cœur de l'amour, tels ces premiers chrétiens à l'écoute de saint Jean : "Mes bien-aimés, voyez comme est grand l'amour dont le Père nous a comblés. Il a voulu que nous soyons appelés enfants de Dieu et nous le sommes. Voilà pourquoi le monde ne peut pas nous connaître puisqu'il n'a pas découvert Dieu". L'espérance qui nous habite, Jean aussi la décrit : "Ce que nous sommes n'apparaît pas encore clairement. Mais lorsque le Fils de Dieu paraîtra, nous serons semblables à Lui parce que nous le verrons tel qu'il est".
Confirmation de 85 adultes de Paris
Mes Chers amis,
Saint Paul nous dit que l'Esprit Saint nous habite et nous fait crier : "père", "Abba". Comme Jésus parle à son Père. Cette manière de dire "Abba", en araméen, -il faudrait presque traduire "Papa"-, vient directement de Jésus. Vous avez donc le droit d'appeler Dieu "Père", ayant appris pourquoi et comment on pouvait dire de Dieu et à Dieu : "père". Et cela parce que vous, vous avez été changés : vous êtes des fils.
Oui, vous êtes dans l'enfantement de votre vie. Le sacrement de confirmation que je vous donne achève votre naissance dans l'Esprit Saint.
Peut-être avez-vous déjà derrière vous une vie longue marquée d'autant d'épreuves que de joies, d'autant de coups que de grâces. Vous êtes, peut-être, riches d'une lourde expérience et d'un grand savoir. Peut-être, au contraire, vous semble-t-il que vous êtes tout neufs, que vous n'avez encore rien appris. Quoi qu'il en soit, Dieu vous enfante à votre vraie jeunesse.
Vous devenez enfants de Dieu. Par le baptême, le Christ vous a plongés dans sa mort et vous a donné part à sa résurrection.
"Vous êtes morts dans le Christ" dira St Paul (cf. Rm 6, 11). Tout ce qui a pétri votre ancienne vie, tout ce qui vous a comme mangés de l'intérieur, étouffés et que vous ne saviez pas nommer : le refus d'aimer, la crainte devant l'existence, le désespoir, vos faiblesses, vos échecs, tout ce qui empêchait d'apparaître votre vrai visage visible de Dieu seul, bref votre vie "morte", tout cela est mort. Alors se manifeste votre vie véritable, même si elle est encore cachée. Vous devenez des vivants dans le Christ qui vous donne la vie.
L'Esprit Saint que vous allez recevoir aujourd'hui, c'est celui que le Christ nous a promis, à l'heure d'entrer dans le mystère de sa Passion et d'ouvrir pour nous les portes de la Vie par sa résurrection.
Désormais, la vie nouvelle des enfants de Dieu vous habite. Frères et sœurs du Christ, vous êtes de la famille de Dieu, l'Église. Cette naissance que vous recevez dans le sein maternel de l'Église et dont ce sacrement de confirmation déploiera toute la richesse, recueillons-la en trois mots prononcés par le Christ lui-même dans ce court passage d'Évangile : la paix, la foi, la joie.
I Le Christ dit : "Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix.
Non pas comme le monde la donne". Car la paix du Christ, c'est son Esprit Saint lui-même qui nous habite. Il nous permet d' "aller dans la paix du Christ", comme nous disons à la fin de la messe, c'est-à-dire de marcher avec le Christ. L'Esprit nous donne la force paisible, sereine, tranquille de vivre en notre existence le combat du Christ qu'il donne en mission à son Église. De sorte qu'avec le Christ nous sachions à notre tour donner notre vie pour Dieu et pour nos frères ; de sorte que nous sachions à notre tour affronter le malheur du monde et l'absurdité des choses avec la puissance de bénédiction et de réconciliation que Dieu met en nous. Ainsi quand vous rencontrerez sur votre chemin la haine, le mépris, quand vous serez injurié, agressés, blessés, quelle qu'en soit la raison (la couleur de votre peau ou le mal que vous aurez fait, etc.), vous saurez avec le Christ bénir et pardonner.
Parce que le Christ nous donne la paix de son Esprit Saint et nous permet d'agir comme lui, réconciliés, nous devenons à notre tour artisans de paix - c'est une béatitude - et nous pouvons suivre le Christ qui est notre chemin : chemin de la Croix et de la Rédemption. Il faut bien associer croix et paix. Pour qui a reçu l'Esprit Saint, la croix n'est plus le signe de la terreur, de la lâcheté, de la honte, de la fuite, de la mort, mais elle resplendit comme une lumière de salut, de pardon et de paix.
"Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix": l'Esprit du Christ pour marcher avec lui et en lui, lui notre Chemin.
II Jésus dit aussi que son Esprit Saint, le Paraclet, l'autre Consolateur, nous enseignera tout et nous fera souvenir de tout ce qu'il a confié aux disciples, à son Église jusqu'à la fin des temps. C'est la foi. Don, richesse, grâce donnée à l'Église qui vous la donne en partage.
Dans cette nouvelle naissance, la foi n'est pas seulement une attitude de notre part, mais la force en nous de l'Esprit Saint qui nous permet de croire. Écoutez bien cette phrase de Jésus : "Il vous enseignera tout ; il vous fera vous souvenir de tout ce que je vous ai dit, lui le Défenseur, l'Esprit Saint que le père enverra en mon Nom". L'Esprit Saint nous enseigne.
Pas uniquement au sens où un maître d'école instruit, fait connaître un certain nombre de choses. L'Esprit enseigne, c'est-à-dire qu'il ouvre notre cœur et notre intelligence à la Parole qui nous est dite. Donc, il nous permet de répondre par la foi à la Parole que nous donne le Christ lui-même, lui, la Parole qui vient du Père, le Verbe de Dieu fait chair.
Mes amis, nous croyons en Jésus Christ, nous sommes unis à lui, ne faisons qu'un avec lui. La foi est un enfantement que l'Esprit Saint accompli1
en nous. Croire, c'est naître à la vérité : le Christ est la Vérité. Il chasse de nous le mensonge et nous fait connaître son Père, notre Père. Il nous dévoile ainsi la vérité ultime de tout l'univers. Toute la création, toute l'humanité et son histoire tire son sens et sa vérité de Dieu, notre Créateur et notre Rédempteur. Les vérités multiples, les affirmations successives que les hommes peuvent acquérir sont utiles mais sont peu de choses à côté de la vérité qu'un enfant peut déjà connaître, que l'homme ou la femme dans la force de l'âge peut confesser : l'existence de chaque personne comme celle du monde entier vient de Dieu qui lui donne son sens et sa beauté. Tout être humain qui s'écrie : "Merci, mon Dieu, pour la vie que je reçois de toi" naît à la vérité de sa vie. Il devient lui-même la vérité qu'il reconnaît, puisqu'il devient un avec le Christ, la Vérité et la Vie. Bien plus, "il fait la vérité" (Jn 3, 21) dit Jésus lui-même. Il peut agir selon la vérité, en enfant de Dieu qui bénit et rend grâce, comme et avec le Christ. Mais aussi il peut rendre témoignage devant ses frères de la vérité qui délivre, prenant ainsi sa part de la mission de l'Église.
Un pas de plus. Jésus dit : " La vérité vous rendra libres ". (Jn 8, 31).
L'Esprit Saint nous rend libres en nous convertissant, en nous identifiant au Christ Vérité. Alors, non par vos seules forces ou une éloquence soudaine, nais par ce que vous êtes, par le visage que Dieu se façonne en vous, vous devenez des signes de la vérité pour ceux que le Seigneur met sur votre chemin et vous pouvez les aider à naître, eux aussi, à cette vérité.
Désormais, par l'Esprit du Christ qui vous habite, vous êtes armés contre l'ennemi de l'homme qu'est le mensonge, le refus de la vérité, l'obscurité, la dérobade, la duplicité, le péché pour tout dire. Le Christ, par le don de la foi, nous met dans la simplicité de la vérité dépouillée sur la croix et resplendissante dans la beauté de Pâques.
III Enfin, le Christ nous fait don de la joie, sa joie. C'est encore l'Esprit Saint. Oui, pour vous qui êtes nés de Dieu, votre joie, c'est l'Esprit Saint. Car il vous permet d'aimer Dieu et de garder sa Parole.
N'ayez pas peur. Vous pouvez aimer car l'Esprit Saint en vous aime, plus grand que votre cœur et que vos craintes. Vous pouvez aimer car l'Esprit Saint en vous atteste que Dieu vous aime, lui qui est Amour. Vous pouvez aimer car vous êtes aimés. Vous ne pouvez plus, vous ne devez plus en douter puisqu'en vous habite l'Esprit qui est la joie de l'amour du père et du Fils, l'Esprit qui est la Vie du Christ en vous.
Votre joie, "personne ne peut vous la ravir" (Jn 16, 22). Car votre joie, votre exultation dans l'Esprit Saint comme celle de Jésus en sa prière devant apôtres (Lc 10, 21), comme celle de Marie en son Magnificat, c'est de savoir que l'Amour vous est donné et que vous pouvez donner l'Amour. Et désormais, à votre tour, vous devenez ceux et celles par qui le Père donne au monde la Vie par le Christ et la joie dans l'Esprit.
Mes amis, en recevant l'Esprit Saint vous recevez le Christ votre paix et votre chemin, le Christ vérité de votre foi, le Christ joie de votre vie.
Désormais, vous pouvez partager ce don. Voilà le mystère de notre nouvelle naissance. Enfants de Dieu, vous voilà devenus témoins de l'amour de Dieu auprès de tous vos frères. Quand, avec les prêtres qui m'entourent, j'imposerai les mains sur vous, quand je prierai l'Esprit Saint de venir habiter en vous, nous demanderons au père de vous combler de tous les dons de son Esprit, "Seigneur et qui donne la vie".
Nous prierons non seulement pour vous-mêmes ici présents, mais pour tous les vôtres et spécialement pour ceux qui éprouvent la division, la souffrance, la séparation, l'exil, parfois le rejet.
Que la grâce qui vous est faite aujourd'hui vous donne à tous force et courage et qu'elle soit source de bénédiction pour tous ceux et toutes celles que le Seigneur mettra sur votre route. Mes amis, vous êtes nés à nouveau, vous êtes au début de votre vie, vous avez Dieu pour Père. Vous êtes enfants de Dieu : que votre joie demeure !
Homélie à Notre-Dame de Paris - Dimanche 21 avril 1985 (3e dimanche de Pâques : Actes 3, 13-19; 1 Jean 2, 1-5; Luc 24, 35-48).
« CHRIST EST RESSUSCITÉ ! » Cri de joie et combat de la foi
Le Christ crucifié est « scandale » pour les Juifs, « folie » pour les Grecs, constate saint Paul dans la première lettre aux Corinthiens (1 Co 1, 23). Aujourd'hui il en est de même du Christ ressuscité.
Le Messie souffrant est le Fils éternel de Dieu, fait homme, arraché à la mort par la puissance du Père. Entre ces deux faces du même et unique mystère de notre salut, surgit pour notre foi une provocation, un scandale. Ce scandale nous fait mesurer la folie, l'abîme dans lequel notre peu de foi peut nous faire tomber.
Que dit l'apôtre Paul ? Scandale pour les Juifs que le Messie, le Fils de Dieu, puisse être soumis aux souffrances de la passion et à la mort. Scandale, pierre d'achoppement qui les fait trébucher dans la foi. Folie pour les Grecs que la pensée de la pensée, le Bien, l'Idée divine, puisse partager la condition humaine souffrante et passible. Folie, absurdité que récuse l'intelligence. Scandale et folie, la croix est obstacle pour tout homme, un obstacle qui révèle ce qui est caché dans le cœur de chaque homme et son mal. Le ressuscité qui peut seul en guérir met en lumière les obscures raisons des refus de croire qui, aujourd'hui, surgissent dans les peuples chrétiens.
Les Juifs ont reçu la révélation de Dieu qui donne la vie et non la mort. Parmi eux, beaucoup croient en la résurrection des morts.
Partageant cette foi du peuple d'Israël, Paul témoigne que Jésus, le crucifié, est ressuscité des morts. Quant aux Grecs, en quête de sagesse, ils pensent que l'Intelligence impérissable, la plus haute réalité à laquelle l'homme puisse accéder, coïncide avec l'immortalité. Donc, le Juif croit que Dieu, malgré la mort, donne la vie et le païen pense que l'homme n'est pas complètement soumis à' la mort. Mais ce qui les fait trébucher l'un et l'autre - scandale dans la foi du premier, folie pour la raison du second -, c'est le Seigneur crucifié.
Qu'en est-il de nos contemporains, païens d'après le Christ, peuples sans mémoire ni fidélité des pays dits de chrétienté ? Nous avons réduit la croix du Christ à la mesure de nos raisonnements au point qu'elle ne nous paraisse plus ni scandale ni folie. Bien plus, ce mystère de la croix, réduit à la mesure de l'homme devient comme un signe abominable placé sur notre civilisation, sur nos civilisations. En quel sens ?
Au lieu d'être pour le croyant scandale de la foi, la croix est devenue la figure douloureuse d'une humanité qui rêve de se racheter elle-même au prix de sa propre douleur et de sa propre passion. Pauvre humanité écrasée par la vocation messianique qu'elle se donne à elle-même. Messianisme sans Messie. Rédemption sans Rédempteur. Nous imaginons que la pitié soit rédemptrice même si elle aboutit finalement à la mort ; nous serions volontiers attendris et touchés par un Messie souffrant qui ne ferait que nous accompagner au plus extrême de notre perte. Le mystère est devenu une idéologie qui s'immisce à l'intérieur du tissu chrétien telle un cancer spirituel.
Et pour la raison païenne, au lieu d'être folie, la mort est promue, dans une complicité méconnue, sagesse et triomphe de la raison, puisque c'est au nom de la raison que l'homme décrète qui est l'homme et qui n'est pas l'homme. Puisque c'est au nom de la raison que l'on dénie à l'enfant que la femme porte en son sein le droit d'exister alors que Dieu le crée à son mage et ressemblance.
Puisque c'est au nom de la raison que l'on trie entre tels hommes et tels hommes pour leur donner le droit de vivre ou le leur retirer, les excluant de la vie. Puisque le coût de la civilisation peut sans frémir se solder dans nos comptes en millions, en milliards non seulement d'argent, de matières premières, mais de vies humaines. La raison triomphe-t-elle vraiment quand elle s'est ainsi alliée à la mort et s'est faite sa complice ? La sagesse humaine s'est changée en un délire logique qui s'empare de la conscience des nations telle une maladie de la raison.
Non, la mort de la croix n'est plus pour nous ni scandale ni folie ! Paradoxalement, ramenée à notre mesure, elle est devenue mystique mortelle et raison démente.
Mais, ce qui est scandale et folie, c'est d'annoncer le Christ ressuscité, de proposer aujourd'hui à notre espérance la Résurrection. C'est pourquoi personne ne veut ou même ne peut nous entendre. Et peut-être en premier lieu les croyants. Que de fois l'ai-je entendu susurrer à mi-voix - et ceci est vrai depuis un siècle pour l'intelligence occidentale -! On s'accommoderait mieux d'un évangile d'où seraient exclus les récits des apparitions de Jésus Ressuscité, des miracles ou de la naissance virginale de Jésus-Christ. On s'accommoderait d'une figure uniquement humaine - où se lirait cependant le divin - de celui qui ne serait que notre frère. Et ce Jésus, nous dit-on, serait plus crédible s'il ne nous était pas demandé la foi en sa résurrection. Car ce qui nous choque, précisément ce n'est plus sa mort, mais l'espérance de la Vie. Elle se heurte en nous à l'instinct de mort et à la complicité avec la mort.
Oui, la Résurrection du Christ est aujourd'hui scandale pour le croyant parce qu'elle le fait trébucher dans sa foi trop courte. Nous n'osons pas croire que la mort est notre ennemi et que Dieu l'a vaincue puisque le Seigneur ressuscité des morts nous entraîne dans sa Vie. Nous n'osons pas croire que la vie humaine a une dimension divine, celle même des créatures que nous sommes, modelées à l'image et à la ressemblance de Dieu et ne faisant qu'un avec le Verbe éternel fait chair. Nous n'osons pas croire que l'homme est un être divin à la mesure de sa création par le Père et de la grâce qui lui est donnée dans le Fils, par l'Esprit qui l'habite.
Nous n'osons pas croire que l'homme, marqué par la griffe de la mort, peut désormais vivre de la puissance de Dieu qui ressuscite les morts et qui, d'abord, a ressuscité le Fils.
La foi, c'est oser ne pas trébucher devant cette affirmation - scandale pour notre peu de foi - qui suppose que nous-mêmes nous nous convertissions et laissions la puissance du Ressuscité nous délivrer de notre péché. Car notre refus de croire, notre complicité avec la mort est aussi notre péché.
Nos cœurs sont durs, insensibles pour échapper à la culpabilité. Car nous sommes disposés à nous reconnaître coupables de tout.
Une culpabilité écrasante pèse sur l'homme moderne prêt à s'accuser de tous les maux, de toutes les souffrances, de toutes les douleurs. Tous les hommes riches sont prêts à pleurer sur les malheurs des pauvres ; tous les hommes en bonne santé sont prêts à pleurer sur les malheurs de ceux qui sont blessés et malades ; tous les hommes vivants sont prêts à pleurer sur les morts. Mais personne n'est prêt à laisser toucher son cœur pour se convertir de ce péché et croire que Dieu est plus fort que la mort, pour prendre la vraie mesure de cette complicité avec la mort, la confesser et en recevoir le pardon.
C'est aussi une folie pour les chrétiens devenus païens d'affirmer que le Seigneur est ressuscité des morts. En effet c'est oser dire à la raison qu'elle n'est pas maîtresse de la vie puisque la vie vient de Dieu, la vie en sa condition biologique, mais aussi la vie en l'âme de l'homme créé à l'image et à la ressemblance de Dieu qui reçoit la grâce de la vie divine elle-même : Dieu s'est fait homme en son Verbe fait chair. C'est, par conséquent, oser dire le premier et l'ultime secret du monde : Dieu donne la vie ; elle doit donc être respectée de toute la puissance divine d'intelligence et d'amour mise par Dieu en nos cœurs. C'est, par conséquent, oser dire que la liberté humaine est sacrée, sainte, car elle est un don de l'Esprit Saint : toute la vie de l'homme trouve sa splendeur en ce don qui lui est fait.
Oui, folie aux yeux des chrétiens devenus païens que notre espérance qui n'est pas un espoir saisissable à l'horizon de la vie des hommes. Et pourtant l'Esprit nous accorde l'audace de dire publiquement devant les païens de ce monde, nos contemporains, nos frères, devant les hommes religieux de ce temps - il en est des quantités - que Dieu a ressuscité son Fils d'entre les morts, Jésus, le Seigneur de gloire, notre espérance. « Pourquoi êtes-vous bouleversés ? Et pourquoi ces pensées qui surgissent en vous ? » dit Jésus aux disciples d'Emmaüs, Que le Christ lui-même nous donne l'intelligence des Écritures et de la Sagesse de Dieu et qu'il ouvre lui-même nos cœurs à cette espérance.
Voilà, mes frères, l'enjeu proposé à notre génération. Nous sommes appelés à croire au Christ ressuscité. Non seulement en répétant les mots : « Christ est ressuscité », ce cri de joie qui, jadis, traversa les Églises ; nous n'avons pas à feindre cette joie et il ne suffit pas de chanter « Alleluia ». Il nous faut demander au Christ ressuscité de convertir nos cœurs, de nous arracher à cette complicité pécheresse avec la mort, avec le désespoir, avec l'anéantissement de l'homme qui perd prise dès le moment où il ne laisse plus Dieu avoir prise sur lui-même. Supplions Dieu de nous donner cette lumière et cette force pour oser remplir la mission que le Christ confie à ses apôtres : « C'est vous qui en êtes les témoins. »