Homélie de Monsieur le Cardinal Jean-Marie LUSTIGER en la chapelle de la Médaille Miraculeuse à Paris le 24 mars 1985 Vème Dimanche de Carême
JE FAIS APPEL AU MEILLEUR DE VOUS-MÊMES
Je fais appel au meilleur de vous-mêmes, mes frères, contre les tentations, contre l'emprise du « prince de ce monde » sur nos cœurs. Car Jésus nous dit, en cet instant où déjà il entre dans sa Passion, que « le prince de ce monde va être jeté dehors », Désormais le Christ Rédempteur des hommes, le Christ compatissant qui porte le poids de nos péchés et nous en délivre, le Christ « élevé de terre va attirer à lui tous les hommes », Tous autant que nous sommes, laissons-nous attirer par lui. Ne restons pas prisonniers du prince de ce monde. Obéissons à Jésus le Crucifié, le roi des Juifs, l'humble souverain du Règne de Dieu et non pas à celui qui commande selon la logique de ce monde.
VOUS POUVEZ BEAUCOUP POUR TOUS
Et d'abord, prêtons attention au lieu où nous sommes rassemblés. Ici, depuis plus d'un siècle, des gens innombrables ont compris que la délivrance était possible dans leur malheur. Combien sont venus ici parce qu'ils avaient reçu les coups de la vie, avaient été accablés par le mépris ou la misère, exclus à cause de leur manque d'instruction, insultés à cause de la couleur de leur peau. Combien sont venus ici parce qu'ils avaient subi la haine ou le manque d'amour. Parce que désespérant de tout, respectés de personne, habités par la peur, ils étaient devenus incapables de faire confiance à un être humain.
Combien sont venus ici se réfugier, prier, supplier, devinant qu'ils y trouveraient un ultime recours. Dans la tendresse maternelle de la Vierge Marie, un ultime recours pour les pauvres et les sans-droits. Ici, combien de supplications, combien de pleurs, combien de cris de détresse sont sortis du secret des cœurs ! Combien de misères et de péchés inavouables, ici enfin avoués et dévoilés, ont trouvé la compassion et le pardon ! C'est là un miracle quotidien en ce lieu.
Il s'y accomplit un autre retournement de situation encore plus surprenant : les victimes et les pourchassés, les méprisés et les blessés, les rejetés et les exclus peuvent travailler à la délivrance de leurs frères. Ici les victimes entrent, grâce à la Vierge, dans le mystère suprême de l'expiation par le Christ. Nous-mêmes tout comme nos contemporains nous avons du mal à comprendre ce mot : « l'expiation », L'Épître aux Hébreux nous y aide ; Jésus, par amour pour nous, offre sa vie, de sorte que ceux-là mêmes qui sont prisonniers de la haine et du péché et du mal, ceux-là mêmes qui sont sous l'empire du « prince de ce monde » puissent en être délivrés. Et dans le Christ, des êtres qui sont seuls parce que rejetés, qui ont peur parce que menacés, qui sont sans amour parce que pourchassés, découvrent ici qu'ils peuvent beaucoup pour tous alors que personne ne peut plus rien pour eux. La victime peut travailler à la délivrance non seulement de son bourreau, mais aussi de tous les hommes.
Jésus sur sa croix est seul. Jésus sur sa croix est méprisé. Jésus sur sa croix est rejeté de tous. Jésus sur sa croix est blessé. Jésus sur sa croix est tué. Et pourtant, c'est lui qui nous délivre et c'est lui qui est le signe du salut de tous les hommes.
Et alors que tous les hommes font de lui leur ennemi, c'est lui qui fait de tous les hommes des amis. Alors que Jésus est conduit de force hors des portes de la ville, comme un étranger, c'est lui qui fait de tous les hommes des frères dans l'unique cité de Dieu.
Celui qui unit sa souffrance à celle du Christ peut, avec le Christ, délivrer l'homme, expier son péché, transformer ce mal en source de bien, en sorte que le cœur des hommes soit retourné vers la vie. Le mystère de l'expiation c'est le mystère de la Rédemption auquel nous pouvons être associés. Ceux qui ici ont fui et se sont réfugiés cherchant quelqu'un qui les rachète, sont associés à l'acte du Rédempteur.
Ceux qui viennent ici pour être libérés sont unis au Libérateur. Ceux qui viennent ici pour recevoir le pardon travaillent au pardon du monde.
C'est pourquoi je vous invite tous à entrer dans ce mystère, vous qui êtes ici, vous mes Sœurs, les Filles de la Charité, vous mes frères qui êtes parmi nous originaires de différentes ethnies. Je vous le demande pour tous les manques de charité commis en notre pays, pour toutes les violences qui habitent le cœur des Français.
Je vous demande de vous unir à l'expiation du Christ pour les fautes commises contre l'unité de son Église. Demandez par le Christ que soient pardonnées les duretés inacceptables et les offenses commises envers les victimes connues ou inconnues. Je vous prie mes frères de vous unir à la prière de la Vierge. Ainsi elle vous associera à son intercession pour la délivrance de l'homme.
LA FORCE DE L'AMOUR EST HUMBLE
Nous devons encore demander à Dieu par la prière de Marie le don de la charité qui, en ce lieu, nous a été manifesté si clairement. Car nous avons souvenir, au moins à Paris, de ce que furent ces femmes, si nombreuses qui, depuis plusieurs siècles maintenant, ont été proches de toute misère, les Sœurs de Saint Vincent de Paul, les Filles de la Charité. Je dis cela non pas pour faire votre éloge à vous qui êtes ici, mes Sœurs, mais pour faire mémoire de toutes celles qui vous ont précédées et dont tant et tant de gens gardent les traits dans leur mémoire et leur cœur. Si vous voulez savoir concrètement ce qu'est la charité, rappelez-vous les actes qu'elle a inspirés. Rappelez-vous l'amour pratique, actif que Saint Vincent de Paul a voulu inculquer à des hommes et des femmes du peuple quand il les invitaient à agir selon l'amour de Jésus pour les pauvres. Rappelez-vous la puissance de cet amour qui a secouru toutes les misères, qui est allé à la rencontre d'inconnus, qui a traversé toutes les frontières, l'amour qui ne fait pas de phrases mais qui, dans l'oubli de soi-même, rend disponible à tout être humain et à toute situation. Oui par amour, non par intérêt. Non pour se faire valoir ni se mettre en évidence. L'amour pour aimer, l'amour pour l'amour. L'amour parce que c'est cela la dignité de l'homme.
De tout cela le peuple a gardé mémoire. Et il ne s'y est pas trompé. Il y a plus de grandeur mes frères, il y a plus de grandeur au cours de l'histoire de notre peuple, en cette brûlante charité qui est ainsi surgie chez les plus humbles qu'en toutes les grandeurs que régit et dispense le prince de ce monde. Il y a plus de grandeur et plus d'héroïsme dans cet amour que dans tout le déploiement de la force et de la brutalité, où, parfois, nous avons placé à tort notre honneur. Il Y a plus de grandeur dans cet amour humble, miséricordieux, qui réconcilie, que dans toutes les victoires quelles qu'elles soient, militaires, politiques, sociales. C'est déjà ce que pensait et disait le Curé d'Ars. Car la grandeur et la force de cet humble amour qui s'oublie soi-même est de vaincre les plus dures résistances, de venir à bout du péché et de la haine.
L'AMOUR SEUL EST VIVANT
Il nous reste maintenant à comprendre avec le Christ ce qu'est l'amour. Eh bien l'amour c'est ce que Jésus nous dit, c'est de donner sa vie. Comme le grain de blé meurt pour donner la vie. En fait, le grain de blé ne meurt pas, il se transforme en sa moisson. Le grain de blé ne meurt pas. Nous pensons qu'il meurt et nous avons peur de mourir. C'est pourquoi nous ne portons pas de fruit. Celui qui reste seul, celui qui s'aime soi-même, qui aime sa propre vie, la perd. Au contraire, celui qui accepte d'être ainsi pris dans cette fécondité de Dieu produit du fruit. L'amour c'est cette puissance qui vient de Dieu et qui donne une fécondité inouïe que seul Dieu peut accorder. L'amour c'est cela même que vit la Vierge Marie, elle qui enfante le Fils unique de Dieu et qui enfante en la maternité de l'Église la multitude des frères et des sœurs. L'amour est tout-puissant.
Et je voudrais, pour terminer, m'adresser à vous tous qui estimez que votre vie ne sert pas à grand chose. Je voudrais m'adresser à vous tous qui êtes la force véritable de l'Église. Vous tous, les mourants, les malades, les rejetés, les méprisés, les humbles, les pauvres. Vous tous qui avez renoncé à la puissance pour vous consacrer uniquement à l'amour de Dieu. Vous tous qui avez renoncé à l'argent par amour de Jésus. Vous tous qui avez renoncé à l'exaspération des sens pour être fidèles au Christ. Vous tous qui avez renoncé à la possession des biens pour être disponibles à l'Amour. Vous tous qui êtes méprisés des autres. Vous tous qui ne servez à rien, vous êtes en première ligne dans la lutte de l'amour. Votre vie est infiniment précieuse aux yeux de Dieu, car dans ce monde, ce qui se passe de réel et de vrai c'est la victoire de l'amour. Tout le reste on l'oublie ! Tout le reste sera oublié. Tout le reste s'enfouit comme s'enfouissent les décombres des villes en ruines, comme s'accumulent les restes dans un champ. Qu'est-ce qui ne passe pas ? C'est ce qui est vivant et qui demeure auprès de Dieu. Et l'amour seul est vivant. Car l'amour seul peut triompher de la mort.
Et vous mes frères, vous pauvres, malades, persécutés, oubliés, méprisés, vous qui subissez des injures, je vous en prie, offrez votre vie par amour. Votre puissance dans le Christ est sans limite. Unissez-vous à l'intercession de la Vierge, de sorte que soient délivrés ceux qui sont prisonniers. Vous, mes frères, unissez-vous à l'intercession, à l'acte de délivrance, à l'expiation du Christ, de sorte que cette puissance d'amour transforme les cœurs. Le miracle permanent dont nous sommes les témoins, le miracle permanent qui s'accomplit par nos mains, mes frères, je vous demande d'y travailler. Et vous le pouvez. Vous qui, en ce moment, êtes peut-être au bord du désespoir, je vous en prie, laissez-vous unir au Christ sur la Croix.
Nous avons besoin de vous ! Vous qui êtes tentés de dire« Ma vie ne sert à rien » et qui êtes tentés de vous suicider, je vous dis « Luttez contre cette tentation, votre vie est infiniment précieuse, et votre fidélité et votre amour », Vous qui pleurez et qui oubliez peut-être de prier et qui peut-être êtes tentés de blasphémer, je vous en prie, offrez votre souffrance et votre solitude comme le larron qui meurt avec Jésus.
Nous en avons besoin ! Vous qui êtes révoltés et peut-être laissez percer en vous les cris de haine, je vous en prie, nous avons besoin de votre courage. Avec le Christ, dites« Père, pardonne-leur ... » ! Tournez-vous vers Marie, la Mère silencieuse, douce et compatissante pour qu'elle vous apprenne cette toute-puissance qui sauve le monde : l'amour qui pardonne, l'amour qui fait miséricorde. Amen.
Monition d'entrée de Monsieur le Cardinal Jean-Marie LUSTIGER en la cathédrale Notre-Dame de Paris le 31 mars 1985 Dimanche des Rameaux
LAISSER SA PRÉSENCE SE SAISIR DE NOTRE PRÉSENT
Frères et Sœurs, mes amis,
Vous qui êtes ici rassemblés dans cette cathédrale Notre-Dame de Paris, et vous tous qui au loin vous associez à notre prière, cette Semaine Sainte est unique.
Pourquoi ? Parce que c'est nous qui la vivons cette année. Peut-être célébrons-nous ce mystère du Christ depuis bien des années. Peut-être est-ce pour la première fois. Peut-être est-ce pour la dernière fois sur cette terre. C'est la Semaine Sainte qui nous est donnée pour que, aujourd'hui, nous suivions le Christ en sa Passion et qu'avec lui nous travaillions au salut du monde. Le Christ, aujourd'hui, nous entraîne avec lui.
« Faire mémoire » du Christ, c'est laisser sa présence se saisir de notre présent. C'est entrer non dans un souvenir, mais dans la mémoire de Dieu qui « se souvient » de ses enfants car il veut sauver le monde.
Vous écouterez donc avec l'attention du cœur chacune des paroles de cette liturgie : le prophète Isaïe, Saint-Paul dans l'épître aux Philippiens, et la Passion de Jésus selon St Marc. Chacune de ces phrases nous disent aujourd'hui que s'accomplit le salut du monde. Suivons le Christ en sa Passion pour que l'Amour tout puissant nous délivre de nos péchés et fasse son œuvre de paix au milieu des bruits, des fureurs, de la sottise absurde qui sans cesse submergent la vie des hommes. Suivons le Christ en sa Passion pour que triomphe en nous la sagesse de Dieu. Suivons le Christ en sa Passion vers la Jérusalem céleste, dans l'espérance du jour où, la mort vaincue, les larmes taries, Dieu sera la joie de tous.
Homélie prononcée par le Cardinal Lustiger le 20 janvier 1985 à Notre Dame
NOS VIES : LA DEMEURE DE DIEU
Ce dimanche, la Parole de Dieu nous fait percevoir les harmoniques du mystère de notre salut :
l. L'Église, Temple et Corps du Christ ;
2. Le Christ, lui-même, Demeure de Dieu ; et
3. Nous-mêmes, êtres créés à l'image et à la ressemblance de Dieu, temples de l'Esprit en notre corps mortel. De ce triple mystère de la Demeure de Dieu parmi les hommes - en l'Église, dans le Christ, dans notre corps - nous recevons une lumière sur une question décisive pour notre époque dont l'actualité ne vous échappera pas : Qu'est, finalement, l'homme ? Qu'est ce qu'un homme en sa condition corporelle ?
Au moment même où notre grand savoir et notre grand pouvoir sur la génétique humaine font que ce savoir et ce pouvoir oscillent, comme aveugles, ne sachant plus, dans cet amas de chair que l'homme manipule et maîtrise, ce qui est humain et ce qui ne l'est pas. Au moment même où les questions les plus graves sont posées par les progrès de l'intelligence de l'homme dans la compréhension de sa propre condition. À ce moment même, la lumière divine portée sur la condition humaine est nécessaire pour sauver ce qui doit être sauvé de la dignité de l'homme et de son existence.
L'Église, le Christ, l'homme en son corps se répondent l'un l'autre. J'en suis persuadé, la manière dont aujourd'hui nous traitons l'Église, est le signe de la manière dont, en fait, nous traitons le Christ ; et la manière dont nous traitons le Christ est le test de la façon dont nous nous traitons nous-mêmes.
L'Église. La dernière phrase que j'ai lue dans l'évangile, la déclaration de Jésus à Simon, fils de Jean, m'invite à partir de cette considération. Jésus, dès cette première rencontre, associe à sa propre tâche, à sa mission, ses compagnons, et il les désigne d'emblée. Il change le nom de Simon et il lui impose le nom araméen de "Képha", Pierre.
Jésus, en cet instant, reçoit de son Père la "pierre" de fondation du Temple spirituel, de la Demeure de Dieu promise pour les jours où les temps seront accomplis, Idée et image constantes dans l'Ancien Testament et dans le message de Jésus. Il s'agit bien d'un Temple vivant, fait de "pierres vivantes", que nous constituons les uns les autres.
L'unité, la plénitude, l'assemblage en est réalisé par l'Esprit Saint qui nous a choisis et qui non seulement nous donne la cohérence d'un édifice, l'entité d'un corps assemblé, mais fait de nous tous le Temple vivant et saint de Dieu.
L'Église est cette construction fondée sur les Apôtres - les douze colonnes de l'Église, comme dit l'Écriture (Cf Ga 2, 9) - et qui est le lieu. où la gloire de Dieu va habiter.
Désormais, aucun édifice humain n'aura la même grandeur, la même plénitude, la même histoire que cette demeure nouvelle édifiée par l'Esprit Saint. Car même le Temple trois fois saint de Jérusalem, où réside la Gloire de Dieu au-dessus des chérubins, selon la vision du prophète Isaïe (6), et aussi les églises et tous les temples construits de main d'homme, sont par définition des temples finis, dont la perfection même exprime le reflet de l'intelligence humaine qui ne peut concevoir les choses qu'à sa mesure. Cet édifice dans lequel nous sommes, qui a sa beauté fascinante, la tient en partie de ce que notre intelligence trouve comme intuitivement en sa clôture mesurée, fût-elle même portée au-delà de nos regards, la sécurité d'un espace que nous avons construit, que nous pouvons délimiter et qui est stablement fixé, même si indéfiniment les limites font jouer notre sensibilité et si, à chaque pas, à chaque regard, nous entrevoyons toujours de nouveaux aspects.
Or, le propre du Temple que Dieu bâtit avec ces pierres vivantes de nos Vies, c'est que personne ne peut en faire le plan sinon lui-même ; personne ne peut lui donner sa cohérence sinon l'Esprit qui y demeure. Sa construction n'est pas achevée à la mesure de l'achèvement de l'histoire ; toujours de nouvelles pierres s'ajoutent. Au point que cet édifice est comparé à la croissance d'un corps ; au point que - corps fait d'hommes appartenant à cette création - il tire sa perfection de l'amour infini de Dieu qui l'habite et le construit. Il n'a pour mesure que le dessein de l'Amour infini. Au point que la splendeur de ce Temple spirituel, "non bâti de main d'homme", qu'est l'Église, nous échappe, alors qu'un édifice de pierres, nous le possédons en sa beauté par notre œil, par nos mains, par nos sens.
Le Temple spirituel, l'Église du Christ, comprend non seulement les hommes de notre planète aujourd'hui vivants, mais tous ceux, innombrables, inconnus, méconnus, qui sont enfouis dans la mort et vivent avec le Christ. Autant présents, plus présents du poids de leur vie et de leur amour que les êtres qui, aujourd'hui, foulent ce sol et parlent avec une voix humaine. Il comprend enfin, en espérance, la foule immense des hommes et des femmes que Dieu aime et qu'au-delà de ce que nous pouvons en savoir il appelle et rassemble pour constituer ce Temple spirituel qu'est l'Église.
Ainsi, dès cette première page de l'évangile selon St Jean, les disciples viennent-ils demeurer avec le Christ, Lui dont la demeure est le Temple de Dieu, la Maison de son Père.
Or, la manière même dont nous, chrétiens, considérons ce Temple spirituel, l'Église, nous permet d'être les témoins d'une réalité plus forte encore : le Temple qu'est le Corps de Jésus.
Car, selon une autre image employée par le Christ, nous constituons son Corps.
Saint Jean nous le' fait comprendre quand il nous rapporte, avant la Passion, ce défi énigmatique de Jésus devant le Temple de Jérusalem : "Détruisez ce Temple, en trois jours, je le rebâtirai" (Jn 2, 19). Propos provocateur et absurde aux oreilles de ses auditeurs, incompréhensible pour les disciples dont l'évangéliste dira : "Ils comprirent plus tard que Jésus parlait du Temple de son corps". De son propre corps qui, par amour pour nous, s'enfonce dans notre mort afin de nous donner la vie.
De quelle manière l'adorons-nous, l'aimons-nous ce Corps infiniment saint du Verbe de Dieu qui a pris chair de la Vierge Marie, Fils unique de Dieu devenu homme, mystère même de la présence, en notre humanité, du Dieu inconnaissable et infini révélé en son Fils ? Corps du Christ livré pour nous, notre nourriture dans le sacrement eucharistique, Sang versé pour nous racheter de nos péchés, breuvage de la Résurrection et de la vie divine.
Corps du Christ notre frère, fils d'Adam ; Corps du Christ, Verbe éternel, fils de Dieu, par qui nous sommes divinisés et en qui nous pouvons devenir enfants de Dieu. Vie divine présente en l'humanité qui arrache la condition humaine non seulement à sa mortelle faiblesse, mais à sa perte et qui lui donne la communion avec Dieu, vie éternelle.
Oui, comme nous traitons l'Église, nous traitons le Christ : test infaillible de la vérité de notre foi à l'égard du Christ. Celui qui méprise ce corps que nous constituons comme demeure divine de Dieu et de l'Esprit, l'Église corps du Christ-Tête, celui-là ne peut pas dire qu'il croit réellement que le corps unique de Jésus, né de la Vierge Marie, est le Corps du Fils de Dieu. L'épreuve de la foi au Christ, Dieu et homme, c'est notre foi en la divine présence de l'Esprit en ce corps du Christ que nous formons, l'Église.
Peut-être pensez-vous que nous sommes encore id à l'intérieur du cercle étroit où la foi n'est une lumière que pour le croyant. Peut-être pensez-vous que cette méditation, finalement, n'a de sens que pour le disciple de Jésus. Or, dans ces deux mystères : corps de Jésus né de la Vierge Marie et corps ecclésial du Christ, est impliqué le salut de l'homme, en son corps.
Quel salut ? De quoi avons-nous besoin d'être sauvés ? De tant d'abîmes, hélas !
Mais j'en viens au point précis sur lequel je voudrais que nous terminions notre méditation. Nous avons à être sauvés du mépris et de la destruction de l'homme par l'homme. Nous avons à être sauvés du refus auquel nous sommes presque fatalement conduits de considérer la divine grandeur de l'homme et de tout homme. En effet, quand la raison humaine - reflet de l'intelligence divine et don de Dieu - ne se reçoit plus de Dieu et s'applique à maîtriser notre condition historique, corporelle pour comprendre ce qu'est un être humain, brusquement elle ne sait plus quoi dire. Elle trébuche.
Qui est humain ? L'embryon est-il humain ? Le vieillard ou le malade qui n'est plus maître de ses gestes est-il un être humain ? L'ennemi est-il un être humain ? L'homme différent dont on a peur et que l'on dit sauvage est-il un être humain ? Celui que l'on nomme déviant est-il un être humain ? Celui que l'on dit fou est-il un être humain ?
Celui que tous méprisent parce qu'on le dit pervers - et peut-être l'est-il - est-il un être humain ? Qui décidera ce qu'est l'homme ? Qui décidera qui est un homme.
Pourquoi plus de respect à ce fragile amas de cellules humaines qu'est un embryon plutôt qu'à n'importe quel amas de cellules venant de n'importe quel être vivant ? Comment allons-nous en débattre ? Comment allons-nous légiférer ? Comment allons-nous comprendre, alors que nous sommes si savants et que nous avons tant de pouvoir, quel respect est dû à l'homme ? Qui décidera que tel individu appartenant à l'espèce humaine ne mérite pas ce respect sans condition ?
Je ne prétends pas ici entrer sur le terrain où les chercheurs, les juristes, les hommes de tout savoir peuvent exercer leur sagacité. Je vous parle en apôtre de Jésus Christ, en témoin de la Parole de Dieu, chargé du salut de l'homme. Voyez-vous de quoi nous avons besoin d'être sauvés ? De cette méconnaissance qui conduirait l'homme à ne plus savoir qui il est. Or, voici le plus que nous sommes : le temple de Dieu, chacun en notre condition corporelle. "Votre corps est le temple de l'Esprit Saint" dit Saint Paul (1 Co 6, 19), en écho à la parole de Jésus : "Il vous faut naître d'en-Haut" (Jn 3, 3) c'est à dire de Dieu, de l'Esprit.
Nous sommes le Temple de l'Esprit Saint comme l'Église corps du Christ, comme le Christ né de la Vierge Marie, Fils éternel de Dieu. Chacun de nous, le plus méprisé comme le plus célèbre, le plus grand comme le plus faible, le plus digne aux yeux des hommes comme le plus indigne, mourant ou encore dans le sein de sa mère, bref, tout ce qui appartient à la condition humaine est infiniment sacré, car c'est la demeure de Dieu parmi les hommes, et doit être traité avec le même respect infiniment sacré que nous devons à notre Créateur et Rédempteur. Tout ce qui appartient à notre espèce est destiné à constituer le temple de Dieu.
Bien sûr, nous sommes des pêcheurs, aveuglés jusqu'à l'homicide, le premier péché des fils d'Adam. Homicide, c'est-à-dire fratricide quand Caïn tue son frère Abel. Mais le mystère de la Rédemption du Christ qui porte nos péchés et qui, sur la Croix, nous délivre et nous arrache à la mort, est la mesure la plus pleine de la délivrance et du salut que Dieu veut opérer en nous.
Dans le Christ notre frère, les frères ennemis reçoivent le commandement de s'aimer.
Vous comprenez, mes amis, l'importance prophétique de ce mystère du Temple de Dieu, Corps ecclésial du Christ, lui dont la chair est celle du Verbe éternel et qui fait de nous les temples de l'Esprit Saint. qu'il n'y a qu'un seul Dieu.
Disciples de Jésus, nous savons que l'homme, créé à l'image et à la ressemblance de Dieu, est appelé à être le Temple du Saint Esprit. Nous savons donc aussi que nous devons - avec les armes de la raison, de la liberté et du respect - défendre la dignité divine et absolue de tout homme, de tout ce qui est humain. Non comme une opinion particulière, mais comme une vérité universelle en même temps qu'une certitude qui repose sur notre foi en l'amour de notre Créateur et Père.
Et pour cela, nous devons "obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes" (Act 5, 29).
Avec la même fidélité que Jésus qui a livré sa vie pour notre rédemption et pour notre vie.
C'est donc une parole pleine d'espérance qu'aujourd'hui l'Église nous fait entendre ; pleine de force, de beauté, de rigueur.
Cette parole nous fait comprendre quel travail, tel le travail de la femme qui enfante, quelle peine, telle la peine du Rédempteur, celle de l'Agneau de
Dieu qui porte le péché du monde, sont la cause de la joie qui nous est donnée pour que nous l'attestions au monde !
APPEL DES CATÉCHUMÈNES DU DIOCÈSE DE PARIS
Vous avez entendu ce que Jésus a dit. Lui, le Fils de l'homme, il parle de ce qui va lui advenir : "Il faut qu'il souffre beaucoup, qu'il soit rejeté par les anciens, les chefs des prêtres, les scribes, qu'il soit tué et le troisième jour qu'il ressuscite". Il annonce sa passion et sa résurrection. Pour nous, cela est scandaleux et difficile, incompréhensible. C'est un mystère contradictoire de souffrance et de délivrance. Jésus nous dévoile son avenir. À nous qui l'aimons, qui voudrions le connaître, il dit : "Voilà où je vais, sachez-le". C'est pour nous une première épreuve de la foi de reconnaître le Christ Messie Sauveur en cet homme qui s'en va ainsi, dans la solitude, vers la mort, vers la souffrance, vers l'anéantissement. Et de croire que c'est pour qu'il reçoive de Dieu la plénitude de la vie.
Puis Jésus ajoute pour nous tous : "Celui qui veut marcher derrière moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive". Voilà ce que nous annonce le Christ au moment où vous lui dites : "Oui, je choisis la vie. Seigneur, je veux marcher derrière toi". Ainsi le Christ notre Maître, celui qui habite en nos cœurs, celui dont nous sommes le corps, celui qui nous donne son Esprit Saint, nous invite à le suivre dans ce qu'il y a de plus redoutable pour l'être humain : le mystère de la souffrance, le mystère de la croix. Dans ce qu'il y a de plus révoltant pour tout être humain : l'injustice que subit l'innocent. Est-il pensable que des gens raisonnables répondent à un tel appel ? Pourquoi Jésus nous dit-il cela ?
La réponse est un secret que nous commençons de partager. Il faudra toute votre vie pour arriver à la découvrir jusqu'au bout. La vie que nous recevons, la vie que Dieu nous donne nous fait lutter contre les forces de mort qui nous habitent, contre tous les refus et le péché qui nous enferment, contre toutes les puissances de destruction dont nous sommes prisonniers. La vie qui nous est donnée est une force divine ; grâce à elle, nous traversons l'épreuve d'anéantissement que tous les hommes subissent. C'est une force de vie ; par elle, nous triomphons avec Jésus de tout ce qui nous empêche d'entrer, avec pleine fidélité, dans la communion et l'amour de Dieu.
Jésus nous dit encore : C'est la vie que vous voulez, c'est la vie que Dieu vous a fait découvrir. "Celui qui veut sauver sa vie la perdra ; celui qui perd sa vie pour moi, la sauvera". Tu veux vivre. Pour vivre, tu te protèges. Pour vivre, tu veux garder ta vie. Mais en voulant garder ta vie, tu t'étouffes, car tu veux vivre pour toi. Tu es comme le noyé qui s'enfonce dans la mer. Accepte de sortir de l'abîme comme des eaux du baptême. Accepte d'ouvrir les bras, de risquer de perdre ta vie avec le Christ et tu recevras ta vie de Dieu. Dans l'amour du Christ qui meurt pour toi, reçois la puissance de vie que te donne le père des cieux. "Celui qui veut sauver sa vie la perdra ; celui qui la perd à cause de moi la trouvera".
Mystère de la croix. Non mystère de la souffrance absurde, mais fécondité de la vie qui nous permet de triompher de la peur, du repli sur soi-même, du refus de vivre. La vraie vie, l'amour que Dieu nous donne, il nous faut tendre les bras pour la recevoir. Dans le pardon de nos péchés, accueillons le don de la vie.
"Quel avantage, poursuit Jésus, un homme aura-t-il à gagner le monde entier si c'est en se perdant lui-même et en le payant de sa propre existence ?".
Tu veux vivre. Mais que veux-tu ? Tu veux beaucoup de choses. Tu veux de l'argent ? Tu veux de la nourriture ? Tu veux qu'on te respecte ? Tu veux avoir une bonne réputation ? Tu veux avoir de la puissance ? Que veux-tu ? Toutes ces choses que tu accumules, après lesquelles tu cours, tous tes désirs ... ? Si tu te perds toi-même, si tu perds ta vie - non seulement le souffle qui est dans ta bouche, mais ta raison d'être - si tu te perds toi-même, que vas-tu donner en échange ? Que vas-tu gagner ? Rien du tout ; tu perds tout ! Mais si tu donnes avec le Christ, tu reçois tout dans le Christ. "Tout est à vous, dit Saint Paul (1 Co 3, 23). Vous, vous êtes au Christ et le Christ est à Dieu".
Donc, suivre le Christ, c'est accepter de tout perdre pour lui parce qu'en lui, nous recevons tout, et nous devenons libres. C'est quand nous cessons de vouloir quelque chose pour nous que Dieu librement nous le rend au centuple.
Et puis, à quoi sert ta vie ? "si quelqu'un rougit de moi, de mes paroles - C'est toujours Jésus qui parle - , le Fils de l'homme aura honte de lui quand il viendra dans sa gloire et celle du père et des saints anges".
Si nous sommes appelés, si vous êtes appelés à votre tour disciples de Jésus, c'est pour être en ce monde témoins de Jésus, porte paroles de Jésus, ceux par qui Jésus agit, ceux par qui le père des cieux veut manifester à tous les hommes combien il les aime ; ceux qui, ici et maintenant, deviennent le signe du Christ. Et donc, désormais, votre vie a un sens plein et fort.
Vous aviez des ambitions ou des illusions ; vous vous disiez : "Je ferai ceci, je ferai cela. J'ai réussi ceci, j'ai raté cela. Je fais tel projet pour ma famille, pour les miens". Votre vie, c'est cela et c'est plus encore. Vous êtes là en CE : monde et à. cette place parce que le Seigneur qui voit toutes choses, et tous les êtres, et le monde et toute son histoire, sait que, désormais, vous êtes en ce monde le signe de son Fils pour tous ceux à qui il vous envoie, au-delà de ce que vous pouvez imaginer, penser, estimer.
Désormais, vous entrez dans l'immense secret de Dieu auquel il vous donne part. Aimez et vous devenez signe de l'Amour. Vous ne devez donc pas rougir du Christ, lui, l'humilié, lui, le crucifié. Vous ne devez rougir ni de lui, ni de ses paroles, devant les hommes puisque lui, quand il paraîtra dans sa gloire, se fera notre avocat devant le père des cieux ; Nous devenons ses témoins devant les hommes car il témoigne en nous et par nous de l'amour dont Dieu nous aime. C'est pourquoi il se fera notre témoin devant le Père.
Alors, mes frères, puisque vous choisissez la vie, n'ayez pas peur de suivre le Prince de la vie. Si, dans ces semaines qui précèdent votre baptême, vous êtes tentés, éprouvés, divisés, si vous avez peur, rassurez-vous : nous sommes là, nous. Qui nous ? Tous les disciples de Jésus. Ceux que vous connaissez. Et aussi la foule innombrable de ceux que vous ne connaissez pas. Tous ceux, vivants et morts, qui sont rassemblés par la communion de cet amour dans lequel vous entrez.
Vous n'êtes plus seuls, vous êtes dans la foule innombrable de ceux que le Christ a appelés et qui sont portés en même temps qu'ils portent les autres. Vous n'êtes plus seuls, car prient pour vous le Christ lui-même, l'Esprit-Saint qui "pousse des gémissements ineffables dans le cœur de tous les élus", la mère du Christ, la Vierge Marie, tous les saints, tous ceux qui présentement sont unis à ce mystère d'amour et de rédemption. Ils prient pour vous, tous ceux qui espèrent en vous, tous ceux qui voua attendent, vous que Dieu a appelés pour accomplir son dessein.
Messe pour le rassemblement du MEJ
En écoutant ces paroles de saint Jean, peut-être avez-vous été choqués. À l'heure de sa Passion, Jésus explique ce qui va s'accomplir : Judas va le livrer, Pierre va le renier, alors qu'il nous laisse son commandement de l'amour : "Je vous donne un commandement nouveau.
Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés". L'amour : cette réalité au cœur de la vie, de la mort et de la résurrection du Christ. Mot si riche de sens et si troublant !
Nous ne saisissons pas toujours bien ce qu'il veut dire. Il recouvre nos désirs les plus fous et les contradictions les plus insensées : à la fois source de bonheur et de souffrance. Comme tout un chacun, vous ne savez pas si vraiment vous êtes aimés, par qui et jusqu'où, et si vraiment vous êtes capables d'aimer, qui et jusqu'où.
L'amour devrait être le sens de la vie des hommes. Il devrait arracher du monde ces. horreurs qui déferlent chaque jour. Or, il semble sans cesse bafoué au lieu de triompher du mal. Cet amour tout-puissant qui est un commandement, est-ce une duperie ? Peut-on s'y fier ? Doit-on y croire ? Peut-on y arriver ? N'est-ce pas une illusion de jeunesse, un rêve ?
Beaucoup parmi vous, parce que Dieu leur parle, veulent croire en cet amour. Mais une question jaillit de votre cœur et vous fait demander au Christ : "Seigneur, où vas-tu ? Explique-nous ce mystère incompréhensible. Toi l'Amour, toi qui pourrais d'un geste ébranler le ciel et la terre, pourquoi te fais-tu un homme souffrant et qui s'enfonce dans la Passion ? Pourquoi vas-tu mourir, Seigneur ? Je ne comprends pas".
Et alors que Pierre lui dit : "Je te suivrai partout où tu iras", le Christ lui répond : "Non, tu ne peux pas me suivre maintenant ; mais plus tard tu me suivras".
Pourquoi l'apôtre ne peut-il pas suivre le Christ maintenant ?
Question cruelle qui fait écho à nos interrogations sur l'amour : amour-illusion ou amour-réalisme ? amour-possible ou amour-peine perdue ? amour-secret de la vie du monde ou amour-duperie ? L'amour tout-puissant n'est pas ce qu'on voit sur nos écrans, ni les rêves d'un soir oubliés le matin, ni le vague-à-l'âme de certains jours, ni les pleurs versés dans la solitude. L'amour n'est pas seulement ce que nous désirons ; il n'est rien de ce que l'homme peut imaginer, livré à lui-même. L'amour vient de Dieu ; l'amour est un combat, le combat de Dieu pour la vie, car Dieu est amour.
L'amour, c'est d'abord la vie qui jaillit de Dieu et qui nous saisit. Parce que l'homme est habité par une effroyable puissance de mort, Dieu vient se battre par amour, avec la force de l'amour. Ce combat nous dépasse tant, nous laisse tellement impuissants, les bras ballants que le Christ s'enfonce tout seul dans la nuit de Gethsémani.
Il mène ce combat parce qu'il est notre frère. Il est l'un de nous, lui notre Maître et Seigneur. Il nous aime, et ce que nous ne pouvons pas faire, il le fait pour nous ; il va là où nous ne pouvons pas aller.
Dans la mort, nous nous taisons ; lui, dans la mort, remet sa vie entre les mains du Père et le Père le ressuscitera. Face à la haine,. nous haïssons ; lui, face à la haine, il pardonne et il aime, même l'ennemi.
Dans le péché, nous nous enfonçons, désespérés ; lui, dans le péché, met la sainteté, et de la perte et l'anéantissement, il fait surgir la vie. Il est le seul victorieux de ce combat perdu d'avance pour les hommes. Nous ne pouvons pas nous battre comme il se bat, et il se bat pour nous.
"Là où je vais, dit-il à Pierre, maintenant tu ne peux pas venir, mais plus tard tu me suivras". Quand donc Pierre le suivra-t-il ? Quand Jésus ressuscité lui en donnera ordre et mission : "Maintenant, toi,
Suis-moi" (Jn 21, 19). Une première fois, Pierre avait entendu cet appel lors de sa rencontre avec Jésus sur les bords du lac de Galilée (Mt 4, 19). Et sur son premier regard, sur sa première parole, il avait suivi Jésus sans comprendre encore. Il lui restait à faire l'épreuve de ce qui habitait son cœur, car lui aussi, tout apôtre qu'il était, devait être sauvé. Après la résurrection, cette fois, Pierre est capable de suivre le Christ parce Jésus lui donne la force de son Esprit.
Osons regarder les deux actes incompréhensibles qui encadrent la révélation du commandement de l'amour : la trahison de Judas, l'un des Douze ; et le reniement de Pierre, le chef des Douze. Cela est dit pour nous, non pour nous désespérer mais pour nous donner courage contre le désespoir.
L'Évangile n'est pas un western avec des bons et des méchants.
Judas n'est pas l'ennemi ni le méchant ; il est pris parmi les bons : c'est l'un des Douze ! Et le Christ lui-même lui donne la bouchée du repas fraternel. Il prend un des morceaux, le trempe dans le plat selon le geste d'amitié et de fraternité habituel, et lui dit : "Prends, mon frère, toi que j'aime et que j'ai appelé". Avant que n'arrive cette heure, Jésus est "saisi d'un grand trouble" nous dit l'évangéliste.
C'est le frémissement et l'angoisse profonde de Jésus au Jardin des Oliviers, devant le poids du péché du monde et devant l'affrontement avec la mort, celle qui tombe sur les hommes, celle qui tombe sur es épaules et le saisit dans sa chair, ses mains, son corps. C'est le trouble du Christ devant son combat. La trahison de Judas fait partie de sa Passion.'"
Même Judas, surtout Judas, est aimé par Jésus. Il l'accepte. Comme il prendra sur son dos les coups des soldats et dans ses mains les clous qui le fixeront à la Croix, il prend avec le même amour Judas et on désespoir sans limites. Jésus lutte et veut prévenir ses disciples contre l'horrible tentation de Judas de se détruire lui-même.
Tentation, vous m'entendez. Je le dis franchement car je sais qu'un certain nombre d'entre vous sont parfois tentés de se laisser couler, d'abandonner tout et de se dire :
"C'est trop dur, j'arrête. C'en est assez". Le Christ est mort pour Judas afin que plus jamais un homme ou une femme, un garçon ou une fille ne cède à ce désespoir, mais soit retenu par la main du Christ et qu'il l'entende lui dire : "Ce désespoir-là, je l'ai déjà pris sur mes épaules dans ma Passion. À quoi bon te laisser prendre par lui ! J'en ai fait mon affaire, ce n'est plus la tienne. Je t'aime. Ne t'en pas. Ta vie m'est précieuse. J'ai besoin de ta vie pour que tu me suives et j'ai besoin que tu me suives pour que l'amour triomphe en ce monde. Ne déserte pas le combat, mon combat. Tu es aimé : je t'aime".
Il fallait que ce soit l'un des plus aimés, l'un des Douze, qui subisse cette tentation pour nous montrer que même de cela te Christ veut nous en délivrer : car le désespoir de Judas autant que sa trahison fait partie de la Passion de Jésus.
Pierre, à l'autre extrémité du groupe des Douze. Même à Pierre, le premier, Jésus dit : "Écoute, dans ton cœur il faut que je te guérisse aussi. Dans ma solitude, tu vas me lâcher. Tu me renieras trois fois avant que ne chante le coq. Mais j'irai te chercher dans ton reniement"
Mes amis, vous n'avez pas à avoir peur de vous-mêmes puisque le Christ vous connaît et d'avance vous prend avec vos peurs, vos lâchetés.
Lorsque vous vous étourdissez, lorsque vous vous laissez couler sans comprendre ce que vous faites, dites au Christ : "Je ne suis pas sûr de moi-même, mais je suis sûr de toi. Je ne sais pas où je vais, de quelle bêtise je suis capable ; je ne sais pas si je ne te lâcherai pas. Mais je sais que, toi, tu ne me lâcheras pas". Et le Christ, lui, vous dit : "D'avance, je suis allé te chercher et j'irai te chercher où que tu ailles. Pour moi, tu ne seras jamais perdu ; toujours, tu seras retrouvé. pourquoi tiens-je ainsi tellement à toi ? Pas d'autre raison, si ce n'est mon amour. Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. Désormais, vous êtes chargés de mon amour, car vous êtes ceux que j'ai choisis. Vous n'êtes pas meilleurs que les autres, pas plus forts, pas plus malins, pas plus généreux. Non. Je vous ai pris comme vous étiez pour que vous soyez en ce monde le signe de la toute-puissance de mon amour, pour que le monde soit sauvé".
Quand tu t'arrêtes et lâches le Christ, tu ne penses qu'à toi. Tu oublies que le Christ compte sur toi, pas seulement pour toi mais pour le monde entier. Ton amour est nécessaire au monde. "Aimez-vous les uns les autres, dit le Christ. Comme je vous ai aimés. Non comme tu aimes et veux être aimé. Je te demande d'ouvrir ton cœur à la dimension de l'amour que je porte à chacun des hommes. Je te demande d'aimer plus que tu ne peux imaginer et je t'en donne la force, en me donnant pour toi, en te donnant l'amour, en te donnant la vie".
Mes amis, je sais combien parfois il est dur d'être seul comme chrétien dans sa famille, son école. Je sais combien, face à ses propres doutes, à ses hésitations personnelles, aux difficultés de toute sorte qui se présentent, il est dur de croire, d'espérer, d'avoir du courage quand tant de choses dérapent dans tous les sens. Tout cela est normal.
Si nous vous racontions la vie du monde comme un conte de fée, vous nous diriez : "Nous ne sommes plus des enfants !". Et je ne vous dis rien d'autre que ce que vous dit le Christ avec la gravité de l'amour qui donne le sens à la vie.
Rappelez-vous cela. Chacun de vous est aimé de tout l'amour de Dieu, le Père. Chacun de vous est aimé de tout l'amour que le Christ peut vivre. Chacun de vous reçoit en lui la force de l'Esprit Saint pour être témoin de l'amour. Chacun, chacune de vous est appelé. Votre vie, non seulement aujourd'hui, mais aussi demain avec ce que Dieu fera de vous, est désormais inscrit dans cette logique de l'amour manifesté par les trois personnes divines. Je ne sais ce que vous deviendrez, quel sera votre métier, où vous vivrez, peut-être à l'autre bout du monde. Que vous soyez heureux ou malheureux, que vous réussissiez votre vie selon telle ou telle vocation, quoi que vous fassiez, je sais que désormais vous portez sur votre cœur, inscrit en lettres de feu, le signe de l'amour du Christ.
"Plus tard, tu me suivras" dit le Seigneur. Ce "plus tard" me semble tout à fait vous convenir, à vous qui êtes dans les débuts de votre vie. Ce "plus tard, tu me suivras" n'est pas une fatalité, mais une mission. Il ouvre votre avenir, un avenir de fidélité, en dépit de vos craintes sur vous-mêmes, sur les autres, sur le monde. Ayez de l'audace pour tout demander à Dieu. Quand les apôtres Jacques et Jean osent demander au Christ l'impossible : siéger dans sa gloire l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, Jésus leur répond : "Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire, recevoir le baptême dont je vais être baptisé ?" " Oui, nous le pouvons" affirment-ils, tout fiers. Et Jésus reprend : "Ma coupe, vous la boirez ; du baptême dont je serai baptisé, vous serez baptisés. Quant à être assis à ma droite et·à ma gauche, cela est donné à ceux à qui mon Père l'a réservé" (Mc 10, 36-37).
Osez demander à Dieu l'impossible, car il vous donnera la force de faire l'impossible. L'impossible, c'est être en ce monde les témoins de l'amour tout-puissant de Dieu, être en ce monde des hommes et des femmes de compassion, de pardon, de paix qui, quoi qu'il arrive, quelles que soient les circonstances, fassent toujours triompher la puissance de la vie. L'impossible, c'est pardonner sans relâche, non que nous soyons une victime, mais parce que notre amour est plus fort que la haine et parce que nous recevons le pardon de Dieu. Aimer sans condition, non que nous soyons une dupe, mais parce que nous aimons de l'amour même de Dieu. Croire en Dieu parce que là s'enracinent la grandeur et la dignité de l'homme créé à son image et à sa ressemblance. L'impossible, c'est se battre pour que l'homme ne soit jamais traité comme une bête ou un objet qu'on vend. Se battre pour que tout dans l'être humain soit respecté et conforme à la sainteté de Dieu et à la vocation de l'homme. L'impossible, c'est se battre comme le Christ se bat sur la Croix, vaincre comme le Christ est vainqueur de la mort dans la Résurrection. C'est vaincre par la "victoire de la foi" qui est la victoire de l'amour (1 Jn 5, 4).
Que le Seigneur, mes amis, vous donne cette force et cette joie.