Homélie de Monsieur le Cardinal Jean-Marie LUSTIGER en l'Église Saint-Jean de Montmartre à Paris le 24 février 1985 1er Dimanche de Carême - Année B
DIRE LA FOI - LA CRAINTE EXORCISÉE
Frères, mes amis,
Il y a dans ce récit du déluge, une profonde vérité dont nous sommes sans cesse tentés de douter. Quel est ce doute ? Quelle est cette vérité ? Eh bien, nous vivons en cette fin de XXè siècle avec une peur muette : la peur de la destruction de l'humanité. Car tant de démons nous habitent dont nous commençons à arracher les masques, tant de démons nous habitent dont le seul visage est celui de la mort. Oui, nous avons peur qu'entre nos mains le monde s'écroule. Et c'est bien ce qui se passe déjà. Pensez à la jeunesse perdue par la drogue. Pensez aux enfants morts, affamés ou assassinés. Pensez aux peuples détruits par la haine ou le mépris. Alors que les êtres humains sont égaux devant Dieu, tous habitant le pays de Dieu - car la terre est à Dieu - comment ne pas avoir honte d'entendre un homme dire à un autre homme : « Va-t-en d'ici ! Tu n'es pas chez toi ».
Malheureux, toi qui dis cela ! Toi non plus tu n'es pas chez toi. Sur cette terre, tu es chez Dieu ! Et ta vie ne t'appartient pas : elle t'est donnée par Dieu. Tu auras à en rendre compte !
Dans le récit du déluge, nous voyons cette crainte de la mort exorcisée par Dieu lui-même. Le livre de la Genèse, en sa prodigieuse première page, nous dit que le monde sorti des mains de Dieu répond au dessein de la bonté divine : « et Dieu vit que cela était bon », Le monde est bon, et l'homme resplendit de beauté puisqu'il est créé à l'image et à la ressemblance de Dieu, puisqu'il est appelé à vivre de la vie même de Dieu, en ce monde créé pour lui. Mais voici que nous fourvoyons, que nous détruisons ce monde remis entre nos mains, soumis à notre liberté. Notre liberté liée aux forces obscures introduit la mort dans le monde. Dieu, nous dit l'auteur, a comme un repentir d'avoir créé le monde : Dieu éprouve comme un scandale devant le mal venu de l'homme. « À quoi bon ? Faut-il laisser les hommes subsister ? Ne dois-je pas abandonner mon ouvrage ? », tel l'artisan que déçoit son ouvrage et qui se dit « Je le jette. J'en ferai un autre ! Ou je n'en ferai plus ! ». Jugement de Dieu, déluge sur le monde. Dieu dit cependant : « En cette espèce humaine faite à l'image et à la ressemblance de mon Fils, la bonté n'a pas disparu. II y a un Juste ». Et Dieu confirme son dessein, conclut son Alliance avec Noé, père des hommes sauvés. II dit « Plus jamais ce monde ne sera voué à la destruction ». Vous m'entendez, désormais nous sommes assurés de notre existence et de celle du monde car Dieu veut qu'il demeure ! Dieu veut qu'il existe ! Dieu veut que ce monde échappe à la perte ! Dieu veut que sa Bonté soit visible en sa création ! Dieu veut que la mort soit vaincue ! Dieu veut que l'homme vive ! Dieu veut que soit manifestée aux yeux de tous la beauté de sa créature ! Dieu veut se donner à nous car il veut nous unir à lui. Dieu qui nous aime veut que nous l'aimions et que nous ayons notre joie à l'aimer et à nous aimer. Noé, notre père, fondé sur l'Alliance irrévocable donnée par Dieu, d'avance fait front à nos peurs de destruction et au nihilisme de notre civilisation. Il atteste d'avance l'espérance du salut.
D'AVANCE VICTORIEUX
Alors mes frères, aujourd'hui, suivons le Christ Jésus ! Après son baptême, il est poussé par l'Esprit Saint au désert pour affronter la tentation. En ces quarante jours il entre dans la solitude de son combat, c'est ce que dans sa brièveté le récit de l'Évangile de St Marc nous dit. Quel combat Jésus entreprend-il appuyé sur la force de l'Esprit, poussé par la force de l'Esprit, Lui qui est le Fils unique de Dieu ? Un combat dans lequel il nous entraîne et dont nous sortirons vainqueurs avec lui. Car nous ne sommes pas les lutteurs désespérés d'un combat perdu d'avance. Nous sommes d'avance victorieux dans le Christ du combat que les hommes jugent inutile, désespéré. C'est pourquoi nous sommes d'abord les combattants de l'espoir.
Nous suivons le Christ en son combat. Car, la tentation, celle du Christ et donc la nôtre, ce n'est pas la pente glissante du mal, l'attrait pour ce qui est interdit. La tentation c'est on combat ! Une lutte ! Je dis une lutte à mort. Pourquoi ? Parce que c'est une lutte contre la mort. Une victoire de la vie. Une victoire de Dieu, Une victoire de ce qu'il y a de divin en nous. Une victoire sur les forces qui habitent la liberté de l'homme et le détruisent. Une victoire sur le diable, dont le visage grimaçant est celui de la mort, celui des forces de mort tapies dans le cœur de l'homme. Ce combat se joue à l'intérieur du cœur des hommes. Voilà pourquoi Jésus s'en va poussé par l'Esprit Saint dans le désert. Il va nous entraîner à sa suite pour que nous triomphions à notre tour dans ce combat. Lui pour nous. Et nous avec lui pour nos frères.
Notre première victoire c'est l'espérance. Oui, je le répète, ouvertement ou secrètement, il y a dans ce monde un désespoir résigné au péché, au mal et à la mort. Beaucoup de gens pensent : « Oui, il faudrait faire quelque chose. Oui, je devrais tenter d'agir. Par rapport à moi-même, à mes défauts, à mes faiblesses, à ma situation familiale, à mon travail ou à la situation matérielle dans laquelle je me trouve. Pour les gens qui souffrent dans le monde. Pour ceux qui sont malades. Bref, pour tout ce qui nous accable journellement. Il faudrait faire quelque chose. Mais à quoi bon ? ». Car d'avance nous sommes persuadés que nous n'y arriverons pas ou que toute tentative sera inutile. Voilà notre premier péché, le désespoir. Le désespoir c'est aussi de dire en souriant : « Bof ! ». Le désespoir c'est de dire : « Ce sera toujours la même chose ! ». Le désespoir c'est de dire : « Oh, les gens... Les gens ! Ils sont féroces ». Le désespoir, c'est de dire : « On m'a eu. On ne m'aura plus ! ». Le désespoir, c'est de dire : « Chacun pour soi, Dieu pour tous ». Le désespoir c'est aussi de dire : « J'en ai assez. Je ne m'occupe plus de personne. De rien ! ». Eh bien, mes frères, la première victoire c'est celle de l'espérance. Par le combat du Christ, notre vie reçoit un sens. Le sens que Dieu nous donne c'est qu'Il nous aime. Voilà notre espérance. Nous devons nous battre pour triompher par cette espérance.
EN QUELLE COMPAGNIE IL S'EST BATTU ...
Jésus s'enfonce, seul, le premier, en ce combat face à face contre les forces qui asservissent l'humanité. Jésus poussé par l'Esprit dans la solitude, n'est cependant pas seul. Je vais vous dire quels hommes et quelles femmes étaient d'avance avec lui au désert. En quelle compagnie il s'est battu.
Certains, cette nuit peut-être, ont désespéré parce qu'ils souffraient. Ils ont dit « Je préférerais mourir ». Ont-ils surmonté ce désespoir ? Avec Jésus ils ont triomphé du défi de la mort par le courage de vivre. L'Esprit les a aidés à accueillir ainsi le règne de Dieu.
Certains, cette nuit ou ce matin, pleurent parce que la mort les a frappés en ceux qui leur sont le plus chers, enfants, parents, proches. Et cependant, ils ne se laissent pas engloutir par la peine. Ils croient que l'amour de Dieu est plus fort que la mort. À la suite du Christ qui nous ressuscite et nous rassemble, ils triomphent du désespoir par la force de l'Esprit Saint.
Certains, des couples ayant conçu un enfant, se sont demandé si cet enfant ne va pas les gêner, s'il doit vivre, s'il mérite de vivre. Et ils ont répondu : « Peut-être conçu sans que nous l'ayons voulu, cet enfant est aimé de Dieu.
Il est une créature de Dieu, notre enfant que nous accueillons comme grâce incompréhensible ». Cette femme et cet homme ont avec le Christ remporté une grande victoire sur la mort. Ils croient en la puissance de l'Esprit Saint par qui l'être conçu de l'homme et de la femme est créé à l'image et la ressemblance de Dieu.
Certains éprouvent la rupture de leur couple, sont laissés dans l'abandon et la solitude. Et cependant même contre tout espoir, ils s'en remettent à la puissance de Dieu. Ceux-là triomphent avec le Christ des forces de néant.
Et puis, tous ceux qui, seuls en ce moment sont dans le désespoir de ne plus s'en sortir parce qu'ils sont sans travail. Ceux qui sont repris par leurs démons familiers, l'alcool, le tabac, la drogue, toutes les faiblesses humaines.
Ceux qui sont prisonniers de leurs sens, esclaves de leurs habitudes. Ceux qui sont pris par l'angoisse de se laisser couler. Ceux qui disent « Personne ne m'aime, personne ne m'estime ». Ceux qui ne s'estiment pas eux-mêmes. Ceux qui ont l'impression qu'ils sont « coincés », pris au piège, qu'ils ne s'en sortiront pas.
Vous n'êtes pas pris au piège, vous vous en sortirez, car c'est le Christ qui veut vous en sortir ! La première victoire c'est d'accepter que le Christ lui-même dans sa solitude combatte ce combat pour vous délivrer afin qu'à votre tour vous participiez à sa victoire.
CHRÉTIENS, RAPPELEZ-VOUS
Tentation ? Répétez-vous plutôt : « Combat » ! Oui combat avec le Christ pour celui qui a laissé surgir dans son cœur la haine. La haine du frère dont la peau est d'une autre couleur, la haine du frère dont les cheveux sont différents, la haine du frère qui n'est pas né ici, la haine du frère dont l'accent sonne étrangement ! La haine du frère ? Lui, un enfant de Dieu comme vous ? N'avez-vous pas honte ? Battez-vous pour l'amour ! Ne laissez pas les cris aveugles de la haine et du ressentiment habiter vos cœurs. Chrétiens ! Rappelez-vous : vous êtes enfants de Dieu, du même Père. Chrétiens ! Ne permettez pas que des adolescents irresponsables aillent assaillir de coups un vieillard pour la seule raison qu'il est Marocain ! Chrétiens, je vous en prie, au nom de Dieu, battez-vous pour Dieu et pour l'amour. Le Christ s'est battu pour nous. Ne laissez pas les cris de haine habiter vos cœurs. Chrétiens ! Vous avez été rachetés par le sang du Christ qui fait de vous les frères de tout homme. Vous êtes le signe de Celui qui pardonne à tout homme et qui veut que nous aimions nos ennemis. Chrétiens ! Rappelez-vous ! Vous êtes nés du sang des martyrs qui bénissent leurs bourreaux. Chrétiens ! Rappelez-vous ! Vous êtes les disciples du Christ qui vous dit de tout donner à ceux qui n'ont rien. Chrétiens ! Rappelez-vous ! Vous êtes enfants de Dieu, vous n'êtes pas des loups ! Le Christ s'est battu dans la solitude contre tous ces démons.
Et vous qu'éprouve cette question : dans ce monde la voix de Dieu retentit-elle encore ? En ce monde est-il encore possible de croire ? Rappelez-vous, la victoire, la seule victoire sur toutes les dérobades du monde, c'est la foi qui nous unit au Christ vainqueur.
Et vous, mes frères dans le sacerdoce, vous religieux, religieuses consacrés à l'absolu de Dieu, vous membres de l'Église qui devez l'aimer comme l'Épouse sans tache, ne laissez pas ces forces destructrices de nous-mêmes et de notre mission s'emparer des profondeurs de nos vies. Je vous en prie, voyez en quelle solitude le Christ nous entraîne, à quel combat il nous destine, de quelle espérance il nous fait les garants.
Chrétiens, mes frères : l'Esprit Saint saisit le Christ dont le combat réconcilie le monde. Cet Esprit nous est donné. C'est l'Évangile de Dieu ! Les temps sont accomplis, le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous. Croyez à la Bonne Nouvelle.
Homélie de Monsieur le Cardinal Jean-Marie LUSTIGER en l'Église Saint-Louis d'Antin de Paris le 3 mars 1985 2e Dimanche de Carême
LE MIROIR ÉTERNEL DE DIEU
Au moment où le Cardinal Lustiger prononçait les premières paroles de son homélie ; plusieurs hommes échelonnés à l'avance dans l'allée centrale sont intervenus bruyamment. Le Cardinal entonne le « Je vous salue Marie », invitant les fidèles à prier avec lui pendant que le groupe se replie vers la sortie en criant des slogans. Puis l'Archevêque poursuit :
Je prie Dieu de pardonner à ces hommes insensés qui osent troubler l'Eucharistie du Christ et offenser leurs frères. Comment ne pas avoir honte pour eux de cette péripétie ridicule qui montre tant de petitesse ?
À coup sûr, ce qui vient de se passer n'a rien à voir avec l'Évangile, ni avec l'amour de la Vierge Marie, ni avec l'amour des frères. Et c'est une grande honte pour le nom de chrétien que de pareils incidents puissent se produire à l'intérieur d'une église au su de tous les frères lointains, croyants ou incroyants pour qui cette messe est radiodiffusée. Je prie Dieu de pardonner à ces hommes. Peut-être pensent-ils bien faire mais ils agissent contre Dieu. Quand le Christ lui-même est insulté sur la croix il se tait, cela fait partie de sa passion. Jamais le Christ, jamais la Vierge n'auraient agi si peu que ce soit par ces moyens de violence. Ces procédés ressemblent plus à ceux des tortionnaires qu'à ceux des disciples de Jésus qui nous dit « Si on te frappe sur la joue droite, tend la joue gauche ». On ne défend pas l'honneur de Dieu comme l'homme défend son orgueil. On ne défend pas l'honneur de l'Église comme les hommes défendent leur puissance. On n'attaque pas ses frères comme les fauves attaquent les fauves. Ceci n'est pas chrétien. Vous ne devez pas vous y tromper. Je le dis pour tous ceux qui sont proches et ceux qui sont loin.
Au sujet de ce film, tous ceux qui ont le sens chrétien savent très bien à quoi s'en tenir. Personne ne s'y trompe. Et ne nous étonnons pas que les chrétiens soient exposés aux mêmes moqueries, aux mêmes dérisions que celles auxquelles le Christ et la Vierge ont été exposés au temps de leur vie. C'est normal, le Christ lui-même nous l'a prédit. Vous devez donc comme le Christ prier pour ceux qui se moquent de vous et non pas les insulter. Vous devez demander à Dieu de toucher leur cœur et non pas les menacer. Vous devez demander à Dieu de leur accorder sa bénédiction et non pas les maudire. Sinon vous agissez comme des païens. Exactement comme des païens. Le Christ nous confie les armes de l'amour contre les armes de la haine.
C'est trahir le Christ que de prétendre le défendre avec les armes de la haine. C'est trahir la Vierge Marie que de la défendre autrement qu'elle s'est elle-même défendue, debout, au pied de la Croix. Elle qui a dit à Cana « Faites tout ce qu'il vous dira », Rien de plus. Comprenez-vous mes frères ?
NOUS ESTIMONS SAVOIR CE QU'EST ÊTRE PÈRE
Nous devons maintenant nous tourner vers le mystère de Dieu notre Père. Nous avons entendu le récit du sacrifice d'Abraham, le sacrifice d'Isaac par Abraham et le récit de la Transfiguration de Jésus. En ces deux récits retentit la voix de Dieu, Dieu le Père au sujet d'un fils promis, le fils donné à Abraham, prophétie du Fils unique qui naîtra de la Vierge Marie. Souvent ces mots si familiers de Père et de Fils nous viennent sur les lèvres dans la prière.
Nous estimons savoir ce qu'est vraiment et être père et être fils. Nous avons là-dessus au nom de notre expérience humaine des idées simples et arrêtées. Il suffit, pensons-nous, d'appliquer ces idées à Dieu pour comprendre qui est Dieu.
Certains objecteront : « Vous êtes victimes de votre imagination. Vous vous représentez Dieu selon l'image humaine idéalisée d'un père et d'un fils, Et vous dites : Voilà qui est Dieu ». Réfléchissons à notre expérience de ce qu'est un père ou une mère, un fils ou une fille. Combien nos idées sont confuses et contradictoires à ce sujet ! Que d'épreuves et d'incertitudes dans ce domaine ! Vous connaissez le dicton : « Tel père, tel fils », Nous avons l'idée vague que l'espèce humaine se perpétue à l'identique. Mais que de conflits, que de difficultés, que de douleurs ! Les enfants, les fils se révoltent contre les pères. Les pères n'ont jamais des fils tels qu'ils les voudraient. Et vous savez par quels déchirements peuvent se résoudre, parfois dans l'amour et la paix, toujours dans le pardon, ce conflit « entre les pères et les fils ». Vous en connaissez les inévitables déceptions mutuelles. Car leur relation s'établit au prix d'une autre épreuve inéluctable et cruelle. Les enfants ne deviennent eux-mêmes d'une certaine façon que lorsque disparaissent leurs parents. La condition mortelle de notre corps fait son œuvre dont la mémoire fait partie. Combien il nous est difficile d'accepter que meure une génération pour que vive la suivante ...
Et il y a d'autres douleurs. Combien parmi nous ne savent même plus, parents ou enfants, ce qu'est cette relation. Foyers brisés, paternités et maternités refusées.
Quel enfant aujourd'hui peut être sûr que ses parents l'ont voulu ? Ou le veulent pour ce qu'il est ? Vous voyez combien est incertaine notre communion, fragile notre solidarité dans ce mutuel rapport de la paternité et de la filiation, dans cette énigme de l'enfantement des êtres humains. Peut-il nous aider à comprendre qui est Dieu ? Je pense que nous devrions concevoir exactement l'inverse.
En fait c'est le mystère de Dieu, le mystère de la paternité divine qui nous révèle ce que pourrait être, ce que deviendra la paternité humaine, la filiation humaine quand elles seront transfigurées par la gloire de Dieu. En effet, voici comment Dieu lui-même avec Abraham nous fait entrer dans ce mystère. Le fils promis à Abraham lui a été deux fois remis. Ce fils d'Abraham et de Sarah qui est aussi la prophétie du Fils de Dieu. Cet enfant naît deux fois de la mort, miraculeusement, par grâce.
NON PLUS À LA FAÇON DES ESPÈCES ANIMALES
Il naît une première fois de la mort parce que Sarah et Abraham sont stériles, ce qui signifie qu'ils n'ont pas en eux la source de la vie. L'enfant leur est donné en raison de la promesse que Dieu a faite et a accomplie. Exactement comme la Vierge Marie recevra de sa virginité le Fils éternel de Dieu né selon la chair.
Isaac naît une première fois de la stérilité humaine pour accéder à la vie qui vient de Dieu. Par cette naissance apparaît clairement que la vie nous est donnée par Dieu.
La première vie, le premier enfantement, la simple existence humaine est un don divin.
Nous disons que les espèces se reproduisent. On parlera même de reproduction humaine, pour parler de la fécondité et de l'enfantement. Par la naissance miraculeuse donnée à Abraham et Sarah, incapables de se reproduire, nous est signifiée la grandeur divine de l'enfantement humain. Ils reçoivent comme un don gratuit un fils, le fils de la promesse de Dieu. Isaac lui aussi reçoit sa vie de Dieu. Comment Dieu est-il donc Père de ce fils donné ? Dieu n'est pas Père comme le sont les parents biologiques dans les espèces animales. Quand un homme et une femme conçoivent un enfant, ils donnent à Dieu le champ pour qu'Il intervienne, lui le Créateur des personnes, ils donnent à Dieu le libre déploiement de sa puissance qui donne l'existence personnelle à tout être engendré par l'homme.
Dieu façonne ce qui est conçu par l'homme et la femme, à l'image et la ressemblance gratuitement reçue de sa Gloire. Dieu ne se reproduit pas dans l'espèce humaine, mais crée chaque être humain à son image et à sa ressemblance, à l'image et à la ressemblance de son Fils. Il s'ensuit que l'espèce humaine ne « se reproduit pas » non plus à la façon des espèces animales. Ce qui fait le caractère infiniment précieux de chaque personne humaine, c'est que précisément elle ne naît pas d'une réduplication, d'une 'reproduction aléatoire comme le sont les ensemencements et leurs prévisibles gâchis. Non, chacun appartient à cette communion de personnes où chacun devient image et ressemblance de Dieu dans le mystère de la première création.
DONNÉ UNE SECONDE FOI
Et le fils de la promesse est donné une seconde fois dans cet épisode fascinant du sacrifice d'Abraham. Car Dieu met à l'épreuve Abraham en lui disant « Offre-moi ton fils, donne-le moi ». Pour qui est l'épreuve ? Pour Isaac ou pour Abraham ?
Peut-être les deux. « Offre-moi ton fils » qu'est-ce que cela veut dire ? Quand nous entendons ce récit, nous nous interrogeons sur ce qu'Abraham a compris. Dieu lui demande-t-il : « Tue pour moi ton fils. Sacrifie-le ». Ce serait horrible ! Cette question nous dévoile ce qui habite le cœur des hommes, quelles peurs hantent nos esprits.
Quels rapports troubles et mortels existent souvent entre parents et enfants, entre les êtres humains : Combien sont obscures ces menaces qu'on ose à peine formuler et que certains ont essayé de mettre au jour ! Voilà peut-être ce qui traîne dans les esprits. Mais quand Dieu dit à Abraham : « Donne-moi ton fils », cela signifie : « Remets-le moi, car il vient de moi ». Voilà ce qu'Abraham va être obligé de comprendre. Remettre son fils à Dieu ce n'est pas le faire mourir, mais le faire vivre.
Donner quelqu'un à Dieu ce n'est pas le tuer ! C'est lui donner la vie ! Comme une seconde fois. C'est le faire échapper aux puissances de mort. Abraham a dû avoir assez de foi pour croire que Dieu ne peut pas vouloir la mort du fils de la Promesse.
Isaac naît une seconde fois de ce sacrifice. Isaac est deux fois le fils de la promesse, le fils né de la stérilité, le fils échappé de la mort parce que remis à Dieu qui donne la vie. De même en va-t-il une seconde fois pour la Vierge Marie qui reçoit son Fils mort dans ses bras au pied de la croix et qui, lorsque sera roulée la pierre du tombeau, recevra la joie du Ressuscité. Fils deux fois né. Né une première fois par grâce de sa virginité. Fils arraché à la mort, ressuscité par la puissance de Dieu son Père.
Jésus nous dit « Qui me voit, voit le Père », l'inverse de notre proverbe « Tel père, tel fils ». Nous connaissons notre Père des cieux en regardant le Fils, le Fils éternel, le Fils né de Marie selon la chair. Nous connaissons qui est le Père invisible.
« Dieu de tendresse et de pitié, plein d'amour et de fidélité, qui pardonne à ceux qui l'aiment et qui gardent sa Parole. » Comme nous l'avons chanté au début de cette célébration. Jésus le Fils ne se comporte pas à l'égard de son Père céleste à la manière dont un fils se comporte à l'égard d'un père sur cette terre. Le Fils vit dans et avec le Père et nous invite à demeurer dans son amour. Nous voyons bien qu'il ne s'agit pas de la même chose, il s'agit d'infiniment plus que les rapports d'un père et d'un ms de ce monde. Et il nous est possible de la comprendre puisque nous avons été appelés à devenir enfants de Dieu par grâce. Par l'existence humaine de Jésus nous connaissons la joie des ms de Dieu, nous partageons la gloire du Fils unique de Dieu, Jésus, qui, nous parlant de Dieu, nous dit : « Mon Père et votre Père ». Et c'est ce que nous révèle ce récit de la Transfiguration. Faute de temps, hélas, nous ne pouvons plus ici méditer ce que le Père nous donne à entendre quand il dit « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, mon unique, écoutez-le ». Quand, dans la solitude, Jésus se retrouve seul avec Pierre, Jacques et Jean, il est le miroir éternel de Dieu. En Jésus nous pouvons découvrir qui est Dieu et combien et comment il est notre Père qui nous aime, qui nous donne son Fils pour que nous devenions ses enfants.
Homélie de Monsieur le Cardinal Jean-Marie LUSTIGER en l'Abbaye bénédictine Sainte-Marie à Paris le 10 mars 1985 3e Dimanche de Carême
ÉTENDRE LA SAINTETÉ À TOUS LES HOMMES
« Jésus ne se fiait pas, n'avait pas confiance dans les hommes ». Ce sentiment de Jésus que nous rapporte l'Évangéliste nous paraît tout à fait étonnant. Étrange.
En effet, le dessein de salut dont il est lui-même le grand prêtre, ce qu'il vient accomplir, lui, le Fils éternel de Dieu, c'est précisément l'inverse. Sa vie est la manifestation souveraine de la « confiance » avec laquelle Dieu vient sauver l'homme.
La confiance de Dieu en l'homme nous est d'abord manifestée par la révélation des commandements de Dieu. Ils sont une loi de vie qui appelle l'homme à vivre selon sa condition d'image et de ressemblance de Dieu. Ces commandements sont le chemin de notre bonheur. Ils nous conduisent à la vérité. Ils nous donnent la vie. La loi de Dieu telle que l'énonce le Verbe de Dieu ne s'impose pas à l'homme comme une obligation tyrannique. Elle permet au contraire à l'homme d'entrer dans sa véritable existence de fils de Dieu.
Oui, le dessein de Dieu sur l'humanité est un geste d'infinie confiance mais en même temps de vérité. Il ne peut y avoir de confiance que s'il y a vérité, Et la vérité coûte. Son prix, c'est la Passion du Christ. Car la vérité ne se fonde pas sur la force. La vérité ne se manifeste pas par la puissance. La vérité de Dieu se révèle dans la faiblesse du Christ qui va chercher l'homme en sa faiblesse. L'homme ne découvre la vérité qu'au prix de sa rédemption, de sa délivrance. Pour l'homme, découvrir la vérité n'est pas la conquérir mais lui obéir. Pour l'homme, entrer dans la vérité ce n'est pas triompher, mais c'est, par la conversion, reconnaître ses erreurs et ses mensonges et être délivré de son péché. Cette immense confiance que Dieu veut accorder à l'homme nous est manifestée par le Mystère de la Passion du Christ.
LA TOTALITÉ DE L'HUMANITÉ
Oui, Jésus, en purifiant le Temple, nous révèle la réalisation du dessein de Dieu.
C'est un acte prophétique. Il ne suffit pas de crier pour être prophète. Le prophète n'est pas celui qui se met en avant, c'est celui que Dieu va chercher. Le prophète ce n'est pas celui qui parle en son propre nom, c'est celui qui parle au nom de Dieu. Le prophète n'est pas nécessairement celui qui se met en rupture ou à la marge mais celui qui obéit à Dieu plutôt qu'aux hommes. Le prophète c'est celui qui ose risquer sa vie par amour de Dieu et des frères et non pas contre Dieu et contre les frères. Le prophète c'est le martyr. Et Jésus, en accomplissant cet acte, agit en prophète et annonce son martyre.
Le Temple de Jérusalem est le lieu saint où réside la gloire de Dieu. L'homme pécheur n'y a pas accès. L'homme pécheur c'est celui à qui cette révélation de la loi de sainteté n'a pas été donnée : c'est l'homme païen. Le parvis le plus extérieur lui est seul accessible : là peuvent s'installer les marchands. Ce peut être aussi celui qui, connaissant la volonté de Dieu, ne la met pas en pratique ; celui qui, ayant reçu la Loi, lui est infidèle.
Il doit implorer son pardon. Seul le grand prêtre accède au sanctuaire, au Saint des Saints, une fois l'an et intercède pour les péchés du peuple. Il pénètre au cœur de la Présence de Dieu, dans la sainteté de Dieu, par des purifications successives. Or, Jésus chasse marchands et changeurs du parvis des païens, ce lieu qui n'est pas réputé saint. Les pécheurs y ont accès. En le purifiant il signifie que même ce lieu destiné aux païens doit être saint et donc que tous les peuples sont appelés à la sainteté. C'est ce qu'annonce le prophète Zacharie dont Jésus traduit en acte les dernières paroles. Oui, un jour viendra où tout sera saint, où tous les hommes connaîtront l'amour de Dieu, vivront dans la fidélité à sa Loi. Jésus annonce donc la réalisation d'une espérance inouïe : la sainteté absolue de Dieu devant laquelle l'homme recule, se rend présente non seulement dans le sanctuaire mais dans la totalité de l'humanité qui observera la Loi de Dieu, vivra de ses commandements de sainteté. Quand Jésus consacre le parvis des païens, il signifie que la prophétie de Zacharie est en train de s'accomplir.
La sainteté de Dieu ! La fidélité à ses commandements et à son amour ! Elle nous est destinée, pour ceux qui sont proches comme pour ceux qui sont loin ! Elle est pour les Juifs comme elle est pour les païens ! Elle est pour tous les hommes !
Voilà ce que prophétise le Christ. En levant la barrière du profane pour tout faire sacré. Il annonce que le monde entier est destiné à être le Temple de Dieu où résidera sa Gloire et où tous les hommes entreront dans la communion de la sainteté.
Et vous le savez, cette espérance que le Christ nous confie est à nouveau proposée à nos yeux par l'Apocalypse, à la fin de ce livre admirable, quand le visionnaire nous décrit la Jérusalem d'en-haut où tous les peuples accèdent et où il n'y a pas de Temple car la ville entière est le Temple où Dieu lui-même demeure au milieu du peuple. Car tous ont été sanctifiés, purifiés par le Sang de l'Agneau. Ainsi, c'est l'espérance d'une sainteté universelle pour tous les hommes de tous les temps qui est donnée par cet acte prophétique du Christ qui agit non pas comme un homme en colère, mais qui agit en obéissant à Dieu et en révélant quel est le dessein de Dieu sur les hommes.
Ce dessein de Dieu s'accomplira au prix de la passion de Jésus. Le psaume 69 qui revient à la mémoire des disciples est l'un des psaumes de la Passion, la phrase qu'ils citent « L'amour de ta maison me dévore » nous dit pourquoi le Christ agit : par amour. Il manifeste l'amour de Dieu pour les hommes et pour son peuple. Et le psaume continue « Les injures de ceux qui t'injurient sont tombées sur moi ». Jésus le sait : pour étendre ainsi la sainteté et la délivrance à tous les hommes, il faut qu'il passe par le mystère de la Passion. Les autorités du Temple demandent alors à Jésus : « Mais au nom de quelle autorité fais-tu cela ? ». Car cet acte prophétique ne peut être accompli qu'au nom de l'autorité de Dieu. Dieu seul peut faire annoncer que sa sainteté va se répandre sur tous les hommes. Le Christ répond par cette phrase énigmatique : « Détruisez ce sanctuaire - et non plus le Temple - détruisez ce sanctuaire et en trois jours je le reconstruirai ». S'agit-il de ce sanctuaire, en pierre, qui est au centre, le Saint des Saints ? Non. Les Évangélistes le comprendront plus tard.
« Il parlait du sanctuaire de son corps. » Le Saint des Saints, le sanctuaire où réside la Gloire de Dieu, détruit, relevé d'entre les morts le troisième jour. Il s'agit bien du mystère de sa Passion qui nous donne dès à présent l'espérance d'entrer tous dans le sanctuaire.
LE MYSTÈRE DE L'ÉGLISE
Car le sanctuaire de son corps où réside l'amour, sanctuaire édifié au prix de la Croix, construit par la puissance de Dieu qui ressuscite le corps du Christ, ce sanctuaire, ce Saint des Saints continue de s'édifier en ce moment avec nos vies. Nous sommes le Corps du Christ. Et comme lui nous subissons l'épreuve de la Passion. Par la force de la Résurrection nous devenons capables de supporter, de prendre part à cette œuvre de délivrance, à cette construction du Temple spirituel, à cette naissance à la sainteté de tous les peuples. Voilà ce que nous sommes en train de vivre. Et ceux qui réfléchissent sur le mystère de l'Église aujourd'hui et qui la voient de l'extérieur, qui disent : « Ah ! Est-ce cela votre Église ? Les gens ne vont plus à la messe ! Les prêtres ne font plus leur travail ! ». Pauvre Église, sans cesse blessée par les péchés de ses ms, sans cesse agressée par les hommes à qui elle porte le salut ! Tous ceux qui blessent et agressent l'Église agissent comme ceux qui injurient le Christ sans savoir ce qu'ils font. Nous, nous savons que nous avons part à la Passion de Jésus. Nous savons qu'il n'y a pas de triomphe pour l'Église en ce monde, pas plus que d'échec. Il n'y a ni triomphe ni échec, mais la présence du Christ dans nos pauvres vies pour qu'ainsi apparaisse dans le monde l' œuvre du Salut, pour qu'ainsi soit manifestée la puissance de Dieu qui délivre les hommes. Nous sommes en travail.
Nous sommes en travail par la puissance de l'Esprit et nous savons que nous partageons le sort du Christ qui, en son Corps livré, enfante son Corps ressuscité, qui en nous livrant sort Corps eucharistique déjà fait de nous le sacrement et le signe du Corps ultime où tous les hommes seront rassemblés. Oui, quand Jésus dit qu'il savait ce qu'il y a en l'homme, c'est d'avance dire : Il savait le prix de sa passion. Mais la raison pour laquelle il accomplit ce geste, c'est l'amour, « l'amour de ta maison me dévore », Sa maison c'est nous, sa maison, c'est tous les hommes appelés à devenir « pierres vivantes » du Temple trois fois saint.
Homélie de Monsieur le Cardinal Jean-Marie LUSTIGER en l'Église Saint-Séverin à Paris le 17 mars 1985 4e Dimanche de Carême
L'AMOUR NE SE REÇOIT QUE DANS LA GRATUITÉ
Pendant le dernier Synode à Rome j'ai lié amitié avec bien des
Évêques d'Afrique. Nous avons parlé de nos diocèses et de nos pays respectifs.
Au moment de nous séparer l'un d'entre eux m'a dit : « Il faut que tu viennes dans mon pays et dans mon diocèse. Cela te sera utile. Tu verras ce qu'est un pays où la foi est vivante. Tu sauras ce qu'est une Église nombreuse et un peuple chrétien. Car, à Paris, en France vous n'en avez pas idée ». Cette conversation m'est revenue à l'esprit quand je méditais les lectures de ce dimanche. Et j'ai été conduit de la sorte à me souvenir, sous le regard de Dieu, de l'histoire de l'évangélisation de l'Afrique, votre histoire et notre histoire.
LE MÊME DÉMON
Nous avons entendu d'abord un bref passage du livre des Chroniques. Il nous rappelle la déportation et l'exil à Babylone du peuple d'Israël et l'édit du roi Cyrus qui fait revenir les exilés vers la Terre promise, retour qui est une grâce donnée par Dieu. Frères d'Afrique, et vous frères de France et d'Europe, comment ne pas nous souvenir de ce qui s'est passé entre l'Europe et l'Afrique pendant plus de quatre siècles ? L'esclavage. C'était il n'y a pas longtemps. Le Brésil a été le dernier des pays de tradition chrétienne à supprimer l'esclavage en 1887. Nous savons maintenant, que plusieurs dizaines de millions d'Africains ; plusieurs dizaines de millions d'Africains, peut-être soixante millions, peut-être plus, ont été déportés par des marchands d'esclaves en Amérique du Nord, du Sud, dans les Îles. Plusieurs dizaines de millions d'Africains hommes, femmes, enfants ont été pris, transportés et utilisés comme des bêtes. Un grand nombre est mort avant d'arriver. Nous devons le savoir, nous en souvenir. Les hommes qui ont commis cela étaient des baptisés. Vous le saviez, mes frères ? Et aujourd'hui, s'il y a des hommes et des femmes noirs en Amérique du Sud et du Nord, à la Martinique, en Guyane, à la Guadeloupe, à la Réunion, c'est parce que leurs ancêtres y furent déportés en esclaves. Je le sais bien, vous portez en vous-mêmes, vous, mes frères africains, cette blessure secrète, même si vous ne le dites pas. Par gentillesse et par pudeur. Et parce qu'il faut vivre aujourd'hui et non dans le passé.
Je dois encore vous raconter un événement qui me fait pleurer. Pour la première fois de ma vie, je me suis rendu en Pologne, pendant deux jours seulement. C'était il y a un an, avec le Pape. Non loin de Cracovie, il y a les restes d'un camp horrible, Auschwitz, où sont morts des millions d'êtres humains, assassinés par les nazis au nom de leur théorie raciste, une théorie scientifique disaient-ils. Contre mon gré, contre mon cœur, contre ma chair, je me suis rendu en pèlerinage à ce camp. Et j'avais pour compagnon un de vos compatriotes, un prêtre africain que je considère comme un ami et un frère, un homme fort intelligent et cultivé, qui a une grande expérience et un grand amour de l'Église. Au retour il s'est mis à parler comme si son cœur avait tremblé. Il m'a répété ce que je viens d'évoquer, la déportation et la mort de millions d'Africains. Ils revenaient présents à sa mémoire de prêtre catholique africain devant la découverte de cette horreur des camps de concentration, des six millions de juifs exterminés, et des six millions de polonais exterminés et combien d'autres encore, cette horreur perceptible à Auschwitz. En écoutant mon ami, j'ai eu l'évidence que le même démon avait été à l'œuvre à plusieurs siècles de distance. Vous comprenez, le même démon ! Et alors, ensemble, nous avons prié.
L'EXIL A OUVERT UN CHEMIN DE GRÂCE
En écoutant la lecture du livre des Chroniques, je me disais : les hommes sont toujours tentés par les mêmes forces mauvaises. Mais ils sont capables d'y résister de les vaincre par la même force d'amour. C'est la pensée que je porte en moi depuis hier au soir où j'ai célébré la Messe pour les femmes internées et déportées de la Résistance. Les survivantes étaient là, quarante ans après. Il n'y avait en elles aucune haine.
Mais essayons, avec le courage de la foi, d'explorer plus loin cet abîme du mal. L'exil à Babylone du peuple d'Israël, sa déportation il y a plusieurs millénaires, a servi de creuset à l'expérience de foi, d'amour qui prépare la venue du Rédempteur des hommes, du Messie. L'exil a été un grand malheur, la destruction de Jérusalem et du Temple une épreuve inouïe pour la foi, mais cet exil a ouvert un chemin de grâce, a permis le retournement des cœurs. Et ce qui a été vécu en ce temps-là a servi à combien d'autres de par le monde comme source de vérité, source de liberté, source d'amour, source de connaissance de Dieu, de purification des cœurs. Dieu a tiré le bien du mal. C'est à cette lumière que nous devons essayer de considérer le grand malheur des Africains dont les hommes d'Europe ont été responsables il y a quelques siècles. Trop avides des biens de ce monde, les hommes d'Europe n'ont pas respecté leurs frères, frères en Adam, frères semblables bien que différents, frères aimés bien qu'étrangers, frères dignes d'un infini respect bien que différents par l'expérience, la culture et la mémoire, frères comme eux créés par Dieu et rachetés par le Christ. De ce mal dont nous portons la responsabilité Dieu a tiré un bien pour vous et pour le monde entier ! Dans cette épreuve destructrice Dieu a permis que vous receviez quand même la fécondité de la Parole de Dieu. Dieu a permis que quand même et dans ce malheur, vous découvriez le mystère du Dieu unique et vrai créateur de tous les hommes ! C'est dans cet immense malheur et en raison de nos péchés que l'Évangile vous a atteints comme un mystère de compassion que vous transmettaient comme malgré eux ceux qui vous faisaient souffrir. Et vos ancêtres déportés dans le Nouveau Monde ont reçu et compris mieux que d'autres le mystère du Christ, Messie souffrant, rédempteur de tous les hommes.
La liturgie de ce jour nous fait chanter le psaume 136 : « Au bord des fleuves de Babylone, nous étions assis et nous pleurions, nous souvenant de Sion. Aux saules d'alentour nous avions pendu nos harpes. Chantez-nous, disaient-ils » chantez-nous - nos bourreaux - « des chants joyeux, chantez donc pour nous quelques chants de Sion. Comment pourrions-nous chanter les cantiques du Seigneur sur une terre étrangère ? » Et pourtant, ces chants au Dieu vrai et véritable, vos pères les ont inventés dans leur malheur pour que notre foi s'en nourrisse. Vous qui en ce temps-là faisiez partie des plus pauvres, vous avez reçu l'Évangile comme une richesse.
Vous avez reçu ce qui échappait de nos mains comme malgré nous et vous nous le rendez aujourd'hui au centuple !
L'AMOUR NE FAIT PAS DE PROCÈS
Mais à vous qui êtes demeurés sur la terre d'Afrique, la richesse de l'Évangile vous a été transmise par un grand nombre d'autres chrétiens : prêtres, religieuses, laïcs, qui, par amour pour vous, souvent ont donné leur vie. Je pensais à eux en écoutant la seconde lecture, tirée de la lettre aux Éphésiens : « À cause du grand amour dont il nous a aimés, nous qui étions des morts par suite de nos fautes, Dieu nous a fait revivre avec le Christ. C'est bien par grâce, par don gratuit de Dieu que vous êtes sauvés », Il voulait montrer au long des âges futurs, la richesse infinie de sa grâce.
Cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu. Combien d'hommes et de femmes, venus de différentes congrégations religieuses, de toutes les églises d'Europe, par amour pour vous qu'ils ne connaissaient pas encore, ont remis à Dieu leur vie pour que vous receviez l'amour de Dieu, la raison de votre vie. Vous avez découvert l'Évangile il n'y a pas longtemps. Et l'Évangile, semence féconde, chez vous a produit des fruits extraordinaires. Et il est vrai que ce n'est pas à cause de vos mérites, ni de vos vertus, mais en raison de l'amour de Dieu !
Aujourd'hui, un évêque d'un pays d'Afrique peut me dire à moi, archevêque de Paris : « Viens donc dans mon pays, tu verras ce qu'est une Église vivante ! »
La plupart de vos pays ont reçu l'Évangile il y a cent ans, parfois plus, parfois moins.
Cela nous rappelle à nous, vieux pays, où l'Évangile a été annoncé il y a un ou deux millénaires, que nous aussi nous l'avons reçu par grâce ! Nous n'y sommes pour rien !
Nous n'avons aucun droit, pas plus que vous. Tout recevoir de Dieu gratuitement, c'est le signe de son amour !
L'amour ne se reçoit que dans la gratuité, c'est pourquoi il peut être donné.
L'amour c'est l'inverse du paiement, de la possession, de l'esclavage ! L'amour c'est la gratuité qui donne et la gratuité qui reçoit et la gratuité qui rend ! L'amour ne fait pas de comptes ! S'il fait des comptes ce n'est plus l'amour ! L'amour ne fait pas de procès ! L'amour se livre ! Et va jusqu'à livrer sa vie ! Quand l'Apôtre Paul veut nous rappeler le prix payé, quel prix Dieu a payé ? Mais le prix de son propre Fils ! C'est d'un grand prix que vous avez été rachetés ! Le sang du Christ, la vie du Christ !
Ainsi mes frères, voici que cette expérience du malheur qui a été la vôtre a été le lieu de la découverte de l'Évangile, et c'est par grâce que désormais vous avez reçu ce don de Dieu pour nous rappeler à nous que c'est par grâce que nous aussi nous l'avons reçu.
JE BÉNIS LA GÉNÉROSITÉ DE DIEU
Enfin, attardons-nous sur les paroles de l'Évangéliste Saint Jean. Elles sont extraordinaires ! Elles nous donnent le sens de cette splendide et dramatique histoire des hommes. La lumière de Dieu est à l'œuvre dans le monde. La lumière de Dieu fait la vérité dans les cœurs. Au long de cette vie les générations se succèdent et se remplacent avec du bonheur et du malheur, tant que le monde dure et la lumière de Dieu peu à peu révèle le secret des cœurs des hommes. La vérité apparaît et transfigure toutes choses.
Permettez-moi une dernière confidence. C'était aux États-Unis il y a quelques années de cela. Une jeune femme noire m'a raconté : « Quand j'étais petite, dans le Sud, on me disait "Tu vois, tu as la peau noire et la peau noire c'est le signe du péché, de la malédiction" ». Quelle erreur et quelle horreur ! La vraie ténèbre, c'est la ténèbre du cœur, la nuit du péché. La vraie lumière c'est la lumière de la vérité qui resplendit sur la face du Christ et qui se reflète sur tous nos visages. Alors, je rends grâce à Dieu quand je vois briller en vous la lumière de la Sagesse qui, d'avance, a habité la Reine de Saba (Mt 12, 42).
Je rends grâce à Dieu qui vous donne, à vous, les derniers appelés, les mêmes dons qu'à nous, les premiers appelés. Je bénis la générosité de Dieu qui vous donne le même salaire à vous, qui n'avez travaillé qu'une heure dans la vigne de Dieu, qu'à ceux qui ont travaillé toute la journée. Quand Dieu fait produire à la Parole semée dans des terres nouvelles parfois plus de fruit que dans des terres anciennes devenues peut-être stériles par le refus d'aimer, de recevoir et de donner, c'est pour montrer la puissance de son amour qui veut sauver tous les hommes. Je remercie Dieu de ce qu'il vous a appelés à connaître l'Évangile afin que soit reconnues dans vos œuvres les œuvres de Dieu.
L'amour que Dieu nous porte est la source de l'amour que nous nous portons les uns aux autres.