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Extraits d'une homélie du Cardinal Lustiger à Paray-le-Monial.
du Cardinal Lustiger à Paray-le-Monial. Au cours de cette homélie, le cardinal a dialogué avec les enfants présents .
La liturgie nous propose aujourd'hui deux textes sur lesquels je voudrais revenir. Le premier (Gn 18, 1-10) est celui des trois personnages mystérieux qui, rendant visite à Abraham lui promettent une descendance. Un an après, ce sera la naissance d'Isaac, l'enfant de la promesse, né, en fait, deux fois ; une première fois du sein de Sara, par miracle, car elle ne pouvait plus avoir d'enfant, une seconde fois lorsque son père l'ayant offert à Dieu en sacrifice, Dieu au dernier instant l'arrache à la mort (Gn 22, 11).
Isaac est l'annonce et la figure du Messie. En effet, Marie, dans sa virginité reçoit une première fois l'enfant promis.
Elle le reçoit une seconde fois au pied de la Croix lorsqu'on lui remet le corps de son fils qui va ressusciter d'entre les morts.
Nous avons donc là une prophétie de toute l'histoire du salut. Isaac est l'enfant de la promesse accomplie en Jésus.
Mais toute vie humaine venant en ce monde, aussi blessée ou méprisée soit-elle est également un miracle de Dieu ; même l'enfant caché dans le sein maternel est le fruit de l'amour de notre créateur et rédempteur. Oui, tout enfant des hommes est un acte de puissance de Dieu qui nous crée à son image et à sa ressemblance. Par l'incarnation de son Fils, il nous fait naître enfant de Dieu et nous donne la plénitude de notre vocation première. Ceci, je le dis pour chacun d'entre vous : chacun vous êtes aimés plus que vous ne pouvez l'imaginer. Et c'est cela qui donne sa dignité à toute vie humaine. Destiné à la résurrection des corps et à la gloire éternelle, chaque être humain se retrouvera en la communion du royaume des ressuscités, là où il n'y aura plus ni mort ni pleurs.
J'ai tenu à vous dire cela en raison d'un souvenir qui m'est récent. J'étais, il y a quelques semaines, dans une maison tenue par les sœurs de Mère Térèsa à New York où elles accueillent principalement des hommes atteints du SIDA : ils n'ont plus que peu de temps à vivre. Ils m'ont dit d'abord leur joie d'être là, car enfin, en ce lieu, ils étaient aimés.
Immédiatement, ils se sont mis à m'enseigner sur l'amour de Dieu. Ce groupe d'hommes perdus et totalement méprisés aux yeux du monde était aussi beau qu'un couvent de carmélites, et même plus beau, parce qu'à vingt ans quand on donne sa vie, on ne sait pas ce que l'on fait ; mais ces hommes aux portes de la
mort savaient très bien ce que signifiait une vie perdue. Oui, leur vie était perdue, mais en réalité, ils l'avaient trouvée. J'ai reçu là un admirable enseignement sur la dignité dont jouissent toute vie et tout homme.
Passons maintenant à l'Évangile qui se rapporte à l'épisode de Marthe et Marie (Luc 10, 38-42), et là, nous allons demander aux enfants de nous aider.
N'oublions pas que c'est l'enfant Jésus qui a enseigné aux docteurs de la loi dans le Temple .... Dans ce récit, Jésus entre dans la maison de Marthe et Marie.
Quelle est donc cette maison dans laquelle il va prendre son repas ? Et bien oui, c'est l'Église. Toute maison où Jésus entre pour inviter ses amis à son repas devient sienne, et il ne s'agit plus là d'une église mais de l'Église. L'Église toute entière est partout où Jésus entre, appelle, rassemble, parle et fait partager sa nourriture.
Que font les deux sœurs ?
-"Marthe fait le service ....,
-"Marie ne fait rien .....
-"Elle écoute Jésus ", ,
Est-ce ne rien faire ? ...
-"Marthe demande à Jésus que Marie l'aide à "faire le service ".
Comme il est normal que chacun aide dans une maison. Donc, Marthe doit avoir raison ? ...
-"Les deux" ...
-"il faut qu'on l'aide, mais Marie pourra lui raconter tout ce que Jésus lui aura dit" ...
Alors, qu'est-ce que cela veut dire "Marthe fait le service" ? Sa maison c'est celle de Jésus, son repas, c'est le repas de Jésus, donc le service, c'est le service du Seigneur, selon le psaume 112 : "Louez, Serviteurs du Seigneur, Louez le nom du Seigneur". Jésus nous rassemble dans sa maison pour que nous accomplissions notre service, louer Dieu, comme le Christ loue son Père, par tout ce que nous faisons. C'est cela la fonction du peuple sacerdotal et royal des baptisés.
La réponse de Jésus à Marthe va alors s'éclairer : "Marthe, tu t'agites, tu t'inquiètes, une seule chose est nécessaire" : il faut le comprendre ainsi
Seul l'Unique est nécessaire, c'est-à-dire Dieu, C'est exactement ce que dit Sainte Thérèse d'Avila, "Dios solo y basta", "Dieu seul et cela suffit". Oui cela suffit à remplir toute une vie : ainsi s'explique la dernière phrase de Jésus : "Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée'.
Dans les psaumes des Lévites, il est dit "Le Seigneur est ma part d'héritage"; or les lévites étaient consacrés à la seule louange de Dieu dans le Temple ; à cause de cela ils n'avaient pas reçu de part de terre du royaume d'Israël. Nous sommes ce nouveau peuple consacré à Dieu, et ne devons donc pas nous soucier d'autre chose que de Lui. Le Christ nous le dit dans le sermon sur la montagne : "De quoi vous inquiétez-vous ?" et lorsqu'il est tenté par Satan dans le désert, "l'homme ne vit pas seulement de pain mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu." Il faut aussi rapprocher cette parole de Jésus "Ma nourriture c'est de faire la volonté de mon Père" (Jn 4, 34).
À la lumière de toutes ces paroles, Marthe et Marie sont l'image de l'Église et de notre service : écouter, adorer, prier et préparer notre offrande au repas du Christ, c'est-à-dire notre vie, vie qui sera offerte par le Christ à son Père.
Réjouissons-nous donc de ce que le Seigneur nous ait donné en ces deux figures de Marthe et de Marie, l'image de ce que nous devons être et rappelons-nous que celte meilleure part, c'est le Seigneur. Elle ne nous sera pas enlevée car le Seigneur nous l'a donnée irrévocablement pour notre joie et pour le salut du monde. Oui, vraiment, que le Seigneur soit votre joie et votre paix !


Homélie du Cardinal LUSTIGER à Notre-Dame de Paris, le dimanche 10 mai 1987
UN SEUL PASTEUR : LE CHRIST. UN SEUL TROUPEAU : L'ÉGLISE.
1. JÉSUS, VRAI PASTEUR EN SA PASSION, APPELLE CHACUNE DE SES BREBIS PAR SON NOM
Le 4ème dimanche de Pâques, dit du "Bon Pasteur", nous lisons le chapitre 10 de l'évangile de saint Jean : cette année, le début ; la suite l'an prochain. Aussi je vous invite à reprendre votre Nouveau Testament et à lire en entier ce chapitre 10. En effet, cette méditation qui chemine lentement, nous fait pénétrer à l'intérieur du mystère de Dieu, grâce à la richesse d'une parabole tirée du prophète Ézéchiel que Jésus a dû tant ce fois reprendre dans sa prière.
Le berger qui prend soin des brebis, ce n'est pas seulement une image poétique, une comparaison prise un peu au hasard. Ce n'est pas seulement une manière de parler destinée à nous émouvoir.
Cette prophétie d'Ézéchiel annonce la venue de Dieu lui-même qui apporte le salut au peuple d'Israël dispersé sur toutes les montagnes, laissé sans nourriture véritable - c'est-à-dire loin de Dieu -, blessé, meurtri, divisé. La promesse que Dieu viendra lui-même rassembler son troupeau et remplir la mission de pasteur à laquelle les hommes n'ont pas été fidèles, est au centre de l'espérance du Messie.

Voici que Jésus donne ses preuves. Il revendique cette mission spécifiquement divine de rassembler le troupeau du Père des cieux : son troupeau, comme il le signifiera clairement à Pierre après la Résurrection : "Sois le pasteur de mes brebis" (Jn 21, 16). Et les brebis du Christ-Messie, c'est le peuple de Dieu. Successeurs des Apôtres, nous ne sommes que les serviteurs du seul et unique pasteur de vos âmes, le Christ lui-même, "le berger qui veille sur vous". Comme le rappelle la 1ère épître de saint Pierre, le Christ et lui seul est le pasteur de son troupeau ; tous les baptisés lui appartiennent et forment son troupeau dont il est l'unique pasteur.
Jésus décline donc ses titres. Il faut bien le comprendre : "Celui qui entre dans la bergerie sans passer par la porte mets qui escalade un autre endroit, celui-là est un voleur et un bandit. Celui gui entre par la porte, c'est lui pasteur, le berger des brebis".
Jésus, parlant de lui-même, dit : "Il entre par la porte". Il désigne le baptême qu'il a reçu de Jean Baptiste et plus profondément le mystère de sa Passion.
La porte d'entrée à laquelle le Christ se reconnaît comme "le"
Messie, celui qui va rassembler le troupeau de Dieu, c'est la Passion.
Saint Pierre l'écrivait aux premiers chrétiens : "Le Christ a souffert pour nous. Dans son corps il a porté nos péchés sur le bois de la croix afin que nous puissions mourir à nos péchés et vivre dans la justice, dans la sainteté. C'est par ses blessures que vous avez été guéris".
Le premier signe que Jésus donne de sa mission, c'est sa Passion - l'offrande de sa vie dans le mystère scandaleux de la croix - et le gage du salut par sa Résurrection.
Le deuxième signe de reconnaissance de l'unique Sauveur, du bon Berger : Jésus appelle chacune des brebis par son nom.
Peut-être, par une réaction purement humaine, pensez-vous que c'est là un signe contestable et contesté. En effet, comment sommes-nous sûrs que c'est vraiment le Christ qui, en l'Église catholique, parle à sa brebis et l'appelle par son nom, puisque tant d'hommes et de femmes de par le monde se réclament de Jésus pour déclarer : "C'est moi, c'est mon groupe qui représente l'Église" ou encore : "Notre manière de comprendre le Christ et de prier est l'authentique Église" ?
Or, Jésus nous invite à voir les choses autrement. À ne pas considérer la réalité de l'Église à partir des hommes et des femmes qui disent : "Moi, je suis pour Paul ; moi, je suis pour Apollos ; moi, je suis pour Céphas". Ou qui revendiquent : "Nous voulons 'notre' Église nationale, de classe, de race ... "
Tout au long de l'histoire, cela s'est produit et ne cesse de se produire. Les princes de ce monde, les orgueils nationaux, les volontés de domination les plus diverses, les tyrannies de quelque régime qu'elles soient, ont toujours été tentés de mettre la main sur le Christ et son Église, et d'en faire un instrument de leur puissance.
Mais, ils ne se rendent pas compte que, ce faisant, ils accomplissent, sans le savoir, le mystère de la Passion du Christ. En voulant asservir l'Église, ils accomplissent le mystère de la Passion en ses membres. Quand l'Église, dans la pureté de sa foi et humilité de son amour, est agressée par la volonté de puissance de ceux qui prétendent s'emparer du titre "catholique" pour leur propre dessein, c'est le Christ qui souffre en ses membres. Mais, alors que le Christ paraît à nouveau vaincu en ses membres, comme au soir de sa Passion, en vérité il triomphe.
Je le répète : quand nous avons, aujourd'hui, la grâce de mieux connaître, au jour le jour, la vie de l'Église persécutée dans tant et tant de contrées, sous les cieux les plus divers, quand nous réfléchissons à l'histoire de ces vingt siècles écoulés, nous ne pouvons que faire sans cesse le même constat à la fois d'épreuve et de victoire dans l'ultime faiblesse.
II. ÉCOUTER LA VOIX DU CHRIST, C'EST ACCUEILLIR SON PARDON ET NE FAIRE QU'UN SEUL CORPS DANS SON EUCHARISTIE.
Qu'elle est donc la condition pour identifier l'Église en sa vérité et vous reconnaître vous-mêmes en toute certitude comme ses membres ? C'est de partir non des divisions des hommes, de leurs oppositions politiques ou ethniques, de leurs opinions et prises de position. Mais de partir du Christ.
La preuve que vous êtes du Christ, c'est que vous écoutez sa voix. Il ne suffit pas de le prétendre, encore faut-il en fournir la preuve dans toute votre vie. Si vous écoutez la voix du Christ, vous ne pourrez qu'aimer les frères et les sœurs du Christ et vous ne pourrez pas vous ranger du côté de ceux qui insultent le Christ, le divisent, le déchirent.
Vous aurez à l'égard de vos frères la même miséricorde que celle qui vous est faite et, à votre tour, vous entrerez par la porte des brebis qui est le Christ.
Jésus, en effet, changeant la parabole, déclare : "je suis la porte des brebis". Désormais, nous les brebis, nous devons passer par lui, passer par ce même mystère de la Passion. Et lui, le Christ, se fait reconnaître par chacun de ceux qu'il rassemble dans l'unité d'un seul corps.

De ce mystère ecclésial, le garant, le gage est le sacrement de l'Eucharistie, avec la communion qu'il implique. Aucun de nous - évêques, prêtres - ne célèbre 'son' Eucharistie, de même qu'aucun de vous, - fidèles -, ne peut dire qu'il a "sa" messe ou celle qui lui plaît.
C'est toujours l'Eucharistie du Christ.
Ma mission parmi vous, aujourd'hui, en tant que successeur des Apôtres, est d'être pour vous le garant et le gage que vous êtes dans la communion de toute l'Église, sous l'autorité du Pape, successeur de Pierre, grâce au collège apostolique.
Cette communion, - souvent crucifiée, toujours crucifiante -, entre des hommes et des femmes pécheurs mais rassemblés dans le pardon et l'amour de leur Seigneur, est plus grande et plus forte que toutes les divisions. Elle constitue mystérieusement l'unité et l'âme du troupeau. Aucune ambition humaine, aucun dessein étranger à l'Évangile, ne pourra jamais arracher de la main du Christ des brebis confiées a sa bonté et à sa sollicitude d'unique et vrai pasteur.
Jésus est la porte. En entrant par cette porte, nous pourrons recevoir le salut, avec la liberté, dans le Christ, d'aller et venir et de trouver notre nourriture. "Le voleur, lui, ne vient que pour voler, égorger et détruire. Mais je suis venu, poursuit Jésus, pour que les hommes aient la vie et qu'ils l'aient en abondance"

Je songeais à ce mystère ecclésial, hier, en participant avec d'autres évêques d'Ile de France et quelque deux cents prêtres, à un extraordinaire rassemblement de près de sept mille adolescents des classes de 3ème et 4ème de la région parisienne. Jusqu'à minuit, ils se sont presque tous confessés et ont ainsi reçu le sacrement de Réconciliation.

C'est un grand événement spirituel qui, plus que tout autre, marque l'avenir de l'Église. Car, dans le secret des cœurs, c'est la réalité mystérieuse du pardon de Dieu et de la vie du Christ qui passe à une autre génération, combien plus fragile que celle de ses aînés !
Avec une grande tendresse et une grande espérance, j'ai essayé de leur dire l'amour du Christ pour son Église et combien nous devons l'aimer, de leur dire aussi l'amour dont le Christ, présent en son Église, les aime, eux qui se croient mal aimés.
Quelques jours auparavant, avec les évêques d'Allemagne rassemblés autour du Pape, lors de la béatification d'Edith Stein et du Père Rupert Mayer, j'avais médité sur l'héroïsme secret de ces témoins du Christ qui ont participé à sa Passion par amour de leurs frères, "pour que les hommes aient la vie".
Oui, vraiment, l'Église catholique qui sait reconnaître les faiblesses de ses membres et la sainteté de Dieu à l'œuvre en eux, est rassemblée par la voix du Christ en un seul troupeau, car il n'y a qu'un seul Pasteur.


HOMÉLIE PRONONCÉE PAR LE CARDINAL LUSTIGER POUR LES CONGRESSISTES RASSEMBLÉS À NOTRE-DAME DE PARIS LE DIMANCHE 30 AOÛT, messe pour les non-voyants
Avec la fin du chapitre 16 de saint Matthieu, nous nous trouvons à un point central de l'Évangile. Nous touchons du doigt ce qui est le plus incompréhensible pour chacun de nous tous : le mystère du Messie souffrant et l'énigme inexplicable et révoltante de la souffrance humaine."Vous, mes amis, que la naissance ou les circonstances de la vie ont privés de la vue, vous ne pouvez pas oublier que dans la tradition prophétique reprise et accomplie par le Christ, la cécité est le signe de l'aveuglement du cœur de l'homme devant le mystère du salut et de la croix. Tous, nous sommes aveuglés face à cette lumière qu'apporte le Christ.
Nous ne reconnaissons pas les formes, nous ne voyons pas ce qu'il veut dire.
Lorsque le Christ nous propose de porter notre croix, nous l'entendons comme une parole qui nous heurte et nous blesse, une parole invitant presque à la plus lâche résignation, à la démission de l'homme dans sa lutte contre la souffrance.
Comme si, face à cette énigme de la condition humaine, il n'y "avait dans l'homme que le cri de la bête qui souffre et qui demande de ne plus souffrir, comme s'il n'y avait pas plus en l'homme que la souffrance ou l'absence de souffrance, la douleur ou la guérison ! Or, il y a dans l'homme un mystère : celui de sa liberté, liberté enchaînée au mal ou liberté ouverte à Dieu. Comprenons ce que cet instant solennel de l'Évangile nous permet d'entrevoir et acceptons que Dieu guérisse l'aveuglement de notre cœur.
« Si quelqu'un veut marcher derrière moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive. » Lorsque Jésus parle ainsi à ses disciples, il parle d'abord pour lui-même. S'il nous demande de porter sa croix, c'est parce qu'il va d'abord lui-même porter la croix. Que signifie la prophétie de Jésus au sujet de la souffrance à venir du Fils de l'homme ? « Il lui faut partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des chefs des prêtres et des scribes, être tué et le troisième jour ressusciter. » C'est pour l'homme pêcheur, prisonnier du mal et du péché, l'annonce incompréhensible - « Cela ne t'arrivera pas », s'écrie Pierre - du salut que le Christ est en train de réaliser.
Le Christ est la Vie ; il donne sa vie pour donner la Vie. Il entre dans notre mort pour nous délivrer, non comme un homme qui se résigne à la fatalité, mais comme celui qui, Fils de Dieu fait homme, retourne la fatalité. Le sacrifice de la croix est précisément la négation de toute fatalité de la conditions humaine et la souveraine affirmation de la toute-puissance libératrice de Dieu. Le sacrifice de la croix est précisément la négation d'un destin implacable pour l'homme et l'affirmation souveraine de la liberté de l'homme lorsque cette liberté est assumée dans la condition de Jésus. L'arbre de la croix « casse les torts d'un arbre" dont l'homme et la femme mordirent le fruit funeste, comme le chante l'hymne du « Pange lingua », Le sacrifice de la croix ouvre la porte fermée et devient geste d'offrande et d'amour par lequel la vie peut entrer.
L'esclave ne sait pas ce qu'est la liberté jusqu'à ce qu'enfin il l'ait goûtée, et il ne sait même pas ce qu'est son esclavage jusqu'à ce qu'enfin il en soit affranchi. L'homme pécheur ne sait pas ce qu'est l'offrande sacrificielle qui lui vaut la délivrance de son péché jusqu'à ce qu'enfin il ait accepté de recevoir le pardon. 1/ est normal que nous soyons aveuglés, éblouis par tant de lumière.
Mais le Christ veut ouvrir les yeux de notre cœur, nous libérer au plus profond de nous-même. Il nous demande de faire, selon notre mesure, ce qu'il fait, lui, parfaitement. Il nous demande de prendre notre part du mystère de sa souffrance et de sa croix. Il nous demande beaucoup plus encore : travailler avec lui à la délivrance du monde entier.
La vocation chrétienne dans cette page d'évangile ne consiste pas à souffrir pour souffrir, mais à suivre Jésus dans son acte rédempteur, dans l'offrande - jusqu'à l'obéissance de la croix - de son amour pour l'homme pécheur, afin de le délivrer.
S'il nous faut porter notre croix, c'est pour suivre Jésus, entrer avec lui dans ce même combat et avec lui triompher, non seulement pour nous-mêmes - triomphe qui nous est donné comme une grâce =, mais aussi pour le salut du monde entier.
Désormais, nous le savons, dans l'histoire de l'humanité, il n'y a plus de fatalité puisque le moindre des disciples du Christ peut, avec le Christ, faire éclater ce carcan, laisser s'engouffrer la Vie, recueillir le pardon de Dieu et communiquer son amour, au souffle de l'Esprit qui vivifie.
Mes frères, prions Dieu de nous garder unis au Christ qui donne sa Vie pour nous donner la Vie.
Prions Dieu de nous faire recevoir la Vie en acceptant de donner notre vie. Prions Dieu qui voit dans les cœurs ce que l'homme ne peut voir, de mettre en nous le Lumière véritable, celle de la foi en Jésus-Christ, le Verbe de Dieu, « la vraie lumière qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme », Lux Vera. (Jn 1, 9)


HOMÉLIE DE M. LE CARDINAL JEAN-MARIE LUSTIGER AU PARDON DE NOTRE-DAME DU FOLGOET, LE DIMANCHE 7 SEPTEMBRE 1986
Souvent nous méditons l'annonciation de l'ange à Marie et sa réponse toute de consentement à la Parole de Dieu : « Qu'il me soit fait selon ta volonté ». Rarement nous méditons l'annonce faite à Joseph que la liturgie nous propose en cette fête de la nativité de la Vierge.
Pourtant, les deux annonciations - à Joseph et à Marie - telles deux Images réfléchies d'une unique réalité, sont aussi importantes l'une que l'autre pour nous "pour comprendre ce que doit être la foi véritable. D'une certaine façon, l'Évangile est une prophétie de ce que nous avons à vivre dès à présent et de ce que le Christ nous promet pour l'achèvement de notre vie et de l'histoire des hommes.
Quel est donc le sens de l'annonciation faite à Joseph ? L'évangile selon saint Matthieu commence par une généalogie de Jésus. Elle précède le passage que le diacre nous a lu. Elle se termine par cette mention : « Joseph, époux de Marie, de laquelle est né Jésus, le Christ ». L'évangéliste nous montre alors comment Joseph, homme juste, c'est-à-dire saint, fidèle à Dieu, obéissant à sa parole, ose accueillir ce don de la grâce qu'est la Vierge Marie et en elle l'enfant venu de l'Esprit, l'Emmanuel annoncé par les prophètes.
Car Joseph ne veut pas épouser la Vierge Marie pour ne pas s'approprier l'enfant qui vit en elle et qui vient de Dieu. Joseph, le juste, vit dans le respect de Dieu et l'obéissance. Comment ferait-il son fils, le fils conçu de l'Esprit Saint ? Car ce n'est pas nous, les hommes, qui enfantons Dieu.
Ce n'est pas nous, les hommes, qui créons Dieu à notre image. Ce n'est pas nous, les hommes, qui nous donnons la parole de Dieu. Ce n'est pas nous, les hommes, qui faisons germer de la terre la vérité et la justice : elles descendent du haut du ciel. Toujours il nous faut reconnaître le don de Dieu.
Joseph ne veut pas mettre la main sur ce qui appartient à Dieu et à Dieu seul, sur ce temple sacré qu'est la Vierge Marie, sur cette demeure de la gloire de Dieu encore cachée dans le secret. C'est pourquoi l'ange lui répond : « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse. Certes l'enfant qui est engendré en elle vient de l'Esprit Saint. Mais elle mettra au monde pour toi (disent certains manuscrits) un fils auquel tu donneras le nom de Jésus ». Ta mission à toi est d'accueillir ce don et de le faire devenir tien. Par la bouche de Joseph, c'est nous aussi qui donnons son nom à Jésus, « Le Seigneur sauve », « Emmanuel, Dieu-avec-nous » (Is. 7, 14) selon l'expression même de Jésus avant de quitter ses disciples (cf. Mt 28, 20): « Moi, je suis avec vous, tous les jours, jusqu'à la fin des temps ».
Il nous faut accueillir le don que Dieu nous fait de son Fils. Mais il est bien des manières de le prendre. La manière des soldats qui arrêtent Jésus, lui mettent la main dessus. La manière des apôtres qui le suivent et l'abandonnent. La manière des pauvres, des malades qui tendent la main, suppliant : « Aie pitié de moi, Seigneur ... Si je pouvais le toucher !... Ouvre mes yeux ! », La manière de ces hommes et de ces femmes au cœur dur que le Christ touchera par le pardon. La manière de l'enfant mort qu'il prendra par la main pour le mettre debout. Et puis la manière de tous ceux et toutes celles qui prendront son Corps comme le Christ nous dit de le faire : « Prenez et manges-en tous : ceci est mon Corps. Prenez et buvez-en tous : ceci est mon Sang ». Pour nous aussi, il est bien des manières de prendre : depuis la manière du voleur qui s'empare avec violence et par cupidité jusqu'à la manière de celui qui accepte d'être aimé et qui, en recevant ce don d'amour, ouvre son cœur et aime à son tour. Alors il devient un frère dans la famille des enfants de Dieu.
Il faut donc que Joseph accueille Marie, qu'il accueille ce don de Dieu.
De l'enfant conçu de l'Esprit-Saint Joseph doit faire son fils, le fils de David, le fils promis par les prophètes d'Israël et donné à toute l'humanité. Nous chantons à Noël, reprenant les paroles d'Isaïe (9, 5): « Un enfant nous est né, un fils nous a été donné. Éternelle est sa puissance ». Il est aussi pour nous, il faut que nous l'accueillions nous aussi. Voilà le sens de l'annonciation à Joseph. Salaün, c'est-à-dire Salomon, cet homme dont la vie légendaire a donné naissance à ce pardon, cet homme simple que ses contemporains ne prenaient pas trop au sérieux,« le fol » qui ne savait dire qu': « Ave Maria, Ave Maria, Ave Maria, Ô Marie, Ô Marie, Ô Marie », cet homme portait dans son cœur la juste foi qui sait reconnaître le don de Dieu. En accueillant Marie, il accueillait le don de Dieu en Marie. En accueillant la Vierge, il accueillait la Demeure de Dieu parmi les hommes, le Christ lui-même. Il était de la lignée de Joseph, le Juste, votre Salaün.

Oui, ces récits qui ouvrent l'évangile sont provocants, à nous faire traiter de « fous » à notre tour par ceux qui ne connaissent pas le don de Dieu. Pourtant les vrais fous, les « fous de Dieu') ne sont pas toujours ceux que l'on pense. Cette Parole de Dieu déconcertante et qu'on expose en public si difficilement, seule la prière nous permet de la comprendre de l'intérieur, tel un secret de famille. Oui, il faut devenir nous-mêmes de la famille de Dieu pour comprendre ce secret de Dieu et les vérités fondamentales qu'il recèle. Vérités auxquelles beaucoup d'entre vous ont déjà réfléchi et avec lesquelles et pour lesquelles beaucoup d'entre vous se battent, vérités qui parfois coûtent cher et qui parfois sont contredites par l'expérience et par l'échec.
À la lumière de cette union singulière entre la Vierge Marie et Joseph où s'accomplit l'annonce de l'amour nuptial de Dieu pour son peuple, je voudrais réfléchir avec vous à quatre exigences chrétiennes au sujet de la réalité extraordinaire et pourtant si quotidienne de la famille.

1. - LA PREMIÈRE EXIGENCE
Si nous savons accueillir avec la Vierge Marie l'annonce de cette nativité du Christ comme une grâce faite dans notre humanité pour sauver tous les hommes, alors, écoutez bien, il en résulte ceci : la vie humaine, toute vie humaine est un don Infiniment précieux de Dieu.
L'homme fini, la femme usée, le malade, le vieillard, les gens diminués par un accident ou des infirmités congénitales, ceux qu'on dit fous, ceux qu'on dit handicapés, tous sont un don de grâce. Et d'abord l'enfant dans le sein de sa mère. De toute vie peut jaillir le lys blanc et or qui sait chanter la gloire de Dieu, comme le rappelle la légende du Folgoët. De toute bouche, morte aux yeux des hommes, peut jaillir la parole de Vie qui donne la vie aux vivants. Voilà ce que nous croyons. Tout enfant qui naît, tout enfant qui pourrait naître est, dès sa conception, une bénédiction de Dieu.
Alors, mes amis, aimez la vie. Nous accumulons argent, biens de ce monde, possessions de tout genre, et pourtant ils mourront avec nous. Un mur de granit ne sait pas aimer, un banc de chêne ne sait pas chanter, la terre ne dit rien s'il n'y a pas des bras pour la travailler, le ciel est vide s'il n'y a pas des yeux pour le contempler, le chant de Dieu ne résonne pas dans la création s'il n'y a pas d'oreilles pour l'écouter. Et le trésor le plus précieux pour lequel Dieu a créé le monde, c'est la vie des hommes. Nous devons aimer cette vie, toute vie.
Vous qui construisez votre foyer, vous devez oser aimer toute vie que vous pouvez transmettre. Non pour des raisons d'économie ou de prospérité, mais par amour de Dieu et du don qu'il vous fait ainsi.
Cet été, au 15 août, j'étais en Afrique, dans la région des grands lacs sur l'invitation des évêques. 50; 60.000 personnes étaient rassemblées, après une marche de toute une nuit, pour la fête de l'Assomption. Leur pays est pauvre, entièrement rural. Les habitants travaillent dur et arrivent à manger à leur faim ; ils ont juste de quoi survivre ; ils sont actuellement deux millions. Les européens installés là-bas prétendent qu'il y a surpopulation. cc Mais, ce n'est pas vrai » m'ont dit plusieurs responsables chrétiens de ce pays. Et ils poursuivaient : « Nous espérons bien dans quelques dizaines d'années avoir davantage d'habitants. Nous pouvons les nourrir.
La vraie richesse n'est pas d'avoir des voitures ni tout ce que vous possédez, vous les européens. La vraie richesse d'un pays, c'est les hommes et des hommes dignes de ce nom. Nous voulons que notre peuple soit nombreux parce que nous aimons la vie. Cela, nous l'avons appris de la foi chrétienne ».
Ce fut une grande leçon pour moi. Je me devais de vous la communiquer.

2. - LA DEUXIÈME EXIGENCE
Je m'adresse à tous, mais spécialement aux personnes mariées de 30-40 ans. Qu'est-ce que l'amour véritable ?
En Joseph et Marie, l'Évangile nous propose une fidélité ancrée en Dieu, capable de tout dépasser, y compris les égoïsmes et les souffrances (...) une expérience chrétienne, il vous faut vivre le goût de Dieu et de la prière, l'esprit de pauvreté et le sens de l'Église. Il vous faut peut-être réordonner votre vie pour que vos enfants aient un cadre d'existence favorable et ne soient pas jetés n'importe où, à la merci de n'importe quoi. Il vous faut considérer cette tâche d'éducation de la foi comme prioritaire et primordiale. Elle exige du temps, de la patience, de l'énergie, voire de l'argent, quitte à se priver de pain ou d'un week-end. C'est un devoir et une responsabilité inaliénables. Quoi qu'il vous en coûte aujourd'hui, cela vous sera rendu au centuple plus tard. Dans l'invisible, peut-être. Je ne sais, Dieu le sait.
• D'autre part, dans le même mouvement où vous donnez tout, il vous faut accepter que la nouvelle génération ait toute sa liberté. « Que les jeunes en fassent à leur tête" me direz-vous ? - Oui, mais à condition que vous ayez travaillé et tout fait pour qu'ils aient une tête bien faite ! À leur tête, oui, car ils sont libres et il vous faut respecter leur liberté, leur donner leur chance, leur permettre de prendre leur vie en main à leur tour, bref d'être responsables. Joseph et Marie ont laissé l'enfant Jésus monter au Temple. Quand Marie lui dit : « Nous te cherchions, tu nous as fait tant de peine », Jésus rétorque.« Ne saviez-vous pas que je dois être aux affaires de mon Père ? ».
Dans cette exigeante fécondité et cette vraie liberté de son peuple, Dieu trouve les hommes et les femmes capables d'entendre son appel et d'y répondre pour le salut du monde et de l'humanité.

Chacun, vous le savez, est à la place où la Providence l'a mis. Chrétiens, nous sommes placés en vigie, telle prophète dans la Bible : « Sur tes murailles, Jérusalem, j'ai posté des gardes » (Is 62, 6). Le guetteur doit guetter où en est l'aurore ; il peut dire dans la nuit :« C'est fatigant. Pourquoi moi, alors qu'un tel derrière moi ne fait rien ?" Il est vain et malsain de comparer et de juger l'autre, voire de demander des comptes à Dieu.
Chacun doit faire ce pour quoi Dieu l'a choisi et appelé.
Chrétiens, nous sommes les vigies. Il nous faut donc rester éveillés et demeurer fidèles, courageusement. Il nous faut donc oser dire à ceux qui ne voient pas aussi loin ou qui sont encore au fond de la cale : « Attention !
Ce n'est pas le chemin par là ! ... Terre, c'est bon ; allons-y". Il nous faut oser faire ce qui ne paraît pas toujours évident et communément admis. Si le Seigneur nous a placés là avec cette mission, il nous en donne la force, et la force, c'est l'Esprit Saint et la présence du Christ.
Mes amis, je bénis Dieu qui vous a comblés des richesses de la foi, de l'espérance et de l'amour. Ne les laissez pas s'atrophier, de grâce faites-les fructifier. Il est juste temps. Nous entrons dans de grandes épreuves spirituelles : nous sommes tentés sur les dons reçus.
Les peuples jeunes sont là à notre porte. Ils découvrent la beauté du christianisme, souvent dans une grande misère matérielle, parfois dans la prospérité. Ils n'hésitent pas à se tourner vers nous et à nous dire : « Vous, vous qui nous avez transmis la foi (tant et tant de missionnaires sont partis de chez vous !), qu'en faites-vous ? Que devenez-vous ?, vous qui étiez nos éducateurs ... ». Bien des fois, ils ne comprennent pas. Nous leur faisons des reproches : « Vous êtes trop ceci, pas assez cela ». Mais quand ils viennent chez nous et nous voient sur le terrain, ils n'ont pas toujours un regard émerveillé et tendre et sont à juste titre scandalisés.
Nous avons une responsabilité énorme, citoyens de notre vieille Europe chrétienne. L'heure est sonnée pour nous, chrétiens occidentaux, de nous engager à fond dans 'cet amour de Dieu, avec toute la force de l'Évangile.
Voilà ces quelques exigences évangéliques que je voulais partager avec vous. Je n'ai osé vous les dire qu'en me fiant à la puissance de l'Esprit Saint qui vous habite. Pardonnez-moi si, par une parole maladroite, j'ai pu blesser l'un ou l'autre. Je prie le Seigneur Jésus et la Vierge Marie de vous faire comprendre ce qu'il m'a fait comprendre par son Esprit. Que chacun, chacune ici, à sa façon, selon sa vocation, là où il en est, accueille cette grâce d'amour et de pardon, ce don de vie et d'espérance, cette force et cette joie que Dieu notre Père nous donne en nous rassemblant dans cette Eucharistie. Amen !


Homélie à des élus de la nation
Il est tentant d'appliquer directement les paroles de Jésus que nous venons d'entendre à votre responsabilité de parlementaires et à la vie politique. La question que l'apôtre Pierre pose à Jésus nous y porterait : « Seigneur, est-ce pour nous - les apôtres - que tu dis cette parabole, ou bien pour tout le monde ? » (Luc 12, 41).
Jésus, en effet, appelle à la vigilance et au service. La parabole des deux intendants, l'un fidèle, l'autre infidèle, chargés d'administrer les biens et les personnes en attendant le retour de leur maître, ne décrit-elle pas la situation du responsable politique ?
Les paroles surprenantes de Jésus sur la paix et la guerre, l'unité et la division des maisons et des familles ne décrivent-elles pas aussi les polarisations et les conflits de l'action politique dont le but est, cependant, d'assurer le consensus d'une nation ?
Comment, enfin, ne pas comprendre ce matin l'exhortation de Jésus à reconnaître les signes de ce temps comme une invitation à déchiffrer le sens de l'histoire pour la conduire ?

1. Oui, cette interprétation est tentante. Jésus parle de la responsabilité des « gérants », des « intendants », nous pourrions dire des« ministres » à qui Dieu donne la mission de veiller sur son peuple. Jésus annonce aussi les répercussions de sa venue, de sa parole et de son action dans l'histoire et la vie des sociétés. Une dimension « sociale », « politique » est donc bien présente dans son propos.
Mais cette interprétation, toute séduisante qu'elle soit, serait réductrice et équivoque. Il faut même dire inexacte et, au bout du compte, mensongère. Jésus ne parle pas, en effet, des royaumes de la terre ni des princes qui les gouvernent. Il annonce le Règne de Dieu.
D'où provient notre méprise ? De l'analogie, de la résonance, du jeu de renvoi que nous percevons de l'un à l'autre de ces deux domaines : les royaumes de la terre et le Règne de Dieu. Les paroles de Jésus nous font pressentir que l'histoire des hommes n'est pas abandonnée à son cours aveugle. C'est une histoire dont nous sommes des acteurs souvent inconscients et toujours partisans ; car elle nous échappe. Traversée par la mort, elle va au-delà de notre propre mort. Elle concerne le destin des hommes, des peuples, des nations, dans toutes leurs dimensions, à la fois personnelle et collective. Le pouvoir d'orienter, de décider, dont vous êtes devenus dépositaires par votre mandat, est finalement très mystérieux.
Il prétend, en effet, au nom de la raison, saisir la cohérence des événements et les orienter selon la justice. Mais ceux qui y président ne sont que de pauvres hommes, frappés des mêmes misères, des mêmes incertitudes et des mêmes faiblesses que ceux dont ils doivent assurer le chemin.
Et pourtant, cette histoire, notre histoire « politique » au sens le plus noble du terme, est placée dans un permanent vis-à-vis avec le Messie de Dieu.
Chrétien, citoyen, j'ai souvent médité le face à face de Jésus de Nazareth avec Pilate. Dieu ou César, qui est le Seigneur des hommes ? C'est le moment décisif où nous est révélée la vérité cachée de l'histoire. Le représentant de César ne peut identifier le Messie de Dieu que comme un pouvoir rival. Pilate ne peut pas désigner Jésus autrement que comme« le roi des Juifs », Pilate ne peut échapper au dilemme - qui est sa tentation - ou bien de faire de Jésus son complice ou bien de l'écraser. Il y a, me semble-t-il, constamment confrontation et convergence, conflit et affinité, contestation et reconnaissance entre les pouvoirs politiques ou économiques qui doivent assurer la cohérence des choix de la société avec ses finalités et le Christ qui donne les signes d'un temps nouveau, celui du Règne de Dieu. Les pouvoirs politiques quels qu'ils soient, quel que soit leur régime, sont constamment tentés d'asservir ou, du moins, de réduire à leur main le visage de cet Autre, énigmatique, qui transparaît en l'Église. De leur côté, combien d'hommes d'Église n'ont-ils pas, de façon inverse, été tentés de capter le pouvoir politique et sa puissance ou de s'y substituer ?

2. Que signifie la fascination de ce face à face et la déception mutuelle qui en résulte, ce rapport ambigu qui, constamment, oscille entre la victoire de l'un au détriment de l'autre, l'asservissement de l'un au profit de l'autre, la substitution de l'un à l'autre ? Comment se fait-il qu'un honnête et raisonnable partage des tâches ne puisse pas s'instaurer d'une façon paisible au cours de l'histoire ?
La raison de cette confrontation c'est que le Messie annonce le Règne de Dieu dont la fulguration traverse notre histoire. « C'est un feu que je suis venu apporter sur la terre et comme je voudrais qu'il soit déjà allumé », nous dit Jésus (Luc 12, 49). Il nous oblige tous à sans cesse défaire et refaire nos projets et nos plans.
« Esprits pervertis », nous dit encore Jésus, « vous savez reconnaître l'aspect de la terre et du ciel, mais pourquoi ne savez-vous pas reconnaître le temps présent ? » (Luc 12, 56).
Dieu échappe, en effet, à la volonté de puissance des hommes« Mes pensées ne sont pas vos pensées, mes voies ne sont pas vos voies », dit Dieu. La vie qu'il nous donne est plus généreuse que tout projet de vie que nous puissions concevoir. L'homme, pour exister tel qu'il doit être, ne peut que se recevoir de Dieu. Le conflit des deux règnes est, dès lors, inscrit en tout homme dès l'aube de l'histoire. Par la parole du Christ, la puissance divine de vie et d'amour fait irruption en ce monde. Elle est une force de délivrance qui fonde la véritable dignité de l'homme, un ferment qui est sans cesse au travail dans la pâte humaine selon une parabole de Jésus. Mais cette force qui est destinée à guérir, à donner l'amour et la vie, sera perçue par nous tous comme une force ennemie. Car l'orgueil des hommes répugne autant à recevoir que leur égoïsme à donner.
Le paradoxe de l'amour c'est que l'amour n'est pas aimé. La force de l'amour de Dieu c'est qu'il supporte le refus d'aimer, à la manière dont le Christ porte sa Croix. Et c'est cela qui nous juge en même temps que toute l'histoire des hommes.
Ce jugement commence avec le face à face entre Pilate et Jésus, entre la volonté de puissance humaine exprimée par le pouvoir de César et la puissance de la volonté divine exprimée dans la faiblesse du Messie. À ce moment s'instaure le malentendu auquel nous réfléchissons : chaque disciple du Christ à titre personnel et tous ensemble à titre d'institution - je veux dire l'Église - nous participons à cette même confrontation.
Non celle d'un rapport de forces politiques. Mais celle de la mise à nu du fond des cœurs. Tel un feu souterrain qui gronde sous les pas, l'appel du Christ à la conversion bouleverse les constructions trop habiles et en démasque les vices cachés.
Ce bouleversement de l'histoire et de ses apparences, le Christ l'accomplit par sa Passion.
« C'est un baptême que j'ai à recevoir », nous dit Jésus, « et comme cela me pèse jusqu'à ce qu'il soit accompli ! »{Luc 12, 50). Ce baptême, c'est son jugement par les hommes et sa mort sur la Croix.
Telle est la force de l'Évangile présente dans l'Église, qui est témoin du Règne de Dieu. Mais l'Église, autant que chaque chrétien, est soumise à cette même épreuve de vérité. Elle est aussi le lieu du même combat. Ses frontières ne sont pas fixées comme le sont celles des partis et des patries qui séparent adversaires et alliés. Dieu ne fait pas « des »alliances ; il fait « une » Alliance dont la plénitude est donnée en son Fils. Il n'y a qu'un seul chemin pour y entrer, et c'est de participer à l'acte même du Christ qui s'offre pour le salut du monde.
Il n'y a donc pas de compromis possible et paisible entre l'Église et les empires de ce monde.
« Pensez-vous que ce soit la paix que je suis venu mettre sur la terre ? Non, je vous le dis, mais plutôt la division. Car désormais, s'il y a cinq personnes dans une maison, elles seront divisées : trois contre deux et deux contre trois » (Luc 13, 51-52). Jésus ne peut faire de compromis : il ouvre un chemin dans lequel les hommes sont invités à s'engager avec armes et bagages, chacun selon son pas. À ceux qui deviennent ainsi ses disciples, il offre, pour y avancer, la force de préférer la vérité au mensonge, l'amour à la haine, le désintéressement à l'égoïsme, la générosité sans limite au repliement sur soi-même, le pardon à la vengeance.
Ils reçoivent dès lors en partage la liberté véritable et souveraine qui délivre de l'inquiétude du lendemain et du souci de l'opinion pour obéir d'abord à l'exigence de la conscience. Ces hommes qui se savent pécheurs et qui le sont, reçoivent en même temps le courage de reconnaître leurs fautes, de demander à Dieu de les leur pardonner, tout comme aux frères qu'ils ont offensés. Leur vie est remise à Dieu pour le service de leurs frères.

3. Il ne s'agit pas là d'une morale d'enfants ou de lâches : il s'agit là du courage le plus haut dont des hommes et des femmes puissent faire preuve en ce monde - un courage auquel on ne peut coller aucune étiquette car il ne peut venir que du don de l'Esprit. Objectivement, cette force de l'Évangile fait apparaître la souveraine dignité de l'homme, qui se présente comme une exigence toujours à accomplir, quelles que soient les circonstances politiques, sociales ou historiques.
Aucun de vous, Mesdames, Messieurs, ne pourra dire un jour : « J'ai accompli mon travail en toute justice ; j'ai fait tout mon devoir »,
Vous aurez peut-être fait, aujourd'hui, ce que Dieu vous donnait de faire. Mais vous n'êtes pas juges de la tâche ni de son achèvement. « Heureux le serviteur que son maître, en arrivant, trouvera en train de faire ce travail » (Luc 12, 43). Le devoir des responsables les entraîne toujours au-delà des objectifs qu'ils s'étaient eux-mêmes proposés. Car la dignité de l'homme et son véritable avenir sont précisément tracés en avant de nous par la figure insaisissable du Messie ressuscité. Même dans la mort il échappe à ceux qui veulent le tuer et le faire taire. Il prophétise le destin auquel Dieu appelle les hommes. Il est la vie surgissant de la mort, le pardon surgissant de la haine, la réconciliation qui rassemble en Dieu les hommes divisés.
Et voilà pourquoi, chrétiens, nous sommes conscients de porter, dans les tâches communes et ordinaires de l'existence aussi bien que dans les décisions majeures de la vie publique, la ressource capitale pour le salut de tous les hommes et qu'aucun pouvoir ne peut prétendre s'approprier. Nous sommes dépositaires d'une force bien plus forte que nos faiblesses ; nous souhaitons qu'elle soit partagée par tout homme, toute femme. Nous avons été touchés par l'amour contagieux de la vérité. Nous avons reçu la lumière du monde que les ténèbres ne peuvent saisir. Cette lumière nous fait sans cesse découvrir que la souveraine dignité de l'homme créé à l'image et à la ressemblance de Dieu dépasse les limites que nous prétendons lui assigner. Cette lumière donne aux humbles et aux faibles le courage auquel les hommes humainement les plus nobles et les plus valeureux selon le monde ne peuvent pas prétendre. Dieu l'accorde aux enfants pour qu'ils acclament la souveraine vérité qui fait son entrée triomphante dans la Cité.

Je prie pour vous et pour tous ceux avec qui vous travaillez, qu'ils soient croyants ou non.
La prière de l'Église est faite de bienveillance, de respect et d'amour véritable à l'égard de la tâche difficile que vous remplissez. Les décisions que vous devez prendre sont toujours décisives et incertaines. Vous êtes aux prises avec votre propre conscience et le jugement de vos concitoyens. Puissiez-vous agir dans la probité selon la vérité.
Je prie pour vous qui êtes disciples du Christ.
Puissiez-vous, dans ce service, avoir conscience d'accomplir aussi une vocation chrétienne. Que le Christ vous donne la force et la joie d'être, à votre façon, serviteurs du Père des Cieux qui, plus grand que l'homme, est la source de la grandeur de l'homme.
Je prie pour notre nation. Qu'elle sache découvrir dans les circonstances présentes les exigences spirituelles qui ne sont la propriété de personne puisque les hommes de la terre entière y aspirent ainsi que vient de nous le dire Jean-Paul II en demandant aux peuples et aux nations, aux gouvernants et à tous les responsables, d'agir pour faire face à l'abominable famine et à la menace de mort qui pèsent sur l'humanité.

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