Homélie prononcée lors de la Messe à la mémoire de Jerzy TUROWICZ - Jeudi 27 mai 1999
Un des traits de cet épisode qui se passe à Jéricho, c'est l'extraordinaire malentendu que l'évangéliste nous rapporte avec précision, entre l'événement tel qu'il est vu de l'extérieur et l'événement tel qu'il se produit à l'intérieur.
L'extérieur, c'est le sentiment des gens ; nous dirions aujourd'hui : l'opinion publique. L'intérieur, c'est ce que Jésus voit, c'est ce que Bar-Timée comprend, c'est ce que Jésus fait, c'est ce que Bar Timée va accomplir.
Que voit-on de l'extérieur ? Un mendiant qui mendie ; il est aveugle, certes. Mais raison de plus, un mendie qui mendie ne peut que mendier et il ne peut réclamer que ce qu'un mendiant mendie : de l'argent, une aumône. On sait exactement où on en est et ce qui se passe.
Il entend dire que c'est Jésus qui approche et il se met à crier.
Les disciples, ceux qui entourent Jésus et les gens qui l'accompagnent le font taire parce qu'il fait du bruit, il gêne ; le service d'ordre intervient comme dans toute manifestation. Et normalement, Bar-Timée qui aurait pu obtempérer se met à crier de plus belle : "Jésus, Fils de David, aie pitié de moi".
Quel est l'enjeu à ce moment-là ? L'enjeu, c'est l'aumône ; c'est ce que les gens voient Jésus s'arrête, il stoppe la manifestation et il dit : "Faites-le venir". Les disciples lui disent : "Courage, va, lève-toi ; il t'appelle".
Et là, nous ne voyons plus seulement l'extérieur, mais ce que j'appelais l'intérieur. C'est-à-dire ce qui va se passer dans le tête à tête entre cet homme et jésus. Peut-être les disciples et ceux qui le font venir s'attendent-ils à ce que Jésus dise : "Bah, donnez-lui de l'argent ; qu'il aie une aumône, partagez, prenez un peu dans nos réserves".
Jésus pose une question : "Que veux-tu que je fasse pour toi ?" Comme si ce n'était pas évident !
Allons jusqu'au bout de l'intérieur. - "Seigneur, que je voie". "Rabbouni" nous dit St Marc, ce n'est pas un titre courant, ce n'est pas un titre de politesse, c'est "mon maître" en araméen. Ce qui signifie peut-être dans le non-dit de la supplique de l'aveugle de Bar-Timée, quelque chose que Jésus seul peut entendre.
Et la réponse de Jésus n'est absolument pas ce qu'on attend, ni de l'argent, ni la guérison. Il aurait pu dire : Va, je le veux, vois. Ouvre tes yeux. Il aurait pu guérir l'aveugle comme il l'a fait dans d'autres miracles, en faisant un geste.
C'est la parole la plus fondamentale : « Va, ta foi t'a sauvé ».
Cette simple demande, nous aurions bien du mal de déduire logiquement, explicitement de "Rabbouni, que je voie" à "Va, ta foi t'a sauvé" une déduction logique et enchaînée. En réalité, entre ces deux phrases, qu'est-ce qu'il y a ? Il y a tout le non-dit invisible de Dieu qui voit les cœurs et de la parole divine qui va au profond des destins et des libertés.
L'Évangile cerne l'invisible pour nous le donner à voir et nous le faire comprendre.
Et la suite : aussitôt, il voit. Et le plus inattendu, c'est que, s'il s'agissait d'un bienfait d'une guérison purement thérapeutique, à la place d'une aumône, normalement Bar Timée aurait dû retourner à Jéricho, aller faire le tour des amis, des parents et leur dire : "Voilà, maintenant je vois, donnez-moi ma place ; je suis capable de travailler, je vais m'occuper de mes affaires" ainsi de suite.
Mais voilà, l'évangéliste nous dit : "Il suit Jésus sur le chemin". Ce chemin, ce n'est pas n'importe lequel. C'est Jésus qui monte à Jérusalem, en tête, tout seul, nous a précisé St Marc quelques lignes plus haut. Et les disciples, eux, sont atterrés, alors que Bar-Timée ; lui, suit Jésus.
À la limite, on peut comprendre dans la brièveté du style de St Marc que peut-être Bar-Timée prend la place privilégiée d'être juste dans les pas de Jésus, puisqu'il se met à le suivre immédiatement.
Je me suis permis d'attirer notre attention à tous ce matin sur ce visible et cet invisible. Ou plutôt, non pas sur le public et le secret, mais sur l'apparence et la réalité qui est un peu différent. Car le public, là, le visible, ce n'est qu'une apparence trompeuse, superficielle. La réalité, c'est la profondeur qui se dévoile dans le destin de Jésus, dans les paroles de Jésus et dans le destin de cet homme.
Je pense que celui pour qui nous prions ce matin a vécu cela, et ses plus proches le savent sans doute ; tout au long de sa vie.
Il était évident dans un univers où seuls les rapports de force et le jeu politique réduit au rapport de force" sa présence de ce don de la vérité, de la liberté et de la grâce que donne le Christ, du pardon des péchés et de la miséricorde, de la divinisation de l'homme auraient été imperceptibles.
Que ce qu'il a été amené à faire n'ait été compris que dans ce registre ; ce n'était qu'un jeu, fût-il politique ; un jeu de forces, un rapport de forces. Alors qu'en réalité, la force réelle, celle qui bouge les destins et dans laquelle chaque destin s'accomplit, c'est celle de l'Esprit de Dieu ; c'est celle de l'offrande du Christ pour la délivrance des hommes. Pour la délivrance des hommes - de leurs péchés, de leurs faiblesses, de leurs misères.
Et pour ma part, priant pour Jerzy Turowicz, en demandant à Dieu de l'accueillir comme un bon disciple, je lui demande de reconnaître en lui le frère de Bar-Timée ; lui qui a suivi Jésus alors que, peut-être, autour de lui, fussent les disciples, ils pensaient qu'il ne faisait que mendier, agir selon l'homme alors qu'il agit selon la grâce du Christ.
C'est donc un exemple, une indication que Dieu nous donne dans la vie et la mort d'un de nos frères, pécheur pour qui nous prions, disciple de Jésus avec qui nous prions. Notre frère et notre ami : puisse le chemin du Christ trouver parmi nous des disciples nombreux, qui mettent leurs pas dans ses pas comme l'a fait celui pour qui nous prions.
Amen.
Sermon de la Saint Jean Baptiste - Magdalen College - Oxford - Dimanche 27 juin 1999
Devant des questions précises, Jean Baptiste semble prendre la fuite comme si la vérité, enjeu de notre existence, ne pouvait pas être exposée nettement et clairement.
Pourquoi faudrait-il donc que la vérité se présente toujours de façon insaisissable et que les témoins de la vérité soient toujours en train de se dérober ? Que signifie ce jeu de cache-cache ?
Même s'il y a là autre'chose qu'un art de l'exposition ou qu'une manière de piquer la curiosité, ce caractère énigmatique de la vérité nous paraît peu convaincant et suspect.
Car nous prétendons savoir ce qu'est la vérité et pouvoir la reconnaître : si elle est, elle n'a qu'à montrer ses preuves, décliner sa propre identité.
Telle est bien l'attitude de ceux qui viennent interroger Jean-Baptiste ; ils veulent savoir à quoi s'en tenir : "Qui es-tu ?".
Et leurs questions énumèrent les réponses possibles. Ainsi en est-il dans les sondages : "Vous croyez en Dieu ? Oui - Non - Ne sait pas". "Il existe ? Oui - Non - Ne sait pas". Après quoi, l'ordinateur peut classer les résultats et vous conforter dans votre opinion, surtout si elle est majoritaire ... Ceux qui interrogeaient Jean Baptiste ne raisonnaient pas autrement que nous ne raisonnons. Ils ont fait la liste des hypothèses qui leur paraissent pensables.
Jean-Baptiste ne se dérobe pas : "Vous posez des questions précises ? Eh bien ! je réponds aussi précisément que vous me questionnez : 'Non'. Et c'est tout.
Et si, par hasard, les questions que nous nous posons sur Dieu, sur le Christ, n'étaient pas les bonnes questions ? Après tout, nous sommes peut-être moins intelligents que nous ne le pensons ... C'est une éventualité qu'il ne faut pas absolument exclure. Et même, pour des raisons qu'il nous faudrait élucider, ne sommes-nous pas capables de saisir une réalité qui nous déborde et nous dépasse ?
Et si, après tout, la vérité était une surprise ? Une surprise : non pas une formule qui pique l'attention selon l'art du publicitaire, une affirmation dont on se dit : "Ah ! c'était malin et bien trouvé, c'était ingénieux, amusant ..." Mais si, au contraire, la vérité nous laissait sans voix, stupéfaits, parce qu'elle est plus grande que nous ?
Et si la vérité était la vie et que, devant la vie, nous découvrions qu'en nous se cache le refus de la vie ?
Et si Celui qui vient et que nous ne connaissons pas était la Vérité et qu'il nous fallait, face à la Vérité, découvrir que nous sommes dans le mensonge ?
Et si la Vérité qui se présente était amour et don, et que, devant cet amour et ce don, nous devions avouer que nous ne savons pas ce que c'est qu'aimer, que nous ne voulons pas aimer et encore moins être aimés ainsi ?
Et si la Vérité était si belle et si pure que nous nous sentions incapables de l'interroger ? "Au milieu de vous se tient Celui que vous ne connaissez pas ; et moi, je ne suis pas digne de dénouer la courroie de sa sandale." Ce qui veut dire : "Je ne suis même pas digne de me faire son disciple".
Et si nous n'étions pas dignes de la Vérité, alors que nous nous imaginons en être les maîtres ?
Jean Baptiste cependant, lorsqu'il cite Isaïe 40: "Je suis la voix de Celui qui crie dans le désert ... ", nous donne le moyen de comprendre par nous-mêmes la signification de nos questions et de nos dérobades.
Écoutons ces oracles magnifiques :
« Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu
parlez au cœur de Jérusalem et criez-lui
que son service est accompli,
que sa faute est expiée,
qu'elle a reçu de la main du Seigneur
double punition pour tous ses péchés. »
Une voix crie : « Dans le désert, frayez
le chemin du Seigneur :
dans la steppe, aplanissez
une route pour notre Dieu.
Que toute vallée soit comblée,
toute montagne et toute colline abaissées
que les lieux accidentés se changent en plaine
et les escarpements en large vallée :
alors la gloire du Seigneur se révélera
et toute chair, d'un coup, la verra
car la bouche du Seigneur a parlé. »
Une voix dit : « Crie », et je dis : « Que crierai-je ? »
« Toute chair est de l'herbe
et toute sa grâce est comme la fleur des champs.
L'herbe se dessèche, la fleur se fane,
quand le souffle du Seigneur passe sur elles ;
(oui, le peuple, c'est de l'herbe).
l'herbe se dessèche, la fleur se fane,
mais la parole de notre Dieu subsiste à jamais. »
Monte sur une haute montagne,
messagère de Sion :
élève et force la voix,
messagère de Jérusalem ;
élève la voix, ne crains pas, dis aux villes de Juda :
« Voici votre Dieu ! »
Voici le Seigneur Dieu qui vient avec puissance,
son bras assure son autorité ;
voici qu'il pane avec lui sa récompense,
et son salaire devant lui.
Tel un berger il fait paître son troupeau.
Quel est donc ce désert où Dieu vient nous chercher par la voix de son prophète, par la voix de Jean-Baptiste ? Quel est ce désert dont la vérité est absente ?
C'est le désert de notre péché. Sommes-nous condamnés à y errer pour notre punition ? Car là est le paradoxe : cette condition de l'homme pécheur, est-ce son crime ou est-ce son châtiment ?
Est-ce un esclavage ou est-ce un enlisement ? À qui la faute : à nous ou à Dieu ? Et qui va la réparer ? Comment trouverons-nous "la vérité qui nous rendra libres" ? (Jn 8, 32).
À ces questions, le prophète ne répond pas directement ; il n'entame pas un procès, il ouvre une espérance. Dieu ne cherche pas non plus à excuser l'homme qu'il serait en droit de juger.
Il trace dans le désert, où l'homme n'ose plus espérer, le chemin direct et royal par où va passer sa présence et venir son amour.
Il trace une voie dans le désert, car Dieu précède son peuple, car Dieu va faire sa demeure parmi son peuple : "Consolez mon peuple, dit votre Dieu. Parlez au cœur de Jérusalem et proclamez que son service est fini, sa faute expiée ; qu'elle a reçu de la main du Seigneur double punition pour tous ses péchés" (Isaïe 40, 1-2).
Nous ne trouverons pas la vérité au terme du mauvais procès que nous intentons à Dieu. Nous devons accepter de le clore comme Dieu, en faisant grâce, clôt le procès intenté à l'homme. Non pas que Dieu ait à se faire pardonner de nous. Mais Dieu consent à aller au-delà-de notre ressentiment. La grâce où la vérité divine se donne à nous et qu'il nous faut accepter comme une joie et une liberté, arrête définitivement le procès que nous intentons à Dieu.
Si nous refusons la vérité, si nous voulons poursuivre le procès de Dieu, nous n'aurons devant nous que la Parole muette et livrée qui ne peut rien dire : Jésus. Et si nous acceptons que la grâce soit la grâce et que nous soyons démunis, débordés par la grâce de Dieu, alors nous "ferons la vérité et nous viendrons à la lumière" (Jean 3, 21), nous comprendrons qu'il est venu et qu'il vient, Celui qui est la consolation de Jérusalem, "la Voie, la Vérité, la Vie" (Jean 14, 6).
Le désert sans horizon et sans issue de notre péché, où Dieu vient nous tracer un chemin, est aussi le désert de notre précarité, de notre mort. "Toute chair est de l'herbe et toute sa grâce est comme la fleur des champs : l'herbe se dessèche, la fleur se fane quand le souffle du Seigneur passe sur elles ; oui, le peuple, c'est de l'herbe ; mais la Parole de notre Dieu subsiste à jamais" (Isaïe 40, 6-8).
Est-ce là le constat du triomphe meurtrier de Dieu qui, lui, subsiste à jamais ? Nous préférons aujourd'hui nous masquer à nous-mêmes l'échéance de la mort pour vivre dans l'illusion de l'instant.
Car la vérité nous serait peut-être insupportable et le dessein de Dieu, à condition de croire en lui, incompréhensible et injuste.
Mais lorsque le prophète nous décrit Dieu venant "tel le "berger qui rassemble son troupeau", ne nous invite-t-il pas plutôt à croire que la vie nous est offerte et donnée, même dans notre mort ?
Car nous avons accueilli la Parole vivante de Dieu. "Ta Parole est vérité" dit Jésus, s'adressant à "son Père et notre Père" à qui il demande de "sanctifier ses disciples dans la vérité" (Jean 17, 17). Lorsque nous nourrissons notre existence mortelle de la Parole de vie faite chair. lorsque nous recueillons en notre cœur, en notre esprit la Parole vivante de Jésus, lorsque nous la partageons en une parole fraternelle, "l'Esprit de Vérité que le monde ne peut recevoir" (Jn 14, 17), " l'Esprit qui vient du Père" (Jn 15, 26) agit en nous.
Il nous faut donc identifier le lieu de notre errance, notre désert - le nôtre et celui de toute l'espèce humaine. Nous devons sortir de notre mensonge pour reconnaître Celui qui fait grâce.
Car, nous dit Jésus, "quiconque est de la vérité écoute ma voix" (Jean 18, 37).
Nous devons nous laisser saisir par l'Esprit de vie, car "la grâce et la vérité venues par Jésus-Christ" (Jean 1, 17) nous ouvrent la voie royale et souveraine du salut annoncé par le Baptiste.
Il se donne à reconnaître à nous à partir de ce qu'il est et de ce qu'il fait pour nous : "Au milieu de vous se tient Celui que vous ne connaissez pas. L'Esprit m'a dit : 'Celui sur qui tu verras l'Esprit descendre, c'est lui' ". Jean atteste et dit : "Voici l'Agneau de Dieu". Titre mystérieux, titre inattendu, titre peut-être incompréhensible : "Celui qui porte le péché du monde".
Et les disciples de Jean, quand ils vont vers Celui qui est ainsi désigné, n'obtiennent pour seule réponse de la part de Celui que nous appellerons le Christ et le Fils de Dieu : "Venez voir".
La Vérité n'est pas ce que nous jugeons à partir de nous-mêmes ; la Vérité est Celui qui nous juge à partir de son amour.
Le connaître, c'est d'abord le suivre ; c'est accepter d'être plongés, baptisés en lui de telle sorte que nous le reconnaissions, lui qui nous précède et dont la connaissance est un don. "Celui qui fait la vérité vient à la lumière" dit Jésus (Jean 3, 21).
Si nous acceptons que l'amour nous soit donné comme une totale gratuité en Jésus, le Fils de Dieu, le chemin souvent chaotique de notre existence devient le chemin de l'espérance du règne de Dieu, le Chemin qui nous conduit à la Vérité et qui nous donne la Vie (cf. Jean 14, 6).
Alors, nous le suivrons, même en trébuchant, même en trahissant parfois. Car toujours son pardon et sa fidélité nous accompagnent dans ce chemin du Fils de l'homme, lui qui est l'espérance du monde, lorsqu'il prend la figure déconcertante de l'agneau muet conduit à la mort, "l'Agneau de Dieu qui porte le péché du monde."
Alors, même si l'espérance que Dieu nous donne n'est pas conforme à nos rêves, nous pouvons l'accueillir en partageant la joie de Jean Baptiste, "lui que la voix de l'Époux comble de joie" et il ajoute : "Telle est ma joie, elle est parfaite. Il faut qu'il grandisse et que moi je diminue" (Jean 3, 29-30)
Messe du 32ème Dimanche du Temps Ordinaire (Année A) célébrée à la Basilique Saint-Pie X à Lourdes (Hautes-Pyrénées) à l'occasion de l'Assemblée plénière de la Conférence Épiscopale - Dimanche 7 novembre 1999
« Alors, le Royaume des cieux ressemblera à dix vierges qui prennent leur lampe pour sortir à la rencontre de l'Époux. »
Voici le Règne de Dieu, c'est l'Époux qui vient, c'est le Messie qui traverse notre histoire. fi nous donne d'avance la joie des noces ; cette joie est notre vie.
Il est l'Espérance pour le monde ; cette Espérance est notre force.
Car les dix vierges, c'est l'Église, c'est nous, les disciples de Jésus. Nous allons au-devant de l'Époux, le Christ, le Sauveur des hommes. Depuis deux millénaires, nous marchons à la rencontre de Celui qui vient vers nous. fi nous invite à l'accueillir pour nous faire entrer avec lui dans la salle des noces, pour nous faire partager la joie du festin.
Alors que nous allons célébrer la venue en ce monde du Messie né à Bethléem, de celui que nous nommons Prince de la Paix, pouvons-nous sérieusement tenir ce langage ?
Car tant de misères et tant de drames dont les hommes sont la cause ont terni les espoirs des générations successives ; car pour tant d'hommes et de femmes, ce monde semble une nuit aux lumières incertaines. Comment pourrions-nous accomplir la mission que nous donne Jésus d'être « lumière du monde », d'annoncer l'Alliance de Dieu avec les hommes ?
Pour nous aussi, cette nuit est trop longue. Que fait le Seigneur ? Quand viendra-t-il ? Alors nous nous endormons, comme s'endorment les disciples à Gethsémani, ne supportant pas de prier avec le Christ en son combat. Nous préférons l'oubli du sommeil, comme se sont endormis les chrétiens au cours des siècles écoulés.
Nous nous endormons lorsque s'assoupit notre foi, lorsque nous nous demandons si cette noce n'est pas un rêve ou une illusion ; lorsque nous préférons justifier nos mensonges ou nos dérobades par la complicité du silence et de l'oubli, lorsque nous nous enfermons dans l'égoïsme et la suffisance de nos projets au lieu de nous laisser brûler par l'immense amour qui vient de Dieu, lorsque nous devenons sourds aux cris de détresse de nos frères que nous sommes impuissants à secourir.
Mais, dans la nuit, depuis deux millénaires, un cri retentit : « Voici l'Époux. Sortez pour la rencontre. »
Ce cri nous arrache au sommeil où s'assoupissait notre foi, au sommeil où sombrait notre pauvre amour. Ils se sont réveillés pour aller à la rencontre de l'Époux, les martyrs des premiers siècles, les missionnaires qui ont semé la parole de l'Évangile en notre pays, puis tant d'autres saints au cours des siècles. À leur parole la foule innombrable des disciples de Jésus s'est mise en route, ils ont évangélisé les générations successives de notre histoire, immense procession de lumière au milieu des ténèbres de la violence et du mépris envers Dieu et envers le prochain, la flamme de leur amour resplendit jusqu'à nous. En cette fin de millénaire, l'Église nous invite à faire mémoire du chemin parcouru, à prier pour les pécheurs, à rendre grâce pour les saints.
Et nous aussi, nous nous sommes réveillés. Nous voyons en notre siècle se former le cortège des noces, nous voyons apparaître l'Église de notre temps.
Surprenant cortège où se présentent avec leur lampe allumée tant d'hommes et de femmes que nous n'attendions pas, de toutes conditions, de toutes origines, jeunes et vieux, laïcs, consacrés, diacres, prêtres :
- martyrs de la foi à l'Est de l'Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique du Sud, en nos pays aussi ; chrétiens, chrétiennes qui souvent nous sont demeurés inconnus ;
- témoins de la charité ; ceux dont les noms sont aujourd'hui célèbres et tous ceux que nous ignorons, qui donnent tout par amour de l'Époux et par amour de leurs frères ;
- messagers d'une espérance inébranlable, qui, par leur prière, ouvrent à la douceur de l'Évangile les cœurs de pierre.
Eux aussi - ces martyrs, ces témoins, ces messagers de notre temps - crient dans notre nuit : « Voici l'Époux qui vient. Réveillez-vous. Sortez pour la rencontre. »
Ils se sont mis debout, ces enfants de Dieu, parce que - comme les cinq jeunes filles sages - ils avaient pris l'huile sans laquelle la flamme s'éteint : la foi au Christ sans laquelle l'amour s'étouffe et l'espérance meurt.
Ils ont choisi la sagesse et non la folie. La sagesse, c'est de connaître le mystère du Christ, le mystère de la croix, salut de l'homme. La folie, c'est de juger selon la seule logique humaine ; pour elle, le Crucifié est l' homme vaincu, et non pas l'Amour plus fort que la mort, le Crucifié est l'homme humilié et non pas l'Amour qui donne le pardon et la vie.
Ils ont choisi la vraie sagesse. Ils ont choisi le don où l'on ne retient rien pour soi-même, où tout perdre par amour c'est tout recevoir de l'amour.
Et nous aujourd'hui, Église de Dieu, quel choix allons-nous faire pour l'avenir ?
Jésus nous prévient que tous, nous nous assoupirons comme s'assoupissent les dix jeunes filles. Dans cette longue nuit de l'attente où nous marchons vers son Règne, si nous nous endormons, il nous réveillera, si nous sommes infidèles, il nous pardonnera.
Mais il faut que nos cœurs soient prêts à l'accueillir. Car si nous le refusons, il nous refusera. TI faut que notre lampe continue de brûler et que notre manque de foi ne l'éteigne pas.
Tel est bien l'enjeu pour notre Église. Nous nous tromperions en jugeant de notre mission selon les calculs des hommes, lorsque nous constatons en notre pays la baisse du nombre des baptisés et des prêtres, lorsque certains nous annoncent l'effacement de la foi chrétienne de notre culture, lorsque nous voyons les mœurs d'un peuple ou d'une génération oublier rapidement la beauté de la vie que propose l'Évangile.
Dieu ne nous demande pas de compter les effectifs, mais de réveiller ceux qui dorment, de crier à cette génération et à celle qui arrive : « Voici l'Époux qui vient. Sortez à la rencontre. »
C'est pour témoigner de cette espérance que le Seigneur vous a appelés, vous que touche la parole du Christ, vous chrétiens, pour que réveillés de votre sommeil vous soyez à votre tour des éveilleurs.
N'ayez pas peur d'aimer Dieu, puisqu'il vous aime. Ne craignez pas de suivre le Christ, puisqu'il est le Chemin. Ne redoutez pas que l'on se moque de vous. Soyez au contraire dans l'allégresse puisque, unis au Christ, vous annoncez aux hommes par votre parole et votre vie le chemin du bonheur qui ne déçoit pas.
Et vous, mes amis, qui avez reçu il y a peu d'années le sacrement de l'ordre, c'est le Seigneur qui vous envoie à votre tour pour rassembler un peuple qui aille à sa rencontre.
Vous n'aurez pas à accomplir ce que nous faisions, mais à faire ce que Dieu vous demandera. Une civilisation nouvelle est en train de naître sous nos yeux. Vous recevez la mission prodigieuse de lui annoncer l'amour de Dieu pour les hommes.
Que votre petit nombre ne vous effraie pas. Il importe moins que la force de la foi que le Seigneur vous donne et vous donnera.
Ne craignez pas la solitude ni l'isolement, puisque vous aurez en vous la présence du Christ, selon sa Parole ; et que, déjà, vous partagez la joie de voir l'Esprit de Dieu à l' œuvre et se servir de vous comme messagers. Votre vie offerte est déjà un signe, une parole du Christ pour ceux à qui vous êtes envoyés. Elle est aussi un signe de contradiction, comme Jésus lui-même, pour une civilisation fascinée par l'argent, le sexe, le pouvoir et qui en devient esclave. Courage, car vous lui apportez la liberté du Christ.
Ne vous tourmentez pas de votre langage, notre temps est rempli de paroles partout diffusées, si vite dévaluées. C'est l'Esprit qui par votre bouche parlera aux cœurs de vos frères le langage irrésistible de la Vérité.
Ne vous laissez pas intimider en imaginant les épreuves ou les difficultés que vous pourriez rencontrer. Au moment venu, la puissance de Dieu ne vous manquera pas puisque le Christ nous l'a promis.
Que votre communion et votre fraternité soient le garant de l'unité de l'Église. Car son lien indéfectible, c'est l'Esprit, source de la charité. Ce monde où vous vivez déjà n'est plus tout à fait celui de vos aînés ; il est nouveau à bien des égards et attend sans la connaître encore la nouveauté de l'Évangile.
Quant à vous, qui il y a deux ans, lors des Journées mondiales de la jeunesse, avez découvert la fraternité des disciples du Christ, vous qui avez goûté à sa joie, continuez la route avec lui.
Ne vous endormez pas et ne permettez pas que le monde s'endorme. Et si le Christ vous appelle à consacrer votre vie au service de l'Évangile et de vos frères, n'ayez pas peur de perdre. Car, en lui qui est la Vérité, vous recevrez la Vie.
Amen.
Homélie pour l'installation de Mgr Philippe BRETON à St Honoré d'Eylau - 14 novembre 1999
Cette parabole est en liaison étroite avec celle que nous entendrons dimanche prochain. Ce sont deux paraboles du Jugement ultime ; celle-ci évoque le jugement de l'Église, des disciples de Jésus ; l'autre, souvent appliquée, à tort, aussi à l'Église, concerne en réalité les nations païennes, les peuples qui ne connaissent pas le Christ : "J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger. - Quand, Seigneur ?" demandent ces hommes que le Christ est venu aussi sauver, lui qui est le Sauveur du monde". Ces hommes, eux aussi, sont donc appelés à cette ultime reddition de comptes que décrit la parabole.
Dans l'Évangile de ce jour, il s'agit de nous, les disciples du Christ, et de l'Église d'une manière générale. Sur quoi s'exerce le Jugement ? Sur quoi serons-nous jugés ?
Si vous répondiez spontanément, sans penser à cette parabole, vous diriez : "Sur ce que j'ai fait de mal et sur ce que j'ai fait de bien". Mais, comment déterminer ce qui est bien et ce qui est mal ?
"Ce qui est mal, direz-vous, c'est ce que Dieu interdit. Mais sa Loi est difficile, exigeante ; Dieu en demande trop !". Ne dénonce-t-on pas aujourd'hui cette morale de contraintes qui, dit-on souvent, porte atteinte à la liberté personnelle, à l'intimité d'un être humain dont la dignité est de pouvoir se déterminer lui-même, - non pas, certes, décréter ce qui est bien et ce qui est mal, mais agir selon la mesure de ses forces. N'est-ce pas là une réaction courante ?
Revenons à la parabole. Quelle idée de Dieu se fait le troisième personnage, celui qui n'a reçu qu'un talent ? "Seigneur, je te connais comme un homme dur ; tu moissonnas où tu n'as pas semé, tu rassembles où tu n'as pas répandu". Et il conclut : "Ton talent (ton Évangile), je l'ai gardé précieusement, à l'abri ; j'ai préféré ne pas y toucher, on ne sait jamais ... Voilà, c'est à toi, je te le rends".
Nous sommes jugés sur deux critères qu'il faut avoir présents à l'esprit :
- Premièrement, sur ce que Dieu nous donne.
Signe de la confiance qu'il fait à ses serviteurs, le maître leur livre ses biens, ce qui lui appartient, sans rien retenir. Jésus se sert d'une image monétaire : un "talent" représentait quelque vingt kilos d'argent. Il s'agit donc, pour les auditeurs de Jésus, de sommes considérables, inimaginables. Nous sommes jugés sur la manière dont nous avons géré les dons de Dieu. Pour en prendre conscience, nous devons nous référer à ce que Dieu en pense.
- Deuxièmement, nous sommes jugés sur l'idée que nous nous faisons de Dieu. Autrement dit, en raison de la peur ou de l'amour, de la confiance que nous lui accordons ou que nous lui refusons.
Quelles sont les richesses appartenant à Dieu que nous avons reçues de lui ? Pouvons-nous répondre à cette question en faisant l'inventaire des avantages et qualités que nous nous reconnaissons, de nos chances et de nos malchances : j'ai une bonne ou une mauvaise santé, j'ai reçu une éducation heureuse ou j'ai été maltraité, incompris par mes parents, dans ma vie tout a été facile ou je n'ai rencontré que des obstacles, je suis doué en ceci, j'ai réussi en cela ... Une telle énumération, vous pouvez la faire en vous regardant vous-mêmes : "Mon Dieu, je te bénis de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes !"; rappelez-vous la parabole du pharisien et du publicain.
Faire l'inventaire des biens reçus en se regardant soi-même, c'est faire un curriculum vitae pour bien "se vendre" à Dieu, forcer un peu l'entrée au paradis en lui expliquant : "Voilà ce que j'ai fait de bien". Cependant, nous ne sommes propriétaires ni de notre vie, ni du monde, ni d'aucune des capacités que nous recevons de Dieu. Nous ne devons pas penser aux biens reçus (aux talents) sans penser à Dieu qui nous les remet. Ces dons, nous ne pouvons les découvrir comme tels si nous oublions le Donateur.
Par conséquent, l'inventaire des dons de Dieu, pour être vraiment évangélique, suppose que nous portions notre regard sur Dieu lui-même. Est-il un maître exigeant et dur ou un père qui nous aime et qui veut notre bien ? Que signifie cet amour ? Que nous donne-t-il qui lui appartient ? Bien sûr, tout est à lui, le monde, le ciel et la terre, les biens matériels, notre vie. Nous pouvons tout ranger dans la catégorie des dons reçus.
Premier don : notre vie. Interdisez-vous de raisonner en termes de malheur ou bonheur, de chance ou malchance, blessures reçues ou joies accordées. Mais prenez conscience d'abord que pour chacun, le seul fait d'exister est une grâce, un don de Dieu. Puis, demandez-vous sous le regard de Dieu : "Qu'ai-je fait de ma vie pour Dieu, cette vie reçue de Dieu ? Elle vient de lui et a son sens en lui. Certes, je partage avec l'animal la condition biologique, voire même une certaine forme de condition psychique. Mais Dieu m'a créé "à son image et à sa ressemblance". Je suis donc fait pour vivre divinement. Alors, qu'ai-je fait de ma vie ? L'ai-je vécue divinement, c'est-à-dire à l'image et à la ressemblance de Dieu ?"
Pour nous, disciples de Jésus, le don majeur de Dieu, c'est qu'il veut faire de nous ses enfants, des fils dans son Fils, en répandant sur nous son Esprit Saint. Car ce don de la vie divine transfigure toutes les réalités - abondamment données ou parcimonieusement accordées- auxquelles nous avons pu avoir accès depuis le début de notre vie : biens matériels, économiques, intellectuels, spirituels. Nous ne pouvons en faire l'inventaire, je le répète, en oubliant de nous placer sous le regard de Dieu. Ils ne sont que des moyens pour répondre à notre vocation. Une autre parole de Jésus l'exprime sans ambages : "Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il vient à perdre son âme ?" (Mt 16, 26). Que donnera l'homme en échange de sa vie d'enfant de Dieu ? Rien ! Aucune de ses richesses. Car ce trésor est inappréciable, incalculable, impossible à "rentrer" dans un bilan. C'est le bien de Dieu.
Dans la parabole, Jésus chiffre les dons : "à l'un cinq, à un autre deux ; au troisième un ..." pour satisfaire à notre manière de voir. Il veut ainsi nous dire : À chacun selon ses capacités ; ne soyez pas jaloux, ne vous comparez pas. Vous devez vous juger ni par rapport à vos frères, ni par rapport à vous-mêmes, ni par rapport à l'idée que vous vous faites de Dieu ; mais par rapport au don donné par le Maître, par rapport à l'amour que vous recevez de Dieu, par rapport à votre Père des cieux.
Voilà, Frères, l'essentiel. Car une parabole ne se conclut jamais ; elle doit toujours provoquer la réflexion. Voilà pourquoi Jésus utilise cette forme de penser, cette manière de dire.
Dimanche prochain, vous entendrez l'autre parabole de Jugement ; repensez à celle-ci. Gardez-vous de vous classer tout de suite : "Moi, je suis dans la catégorie des cinq talents, moi dans celle des deux, moi dans celle de l'unique talent. Vous n'en savez rien ! Jésus nous parle ainsi non pas pour nous juger tout de suite, mais pour nous faire réfléchir, nous ouvrir une perspective par rapport à laquelle nous pouvons jauger notre vie avant qu'elle ne soit jugée.
Pourquoi ? Parce que nous sommes encore libres.
Vous pouvez déterrer le talent de l'amour que vous avez reçu et enfoui, si vous avez eu peur de Dieu ; il est encore temps de lui faire produire du fruit. Il ne s'agit·pas de vivre de rentabilité, mais de donner autant que vous avez reçu.
Vous avez reçu l'amour ; aimez.
Vous avez reçu la sainteté de Dieu ; vivez dans la sainteté.
Vous avez reçu la condition des enfants de Dieu ; devenez enfants de Dieu en plénitude, par grâce.
Vous avez reçu le pardon de Dieu ; apprenez à pardonner.
Dieu vous a faits à son image et à sa ressemblance ; rendez-lui grâce, priez. Il vous aime ; aimez-le et aimez vos frères. Alors, vous découvrirez cette joie d'être membres à part entière du Corps du Christ, de son Église sainte qui, rassemblée dans son Esprit, reçoit de cette Eucharistie toute grâce et tout don, à la gloire du Père.
Laissez cette parole de jugement opérer en vous, travailler dans votre cœur, votre mémoire, votre intelligence. Nous entrons dans cette période où il nous faut reprendre souffle pour le Jubilé tel que le Pape nous le propose en ce 2000ème anniversaire de la naissance du Christ, Sauveur du monde. Que ce ferment du salut "travaille" à nouveau notre vie pour qu'elle fasse lever la lourde pâte du monde, pour qu'elle devienne "sel de la terre", "parfum de bonne odeur", comme saint Paul le disait aux chrétiens de Philippes (4, 18).
Voilà donc la grâce que je vous souhaite et que je demande pour vous au Seigneur. En disant cela, ce n'est pas seulement à chacun de vous, dans sa vie personnelle, que je m'adresse, mais aussi au corps entier de l'Église en raison de la mission qui est la nôtre en cette période de notre histoire et de notre culture, mission propre à notre génération à l'égard des générations suivantes.
Je sais - j'emploie à dessein "savoir" parce que ce n'est pas une hypothèse- que les années à venir seront des années où les chrétiens devront faire preuve de beaucoup d'imagination, de courage, d'enthousiasme. Avec la montée des jeunes générations, comme nous avons pu le constater à maintes reprises, particulièrement lors des JMJ à Paris (quel signe donné gratuitement !), nous commençons une nouvelle époque d'annonce de l'Évangile, c'est-à-dire de "martyrs", de témoins.
Plus que jamais, être chrétien supposera le courage de la foi, le courage de l'amour, le courage de l'espérance. Il faudra témoigner non seulement auprès de nos proches qui partagent nos convictions, mais auprès de tous les hommes. Il en va de la dignité de l'homme et du sort de l'humanité.
Réfléchissez, vous, les plus anciens, aux bouleversements extraordinaires que notre siècle a vécus. Non seulement des habitudes ont été bousculées, mais l'Évangile est entré dans ce nouvel âge du monde comme une force brûlante d'amour et d'appel à une plus grande beauté de l'existence humaine.
De cela, nous chrétiens, nous devons payer le prix, prix de l'Amour crucifié qui nous rend semblables à l'Unique, au Fils bien-aimé, "livré pour nos péchés et ressuscité pour notre vie" (Rm 4, 25).
Que le Seigneur vous en donne la grâce.
Amen !
Homélie pour la solennité du Christ-Roi (A) - dimanche 21 novembre 1999 à la Paroisse St Thomas d'Aquin
La parole de Jésus dans cet Évangile nous est familière et semble ne pas présenter la moindre difficulté de compréhension. Nous sommes habitués à l'identifier à l'attitude qui doit être la nôtre et qui a été celle de tant et tant de chrétiens et de saints (notamment St Vincent de Paul) au cours de ces deux millénaires : aller visiter les prisonniers et les traiter comme Jésus Christ, donner à manger à ceux qui ont faim et reconnaître en eux la présence du Sauveur, etc. Une fois rappelé ce devoir de miséricorde envers les plus affligés, les plus méprisés, les plus éloignés du bonheur terrestre, tout a été dit. Certes et quantité d'autres passages conforteraient cette manière d'entendre cette parabole : "Fais-toi un trésor dans le ciel", " donne tes biens aux pauvres", "aimez vos ennemis"
Or, cette parabole dit beaucoup plus et autre chose ; nous n'y prêtons pas attention parce que nous la réduisons à l'enseignement de Jésus sur l'amour du prochain, du plus pauvre, de celui qui est sans secours. Ici, Jésus nous parle du salut de toutes les nations, c'est-à-dire de tous les hommes. Il rejoint un problème actuel, celui de la rencontre des religions.
Le fin mot du christianisme ne serait-il pas l'amour des hommes sur lequel Dieu nous juge ? Ensuite, peu importe la religion de celui qui accomplit une telle action du moment qu'il se comporte avec charité et humanité. Et cette page d'Évangile pourrait servir de parabole, d'illustration aussi bien pour La Croix Rouge, Médecins du Monde que pour toute autre organisation humanitaire ; pour le Croissant rouge en pays musulmans, etc. Et de conclure : nous sommes chrétiens parce que c'est la tradition de notre nation, d'autres sont bouddhistes parce que c'est la tradition de la leur ; l'essentiel est d'aller de l'avant vers les autres, Dieu reconnaîtra les siens, lui qui est au-delà de toutes les religions. La preuve, le Pape rencontre délibérément les chefs des autres religions et il a leur égard une attitude de respect, de dialogue, de reconnaissance pour ce qu'ils sont et ce qu'ils font.
Voilà un vrai problème ; ne, me dites pas que vous ne le rencontrez pas, vous, vos enfants, les jeunes. C'est une des questions majeures de notre temps que Jésus éclaire dans cette parabole. Depuis quatre siècles et les grandes découvertes, le monde s'est ouvert sous nos yeux et nous nous sommes rendus compte que l'univers ne s'arrête pas aux frontières d'une Europe chrétienne.
Ce dimanche, nous méditons une parabole de jugement, comme la parabole, plus dure encore, du filet jeté dans la mer (Mt 13, 47sq).
"Il ramène des poissons de toutes espèces (toutes les nations du monde), on trie, rejetant dans la mer (hors du Royaume) ceux qui ne sont pas bons, et gardant les bons". La parabole se conclut avec une sentence comparable à celle que nous venons d'entendre : "Ainsi en sera-t-il à l'achèvement de ce monde : les Anges sortiront, ils sépareront les mauvais d'avec les justes ; ils jetteront les mauvais dans la fournaise de feu, là seront les pleurs et les grincements de dents". La question est de savoir qui est juste, c'est-à-dire saint, digne de l'amour de Dieu, et qui est mauvais, c'est-à-dire qui a refusé l'amour de Dieu. Il s'agit du jugement ultime sur la conduite des hommes.
L'Église, elle, a déjà été jugée (dimanche dernier, si j'ose dire) dans la parabole des talents. L'Église, c'est le peuple que Dieu a appelé, à qui il a confié sa richesse. Sa richesse, ce n'est pas les talents de société, mais le trésor de Dieu - l'amour et la connaissance de Dieu - désormais partagé à toutes les nations, alors que, primitivement dans l'histoire du salut, il avait donné au peuple aimé de Dieu, à Israël.
Désormais, comme saint Matthieu nous le rappelle (24, 14), cette Bonne Nouvelle du Royaume sera proclamée dans l'univers entier "en témoignage pour toutes les nations", c'est-à-dire tous les peuples, même ceux qui ne connaissent pas Dieu, même ceux qui ont une vision idolâtrique du monde, même ceux qui sont hors du champ de l'appartenance immédiate au peuple de Dieu. C'est la mission que les apôtres reçoivent du Christ ressuscité, à la fin de cet Évangile (28, 19-20): "Allez, de toutes les nations, faites des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des temps". Donc, Jésus dit aux siens qu'à partir du jour de la Pentecôte ils doivent annoncer le règne de Dieu à toutes les nations.
Saint Paul nous a décrit le Christ-Messie comme le Roi de toute l'humanité sauvée ; et la fête de ce dernier dimanche de l'année liturgique est celle du "Christ Roi de l'univers". On a souvent compris ce titre à l'instar des empires humains où les hommes veulent conquérir l'univers comme un marché, par la force physique ou par la force de la persuasion, de l'intelligence, qu'importe ; bref, une prise de possession. Alors, nous imaginons le règne du Christ comme un triomphe sur 'les autres religions et pour tous les hommes. Cependant, quand saint Paul nous dit que le dernier ennemi vaincu sera la mort et qu'alors Dieu sera tout en tous, nous voyons que cette victoire ultime du Messie n'est pas encore accomplie, même si elle est acquise. Imaginons - supposition absurde !- que tous les hommes de la terre soient dans le même moment baptisés, le Règne de Dieu serait-il arrivé pour autant ? Car, leurs parents et leurs grands-parents, les hommes d'avant et les enfants d'après, qu'en serait-il ?
Les enfants des baptisés sont-ils nécessairement des baptisés et les enfants des saints, nécessairement des saints ? (Les descendants de sainte Jeanne de Chantal, s'il en existe, ne sont peut-être pas tous de fervents chrétiens !). Nous faisons tous l'expérience de telles failles.
Dieu ne possède pas les hommes, il les appelle. Notre vision de conquête est trop simplette ! On n'établit pas le Royaume des cieux comme une souveraineté. Que dit Jésus dans cet Évangile ?
Il se situe à la fin des temps. Le Fils de l'Homme, le Christ-Roi de l'univers, siège sur son trône pour juger toutes les nations païennes, qui n'ont pas connu le Christ, qui sont apparemment hors du champ de l'accueil de la Bonne Nouvelle.
Où sont les disciples de Jésus dans ce jugement ? Ils sont à côté de Jésus, comme il l'a promis aux apôtres : "Lors du renouvellement de toutes choses, quand le Fils de l'Homme siégera sur son trône de gloire, vous qui m'avez suivi, vous siégerez, vous aussi, sur douze trônes pour juger les douze tribus d'Israël" (Mt 19, 28).
D'une certaine façon, les élus, ceux que Dieu a appelés à suivre son Fils dans le temps de l'histoire, serviront au jugement des nations.
Voilà qui nous déconcerte !
Car, nous ne pensons d'abord qu'à nos péchés, et nous avons raison. Nous estimons comme une grande grâce de croire que l'amour de Dieu sera plus fort que toutes nos faiblesses, et d'espérer que, même dans nos incertitudes actuelles et la fragilité de notre foi, nous entrerons dans ce Règne de Dieu. Mais nous oublions que, disciples de Jésus, nous avons une mission. Laquelle ? Être le signe et la présence de Jésus dans l'histoire, au milieu des hommes, là où nous sommes. "Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde" dit Jésus (Mt 5, 13-14). Et cette lumière n'est pas faite pour être cachée. Vous êtes le levain qui fait monter toute la pâte du monde.
Les nations qui sont là, sur quoi sont-elles jugées ? Sur l'attitude qu'elles ont eue à l'égard des petits qui sont les frères de Jésus : "Ce que vous avez fait au plus petit d'entre mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait". Qui sont ces petits à qui Jésus s'identifie ?
Dans son Évangile, saint Matthieu nous rapporte une réponse très précise de Jésus à cette question : "Qui est ma mère et qui sont mes frères ?" dit-il, et "montrant de la main ses disciples, il ajoute : "Voici ma mère et mes frères ; quiconque fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, c'est lui mon frère, ma sœur, ma mère" (Mt 12, 50). Et saint Luc note : "ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la mettent en pratique" (Le 8, 21). Ceux qui participent à l'obéissance de Jésus pour faire la volonté du Père, voilà "les petits".
Mais il y a plus. Les petits, disciples de Jésus, ceux à l'égard de qui le monde va être jugé, sont identifiés à Jésus, comme il l'a dit aux Douze avant de les envoyer en mission : "Qui vous accueille (comme disciples) m'accueille moi-même, et qui m'accueille, accueille Celui qui m'a envoyé (le Père des cieux). Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète, recevra une récompense de prophète ; qui accueille un juste en sa qualité de juste, recevra une récompense de juste" (Mt la, 40sq).
Autrement dit, le fait d'accueillir un disciple en le reconnaissant comme tel, permet à celui qui l'accueille de recevoir la récompense du juste lui-même. À celui qui l'accueille, l'envoyé de Jésus donne ce qu'il a reçu. Jésus poursuit : "Qui donnera à boire, ne serait-ce qu'un verre d'eau fraîche à l'un de ces petits, en sa qualité de disciple, amen, je vous le dis, il ne perdra pas sa récompense". Vous le voyez, dans ces consignes, Jésus investit ses disciples d'une fonction : être les révélateurs de l'attitude des hommes - à son égard et à l'égard de son Père. Ces "petits" vont servir ainsi à la rédemption du monde.
À propos du jugement, Jésus a des paroles terribles sur le "scandale" des petits (Mt 18, 6): " Celui qui fait trébucher dans la foi un seul de ces petits qui croient en moi, il est préférable pour lui qu'on lui attache au cou une grande meule d'âne et qu'on le précipite dans l'abîme de la mer". Situation inverse par rapport à la récompense pour le verre d'eau donné ... Ainsi, dans son enseignement Jésus nous révèle que les petits qui croient en lui sont les instruments du Jugement.
Ces petits, donc, sont la présence de Jésus dans le monde.
Mais alors, pourquoi ont-ils faim ou soif ? Pourquoi sont-ils nus ou malades ? Pourquoi sont-ils étrangers ou en prison ? Le malheur nous guette-t-il ? Est-ce seulement dans ces cas qu'il en va ainsi ?
Pourquoi Jésus brosse-t-il ce tableau ?
"C'était moi" déclare-t-il, "qui étais là". Jésus, dans sa vie jusqu'à sa mort a voulu porter les péchés du monde. Comment ?
En ayant faim lors de sa tentation au désert, en ayant soif au puits de Jacob avec la Samaritaine ou cloué sur la croix au Calvaire, en étant dépouillé de ses vêtements, enchaîné, blessé pendant sa Passion.
Les disciples de Jésus, d'une manière ou d'une autre, physiquement ou moralement, ont participé à la croix du Christ, non pas comme une souffrance imposée, mais comme une œuvre de délivrance pour le salut du monde. Ferment dans la pâte, sel de la terre, lumière du monde : notre mission est d'être ceux en qui Jésus poursuit sa mission de rédemption de l'humanité ; même lorsque le monde ne le sait pas au moment même. Cette parabole insiste sur la révélation de l'ultime vérité que les intéressés eux-mêmes seront surpris de découvrir : "Quand donc, Seigneur, t'avons-nous vu avoir faim ? "
- "Ce que vous avez fait ..."Alors, ils le reconnaîtront, ces plus petits : "Ah ! c'était Toi !".
Certes, le mystère de l'histoire demeure entier. Pourquoi la foi en Dieu et en Christ est-elle restée quinze siècles dans le sein maternel de l'Europe ? Pourquoi l'histoire de l'humanité se déroule-t-elle comme elle se déroule ? La réponse de Jésus est simple : "Ce jour et cette heure, nul ne les connaît ... sinon le Père" (Mt 24, 36). "Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés" (Mt 7, 1). C'est à Dieu seul qu'appartient le jugement.
Mais vous avez une mission puisque vous êtes du Christ : faire l'œuvre du Christ en vous et autour de vous et annoncer l'Évangile à toutes les nations. Alors, ceux que Dieu a appelés et choisis parmi elles, vont se lever et à leur tour participer à cette œuvre de rédemption, transfigurant ce temps obscur, déchiré, toujours ambigu de l'histoire. Déjà y retentit la Bonne Nouvelle du salut, telle qu'elle a été annoncée dans la nuit de Bethléem et reconnue par les bergers, les pauvres, les petits.
Il est très important qu'en notre temps, chrétiens nous découvrions comment le Christ est le Sauveur du monde, le Roi de l'univers, le Messie par qui le salut advient à tout homme, et comment nous, nous avons mission d'en être les serviteurs et les témoins.
Alors nous pourrons comprendre la relation que nous devons avoir à l'égard de tous les hommes, selon ce qu'il sont - croyants de différentes religions ou incroyants : dans le respect, en reconnaissant la lumière que Dieu a mise dans leur cœur et les vérités qui déjà leur sont accessibles. Mais Dieu seul est le juge de tous. C'est pourquoi, en priant, en témoignant, nous accomplissons de façon résolue et courageuse l'œuvre messianique de la rédemption du monde.
La charité dont cet Évangile est souvent le symbole ne consiste pas seulement à donner de son argent à des organismes caritatifs ou humanitaires, ni même à s'y dévouer. Elle demande d'aller jusqu'au bout de l'œuvre de Jésus, le mystère de la Passion : "Aimez vos ennemis". Dans ce monde, nous sommes ceux qui contredisent la logique négatrice de l'homme et de Dieu ; et ce, jusqu'au paradoxe absolu.
Vous me direz : "Nous ne sommes pas des saints ni des héros, mais des gens ordinaires. Nous faisons ce que nous pouvons ; ce n'est déjà pas si mal !". Oui, frères ; mais chacun de nous est appelé à la sainteté selon la mesure qui lui est donnée ; il n'en est pas juge, mais il doit aller jusqu'au bout de ce qu'il a reçu.
Rappelez-vous la parabole des talents méditée dimanche dernier : à l'un dix, à l'un cinq, à l'un deux, à l'autre un seul. Il n'y a pas à enterrer par peur ce que Dieu nous a donné, mais à le faire fructifier sans se comparer les uns aux autres, fut-ce à sainte Thérèse de l'Enfant Jésus ou à saint Ignace de Loyola ! Dites-vous : s'ils y sont arrivés, nous aussi nous le pouvons, chacun selon sa mesure. Voilà le sens de notre sainteté commune.
Il y a là un enjeu sérieux et important : non seulement pour la justesse de notre foi, mais aussi pour la conduite que nous avons à tenir dans un monde en plein changement. L'humanité actuellement doit franchir un cap périlleux ; capable du meilleur et du pire.
La force de l'Évangile doit nous aider à éviter le pire et à rechercher le meilleur, en tendant la main à ceux qui nous suivront.
C'est la grâce que je vous souhaite.