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Homélie du Service Anniversaire du premier mois de la mort du père Rafael Palacios - 20 juillet 1979
Plan de l’homélie :
1) Message de prière et de réflexion
2) La mort de Rafael Palacios continue d’être une dénonciation du péché et un appel à la conversion
3) Les charismes que nous laisse le père Rafael
 
1) Message de prière et de réflexion
 
A) La prière est une force

Elle indique où se trouve l’origine de nos convictions, où est le but de notre pérégrination, d’où dérivent l’allégresse et l’espérance dans la douleur et dans la souffrance. La prière est la respiration de l’Église, c’est sa grande nécessité. Lorsque s’organise une journée de prières, nous ne faisons rien d’autre que de manifester la santé de cette Église qui peut respirer, qui respire, qui prie, qui sait que ce n’est pas sur la Terre que se trouve sa force, mais qu’elle transcende à ce Dieu. C’est une prière qui ne doit pas être opium, qui ne doit pas endormir, une prière qui n’est pas conformiste, c’est la prière qui s’unit à Dieu.

L’homme fait à son image et à sa ressemblance, collabore avec Lui dans la construction du monde et de l’Histoire. Prier et attendre tout de Dieu sans rien faire, ce n’est pas prier. Ça, c’est de la paresse, c’est de la passivité, du conformisme. Ce n’est plus temps de dire que c’est la volonté de Dieu. Plusieurs choses qui se produisent ne sont pas la volonté de Dieu.

Lorsque l’homme peut contribuer à améliorer les circonstances et qu’il demande à Dieu la force pour le réaliser, alors il y a prière. Lorsqu’un homme met tout ce qu’il a et qu’il attend de Dieu le reste, quand il sait conjuguer sa capacité d’action, de pensée, d’organisation avec l’espoir du divin, de Dieu, c’est la prière que nous tentons de promouvoir dans notre Église et dont est le symbole cette longue journée de prières. Une prière qui existe dans le cœur du chrétien, ses capacités pour que sa vie soit la gloire de Dieu. Le Concile dit : « Il n’est déjà plus temps de tout attendre de la prière, aujourd’hui la technique, la capacité humaine, la réflexion et la conscientisation font sortir de lui des forces qu’hier encore il ignorait. La prière servira dorénavant à inspirer l’homme pour qu’il accomplisse ce qu’il se doit de faire et ne plus attendre de Dieu ce qu’il peut lui-même réaliser. »
 
B) Réflexion

Dans le programme de cette longue journée, il y a des thèmes de réflexion, il y a des Paroles de Dieu dans la Bible, il y a un partage des expressions mutuelles. Tout s’inspirera dans la Parole du Seigneur. Je voudrais seulement rappeler que le Concile remercie Dieu qu’actuellement le Peuple de Dieu ait autant la capacité de réfléchir. Il dit que la tradition apostolique va en croissant dans l’Église avec l’aide de l’Esprit saint lorsque les hommes s’efforcent de comprendre, de contempler et d’étudier le message de Dieu. Alors, lorsqu’il s’efforce d’approfondir les mystères de la Révélation divine, ce n’est pas seulement celui qui réfléchit et médite qui s’enrichit dans cette réflexion, c’est tout le Peuple de Dieu et toute la communauté.

C’est pourquoi je crois et je rends grâce que cette journée de réflexion et de prières, ne bénéficie pas seulement aux communautés qui ont fait la promotion ce cette vigile, mais qu’elle fait un bien immense à toutes les communautés de l’archidiocèse, plus encore, à toute l’Église universelle. Parce qu’une communauté, aussi petite soit-elle, un chrétien aussi humble soit-il, s’il se sanctifie, s’il s’enrichit dans sa réflexion, collabore à l’agrandissement et à l’enrichissement de l’Église Universelle. Quel bien font à l’Église les fidèles qui se réunissent, comme en ce jour, pour participer à une profonde réflexion et à la prière? Ce qui nous convie à cela, c’est le trentième jour de la mort du père Rafael Palacios qui nous aide, de la sorte, à enrichir nos communautés. 20/07/79, p.94-95, VII.
 
2) La mort de Rafael Palacios continue d’être une dénonciation du péché et un appel à la conversion

Notre réflexion nous amène directement à cette question qui ne doit pas demeurer superficielle. Je voudrais qu’elle s’approfondisse dans le cœur de tous ceux qui forment le presbytère et la communauté de l’archidiocèse.
 
Pourquoi l’ont-ils tué?

Prêtres, religieuses et fidèles nous devons nous demander au fond de notre âme : pourquoi l’ont-ils tué? Pourquoi est-ce qu’ils tuent des catéchistes? Pourquoi persécutent-ils l’Église? Pour ceux qui sont vraiment convaincus de cet événement dans notre Église : La persécution, il ne s’agit pas d’un fantasme, c’est une réalité que même l’Organisation des États Américains (OEA) a reconnue dans son rapport de certains de ses membres qui ont séjourné au Salvador. Il y est dit clairement qu’il existe une persécution systématique envers l’Église, et il recommande d’adoucir ces actions contre le travail d’évangélisation.
 
Il existe une institution du péché

Mais vous direz : pourquoi persécute-t-on certains et pas d’autres? Pourquoi tuèrent-ils Rafael Palacios? C’est bien difficile à dire, mais dans le fond il y a quelque chose qui devrait servir de réflexion à notre pastorale. Il existe sans doute une institution du péché, de l’injustice que le Pape lui-même a dénoncée lors de sa récente venue en Amérique latine et Puebla aussi la dénonce sans inconvénient : « C’est un péché qui clame vers le ciel. » Lorsque l’Église réunie à Puebla parle de : « l’option préférentielle pour les pauvres », elle le fait dans un geste de solidarité avec cette immense majorité à laquelle il manque toujours davantage de ce que les autres ont en surabondance.
 
Chemin de conversion : option préférentielle pour les pauvres

Il ne s’agit pas d’être partial d’une manière démagogique, mais c’est exactement pour indiquer que le chemin de la conversion en Amérique latine, c’est celui de la conversion envers le pauvre, la dénonciation de l’injustice et de l’outrage. C’est la participation avec celui qui est privé de participation, avec ceux qui sont marginalisés.
 
Risques de cette option

Se situer dans cette situation est très risqué! C’est mortel! Dans un contexte où les privilégiés ne veulent pas qu’on touche à leurs intérêts, ceux-ci calomnient l’Église, ils la traitent de communiste, de politique, de subversive et on suspecte ses réunions. C’est une réalité et le catholique qui ne la voit pas, qui ne veut pas unir sa voix à celle de l’Église qui dénonce cette réalité et qui clame pour un monde plus juste n’est pas un véritable membre de l’Église authentique que le Seigneur veut pour notre temps. Mais entrer dans cet engagement c’est s’exposer aux risques de ceux dont nous faisons mention ici. C’est pourquoi ils ont tué ceux qui, dans l’Église du Seigneur, prêchèrent la véritable justice, ceux qui clament depuis cette Église qui doit être la voix de Dieu, ce qui déplaît à Dieu dans cette société.

La mort du père Palacios, il y a un mois, continue d’être un appel à la communauté à laquelle il a appartenu, pour que nous ne découragions pas, pour que nous sachions que ce qui a été dit dans l’Évangile d’aujourd’hui est la pure vérité qui se réalise également en notre temps. « S’ils me persécutèrent à cause que j’ai enseigné la vérité et la justice, à vous également, ils vous persécuteront. » Ceci est le signe le plus évident de la vérité de notre Église. 20/07/79, p.96-97, VII.
 
3) Les charismes que nous laisse le père Rafael
 
A) Sérénité devant les menaces et la persécution

Très chers frères, je veux que nous recueillions, en ce trentième jour de sa mort, le charisme de ce cher défunt. Pendant ce mois, dans plusieurs communautés, nous avons réfléchi beaucoup sur la figure et le message du père Palacios. Plusieurs continuent d’avoir une description injuste qui peut constituer une complicité, comme si on l’avait tué par sa faute, pour s’être mis où il ne devait pas. Cela est injuste! Il se mit où un prêtre devait se mettre : dans la prédication du message du Seigneur. Il sut demeurer serein devant les menaces et la persécution. C’est un charisme que nous devrions recueillir en cette heure où nous avons tant besoin de sérénité et de vaillance, non pas d’imprudence. Sérénité, audace, comme me disait Jean-Paul II : « Audace et prudence » cela est nécessaire, la sérénité avec laquelle Rafaël vécut les difficiles moments de sa vie et la persécution qui redoubla jusqu’au point de le conduire à la mort.
 
B) Son amour de la vérité

Amour à la vérité qui devait naturellement se heurter contre toutes les choses tortueuses de la vie. Quand quelqu’un veut être droit dans la vérité, il se heurte aux choses tortueuses, à l’hypocrisie et au mensonge. Il s’agit là également d’un autre appel pour notre temps : « La vérité vous rendra libre. » La rectitude et cette vérité qui se manifestent avec franchise parce qu’elle a été recherchée dans l’étude. Rafaël étudiait beaucoup et cette étude le maintenait à jour avec les documents de l’Église. L’Église d’aujourd’hui a fait des avancées bien dangereuses qui lui demandent prudence, surtout dans les circonstances difficiles où elle veut développer sa mission authentique. Qui ne sent pas son esprit s’enhardir en écoutant les prédications de Jean-Paul II? Ou quand il lit la pensée des évêques réunis à Puebla ou à Medellín? Ce sont là des moments de l’Esprit saint, où la documentation de l’Église met à jour le chrétien de notre temps. À celui qui ne connaît pas et qui n’étudie pas, ces avancées légitimes de la doctrine sociale de l’Église dans les questions politiques lui sembleront bizarres et parfois même, subversives et mauvaises.

L’étude, l’amour de la vérité, est un autre message que nous laisse le père Rafael. C’est pourquoi, chers frères, poursuivons dans la sérénité, dans la recherche de la vérité, dans l’amour de la force d’où nous provient toute la force qui est Dieu, à la transcendance divine de notre travail.
 
C) La pastorale des communautés

Unissons-nous également à cet autre charisme qui nous est si nécessaire dans la pastorale de l’archidiocèse : la pastorale des communautés. Le père Palacios disait : « Un prêtre ne s’entend pas sans une communauté! » Le prêtre est fait pour convoquer l’humanité, la communauté qui croit dans le Règne de Dieu qui se réalise déjà dans l’initiation de la communauté ecclésiale. C’est pour cela que le prêtre est dans son véritable rôle quand il réalise cet idéal de faire des communautés.

C’est pourquoi je crois que cette vigile rencontre une syntonie avec l’esprit du père Grande et sans doute qu’elle profitera beaucoup à notre pastorale. Ici, dans la Cathédrale, nous poursuivrons dans la prière et dans la réflexion, les représentations des diverses communautés. Que celles, qui à travers la radio, suivent cette vigile, qu’elles sachent orienter toujours d’un pas plus ferme et claire, ce que l’Église veut manifester au milieu d’un monde si compliqué, à partir de l’identité qui lui est propre. Que chaque communauté soit véritablement une expression de l’Église, d’une Église qui absorbe de la transcendance divine, tout son esprit, toute sa force, tout son message, mais qui sait vivre aussitôt l’immanence dans l’histoire, qui se préoccupe des réalités de la Terre et qui sait aussi parler le langage des hommes. 20/07/79, p.97-98, VII.


Seizième dimanche du temps ordinaire; 22 juillet 1979; Lectures : Jérémie 23,1-6; Éphésiens 2,13-18; Marc 6,30-34.
Le Christ, Véritable Roi et Pasteur de tous les peuples
Dimanche dernier, notre réflexion a porté sur le Christ prophète et le peuple participant. Nous faisons donc ici le lien avec notre réflexion de ce matin. Observez comment la réflexion dominicale nous fait connaître toujours plus à fond le personnage central que nous suivons et que nous aimons! N’oublions pas que ce personnage en qui nous avons placé non seulement comme chrétien, mais également comme patriote, nos espoirs, nos rêves et la sécurité de notre Salut, c’est le Fils de Dieu qui s’est fait homme : Jésus-Christ, qui sous divers aspects nous profile dans l’âme par la prière. Puisse Dieu, qu’aujourd’hui comme auparavant, nous le considérions comme le Prophète, le grand Prophète qui apporte une révélation de Dieu. Pour nous également, que cette mission d’apporter ce message qu’Il a confié à son peuple, non seulement à partir de sa hiérarchie : le Pape, les évêques, les prêtres, sinon qu’également à partir de son peuple baptisé, Il veut accomplir sa mission. Nous disions que vous êtes également un peuple prophétique qui participe à la grande mission prophétique de Jésus-Christ, le Grand Prophète.
Le Christ Roi-Pasteur dont les gouvernants et les pasteurs participent de son pouvoir.

Aujourd’hui, la figure du Christ nous est présentée comme celle du Roi-Pasteur de tous les peuples du monde, de toute l’Histoire. Il possède la clé de la solution de l’Histoire et des moments critiques des peuples. C’est seulement en Le regardant que les peuples pourront rencontrer la solution à leurs problèmes. Si nous tournons le dos au Christ, nous continuerons de vivre dans cette absurdité du « troupeau dispersé ». Ce qui est magnifique c’est que le Christ a voulu s’identifier avec son peuple de baptisés de tous les temps pour réaliser également sa mission royale, sa mission de roi, et c’est à nous, la hiérarchie et le peuple, que nous incombe de proclamer la réalité éternelle, unique, universelle du Christ et faire que tous les peuples, les familles et les hommes s’y soumettent. Il ne s’agit pas là cependant d’une domination despotique, c’est la domination de l’amour, c’est le but de notre liberté comme disait saint Paul : « être libre pour aimer Jésus-Christ. » 22/07/79, p.100, VII.
 
Plan de l’homélie :
1) Pénurie des peuples mal gouvernés
2) Bons et mauvais pasteurs du peuple
3) Le Christ Roi-Pasteur
 
1) Pénurie des peuples mal gouvernés
 
A) Le prophète Jérémie et son temps (Châtiment d’Israël)
 
Jérémie s’adresse aux rois

Les lectures d’aujourd’hui nous invitent à voir la pénurie, la calamité, la misère des peuples lorsqu’ils ont de mauvais gouvernants et de mauvais pasteurs. Je veux vous rappeler que le prophète Jérémie se dirige dans la première lecture (23,1-6) d’aujourd’hui, aux gouvernants, aux rois de Judas. Le pauvre prophète Jérémie, qui sait le prophète à l’âme la plus sensible, celui qui par tempérament ne voulait pas de conflits, fut appelé par Dieu pour être un prophète polémique. Encore jeune, il se remplit d’illusions lorsque le roi Josias entreprit une restauration nationale, une rénovation religieuse à partir de la Parole de Dieu, tout allait bien, mais on tua Josias et c’est alors que débuta la calamité des rois incompétents à la recherche d’alliances, réalisant des actions politiques très erronées.
 
Jérémie dut annoncer la dispersion du peuple

Le prophète Jérémie dut annoncer des choses très désagréables. Il dut annoncer jusqu’à la déportation du peuple lorsque personne ne croyait que le peuple pourrait souffrir une humiliation si grande comme celle d’être châtié et amené en exil. C’est pourquoi il tomba mal, il aurait été plus facile de flatter les gouvernants et de leur dire : « Tout va bien, continuez ainsi! », mais le prophète, au nom de Dieu, dut dire : « Cela n’est pas bien! Cela est erroné! » Et il dénonça les péchés de son temps. Ce prophète dut voir comment se précipitait, chaque fois davantage, la menace sur son pays. Alors, il dut décrire avec ces mots que Dieu lui commanda de dire aux gouvernants de son pays : « Malheur aux pasteurs qui dispersent et qui laissent périr les brebis de mon troupeau! »
 
Dispersion

Si nous voulons avoir une synthèse des calamités qui peuvent s’abattre sur un peuple mal gouverné, nous l’avons dans la prophétie d’aujourd’hui sur la dispersion. L’autorité qui se doit d’être une force morale pour unir, par ses erreurs se convertit en une force de dispersion, un troupeau sans pasteur. Jérémie condamne également ce péché qu’est l’expulsion. Les gouvernants qui, au lieu d’attirer les brebis vers un seul bercail, expulsent, répriment et ne les soignent pas.
 
La frayeur… l’épouvante

Le prophète dénonçait également la frayeur et l’épouvante. Un troupeau effrayé, un peuple qui vivait sous le régime de la terreur, un peuple intimidé. J’ai vécu cela hier dans les hameaux de Chalatenango. Quelle peur ressent-on chez les gens! Il y a des gens qui ne dorment plus dans leur maison, qui doivent demeurer dans la montagne, véritablement des brebis dispersées, effrayées!
 
Se perdre…

Pour finir, le prophète dit, les brebis qui se perdent. Il ne vous semble pas entendre ici l’écho de la voix des disparus? Les brebis qui devaient être soignées dans le bercail avec la tendresse du pasteur, sont persécutées, sont portées disparues, sont marginalisées. 22/07/79, p.101-102, VII.
 
B) Plainte de Jésus parce qu’Il voit la multitude comme un troupeau sans pasteur

Cela correspond bien au cadre que nous présente l’Évangile du temps du Christ. Le Christ cherche un moment de tranquillité, mais les gens ont besoin de Lui, sont à sa recherche et le trouvent. C’est une multitude que l’Évangile décrit par ces mots inégalés (Mc 6,34) : « En débarquant, il vit une foule nombreuse et il en eut pitié parce qu’ils étaient comme des brebis qui n’ont pas de berger, et il se mit à les enseigner longuement. » Il n’y avait plus de presse, Il ne ressentait plus la fatigue, étant donné que son troupeau Le réclamait. Celui-ci est vraiment le Bon Pasteur.
 
Peuple sans unité, sans identité…

Mais ce que le pauvre Jésus rencontre c’est un peuple qui a perdu son unité, sa mystique, qui recherche uniquement des solutions terrestres au problème de son temps. On a oublié Dieu et il n’existe plus personne qui les oriente vers sa recherche. Jésus se met à enseigner, à enseigner que l’unique solution est le Salut qui vient de Dieu, que Dieu nous aime, qu’Il ne nous a pas abandonnés, que nous devons nous aimer les uns les autres et ne pas nous disperser. Tel serait l’enseignement de notre Seigneur Jésus-Christ.
 
Peuple juif : haine, orgueil…

Saint Paul, dans la seconde lecture, dans son épître aux Éphésiens (2,13-18), en prenant un verset qui précède celui que nous avons lu aujourd’hui, nous présente l’humanité divisée entre les Juifs et les autres peuples. À cause de ce privilège qu’ont les Juifs de connaître la promesse et la révélation divines, ils sont devenus un peuple orgueilleux et égoïste qui a élevé un mur autour de son temple afin que les autres peuples n’y aient pas accès. Les gentils forment l’autre partie de l’humanité que les Juifs considèrent comme des chiens, des ennemis, et réciproquement, ces gentils haïssent les Juifs.
 
Sans espoir et sans Dieu en ce monde…

C’est ainsi qu’était la situation, il n’y avait pas de paix, il manquait d’unité. C’est de ce peuple que saint Paul nous dit aujourd’hui qu’il était « exclu de la citoyenneté de Dieu, étranger à l’Alliance et à la promesse, sans espérance et sans Dieu. » Que c’est triste, sans espérance et sans Dieu en ce monde! Il n’existe rien de plus horrible que lorsqu’un peuple a perdu la figure de Dieu, l’orientation de Dieu. C’est pour cela qu’une Église incarnée en ce monde me remplit d’espérance, même si elle est l’objet de critiques.
 
C’est cela, un peuple mal gouverné

Si nous appliquons ces mêmes critères, j’aimerais que nous observions un peu ce matin l’exemple que nous donne la République du Nicaragua. Le mécontentement populaire coûta plus de 25 000 vies humaines. Un peuple qui n’était pas écouté et qui pour se faire entendre dut se rendre jusqu’à ce bain de sang. C’est cela que provoque l’« absolutisation » du pouvoir, la divinisation du pouvoir! Un tyran se croyait indispensable et il ne lui importait pas de tuer tout son peuple. L’expérience du Nicaragua nous fait voir également qu’un pouvoir ne peut se maintenir par la répression, ni par la corruption de ses fonctions. Il arrive un moment où le peuple se fatigue d’être exploité et opprimé. Il s’agit d’une magnifique leçon pour ceux qui croient en cette force qui ne peut pas se maintenir. 22/07/79, p.102-103, VII.
 
2) Bons et mauvais pasteurs du peuple

Tout ceci nous fait penser que la réalisation d’un peuple est directement proportionnelle à ses gouvernants, à ses pasteurs. C’est en ce sens que nous entendons démontrer la seconde réflexion du thème de cette homélie qui est le Christ, véritable Roi-Pasteur de tous les peuples. Ce qui se démarque dans les lectures d’aujourd’hui c’est que ce Roi-Pasteur a besoin de la collaboration de tous les hommes. C’est ainsi que nous participons également de son pouvoir pour établir toutes choses sous la domination de la morale et de la loi de Dieu, les chrétiens et tous ceux qui, même sans l’être, mais qui ont une responsabilité en tant que gouvernements des peuples, comme pasteurs des peuples.
 
A) Les mauvais pasteurs.
 
Jérémie se réfère aux rois de Judas; applicable aux gouvernants et pasteurs de l’Église

C’est ce que le prophète envisage tant sous l’aspect civique que religieux, lorsqu’il dit : « Malheur aux pasteurs qui ne s’occupent pas de leur troupeau. » Il se réfère aux gouvernants et également aux pasteurs de l’Église, à tous ceux qui participent à cette terrible responsabilité, nous devons analyser quelles sont les caractéristiques du bon et du mauvais pasteur.
 
Ils dispersent au lieu d’unir

Jérémie reprend les faux pasteurs en leur disant (23,1-2) : « Malheur aux pasteurs qui perdent et dispersent les brebis de mon pâturage - oracle de Yahvé! C’est pourquoi ainsi parle Yahvé, le Dieu d’Israël, contre les pasteurs qui ont à paître mon peuple : vous avez dispersé mes brebis, vous les avez chassées et vous ne vous en êtes pas occupé. Eh bien! Moi, je vais m’occuper de vous pour vos méfaits, oracle de Yahvé! » Pensons bien à cela, qu’au-dessus de la bonté ou de la méchanceté des gouvernements et des pasteurs il existe un Dieu qui incite le bon pasteur et le bon gouvernement, qui inspire les bonnes actions des hommes qui collaborent avec Lui, mais c’est un Dieu justicier qui menace de prendre en compte, en toute rigueur, les mauvaises actions qui auront été commises en ce rôle sublime qu’est celui de gouverner.

Une multitude sans autorité, c’est ce à quoi ressemblait le peuple que rencontra le Christ, une multitude sans pasteur. Je tiendrai compte de la méchanceté de vos actes. Cela doit être terrible de tomber entre les mains de Dieu lorsqu’on a autant divinisé le pouvoir et que l’on doit rendre compte à quelqu’un qui est au-dessus de tous pouvoirs.
 
Malgré les mauvais pasteurs, Dieu nous protège

Dieu prend soin de son peuple, nous dit également la première lecture et cela nous remplit de consolation (Jr 23,3-4) : « Je rassemblerai moi-même le reste de mes brebis de tous les pays où je les aurai dispersées et je les ramènerai dans leur prairie : elles seront fécondes et se multiplieront. Je susciterai pour elles des pasteurs qui les feront paître; elles n’auront plus crainte ni terreur; aucune ne se perdra, oracle de Yahvé! » Tout n’est pas perdu, des jours meilleurs viendront, le Seigneur suscitera, inspirera de meilleures orientations pour notre peuple qui ne sera plus un troupeau sans berger, sinon qu’il y aura alors un véritable amour qui le gouvernera. 22/10/79, p.107-108, VII.
 
B) Origine et sens de l’autorité

À ce propos, je veux faire référence au Concile Vatican II lorsqu’il parle des origines des communautés politiques, de la naissance des pays, il dit : « Individus, familles, groupements divers, tous ceux qui constituent la communauté civile, ont conscience de leur impuissance à réaliser seuls une vie pleinement humaine et perçoivent la nécessité d’une communauté plus vaste à l’intérieur de laquelle tous conjuguent quotidiennement leurs propres forces en vue d’une réalisation toujours plus parfaite du bien commun. C’est pourquoi ils forment une communauté politique selon des types institutionnels variés. Celle-ci existe donc pour le bien commun : elle trouve en lui sa pleine justification et sa signification et c’est de lui qu’elle tire l’origine de son droit propre. » (G.S.74,1) […]

« Mais les hommes qui se retrouvent dans la communauté politique sont nombreux, différents, et ils peuvent à bon droit incliner vers des opinions diverses. Aussi, pour empêcher que, chacun opinant dans son sens, la communauté politique ne se disloque, une autorité s’impose qui soit capable d’orienter vers le bien commun les énergies de tous : non d’une manière mécanique ou despotique, mais en agissant avant tout comme une force morale qui prend appui sur la liberté et le sens de la responsabilité. » (G.S.74,2)

« De toute évidence, la communauté politique et l’autorité publique trouvent donc leur fondement dans la nature humaine et relèvent par là d’un ordre fixé par Dieu, encore que la détermination des régimes politiques comme la désignation des dirigeants soient laissées à la libre volonté des citoyens. » (G.S.74,3) « Il s’ensuit également que l’exercice de l’autorité politique, soit à l’intérieur de la communauté comme telle, soit dans les organismes qui représentent l’État, doit toujours se déployer dans les limites de l’ordre moral, en vue du bien commun (mais conçu d’une manière dynamique), conformément à un ordre juridique légitimement établi ou à établir. Alors, les citoyens sont en conscience tenus à l’obéissance. D’où, assurément, la responsabilité, la dignité et l’importance du rôle de ceux qui gouvernent. » (G.S.74,4)

« Si l’autorité publique, débordant sa compétence, opprime les citoyens, que ceux-ci ne refusent pas ce qui est objectivement requis par le bien commun mais qu’il leur soit cependant permis de défendre leurs droits et ceux de leurs concitoyens contre les abus du pouvoir en respectant les limites tracées par la loi naturelle et la loi évangélique. » (G.S.74,5)
 
Le gouvernant est le mandataire de Dieu…

Pardonnez-moi cette longue citation, mais c’est qu’elle éclaire beaucoup ce que nous comprenons souvent de travers : « Tout pouvoir vient de Dieu! » C’est certain, personne ne peut gouverner si le pouvoir ne lui a été donné de Dieu. C’est ce que dit aussi le Christ à Ponce Pilate, lorsque ce dernier voulait se moquer du pouvoir du Christ alors qu’il pouvait le condamner à mort (Jn 19,11) : « Tu n’aurais aucun pouvoir s’il ne t’avait été donné d’en haut. » C’est-à-dire qu’un gouvernement sera représentant du Pasteur et Roi à condition qu’il interprète la pensée et l’amour de ce Dieu pour qu’Il soit à la base de lois justes. Mais lorsque quelqu’un fait de son pouvoir un absolu et s’érige en idole du pouvoir et qu’il se retourne contre les lois de Dieu, contre les droits humains, qu’il outrage le peuple, alors nous ne pouvons pas affirmer que cette autorité provient de Dieu. Si elle n’est pas légitimement orientée selon la volonté divine, vers le peuple, par amour au bien commun comme objectif qui donne sa raison d’être à la nation, nous devons obéir jusqu’à certaines limites, mais en conservant toujours le droit à de justes revendications. Nous en avons ici l’exemple très proche et puisse Dieu que nous nous retournions à temps, vers la source de toute autorité qu’est notre Seigneur Jésus-Christ. 22/07/79, p.108-109, VII.
 
Venez-vous reposer en ce lieu tranquille

C’est pourquoi le geste de l’Évangile d’aujourd’hui m’apparaît une partie indispensable de notre réflexion lorsque le Christ dit à ses apôtres qu’Il a choisis comme pasteurs pour représenter le Divin Pasteur parmi les hommes : « Venez et reposons-nous un peu. » Ce repos du Christ trouve son sens profond dans la prière. La prière est le rapprochement d’avec Dieu, cela doit être l’office de tous ceux qui gouvernant, que ce soit dans le domaine civil ou ecclésiastique. Si un pasteur, si un gouvernent s’éloigne de Dieu, qu’il n’unit pas son pouvoir à Dieu, alors au lieu d’être une force d’union, comme nous dit le Concile, il se transforme en une force de dispersion, et alors au lieu du bien, on fait le mal.

Il est alors nécessaire de faire un appel à tout le Peuple de Dieu, qui depuis le baptême participe à cette prérogative du Christ-Roi, pour faire que les structures de la Terre, les consciences des hommes, des familles, tout ce qu’est le monde, la société, nous l’orientons pour le soumettre à l’empire de Dieu, et la politique elle-même, pour qu’elle ne dévie pas de son véritable objectif, sinon qu’il oriente vers Dieu le grand rôle d’être chrétien. Entendre le Christ qui nous appelle à de fréquentes réflexions pour voir dans quelle direction se dirigent nos responsabilités et notre vie, pour faire de celles-ci un engagement qui soit véritablement une collaboration au Règne du Christ dans le monde, et non pas au contraire, un éloignement du Christ pour soumettre notre pouvoir à l’empire du péché, à l’idole de l’argent, à l’idole de l’abus. Sinon que le Dieu véritable qui nous demandera des comptes sur cette participation qu’Il nous a accordée à son pouvoir divin, se satisfera et se réjouira de ses fils qui auront uni leur pouvoir au sien, gouvernant et recherchant que la création s’oriente vers Dieu. 22/07/79, p.110, VII.
 
3) Le Christ Roi-Pasteur
 
A) Le promis. Qualités : Justice et Droit

La première lecture d’aujourd’hui nous offre comme une promesse bénie du Seigneur qu’Il fera surgir un roi juste (Jr 23,5) : « Voici venir des jours, oracle de Yahvé, où je susciterai à David un germe juste; un roi régnera et sera intelligent, exerçant dans le pays le droit et la justice. En ces jours, Judas sera sauvé et Israël habitera en sécurité. Voici le nom qu’on lui donnera : “Yahvé-notre-justice.” »
 
B) La grande œuvre : unir ces deux peuples, paix, homme nouveau et réconciliation

La seconde lecture de saint Paul nous présente précisément le Christ comme le Roi-Pasteur qui unit ces deux peuples divisés. (Ep 2,14-18) : « Car c’est Lui qui est notre paix, Lui qui des deux peuples n’en a fait qu’un, détruisant la barrière qui les séparait, supprimant en sa chair la haine, cette Loi des préceptes avec ses ordonnances, pour créer en sa personne les deux en un seul Homme Nouveau, faire la paix, et les réconciliant avec Dieu, tous deux en un seul Corps, par la Croix : en sa personne il a tué la Haine. Alors, il est venu proclamer la paix, paix pour vous qui étiez loin et paix pour ceux qui en étaient proches : par Lui nous avons en effet tous deux, en un seul Esprit, libre accès au Père. »

C’est cela le fondement du Peuple de Dieu. J’ai toujours voulu que nous distinguions bien le Peuple de Dieu du peuple en général. Et lorsque nous prêchons toutes ces promesses de Dieu, cette richesse de la participation du Christ Prophète, Prêtre et Roi, je me dirige à vous, communautés baptisées, chrétiens. Par ce titre de baptisés nous sommes appelés à être responsables d’un monde que nous devons sauver. Comme Peuple de Dieu, comme peuple prophétique qui participe de la royauté du Roi Pasteur, chacun des baptisés, nous nous devons de réviser nos activités afin qu’elles ne soient pas en contradiction au Règne de Dieu et à sa Loi, sinon qu’au contraire, pour que nous soyons des collaborateurs fidèles, un reflet du Règne de Dieu sur cette Terre. 22/07/79, p.110-111, VII.
 
Pensée qui nous amène à la communion

De la sorte, nous révisons notre agir comme communauté d’Église et également notre vie nationale à laquelle cette Église appartient par les intérêts mutuels qui la rendent solidaire à ceux de la patrie. Nous ne devons pas être deux entités antagoniques sinon complémentaires, mais cela doit se faire sur la base de nous inspirer l’un et l’autre de l’unique Roi et Pasteur : Le Christ Notre Seigneur. Un peuple pourra véritablement être un peuple lorsqu’il sera dignement traité en tant que tel, respecté dans ses droits, lorsque ses gouvernements et le peuple dans son entier, toutes ses forces vives, regarderont vers le Ciel et espéreront de Celui qui est notre Roi, notre justice, et notre paix. Le Christ Notre Seigneur. Il n’existe pas d’autre solution. Vouloir construire en tournant le dos au Christ, c’est vouloir édifier sur le sable.

Les vents, les violents dérivent de tout cela, seul celui qui édifie sur le roc de la foi, sur l’inspiration du Roi que Dieu a placé pour gouverner les hommes dans leur vocation sur Terre et dans leur vocation au Ciel, c’est uniquement ainsi que les gouvernements, les évêques, les pères de famille, les gouvernants, les collaborateurs, les agents de pastorale et tous ceux qui travaillent pour l’Église et pour la Patrie, dans l’inspiration du Christ qui possède la compassion envers la multitude et en qui, même si notre collaboration fait défaut, ils ne manqueront pas de rencontrer les ressources divines pour les aider à gouverner le peuple.

Puisse le Seigneur que cette réflexion nous amène à prendre notre place dans la société, où notre vocation nous situe et que nous gardions notre regard tourné vers Notre Seigneur et notre inspiration, afin que nous sachions donner à notre vie son sens véritable, où chacun contribue à l’édification de la patrie et de l’Église. 22/07/79, p.113, VII.


Dix-septième dimanche du temps ordinaire; 29 juillet 1979; Lectures : II Rois 4,42-44; Éphésiens 4,1-6; Jean 6,1-15.
Le Divin Sauveur, Solution de tous nos problèmes
Introduction : Coïncidence de ces quatre dimanches du chapitre 6 de saint Jean avec la fête du Divin Sauveur.
L’année liturgique nous offre un cadre incomparable pour préparer la fête de notre céleste patron, le Divin Sauveur du Monde. C’est pour cela que l’Évangile de saint Marc, qui est celui de cette année, cède la place pour quatre dimanches à l’Évangile de saint Jean, précisément ce chapitre 6 que vous pourrez lire à la maison pour tirer un meilleur profit de nos réflexions. Il s’agit du discours eucharistique de Capharnaüm où le Divin Sauveur se présente, intégralement, comme la lumière pour nos problèmes, comme la solution efficace de tous les problèmes de l’Histoire et tout autant de notre patrie.
 
Évangile de saint Jean : Ecclésiologie

L’Évangile de saint Jean possède des caractéristiques si originales qu’il s’agit vraiment là d’un véritable cadeau de Dieu pour le peuple qui a la chance de l’avoir entre les mains. Nous pouvons dire que tout l’Évangile de saint Jean constitue un traité d’ecclésiologie. L’Église y est présentée comme une prolongation de la personnalité du Christ, de telles sortes que nous ne pouvons comprendre l’Évangile de saint Jean comme une simple biographie du Christ. Il doit être entendu à partir de la communauté, de n’importe quelle communauté chrétienne. C’est pourquoi notre archidiocèse avec toutes ses communautés paroissiales et ses communautés ecclésiales de base y rencontre un thème très fécond en apprenant à reconnaître le visage du Christ à partir de la communauté, de l’Église.
 
Sacramentel

Une autre caractéristique est qu’il s’agit de l’Évangile le plus sacramentel, de l’Évangile des signes, de telles sortes que le Christ y apparaît comme le point culminant de l’Ancien Testament, mais en même temps le signe maximum de toute la force rédemptrice qui avec Lui est venu en ce monde. Les sacrements de notre Église rencontrent dans l’Évangile de Jean leur raison d’être.
 
Eschatologie présente

Finalement, l’Évangile de Jean est le plus original dans sa présentation de ce que nous appelons l’eschatologie présente. Nous avons fait souvent mention de ce mot : « eschatologie », l’ultime, le définitif, la fin de l’histoire, le règne définitif du Christ c’est ce à quoi fait référence « l’eschatologie ». Mais elle ne nous est pas présentée comme une espérance au-delà de la mort, comme une éternité que nous sommes en train d’attendre. L’Évangile de Jean nous présente la manière dont ce Règne définitif est déjà présent dans l’Histoire. Nous l’édifions par notre propre conduite et aussi par nos refus (de collaborer à ce qui s’y oppose). C’est dès maintenant que s’élabore le sort définitif des humains dans cette eschatologie que le Christ, par sa Présence divine et par son Église, a déjà semé en germe dans l’Histoire. C’est pourquoi tout ce que nous dit la lecture de son Évangile (Jn 6,1-15) autour de la figure du Divin Sauveur du Monde s’adresse à notre communauté ecclésiale de l’archidiocèse qui possède les germes d’une solution et que nous devons garder espoir. Ce qui manque c’est que nous sachions capter ce signe pour l’incarner dans notre patrie à travers nos vies de Salvadoriens et de chrétiens.
 
Plan de l’homélie :
1) La multiplication des pains, un signe du Règne messianique
2) Le Règne messianique, signifié dans la multiplication des pains
3) La concélébration des hommes dans la construction du Règne
 
1) La multiplication des pains, un signe du Règne messianique
 
A) Un problème sans solution humaine.

La première idée est la multiplication des pains, un signe du Règne messianique. Quel est le signe? Un problème insoluble, une multitude affamée. Comme les solutions humaines semblent rachitiques!
 
Les suggestions humaines

Philippe, calculs économiques (Jn 6,7) : « Deux cents deniers de pain ne suffisent pas pour que chacun en reçoive un petit morceau. » Ou la solution d’André, conscient de la limitation (6,9) : « Il y a ici un enfant qui a cinq pains d’orge et deux poissons; mais qu’est-ce que cela pour tant de monde? »
 
La réponse du Christ : la multiplication des pains… signe de son pouvoir et de la proximité de son Salut.

La réponse du Christ : par-delà les calculs des techniciens, le miracle, Il prend le pain dans ses mains, le bénit et commence à le répartir. Mais auparavant, Il a demandé une collaboration. Il y a ici un garçon qui a cinq pains et deux poissons. Mais qu’est-ce que c’est pour tant de gens? « Apportez-le », dit le Christ. Et celui qui dut se défaire de ce qui devait être ses vivres, son nécessaire n’hésita pas à le donner. Et c’est de là que provient la multiplication qui les rassasie tous et dont on recueillit douze paniers de surplus.
 
B) Notre problématique
 
Histoire de la semaine

Je voudrais transposer ici le problème de la réalité de notre patrie.
Selon une dépêche de l’Agence de Presse Internationale d’hier : « L’opinion générale, concernant le Salvador, est que les troubles politiques ont augmenté et se sont répercutés d’une façon alarmante par la faim et la misère des secteurs marginaux qui ne possèdent ni un revenu quotidien ni les médicaments nécessaires pour soigner leurs enfants. Ces secteurs reçoivent de sérieuses humiliations qui contribuent à aggraver davantage leurs conditions d’êtres humains. » Cela signifie que la multiplication des pains, qui fut précisément provoquée par une multitude affamée, est aussi le miracle que le Salvador demande. Multitude affamée! C’est ce que nous avons littéralement au Salvador. 29/07/79, p.119-120, VII.
 
2) Le Règne messianique, signifié dans la multiplication des pains
 
A) Deux interprétations : temporelles et transcendante.

C’est là ma seconde réflexion. Il y a deux interprétations possibles au fait que le Christ sauve la situation avec la collaboration humaine en résolvant un problème de faim.

Premièrement, l’interprétation temporelle et politique. Ceux qui suivent le Christ avec une foi imparfaite : « C’est le grand prophète qui peut nous donner à manger »; et ils voulurent le faire roi parce qu’ils recherchaient des solutions immédiates à leurs problèmes, « Il nous donnera toujours à manger lorsque nous aurons faim. » Un peuple qui se contente des libérations terrestres.
Interprétation théologique selon saint Jean : transcendance

L’autre interprétation est celle que nous allons apprendre aujourd’hui, l’interprétation théologique que nous donne saint Jean dans son Évangile.
 
Aspects ecclésiologiques
 
Le Christ et l’Église ne sont qu’une seule vie.
 
La Montagne : Moïse… l’Alliance

Dans le récit de la multiplication des pains, il y a des intentions évidentes, chez saint Jean, de faire allusion à l’Église unie au Christ dans la résolution des problèmes, par exemple la montagne est une allusion au Sinaï et à Moïse. Ce Moïse qui sauva le peuple est le Christ aujourd’hui; et cette montagne où fut promulguée la loi de Dieu est l’Évangile que le Christ prêche, c’est l’Église, montagne où le Christ continue d’enseigner, où Moïse continue de conduire le peuple, où le Divin Sauveur continue d’être l’espérance des Salvadoriens.
 
Pâques : la fête de la libération, mission de l’Église

Un autre signe que saint Jean mentionne avec une intention ecclésiologique marquée : Pâques. Il s’approche de la pâque juive et cette relation existentielle nous amène aussi à reconnaître que pour Jean, les fêtes d’Israël étaient comme l’expression du peuple, ses aspirations qui se transposaient au peuple chrétien. Les Pâques chrétiennes que le Christ transforma de juives à eucharistiques, c’est précisément l’Église. Ce matin, pourquoi sommes-nous ici dans cette cathédrale? Précisément pour célébrer Pâques. Chaque dimanche c’est Pâques, la résurrection du Seigneur. Jean, en faisant allusion à la multiplication des pains en rapport avec Pâques, nous invite à vivre notre sens eschatologique : à être Église et à partir de cette Église où le Christ vit, être aussi une solution à nos problèmes.
 
Douze Paniers : douze apôtres-prêtres

Un autre signe précieux de l’Évangile d’aujourd’hui lorsque se termine la multiplication des pains, le Christ envoie les douze ramasser les restes et ils recueillirent douze paniers. C’est un symbole. Symbole de l’Église hiérarchique qui collabore avec le Christ dans l’enseignement, dans la répartition du pain, dans le recueillement et dans l’administration des sacrements. L’Église sacerdotale, l’Église qui réunit le peuple dans toutes les églises et les chapelles. Quel beau geste que celui de la multiplication des pains qui se répète dans les églises où d’ici peu nous allons voir l’évêque et ses collaborateurs répartir le pain et recueillir les restes pour qu’ils ne se perdent pas! Nous les conservons dans le tabernacle dans un sens d’économie pour qu’il continue d’avoir du pain. Il ne manquera pas de pain tant qu’il y aura un Christ et une Église qui sauront s’incarner dans les hommes de leur temps, même s’il s’agit des temps les plus critiques.
 
Aspects sacramentaux

C’est un récit eucharistique. Nous retrouvons dans le signe théologique décrit par Jean des signes sacramentaux. L’on croit, disent les interprètes de ce sixième chapitre, que Jean est le seul qui nous raconte la dernière cène. Jean ne nous raconte pas dans son évangile ce que les autres évangélistes rapportent de la dernière cène, il ne fait pas allusion à la dimension eucharistique. Il nous raconte le merveilleux discours d’adieu, mais il ne nous parle pas du moment où le Christ prit le pain et le convertit en son Corps, il n’en fait pas mention à cet endroit parce que Jean écrit après les synoptiques et il vit que cela n’était plus nécessaire de le répéter.
Mais il apparaît nécessaire de s’étendre sur cette idée en ce chapitre six qui est précisément son récit eucharistique. C’est pourquoi tout le récit de la multiplication des pains possède un beau sens eucharistique : c’est Pâques qui se fait chrétien. L’agneau qu’on immole par ordre de Moïse ne sera plus un animal, ce sera Lui, L’Agneau de Dieu qui demeurera cloué sur la croix et dont la chair et le sang seront l’aliment du peuple racheté. 29/07/79, p.124-126, VII.

Mais face à cette interprétation si transcendante qu’est-ce qu’on nous dit : le Christ sera la solution à la faim au Salvador, le Christ résoudra les injustices au Salvador, Il fera briller ce soleil que le paysan de Sonsonate veut voir briller, celui de la justice et de la vérité. Le jour où nous interpréterons son message ainsi, non plus seulement comme une libération terrestre, mais transcendante, notre foi en Jésus-Christ ne sera pas celle des fidèles imparfaits, qui Le suivaient parce qu’Il leur donnait à manger, parce qu’Il leur offrait des solutions immédiates.

Nous continuerons au cours de ces trois dimanches à apprendre la mentalité du Christ. Mais qu’il soit bien clair pour nous maintenant que ce que le Christ veut nous montrer en nous donnant à manger, en étant avec nous, c’est de nous préoccuper de notre prochain. Comment est-ce possible que le Christ ne pleure pas avec la mère qui pleure la disparition de son fils? Comment serait-ce possible que le Christ ne souffre pas avec le pauvre qui est mort torturé? Comment serait-ce possible que le Christ ne porte pas de reproche aux crimes de la Garde nationale et d’ORDEN qui amènent en prison sous une forme humiliante un fils et qui laisse sa famille désemparée? Il est clair que cela ne demeurera pas impuni! C’est pourquoi précisément le Christ invoque la justice éternelle. Non sur cette Terre, où malgré le fait que nous écrivions au président de la Cour suprême de justice, cela ne changera rien. Ce dernier n’est pas le Christ, mais il existe au-dessus de lui un Christ qui demandera des comptes à lui et à tous ceux qui ont été complices de cette situation injuste que nous vivons en ce pays. C’est pour cela que le Christ invoque une situation au-delà de l’Histoire, et je voudrais, très chers frères qui souffrez, foyers désemparés, emprisonnés, torturés, prisonniers, que vous ne désespériez pas. Le Christ est avec nous. Le Divin Sauveur du Monde est ici comme Il se trouvait au milieu de la multitude qui avait faim. Il connaît la solution et Il nous la donnera. Endurons encore un peu, la solution viendra, le Christ peut nous la donner.
 
Deux réductionnismes dangereux parce qu’ils sont faux

C’est ce que je voudrais ajouter face à ce message transcendant et immanent. Transcendant cela signifie qui va au-delà de la réalité présente. Immanent veut dire qui est présent dans la réalité présente. C’est le Christ ici et maintenant, mais également présent dans l’éternité. Il est dangereux alors, de perdre cet équilibre d’immanence et de transcendance. C’est pourquoi la fausse interprétation du miracle d’aujourd’hui, la multiplication des pains, et de ceux qui interprètent mal l’Évangile, c’est celle qui s’appelle réductionnisme historique. Comme est tout aussi mauvais un réductionnisme spirituel.
 
Réductionnisme spirituel

Je vais vous expliquer un peu, parce que cela m’apparaît très important. Ici l’on publie des extraits des paroles du Pape comme si ce qu’il voulait c’était un réductionnisme spirituel et je défends le Pape vis-à-vis de ces publications malsaines. Le Pape ne demande pas à nos prêtres un réductionnisme spirituel et la preuve en est que le Pape Paul VI en parlant de l’évangélisation actuelle, dit cette phrase que grâce à Dieu ils publièrent également dans cet espace payé : « En prêchant la libération et en l’associant à ceux qui agissent et souffrent en son nom, l’Église prêche la libération, elle accompagne et souffre également avec ceux qui travaillent pour la libération. »

Dans ma prochaine lettre pastorale (août 1979), je dis cette phrase : « Même si les organisations politiques populaires abandonnent l’Église et la critiquent, l’Église continuera d’appuyer ce qui est juste dans toutes ces organisations. » L’Église accompagne… parce que je suis bien convaincu comme l’était Paul VI et comme l’est maintenant Jean-Paul II, qu’en prêchant la libération et en accompagnant les efforts libérateurs, l’Église se refuse à limiter son action au seul champ religieux, en se désintéressant des problèmes temporels de l’être humain. Que cela demeure bien clair! L’Église ne peut pas ne pas se comprendre elle-même. Et j’aimerais que par honnêteté ceux qui ont publié partiellement le discours du Pape aux prêtres du Mexique, qu’ils publient ce texte dans son intégrité!
 
Le Réductionnisme temporel

Le Pape à Mexico a dit aux prêtres : « Faites attention aux réductionnismes temporels. » C’est certain et si vous désirez avoir d’autres textes pour publier, je vous offre ma propre lettre pastorale où je suis d’accord avec ce point de vue lorsque je dis aux prêtres : « Attention aux réductionnismes temporels. »

Je vous l’ai dit : le service inestimable du prêtre, le premier objectif de sa vocation, c’est d’être animateur et orienteur dans la foi et dans la justice de ce que la foi exige selon les grands principes chrétiens que nous vous rappelons ici. Je ne désire pas m’étendre davantage sur ce point, mais je vous signale qu’aux numéros 101 et 102 de ma lettre pastorale il y a quelques phrases qui mériteraient d’être publiées, mais cela ne serait pas à mon honneur parce qu’on risquerait d’y mutiler ma pensée comme on a mutilé celle de Jean-Paul II. En effet, on l’a beaucoup mutilée parce qu’on veut le présenter comme quelqu’un qui oriente les prêtres vers une spiritualité qui ne touche pas à la Terre. Il est clair que cela intéresse ceux qui veulent se l’approprier, que l’Évangile ne touche pas aux choses de la Terre.

La preuve en est que le Pape Jean-Paul II lui-même a dit aux évêques à Puebla, cette phrase qui est comme le commandement du Pape envers l’épiscopat latino-américain : « Qui pourrait nier, en effet, qu’aujourd’hui il existe des personnes individuelles et des pouvoirs civils qui violent impunément les droits fondamentaux de la personne humaine, comme le droit à naître, le droit à la vie, le droit à la procréation responsable, au travail, à la paix, à la liberté et à la justice sociale : le droit à prendre part aux décisions qui concernent le peuple et la nation? Et quoi dire lorsque nous nous retrouvons devant des formes variées de violence collective comme la discrimination raciale envers des individus et des groupes, la torture physique et psychologique des prisonniers et des dissidents politiques? La liste s’allonge lorsque nous observons les exemples des personnes séquestrées, les kidnappings motivés par l’avidité matérielle qui assaillent de manière aussi dramatique la famille et le tissu social. Nous élevons à nouveau la voix : respectez l’être humain, il est fait à l’image de Dieu! »

Écoutez cette parole : « Évangélisez pour que cela devienne une réalité, pour que le Seigneur transforme les cœurs et humanise les systèmes politiques et économiques en partant de l’engagement responsable de l’homme. Il nous faut encourager les engagements pastoraux en ce sens, avec une juste conception chrétienne de la libération. Il faut prêcher, dit le Pape, que si le droit de propriété est véritable, il ne faut jamais oublier que sur la propriété pèse une hypothèque sociale. » Ce sont là les mots du Pape et ils ne peuvent être démentis en nous présentant un Pape réductionniste spirituel.

Voyez comment je vous dis à nouveau : il faut apprendre à lire avec des critères critiques, surtout dans une ambiance où l’on manipule les discours les plus saints. L’équilibre est ce que nous recommande la pastorale de notre temps. Paul VI dit que l’évangélisation, qui est une tâche naturelle de l’Église, ne peut être séparée de la promotion humaine pour des raisons anthropologiques, c’est-à-dire, parce que les injustices que l’Église dénonce ne sont pas abstraites, elles sont concrètes, elles concernent des hommes concrets. C’est parce qu’évangéliquement aussi, la charité du Christ nous oblige à aimer notre prochain comme nous nous aimons nous-mêmes et qu’elle ne serait pas un véritable amour si elle se contentait de prêcher des théories spirituelles et qu’elle ne travaillerait pas pour la promotion de la personne humaine. 29/07/79, p.126-128, VII.
 
3) La concélébration des hommes dans la construction du Règne

Le Christ possède la solution des problèmes, seul Lui, ne l’oublions pas. Je cite à nouveau Jean-Paul II parce que j’ai la préoccupation de transposer sa pensée ici et que je ne veux jamais le trahir. Je veux me faire son écho, sa voix et je me rappelle toujours avec joie et avec reconnaissance le moment où il venait à peine de recevoir la mitre, qui n’est plus une couronne, parce que dans son humilité le Souverain Pontife a voulu également manifester son option préférentielle pour les pauvres. Avec sa simple mitre, comme n’importe quel autre évêque du monde, le Pape disait ce que disent tous les évêques : Ouvrez le chemin au Christ, hommes de la politique, hommes d’affaires, hommes des finances. Ouvrez le chemin au Christ. Lui seul possède les paroles de vie éternelle.
 
Philippe… André… l’enfant et le pain

Le Christ ne désire pas seulement accomplir la multiplication des pains. Il commença par dialoguer avec Philippe, en demandant l’avis d’André, il recueillit les pains de l’enfant pauvre.
 
L’homme des prémices

Nous recueillons ici également le merveilleux exemple de la première lecture, où un paysan apporte dans sa besace les pains des prémices pour les offrir à Élisée (II R 4,42-44). Dieu veut la participation des êtres humains. La participation des hommes sans laquelle les problèmes de la patrie continueront d’être les mêmes. C’est pourquoi ils devraient croire ceux qui sont au pouvoir ou qui possèdent le pouvoir économique parce qu’ils ne sont pas des dieux et combien davantage ils se divinisent et se fabriquent des idoles de terre, comme ils semblent répugnants aux yeux de Dieu tandis que s’ils étaient plus humbles et s’ils s’unissaient à Dieu, ils résoudraient les problèmes du pays.

C’est pourquoi nous faisons appel à la conversion. Ce langage de la Cathédrale n’est pas de haine, il est d’amour. La mère Église parle comme les mères parlent également lorsqu’elles se fâchent, comme les mères qui corrigent et qui aiment, mais qui ne veulent pas que leurs fils soient mauvais, parce qu’elles les veulent frères. Et c’est pour cela que l’Église qui est mère leur dit aux riches et aux puissants : « Convertissez-vous, mes fils, convertissez-vous! » Le Christ seul possède la solution. Unissez-vous au Christ et vous rencontrerez le Christ en vous occupant en priorité des pauvres. Ne faites pas des lois qui défendent seulement votre minorité. Faites des lois qui défendent les pauvres. Admettez dans le dialogue non seulement des gens qui pensent comme vous, admettez également le paysan qui se meurt de faim et qui pour cela s’organise, non pour être subversif, mais pour survivre.

En un mot, mes frères, le précieux message de l’Évangile d’aujourd’hui – et aujourd’hui nous n’avons commenté que l’Évangile – nous dit ceci en résumé : la multiplication des pains, le signe d’un problème que le Christ seul put résoudre, mais avec la collaboration des humains. Il nous faut regarder la mentalité du Christ pour ne pas nous perdre dans une politique simplement terrestre, sinon pour admettre dans nos efforts de revendications, les perspectives de la libération universelle de Jésus-Christ. C’est uniquement ainsi que nous pourrons célébrer le Divin Sauveur! Une libération qu’Il nous apporte non pas pour être couronné roi de la Terre. Les solutions simplement terrestres, Il les fuit. Le Seigneur les assume, mais en les incorporant à la grande libération, à la transcendance de ce qui demeure, à celle qui nous rend profondément et véritablement heureux. Je vous invite à préparer ainsi votre esprit pour les célébrations prochaines des fêtes du Divin Sauveur. Amen. 29/07/79, p.128-129, VII.

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