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Septième dimanche du temps ordinaire; 18 février 1979; Lectures : Isaïe 43,13-19.21-22.24b-25; II Corinthiens 1,18-22; Marc 2 et 3,6
Le Christ, la Parole toujours nouvelle de l’Église
« Il y a ceux, dit le Christ, qui ont des oreilles et n’entendent pas », mais je me réjouis qu’un peuple ait compris et capté ce qu’ici nous voulons dire. « Je ne veux pas prêcher autre chose, dirai-je comme saint Paul, que le Christ et le Christ crucifié. » C’est le message de l’Église que la première lecture (Is 43,13-19; 21-22; 24b-25) sept siècles avant le Christ, Isaïe disait (43,18-19) : « Ne vous souvenez plus des événements anciens, ne pensez plus aux choses passées, voici que je vais faire une chose nouvelle, déjà elle pointe, ne la reconnaissez-vous pas. » Il allait annoncer la Rédemption des péchés qui seraient faits au cours des prochains siècles, dans la plénitude des temps : en Jésus-Christ. C’est le Christ qui apparaît aujourd’hui dans l’Évangile (Mc 2,1-13) avec le pouvoir de pardonner les péchés et d’orienter les hommes vers les chemins de la véritable libération.
 
Plan de l’homélie :
1) C’est une Parole qui s’incarne dans l’Histoire (Message de Puebla)
2) C’est une Parole qui illumine l’Histoire (la théologie de l’histoire)
3) Le Christ, une Parole qui est garantie d’espérance dans notre Histoire

1) C’est une Parole qui s’incarne dans l’Histoire (Message de Puebla)
A) Les faits, Dieu ne les déprécie pas. Vouloir prêcher sans faire référence à l’histoire où nous sommes situés, ce n’est pas prêcher l’Évangile. Plusieurs voudraient entendre une prédication si spiritualiste qu’elle les laisserait tranquilles avec leurs péchés. Ceux qui sont agenouillés devant l’argent et devant le pouvoir aimeraient que nous ne leur disions pas qu’ils sont idolâtres. Une prédication qui ne dénonce pas les réalités pécheresse dans lesquelles a lieu la réflexion évangélique, ce n’est pas l’Évangile. Il y a tant d’adultères, de faux prophètes, il y en a trop, dans une époque conflictuelle comme la nôtre, trop de gens qui vendent leur plume et leur parole, mais cela n’est pas la vérité. Hier, alors que je passais à la douane avec ma valise, on me fit ce commentaire : « Ici va la vérité. » Une phrase brève, mais remplie d’optimisme parce que dans ma valise, je n’apporte ni contrebandes, ni mensonges. Je rapporte la vérité que j’ai été parfaire à Puebla. Et quand un journaliste me demande : « On dit qu’après Puebla votre prédication va changer? » Je réponds : « Qu’en pensez-vous? La vérité n’a pas de raison de changer, la vérité demeure la même, nous la dirons peut-être avec davantage de raffinement, mais toujours en tenant compte de nos limites. » C’est la parole concrète d’un homme qui a son style et sa manière d’être, mais qui n’est pas plus que l’instrument de Dieu dans l’histoire concrète et les lectures d’aujourd’hui nous donnent cet exemple, chers frères. […]

L’espérance : la conscience que les prophètes alimentent. Il semblait, aux Israéliens à Babylone que tout s’était effondré, plusieurs perdirent l’espérance, mais il existait une conscience dans le reste d’Israël. Il existait toujours cette conscience, c’était comme « le reste de l’espérance ». C’est cela la conscience que les prophètes alimentent.

Les temps historiques sont différents, mais Dieu est toujours le Dieu vivant. C’est pour cela frères, que l’histoire d’Israël, qui rappelle avec nostalgie les temps où Dieu les a fait sortir d’Égypte et les a conduits au travers du désert, guidés par Moïse, était une histoire de grandes illusions. Ils se disaient : « Ces prodiges du passé, oubliez-les, parce que viendra des choses plus grandes encore. » Le Dieu de l’Histoire de Babylone, ce n’est pas le Dieu de l’histoire de l’Égypte. C’est déjà un autre chapitre, mais cela demeure toujours le Dieu vivant. C’est une réflexion communautaire. C’est merveilleux de voir un peuple, comme je vois ici en cathédrale et que je sens présent au travers de la radio, réfléchissant dans son espérance. C’est ce Dieu d’Égypte, c’est ce Dieu de Babylone, c’est ce Dieu des premiers chrétiens, c’est ce Dieu qui lorsqu’Il arrive à sa plénitude dans la personne du Christ, est pressenti par ce peuple.

B) L’Évangile reflète un moment historique du Christ. Ces chapitres de saint Marc, les chapitres 2 et 3, décrivent une lutte idéologique entre le Christ qui annonce le Salut éternel, préfiguré déjà dans les temps d’Isaïe et dont la confirmation arrive par la guérison d’un paralytique comme signe, comme sacrement du véritable Salut du péché, et d’autre part les pratiques religieuses de son temps. (Mc 2,9-10) : « Quel est le plus facile, de dire au paralytique “Tes péchés sont remis”, ou de dire “Lève-toi, prends ton grabat et va chez toi.” » Comme nous ne pouvons pas voir le pardon des péchés, Dieu a voulu laisser le signe de la guérison du paralytique : « Lève-toi ». Pour Dieu, qui pouvait aussi facilement guérir que pardonner, demeurait un argument sur pied : le pardon. C’est le Salut que Dieu apporte et ce paralytique se sent plus heureux de sa conscience nettoyée que de ses membres guéris.

C) La rédaction de Marc reflète un moment historique de l’Église. Cet Évangile fut écrit comme une biographie du Christ, comme une réflexion de l’Église que saint Pierre prêcha à Rome et, que Marc, en tant que secrétaire de Pierre, écrivait. C’est pour cela que le Pape actuel, Jean-Paul II, lorsqu’il prit possession de la cathédrale de Latran dit : « Je suis l’Évêque de Rome, le successeur de Pierre qui est venu de Galilée. » Et qui veut commenter l’Évangile de Pierre, écrit par saint Marc, découvre qu’il n’y a pas de relation quasi ordonnée, sinon qu’au contraire, il s’agit plutôt d’une application de la vie et de la doctrine du Sauveur, aux événements concrets de cette communauté, de telle sorte que la figure du Christ qui ne nous a été décrite par aucun biographe, a été méditée par l’Église primitive pour être ensuite transmise à l’Église universelle.

Si nous lisons aujourd’hui les quatre Évangiles, n’oublions pas que nous ne faisons que répéter l’expérience des premières communautés chrétiennes qui réfléchissaient sur la vie et la présence du Christ dans le monde. C’est ce que faisaient les communautés primitives, c’est ce que font les communautés ecclésiales de base, c’est ce que fait l’homélie lorsqu’elle connaît le bonheur comme celle-ci en cathédrale, d’être attendue et accueillie avec une attention dont je suis le premier à m’émouvoir.

Nous méditons sur la vie d’une présence divine parmi nous et c’est pourquoi les Évangiles reflètent non seulement l’événement qu’ils racontent. Ici par exemple, il ne réfléchit pas seulement la guérison d’un paralytique, sinon qu’il pense déjà sur le sens et la signification de la guérison de ce paralytique pour cette communauté chrétienne. De là, que certaines phrases sont postérieures à l’événement. Quand saint Marc dit (2,10) : « Pour que vous sachiez que le Fils de l’Homme a le pouvoir de remettre les péchés sur la Terre. » Cette phrase, sans doute, le Christ ne l’a pas dite à ses ennemis, les pharisiens, mais il s’agit probablement d’une réflexion ecclésiastique faite en communauté après coup sur le sens de cette guérison miraculeuse qui serait peut-être le signe d’une présence divine parmi nous, présence qui pardonne les péchés.

D) L’Épître de saint Paul aux Corinthiens incarne aussi l’Évangile en ce moment historique. Cette Épître aux Corinthiens nous décrit une autre situation (1,18-22). Paul ne pouvait pas aller une deuxième fois à Corinthe et il leur écrit cette deuxième épître qui est celle qui possède le plus les traits caractéristiques d’une lettre : familière, simple, un peu désordonnée, dans laquelle il parle de ses sentiments et où il se défend contre certaines rumeurs qui avaient cours à Corinthe. (II Cor 1, 18-19) : « Notre langage avec vous n’est pas oui et non. Car le Fils de Dieu, le Christ Jésus, que nous avons prêché parmi vous n’a pas été oui et non; il n’y a eu que oui en Lui. »

E) Suivons l’exemple. Ou encore, que sur cette ligne qui provient du Dieu d’Égypte, de Babylone, des temps du Christ, du temps des apôtres, et qui arrive jusqu’à nous : communauté d’aujourd’hui. Nous pouvons recevoir un message qui, depuis Puebla – événement de notre histoire latino-américaine où nous venons de nous réunir avec les pasteurs de toute l’Amérique –, les évêques peuvent dire à l’Amérique : « Sur notre continent, marqué par l’espérance chrétienne et surchargé de problèmes, Dieu déversa une immense Lumière qui resplendit dans le visage rajeuni de son Église. » Ils citent ces paroles de Medellín pour dire ensuite que Puebla est également un autre acte de l’Église et que ceux qui cherchent à rencontrer des contradictions entre Medellín et Puebla, oublient que c’est le même Dieu de l’histoire qui inspira il y a dix ans le Message de Medellín, c’est Lui qui maintenant à Puebla inspire le Message de 1979.

Solidarité des évêques à Puebla.
C’est le même Dieu de notre histoire qui en ce précieux message, davantage concret de mes chers frères, voulurent se faire plus solidaire du diocèse de San Salvador et qui me demandèrent de vous répéter leur message. « Au travers de toi, nous voulons nous adresser à tout le Peuple de Dieu qui est dans ton archidiocèse et à tous les pauvres de ton pays auxquels tu annonces la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ dans leur situation concrète. » Ils sont, comme tu les décris dans ta seconde lettre pastorale (août 1977) le Corps du Christ dans l’histoire. Ils ont été présents ici à Puebla au travers de ta voix. Nous savons qu’il s’agit d’un peuple digne et ennobli par l’honneur du travail pénible qu’ils doivent accomplir pour gagner leur vie. Il s’agit d’un peuple qui dit à l’oppression et à la répression : « Basta ya! Cela ne peut plus continuer ainsi! » Il s’agit d’un peuple qui, le sachant ou non, est le Serviteur de Yahvé, vivant et souffrant aujourd’hui. Avec sa douleur, avec le don de sa vie pour sa dignité, réalise une communion qui porte en elle les semences d’une vie nouvelle pour aujourd’hui et pour demain. 18/02/78, p.147-149, VI.
 
Message de Puebla aux Peuples latino-américains.
 
La Réalité de l’Amérique Latine.

C’est pourquoi, en vous communiquant dans la réalité de notre archidiocèse le message de la Parole sacrée d’aujourd’hui, je veux vous rappeler ces mots avec lesquels les évêques depuis Puebla, ont observé la réalité de l’Amérique latine. « Si nous dirigeons notre regard sur notre monde latino-américain, quel spectacle contemplons-nous? Il n’est pas nécessaire de faire un examen approfondi. La vérité, c’est qu’augmente toujours la distance entre le grand nombre qui possède très peu et le petit nombre qui possède beaucoup. »

Ce sont des paroles entre guillemets que Puebla cite de documents pontificaux qui définissent parfaitement notre réalité salvadorienne et les évêques dirent : « c’est la réalité de l’Amérique latine, où croît l’écart entre tous ceux qui ont peu », et au Salvador nous pourrions dire : « qui ne possède rien, et le petit nombre qui possède tout ». Cela n’est pas du communisme, ce sont les paroles de Puebla, ce sont les mots des Papes, c’est la phrase qu’a employée Jean-Paul II à Saint-Domingue, à Oaxaca, à Monterrey et à Guadalajara : « Qu’un des devoirs actuels de l’Église est de servir l’être humain dans ses droits. Et nous entendons par droits, dit-il à Saint-Domingue, les droits des paysans qui doivent posséder une terre, des ouvriers dont on doit respecter leur droit d’organisation et auxquels l’on doit payer un juste salaire. »

Lorsque nous avons entendu du Pape des paroles qui n’ont pas été publiées ici, nous avons pensé : le Pape court les mêmes risques que l’archevêque de San Salvador, on va chercher à le faire taire, à le marginaliser parce qu’Il parle de ce devoir de l’Église. Mais les évêques à Puebla nous ont donné un soutien extraordinaire en disant qu’il s’agit de la pure réalité qu’ils dénoncent, à savoir que notre christianisme a encore bien du progrès à faire. « Les valeurs de notre culture sont menacées. On viole les droits fondamentaux de la personne humaine. » Ce sont là les paroles du message de Puebla.

Ce Message mentionne également parmi ces réalités : « L’être humain exige, par les arguments les plus évidents, que les violences physiques et morales, les abus de pouvoir, les manipulations de l’argent, l’abus du sexe, le viol des préceptes du Seigneur, ne soient pas pratiqués parce que tout ce qui affecte la dignité humaine, blesse, en quelque sorte, celle de Dieu. »
 
Préférence pour les pauvres

Les évêques d’Amérique latine rappelèrent également dans leur message : « Nos préoccupations pastorales envers les membres les plus humbles du corps social, quelques-uns d’entre eux imprégnés d’un humanisme réel. Nous n’avons aucunement l’intention d’exclure de notre pensée et de notre cœur les autres représentants du corps social où nous vivons – les riches. Au contraire, ce sont là des avertissements sérieux et opportuns pour que ces écarts, qui ne cessent de s’agrandir, ne s’approfondissent pas davantage, pour que les péchés ne se multiplient pas et que l’Esprit de Dieu ne s’éloigne pas de la famille latino-américaine. »

Parce que nous croyons que la révision du comportement religieux et moral des hommes et des femmes doit se refléter dans l’ambiance du processus politique et économique de nos pays – regardez comme l’Église à Puebla oblige à l’évangélisation de l’Amérique latine en réfléchissant sur le processus politique et économique –, nous vous invitons tous, sans distinction de classe, à accepter et à assumer la cause des pauvres, comme s’il s’agissait de votre propre cause, de la cause même du Christ : « Tout ce que vous avez fait à l’un de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. »

Ici, nous avons la meilleure réponse donnée par un document associé à Puebla, à tous ceux qui, lorsque nous parlons de l’option préférentielle pour les pauvres, se sentent exclus. Cette option ne signifie pas l’exclusion des riches, mais plutôt un appel aux riches pour qu’ils se sentent concernés par les problèmes des pauvres, pour rechercher des solutions, dans un dialogue avec le gouvernement, avec les techniciens, avec ceux qui peuvent résoudre cette voie sans issue sur laquelle nous nous sommes engagés. Les plus favorisés ont l’obligation d’étudier et d’employer tous les moyens à leur portée comme s’il s’agissait de résoudre leurs propres problèmes. Le problème ne peut pas être résolu en plaçant son argent à l’étranger, il est nécessaire que ces sommes se mettent à fonctionner dans un véritable sens social, comme le Pape dit dans une phrase si belle : « N’oubliez pas que la propriété privée est grevée d’une terrible hypothèque sociale. » C’est ainsi que le Message de Puebla est l’histoire de nos peuples. 18/02/79, p.152-153, VI.
 
2) C’est une Parole qui illumine l’Histoire (la théologie de l’histoire)

Cette histoire a besoin d’une théologie. C’est la théologie de l’histoire qui jusque dans les faits banals et concrets – jusque dans les actes criminels – rencontre quelque chose de Dieu.

La seconde pensée, après cet éclairage de la réalité que les lectures bibliques d’aujourd’hui et le Message épiscopal de Puebla nous ont apporté ce matin, c’est une réflexion théologique. La théologie de l’histoire est une science qui ouvre sans cesse de nouveaux champs d’exploration, depuis que Jean-Paul II a dit : « Il nous faut regarder les signes des temps à la lumière de l’Évangile. » Dieu parle depuis l’histoire, Dieu réclame depuis le bon et le beau qu’il y a à l’intérieur de nous, comme Il réclame également devant le laid et le mal qu’il y a dans les sociétés et dans le cœur de chacun.

Que rencontrons-nous dans les lectures d’aujourd’hui? La première lecture (Is 43,13-19; 21-22; 24b-25), dans laquelle Dieu nous invite non seulement à nous glorifier des joies du passé, mais aussi à avoir confiance dans sa capacité de faire des choses nouvelles. Il nous dit que Dieu ne se répète pas. N’est-ce pas merveilleux de savoir que Dieu peut susciter des événements nouveaux dans notre histoire du Salvador? Croyons! Parce que Dieu l’a dit, croyons comme ils crurent le prophète quand il annonça aux prisonniers de Babylone une liberté qui ne semblait jamais arriver et qui se produisit cependant parce que Dieu n’est pas un menteur.

Dieu juge son peuple qui est exilé à Babylone. Dans la première lecture d’aujourd’hui, Dieu dénonce également un péché. Il est terrible le dialogue de cette lecture où Dieu dit, au moyen du prophète Isaïe, le peuple d’Israël (Is 43,24b) : « Mais par tes péchés tu as fait de moi un esclave, tu m’as lassé par tes fautes. (Je fais votre volonté, mais vous ne faites pas la mienne. C’est pourquoi Je vous appelle en jugement). »

Mais l’amour de Dieu est plus fort que l’ingratitude de son peuple. C’est un jugement, un tribunal qui s’élève aujourd’hui dans cette première lecture, où Dieu juge son peuple pour lui dire (Is 43,25) : « C’est moi qui efface tes crimes par égard pour moi, et je ne me souviendrai plus de tes fautes. » C’est pour nous ouvrir à la confiance. Aujourd’hui, ici au Salvador, Dieu continue d’être rejeté par les hommes, mais Il continue de nous déclarer son amour.
Seigneur, notre société salvadorienne a commis nombre de péchés, elle a voulu faire de Toi son serviteur, elle a cherché à mépriser ton Église. Quand je suis revenu de Puebla, je me suis rendu compte de tous les outrages. Si j’étais davantage sensible à ces choses, je dirais au nom de Dieu : Ils me méprisent, mais sachez que Je leur pardonne par amour pour moi-même. Ma cause est si noble, mon Salut que J’annonce et que Je prêche, qu’il ne vaut pas la peine de me préoccuper des poubelles qui demeurent dans la rue, il y a toute une histoire par devant…
 
B) Foi et conversion

Le Message de Puebla est un appel à la foi et à la conversion. Nous pourrions ici également résumer le message des évêques latino-américains en deux mots : foi et conversion. Dieu a besoin que les êtres humains se convertissent et c’est pourquoi, quand nous avons prêché aux pauvres et riches, ce n’est pas pour camoufler les péchés des pauvres, pour passer sous silence les vertus des riches. Les uns et les autres ont besoin de conversion, mais le pauvre, dans sa situation d’indigence, est davantage porté à la conversion, il ressent plus le besoin de Dieu et, pour cela, tous, si en vérité nous voulons apprendre le sens de la conversion et de la foi, de la confiance dans l’autre, il est nécessaire de se faire pauvre ou, tout au moins, d’adopter comme étant notre propre cause, celle des pauvres. C’est alors quand, l’être humain commence à ressentir la foi et la conversion. Quand il a une âme de pauvre, quand il sait que ne servent à rien les capitaux, la politique et le pouvoir, sans Dieu nous ne sommes rien. Et le fait de ressentir ce besoin de Dieu c’est la foi et la conversion.

De cette conversion on a parlé d’une très belle façon, depuis Puebla pour l’Amérique Latine, comme quelque chose dont les pasteurs eux-mêmes s’accusent. Le Message dit : « Nous voulons non seulement convertir les autres, mais nous désirons nous convertir également aux autres, de telle sorte que notre diocèse, nos paroisses, institutions, communautés, congrégations religieuses, ne soient pas des obstacles, sinon au contraire, une stimulation pour vivre l’Évangile. Pour toutes nos fautes et nos limitations, nous demandons pardon à Dieu et à nos frères dans la foi et dans l’humanité. »
Je crois que je le dis en toute sincérité : frères, celui qui dénonce doit s’attendre à être dénoncé! Et depuis le début j’ai dit que j’accepte volontiers les critiques lorsqu’elles sont constructives et je m’efforce de devenir aussi bon que possible. Et, en vérité, je demande pardon à tous ceux auxquels le message n’a pas su être traduit clairement, mais sachez que je n’agis pas là dans un esprit d’orgueil, par mauvaise volonté ou pour tergiverser. Je dis ce que l’Évangile m’envoie prêcher à cet archidiocèse qui m’a été confié. […]
 
C) La Civilisation de l’Amour

C’est une conversion à laquelle appelle notre histoire dans des faits qui sont décrits dans des mots qui peuvent paraître violents, mais qui sont le langage de l’Église quand elle appelle les pécheurs au pardon. Quand, par exemple, les évêques disent depuis Puebla : « La civilisation que nous voulons, c’est la Civilisation de l’Amour. » Et suit un long commentaire qui est comme le centre de notre message aux hommes d’Amérique latine : « Soyons tous bâtisseurs d’une civilisation de l’Amour ». Il s’agit d’une des phrases si géniales de Paul VI.
 
La Civilisation de l’Amour, qu’est-ce que c’est?

Cela signifie prendre au sérieux le mandat du Christ : « En cela on reconnaîtra que vous êtes mes disciples, en vous aimant comme je vous ai aimé. » « La Civilisation de l’Amour rejette la sujétion et la dépendance qui est préjudiciable à la dignité de l’Amérique latine. » Voyez comment l’Église, sainte dans son désir de se convertir, nous dirions jusqu’au point d’apparaître fière lorsqu’elle proclame la dignité humaine parce qu’elle sait qu’il s’agit là d’un trésor qui n’est pas le sien, mais qui est l’image de Dieu qu’elle se doit de défendre. « Nous n’acceptons pas, dirent les évêques à Puebla, les conditions de satellite pour aucun pays du monde, ni non plus, celle de satellite idéologique. Nous voulons vivre fraternellement avec tous, parce que nous rejetons les nationalismes étroits et irréductibles. Il est grand temps que l’Amérique latine avertisse les pays développés de ne pas immobiliser ou empêcher notre progrès, qu’ils cessent de nous exploiter, mais qu’ils nous aident plutôt avec magnanimité à vaincre les barrières de notre sous-développement, en respectant notre culture, nos principes, notre souveraineté, notre identité et nos ressources naturelles. »

C’est cela l’esprit de l’Église. Quand certains affirment que nous diffamons à l’étranger l’image de notre patrie, ils oublient que nous ne faisons que refléter la réalité de notre patrie, précisément pour que soient respectées les valeurs de nos gens et de notre peuple. C’est dans cet esprit que nous grandirons ensemble comme des frères, membres de la même famille universelle. Lorsque nous disons la Civilisation de l’amour, nous voulons dire également que l’amour : « répudie la violence, l’égoïsme, le gaspillage, l’exploitation et les troubles moraux. »

Et pour ceux qui ne croient pas en l’amour et qui mettent leur confiance dans la violence, dans le terrorisme, l’Église ne peut les accompagner par ces chemins, les évêques réunis à Puebla ont fait un appel : à première vue, la Civilisation de l’Amour semble une expression qui ne possède pas l’énergie nécessaire pour affronter les graves problèmes de notre époque. Cependant, nous vous assurons qu’il n’existe pas de force plus grande que celle-là dans le dictionnaire chrétien. Elle se confond avec la propre force du Christ. Si nous ne croyons pas en l’amour, nous ne croyons pas non plus à Celui qui a dit : « Je vous donne un commandement nouveau, que vous vous aimiez les uns les autres comme Je vous ai aimés. »

La Civilisation de l’Amour propose à tous la richesse évangélique de la réconciliation nationale et internationale. Il n’existe pas de gestes plus sublimes que le pardon. Qui ne sait pas pardonner ne sera pas pardonné! C’est l’appel que l’Église fait depuis Puebla : « de construire avec l’aide de tous une Civilisation de l’Amour, à faire de notre Histoire, vue dans un sens évangélique, une impulsion pour que rien n’éteigne, ni n’enlève le lustre de notre optimisme. »

Frères, comme les prophètes annonçaient aux captifs de Babylone, des heures d’allégresse et de liberté, la parole de l’Église peut sembler une farce lorsqu’elle appelle à l’amour, à la réconciliation, au pardon, tandis que d’autres croient davantage dans la violence, dans les séquestrations, dans le terrorisme. L’Église ne marchera jamais par ces chemins et tout ce qui se dit en ce sens est faux, est de la calomnie qui vient ennoblir encore plus l’auréole de persécution de cette Église. 18/02/79, p.153-156, VI.
 
3) Le Christ, une Parole qui est garantie d’espérance dans notre Histoire

Je termine avec cette pensée qui est celle de la Parole de Dieu aujourd’hui : le Christ et l’Esprit de Dieu, inculqué dans son peuple chrétien, est la garantie de notre espérance. Nous disions que nous allions mettre une couronne sur nos réflexions de ce matin avec l’épître de saint Paul (2 Co 1,18-22). Ce dernier souffrit de quelque chose que subirent également les apôtres et le Christ lui-même : des critiques. Ce chapitre qui nous raconte la guérison du paralytique, fait partie des chapitres 2 et 3 de saint Marc qui est une exposition de la lutte idéologique qui eut lieu entre le Christ et les pharisiens et qui se termine au chapitre 3, verset 6, qui annonce déjà le dénouement final : « Étant sortis, les pharisiens tenaient aussitôt conseil avec les Hérodiens contre lui, en vue de le perdre. » Si quelqu’un courut un risque d’un attentat, ce fut le Christ et, cependant, Il fut fidèle jusqu’à pouvoir dire cloué sur la croix : « Tout est accompli. » Contre le Christ également se produisit des attentats, il y eut des tentatives de l’éliminer et il ne s’agit pas là de tentations, sinon que ces menaces ont été exécutées.
 
Le Christ : l’acquiescement des promesses de Dieu

Pour saint Paul aussi cela devait également être une heure difficile lorsqu’on se moquait de lui à Corinthe, lorsqu’on disait de lui que son langage était informel, aujourd’hui oui, demain non. Et saint Paul se sert de cette calomnie pour dire : « Nous avons annoncé non pas un “oui” et un “non”, nous avons annoncé le Christ qui est le “oui” éternel de Dieu. Quel nom merveilleux pour le Christ : le Oui des promesses de Dieu. Le “oui” en qui Dieu a promis des choses si incroyables comme un Salut nouveau, un pardon des péchés, un appel à tous les peuples pour qu’ils forment un seul peuple, un seul amour, Il ne se repent pas de ses promesses, mais en Jésus-Christ Il les accomplit même lorsque ce Fils Bien-aimé est amené pour être cloué sur une croix. » Si c’est là une condition nécessaire à l’accomplissement des promesses de Dieu, le Christ meurt crucifié.
 
Le oui de l’homme à Dieu

Le sacrifice est la rubrique des grandes promesses de Dieu et c’est pour cela que saint Paul dit : « Ainsi, comme par ailleurs, les hommes qui s’efforcent de demeurer fidèles à Dieu lui disent amen. » Il est révélateur ce matin d’entendre cette parole qui est si utilisée qu’elle finit par perdre son sens pour nous, mais quand dans une liturgie nous disons « amen », nous posons un acte de foi, le plus beau qui est de dire oui. C’est le oui de l’homme à Dieu au travers du Christ.
 
Le Christ est l’amen de l’humanité à Dieu

En Jésus-Christ est dit « amen » aux espérances de tous les peuples, de tous les hommes, parce qu’en Jésus-Christ a été dit oui aux promesses de Dieu. Le Christ est la zone où l’homme qui a besoin, les peuples pécheurs, les sociétés qui sont noircies, sans espérance, regardent l’espérance d’un Dieu qui nous aime encore parce que cette définition de saint Paul continue d’être le « oui » (dans une construction grammaticale grecque, c’est un temps qui en français n’existe pas), où ce qui s’est produit continue d’être vrai pour tous les siècles, le Christ vit et Il vit dans son Église et Il vit en Amérique latine.
 
Contribution des évêques à l’Amérique latine

C’est pour cela que le Message des évêques, prenant également cette attitude de saint Paul aujourd’hui : avec toute leur confiance qui est dans le Christ, ils veulent éveiller chez les hommes et les femmes cette même espérance.

« Notre contribution, disent-ils, qu’avons-nous à offrir au milieu des questions graves et complexes de notre époque? » On me l’a souvent demandé ici au Salvador : « Que pouvons-nous faire? N’existe-t-il pas une solution pour la situation où nous sommes? » Et moi, rempli d’espérance et de foi, non seulement une foi divine, sinon une foi humaine, qui croit aux humains, je dis : oui, il existe une solution, mais ne lui fermez pas les portes. Les évêques réunis à Puebla dirent : « De quelle manière pouvons-nous collaborer au bien-être de nos peuples latino-américains alors que certains persistent à maintenir leurs privilèges à n’importe quel prix tandis que d’autres se sentent abattus ou d’autres encore font la promotion d’une gestion favorable à leur survie et à la claire affirmation de leurs droits? » C’est cela qui est grave, comme si les cœurs s’endurcissaient à défendre uniquement leurs positions égoïstes.

Lève-toi et marche. Mais l’Église apporte sa contribution : « Qu’avons-nous à offrir? Comme Pierre, devant la supplique qui lui est adressée aux portes du Temple, nous disons en considérant l’amplitude des défis structuraux de notre réalité. Il y avait également un paralytique aux portes du Temple de Jérusalem qui demandait l’aumône et quand Pierre passa avec Jean pour aller prier, le pauvre mendiant les aperçut et s’attendait à recevoir une pièce. Mais alors, Pierre prononça ces mots : “Nous n’avons ni or, ni argent à t’offrir”, c’est ce que disent également les évêques : Nous n’avons ni or ni argent, mais ce que nous avons nous te l’offrons : au nom de Jésus de Nazareth, lève-toi et marche. »

Le Christ est notre richesse. « Ici, dit le Message, la pauvreté de Pierre se fait richesse et la richesse de Pierre s’appellent Jésus de Nazareth, mort et ressuscité, toujours présent, par son Esprit Divin dans le Collège Apostolique et dans les communautés qui ont été formées sous sa direction. »

Et nous rappelons ici une phrase de Jean-Paul II dans sa messe inaugurale comme Souverain Pontife, quand sur la Place Saint-Pierre il s’exclama : « Ne craignez pas, ouvrez de part en part les portes à Jésus-Christ. Ouvrez à son pouvoir sauveur les portes des États, des systèmes économiques et politiques, les vastes champs de la culture, de la civilisation et du développement. » C’est ce que nous pouvons apporter.

Nous rappelons une fois encore dans ce message qu’il n’appartient pas à l’Église d’apporter des solutions techniques. C’est pour cela que l’Église ne peut non plus s’identifier avec aucune solution politique. Les politiciens, qui étudient les solutions politiques, les sociologues qui étudient les solutions sociologiques, les économistes ont matière à étude au Salvador. L’Église n’apporte qu’une seule valeur : l’espoir dans l’être humain. Dites aux politiciens, aux techniciens, aux sociologues, à tous les riches et à tous ceux qui possèdent entre leurs mains les clés de la solution : ne vous découragez pas, ouvrez tous les domaines à la doctrine du Christ. L’Église ne recherche aucune hégémonie, l’Église cherche uniquement à servir, à inspirer! Tenez compte de cela!
Nous demandons aussi pardon pour cela, si par hasard on ne tient pas compte de notre avis parce que notre médiation humaine a été défectueuse. Mais ne vous limitez pas à nous, cherchez le Christ en qui, vous et nous, devons rechercher notre espérance dans sa doctrine. C’est pourquoi saint Paul termine la lecture d’aujourd’hui en disant : « Dans l’Esprit que Dieu nous a donné, Il nous a oint, nous a marqué, nous a rendu dignes et capables de connaître les pensées de Dieu, Il nous a donné la grande dignité de l’appeler Père. » Et un Père ne se complaît pas de voir périr son fils. […]

Vous, les chrétiens politiciens, vous qui possédez les capitaux et êtes chrétiens, les sociologues, les techniciens, les professionnels, vous possédez la clé de la solution, mais l’Église vous donne ce que vous ne pouvez donner vous-mêmes : l’espérance, l’optimisme pour lutter, l’allégresse de savoir qu’il y a une solution, que Dieu est notre Père et qu’Il nous donne l’impulsion nécessaire. Parce qu’ainsi comme pour guérir le paralytique, Il a besoin d’hommes pour faire passer le malade par le toit et le déposer devant le Christ. Dieu et le Christ pourraient très bien faire à eux seuls le Salut de notre peuple, mais Ils veulent avoir des brancardiers, des hommes qui les aident à porter ce paralytique qui se nomme ici la république, la société, pour que nous le déposions avec nos mains d’hommes et de femmes, avec nos solutions, avec nos pensées, devant le Christ qui est le seul à pouvoir dire : « J’ai vu ta foi, lève-toi et marche. » Et je crois que notre peuple se lèvera et marchera! 18/02/79, p.156-159, VI.


Quinzième dimanche du temps ordinaire; 15 juillet 1979; Lectures : Amos 7,12-15; Éphésiens 1,3-14; Marc 6,7-13.
Le Christ nous a confié une mission prophétique
Le Concile Vatican II dit (LG 35) : « Le Christ, notre grand prophète, qui, par le témoignage de sa vie et la puissance de sa parole, a proclamé le Royaume du Père, accomplit son office prophétique jusqu’à la pleine manifestation de la gloire, non seulement par le moyen de la hiérarchie qui enseigne en son nom et en vertu de son pouvoir, mais aussi par le moyen des laïcs dont il fait aussi ses témoins et qu’il remplit du sens de la foi et du don de sa parole afin que la force de l’Évangile resplendisse dans la vie quotidienne, familiale et sociale. » Ce que cela veut dire c’est qu’ainsi que Marie qui est le prototype de l’Église, chaque laïc, chaque père de famille, chaque homme et chaque femme doivent s’habiliter pour réaliser dans le monde une fonction prophétique. C’est pour cela que le Christ leur a donné la foi, votre foi qui est si grande, et qu’Il vous a donné également la grâce de la Parole. La parole humble d’un père de famille qui conseille, d’un ami, d’un époux. Toutes ces paroles amoureuses, si elles étaient remplies du sens de la responsabilité prophétique, seraient combien efficaces pour que s’implante le Règne de Dieu dans la famille, dans le gouvernement, dans le commerce, dans l’économie.

Cette responsabilité prophétique que vous avez comme Peuple de Dieu, est grave et moi, en tant que hiérarque, au nom et avec l’autorité du Christ, le grand Prophète, vous et moi formons, à l’intérieur de notre propre vocation, la mission prophétique de l’Église. Marie, tout comme vous, Peuple de Dieu, est une laïque. Marie n’est ni prêtre ni religieuse. Marie est une séculière et si elle était ici, elle serait assise sur les bancs de la cathédrale comme une de ces femmes qui m’écoutent et je ne la distinguerais pas des autres. Mais son cœur rempli de ce charisme prophétique absorbait les mots du grand prophète Jésus-Christ, son fils, pour les réaliser avec l’amour, la foi, la charité, avec la vaillance et l’intégrité avec lesquels un séculier doit être prophète dans la société et l’époque qui est la sienne.

Nous offrons à Marie, Notre Dame du Carmen, davantage que le port du scapulaire. Si nous le portons comme une conviction de notre alliance avec Marie, magnifique!, mais ne prenons pas le scapulaire comme un simple passeport vers le Ciel. Mensonge!, si vous ne faites pas la volonté du Père, même si vous dites : « Seigneur, Seigneur! », vous ne vous sauverez pas. La mission prophétique, Marie me l’enseignera, dans mes engagements, non pas tant envers elle, qui est aussi une esclave du Seigneur, sinon envers le Seigneur.
 
Plan de l’homélie :
1) Les conditions du véritable prophète
2) Les faux prophètes
3) Quel est notre message prophétique?
 
1) Les conditions du véritable prophète
 
A) Choisi par le Christ

Quels sont les critères du prophétisme authentique? Nous n’avons qu’à relire le passage de l’Évangile d’aujourd’hui (Mc 6,7-13) où le Christ nous présente la figure de l’apôtre envoyé comme un prophète. Nous sommes tous, de par notre baptême, la suite de ce message de Dieu dans le monde.
 
Vocation – Mission – Autorisation

Le Christ dit dans son Évangile d’aujourd’hui (Mc 6, 7) : « Il appela à lui les Douze et il se mit à les envoyer en mission deux par deux, en leur donnant pouvoir sur les esprits impurs. » C’est ce qui est premier. Un sens d’autorité qui vient du Christ. Dimanche dernier, nous avons dit que tout prophète doit avoir une vocation, une onction, une mission. C’est ainsi qu’apparaissent aujourd’hui les prophètes du Nouveau Testament : Il les appela : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi. Je vous ai choisi. » Le prophète est élu par l’initiative de Dieu qui l’envoie. Seul peut prêcher celui qui est envoyé. Seul peut dire : « Voilà ce que le Seigneur m’envoie dire! » Celui qui entendit le Seigneur lui dire : « Va et dit à ce peuple. » De l’autorisation, c’est de cela que dépend la mission prophétique. « Il leur donne autorité sur les esprits impurs. »
 
Supériorité de l’apôtre (« représentant » du Christ), sur le prophète de l’Ancien Testament

Les prophètes de l’Ancien Testament recevaient cette même mission, mais les apôtres ont reçu du Christ une mission, une autorisation qui les identifient avec Celui qui les envoie. Ils sont « représentants » du Christ. « Celui qui vous méprise, c’est moi qu’il méprise et celui qui vous reçoit, c’est moi qu’il reçoit. » Il y a une autorisation plus intime entre nous, Peuple de Dieu, et le Christ, qu’entre le prophète de l’Ancien Testament et Dieu. Ils étaient des messagers, nous, en tant que Peuple de Dieu, nous ne sommes pas que cela, sinon que le Christ est comme inséré dans la vie de ce Peuple de Dieu et c’est Lui qui parle.
 
B) Sens communautaire

Quelle autre condition nous signale l’Évangile d’aujourd’hui? Un sens communautaire.

Il les envoya deux par deux et il leur dit de se loger chez les gens, dans les familles. Et ils enseignaient au peuple. Si les gens les acceptaient, la paix venait sur cette maison, mais si on les rejetait, les apôtres devaient s’en aller de ce village et sa population était complice du fait que la foi n’avait pas été accueillie en ce lieu. (Mc 6,11) : « Sortez de là et secouez la poussière qui est sous vos pieds en témoignage contre eux. » Le village qui a rejeté le prophète qu’envoya le Christ, qui ne voulut pas comme communauté accepter le message pour former une société, une fraternité qui ne soit pas qu’une convivialité de loups, de gens qui ont peur les uns des autres, mais qui accepte le message de la fraternité chrétienne, sera béni. Mais s’il ne l’accepte pas, le geste de secouer les sandales est un signe de réprobation de Dieu qui condamne cette société.

Libère-nous, Seigneur, de ce que notre patrie, de laquelle nous pourrions dire ces jours-ci, ce que le Christ pleurant sur Jérusalem, dit depuis le mont Gethsémani (Mt 23,37-38) : « Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants à la manière dont une poule rassemble ses poussins sous ses ailes…, et vous n’avez pas voulu! Voici que votre maison va être laissée déserte. » Libère-nous Seigneur d’une malédiction semblable! Il est encore temps que nous acceptions non seulement comme individu, sinon comme fraternité salvadorienne, le message du Christ qui nous envoie au travers du peuple chrétien, le peuple prophétique. Il y a tant de gens saints dans notre peuple et on y prie beaucoup! Continuons de demander que le Seigneur rende efficace la parole de ses prophètes et pour qu’elle soit entendue, afin que le peuple ne soit pas maudit par le Seigneur.
 
C) Esprit de Pauvreté
 
Un autre critère du prophète véritable, est cette belle description que le Christ nous fait lorsqu’il leur donne des normes aussi simples et aussi concrètes.

La figure d’un pèlerin (Mc 6,8-9) : « Et il leur prescrivit de ne rien prendre pour la route qu’un bâton seulement, ni pain, ni besace, ni menue monnaie pour la ceinture, mais : “Allez chaussés de sandales et ne mettez pas deux tuniques.” » C’est-à-dire, avec des comparaisons orientales, bibliques, Il leur disait : « Vivez l’esprit de pauvreté. » C’est ce que j’aimerais vous rapporter ce matin, plus que tout, quand existe autant ce sentiment d’égoïsme, d’avarice, d’envie, de désir des biens matériels. Les hommes se battent pour ces choses. Christ leur dit : laissez-les, présentez-vous avec un esprit de pauvreté.
 
La liberté qui naît de l’esprit de pauvreté

Parce que personne n’est aussi libre que celui qui n’est pas subjugué au dieu argent et personne n’est aussi esclave que celui qui est idolâtre de l’argent. C’est pourquoi le Christ veut rompre l’assujettissement à cette idolâtrie et qu’Il leur dit : « Ne vous préoccupez pas, confiez-vous à la Providence qui vous donnera du pain, des vêtements et tout le nécessaire. » Allez prêcher le Règne de Dieu non pas pour gagner de l’argent, cela est un mauvais négoce.

Le prophète Amos intervient dans la première lecture au moment où un faux prophète, plus intéressé à l’argent qu’au Règne de Dieu, lui dit (7,12-15) : « Voyant, va-t-en; fuis au pays de Judas; mange ton pain là-bas, et là-bas prophétise. Mais à Béthel cesse désormais de prophétiser, car c’est un sanctuaire royal, un temple du royaume. » Et le prophète Amos lui répond avec une sérénité que seule la pauvreté peut donner : « Je ne suis pas prophète, ni fils de prophète; je suis bouvier et pinceur de sycomores. Mais Yahvé m’a pris de derrière le troupeau et m’a dit : “Va, prophétise à mon peuple Israël.” » Je ne viens pas ici pour faire du commerce, ni pour manger du pain, je viens parce que Dieu m’a envoyé, j’ai assez avec mes bêtes et mes figues. Je n’ai pas besoin de m’exposer à cette humiliation que toi, te croyant grand dans le sanctuaire national, m’adresse à moi, l’humble paysan. C’est ça la liberté des véritables grands qui sont les pauvres de l’esprit évangélique.

Lorsque le Pape Paul VI parlait de la rénovation de l’Église, il ne signalait que deux vertus nécessaires pour notre temps : la charité et l’esprit de pauvreté. Et analysant les raisons pour lesquelles il convenait que l’Église et les chrétiens vivent l’esprit de pauvreté, il dit ceci : « Nous pensons que la libération intérieure qu’apporte l’esprit de pauvreté… » Parce qu’il ne suffit pas de rien posséder. Il y a des gens qui ne sont pas libérés intérieurement, qui recherchent avec convoitise, qui haïssent celui qui a des biens, qui vivent dans le ressentiment. Tout ceci n’est pas la libération qu’apporte la pauvreté. Il ne suffit pas d’être pauvre, de ne rien posséder, sinon que le véritable pauvre est celui qui a rompu les chaînes intérieures.

Le Pape dit : « Parce qu’avec cette libération intérieure nous nous sentons plus sensibles, plus aptes à comprendre les phénomènes humains reliés aux facteurs économiques. » Nul n’est aussi compréhensif de la nécessité de l’argent que celui qui possède l’esprit du pauvre, parce qu’il sait que l’argent, s’il est utile, que nous ne pouvons nous passer de lui comme moyen et non comme fin, comme serviteur de l’être humain et non pour que nous devenions son serviteur. Nous ne devons pas devenir esclaves de l’argent, mais maîtres de l’argent. Il sait, celui qui est pauvre avec l’esprit évangélique, mieux que le riche, employer l’argent, il connaît le sens économique de la vie mieux que celui qui est esclave du dieu argent.

« Également, dit le Pape, cette liberté intérieure de la pauvreté, donne à la richesse et au progrès qu’il convient à la richesse génératrice, la juste et sévère appréciation qui lui convient. » C’est-à-dire que la richesse est nécessaire au progrès des peuples, nous n’allons pas le nier, mais un progrès comme le nôtre, qui conditionne l’exploitation de beaucoup qui ne savoureront jamais les progrès de notre société… ce n’est pas cela, la pauvreté évangélique. À quoi sert-il d’avoir des autoroutes et des aéroports de magnifiques édifices à plusieurs étages, si tout cela a été amassé avec le sang des pauvres qui ne vont pas en profiter? Celui qui est véritablement libre intérieurement, même s’il s’agit de celui qui construit les routes et les aéroports, il sera donné son véritable sens à cela. Le véritable sens
c’est celui que le Pape appelle le sens juste et sévère. Sévère, c’est le mot qui manque. Une richesse sévère dans le véritable sens de sévérité pour que celui qui la possède puisse la mettre au service du bien commun. C’est ce que le Seigneur attend de l’esprit de pauvreté, servir les autres avec l’argent qu’on a, avec un esprit de discipline et d’austérité.

Un autre avantage de la pauvreté c’est de « porter à l’indigence un intérêt plus soutenu et généreux. » Personne ne comprend autant le pauvre que le pauvre évangélique. Il sait ce que signifie la faim de la mère, de l’enfant, du sans-abri, parce que lui aussi vit, peut être, dans des conditions physiques égales, mais dans une spiritualité de pauvre qui lui fait comprendre et compatir. Il compatit également avec celui qui n’a rien et il sait être attentionné et généreux. Il ne donne pas du haut vers le bas, ce n’est plus le temps du paternalisme, c’est le temps de la fraternité, de sentir que c’est mon frère et qu’il m’intéresse. Il faut avoir de l’intérêt envers le pauvre, le paysan, celui qui n’a rien.

« Et finalement, dit le Pape, cet esprit de pauvreté nous rend aptes à désirer que les biens économiques ne soient pas des sources de luttes, d’égoïsmes, d’orgueil parmi les hommes, sinon qu’ils sont orientés par des voies de justices et d’équité, vers le bien commun et par le fait même, plus abondamment distribués. » Si nous n’avons pas cet esprit que le Christ recommanda à ces apôtres, notre société ne changera jamais. C’est pourquoi le message d’aujourd’hui, du Christ qui envoie ses apôtres, ne doit pas être compris comme un souvenir du passé. « Mais en ce temps-là il n’y avait pas de capitaux! Il n’y avait pas d’édifices, ni de routes à construire! » Détrompez-vous! Le progrès a toujours été un idéal de l’humanité, mais il se transforme en égoïsme et en sources de rivalités quand il n’est pas animé par ce sens de la vertu. L’esprit de pauvreté est une vertu chrétienne à laquelle nous devons nous convertir.

J’ai également apporté le message de Puebla pour que vous voyiez que l’Église est sévère envers elle-même. Au numéro 144 il est écrit textuellement : « L’Église a besoin d’être chaque jour plus indépendante des pouvoirs du monde, afin de pouvoir ainsi disposer d’un ample espace de liberté qui lui permet d’accomplir son labeur apostolique sans interférence : l’exercice du culte, l’éducation de la foi et le développement de ces innombrables activités qui amènent les fidèles à traduire dans leur vie privée, familiale et sociale, les impératifs moraux qui émanent de cette même foi. Ainsi, libre d’engagements, seulement avec son témoignage et son enseignement, l’Église sera plus crédible et mieux entendue. De sorte que l’exercice du pouvoir sera lui-même évangélisé, dans l’ordre du bien commun. » Et je me réjouis, frères, de ce que notre Église soit persécutée précisément pour son option préférentielle pour les pauvres et parce qu’elle s’efforce de s’incarner dans l’intérêt des pauvres pour dire à tout le peuple, gouvernants, riches et puissants : « Si vous ne vous faites pas pauvres, si vous ne vous importez pas de la misère de votre peuple comme s’il s’agissait de votre propre famille, vous ne pourrez pas sauvez la société… »

Il y a un autre numéro de Puebla que je voudrais vous faire connaître pour que vous voyiez la sincérité avec laquelle l’Église authentique vit aujourd’hui. En parlant de l’option préférentielle pour les pauvres, Puebla dit ceci : « L’exigence évangélique de la pauvreté comme solidarité avec le pauvre et comme rejet de la situation dans laquelle vit la majorité de ce continent – de sorte que déjà être pauvre dans l’Église est un geste prophétique, c’est s’identifier à la majorité du continent – libère le pauvre de son individualisme dans sa vie et de son attirance envers les faux idéaux de la société de consommation. » Comme il est important d’apprendre au pauvre l’esprit évangélique de pauvreté! Parce que s’il y a une maladie chez le pauvre et dans la classe moyenne, c’est d’être victime de la société de consommation. Vouloir avoir son téléviseur, vouloir avoir ses réceptions comme en ont ceux des classes aisées, vouloir savourer la vie, même sans avoir le nécessaire pour subsister. L’esprit de pauvreté serait la meilleure manière de conjurer ces tentations qui annihilent la famille et la félicité de l’homme et de la femme.

De sorte que l’Église opte pour les pauvres pour leur enseigner le véritable sens du détachement, mais encore davantage, une fois l’Église détachée et vivant dans l’esprit de pauvreté, Puebla dit qu’elle offre (no 1156) : « … le témoignage d’une Église pauvre et ainsi elle peut évangéliser les riches qui ont le cœur attaché aux richesses, en les convertissant de leur esclavage et de leur égoïsme. » Comme est sage le Seigneur Jésus-Christ d’avoir dit à ses apôtres d’aller évangéliser avec la figure d’un pauvre pèlerin! Ce n’est plus le temps des grands apparats, des grands édifices inutiles et des grandes pompes de notre Église. Tout cela, peut-être, eut sa fonction en d’autres temps, et il faut continuer en fonction de l’évangélisation, du service. Maintenant, plus que tout, l’Église veut se présenter pauvre parmi les pauvres et pauvre parmi les riches pour tous les évangéliser.

Puebla dit de la Vierge, en citant le Pape Jean-Paul II au sanctuaire de la Vierge de Zapopan, que (no 1144) : « Marie, dans son chant du magnificat proclame que le Salut de Dieu a à voir avec la justice envers les pauvres, qu’il part aussi de l’engagement authentique envers les autres, et plus spécialement envers les plus pauvres et les plus nécessiteux, ainsi que pour la transformation de la société… »

Ce sont les paroles textuelles de Puebla et du Pape pour que vous voyiez que la dévotion à la Vierge n’est pas aliénante. Si demain, jour de la Vierge du Carmen, les multitudes accourent vers son image et revêtent le scapulaire, n’oubliez pas que Marie est avant tout, une messagère prophétique du Christ et que dans son cantique du Magnificat elle s’est souvenue des pauvres, des affamés et qu’elle dit également que Dieu demanderait des comptes aux vaniteux et aux orgueilleux, aux riches du monde et qu’Il les renverra les mains vides s’ils ne se convertissent pas à la pauvreté de Dieu.

Oui, nous aimons notre Mère, elle est le modèle, le paradigme du disciple de l’Évangile. Le modèle des pauvres de Yahvé. Marie, la petite pauvre, celle que le cardinal Pironio appela :
« Celle qui visita l’Amérique pieds nus, avec un enfant pauvre qui nous enrichit, avec un enfant indigent qui nous rend libres. » Ayez une grande dévotion à la Vierge, mais une dévotion libératrice, une dévotion qui nous fait apprendre de Marie la liberté avec laquelle elle s’exprimait. Une dévotion à la Vierge qui nous fait nous sentir devant Dieu, non pas pour implanter notre manière de penser ou notre fausse prudence, sinon pour que nous sachions nous exposer pour le Christ lorsque les injustices du monde Le clouent sur la croix et que tout le monde s’enfuit, comme la Vierge qui demeura à ses côtés. Elle est la brave de Yahvé, celle qui défend les droits de Dieu et de l’homme même au prix du danger et des humiliations. 15/07/79, p.75-80, VII.
 
2) Les faux prophètes

Maintenant, observons bien la première lecture (Amos 7,12-15) qui décrit le triste rôle du faux prophète. C’était un pseudo-prophète, appelé Amasias. Tenons compte que Béthel, où ce prêtre exerçait, était un sanctuaire rival de Jérusalem. Israël et la Judée étaient divisés. La Judée avait son temple à Jérusalem et Israël avait son temple à Béthel. Le royaume du nord, Israël avait beaucoup fleuri et il s’y produit ce qui se produit habituellement lorsqu’une société est prospère : il y a de nombreux vices, beaucoup de luxes qui offensent le pauvre et le culte des sanctuaires s’est converti en un culte d’apparence. C’est là que Dieu envoie le berger de Judée, Amos, pour qu’il aille prophétiser. Je vous invite à lire vous-mêmes ces pages brèves de ce prophète Amos, pour que vous voyiez la liberté avec laquelle il s’adresse au roi Jéroboam II, en lui annonçant que son royaume va être détruit, que son peuple va être amené en exil, qu’il n’y aura plus de paix s’il n’y a pas de justice, si la société n’est pas mieux ordonnée, que le luxe et l’injustice sociale, c’en est assez, que Dieu va venir dans sa colère et qu’Il les châtiera. C’est certain que ce langage de réclamation dérange. C’est comme si un pauvre paysan allait dans un bal élégant pour menacer ceux qui s’y trouvent, du châtiment divin. C’est certain qu’on l’expulse immédiatement.

C’est ainsi qu’on voulait expulser le pauvre Amos. Mais ce qui est triste c’est que ceux-ci font le jeu de l’injustice, de l’oppression, du luxe démesuré et du culte qui ne fait pas honneur à Dieu, sinon qu’il s’efforce de demeurer bien avec les gens. C’est le jeu que faisaient les propres prêtres du sanctuaire de Béthel.
 
Opposition au véritable prophète

Comme fut triste le rôle joué par Amasias. Nous l’avons vu dans la lecture d’aujourd’hui. Premièrement, il s’oppose à la voix du vrai prophète. « Va-t-en; fuis au pays de Judas; mange ton pain là-bas, et là-bas prophétise. » Comme si Dieu n’était pas propriétaire du monde entier et qu’Il ne pouvait pas envoyer ses messagers en tous lieux. Comme dérange, dans certains milieux, la parole que Paul VI nous a adressée aujourd’hui : « l’austérité de la richesse! » On ne veut entendre qu’un langage qui approuve les injustices et les offenses. À quoi sert un forum national si on n’y convie que ceux qui pensent comme eux? À quoi cela sert-il de ne pas entendre la voix du Seigneur?
 
Par intérêts économiques

Qu’est-ce encore qu’un faux prophète? Le faux prophète dit à Amos : « Mange ton pain là-bas. » Cela c’est confondre la mission prophétique avec des intérêts économiques. Comme cela est terrible lorsque la mission sacerdotale ou prophétique est subordonnée aux intérêts économiques, lorsque ce ministère est exercé en subordination aux intérêts sociaux et économiques. Combien de fois, très chers frères, et je parle de vous, les laïcs, qui forment le peuple de Dieu, lorsque vous accédez à des fonctions politiques, vous n’êtes plus les mêmes. Combien de trahisons devons-nous regretter? Même, dans la pudeur de certaines lettres qui contiennent toujours un ton amical, ils me disent : « Vous comprenez, je ne peux pas penser comme vous parce qu’autrement je vais perdre mon emploi, sinon, je n’aurai plus accès aux avantages qui m’ont été accordés. »

Ainsi, nous avons toute une série de subordination comme le prophète Amasias qui pensait que sa grâce était de gagner le pain et qu’Amos venait aussi pour cette raison. Mais il se heurta à un homme indépendant et libre : « Je ne travaille pas pour le pain ou pour l’argent, je viens parce que le Seigneur d’Israël m’a envoyé. »
 
Pour des intérêts politiques

Amasias est également subordonné à des intérêts politiques puisqu’il déclare : « Ne prêche pas ici, dans la maison de Dieu parce que c’est le sanctuaire royal, le temple du pays. Ici, il faut parler comme le roi le veut. » C’est l’heure à laquelle Amos apparaît semblable à Pierre : « Il faut obéir à Dieu avant les hommes. » Nous ne pouvons pas travailler pour demeurer bien avec ceux d’en haut. Notre parole au nom de Dieu, doit dénoncer tant d’injustices. Il y a tant de manières de se faire complice de ces mains criminelles! L’Église ne peut s’empêcher pour tout cela, elle doit dire sa parole, même lorsqu’elle dérange ceux qui comme Amasias, devaient faire respecter davantage la voix du roi que le message de Dieu. 15/07/79, p.80-81, VII.
 
3) Quel est notre message prophétique?

Rappelez-vous que je m’efforce de parler en tant que membre du peuple, d’un diocèse, s’il est certain que je suis l’évêque de ce diocèse, je ne suis cependant pas le seul à être envoyé pour cette mission prophétique. C’est tout mon peuple, ce sont tous mes prêtres, ce sont toutes mes religieuses, les collèges catholiques, ce sont tous ceux qui forment la communauté catholique. Et au nom de vous tous, chers laïcs qui m’écoutez et qui réfléchissez avec moi, je vous dis quelle est notre mission prophétique. Qu’est-ce que nous devons prêcher par notre témoignage et notre parole face au peuple salvadorien qui a tant besoin de cette lumière chrétienne? Vous et moi sommes responsables que ce message du Christ parvienne à tous.

Prêchez la conversion. Premièrement, il y a un aspect négatif. Vous avez entendu, dans l’Évangile d’aujourd’hui, comment le Christ les envoya avec pouvoir sur les esprits impurs (Mc 6,12-13) : « Étant partis, ils prêchèrent qu’on se repentit; et ils chassaient beaucoup de démons et faisaient des onctions d’huile à de nombreux infirmes et les guérissaient. »
 
Libération du péché. Que cela signifie-t-il? C’est l’aspect négatif de notre message : le péché.

À ses origines : pouvoir contre le démon. C’est une guerre à mort contre le péché; ce péché a ses racines dans le démon et il a ses fruits.

Dans ses effets. Ses fruits sont : la maladie, la misère,
l’analphabétisme, la malnutrition, l’injustice sociale, tout ce que nous voyons surgir. Ce qui germe, ce sont les fruits de ce tronc qui est le péché enraciné dans l’enfer qui est le diable.
La lutte du peuple prophétique est, contre le péché, contre le diable et contre les conséquences de tout cela. Sa lutte est pour les libérations des esclavages de la Terre. C’est pourquoi, vouloir uniquement parler de se confesser pour ne pas avoir de péché, mais pour ensuite ne pas lutter contre l’injustice qui prévaut, ce n’est pas être un véritable Peuple de Dieu. Il est nécessaire que, avec l’effort de ne pas commettre de péché personnel, nous travaillions aussi pour arracher les péchés sociaux à la racine, contre le pouvoir de l’Enfer et du Démon.

Les prophètes de l’Ancien Testament, Jean Baptiste et cette mission des apôtres ne sont pas définitifs, mais une préparation, ils demeurent là, dans l’aspect négatif, et c’est pour cela que l’Évangile dit qu’ils allaient en chassant les démons et en guérissant les malades. C’est-à-dire que la promotion humaine dès le départ, était déjà enseignée par Jésus-Christ.
 
Aspects positifs : annoncer le Règne (les bienfaits messianiques) et « Le Kérygme »

Selon l’Évangile de saint Marc qui est celui de cette année, le Christ se réserve la prérogative d’initier la partie positive de cette annonce : « Le Règne de Dieu est parvenu jusqu’à vous. » C’est la partie positive, il ne s’agit plus seulement d’arracher le péché et ses conséquences, les égoïsmes de la Terre. Ce serait là une religion très négative si nous ne parlions qu’ainsi, mais le plus beau, c’est que ce vide laissé par le péché, l’Enfer et les esclavages de la Terre va être rempli par le Règne de Dieu.
 
Christ lui-même est le Règne

Selon saint Paul, le Règne de Dieu n’est pas distinct du Christ. Le Christ lui-même est le Règne de Dieu. Il incarne le Règne de Dieu. Prêcher le Règne de Dieu dans le monde c’est prêcher que le Christ soit venu, comme dit le Pape dans sa première homélie lors de sa consécration : « Ouvrez les portes au Christ, vous les politiciens, les économistes, les universités, la culture. Il est le seul à détenir les Paroles de la vie éternelle. » C’est pourquoi tout va si mal au Salvador, parce que nous voulons construire une civilisation sans le Christ.

Il est donc nécessaire d’ouvrir notre pensée, notre amour et notre esprit à la seconde lecture (Ep 1,3-14) que nous offre aujourd’hui saint Paul comme une synthèse du kérygme chrétien. « Kérygme » est un mot qui signifie « proclamation », « annonce ». Selon les prophètes de l’Ancien Testament, le kérygme est une phrase définitive qu’apporterait le Rédempteur lui-même. Et ce fut Lui qui vint nous dire : « Le Règne de Dieu est proche, ouvrez-lui les portes, convertissez-vous. »
 
Instaurer toutes choses dans le Christ

En cela consiste également le kérygme que Jésus-Christ prêcha et qu’Il confia à l’Église. Nous, membres de l’Église, nous sommes chargés d’apporter le kérygme à la société, à notre foyer, à nos amis, à nos milieux. Que devons-nous prêcher? En plus de cette répudiation du péché, dans cette belle phrase de saint Paul : « Récapituler dans le Christ toutes les choses du Ciel et de la Terre. » Saint Paul dit que lui a été révélé le mystère caché dans la profondeur éternelle de Dieu. Ce mystère d’avant les siècles est celui-ci : récapituler toutes les choses de la Terre et du Ciel dans le Christ. Avant que n’existent le Ciel, la Terre, l’Histoire et les humains, Dieu pensa au Christ comme clé du Ciel, de la Terre et de l’Histoire. C’est pourquoi le Christ vient pour être la récapitulation.
En cherchant les origines de ce mot, j’ai découvert que les Grecs employaient ce mot pour désigner une somme, l’addition de plusieurs nombres qui forment un total, c’est ce qu’ils appelaient récapitulation. Le Christ vient comme le total, Il vient pour être le résumé de tout ce qui existe. Le Christ est la clé pour comprendre l’être humain et l’Histoire. Le Christ est la dernière pierre que l’on pose sur un édifice, comme ces pierres qui couronnent et donne consistance à tout l’édifice. Le Christ c’est cela : récapitulation de tout l’univers.
 
La libération par son sang

Saint Paul le présente sous divers aspects : par son sang nous avons reçu la Rédemption. Il n’y a pas de Rédemption en dehors du sang du Christ. Si l’homme et la femme travaillaient aujourd’hui pour des revendications devant une société injuste, vis-à-vis une politique injuste et malhonnête, face à la pourriture du monde, ils ne rencontreraient la véritable liberté, la véritable Rédemption que dans le Sang de Notre Seigneur Jésus-Christ. Seulement dans son sang! C’est pourquoi, venir à la messe le dimanche, c’est rendre honneur au Sang qui est l’unique espérance de notre Rédemption.

La libération est une parole très conflictuelle de notre temps, à laquelle la Bible fait pourtant référence. Libération pour l’ancien Israël, c’était d’être sorti de l’esclavage d’Égypte vers la Terre promise. Libération signifie pour nous, chrétiens, que le Christ a payé de son sang la dette de nos péchés et que nous nous sentons libérés.
 
Filiation divine dans le Christ

« Christ, en plus de nous avoir libérés du péché, nous a faits fils et filles de Dieu », dit aujourd’hui saint Paul. La filiation dans le Christ est un autre aspect de notre kérygme, de notre annonce du Règne de Dieu. Tous les hommes sont appelés à être fils de Dieu, frères du Christ, cohéritiers de son Règne. C’est cela l’appel qui nous enthousiasme parce qu’il nous ouvre à des perspectives nouvelles. L’état de fait actuel au Salvador où nous avons peur les uns des autres ne demeurera pas permanent. La véritable liberté viendra quand nous nous sentirons tous fils de Dieu, fraternellement unis dans la filiation que le Christ nous a donnée, quand nous prierons tous avec sincérité le Notre Père.
 
Incorporation au Christ

Plus encore, le Christ ne nous fit pas enfants de Dieu en demeurant à l’écart, comme celui qui signe un document qui agit en son nom, comme le père de famille qui adopte un fils en signant un document tout en demeurant distinct de son fils. Il y a quelque chose de plus grand que saint Paul appelle aujourd’hui : l’incorporation au Christ. Le chrétien n’est pas seulement fils de Dieu, sinon qu’il est un membre vivant du Christ. Membre dont la tête est le Christ. Nous sommes tous un organisme vivant. Incorporons-nous pour sentir ainsi la belle unité du Peuple de Dieu!
 
Le Sceau de l’Esprit : Arrhes

Et en dernier, le kérygme, l’annonce du Règne, nous assure que tout chrétien, depuis le jour du baptême, porte le sceau de l’Esprit et que celui-ci est comme des arrhes, comme une avance qui se paie et qui exige déjà le règlement de la dette. Comme si Dieu s’était fait notre créditeur. Il nous a donné des arrhes, des avances, des anticipations dans la présence de l’Esprit pour qu’après notre mort, s’accomplisse la consommation finale, l’héritage, la preuve qu’avec ce sceau que nous portons déjà dans cette vie le bel héritage des enfants de Dieu dans la patrie de la consommation finale.

C’est l’annonce que nous sommes chargés de porter depuis le jour de notre baptême. Cette Rédemption dans le Christ est aussi un germe fécond, un ferment dans les groupes libérateurs de la Terre. C’est pourquoi l’Église continue avec sympathie tout effort libérateur des hommes et précisément pour qu’ils ne perdent pas leur efficacité, pour qu’ils ne perdent pas leurs forces et qu’ils se croient des dieux, l’Église leur reproche leurs péchés et leurs abus. Elle leur dit : « La revendication que vous cherchez est bonne, mais la stratégie que vous suivez ne l’est pas. »
 
L’Univers, les choses du Ciel et de la Terre

Frères, le Christ ressuscité a déjà placé au sein de l’Histoire le principe d’un monde nouveau. Venir à la messe le dimanche c’est s’imprégner de ce principe qui redevient présent et se célèbre dans la messe sur l’autel. Quand nous sortons de la messe, nous savons que nous avons proclamé la mort qui sauva le monde et nous proclamons la résurrection du Christ qui vit comme une espérance pour conglutiner l’univers dans son entier.

Vous connaissez cette union, cette relation intime qui existe entre l’homme et l’univers. Remontons au chapitre de la Genèse, au chapitre premier, … où Dieu dit à l’homme qu’Il lui livre la Terre, les étoiles et les astres : « Tout cela est à toi, domine-le. » Et l’humain, par ses grandes inventions, n’est rien d’autre que celui qui accomplit ce commandement de Dieu. L’homme du XXe siècle est allé sur la lune, il a découvert le secret de l’atome. Que découvrira-t-il encore?

C’est l’accomplissement du commandement du Seigneur : domine la Terre! Mais la domination absolue de l’homme sur l’univers sera celle qui a été annoncée aujourd’hui : dans le Christ qui récapitule les choses du Ciel et de la Terre. C’est quand l’homme saint parvient à soumettre au Règne de Dieu, ce monde qui est maintenant esclave du péché et qu’il le dépose aux pieds du Christ et celui-ci aux pieds de Dieu. C’est cela, la récapitulation. Avant que n’existent les siècles des siècles, c’était le projet de Dieu et, quand se terminera l’Histoire, ce sera la réalisation de Dieu : le Christ récapitulation de toutes choses.

Tout ce que l’Histoire a été, tout ce que nous faisons de bien ou de mal, sera mesuré selon ce projet de Dieu et seul subsistera celui qui aura travaillé pour mettre les choses sous le Règne du Christ. Tout ce qui a tenté de se soustraire au processus de Dieu dans le Christ est faux, il ne subsistera pas et il ira au dépotoir de l’Histoire. […]

Nous sommes le corps du Christ dans l’Histoire en ce moment. Le Christ vit aujourd’hui et Il se manifeste en nous. Le Christ veut parler par nous. Il veut agir par nous. C’est la grande responsabilité prophétique qu’a le Peuple de Dieu. Puisse Dieu, personne ne la rejette. 15/07/79, p.81-85, VII.

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