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Discours à l’Université de Louvain pour la réception du titre de docteur honoris causa. 2 février 1980.
La Dimension Politique de la Foi, telle qu’elle apparaît à partir d’une option pour les pauvres
Une expérience ecclésiale au Salvador.

Je viens du plus petit pays de la lointaine Amérique latine. Je viens en portant dans mon cœur de chrétien, de Salvadorien et de pasteur, le salut, la reconnaissance et la joie de partager des expériences vitales.

Je salue avant tout, avec admiration, cette noble « Alma Mater » de Louvain. Jamais je n’avais imaginé l’immense honneur de ce lien honorifique avec un centre européen d’un tel prestige académique et culturel, où sont nées tant d’idées qui ont contribué au merveilleux élan de l’Église et de la société pour s’adapter aux temps nouveaux.
C’est pourquoi je viens aussi exprimer ma reconnaissance à l’université de Louvain. Car ce doctorat d’honneur, je ne veux pas le considérer seulement comme un hommage rendu à ma propre personne. L’énorme disproportion entre le poids d’un tel hommage et mes faibles mérites m’accablerait. Permettez-moi plutôt de considérer cette généreuse distinction universitaire comme un hommage affectueux au peuple du Salvador et à son Église, comme un témoignage éloquent de soutien et de solidarité avec les souffrances de mon peuple et sa noble lutte pour la libération, et comme un geste de communion et de sympathie avec ce que fait mon diocèse.

Avec la cordialité de mon salut et de ma reconnaissance, je veux exprimer ma joie de venir partager fraternellement avec vous mon expérience de pasteur et de Salvadorien, et ma réflexion théologique de responsable de la foi.

Expérience de réflexion que, en accord avec l’aimable suggestion de l’université, j’ai l’honneur d’insérer dans le cycle de conférences qui se déroule ici sur le thème suggestif de la dimension politique de la foi chrétienne. Naturellement, je ne prétends pas, et vous ne pouvez pas l’attendre de moi, prononcer le discours d’un technicien en matière de politique, ni développer les considérations qui permettraient à un expert en théologie d’établir le lien théorique entre la foi et la politique.

Je vous parle aujourd’hui en toute simplicité comme un pasteur qui, au contact de son peuple, a appris peu à peu cette belle et dure réalité : la foi chrétienne ne nous sépare pas du monde, elle nous y plonge; l’Église n’est pas un refuge en dehors de la cité, mais elle suit ce Jésus qui a vécu, travaillé, lutté et perdu la vie au cœur de la cité, de la « polis ». C’est en ce sens que je voudrais parler de la dimension politique de la foi sur le monde et aussi des répercussions qu’entraîne pour la foi l’insertion dans le monde.

Une Église au service du monde

Nous devons l’énoncer clairement dès le début : la foi chrétienne et la vie de l’Église ont toujours eu des répercussions sociopolitiques. Par action ou par omission, par connivence avec tel ou tel groupe social, les chrétiens ont toujours exercé une influence dans la configuration sociopolitique du monde dans lequel ils vivent. Le problème est de savoir quelle doit être cette influence sur le monde social et politique pour que ce monde corresponde en vérité à la foi.

Comme première idée, quoique encore très générale, je veux présenter l’intuition du Concile Vatican II qui est à la base de tout le mouvement actuel de l’Église. L’essence de l’Église est dans sa mission de service du monde, dans sa mission de le sauver en totalité, et de le sauver dans l’histoire, ici et maintenant. L’Église est là pour être solidaire des espoirs et des joies, des angoisses et des tristesses des hommes. Comme Jésus, l’Église existe pour évangéliser les pauvres et relever les opprimés, pour chercher et sauver ce qui était perdu (cf. Lumen Gentium, no 8).

Le monde des pauvres

Vous connaissez tous ces paroles du Concile. Certains de vos évêques et de vos théologiens ont fait beaucoup au cours des années 60 pour présenter ainsi l’essence et la mission de l’Église. Mon apport consistera à illustrer ces déclarations de la situation particulière d’un petit pays d’Amérique latine, exemple typique de ce que l’on appelle aujourd’hui le Tiers-Monde. Pour le dire en une seule fois et d’une seule parole qui résume et concrétise tout : Le monde que doit servir l’Église, c’est, pour nous, le monde des pauvres.

Notre monde salvadorien n’est pas une abstraction. Ce n’est pas seulement un cas de plus de ce que l’on entend par « monde » dans les pays développés comme le vôtre. C’est un monde qui, dans son immense majorité, est formé par des hommes et des femmes pauvres et opprimés. Et de ce monde des pauvres, nous disons qu’il est la clef pour comprendre la foi chrétienne, la vie de l’Église, la dimension politique de cette foi et cette vie de l’Église. Ce sont les pauvres qui nous disent ce qu’est la « polis », la cité, et ce que signifie pour l’Église : vivre réellement dans le monde.

Permettez-moi, à partir des pauvres de mon peuple, de vous expliquer brièvement la situation et l’action de notre Église dans le monde où nous vivons, puis de réfléchir à partir de la théologie sur l’importance de ce monde réel, culturel et sociopolitique, pour la foi de l’Église.

Plan de l’exposé :

1) Action de l’Église du diocèse de San Salvador
2) La foi, à partir du monde des pauvres devient réalité historique
3) Conclusion : L’option pour les pauvres : Orientation de notre foi au milieu de la politique 02/02/80, p. 78-81, Oscar A. Romero; (Assassiné avec les Pauvres, Paris, Cerf, 1981).

1) Action de l’Église du diocèse de San Salvador

Ces dernières années notre diocèse a orienté sa pastorale dans une direction que l’on ne peut décrire et comprendre que comme un retour au monde des pauvres et à leur monde réel et concret.

Incarnation dans le monde des pauvres

Comme en d’autres endroits d’Amérique latine, après de nombreuses années et peut-être même des siècles, ont retenti parmi nous les paroles de l’Exode : « J’ai entendu la clameur de mon peuple, j’ai vu l’oppression qu’on lui a fait subir » (Ex 3,9). Ces paroles de l’Écriture nous ont donné des yeux nouveaux pour voir ce qui a toujours existé chez nous, mais qui a été si souvent dissimulé, même au regard de l’Église. Nous avons appris à voir quel est le fait primordial de notre monde, et nous l’avons jugé comme pasteurs à Medellín et à Puebla.

« Cette misère, en tant que fait collectif, est une injustice qui crie vers le ciel. » (cf. Medellín, Justice, no 1).

À Puebla nous avons déclaré que « le fléau le plus dévastateur et le plus humiliant, c’est la situation de pauvreté inhumaine dans laquelle vivent des millions de Latino-américains et qui se manifeste par exemple par des salaires de famine, le chômage, le sous-emploi, la sous-alimentation, la mortalité infantile, l’absence de logements décents, les problèmes de santé, d’instabilité de l’emploi » (no 29).
Le fait de constater ces réalités et d’en recevoir l’impact, loin de nous détourner de notre foi, nous a rendus au monde des pauvres comme à notre lieu véritable; il nous a poussés, comme premier pas fondamental, à nous incarner dans le monde des pauvres. Nous y avons trouvé les visages concrets des pauvres dont parle Puebla (cf. no 31 et 39).

Là nous avons rencontré les paysans sans terre et sans travail stable, sans eau ni lumière dans leurs pauvres demeures, sans assistance médicale quand les mères mettent au monde un enfant et sans école quand les enfants commencent à grandir. Là nous avons rencontré les ouvriers dépourvus de droits syndicaux, renvoyés des usines quand ils réclament ces droits, réduits à la merci des froids calculs de l’économie.

Là nous avons rencontré les mères et les épouses des disparus et des prisonniers politiques.

Là nous avons rencontré les habitants des taudis dont la misère dépasse toute imagination et qui subissent l’injure permanente des beaux quartiers tout proches.

Dans ce monde sans visage humain, sacrement actuel du Serviteur souffrant de Yahvé, l’Église de mon diocèse a essayé de s’incarner. Je ne dis point ceci dans un esprit triomphaliste, je sais trop bien tout ce qui nous manque encore pour avancer dans cette incarnation. Mais, je le dis avec une joie immense. Nous avons fait l’effort de ne pas passer au large, de ne pas faire un détour devant le blessé rencontré sur le chemin, et de nous approcher de lui comme le bon Samaritain.

C’est cette approche du monde des pauvres que nous considérons à la fois comme une incarnation et comme une conversion. Les changements nécessaires au sein de l’Église, dans sa pastorale, l’éducation, la vie sacerdotale et religieuse, dans les mouvements laïcs, que nous n’avions pas pu réaliser tant que notre regard était fixé uniquement sur l’Église, nous les réalisons maintenant que nous nous tournons vers les pauvres.

L’annonce de la Bonne Nouvelle aux pauvres

Cette rencontre avec les pauvres nous a fait retrouver la vérité fondamentale de l’Évangile par laquelle la Parole de Dieu nous pousse incessamment à la conversion. L’Église a une Bonne Nouvelle à annoncer aux pauvres. Ceux qui, des siècles durant, ont entendu de mauvaises nouvelles et ont vécu les pires réalités, écoutent maintenant, à travers l’Église, la parole de Jésus : « Le Royaume de Dieu est proche. » « Bienheureux, vous les pauvres, car le Royaume de Dieu est à vous. » Et en conséquence, elle a aussi une Bonne Nouvelle à annoncer aux riches : qu’ils se fassent pauvres pour partager avec les pauvres les Biens du Royaume.

Pour qui connaît notre continent latino-américain, il sera très clair qu’il n’y a dans ces paroles aucune naïveté et encore moins un opium. Ce qu’il y a dans ces paroles, c’est la coïncidence de l’aspiration à la libération de notre continent avec l’offre de l’amour de Dieu aux pauvres. C’est l’espérance qu’offre l’Église et qui coïncide avec l’espérance, parfois endormie et si souvent manipulée et frustrée, des pauvres du continent. C’est une nouveauté dans notre peuple que les pauvres voient aujourd’hui en l’Église une source d’espérance et un appui pour leur noble lutte de libération. L’espérance qu’anime l’Église n’est ni naïve ni passive; c’est plutôt un appel lancé à partir de la Parole de Dieu, à la responsabilité des masses des pauvres, à leur prise de conscience, à leur organisation, dans un pays où, avec plus ou moins de force selon les cas, cette organisation est interdite par la loi ou en fait. Elle constitue également un soutien, parfois critique aussi, à leurs justes causes et à leurs revendications.

L’espérance que nous prêchons aux pauvres est destinée à leur rendre leur dignité et à les encourager à être, eux-mêmes, les artisans de leur propre destin. En un mot, l’Église ne s’est pas seulement tournée vers les pauvres, mais elle a fait d’eux le destinataire privilégié de sa mission, car, comme dit Puebla, « Dieu prend leur défense et les aime » (no 1,142).

L’engagement à défendre les pauvres

Non seulement l’Église s’est incarnée dans le monde des pauvres et leur donne une espérance, mais aussi, elle s’est fermement engagée à les défendre. Chaque jour les masses pauvres de notre pays sont opprimées et réprimées par les tortures économiques et politiques. Chez nous, les paroles terribles des prophètes d’Israël sont toujours vraies : il en est chez nous qui « vendent le juste pour de l’argent et le pauvre pour une paire de sandales » (Amos 8,6); il en est qui amassent le butin de la violence dans leurs palais et qui écrasent les pauvres; il en est qui sont couchés sur des lits de marbre et qui font s’approcher un règne de violence (cf. Amos 6,4); il en est qui « ajoutent maison à maison, champ à champ, jusqu’à occuper toute la place et rester seuls dans le pays » (Isaïe 5,8).

Ces expressions des prophètes Amos et Isaïe ne sont pas des paroles lointaines, d’il y a des siècles; ce ne sont pas seulement des textes que nous lisons avec respect dans la liturgie. Ce sont des réalités quotidiennes, que nous nous vivons tous les jours dans leur cruauté et leur brutalité. Nous les vivons quand viennent à nous des mères et des épouses d’hommes arrêtés et disparus, quand on trouve des cadavres défigurés dans des cimetières clandestins, quand sont assassinés ceux qui luttent pour la justice et la paix. Dans notre diocèse, nous vivons chaque jour ce que Puebla a dénoncé avec force : l’angoisse due à la répression systématique ou sélective, accompagnée de la délation, de la violation de la vie privée, de contraintes excessives, de tortures, d’exils. Les angoisses de tant de familles à cause de la disparition d’être chers dont elles ne peuvent avoir aucune nouvelle. L’insécurité totale du fait des détentions sans mandat d’arrêt. Les angoisses face à l’exercice d’une justice soumise ou entravée (no 42).

Dans cette situation de conflits et d’antagonismes dans laquelle une minorité contrôle le pouvoir économique et politique, l’Église s’est mise du côté des pauvres et a assumé leur défense. Il ne peut en être autrement, car elle se souvient de ce Jésus qui avait pitié des foules. Pour défendre les pauvres, elle est entrée en conflit grave avec les puissants des oligarchies économiques et les pouvoirs politiques et militaires de l’État.

Cette défense des pauvres, dans un monde sérieusement conflictuel, a fait apparaître un fait nouveau dans l’histoire récente de notre Église : la persécution. Vous en connaissez certainement les faits les plus marquants. En moins de trois ans, plus de 150 prêtres ont été attaqués, menacés et calomniés; six d’entre eux déjà sont morts martyrs, assassinés ; plusieurs ont été torturés et d’autres expulsés. Les religieuses ont été également objet de persécution.

La radio du diocèse, celle des institutions d’éducation catholiques et d’inspiration chrétienne ont été constamment attaquées, menacées par des attentats à la bombe. On a perquisitionné dans plusieurs presbytères.

Si l’on agit de cette façon avec les représentants les plus en vue de l’Église, vous comprendrez sans peine ce qui s’est passé pour l’humble chrétien, c’est-à-dire les paysans, leurs catéchistes et délégués de la Parole, les communautés ecclésiales de base. Là, les gens menacés, enlevés, torturés et assassinés se comptent par centaines et par milliers. Comme toujours dans la persécution, c’est le peuple chrétien pauvre qui a été le plus persécuté.

Il est évident que notre Église a été persécutée au cours de ces trois dernières années. Mais le plus important, c’est d’examiner pourquoi elle a été persécutée. On n’a pas tant persécuté n’importe quel prêtre, ou attaqué n’importe quelle institution. On a persécuté et attaqué cette partie de l’Église qui s’est mise du côté du peuple pauvre et qui a pris sa défense. De nouveau, nous rencontrons ici la clé pour comprendre la persécution de l’Église : ce sont les pauvres. De nouveau, ce sont les pauvres qui nous font comprendre ce qui s’est réellement passé. Et c’est pourquoi l’Église a compris la persécution à partir des pauvres. La persécution a été occasionnée par la défense des pauvres, et elle n’est pas autre chose que le partage du destin des pauvres.

La vraie persécution s’est exercée sur le peuple pauvre qui est aujourd’hui le Corps du Christ dans l’histoire. Les pauvres sont le peuple crucifié, comme Jésus; le peuple persécuté comme le Serviteur de Yahvé. Ce sont eux qui complètent en leurs corps ce qui manque à la passion du Christ. Pour cette raison, quand l’église s’est organisée et unifiée en recueillant les espoirs et les angoisses des pauvres, elle a subi le même sort que Jésus et que les pauvres, elle a subi le même sort que Jésus et que les pauvres : la persécution.

La dimension politique de la foi

Telle est, à grands traits, la situation et l’action de l’Église de San Salvador. La dimension politique de la foi n’est pas autre chose que la réponse de l’Église aux exigences du monde réel, sociopolitique, dans lequel elle vit. Ce que nous avons redécouvert, c’est cette exigence primordiale pour la foi et l’Église ne peut l’ignorer. Cela ne veut pas dire que l’Église se considère elle-même comme une institution politique qui entrerait en compétition avec d’autres instances politiques, ni même qu’elle se dote de mécanismes politiques, et encore moins qu’elle veuille exercer un leadership politique. Il s’agit de quelque chose de plus profond et d’évangélique ; il s’agit du véritable choix en faveur des pauvres, de s’incarner dans leur monde, de leur annoncer une Bonne Nouvelle, de leur donner une espérance, de les encourager à une praxis libératrice, de défendre leur cause et de prendre part à leur destin. Ce choix de l’Église en faveur des pauvres explique la dimension politique de sa foi dans ses racines et dans ses traits les plus fondamentaux.

C’est parce qu’elle a opté pour les pauvres véritables et non pas fictifs, c’est parce qu’elle a opté pour ceux qui sont réellement opprimés et réprimés, que l’Église vit dans le monde de la politique et se réalise en tant qu’Église à travers la réalité politique. Il ne peut en être autrement du moment que, comme Jésus, elle va vers les pauvres. » 02/02/80, p. 81-88, assassinée avec les Pauvres.

2) La foi, à partir du monde des pauvres devient réalité historique

L’action du diocèse est née de sa foi. La transcendance de l’Évangile nous a guidés dans notre jugement et notre action. À la lumière de la foi nous avons évalué les situations sociales et politiques. Mais, par ailleurs, il est vrai aussi que dans ces prises de position face à la réalité sociopolitique telle qu’elle est, notre foi s’est approfondie, l’Évangile a montré sa richesse.

Je voudrais maintenant faire seulement quelques remarques sur certains points fondamentaux de la foi qui ont été enrichis par cette incarnation réelle dans le monde sociopolitique.

Une conscience plus claire du péché

Tout d’abord, nous savons maintenant ce que c’est que le péché. Nous savons que l’offense à Dieu est la mort de l’homme. Nous savons que le péché est vraiment mortel, non seulement à cause de la mort intérieure de celui qui le commet, mais aussi à cause de la mort réelle et objective qu’il provoque. Souvenons-nous de cette donnée profonde de notre foi chrétienne : le péché, c’est ce qui a donné la mort au Fils de Dieu, c’est encore et toujours ce qui donne la mort aux fils de Dieu.

Cette vérité fondamentale de la foi chrétienne, nous la voyons tous les jours dans la vie de notre pays. On ne peut offenser Dieu sans offenser le frère. Ce n’est pas une routine de souligner une fois de plus l’existence de structures de péché dans notre pays. Elles sont péché parce qu’elles produisent les fruits du péché : la mort des Salvadoriens, la mort rapide par la répression, ou la mort plus lente mais non moins réelle, par l’oppression exercée par les structures. C’est pour cela que nous avons dénoncé dans notre pays l’idolâtrie de la richesse, de la propriété privée considérée comme un absolu dans le système capitaliste, l’idolâtrie du pouvoir politique dans les régimes de Sécurité nationale au nom de quoi on institutionnalise l’insécurité des individus (IV lettre pastorale, no 43-48).

Une clarté plus grande sur l’Incarnation et la Rédemption

En second lieu, nous savons mieux, maintenant, ce que signifie l’Incarnation, ce que veut dire le fait que Jésus prit réellement chair humaine et qu’il se fit solidaire de ses frères dans la souffrance, dans les larmes et les plaintes, dans le don de soi. Nous savons qu’il ne s’agit pas directement d’une incarnation universelle, ce qui est impossible, mais d’une incarnation qui résulte d’un choix, d’une préférence : une incarnation dans le monde des pauvres. C’est à partir des pauvres que l’Église pourra exister pour tous, qu’elle pourra aussi rendre service aux puissants à travers une pastorale de conversion; mais pas l’inverse, comme c’est arrivé tant de fois.

Le monde des pauvres, aux caractéristiques sociales et politiques bien concrètes, nous enseigne où l’Église doit s’incarner pour éviter l’universalité fausse qui se termine toujours par l’entente avec les puissants. Le monde des pauvres nous enseigne ce que doit être l’amour chrétien qui recherche, bien sûr, la paix mais qui démasque le faux pacifisme, la résignation et l’inaction; qui évidemment doit être gratuit, mais qui doit rechercher l’efficacité historique. Le monde des pauvres nous enseigne que la sublimité de l’amour chrétien doit passer par la nécessité impérieuse de la justice pour les masses et ne doit pas fuir la lutte honnête. Le monde des pauvres nous enseigne que la libération arrivera non seulement lorsque les pauvres seront destinataires des bienfaits du gouvernement ou de l’Église elle-même, mais lorsqu’ils seront eux-mêmes les acteurs et les protagonistes de leurs luttes et de leur libération, et qu’ils démasqueront ainsi la racine ultime des faux paternalismes, y compris dans l’Église.

Le monde réel des pauvres nous enseigne ce qu’est l’espérance chrétienne. L’Église prêche le nouveau Ciel et la nouvelle Terre; elle sait en outre qu’aucune configuration sociopolitique ne peut remplacer la plénitude finale accordée par Dieu. Mais elle a appris aussi que l’espérance transcendante doit être maintenue par les signes de l’espérance historique, même si ce sont des signes aussi simples en apparence que ceux que proclame le prophète Isaïe lorsqu’il dit : « Ils construiront leurs maisons, et les habiteront, ils planteront des vignes et en mangeront les fruits. » (Isaïe 65,21).

Qu’il y ait là une espérance chrétienne authentique, et non pas une espérance rabaissée au temporel et à l’humain, comme on le dit parfois d’une manière dépréciative; c’est ce que l’on apprend au contact quotidien de ceux qui n’ont ni maison, ni vignes, de ceux qui construisent des maisons pour que d’autres y habitent et de ceux qui travaillent pour que d’autres mangent les fruits de leur travail.

Une foi profonde en Dieu et en Jésus-Christ.

En troisième lieu, l’incarnation dans le domaine sociopolitique permet d’approfondir sa foi en Dieu et en son Christ. Nous croyons en Jésus qui vient donner la vie en plénitude; nous croyons en un Dieu vivant qui donne la vie aux hommes et qui veut que les hommes vivent en vérité. Ces vérités radicales de la foi deviennent réellement des vérités et des vérités radicales quand l’Église prend place dans la vie et dans la mort de son peuple.

C’est ici que s’offre à l’Église, comme à tout homme, le choix le plus fondamental pour sa foi : être pour la vie, ou être pour la mort. Nous croyons clairement qu’il n’y a pas, en cela, de neutralité possible. Ou bien nous aidons les Salvadoriens à vivre, ou bien nous sommes complices de leur mort. C’est là qu’on rencontre la médiation historique de ce qui est le plus fondamental dans la foi : ou nous croyons en un Dieu de vie, ou nous suivons les idoles de la mort.

Au nom de Jésus, nous œuvrons naturellement pour une vie en plénitude, qui ne s’épuise pas dans la satisfaction des besoins matériels primaires, et ne se limite pas au domaine sociopolitique. Nous savons très bien que la plénitude de la vie ne sera atteinte que dans le règne définitif du Père et que cette plénitude se réalise historiquement en servant dignement ce règne et en faisant au Père le don total de soi-même. Mais nous voyons aussi clairement que ce serait une pure illusion, une ironie, et, au fond, le plus grave des blasphèmes que d’oublier et d’ignorer, au nom de Jésus, les niveaux les plus élémentaires de la vie, de la vie qui commence avec le pain, le toit, le travail.

Nous croyons avec l’apôtre Jean que Jésus est « le Verbe de vie » (1 Jn 1,1), et que là où il y a la vie, là se manifeste Dieu. Là où le pauvre commence à se libérer, là où les hommes peuvent s’asseoir autour d’une table commune pour partager, là est le Dieu de la vie. C’est pourquoi, lorsque l’Église s’insère dans le monde sociopolitique et œuvre avec lui de telle sorte qu’ils deviennent source de vie pour les pauvres, elle ne s’écarte pas de la mission, elle ne fait pas quelque chose de subsidiaire ou une tâche de suppléance, mais elle donne le témoignage de sa foi en Dieu, elle est l’instrument de l’Esprit, Seigneur et Créateur de vie.

Cette foi dans le Dieu de la vie explique ce qui est au plus profond du mystère chrétien. Pour donner vie aux pauvres, il faut donner de sa propre vie et même donner sa vie. La plus grande preuve de foi en un Dieu de vie est le témoignage de celui qui est prêt à donner sa vie. « Nul n’aime davantage que celui qui donne sa vie pour son frère. » (Jn 15,13).

Et c’est ce que nous voyons chaque jour dans notre pays. Beaucoup de Salvadoriens et beaucoup de chrétiens sont prêts à donner leur vie pour que vivent les pauvres. Ils suivent les traces de Jésus et nous montrent leur foi en Lui. Sincères comme Jésus dans le monde réel, menacés et accusés comme Lui, ils rendent témoignage du Verbe de vie.

C’est donc une histoire ancienne que la nôtre. C’est l’histoire de Jésus que nous essayons modestement de continuer. En tant qu’Église, nous ne sommes pas des experts en politique, nous ne voulons pas manœuvrer la politique en usant des mécanismes qui sont les siens. Mais l’insertion dans le monde sociopolitique, dans ce monde où se jouent la vie et la mort des masses, est nécessaire et urgente, afin que nous puissions maintenir vraiment, et pas seulement en paroles, la foi en un Dieu de vie, à la suite de Jésus. » 02/02/80, p.88-93, assassiné avec les Pauvres.

3) Conclusion : L’option pour les pauvres : Orientation de notre foi au milieu de la politique

Pour terminer, je voudrais résumer le thème central de mon exposé. Dans la vie ecclésiale de notre diocèse, la dimension politique de la foi, ou si l’on veut, le rapport entre foi et politique n’a pas été découverte par des réflexions purement théoriques, préalables à la vie même de notre Église. Naturellement ces réflexions sont importantes, mais elles ne sont pas décisives. Elles ne deviennent importantes et décisives que lorsqu’elles se nourrissent véritablement de la vie réelle de l’Église.

Aujourd’hui, en raison de l’honneur qui m’est fait d’exprimer dans ce cadre universitaire mon expérience pastorale, j’ai dû me livrer à cette réflexion théologique. Mais la dimension politique de la foi, on la découvre correctement bien plutôt dans une pratique concrète au service des pauvres. C’est dans cette pratique que l’on découvre leurs rapports mutuels et leurs différences. C’est la foi qui, en un premier temps, pousse à s’incarner dans le monde sociopolitique des pauvres et à animer les processus de libérations qui sont aussi sociopolitiques. Cette incarnation et cette praxis, à leur tour, concrétisent les éléments fondamentaux de la foi.

Dans ce que nous venons d’exposer, nous avons seulement tracé les grandes lignes de ce double mouvement. Il reste naturellement bien des thèmes à traiter. Nous aurions pu parler du rapport de la foi avec les idéologies politiques, concrètement avec le marxisme. Nous aurions pu faire allusion au thème, brûlant chez nous, de la violence et de sa légitimité. Ces thèmes font l’objet de réflexions constantes entre nous et nous les abordons sans préjugé ni crainte. Mais nous les abordons dans la mesure où ils deviennent des problèmes réels et nous apprenons à leur apporter une solution à l’intérieur du processus lui-même.

Pendant le court laps de temps où il m’a été donné de diriger le diocèse, quatre gouvernements différents se sont déjà succédés, avec des projets politiques différents. Les autres forces politiques, révolutionnaires et démocratiques, ont pris plus d’importance et ont évolué, durant ces années. L’Église a dû juger de la politique, de l’intérieur d’un processus changeant. À l’heure actuelle, le panorama est ambigu, car d’une part, tous les projets du gouvernement sont en train d’échouer tandis que s’accroît, d’autre part, la possibilité d’une libération populaire.

Mais au lieu de vous détailler tous les va-et-vient de la politique dans mon pays, j’ai préféré vous expliquer les racines profondes de l’action de l’Église dans ce monde explosif qu’est le monde sociopolitique. Et j’ai tenté d’élucider devant vous l’ultime critère, qui est théologique et historique, de l’action de l’Église dans ce domaine : le monde des pauvres. D’après le bénéfice qu’il en tirera, lui, le monde pauvre, l’Église appuiera, en tant qu’Église, tel ou tel projet politique.

Nous croyons que tel est bien le moyen de maintenir l’identité et la transcendance même de l’Église. Nous insérer dans le processus sociopolitique réel de notre peuple, l’apprécier en fonction du peuple pauvre et appuyer tous les mouvements de libération qui conduisent réellement à la justice et à la paix pour les masses. Nous croyons que c’est la manière de maintenir la transcendance et l’identité de l’Église, parce que, de cette façon, nous maintenons la foi en Dieu.

Les premiers chrétiens disaient avec saint Irénée : Gloria Dei, vivens homo, la gloire de Dieu, c’est l’homme vivant. Nous, nous pourrions concrétiser cela en disant : Gloria Dei, vivens pauper, « la gloire de Dieu, c’est le pauvre vivant ». Nous croyons qu’à partir de la transcendance de l’Évangile, nous pouvons apprécier ce qu’est la vérité de la vie des pauvres, et nous croyons aussi qu’en nous mettant du côté du pauvre et en tentant de lui donner la vie, nous saurons ce qu’est la vérité éternelle de l’Évangile. 02/02/80, p.94-96, Assassiné avec les Pauvres.


Cinquième dimanche du temps ordinaire; 10 février 1980; Lectures Isaïe 6,1-22)2-9; I Corinthiens 15,1-11; Luc 5,1-11.
Dieu nous appelle à construire notre histoire avec Lui
Les lectures d’aujourd’hui nous offrent les critères de sérénité et d’efficacité pour être ce que tout Salvadorien doit être : artisan de la destinée du pays à la lumière de la foi. Je voudrais toujours, surtout en ces heures de confusion, de psychose, d’angoisse collective, être un messager d’espérance et d’allégresse. Et il existe des raisons à cela : le clair horizon que nous présente la Parole. La Révélation de Dieu, n’est pas pour nous affliger, c’est un horizon dans le ciel salvadorien qui indique la sortie lumineuse de cette situation. Puisse Dieu que nous comprenions tous à la lumière des paroles du Seigneur, ce matin, combien nous pouvons faire chacun d’entre nous, même le plus humble parmi ceux qui sont ici, pour donner une réponse d’espérance, d’allégresse, aux afflictions du moment!

Au-dessus de la tragédie, du sang et de la violence, il y a la Parole de foi et d’espérance qui nous dit : il existe une solution, il y a un espoir, nous pouvons reconstruire notre pays. Les chrétiens sont porteurs d’une force unique, servons-nous en! C’est pourquoi, je désire intituler mon homélie d’aujourd’hui avec ces mots : Dieu nous appelle à construire avec Lui notre Histoire. Vraiment, il ne s’agit pas là d’une considération pieuse pour sortir, pour nous évader de la réalité; au contraire, c’est pour nous immerger plus profondément dans notre réalité. Ce que les lectures d’aujourd’hui nous présentent, je les résume par ces trois pensées :

Plan de l’homélie :

1) La rencontre de l’humain avec Dieu
2) Dieu offre à l’humain le projet de la Libération authentique
3) L’engagement chrétien de construire l’Histoire selon le projet de Dieu

1) La rencontre de l’humain avec Dieu

A) L’épisode de la pêche

Il est merveilleux de savoir qu’il existe un rendez-vous avec Dieu pour chacun d’entre nous. L’épisode de la pêche est pittoresque. Ils ont passé toute la nuit à se fatiguer à pêcher et ils n’ont rien pris. Au matin, le Christ leur dit (Lc 5,4-5) : « Avancez en eau profonde et lâchez vos filets pour la pêche. » Simon répondit : « Maître, nous avons pêché toute la nuit sans rien prendre, mais sur ta parole, je vais lâcher mes filets. »

Pierre découvre le Seigneur

Telle fut la pêche et saint Pierre sent que Dieu est là et il sent alors que Dieu s’est approché des hommes et il tombe à genoux et lui dit : « Seigneur! Kyrie! Souverain! Transcendant! Tout-Puissant! Je ne suis qu’un pécheur, éloigne-toi de moi. » C’est le moment de la rencontre de l’homme avec Dieu.

Théophanie solennelle

Dans la première lecture d’aujourd’hui, comme apparait précieuse la théophanie qu’Isaïe décrit comme le prologue de sa grande mission! La description qu’il nous fait de la majesté de Dieu est incomparable. Il La compare avec la mort d’un roi. Combien fragiles sont les rois! (Is 6,1-4) : « L’année de la mort d’Ozias, je vis le Seigneur assis sur un trône grandiose et surélevé. Sa traîne emplissait le sanctuaire. Des séraphins se tenaient au-dessus de lui, ayant chacun six ailes, deux pour se couvrir la face, deux pour se couvrir les pieds, deux pour voler. Ils se criaient l’un à l’autre ces paroles : « Saint, saint est Yahvé Sabaot, sa gloire remplit toute la Terre. » Les montants des portes vibrèrent au bruit de ces cris et le Temple était plein de fumée. »

Le signe de la Présence de Dieu

C’est la magnifique description d’un homme qui découvre alors également sa petitesse (Is 6,5) : « Malheur à moi, je suis perdu! Car je suis un homme aux lèvres impures. » Devant la majesté de Dieu, l’humain qui se retrouve devant Lui, sent sa petitesse, sa limitation.

Le Christ ressuscité apparaît à Paul

Nous pourrions dire la même chose de la seconde lecture. Saint Paul nous raconte comment le Christ dans la gloire de sa résurrection est apparu aux apôtres. (I Cor 15,8-10) : « Et, en tout dernier lieu, il m’est apparu à moi comme à l’avorton - une expression qui signifie quelque chose de répugnant -. Car je suis le moindre des apôtres; je ne mérite pas d’être appelé apôtre parce que j’ai persécuté l’Église de Dieu. » Les péchés, n’importent pas; ce qui importe c’est de chercher Dieu avec un cœur sincère. Et Paul, même en persécutant les chrétiens, croyait qu’il servait le Dieu véritable; le Seigneur lui est apparu : « C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis, et sa grâce à mon égard n’a pas été stérile. » Voyez ce qu’est la rencontre de l’humain avec Dieu. 10/02/80, p.212-213, VIII.

B) Analyse de ces rencontres

Si nous analysons les rencontres de ces trois lectures d’aujourd’hui, nous découvrons trois choses. En premier lieu, une révélation de Dieu à l’humain : Il apparaît comme le Seigneur, le Transcendant, le Fascinateur; et au même moment, le Terrible, l’Exigeant. En Jésus, le pouvoir est adouci par l’Incarnation mais il est toujours manifesté comme le Pouvoir de Dieu et il débouche sur la gloire infinie de sa Résurrection. C’est cela, notre rencontre avec Dieu. Bienheureux l’homme qui, non seulement dans l’expression éternelle d’une théophanie, comme celle d’Isaïe, mais dans la simplicité de la prière, du recueillement, de sa demande, de sa réflexion, a rencontré Dieu.

J’ai toujours aimé cette description que fait le Concile Vatican II de la grandeur humaine. Cela dit : « Par son intériorité, l’homme est supérieur à l’univers entier; c’est à cette intériorité profonde qu’il retourne quand à l’intérieur de son cœur où Dieu l’attend, scrutateur des cœurs, et où personnellement, sous le regard de Dieu, chacun décide de son propre destin. » (G.S.14). Cette invitation est pour tous, personne n’est exclus. Nous possédons tous ce sanctuaire intime de la conscience où Dieu attend l’heure où tu descendras pour t’adresser à Lui et pour décider, à la lumière de son regard, de ton propre destin. Qu’il est merveilleux de penser qu’à l’heure où je voudrai me recueillir, j’aurai une audience avec Dieu. Qu’à n’importe quel moment où je désirerai me recueillir en prière, Dieu m’attend et il m’écoute. C’est ce que veulent révéler ces lectures : que tout homme et toute femme, possède cette révélation intime de Dieu dans son propre cœur.

Dans la gloire de Dieu se révèle la dimension de l’homme. Bienheureux l’homme, la femme, qui, lorsqu’il se trouve devant la majesté de Dieu, ne s’enorgueillit pas mais qui au contraire comme Isaïe, comme Paul et comme Pierre, tombe à genoux pour Lui dire : « Seigneur, je suis un pécheur! » Ce n’est pas que Dieu se complaise à nous humilier par nos péchés, mais Dieu sait que l’humain, par lui-même, ne peut prétendre à l’amitié avec Lui, ni encore moins, à collaborer à son œuvre. Alors Dieu éveille en nous ce sentiment d’humilité lorsque nous l’appelons (Lc 5,10) : « Sois sans crainte; désormais ce sont des hommes que tu prendras. » Et à Isaïe qui sentait ses lèvres impures (6,7) : « Voici : ceci a touché tes lèvres, ta faute est effacée, ton péché est pardonné. » Et à Paul qui se reconnaît aussi pécheur, Il en a fait le grand collaborateur de son œuvre. 10/02/80, p.212-213, VIII.

Le second point est le suivant : Dans la gloire de Dieu, l’humain rencontre sa dimension humaine.

Aucun homme ne se connaît réellement tant qu’il n’a pas rencontré Dieu. C’est pourquoi nous avons tant d’« egolâtrie », tant d’orgueil; c’est pourquoi il y a tant d’hommes et de femmes attachés à eux-mêmes, adorateurs des faux dieux, qui n’ont pas encore fait la rencontre avec le Dieu véritable. C’est pourquoi ils n’ont pas encore découvert leur véritable grandeur. Et quelle disgrâce est la vie quand au lieu de faire la rencontre du Dieu véritable, on adore de faux dieux : dieu de l’argent, du pouvoir, dieu de l’orgueil, dieu du plaisir; ce sont des faux dieux. Qui me dira que le fruit de cette prédication d’aujourd’hui a fait en sorte que chacun d’entre-nous fut à la rencontre de Dieu et que nous vivrons l’allégresse de sa majesté et de notre petitesse! Notre petitesse!

Le troisième point de cette rencontre avec Dieu est qu’Il élève cette petitesse, qu’Il la purifie. La première lecture (Is 6,1-13) nous raconte symboliquement qu’un séraphin prit une braise de l’autel et qu’il y frotta les lèvres d’Isaïe. Le feu purifie : « Voici : ceci a touché tes lèvres, ta faute est effacée, ton péché pardonné. » Tu es pur et tu peux annoncer ma Parole. (Is 6,8) « Qui enverrai-je? Qui ira pour nous? » Et je dis : « Me voici, envoie-moi. » L’homme s’assit alors à la hauteur de Dieu et il peut devenir un collaborateur du Seigneur.

De même dans la seconde lecture, lorsque Paul se réjouit de tout ce qu’il a fait « par la grâce de Dieu qui est en moi ». Dieu est avec moi, non par moi seul. Je n’étais pas capable d’accomplir ces œuvres sans l’aide de Dieu. « Ne crains rien, dit le Christ à Pierre, désormais tu seras un pêcheur d’hommes. » C’est cela, la grande mission de la pastorale parmi les païens, la grande œuvre de collaborer avec le Seigneur. C’est pourquoi je vous dis ce matin que nous pouvons rencontrer le meilleur horizon pour résoudre la crise du pays. Dans la profondeur d’une prière, chacun de vous, ainsi que moi, nous pouvons demander : « Seigneur qu’attends-tu de moi? Que puis-je faire dans la situation actuelle du pays? Et au lieu d’élucubrations politiques, nous découvririons le projet de Dieu. » 10/02/80, p.214, VIII.

2) Dieu offre à l’humain le projet de la Libération authentique

A) Dans l’Évangile, Jésus est toujours la Révélation de Dieu

Le passage que nous avons lu aujourd’hui est pittoresque lorsqu’il dit (Lc 5,3) : « s’étant assis, de la barque, il enseignait aux foules. » Les interprètes ont entendu là que la barque de Simon, le premier Pape, c’est l’Église et qu’à partir de cette Église, le Christ continue d’enseigner. Le Christ a apporté la révélation du Père. Le Christ a apporté le projet du Père sur tous les pays du monde. Seul le Christ connaît le secret profond de toutes les politiques et de tous les organismes. Seul le Christ connaît la solution à tous les problèmes politiques et à toutes les crises. Bienheureux l’homme qui, dans sa réflexion, s’approche du Christ pour lui demander : « Quel est ton projet Seigneur? »

B) Synthèse de l’enseignement

Saint Paul, dans la seconde lecture d’aujourd’hui, nous a résumé ce que le Christ devait enseigner dans cette barque et ce qu’Il dit aussitôt aux apôtres qui furent ainsi enseignés (I Cor 15,1-2) : « Je vous rappelle, frères, l’Évangile que je vous ai annoncé, que vous avez reçu et dans lequel vous demeurez fermes, par lequel aussi vous vous sauvez, si vous le gardez tel que je vous l’ai annoncé; sinon, vous auriez cru en vain. » C’est une vérité qui nous vient de Dieu et que l’humain doit préserver comme une relique sacrée. On ne doit pas jouer avec l’Évangile, on ne doit pas l’interpréter ou le manipuler selon ses convenances. Il doit être l’Évangile qui sauve, celui que le Christ apporta et que l’Église continue d’annoncer.

Souvent, il est dur envers nos caprices, envers nos désirs de plaisirs, envers nos égoïsmes; mais bienheureux celui qui fait prévaloir non pas ses caprices mais l’Évangile du Seigneur. : « Je suis un pécheur » devant la sainteté de l’Évangile et je ne dois pas subjuguer l’Évangile à mes propres caprices.

« Quel est l’Évangile que j’ai proclamé et qui nous sauve? »

Et il fait le résumé de tout ce que les prédicateurs ont annoncé en tous lieux (I Co 15,3-9) : « Je vous ai donc transmis en premier lieu ce que j’avais moi-même reçu - parce que Paul n’est que le transmetteur de ce message -, à savoir, que selon les Écritures, le Christ est mort pour nos péchés, qu’Il a été mis au tombeau, qu’Il est ressuscité le troisième jour; et qu’Il apparut aux apôtres; jusqu’à moi qui ne suis qu’un simple avorton parce que j’ai persécuté l’Église de Dieu. » Lui seul est le Salut des saints et des pécheurs, c’est en Lui seul que nous pouvons fonder notre espérance et notre sécurité. C’est cela, notre projet de Salut.

Dieu voulut que son Église ne s’engage dans aucun projet concret. Aujourd’hui dans le pays, nous avons trois projets pour construire la république : le projet de la droite, le projet de la gauche et le projet du gouvernement. L’Église ne peut se marier avec aucun. L’Église est mariée exclusivement avec la pensée du Seigneur pour pouvoir juger avec une liberté authentique les trois projets du Salvador et tous les projets de toutes les politiques du monde.

C’est pourquoi je termine ma réflexion qui pourrait s’approfondir beaucoup plus. Je vous suggère de lire à chaque jour la pensée de Dieu. Tâchez de rencontrer Dieu et de voir que son projet en est un de Salut intégral, que tous les projets politiques de la Terre sont limités, et qu’aucun d’eux ne nous donne toute la dimension du Salut que Dieu veut pour les peuples et pour les hommes. Aussi audacieuse que semble être une réforme agraire ou une nationalisation des banques, Dieu nous donne bien au-delà de cela : il nous donne une nationalisation des enfants de Dieu, une libération du péché.

Le projet de Dieu nous donne le projet de la libération intégrale et je veux vous rappeler une phrase célèbre du Concile Vatican II qui dit : « Quoiqu’il faille distinguer avec précaution le progrès temporel et la croissance du Règne du Christ, le premier cependant, en autant qu’il puisse contribuer à mieux ordonner la société humaine, intéresse en grande mesure le Règne de Dieu. » (G.S.39)

Le projet de Dieu, c’est le projet du Règne de Dieu. Et tous les projets qui visent le progrès dans le monde ne doivent pas être confondus avec le projet du Règne de Dieu mais ils doivent s’ériger toujours davantage comme un reflet de ce Règne. Notre patrie résoudra ses problèmes dans la mesure où l’on tentera de refléter ici, parmi les Salvadoriens, chez les riches et les pauvres, la justice du Règne de Dieu, l’amour du Règne de Dieu. Celui qui s’oppose au projet matériel du Salvador s’oppose au projet du Règne de Dieu. Le fait qu’un petit nombre possède tout et que la majorité n’ait rien, s’oppose au projet du Règne de Dieu. 10/02/80, p.214-216, VIII.

3) L’engagement chrétien de construire l’Histoire selon le projet de Dieu

Frères, il s’agit d’une heure de décision très grave pour notre patrie et les Salvadoriens doivent opter de travailler pour le camp du progrès humain dans la politique. Ils doivent porter, s’ils sont véritablement chrétiens, gravés dans leur regard, dans leur cœur, dans leur esprit et dans leur activité, le projet du Règne de Dieu.

N’importe quel politicien qui se trouve aujourd’hui dans le gouvernement, s’il est chrétien, doit s’efforcer de le refléter dans la réalité de la patrie. N’importe quel jeune qui est membre d’une organisation politique populaire ou de quelque organisation politique, s’il est chrétien, qu’il travaille en ne modifiant aucunement le projet du Règne de Dieu.” Qu’il s’efforce plutôt de le refléter et d’être le sel de la Terre et la lumière du monde au milieu de son organisation, de son groupe politique, sinon, qu’il ne s’appelle plus chrétien.

Le pouvoir miraculeux de l’adhésion à la foi

Pourquoi saint Paul nous a-t-il dit ce matin de conserver l’Évangile qu’il a prêché? Pour que nous le conservions dans toutes nos activités humaines, politiques incluses, parce que si nous ne le conservons pas, dit-il, (I Cor 15,2) : « Vous auriez cru en vain. » Combien saint Paul pourrait nous dire en ce sens : plusieurs préférèrent leur identité politique et trahissent leur identité chrétienne!

Au sujet de ce projet du Règne de Dieu on nous a dit également : L’Évangélisation doit toujours contenir - comme base, comme centre et en même temps comme horizon de son dynamisme - une proclamation claire qu’en Jésus-Christ, Fils de Dieu fait homme, mort et ressuscité, le Salut est offert à tous les hommes et à toutes les femmes, comme don de grâce et de miséricorde de Dieu. Non pas un Salut purement immanent, à la mesure des nécessités matérielles ou inclusivement spirituelles, qui s’épuise dans le cadre de l’existence temporelle, qui s’identifie totalement avec les désirs, les espérances, les sujets et les luttes temporelles, mais un Salut qui déborde toutes ces limites pour se réaliser dans une communion avec l’unique Absolu, Dieu, Salut transcendant. Eschatologie qui commence certainement dans cette vie mais qui connaîtra son accomplissement dans l’éternité. (E.N.27)

C’est cela, le projet de Dieu. Il ne contredit pas les projets de la Terre, mais il contredit le péché qui est présent dans les projets terrestres. C’est pourquoi l’Église doit annoncer le Règne de Dieu pour extirper le péché de tous les projets de la Terre et pour encourager la construction des projets à la mesure du Règne de Dieu. C’est cela, le grand travail des chrétiens dans l’Histoire. C’est cela, le grand engagement auquel nous convient les lectures d’aujourd’hui.

Isaïe apporte le projet de Dieu

Dans la figure d’Isaïe, Dieu l’envoie au monde avec ses lèvres purifiées et les pupilles remplies de la gloire de Dieu pour qu’il n’oublie pas que devant la majesté des rois et devant l’idolâtrie de l’or et du pouvoir, on ne peut négliger l’unique Dieu qu’il faut adorer, lequel ne veut partager son pouvoir avec aucun pouvoir friable de la Terre.

Un politicien chrétien ne doit pas négliger ce critère, tout en demeurant ouvert au pluralisme. À l’intérieur de ce travail, il y a un autre texte dont je veux que nous tenions compte également, parce que maintenant où il existe tant d’options dans le champ concret de la construction de notre histoire salvadorienne, cette observation pourra s’avérer très utile : « Il arrivera souvent, dit le Concile - que la propre conception chrétienne de la vie inclinera les humains, dans certains cas, à choisir une solution déterminée. Mais il pourra se produire, comme cela se produit fréquemment et en tout droit, que d’autres fidèles, guidés par la même sincérité, jugent du même problème d’une manière différente. Dans ces cas de solutions divergentes, en marge de l’intention de chaque partie, plusieurs tendent facilement à rattacher leur solution avec le message évangélique. Ex. dit le Concile, : supposons qu’un parti politique ou qu’une organisation politique croit qu’elle possède la solution selon l’Évangile, qu’ils sont davantage chrétiens que les autres, et qu’ils veuillent s’accaparer l’Évangile, comprenez tous qu’en de telles situations, il n’est pas permis à personne de revendiquer en sa faveur exclusive ce qui appartient de fait à l’autorité de l’Église. Cherchez à vous éclairer toujours mutuellement avec un dialogue sincère, préservant la charité mutuelle et la sollicitude primordiale au bien commun. » (G.S. 43)

Il nous faut toujours refléter le Règne de Dieu et sa justice pour que les humains qui travaillent aux projets de la Terre, soient en présence de cette illumination. À la lumière de cette foi, tâchons de construire également la société de la Terre. C’est cela, la grande mission des chrétiens dans le monde. Lorsqu’en Belgique j’ai parlé de : « la dimension politique de la foi », je me référais à ceci : une foi, pour qu’elle soit authentique, doit être engagée dans les réalités du monde tout en demeurant toujours en Jésus-Christ.

Comme pasteur de l’Église et comme communauté chrétienne que nous sommes , nous voyons si notre travail à partir de notre foi, de la croissance de notre foi, est précisément le travail de ces trois grands personnages qui apparaissent dans les lectures d’aujourd’hui : Pierre agenouillé devant le Christ pour apprendre sa libération; Paul apprenant l’Évangile et lui demandant fidélité pour être efficace dans la libération du peuple; Isaïe se sentant minuscule devant la grandeur de la mission qui lui est confiée, mais audacieux lorsque Dieu l’envoie avec sa Parole au monde.

Serons-nous véritablement des messagers du Règne de Dieu? Et ceux qui ont une vocation politique, qui sont membres d’organisations ou de partis politiques, dans le gouvernement, dans l’armée ou dans n’importe quel poste de la réalisation politique de notre patrie, sont-ils véritablement chrétiens? Réalisent-ils leur foi, selon les conséquences logiques des situations qui sont entre leurs mains?
Notre Église tente de se construire sur ce fondement de l’Évangile en rendant compte de cette semaine ecclésiale. C’est cela, la joie que je ressens. Nous sommes en train de travailler notre Église comme Isaïe, Paul et Pierre, pour sortir d’ici imprégnés du Règne de Dieu afin de travailler avec les travailleurs de la politique en ce monde. 10/02/80, p.216-218, VIII.

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