Fête des Archanges : 29 septembre 1977; Lectures : Daniel 7,9-10.13-14; Apocalypse 12,7-12a; Jean 1,47-51.
L’existence des anges
Chaque fois que nous célébrons un patron, notre regard se tourne, rempli d’espérance, vers le Ciel où ce patron règne avec Dieu. Mais dans le cas présent, Saint Michel Archange, nous ne saluons pas un pèlerin de cette Terre qui s’en est allé au ciel, comme les saints patrons, sinon que nous saluons un prince de ce monde que Dieu envoie pour protéger ce Peuple de Dieu. C’est pourquoi notre prière et notre confiance deviennent plus dévotes, plus respectueuses, plus confiantes parce que nous savons que nous sommes devant une présence mystérieuse qui n’est pas surgie de notre Terre, mais plutôt comme le proclame notre credo : « Nous croyons en ce Dieu créateur des choses visibles et invisibles. » Saint Michel appartient à ce règne du monde invisible où, pour nous, il n’existe pas plus de connaissances que ce que Dieu a bien voulu nous révéler.
Cela paraît semblable à ces défenses spirituelles que sont les cathédrales, les temples que les chrétiens de tous les siècles ont élevés dans les endroits les plus précieux que peut nous offrir la nature et qui nous donne ce pittoresque paysage à l’entrée de la grande place. Puis, entrez à l’intérieur du temple et soyez surpris à la vue, non pas seulement de saint Michel au centre de l’autel, mais à ses côtés, des deux grands archanges qui, avec lui, forment ces trois majestés qui du Ciel sont venus visiter la Terre et dont les noms signifient la relation grandiose qu’ils ont avec Dieu.
Saint Raphaël, qui symbolise la médecine de Dieu parce qu’il accompagne Tobie, comme vous pouvez le lire dans le précieux livre biblique de Tobie. Il soigna les souffrances spirituelles et matérielles de la famille de ce pèlerin qui ne s’imaginait pas qu’il était accompagné par un archange jusqu’à ce que, après avoir terminé sa mission sur la Terre, il disparaisse en lui disant : « Je suis un des sept esprits qui sont face au trône de Dieu. » Alors, les deux Tobie, le père, le fils et toute sa famille qui avaient été en contact avec le divin, par la pensée infinie de Dieu, tombèrent à genoux et se prosternèrent face contre terre pour adorer Dieu, parce qu’ils avaient été en présence d’un archange sans l’avoir compris. C’est cela, qui créa notre attitude d’adorer un des sept esprits qui sont auprès du trône de Dieu.
Gabriel nous est présenté dans la Bible comme celui qui nous apporte le divin message de la Rédemption du monde. Gabriel signifie puissance de Dieu parce qu’il est la puissance de la Rédemption : sauver le monde du péché. Un pouvoir d’amour infini est nécessaire pour cela et c’est pourquoi Dieu nous envoie l’archange Gabriel. Celui-ci fut envoyé par Dieu à Nazareth et c’est ainsi que débute le précieux récit du dialogue de la Vierge et de l’archange, annonçant déjà la proximité de la Rédemption des hommes.
Mais au-dessus de ces deux princes, Gabriel et Raphaël, se distingue ce nom : Michel, qui signifie en hébreu « qui est comme Dieu. » Parce qu’il fut constitué prince, précisément pour défendre les droits de Dieu face aux prétentions de l’enfer, de Satan, qui, à ce moment, fut transformé en démon, prince des ténèbres. Le plus beau des anges, dit-on qu’il était, mais qui dans cette lutte fut soumis et transformé en un démon.
Michel demeura donc chargé de défendre ces droits de Dieu, non seulement dans le Ciel où il est le prince des milices célestes, mais sa relation avec la Terre est plus connue, plus fréquente que les deux autres archanges connus des êtres humains. L’Ancien Testament nous le présente en relation continue avec la synagogue, avec l’Église de l’Ancien Testament. Il est le protecteur d’Israël, c’est lui qui la défend dans sa foi et dans ses batailles sur cette Terre. La première lecture (Dn 7,9-10.13-14) nous présente la première facette que je voudrais développer : l’Archange de l’Espérance. La seconde lecture, (Ap 12,7-12a) l’Apocalypse, celle de l’Archange dans les batailles de Dieu, pour le Règne de Dieu sur cette Terre. Et dans l’Évangile (Jn 1,47-51), où le Christ Lui-même nous parle des anges qui montent et descendent du Ciel en tournant autour du fils de l’Homme, il nous présente cet Archange, signalant que toute sa force ne vient pas de lui, parce qu’il n’est qu’une simple créature, mais qu’elle lui vient de Dieu et du Christ qui est la force qui sauve le monde. Approfondissons ces trois messages, mes frères, afin que nous entendions clairement ce message en cette fête de Saint Michel Archange, patron de cette population bien-aimée. 29/09/77, p.245-246, I-II.
L’Archange de l’Espérance
Là-bas dans son Royaume, tous ceux qui auront le bonheur d’être sauvés, formeront avec le Christ, le Fils de l’Homme; les fils de cette Terre seront convertis en un Christ glorieux pour l’éternité. Là-bas sont nos morts qui se sont sauvés; là-bas sont déjà nos martyrs, là-bas se trouve la cité triomphante du Ciel. Combien des nôtres font déjà partie de ce Fils de l’Homme qui triomphe dans le Ciel en s’approchant de la splendeur de l’Éternel, de Dieu qui les couronne pour l’éternité.
C’est là où Gabriel Archange, dans ce règne mystérieux qui est au-delà de l’Histoire, vers lequel nous marchons et où nous savons qu’en terminant notre vie sur cette Terre commence le Règne, le bonheur éternel. Là, Saint Michel Archange vient nous dire, à ceux qui sont encore en pèlerinage, qu’existe ce Règne, et que pour le courage avec lequel il défendit un jour les droits divins, il est le prince de ce Règne créé par Dieu. C’est là qu’est l’Archange de l’espérance.
Cela doit être pour nous, chaque fois que nous pensons au patron de cette population, Saint Michel Archange, un motif d’espérer. Et lorsque la souffrance de la Terre, les douleurs, la persécution, l’angoisse veulent nous enlever le courage de continuer, élevons notre regard vers ce Fils de l’Homme qui est la cité du ciel, nous tous qui serons glorifiés et protégés par ces êtres célestes qui n’ont pas eu besoin de faire un pèlerinage sur cette Terre, mais que Dieu créa pour former son cortège, comme le dit ici cette lecture (Dn 7,10) : « des millions et des millions d’êtres spirituels Le servaient » pour exprimer la merveille de ce Ciel où la pensée de Dieu remplit toutes choses, où Dieu est tout en toutes choses. 29/09/77, p.246-247, I-II.
L’Archange dans les batailles de Dieu, pour le Règne de Dieu sur cette Terre
L’Apocalypse, le fameux chapitre 12 où saint Jean, emporté dans une contemplation, voit le spectacle d’une terrible lutte dans le Ciel, où un dragon de sept têtes couronnées de diadèmes, pour exprimer sa puissance, pour exprimer comment les gouvernements couronnés de cette Terre peuvent être cette bête qui lutte contre le Règne de Dieu, lorsqu’ils oublient que tout pouvoir leur vient de Dieu. Lorsque l’ange Lucifer, se sentant puissant, couronné de diadèmes, croit qu’il peut supplanter Dieu, alors commença sa ruine et Lucifer se convertit en ce dragon féroce, en ce fauve qui entraîne tous ceux qui se laissent tromper. Malheur à ce moment, lorsque le pouvoir, lorsque le gouvernement veut se faire dieu. Jean écrivit ces pages lorsque l’empereur de Rome se croyait un dieu et les chrétiens ne pouvaient adorer un autre Dieu que le Seigneur. Et parce qu’ils n’adoraient pas les empereurs, de nombreux chrétiens périrent martyrs, comme lorsque le Christ confessa qu’Il était Dieu, les prêtres du temple déchirèrent leurs vêtements et dirent : « Il a blasphémé, il doit mourir. » Devant les pouvoirs de la Terre, lorsque quelqu’un se proclame dieu, cela dérange et on tente, en le persécutant, d’en finir avec lui.
La lutte de l’Église est précisément celle-ci : maintenir, face aux pouvoirs de la Terre, l’unique majesté de Dieu. Et pour cette défense de Dieu, l’Église est calomniée; et ceux qui annoncent ce Règne de Dieu sur la Terre sont considérés comme des subversifs. On les dénonce et on les persécute. L’Église annonce l’unique Règne de Dieu et devant cet unique Seigneur de l’Histoire, l’Église doit défendre son Dieu, même lorsque cela lui coûte la vie.
Ce dragon fut vaincu par Michel et jeté sur Terre, et ces vainqueurs chantent ce précieux chant de l’Apocalypse, que déjà est venue la victoire de notre Dieu. Mais il y a un spectacle ici, en ce chapitre 12 de l’Apocalypse, qui pour la brièveté n’a pas été lu, mais c’est ce fameux passage où lorsque le dragon tombe sur Terre, apparaît, dans le ciel, le grand signal : une femme vêtue de soleil avec la lune sous ses pieds et une couronne de douze étoiles. Elle est enceinte, elle va donner le jour, et le dragon avec ses mâchoires ouvertes veut détruire le fruit des entrailles de cette femme. Mais quand arrive l’heure de l’accouchement, l’enfant et la mère sont sauvés; mais la persécution de ce dragon continue tout au long de l’Histoire.
Que signifie cette vision? Les interprètes ont compris ici qu’il s’agissait de l’Église quoique bon nombre d’entre eux appliquent cela à la Vierge Marie, Mère de l’Église. C’est la même chose parce que Marie, la mère du Christ, c’est la figure de l’Église, c’est la mère de l’Église, et toucher l’Église, c’est toucher à Marie et mentionner l’Église. Cette femme mystérieuse, entendons-le ici, c’est l’Église, la fille de Marie; l’Église, celle qui fut fondée par le Christ pour donner aux cœurs, pour faire naître le Christ dans les cœurs de ceux qui se convertissent et acceptent le Christ comme Rédempteur. 29/09/77, p.248, I-II.
C’est l’Église qui souffre des menaces du dragon qui veut tuer le fruit de ses entrailles, qui ne veut pas que le Christ naisse sur la Terre, dans les cœurs et dans l’Histoire. C’est ici que se produit cette terrible lutte de l’Archange Saint Michel qui vient affronter ce dragon pour défendre l’Église et ce Christ qui naît dans les cœurs et dans les peuples grâce à la prédication et au ministère des prêtres, des catéchistes, des religieuses qui vont semer la doctrine du Christ, en la faisant naître dans le cœur des enfants, des pécheurs, pour qu’ils se convertissent. Cela déplaît au dragon, cela le dérange que le Christ naisse de plus en plus sur cette Terre et c’est pourquoi il persécute l’Église, qui donne naissance au Christ qui naît dans les cœurs. Et cette lutte durera toute l’Histoire.
C’est pourquoi nous ne devons pas nous surprendre lorsque l’on dit que l’Église est persécutée. Il appartient à sa nature d’être persécutée. Si dans les pages mêmes de la Bible, il est prophétisé sous la figure de cette femme qui est persécutée par le dragon qui veut l’emporter, elle et son fils. Il s’agit là des forces évidentes de l’enfer qui plusieurs fois, prennent comme ministres, les agents de cette Terre, les gens qui appuyant la persécution n’écoutent pas l’Église, la calomnient, la persécutent. Mais l’Église possède la garantie qu’il existe un prince des milices célestes qui la protège et la défend. Et à la fin des temps, nous raconte l’Apocalypse, le dragon sera vaincu définitivement, et l’enfant de Marie triomphera, avec ce peuple dont nous parlions avant, dans le Règne des cieux.
Bienheureux tous ceux qui, à l’heure de la bataille, aujourd’hui c’est l’heure de la lutte, ici sur cette Terre, nous nous affairons à la bannière du Christ, et nous suivons cette doctrine du Seigneur, et nous n’avons pas peur de la persécution, nous nous mettons sous la protection des forces célestes symbolisées par Michel Archange, et nous conservons notre foi et notre espérance, ne nous décourageons pas malgré la dureté de la lutte.
Mes frères, cela est la phase actuelle où nous nous retrouvons dans l’Histoire. Tous ceux qui remplissent ce temple, c’est un spectacle véritablement émouvant que de voir ce temple rempli d’hommes de tous les âges, de femmes et d’enfants. Quel beau spectacle du Règne de Dieu! Vous croyez, vous êtes le témoignage de ce Christ qui vit sur la Terre grâce à la confession, à la foi, à l’espérance des cœurs chrétiens. Si le Christ vit, c’est parce que nous l’incarnons.
Je crois que vous avez entendu parler de ma lettre pastorale qui s’intitule : « L’Église, Corps du Christ dans l’Histoire ». Cela signifie que tous ceux qui vivent actuellement, nous sommes l’Église, nous incarnons dans notre chair le Christ qui vit ici maintenant, au Salvador, en 1977, dans cette Église d’aujourd’hui, ainsi comme l’Église des autres siècles l’enseigna à nos aïeux, et d’autres générations l’incarneront dans l’Église qui viendra après lorsque nous serons morts. Le Christ continuera de s’incarner dans cette Église, et c’est pourquoi le Christ et son Église, prophétisés dans cette page de l’Apocalypse, perdureront dans leur lutte, en chantant également leur victoire à travers toute l’Histoire du monde. 29/09/77, p.248-249, I-II.
Toute la force de Saint Michel Archange lui vient de Dieu.
« Vous verrez des choses plus grandes encore. Vous verrez les anges de Dieu monter et descendre autour du Fils de l’Homme. » (Jn 1,47-51)
Que veut dire le Christ? Parce que, dans ces anges qui montent et descendent, nous devons voir notre Archange Saint Michel. Les anges, selon la pensée biblique, sont une présence de Dieu, lorsque le Christ dit qu’autour de Lui, Fils de Dieu, ses apôtres verront des anges en quantité qui montent et qui descendent, il veut leur signifier que : « Celui qui croit en Moi comprendra que la Vie de Dieu est venue avec Moi en ce monde. » Depuis des siècles, dans le christianisme, c’est le Christ qui est le centre de notre amour, c’est le Christ qui construit notre Église, c’est le Christ qui prêche contre les injustices et contre les péchés du monde, c’est le Christ, par le moyen de son Église qui avance dans l’Histoire pour nous rendre heureux, pour nous annoncer son Règne. Le Christ, par sa pensée, son message et son Église, est la vision promise dans cette page de l’Évangile. (Jn 1,47-51)
Ce sont des anges ceux qui approchent leur âme de Dieu et annoncent le Christ en ce monde. C’est à cela que nous appelle l’heure présente de notre Église, à ce que nous réalisions ce miracle de l’apostolat que le Christ annonça à un de ces disciples qui crut en Lui, précisément parce qu’il lui dit : « Tu vas voir des choses très grandes dans ta prédication, dans ton ministère. » Nous sommes en train de les voir, mes frères, c’est la grâce merveilleuse de tant de gens qui sont en train de se convertir à l’Église, de tous ces gens qui retrouvent une grande espérance, une grande confiance dans l’Église. Nous sommes en train de voir le Christ vivant en ce monde et les anges de Dieu, le pouvoir de Dieu, qui vient sur cette Terre et de cette Terre surgissent des prières, des actions de grâce, des requêtes et des pardons.
C’est tout cela le message de saint Michel. C’est pourquoi, lorsque la Bible nous présente, dans un ministère qui lui est propre, l’Archange Michel, elle le décrit comme on l’a dit au début de cette messe : « Je vis près de l’autel, dit une des prophéties, un archange, l’Archange Michel qui recueillait comme dans un grand encensoir, les prières de tous les fidèles et les brûlait comme de l’encens qui monte, en parfumant le Ciel, » les requêtes, les prières, les travaux, les souffrances, les espérances de tous ceux qui sont venus à la messe, de tous ceux qui s’approchent de l’autel pour prier. Ces prières ne sont pas perdues. Nous sommes en train de voir qu’à travers l’Archange, les prières montent; et auprès du Fils de Dieu, Saint Michel Archange accomplit ce travail de médiateur avec le Christ, subordonné au Christ puisque naturellement, il n’existe qu’un seul médiateur entre Dieu et les hommes : Jésus-Christ. Saint Michel est un ministre, il est un employé du ministère de la Rédemption.
C’est cela, le sens de notre pèlerinage. Je ne suis qu’un chrétien de plus qui est venu, en cette heure dangereuse de notre Église, supplier l’Archange Saint Michel, Archange de l’espérance, qui nous présente le spectacle de ce Ciel ouvert vers lequel nous marchons, pour que ne se perde pas l’espérance des cœurs de tous les peuples. Archange dans la bataille de Dieu, défenseur de l’Église face au dragon qui veut l’emporter, défends-nous dans la bataille avec ton pouvoir qui ne vient pas de toi, mais du Christ et de son témoignage qui donna sa vie pour nous. Le triomphe de saint Michel n’enlève rien au Christ. Au contraire, il fait de la victoire du Christ, la victoire de tous les hommes. Il le partage, avec Marie, avec le ministère de son Église, à tous ceux qui veulent être sauvés.
Finalement, Archange, tu nous donnes la présence du Christ parce que, de ta force, tu donnes des forces aux chrétiens, nous remplissant de conviction. Croyons sans cesse davantage au Christ Sauveur, croyons davantage et ne calomnions jamais ni ne perdons jamais confiance en notre Église fondée par le Christ. Soyons fiers d’appartenir à une Église protégée par toi, archange puissant qui appartient pleinement au corps du Christ. 29/09/77, p.249-251, I-II.
Vingt-huitième dimanche du temps ordinaire; 9 octobre 1977; Lectures : II Rois 5,14-17; II Timothée 2,8-13; Luc 17,11-19.
L’Église de la promotion intégrale
La perspective politique est très différente de la perspective de l’Église. Politiquement, comme catholiques et comme Église, nous ne partageons pas plusieurs points de vue. Cela ne nous surprendrait pas que même les États-Unis décideraient demain, pour des raisons politiques, de ne plus se préoccuper des droits de l’homme. Nous ne nous appuyons pas sur les convenances politiques. Nous voulons dire, et cela doit être clair pour tous les catholiques, que le respect, la réclamation et la défense de la liberté, de la dignité, des droits humains, sont une mission que l’Église place au-dessus de toute politique. C’est son devoir, comme envoyé de Dieu, comme prophète du monde, de défendre l’image de Dieu qu’est chacun et chacune d’entre-nous. C’est pour cela que nous faisons toujours abstraction de l’opinion des présidents, des ministres et des politiciens et que nous inculquons profondément en notre cœur la loi de Dieu, la vision évangélique. Jamais, mes frères, et je le dis pour plusieurs choses, nous ne devons utiliser le moment religieux pour nos convenances politiques, et à l’inverse, que la politique ne se serve pas des événements religieux à sa propre convenance. Le religieux est au-delà de tout cela. Ses critères sont très élevés; et lorsque l’Église défend ces causes, elle ne fait pas de la politique partisane. Mais à partir de la loi de Dieu, elle défend clairement ce que Dieu lui commande de défendre. 09/10/77, p.264, I-II.
Nous en avons assez qu’on nous traite de communistes parce que nous défendons ces droits humains que le Concile et Medellín appellent le véritable labeur chrétien des pasteurs de l’Église. Radio Vatican manifesta sa surprise devant les affirmations de Monseigneur Revelo et déclara, naïvement, son étonnement devant le fait que cet Évêque du Salvador méconnaisse l’héroïsme et l’authenticité avec laquelle la catéchèse est enseignée dans les campagnes, dans des conditions non pas faciles comme il le dit. Bien au contraire, parce que c’est là précisément, en campagne, où se retrouvent nos victimes; des prêtres même ont été assassinés pour leur travail d’évangélisation. Le labeur de nos catéchistes ruraux est admirable.
Je vous félicite. Je profite de cette opportunité pour leur dire, de même qu’aux communautés paysannes : ne vous laissez pas vaincre par la peur. Sachez étudier la Parole de Dieu qui crée une conscience critique chrétienne chez l’être humain; formez-vous, en apprenant à discerner, à la lumière de l’Évangile, la justice de l’injustice et à réclamer pour un monde meilleur. Si cela est nécessaire, mourir pour cette cause, puisqu’il s’agit là de la mort des martyrs qui donnèrent leur vie pour défendre cette foi. Ne vous laissez pas vaincre par la peur. Et si cela est nécessaire, comme on dit dans certaines communautés, de vivre une vie de catacombes, vivez cette vie de catacombes. Ce n’est pas de la clandestinité, c’est simplement l’Église du silence qui continue de travailler selon sa conscience, mais qui ne se laisse pas vaincre, comme j’ai dit auparavant, par les convenances politiques ou économiques du moment. Soyez fidèles au Christ, comme nous dit aujourd’hui saint Paul (2 Tim 2,8-13). 09/10/77, p.264-265, I-II.
L’exclusion
Les premières lectures et l’Évangile, (II Rois 5,14-17 et Luc 17,11-19) nous introduisent dans le triste monde de l’infirmité, dans une de ses expressions les plus douloureuses, la lèpre et à partir de la lèpre, l’infirmité conséquence du péché. Le prophète Élisée et le Christ Lui-même prennent des attitudes de libération. Si l’infirmité est une triste conséquence du péché, il faut libérer l’être humain du péché et de ses conséquences. Et ici, la norme de l’Église c’est la promotion humaine. Les masses de misère, disent les évêques à Medellín, sont un péché, une injustice qui crie vers le Ciel. L’exclusion, la faim, l’analphabétisme, la dénutrition et tant d’autres choses misérables qui entrent par toutes les pores de notre être, sont les conséquences du péché. Du péché de ceux qui accumulent tout, de sorte qu’il ne reste rien pour les autres et également du péché de ceux qui n’ayant rien, ne luttent pas pour leur promotion. Ils sont conformistes, arrogants; ils ne luttent pas pour se faire valoir; mais souvent ce n’est pas leur propre faute. C’est qu’il existe une série de conditionnements, de structures, qui ne les laissent pas progresser. C’est un ensemble de péchés mutuels. C’est ce péché que Medellín qualifie d’injustice institutionnalisée, d’injustice qui devient l’air que nous respirons; c’est de là que dérivent ces situations que les lectures d’aujourd’hui nous présentent dans la figure du lépreux de Syrie qui vient chercher la Rédemption auprès d’un prophète de Dieu, et dans l’angoisse des dix lépreux qui crient au Christ (Lc 17,13) : « Seigneur, aie pitié de nous. »
En ceux-ci, il nous suffit de reconnaître cette multitude qui languit, dans son exclusion, après une libération qui ne leur vient de nulle part, disent les documents de Medellín. Et l’Église, fidèle à Jésus-Christ, serait cruelle, si comme les prêtres de l’Évangile, elle tournait le dos, s’éloignant, sans se préoccuper du pauvre blessé rencontré sur son chemin. Le Christ est confronté, et le prophète Élisée (II Rois 5,14-17) également, à cette situation. La lèpre avait inspiré de terribles lois au sein du Peuple de Dieu. Lisez le Lévitique : Celui qui porte la marque de cette épouvantable maladie doit quitter la communauté. Il doit aller vivre dans les montagnes et chaque fois qu’une personne s’approche, il doit crier : « Immonde, Immonde. » Cette voix des pauvres lépreux, criant à ceux qui s’approchaient afin qu’ils s’éloignent, devait résonner comme un cri en provenance des sépulcres.
Cette angoisse les obligeait à se réunir; ils formaient une société dans la douleur. L’être humain à le droit de s’associer, qu’il s’agisse d’un lépreux, d’un paysan ou d’un ouvrier. Un homme qui a besoin de sortir de sa prostration s’appuie sur les autres. Pourquoi condamne-t-on l’organisation? Le Christ s’approche d’une organisation de lépreux. Pour sûr, certains d’entre eux étaient Samaritains et les Samaritains et les Juifs ne s’entendaient pas. C’est un peu comme les Honduriens et les Salvadoriens, qui sont politiquement distants, mais dans la douleur, ils sentent le besoin de s’unir. Ce Samaritain ne se sent pas mal; au contraire, il se sent frère des ses ennemis politiques, les Juifs, et c’est avec eux qu’il va à la rencontre du Seigneur. 09/10/77, p.266-267, I-II.
Naaman était un étranger. Une de ses servantes, qui était juive, lui dit (II Rois 5,3) : « Ah! Si seulement mon maître s’adressait au prophète de Samarie! Il le délivrerait de sa lèpre. » Cet homme avec tout l’orgueil de sa caste, de sa situation sociale, finit par entendre la petite voix de cette servante. Et il se produisit ce que nous avons lu aujourd’hui. Quand il arrive auprès du prophète Élisée, ce dernier lui dit (II Rois 5,10) : « Va te baigner sept fois dans le Jourdain, ta chair redeviendra nette. » La première réaction de Naâman en est une d’orgueil (5,12) : « Est-ce que les fleuves de Damas, l’Abana et le Parpar, ne valent pas mieux que les eaux d’Israël? Ne pourrais-je pas m’y baigner pour être purifié? Aujourd’hui le prophète m’envoie faire cette simple chose et il ne s’est même pas donné la peine de venir me voir. » Et le serviteur de Naâman lui dit (5,13) : « Mon père! Si le prophète t’avait prescrit quelque chose de difficile, ne l’aurais-tu pas fait? Combien plus, lorsqu’il te dit : « Baigne-toi et tu seras purifié. » Et il obéit. Et quand il sort du fleuve, purifié de sa lèpre, cet homme court vers le prophète Élisée pour lui dire cette parole de foi (5,15) : « Oui, je sais désormais qu’il n’y a pas de Dieu par toute la Terre sauf en Israël! Maintenant, accepte, je te prie, un présent de ton serviteur. » Et Élisée ne voulut rien recevoir.
Cette figure sympathique d’Élisée appartient au 2e Livre des Rois. Les prophètes ne sont pas encore les protagonistes de l’histoire d’Israël. Les rois le sont. Parmi eux David et Salomon, et ceux qui ont donné sa constitution politique au règne d’Israël. Mais il y eut toujours auprès de ces rois, des hommes comme les confesseurs, comme les prédicateurs qui furent les rois catholiques. Élisée était un de ceux là; une sorte de confesseur du roi. Le souffle de la Parole divine parvenait à la politique des rois à travers ces prophètes. Bienheureux les gouvernements qui entendaient la voix de ses prophètes et pauvres d’eux, ceux qui les dépréciaient. De cela sont remplies les pages des Livres des Rois. Élisée, un de ces prophètes qui partageait sa vie entre son rôle de conseiller de la cour, où il conseillait le roi Jéroboam, et sa vie commune avec ses frères prophètes, comprit que par sa médiation et son service à la cour, il n’était rien de plus qu’un instrument de Dieu. Il avait de lui-même une opinion si humble que lorsque cette personne, qui bénéficia de ce miracle, voulut le récompenser avec de grandes quantités d’argent, il refusa.
(II Rois 5,16) : « Aussi vrai qu’est vivant Yahvé que je sers, je n’accepterai rien. » Quel beau geste! Frères. Si l’Église a connu ses faiblesses et ses énormes péchés, c’est parce qu’elle a converti son être d’instrument de Dieu en un négoce souvent reprochable. Le prêtre qui utilise son pouvoir sacerdotal pour gagner de l’argent, est en train d’abuser. Depuis cette cathédrale, où nous dénonçons les injustices et les désordres, nous sommes disposés également à nous faire critiquer en tout ce qui n’est pas correct. Le prêtre comme Élisée, devrait sentir tout ce que donne Dieu. Si pour cela on me loue, on m’applaudit et que je me complais dans ces applaudissements, je les vole à Dieu. Moi, frères, j’offre au Seigneur tout cet accueil que vous donnez à ma parole qui n’est pas mienne, qui est celle de Dieu. […]
Alors Naaman dit (II Rois 5,17) : « Puisque c’est non, permets qu’on me donne deux mulets, car ton serviteur n’offrira plus ni holocauste ni sacrifice à d’autres dieux qu’à Yahvé. » Nous avons ici un converti, un païen qui ne connaissait pas le Dieu d’Israël, et par l’attitude d’un prophète il Le connait et se convertit en un adorateur du Dieu véritable. C’est une de mes satisfactions les plus grandes en ce moment. Combien de cœurs se sont convertis, combien? et non seulement des classes pauvres? J’ai entendu des confessions qui m’ont rempli d’une profonde satisfaction, des gens aisés qui m’ont dit : « Oui, vous avez raison. Ceux qui ne veulent pas comprendre c’est parce qu’ils sont très égoïstes. Nous sommes disposés à faire ce que nous pouvons. »
Et j’ai grand espoir, frères, que l’Église, qui a offert le dialogue de sa sincérité, sans trahir cette vérité de l’Évangile, rencontrera un écho non seulement chez l’humble peuple, mais aussi chez la classe puissante, parce que celui qui écoute la vérité est très aveugle s’il ne veut pas la suivre. 09/10/77, p.267-268, I-II.
Le Christ guérit les lépreux
Le Pape, dans une des ses dernières catéchèses, dit que lorsque la société civile s’organise, elle peut déplacer l’Église dans son œuvre de bienfaisance. Peu importe, l’Église aura toujours une mystique très spéciale envers la souffrance, que ne peuvent apporter les techniques des médecins, des infirmières et des hôpitaux bien équipés. Ces centres, ces techniques médicales, chosifient souvent, c’est-à-dire qu’elles font du malade une chose. On ne le nomme plus par son nom; il est le patient numéro tel, comme s’il s’agissait de quelque chose d’irrationnel. On oublie que le malade est avant tout une personne qui a besoin d’affection, de la tendresse d’un cœur; on oublie qu’une infirmière, si compétente soit-elle dans ses techniques d’injections et de transfusions, ne remplit pas sa vocation si elle traite le patient n’importe comment.
Cette heure de compassion pour le malade, comporte un appel au médecin, à l’infirmière, à l’hôpital, pour que s’humanise avec toujours plus de délicatesse cette mission de ceux qui n’ont pas affaire à un animal mais à un être humain. Ce dernier a un cœur qu’il partage avec une famille auprès de laquelle il n’est pas. Il lui manque la tendresse, les mains qui savent bien le traiter à la maison. Nous avons ici la condition du malade. Celui-ci doit également s’élever à la compréhension que sa douleur n’est pas inutile, même si on le traite d’être inutile. Nous voyons ici se profiler cette théorie qu’employa Hitler et son système en Allemagne, d’éliminer tout être inutile. Un vieux, un infirme qui ne sert plus, on l’élimine. Comme c’est inhumain!
C’est à cela que nous pouvons arriver lorsqu’on ne prend pas soin de la vie qui commence. Il s’agit du germe de l’homme qui est dans les entrailles d’une femme enceinte quand on provoque un avortement. C’est un assassinat. Et le pire, c’est que la mère devient l’assassin de son propre enfant. De ce pas, de ce manque d’amour à l’endroit d’un être qui est déjà conçu, il n’y a qu’un simple pas à l’élimination du vieux, de l’infirme, de l’inutile. Si un fœtus qui est déjà une vie humaine dans les entrailles d’une femme, dérange, un vieux aussi dérange lorsqu’il n’y a plus de sentiments de charité dans un foyer, lorsqu’il n’y a qu’un processus logique. Si l’avortement est logique, le processus d’élimination l’est également.
Il est nécessaire d’humaniser les relations envers ceux qui souffrent, envers ceux qui semblent inutiles. Le grand mystère que nous laisse le Christ : c’est qu’au jour du jugement dernier, Il va nous juger selon le mesure dont nous aurons traité les nécessiteux, parce que « tout ce que vous aurez fait aux plus petits d’entre les miens, c’est à moi que vous l’aurez fait. » C’est pourquoi je vous disais en commençant, que les considérations politiques, hygiéniques, techniques des hommes, demeurent très en-dessous des considérations chrétiennes d’un chrétien qui sait que ce qu’il fait à un malade, à un pauvre, à un misérable, le Christ le reçoit comme en sa propre personne. 09/10/77, p.269, I-II.
Il existe une spiritualité dangereuse à notre époque, comme une réaction contre le nouveau langage de l’Église qui parle de libération, de droits humains, qui proteste contre les outrages aux personnes qui réclament contre les abus du pouvoir politique. Contre cette attitude loyale de l’Église, on réagit, disant qu’elle doit enseigner seulement la spiritualité, d’un Dieu, d’un Règne des cieux dans l’au-delà, et que nous ne devons pas nous préoccuper des problèmes terrestres. Ils ne se rendent pas compte qu’ils sont en train de désarticuler l’Évangile. Le Christ qui est venu pour sauver les personnes, prit soin également de leurs corps.
On ne peut séparer la promotion humaine, le soin des corps, des droits humains de cette Terre, de cette œuvre d’évangélisation de l’Église; de sorte qu’il ne doit pas exister une dichotomie entre les droits de Dieu et les droits de l’homme, comme si celui qui parle des droits de Dieu oublierait les droits de l’homme ou vice versa. Lorsque nous parlons des droits de l’homme, nous pensons à l’homme en tant qu’image de Dieu; nous défendons Dieu.
Il faut travailler à la promotion de tout l’homme, âme et corps, cœur et intelligence, relations sociales, pour que nous sentions l’égalité que Dieu a voulu entre tous ses enfants et que nous organisions un monde plus conforme à cette promotion intégrale de tous, pour qu’ils aient la force de développer toutes leurs capacités, de sortir de la maladie, de trouver des hôpitaux où ils puissent se faire soigner, d’avoir des écoles pour tous leurs enfants afin que ceux-ci ne demeurent pas analphabètes, de promouvoir, bref, dans toutes les dimensions, le développement humain intégral de tous. 09/10/77, p.270, I-II.
L’Église ne prétend pas au pouvoir de le Terre mais elle prétend implanter dans le pouvoir de la Terre, le Règne de Dieu qui rendra plus juste le pouvoir de la Terre. Il rendra plus compréhensible le Règne de Dieu au peuple gouverné quand il sera illuminé par un sens de justice et de véritable promotion, quand il sentira que la participation en politique est un droit à respecter chez tous les citoyens. L’Église enseigne à tous que nous avons tous le droit de participer au bien commun du pays, comme fils de Dieu, avec les talents que chacun a reçus pour le bien-être de tous.
C’est ainsi que l’Église fait la promotion de toutes les parties impliquées. Est-ce que cela est de la subversion? L’Église sait que ce ne l’est pas, qu’il s’agit d’une promotion effectuée à partir de tous les peuples, en respectant l’idiosyncrasie de chacun. Et si parfois, dit l’encyclique Populorum Progressio, les missionnaires imbus de la culture de leur pays, sentaient que quelque chose du message du Christ transpirait de leur propre manière de penser comme européen, il importerait à l’Église de corriger cela. Elle sait que cela a été une erreur; aussi s’efforcera-t-elle désormais de s’identifier au peuple qui est l’objet de sa mission.
Elle ne s’intéresse plus autant aux intérêts de son pays d’origine qu’à ceux du peuple, dont : l’art, la science, le charisme, la race, la manière d’être, pour en faire la promotion chrétienne. C’est ce que nous faisons au Salvador. Nous ne sommes pas un pouvoir étranger, nous sommes l’âme du peuple, nous sommes la vie de la nation. C’est pour cela que l’Église sent qu’elle a le droit de prêcher un Évangile qui n’apporte pas un pouvoir étranger, mais qui vient injecter la vie à notre propre vie, afin que les Salvadoriens soient davantage eux-mêmes et qu’ils aiment leur patrie, qu’ils travaillent pour en faire la promotion. C’est ce que fait l’Église dans le peuple; c’est pourquoi on ne veut pas la comprendre, malgré la clarté de sa mission. 09/10/77, p.271, I-II.
Pour ces moments d’épreuve dans l’histoire du pays et dans celle de la famille, saint Paul, déjà prisonnier et enchaîné, écrit ce matin, dans cette condition’ à Timothée (II Tm 2,8-13), « La Parole de Dieu n’est pas enchaînée. » Quelle liberté que celle que produit cette foi chrétienne! Une Église persécutée, torturée, assassinée, peut dire comme saint Paul : « Mais la Parole de Dieu n’est pas éteinte. » Le fait est que lorsqu’ils voulurent faire taire la voix du père Grande et effrayer les prêtres pour qu’ils se ferment, ils éveillèrent au contraire, le sens prophétique de notre Église. Celle-ci se déchaîne parce qu’elle sait qu’ils ne peuvent tuer sa Parole qui continuera de vibrer au travers d’une Église qui porte la promesse du Christ jusqu’à la consommation des siècles. Qu’est-ce que doit prêcher le prédicateur de cette Parole qui ne se laisse pas enchaîner? La fidélité à Dieu dit saint Paul. C’est là la véritable doctrine : Que le Christ, comme homme, est né de la lignée de David, qu’Il appartient à la race des rois mais là n’est pas le plus grand. Le plus grand c’est qu’Il est ressuscité d’entre les morts.
Frères, quelle peur peut avoir un homme qui croit en Celui qui, lorsqu’Il fut tué, ressuscita pour toujours? Plusieurs ont perdu espoir en cette Résurrection, et c’est pour cela qu’ils ont peur. Par contre, l’espérance de plusieurs s’est éveillée; ils sont prêts à mourir pour participer avec le Christ à son martyre et pour ressusciter avec Lui dans sa gloire qui n’aura pas de fin. 09/10/77, p.272, I-II.
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire; 16 octobre 1977; Lectures : Exode 17,8-13; II Timothée 3,14-4,2; Luc 18,1-8.
L’Église en prière, Église missionnaire
L’Église comprend que sa compétence n’est pas de caractère sociologique, elle n’est pas technicienne en matière ouvrière, mais elle sait qu’il y a un ministère du Travail et qu’il existe aussi une volonté de concorde entre les hommes qui peut être exploitée. Je peux uniquement affirmer en tant que pasteur, que nous devons veiller à ce que la justice, le respect de la dignité des hommes, même s’il s’agit des plus humbles travailleurs, soient respectés parce que c’est la volonté du Seigneur.
En ce sens, également, je me réjouis d’être en syntonie avec d’autres confessions religieuses qui ne sont pas membres de l’Église catholique. Certains protestants, certains pasteurs sont venus démontrer leur solidarité avec l’Église dans son effort de prêcher la justice. Nous travaillons aussi en collaboration lorsqu’il s’agit de ces sujets. L’Église accepte pleinement ce travail, parce qu’il ne s’agit pas ici d’une question de confession religieuse, mais de la défense de la vie humaine, de la justice. En ce sens, ils peuvent être toujours sûrs que l’Église sera avec le droit, avec le pauvre, avec celui qui souffre, mais en même temps, elle revendiquera contre les abus. À partir de la perspective de Dieu, l’Église illumine ces réalités et lance un appel aux humains, un appel à la cordialité, à la raison, à ne pas désirer régler les choses par la force irrationnelle du plus fort, mais par la force de la raison qui est la force de Dieu.
Sachez également que l’Église appuie pleinement les justes revendications des paysans. Ce sera bientôt le temps des récoltes du café, de la canne à sucre, du coton, et nous avons vu dans les journaux la volonté de ces gens, qui en ces jours seulement, gagneront leur principal revenu de l’année. Celui qui vit de près ces terribles réalités, sait que le salaire du cueilleur de café, de canne ou de coton, est la plupart du temps déjà engagé pour payer les dettes de l’année dernière parce qu’il a souvent dû vivre à crédit pour pouvoir nourrir sa famille. Et maintenant, que ces produits de notre terre, bénie de Dieu, ont atteint des prix élevés, il est juste que ceux qui en font la récolte participent également à cet enrichissement.
C’est cela, la simple justice chrétienne. Qu’il y ait du partage, que l’on sache remercier Dieu pour le don reçu, les prix élevés des produits afin que justement tous les hommes et les femmes nous nous sentions, non seulement de sentiment, mais en vérité, tous frères et sœurs. Je dirais également que l’Église n’est pas technicienne pour indiquer le juste prix des choses; nous savons qu’il existe un ministère qui se doit d’être juste et qui ne doit pas imiter le juge de la parabole d’aujourd’hui (Lc 18,1-8) qui ne respectait ni Dieu ni les hommes, mais qui avait du respect uniquement pour les puissants de la Terre et qui pour cela ne faisait pas de cas de la veuve qui lui réclamait justice.
Nous sommes tous témoins, je crois, de spectacles si tristes, si déprimants. Et nous allons voir encore une fois sur ces terres où l’on produit le café et les autres produits agricoles, le pauvre travailleur devoir récupérer ses forces d’une dure journée de labeur en dormant à même le sol, aux intempéries, parfois sous le froid, sur les bancs publics. C’est un spectacle qui nous dit bien que si nous désirons réellement une patrie à visage humain, nous devons avoir davantage de justice et de compréhension.
1) L’Église en prière
Dans la première lecture (Ex 17,8-13) d’aujourd’hui, se démarque la figure d’un homme que je voudrais qu’on interprète comme la figure de l’Église en prière. Là, dans la vallée, se livrait une bataille qui était dirigée par Josué, chef du peuple d’Israël, face aux Malachites qui s’opposaient au passage des Israélites dans leur pèlerinage vers la Terre promise. Les Malachites dominaient la situation de ceux qui se dirigeaient vers le sud. Le Peuple de Dieu devait les vaincre pour pouvoir passer. Il s’agissait d’une de ces guerres justes, lorsque tous les moyens humains, naturels, ont été épuisés. C’est un peu comme lorsqu’on a recours à la grève. La guerre est l’ultime recours
lorsqu’on a tenté de négocier et qu’on ne peut pas s’entendre de bon gré. La guerre juste est précisément la réclamation d’un droit qu’on ne veut pas donner de bon gré. Ainsi le peuple d’Israël doit passer, selon les ordres de Dieu, vers la Terre promise, mais il y a un obstacle, les Malachites, et c’est avec toute la sainteté de Moïse et de Josué qu’on déclare la guerre. Mais le plus beau dans cette histoire c’est que pendant que Josué dirigeait son armée sur le champ de bataille, Moïse était en prière sur la montagne avec le bâton que Dieu lui avait donné comme signe du pouvoir divin, avec lequel il avait fait tant de prodiges en le soulevant vers le ciel de ses mains. Lorsqu’il levait ses bras, l’armée d’Israël progressait, et lorsque Moïse, fatigué, baissait les bras, son armée reculait. Alors, deux assistants de Moïse, Aaron et Jur, lui soutenaient les bras pour qu’ils ne s’abaissent pas.
C’est cela, la figure de l’Église que j’aimerais que nous gravions dans nos âmes. Le pasteur de l’Église, les dirigeants de ce Peuple de Dieu, nous avons besoin de maintenir continuellement nos bras au ciel dans la prière. Et nous avons besoin de tout le peuple des convertis pour qu’il nous assiste, comme Aaron et Jur, en faisant oraison. Je crois que jamais comme en ce moment auparavant, ce diocèse n’a eu cette figure de l’Église en prière. Cela me remplit le cœur de savoir qu’autant de gens me disent : « Nous vous recommandons à Dieu, nous prions pour vous.
Je voudrais dénoncer à temps que l’Église connaît le danger d’une bataille avec les forces du mal et que les forces de l’enfer, le diable, ce n’est pas une illusion. Sur la Terre, il a de nombreux ministres; plusieurs le servent et collaborent à son œuvre. Alors Dieu doit avoir pour lui les forces du Peuple de Dieu qui en prière fait monter sa clameur. 16/10/77, p.278, I-II.
Je vous invite à être tous des âmes en prière. Nous avons besoin aujourd’hui d’intégrer, à ce mouvement de promotion humaine, un sens transcendant par l’Église qui l’appuie comme une force principale. Si une personne veut promouvoir la société seulement économiquement, socialement et politiquement sans prier, mais seulement en recherchant les choses de la Terre, ce sera une promotion immanente, une promotion terrestre, une promotion qui durera tant qu’iront bien les choses mais qui tôt ou tard s’estompera, parce qu’elle n’a pas placé sa confiance dans cette transcendance qui est la force du chrétien. C’est à dire que même si nous nous efforçons d’atteindre tout ce qui est possible sur cette Terre, nous n’atteindrons rien si Dieu ne construit pas un nouvel ordre des choses, parce que c’est Dieu qui s’est offert comme Sauveur et qu’il est le seul à pouvoir racheter notre situation.
Il nous demande, oui, la collaboration et nous devons pour notre part, y mettre tous les efforts qu’Il nous demande, comme Josué dans la vallée (Ex 17,8-13), saignant et luttant, affrontant le danger, mais au même moment, Moïse priant ,suppliant Dieu. Une seule chose : l’immanence, celle qui lutte en ce monde; et la transcendance, celle qui avec les mains élevées supplie Dieu : « Toi seul Seigneur peut nous apporter la victoire de la justice, de la paix et de l’amour en ce monde si nécessiteux. » C’est ainsi que nous devons construire, avec la prière et le travail. « Ora et labora », comme cette belle consigne des Bénédictins qui passent toute leur journée à travailler mais en faisant de leur travail une prière continuelle au Père : une Église en prière.
Nous devons intégrer cette valeur de la prière à la promotion humaine parce que si nous ne prions pas, nous regardons les choses avec myopie, avec ressentiment, avec haine, avec violence. C’est seulement en nous immergeant dans des moments de prière intime avec le Seigneur, que nous apprendrons à voir dans le visage de l’homme, surtout du plus souffrant, du plus pauvre et du plus repentant, l’image de Dieu. C’est alors que nous travaillerons pour lui. C’est uniquement à partir de la contemplation de la prière que nous pourrons percevoir cette force de l’Esprit, qui est en train de tisser l’Histoire. Les hommes peuvent abuser de Dieu, mais jusqu’à un certain point où Celui-ci nous dira : « Ça suffit! » C’est l’heure que nous attendons avec impatience, ne croyant plus qu’elle va venir, mais elle viendra. 16/10/77, p.279, I-II.
2) Église missionnaire
Comme le dit saint Paul (II Tm 3,15) : « C’est depuis le plus jeune âge que tu connais les saintes Lettres. Elles sont à même de te procurer la sagesse qui conduit au Salut par la foi dans le Christ Jésus. » C’est ce qui est grand dans notre foi. Ce n’est pas une philosophie pour être heureux sur cette Terre. Ce n’est pas une psychologie de ces cours qui abondent pour être de bons vendeurs.
Ce n’est pas une psychologie uniquement pour rendre l’humain heureux et pour lui enlever ses préoccupations terrestres. C’est une sagesse qui vient de Dieu. Ici encore, il y a la transcendance. Seul ce qui vient de Dieu peut apporter le Salut, parce que le Salut vient du Seigneur. C’est pourquoi saint Paul dit (II Tm 3,16-17) : « Toute Écriture inspirée de Dieu est utile pour enseigner, réfuter, redresser, former à la justice : ainsi l’homme de Dieu se trouve-t-il accompli, équipé pour toute œuvre bonne. »
Frères, si l’Église se préoccupe d’apporter l’Évangile à tous les horizons, ce n’est pas par volonté de s’ingérer dans les affaires des États, comme si un pays voulait s’ingérer dans les affaires de notre pays. Ceux qui parlent d’une Église comme d’un pouvoir étranger, n’ont rien compris de ce qu’est l’Église. L’Église est comme cette strophe que l’on chante le jour des Rois Mages qui vont adorer l’Enfant Jésus dont le roi Hérode est jaloux parce qu’il croit que son trône va lui être usurpé. Et l’Église lui chante : « N’aie pas peur Hérode, Il ne vient pas s’emparer d’un pouvoir temporel Celui qui nous apporte le Règne des cieux. »
C’est ce qu’apporte l’Église aux règnes et aux pouvoirs de la Terre, l’Esprit du Ciel. L’Église apporte son l’Évangile en respectant l’Histoire, la nature, la façon d’être de chaque peuple, mais en le corrigeant, en l’élevant et en le remplissant de vertu, pour que le Salvadorien soit un meilleur Salvadorien, pour que l’Africain soit un meilleur Africain. C’est un règne de Dieu qui s’injecte comme une injection dans toutes les races, dans toutes les cultures, sans leur enlever leur originalité propre en tant que culture, en tant qu’homme que l’Église élève. De sorte que moi, et chacun d’entre vous, avec une religion bien vécue, nos défauts s’estompent peu à peu, ce qui révèle de plus en plus l’être chrétien. Le chrétien n’est pas autre chose que l’homme parfait. Les vertus humaines sont nécessaires, parce que le christianisme ne détruit pas les vertus humaines d’aucun être humain, d’aucun peuple; il les respecte et c’est cela, sa mission.
Lorsqu’à partir de cette cathédrale je dénonce ces injustices, je reproche ces outrages, je déclare que je ne suis pas d’accord avec certaines attitudes, ce n’est pas moi qui parle; je ne suis que le messager de cette Parole qui est envoyée à tous les peuples pour les reprendre, pour les corriger et les exhorter. Celui qui m’écoute, ce n’est pas moi qu’il entend quand ma faible parole humaine parvient au cœur de chacun de vous. Vous qui m’écoutez et moi-même qui apprends de vous, tâchons d’être meilleurs, chacun dans sa propre vocation. Moi comme pasteur, les prêtres qui m’écoutent, les religieuses que je remercie également de leur présence ici dans la cathédrale, et ceux qui au loin m’entendent à l’aide de leur appareil de radio : les jeunes, les couples, les professionnels, les riches, qui ne sont pas exclus; je les aime eux aussi, mais je veux qu’ils se convertissent à cette vérité qui sauve. Car je ne veux pas qu’après avoir été heureux sur Terre, ils aillent à la damnation éternelle pour ne pas avoir été de meilleurs administrateurs des biens que Dieu leur a confiés. Les pauvres marginalisés, ceux avec qui je me solidarise également, je veux leur dire : « Corrigez-vous, améliorez-vous, travaillez. Laissez les vices », afin d’être des hommes et des femmes en vérité. C’est ce que prêche l’Église.
« Les missions » ne disent pas qu’il y a seulement ceux qui sont dans l’Église qui vont être sauvés et que nous devons convertir tous les autres à notre foi catholique. La mission proclame également, qu’il existe de nombreuses lumières du Christ dans les terres païennes, qu’il y a plusieurs vérités et plusieurs grâces que le Christ et l’Esprit saint apportent aussi aux peuples qui ne connaissent pas Dieu. Ceux-ci se sauveront par leur fidélité à leurs lois païennes; mais l’Église sent qu’elle est dépositaire d’une Rédemption entière dans le Christ.
Toutes ces valeurs religieuses qu’on retrouve dans le judaïsme, dans l’Islam, dans les fausses religions, sont comme des aspirations à la vérité pleine et entière du Christ, envers l’Église unique que le Christ veut. C’est cela, la mission : utiliser ces valeurs humaines et les évaluer pour les élever vers Dieu. De sorte que l’œuvre missionnaire de l’Église en soit une de promotion humaine au niveau mondial, pour réaliser le grand projet de Dieu : que tous les êtres humains, nous ne formions qu’une seule famille dont le Christ sera l’unique tête. Un jour le Christ pourra placer aux pieds de Dieu, l’humanité tout entière formée des diverses races, des divers modes de penser, mais acceptant tous la véritable foi en Jésus-Christ. 16/10/77, p.280-282, I-II.