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Épiphanie; 7 janvier 1979; Lectures : Isaïe 60,1-6; Éphésiens 3,2-3a.5-6; Matthieu 2,1-12.
Le Christ, Épiphanie de l’Amour Sauveur de Dieu
Plan de l’homélie :
1) L’Épiphanie révèle un Salut transcendant. C’est-à-dire, un Salut qui ne provient pas des entrailles de l’humanité, mais d’au-dehors, il transcende notre capacité, il vient.
2) L’Épiphanie offre un Salut universel. Personne n’est exclu du Salut, il s’offre et se manifeste à tous. C’est un don qui vient du Christ. L’Amour sauveur de Dieu s’offre à tous; ici dans la cathédrale remplie maintenant et au travers de la radio, aux milliers qui m’écoutent actuellement, grâce à Dieu. Nous sommes tous conviés à ce festin, à ces noces royales. Personne n’est exclu de cette allégresse, de ce Salut, de cette espérance.
3) Par la foi, nous ferons notre Salut qui se révèle et qui s’offre dans l’Épiphanie. La foi est la condition de l’offre de l’Épiphanie : le Salut universel.
 
1) L’Épiphanie révèle un Salut transcendant
 
A) Dans le retour d’Exil, le prophète encourage le peuple avec l’espérance que Dieu reconstruira et glorifiera Jérusalem.

Dans la première lecture d’aujourd’hui, Isaïe (60,1-6) nous dit : « Debout! Resplendis!, car voici ta lumière et sur toi se lève la gloire de Yahvé. Tandis que les ténèbres s’étendent sur la Terre et l’obscurité sur les peuples, sur toi se lève Yahvé et sa gloire sur toi paraît. » C’est un prophète qui est à la fois poète, qui anime les Israélites qui reviennent de l’exil à Babylone et qui retrouvent une Jérusalem détruite. Ils sont pessimistes et il est nécessaire d’élever leur esprit. Jérusalem telle qu’elle a été laissée par nos ennemis est une espérance pour notre peuple. « Sur Jérusalem brillera la gloire de Dieu! » Toutes les promesses de l’Ancien Testament émergent pour que de là surgisse une gloire qui ne peut être sienne. S’il ne s’y trouve que ruines, pessimisme et un terrible sentiment de frustration, de ses propres entrailles ne peut provenir rien de bon.

Le Salut est comme un lever de soleil dont la lumière est Dieu lui-même… dans la cité. On sent alors le besoin de quelque chose de transcendant, de quelque chose qui vient se faire sentir du dehors. Et cette Jérusalem détruite brillera comme l’aurore qui sera Dieu lui-même. Dieu s’incarnera dans les entrailles de Jérusalem.
Frères, quand nous voyons que nos forces humaines s’épuisent, quand nous voyons notre patrie qui est dans un chemin sans issue, quand nous disons : la politique, la diplomatie ne peuvent plus rien, ici c’est un désastre et le nier serait être fou; un Salut transcendant est nécessaire! Sur ces ruines brillera la gloire du Seigneur. C’est là que les chrétiens possèdent une grande mission en cette heure de la patrie : maintenir cette espérance. Ne pas attendre une utopie comme quelque chose d’illusoire, comme si nous cherchions à nous endormir pour ne pas voir la réalité, mais au contraire, qu’en scrutant cette réalité qui en elle-même ne peut rien donner, reconnaître qu’elle peut beaucoup donner si nous faisons appel à cette Rédemption transcendante.
 
B) L’Étoile… évoque la prophétie de Balaam devant Balac

J’aimerais également observer à la lumière de cette réflexion, l’étoile qui guida les mages. Elle évoque une prophétie. C’était à l’époque lointaine de Balaam, quand Balac lui demanda de prophétiser en faveur de son armée et Balaam inspiré par l’Esprit de Dieu regarde vers le désert et voit la gloire d’Israël. Parmi ses belles pensées, il dit ceci : « Je l’aperçois, mais non de près. De Jacob s’avance une étoile, un sceptre surgit d’Israël. »

Sans doute que l’Évangile de saint Matthieu qui recueille toutes ces prophéties de l’Ancien Testament pour voir comment cela s’accomplit dans le Christ, quand il nous parle de cette étoile mystérieuse il fait référence à la prophétie de Balaam : « De Jacob surgit une étoile qui s’approche, mais qui est encore loin, des siècles passeront, mais elle viendra comme une étoile qui vient de loin. » L’étoile des Mages est la présence d’une transcendance qui vient pour nous sauver. Le sceptre qui est prophétisé dans Balaam est sans doute le sceptre de David dont le règne n’aura pas de fin. Non pas comme homme, mais parce que de sa descendance royale, naîtra un rejeton qui sera fils de David selon la chair, mais qui sera en même temps Fils de Dieu dans l’éternité. Son règne ne connaîtra pas de fin. C’est l’étoile dans son sens mystique.

En ce jour de l’Épiphanie, c’est un signe de Salut transcendant, de quelque chose qui vient du monde des étoiles, de Dieu, de son immensité, de sa puissance qui ne nous a pas créés pour être malheureux, sinon qu’Il nous indiquera, au milieu de ces ténèbres où nous sommes actuellement, la sortie lumineuse vers le Salut. « Je la vois au loin, » pourrions-nous dire avec Balaam. Nous ne savons pas quand sera cette Rédemption, mais elle viendra, je la vois comme une étoile et surgira alors du pouvoir du Seigneur, ce sceptre qui nous sauvera. 07/01/79, p.97-98, VI.
 
C) Révélation d’un mystère…

Dans la seconde lecture d’aujourd’hui (Eph 3,2-6), saint Paul nous parle de la révélation d’un mystère caché depuis le début des temps, que le Salut est pour tous. C’est merveilleux de penser que nous sommes les héritiers de cette Révélation et que nous espérons ce mystère caché dans les entrailles de Dieu et qu’Il nous donnera pour notre Salut. Le Salut vient de Dieu, n’en doutons pas. De là, je vais répéter maintenant, dans cette homélie, des concepts qui sont transcendantaux.
 
Le Salut vient de Dieu… Prémisse de cette Révélation.

Dans la lettre pastorale sur l’Église et les Organisations Populaires, j’avertis – et je voudrais que l’on n’oublie pas cela –, que le grand service que l’Église prête aujourd’hui, ici au Salvador, est celui que me disait déjà avec des paroles faibles d’un ancien, Paul VI, lorsque j’ai eu la chance d’étreindre ses mains : « Accompagne ce peuple dans ses justes revendications; jamais dans la haine ou dans la violence, mais oui dans la justice. » C’est inspiré par ces paroles que nous avons écrit, nous inspirant aussi de son message Evangelii Nuntiandi, l’Exhortation pour l’Évangélisation du Monde Actuel, comment doit être cette Révélation, cette Épiphanie de l’Église de 1979 ici au Salvador.

Ce service que l’Église prête à cet effort de revendication de la patrie veut être insérée dans le dessein global de la libération que l’Église proclame. Et j’ai écrit dans ma Lettre pastorale : « Le dessein global de la libération que l’Église proclame :

1) Embrasse l’être humain en entier, dans toutes ses dimensions, incluant son ouverture à l’absolu qu’est Dieu. Elle est unie à une certaine conception de l’humain, conception que l’on ne peut sacrifier aux exigences d’aucune stratégie, d’une praxis ou d’une fin à court terme. » Cela veut dire que la libération que l’Église propose ne peut se limiter aux pratiques temporelles.

2) Le dessein global de la libération « est centré dans le Règne de Dieu; sa mission ne se limite pas au seul terrain religieux, mais réaffirme la primauté de la vocation spirituelle de l’être humain et annonce le Salut en Jésus-Christ. » La primauté du spirituel chez l’être humain, n’oublions pas cela pour que ceux qui disent que l’Église prêche une révolution, la lutte des classes. Mensonge! Je l’ai dit clairement : L’Église réaffirme la primauté de la vocation de l’homme dans le religieux, dans le spirituel et annonce le Salut en Jésus-Christ.

3) Cette libération de l’Église « procède d’une vision évangélique de l’homme, elle s’appuie sur des motivations profondes de justices dans la charité, elle embrasse une dimension véritablement spirituelle et son objectif final est le Salut et le bonheur en Dieu. » Cela, nous le disons à tous, à ceux aussi qui s’organisent dans des organisations politiques et populaires, que le Salut que l’homme doit rechercher n’est pas seulement d’avoir des meilleurs salaires, d’avoir un meilleur gouvernement, d’avoir des conditions meilleures sur la Terre, mais l’on doit rechercher l’objectif final qu’est le Salut. Le Salut est le bonheur en Dieu que possède déjà l’humain qui vit dans cette primauté du spirituel même si c’est dans la pauvreté sur cette Terre.

4) C’est pourquoi cette libération de l’Église « exige une conversion du cœur et de l’esprit et ne se satisfait pas uniquement des changements de structures. » À quoi servirait de changer les structures, de changer nos façons de gouverner, de changer les manières des organisations politiques si les hommes qui vont manœuvrer ces structures portent toujours la pourriture dans leur cœur? À quoi servirait un changement de situation sociale si ceux qui vont vivre dans ces structures, nous ne nous rénovons pas de l’intérieur à être plus justes, plus frères, à être des hommes nouveaux?

5) Et pour terminer, cette libération – figurez-vous bien cela – « exclut la violence, la considère non chrétienne, ni évangélique, inefficace et non conforme avec la dignité du peuple. » La violence n’est pas digne. Ici, ce sont les paroles du pape Paul VI (Evangelii Nuntiandi) lorsqu’il dit que si l’Église, pour appuyer les efforts de libération de la Terre, perdait cette perspective globale du Salut chrétien, alors elle « perdrait sa signification la plus profonde. Son message de libération n’aurait aucune originalité et se prêterait à l’accaparement et à la manipulation… » Elle n’aurait pas d’autorité pour annoncer, de la part de Dieu, la libération. 07/01/79, p.98-99, VI.

En d’autres mots, l’Épiphanie nous oriente vers l’étoile des mages, avec la perspective d’une clarté qui vient de Dieu pour sauver les peuples que nous ne pouvons circonscrire aux limites terrestres et temporelles, c’est cela la libération que nous recherchons. La véritable liberté que l’Église proclame et avec laquelle elle accompagne les efforts libérateurs des hommes, englobe tous ces efforts et les oriente vers ce Salut.

Chers frères, ce qui intéresse l’Église c’est d’orienter tous ces efforts et, pour cela, ne vous surprenez pas que l’Église appuie tout ce qui est juste, ce qui est bon même si cela se passe au sein des organisations qu’on nomme clandestines parce que si ce qu’on recherche est juste, c’est le Règne de Dieu. Mais je vous dis : ces intentions temporelles ne suffisent pas, il est nécessaire que cette justice que vous recherchez soit englobée dans le Salut universel, dans le bonheur de Dieu, dans la Rédemption transcendantale. C’est cela le grand mérite de l’Église et c’est pourquoi on cherche à la perdre et on veut la diffamer dans la prédication de sa force libératrice, parce que c’est une libération irréductible.

Lorsque l’Église prêche la défense des droits humains, elle ne se situe pas dans une perspective politique. Les convenances politiques qui aujourd’hui défendent les droits humains pourraient changer demain parce que la politique change, mais l’Église de son étoile, de sa perspective transcendantale ne change pas. Et même si on la laisse seule, elle sait qu’elle est avec Dieu, et que la transcendance de Dieu l’illumine comme la clarté (de Dieu) illuminait Jérusalem pour annoncer à tous : « La grande libération approche. Levez-vous! Brille Jérusalem parce que ta lumière arrive. » 07/01/79, p.99-100, VI.
 
2) L’Épiphanie offre un Salut universel
 
A) Les Mages (prêtres de Perse et d’Irak), astrologues… évoquent dans leurs offrandes la prophétie d’Isaïe

Nous rencontrons dans les lectures de l’Épiphanie une grande pensée missionnaire : le Salut que l’Épiphanie nous offre aujourd’hui est un Salut Universel. Je m’imagine ce matin avec ceux qui sont venus à la messe où qui sont réunis autour d’un poste de radio en réfléchissant sur cette parole, nous sommes une procession qui débuta il y a vingt siècles. Les premiers qui arrivèrent furent les Mages de l’Orient et après eux, d’autres et d’autres encore. Ils accomplirent ce que nous dit actuellement le prophète (60,6) : « Des multitudes de chameaux te couvriront, des jeunes bêtes de Madiân et d’Épha; tous viendront du Saba, apportant l’or et l’encens et proclamant les louanges de Yahvé. » Comme est poétique notre venue à la messe. N’abandonnons pas notre messe des dimanches! C’est une procession de mages qui viennent adorer Jésus. C’est la procession des peuples qui ont rencontré le Salut Universel que Dieu offre à tous.

L’Évangile en nous parlant des Mages, évoque ces noms : Madriân, Épha, Saba… C’est la Perse, aujourd’hui l’Iran, l’Orient fut les prémices que Dieu appela, c’est de là qu’est venu également Abraham, de Mésopotamie, le premier croyant. Sans doute que saint Matthieu en parlant de ces Mages d’Orient, un Orient mystérieux, voulait remonter aux origines de la foi. Par la foi, Abraham est le père de tous les croyants. De cette terre proviennent aujourd’hui encore les prémices des gentils, ceux qui n’appartiennent pas au peuple juif. Peu importe d’être des fils d’Abraham, ce qui importe c’est d’apporter la foi que les Mages d’Orient apportèrent.
 
B) La Grande Révélation dont Paul est le ministre

Nous faisons surtout ici référence à la seconde lecture (Eph 3,2-3a.5-6) où saint Paul nous dit (3,5-6) : « Ce mystère n’avait pas été communiqué aux hommes des temps passés comme il vient d’être révélé maintenant à ses saints apôtres et prophètes, dans l’Esprit : les païens sont admis au même héritage, membres du même Corps, bénéficiaires de la même Promesse, dans le Christ Jésus, par le moyen de l’Évangile. » Il fait allusion à nous. Il y a quatre siècles, ces terres, où s’élève maintenant cette cathédrale, étaient une jungle habitée par des indigènes. Quand vint la croix et que les aborigènes commencèrent à l’adorer, s’accomplit pour l’Amérique latine cette vocation à tous les peuples. Fraternellement, aujourd’hui, les évêques mexicains ont publié une Pastorale d’ensemble à l’occasion de la grande réunion épiscopale latino-américaine qui aura lieu à Puebla et ce message dit ceci : « Ce qui va se dérouler au Mexique cette année débuta quand la Vierge de la Guadalupe apparut sur le mont Tepeyac comme catéchiste, orientant les peuples indigènes vers cette croix, vers le christianisme. »

Marie ne pouvait être absente de cette évangélisation du continent actuel et du futur, parce que l’Évangile, qui a été alors annoncé à nos peuples d’Amérique, était l’accomplissement de ce mandat dont nous parle saint Paul : c’était un mystère caché depuis des siècles éternels et qui m’a maintenant été révélé : Les gentils, les peuples non juifs, les indigènes d’Amérique, tous les pays de ces montagnes vierges, tous ceux qui connaissent le Christ, sont appelés à participer à sa promesse, à son Salut. Personne n’est exclu!
 
C) L’Épiphanie proclame un Salut intégral : c’est tout l’homme qu’il faut sauver.

Dans cette ambiance de Salut universel, qu’il est merveilleux de rappeler que la ligne pastorale et évangélique du Concile Vatican II, qui, il y a dix ans, devint aussi la pastorale de l’Amérique Latine, proclama un Salut intégral qui continue de nous questionner aujourd’hui à la veille d’un nouveau Medellín à Puebla. Cette orientation pastorale proclamait que la libération que le Christ a apportée est celle de l’homme intégral. C’est tout l’homme qu’il est urgent de sauver : âme et corps, individu et société. C’est le Règne de Dieu qu’il nous faut déjà établir sur cette Terre. C’est ce Règne de Dieu qui est entravé, enchaîné par autant d’abus de l’idolâtrie de l’argent et du pouvoir. Il est nécessaire de détrôner ces fausses idoles comme lorsque les premiers évangélisateurs de l’Amérique renversèrent les faux dieux qu’adoraient nos indigènes. Aujourd’hui ce sont d’autres idoles : ils se nomment argent, intérêt politique, Sécurité nationale. Idolâtries qui veulent enlever l’autel de Dieu. L’Église proclame que l’être humain ne pourra être heureux que lorsqu’il adorera comme les Mages, l’unique Dieu véritable : quand se libérant de toutes ses fausses idéologies de l’Orient, il viendra avec la foi limpide du christianisme adorer ce Christ que nous devons adorer avec toujours plus d’intégrité.
 
D) Depuis l’Incarnation, rien d’humain n’est étranger au Christ et à son Église

Je veux vous rappeler ici comment Paul VI, quand il recueillit l’écho des mages modernes, les évêques qui venaient du monde entier, au Synode de 1974, et au travers desquels, le pape sentit les attentes de millions d’hommes et de femmes en écrivant cette page combien tragique, mais éloquente : « Il est bien connu – commentait Paul VI – en quels termes s’exprimèrent de nombreux évêques de tous les continents…, avec un accent pastoral dans lequel vibraient les voix de millions de fils de l’Église qui forment tous ces peuples. Peuples que nous savons, engagés de toutes leurs énergies dans l’effort et dans la lutte pour surmonter tout ce qui les condamne à demeurer en marge de la vie : la faim, les maladies chroniques, l’analphabétisme, l’appauvrissement, l’injustice dans les relations internationales et spécialement dans les échanges commerciaux, les situations de néocolonialisme économique et culturel, parfois aussi cruel que le politique, etc. L’Église, répétèrent les évêques, a le devoir d’annoncer la libération de millions d’êtres humains, parmi lesquels se retrouvent nombre de ses enfants; le devoir d’aider à ce que naisse cette libération, de donner témoignage de celle-ci, de faire en sorte qu’elle soit totale. Tout cela n’est pas étranger à l’évangélisation. »

Ce sont des mots du Pape qui n’ont rien de communisme. C’est l’exigence de l’Évangile. C’est l’annonce d’Isaïe : « La lumière de la justice brillera sur les ténèbres de tant d’injustices en ce monde. » C’est le cri de Paul, que tous les hommes et les femmes, que tous les peuples gentils sont appelés à participer à cette libération du Christ. C’est les prémices des mages qui sont maintenant devenus ce fleuve imposant de l’humanité croyante. Les cathédrales remplies comme celle-ci, adorant le Seigneur, recherchant son espérance, sa foi dans le Christ qui nous apporta comme une Épiphanie, l’amour salvateur du Seigneur! » 07/01/79, p. 100-102, VI.
 
3) Par la foi, nous ferons nôtre le Salut qui se révèle dans l’Épiphanie

La dernière pensée de mon homélie est que toute cette vie humaine, toute cette histoire concrète du peuple, de la famille de la personne, du Salvadorien ou de n’importe quel pays, est appelée à la Rédemption mais une simple condition s’avère nécessaire : la foi.
 
L’obéissance de la foi

Le Concile Vatican II nous dit : « Lorsque Dieu se révèle, nous devons lui prêter l’obéissance de la foi, par celle que l’homme se confie entièrement et librement à Dieu, prêtant au Dieu révélé l’hommage de la compréhension et de sa volonté, assistant volontairement à la révélation faite par Lui. » Cela veut dire que la foi, ce n’est pas seulement croire en des vérités avec la raison, c’est également un dévouement, des sentiments et de l’obéissance. On parle de l’obéissance de la foi quand Dieu parle comme lorsqu’Il dit à Abraham : « Quitte ta parenté et marche vers la terre que je te montrerai. » L’acte de foi fut de quitter sa famille et de marcher sans s’arrêter vers où Dieu lui enseignait d’aller.

Se lancer dans le vide, mais sachant qu’il y a une main de Dieu qui me soutient, c’est se mettre dans le danger en sachant qu’il y a une main puissante qui me défend : c’est cela, la foi. La foi ne consiste pas seulement à croire avec la tête, mais se livrer avec le cœur et avec la vie.

Nous rencontrons ici un mystère et croire ce n’est pas dire : deux et deux font quatre. C’est ainsi, cela ne peut être autrement. Si c’est évident, il n’est pas nécessaire de croire. Mais croire, c’est quand on dit à ces mages : cet enfant pauvre de Bethléem est le Fils de Dieu. C’est un mystère! Cela n’est pas si évident! C’est pour cela qu’existent ceux qui doutent. Ce sont les conflits de la foi. Ne vous surprenez pas, mes frères, de vivre des conflits dans cette foi. Par exemple, quand l’on regarde l’Église avec ses fautes et ses péchés, comment peut-elle être l’épouse du Christ? C’est cela le doute, l’épreuve de la foi, mais lorsque l’homme de foi se dévoue parce qu’ainsi l’a demandé Dieu, alors oui, je crois.

Nous ne sommes pas seuls dans cet acte de foi, dans cet abandon dans les mains de Dieu, à l’intérieur de nous il y a la grâce et l’inspiration de l’Esprit saint. C’est pourquoi le Concile poursuit en disant une chose que nous ne devons pas perdre de vue : « Pour enseigner cette foi, la grâce de Dieu qui nous prévient et nous aide, est nécessaire, et l’aide interne de l’Esprit saint, lequel meut le cœur et le convertit à Dieu, ouvre les yeux de l’esprit et donne à tous la souplesse d’accepter et de croire la vérité. Et pour que l’intelligence de la révélation soit plus profonde, le même Esprit saint perfectionne constamment la foi par ses dons. » La foi est un don. Remercions le Seigneur. Venir à la messe adorer Dieu est un cadeau volontaire de la foi. Ce n’est pas évident comme deux et deux font quatre que l’on doit venir à la messe, il doit avoir des doutes, des difficultés. Mais dans ces difficultés, il y a la grâce de Dieu qui nous aide à surmonter les doutes, ce qui ne paraît pas être évident. La foi est un cadeau de l’intelligence et du cœur de Dieu qui se révèle et à ce Dieu qui m’aime et se révèle, je ne peux rien refuser. 07/01/79, p.107-108, VI.


Baptême du Seigneur; 14 janvier 1979; Lectures : Isaïe 42,3; Actes 10,34-38; Marc 1,8-9.
Le Baptême, Épiphanie de la réalité messianique
Plan de l’homélie :
1) Le baptême est un signe sacramentel
2) Dans le Christ, je découvre la réalité messianique que possède le baptême
3) Chez les chrétiens, ce signe sacramentel est un signe de la participation à la réalité messianique du Christ

Tentons de développer cela et lorsque nous terminerons sur ce baptême du Christ qui participe à son peuple, nous verrons la responsabilité de ce peuple de baptisés, ici au Salvador comme en n’importe quelle partie du monde, d’être protagoniste du Salut de son peuple, précisément pour être un peuple qui participe à la réalité messianique et salvatrice que le Christ apporta en ce monde. 14/01/79, p.112, VI.
 
1) Le baptême est un signe sacramentel

D’abord, j’aimerais aborder cette idée en apparence si évidente que tous les chrétiens devraient connaître, à savoir : qu'est-ce que le baptême?

A) Pris au pied de la lettre de la phrase de Jean le Baptiste dans l’Évangile d’aujourd’hui (Mc 1,8) : « Je vous baptise avec de l’eau, mais Lui vous baptisera avec l’Esprit saint. »

B) (Mc 1,9) : « Et il advint qu’en ces jours-là Jésus vint de Nazareth de Galilée, et il fut baptisé dans le Jourdain par Jean. » Nous avons ici des gestes sacramentaux, mais en même temps nous voyons la différence entre ces deux baptêmes.

C) Le Baptême du centurion Corneille. Dans la seconde lecture d’aujourd’hui (Ac 10,34-38) apparaît un troisième baptême. Pierre qui est appelé à la maison d’un centurion romain, un gentil, pour lui administrer le baptême. Nous avons ici le baptême d’un homme qui n’est pas le Christ, ni chrétien, qui appartient à un monde à part de celui de Juifs. Que signifie alors ce baptême?

Deux éléments qui se retrouvent dans tout sacrement.
Un élément visible qui est comme la matière du sacrement, un homme qui s’approche d’un autre et lui verse de l’eau sur la tête et prononçant certaines paroles. C’est la partie matérielle, le signe.
Le contenu du signe attire l’attention sur celui qui est le propriétaire de celui-ci.

Tout signe doit signifier quelque chose. Le sacrement s’il n’est reçu que pour sa réalité visible devient une chose insipide, une chose ennuyante et c’est pourquoi, plus plusieurs, les sacrements ont perdu leur saveur. Nous voulons récupérer le principal du sacrement : la signification de ce signe. À quoi cela sert-il d’apporter un enfant aux fonds baptismaux d’une église, de se vêtir élégamment pour après pouvoir célébrer une fête où le baptême compte moins que l’acte social? Cela, c’est demeurer avec l’enveloppe, avec la coquille, comme si aujourd’hui nous ne découvrions pas dans les lectures bibliques ce que signifie cet homme qui s’approche d’un autre dans le Jourdain.

Qu’est-ce que tout cela signifie alors? Observez comment ces trois baptêmes d’aujourd’hui sont différents dans leur contenu même s’il s’agit du même signe extérieur.

Différence des deux baptêmes : Celui de Jean et celui du Christ. Quand Jean le Baptiste dit : « Je vous baptise avec de l’eau », il s’agit d’un baptême de pénitence, c’est un appel à la conversion. « Je ne peux baptiser dans l’Esprit saint parce que je ne possède pas les dons messianiques. Je prépare les chemins du Messie. » Et ceux qui s’approchaient de Jean n’étaient pas comme les premiers chrétiens. Sur ce point, nos frères protestants sont dans l’erreur lorsqu’ils affirment que nous devons être baptisés comme le Christ à l’âge de trente ans. Ils oublient que le baptême de Jean est très différent de celui du Christ qui va Lui donner un sens plus élevé.

Le baptême de Jean était une préparation au second baptême qui allait venir. Maintenant vient le Christ. Il n’était pas un pécheur, Il n’avait pas besoin de se faire baptiser. C’est pourquoi, vouloir se comparer avec le Christ et attendre cet âge pour être baptisé, c’est un acte de vanité. Se croire immaculé comme le Christ, comme si nous n’avions pas besoin de la Rédemption depuis que nous sommes nés, c’est de la vanité.

Différence entre ces deux baptêmes; celui du Christ et celui des chrétiens.
C’est ainsi qu’est né le baptême chrétien. Le baptême que reçut le Christ n’est pas le même que celui que reçoivent nos enfants. Quand le Christ confia aux apôtres de répandre sous le signe de l’eau, des prières, du rite baptismal, la richesse messianique qu’Il va donner. […] du baptême parce qu’Il ne portait pas en Lui le péché originel. Il n’avait pas commis de péché et Il n’avait pas besoin d’aller se frapper la poitrine avec tous les autres pécheurs que Jean absolvait avec son baptême de pénitence. Il était le Saint qui apportait la sainteté à cette Terre et son baptême était pour enrichir ce signe qui demeurait encore vide, qui n’était alors qu’une préparation, mais qui sera dorénavant le baptême que Jean avait annoncé : « Il vous baptisera dans l’Esprit saint. » 14/01/79, p. 112-114, VI.
 
2) Dans le Christ, je découvre la réalité messianique que possède le baptême

[…] Même si un homme est déjà brisé, même si un peuple se sent comme une chandelle qui est sur le point de s’éteindre, même lorsque nous ressentons un sentiment profond de frustration pour nos péchés, pour les péchés des classes sociales; pour les abus de la politique; un peuple qui s’est rendu indigne de son nom, un peuple qui ne mérite plus la miséricorde de Dieu, dit aujourd’hui la prophétie (Isaïe 42,3) qui nous remplit d’espérance : « Il ne brisera pas le roseau froissé, il n’éteindra pas la mèche qui faiblit… »

Au Salvador, il est encore possible de nous reconstruire. Nous pouvons encore rallumer la lampe de notre foi et de notre espérance. C’est ici que réside notre espérance : le Serviteur de Yahvé, le Christ, le Divin Cyrus qui vient nous libérer de tous les esclavages, Il est notre espérance. 14/01/79, p.115, VI.
 
L’Ancien Testament fait évoluer le concept de Messie

David va donner également son nom au Messie, Fils de David, parce que ce roi caractérise le Roi Sauveur, le grand roi qui donne unité au peuple, le roi qui amène le peuple à chanter des louanges à Dieu. De ce roi messie descend le Messie Roi qu’est le Christ dont le Règne n’aura pas de fin. […]

Le Nouveau Testament le précise : le Christ rejette un messianisme terrestre. C’est pour cela que le Christ fait bien attention de souligner dans ses prédications, comment est son messianisme. Parce qu’il avait beaucoup d’équivoques et ce moment où le Christ réalise son Épiphanie au milieu de son peuple est très semblable à celle que nous vivons en 1979 au Salvador. C’est ainsi qu’il y avait alors des mouvements populaires qui recherchaient en ce Messie un salut temporel, politique, et qui croyaient que ce Christ annoncé était celui qui allait secouer le joug du pouvoir romain; il y avait également ceux qui avaient le concept véritable du Messie. Et le Christ cultivait ce concept véritable. C’est pourquoi on dit que lorsque le peuple voulut le couronner roi avec ces idéaux d’un messianisme politique, Il s’enfuit à la montagne parce que ce n’était pas cela le Salut qu’Il apportait.

L’Église, aujourd’hui également, prend bien soin de signaler aux mouvements de libération actuels, de même qu’aux zélés qui calomnient leur Église en disant qu’elle prétend au pouvoir, qu’elle suscite des mouvements de guérilla. Mensonge! L’Église prêche le même messianisme que le Christ, mais de ce Christ qui veut dire aux mouvements populaires de notre temps : ne me recherchez pas comme un roi temporel, ne me recherchez pas comme un rival de Ponce Pilate ou d’Hérode. Plus tard, ils devront rendre compte de leurs gestes au Roi divin, en tant que gouverneurs civils de leur peuple. Et le Seigneur sera dur en demandant des comptes à ces élus, qui ont le devoir également de respecter la volonté de Dieu pour le bien du peuple et non pour l’oppression et l’outrage des hommes et des femmes.

Le Christ dit que son Royaume n’est pas de ce monde. Et cela ne veut pas dire, expliqua le pape Pie XI, lorsqu’il proclama la fête du Christ Roi - que le Christ est absent du pouvoir et des richesses de la Terre. Ce qu’Il veut dire, c’est qu’Il jugera, à partir d’une autre dimension, religieuse, les consciences des politiciens, des riches et des pauvres également, à partir d’une perspective eschatologique, de Règne des cieux, de transcendance. Mais tout ce pouvoir – Christ l’a dit – sera jugé par Lui, parce qu’Il est le Messie et le Roi Universel des nations.

Il veut définir, ce messianisme authentique, pour qu’en Lui nous rencontrions toujours la critique de tous les systèmes politiques. C’est pourquoi cela nous fait sourire lorsqu’on dit que l’Église promeut un système socialiste. L’Église ne s’inféode à aucun système social. Et supposons que notre démocratie se transforme demain en socialisme, l’Église sera toujours le juge qui critiquera les attitudes injustes de ce socialisme, ainsi comme elle anime aujourd’hui la démocratie, le bon que possède la démocratie. L’Église demeure toujours comme une lumière qui éclaire de l’extérieur cette réalité. Le Christ veut être ce Messie qui illumine le chemin de l’Histoire. Les peuples sont libres de se donner le régime qu’ils veulent avoir mais ils ne sont pas libres de faire tous leurs caprices. Ils devront être jugés avec le système politique et social qu’ils auront choisi pour servir la justice de Dieu. Et Dieu est le juge de tous les systèmes sociaux.

L’Évangile comme l’Église, ne peut être accaparé par aucun mouvement social ou politique. Aucune organisation sociale ou politique ne peut prétendre être l’Église et nous dire que c’est par-là que nous devons aller. Le chrétien est libre des ses options concrètes. Et s’il vous plaît! Aucune organisation politique officielle ou populaire ne peut s’arroger le pouvoir de vouloir amener avec elle une communauté de base ou un groupe chrétien, seulement pour son option politique. Dans votre travail d’évangélisation, dans votre réflexion de groupe chrétien, respecter la liberté de chaque chrétien. Si quelqu’un veut appartenir à un autre groupe, respectez son option; s’il ne veut pas appartenir à aucun, respectez son option. Que grandisse la foi, qu’elle se prépare pour rendre compte à Dieu comment elle travailla en ce monde, pour convertir ce monde en un monde meilleur. C’est de cela que Dieu nous demandera des comptes!
 
C’est pourquoi nous disions dans notre lettre pastorale : « que pour un chrétien au sein d’une organisation politique populaire, doivent prévaloir, avant tout, les critères de foi. Et si à un moment donné des conflits apparaissent entre sa foi chrétienne et l’organisation, qu’il se décide : Ou seulement politique avec l’organisation ou toujours chrétiens, avec ou sans organisation. 14/01/79, p.115-117, VI.
 
3) Chez les chrétiens, ce signe sacramentel est un signe de la participation à la réalité messianique du Christ

[…] C’est pourquoi nous sommes Fils de Dieu, Peuple de Dieu, Peuple sacerdotal, prophétique et religieux. Quel est le résultat? Le résultat c’est cette cathédrale remplie de chrétiens. Le résultat c’est un diocèse, plusieurs communautés m’écoutent présentement. Je pense à vous, chers chrétiens, jusqu’au coin le plus reculé du diocèse, le résultat du baptême c’est vous, communautés chrétiennes qui peuvent dire en toute vérité : nous sommes oints, nous participons au Christ, prophète, prêtre et roi. C’est pourquoi l’Église, avec ses évêques, ses prêtres, ses religieuses, ses collèges catholiques, ses organisations, ses institutions, ses familles, est l’Église sacerdotale, prophétique et royale. Nous sommes une famille de rois, nous sommes des descendants d’oints, nous prenons part au sacerdoce. Notre mission comme peuple est d’enraciner ces choses dans nos familles, dans le travail, dans le bureau, dans la politique, dans la sociologie, dans la profession, dans le marché. Partout où va un baptisé, la réalité messianique que le Christ a apportée en ce monde doit se faire présente, et comme le Christ, porter l’engagement de rendre présent cette dignité salvatrice qu’Il emporta en ce monde. 14/01/79, p.120, VI.

Il est bon de souligner ici que, parmi les documents si nombreux qui arrivent aux évêques qui vont se réunir à Puebla, est arrivée une lettre des Guaranis qui louangent une religion chrétienne qu’ils apprennent à connaître, non pas comme un conformisme qu’avant on leur enseignait, ni non plus comme une révolution; mais comme l’éveil d’une conscience critique, qui à partir de l’Évangile, sait que ces terribles inégalités sociales ne peuvent être la volonté de Dieu : entre ces quelques-uns qui possèdent tout et les autres qui doivent se contenter de ne rien avoir. Alors, nous disons qu’autant le communisme que le capitalisme cherchent à endormir le peuple, ils veulent une religion qui soit l’opium du peuple. Et lorsque le Pape dit : « Une religion qui ne soit pas l’opium du peuple », il dénonce autant le communisme qui veut s’éloigner du sens religieux de la vie, que le capitalisme qui veut manipuler l’Église pour sa cause et ses intérêts.
Mes frères, cette Église qui est en train de naître, pour vivre non pas de manière lâche, anonyme et ambiguë, un baptême dont on ne sait plus pourquoi il fut, mais prenant conscience que ce baptême vit en nous et nous réclame des attitudes plus engagées avec ce peuple où nous sommes enracinés. 14/01/79, p.124-125, VI.


Huitième dimanche du temps ordinaire; 25 février 1979; Lectures : Osée 2,14b, 19-20; II Corinthiens 3,1b-6; Marc 2,18-22.
Le Christ, le Fiancé de l’Église
Dans la présentation du document de Puebla, nous avons écrit : « La Conférence de Puebla est avant tout un esprit. L’esprit d’une Église qui se projette avec une vigueur renouvelée et un élan évangélisateur au service de nos peuples, dont la réalisation doit suivre l’appel vivant et transformateur de Celui qui établit son tabernacle dans le cœur de notre propre histoire, en toute fidélité au Seigneur, à l’Église et à l’être humain. » C’est ce que veut être aussi mon homélie d’aujourd’hui à la lumière de ces trois lectures que nous venons d’écouter : un esprit de rénovation comme celui auquel l’Église de tout le continent aspire depuis Puebla. Puisse Dieu que ces notes des Églises multiples et particulières de tout ce continent immense et rempli d’espérance, la note de notre Archidiocèse sonner harmonieuse et belle dans ce concert à la gloire de Dieu et à la dignité humaine.
 
Plan de l’homélie :
1) Le Christ et l’Église, un mystère de l’Alliance conjugale
2) C’est pourquoi l’Église compte sur une capacité divine
3) C’est pourquoi, depuis l’Église, le Christ est la rénovation du monde

C’est comme son foyer, comme le point de référence de toute son activité, comme le fiancé qui rencontre dans sa fiancée le centre de sa propre vie.
 
1) Le Christ et l’Église, un mystère de l’Alliance conjugale
 
A) Le Christ, figure centrale qui répond à l’objection des pharisiens et des disciples de Jean concernant le jeûne.

Le Christ répond, dans l’évangile de Marc (2,18-22), à l’une des objections qui, en ces chapitres 2 et 3 vont profiler un conflit entre Lui et ses ennemis, conflit qui se termine dans un verset du chapitre 3 où il est dit (3,6) : « Étant sortis, les pharisiens tenaient aussitôt conseil avec les Hérodiens contre lui, en vue de le perdre. » Tous ceux qui apportent un message d’amour, de vérité, de justice, rencontrent l’opposition naturelle dans l’injustice, dans l’égoïsme qui est l’inimitié, et dans les ténèbres du mensonge qui souffre à la vue de la vérité et qui manigance la manière de l’éliminer.

(Mc 2,18-20) : « Les disciples de Jean et les pharisiens étaient en train de jeûner, et on vient lui dire : “Pourquoi les disciples de Jean et les disciples des pharisiens jeûnent-ils, et tes disciples ne jeûnent-ils pas?” » Dans le domaine religieux s’immisce toujours la note de l’hypocrisie et de l’apparence, des légalismes. Le Christ qui recherche la sincérité dans l’adoration de Dieu et dans la rénovation intérieure et sincère de l’être humain, répond : « Les compagnons de l’époux peuvent-ils jeûner pendant qu’ils ont l’époux avec eux, ils ne peuvent pas jeûner. Mais viendront des jours où l’époux leur sera enlevé; et alors, ils jeûneront en ce jour-là. » Comme s’il s’agissait déjà là d’un présage du carême et de la Semaine sainte, mais à l’intérieur d’une allégresse d’amour et de tendresse du Christ envers son Église.
 
B) Osée (2,14b, 19-20) qui vit un drame personnel d’un amour non partagé, introduit dans la littérature biblique le symbole de l’amour conjugal pour décrire les relations entre Dieu et son peuple.

Pour comprendre cette comparaison du Christ avec le fiancé, il est nécessaire de remonter au langage des prophètes. Et précisément, notre liturgie a choisi pour ce matin un texte des plus anciens, où est utilisée pour une des premières fois cette comparaison des relations de Dieu avec l’humanité qui est comparée à un mariage. Osée, un prophète qui vécut dans sa vie personnelle et intime la dure expérience d’un homme qui aime une femme qui n’a pas su le comprendre, qui l’a trahi, il transpose ce ressentiment d’amour non partagé, à la relation d’un Dieu qui espère comme les fiancés qui espèrent, même dans les moments de rupture, que la réconciliation se produise. Il continue de l’aimer.

L’Infidélité d’Israël : en politique… en idolâtrie… les Baals. Osée recueille non seulement l’infidélité de sa femme, mais aussi l’infidélité sociale de son temps et de son milieu : une politique qui recherche uniquement ses intérêts et se sépare du royaume de Juda, dans le Nord, le royaume d’Israël, où pour s’être éloigné du centre de ses révélations, il tombe, peu à peu, dans l’idolâtrie. Ce peuple rend un culte, sous la direction de ces gouvernants qui ont perdu la foi authentique du juif, adorant Baal. Les Baals étaient les dieux de la fécondité, c’est à eux qu’on attribuait les récoltes, les pluies, les chaleurs, ce qui fait que ce prophète réclame tout au long de son livre : « Ce ne sont pas les Baals, ce ne sont pas les idoles qui donnent le pain à Israël, c’est le Dieu véritable. Convertissez-vous de vos idolâtries! »

La voix du prophète semble d’actualité quand de nouveaux Baals, à notre époque, cherchent à prendre la place de l’unique Dieu véritable qui nous aime et qui réclame notre amour. Idoles, Baals de notre temps : l’idolâtrie du pouvoir, l’idolâtrie de l’argent, l’idolâtrie du luxe, l’idolâtrie du sexe. Tant d’idolâtrie devant laquelle les hommes se prosternent, tournant le dos au Dieu véritable.
 
Évocation de la lecture : le désert… l’Égypte…

La réconciliation est arrivée et, alors, le prophète met sur les lèvres de Dieu des sentiments qui sont les siens, mais qui sont transposés au divin et aux relations de Dieu avec un peuple élu qui n’a pas su correspondre à cette élection. Un peuple qui l’a trahi, au cœur dur, comme l’appelle la Bible, insensible à la tendresse de Dieu. Mais avec l’espoir d’un pardon et d’un retour de Dieu, il dit (Os 2,16-17) : « C’est pourquoi je vais la séduire, je la conduirai au désert et je parlerai à son cœur. […] Là, elle répondra comme aux jours de sa jeunesse, comme au jour où elle montait du pays d’Égypte. »
Il remémore l’époque où Dieu réalisa des gestes d’affection si grandioses en faveur de son peuple : le faisant sortir d’Égypte, le conduisant miraculeusement au désert. Dans le désert, auprès du Sinaï, est conclu le pacte entre Dieu et l’humanité, comme si nous disions : là a été célébré le mariage et Dieu rappelle tous ces événements de l’Alliance dans l’espoir de rencontrer un écho d’amour à son amour déprécié.

Les Arrhes : … en droit et justice, en miséricorde et compassion, en fidélité. Et ici, comme mettant dans les mains de son épouse au jour des noces, les arrhes qui sont le signe du don total à elle, pour qu’elle collabore dans l’agrandissement du foyer, il dit quelles sont les arrhes de ce mariage (Os 2,21) : « Je te fiancerai à moi pour toujours; je te fiancerai dans la justice et dans le droit, dans la tendresse et dans la miséricorde. » Ce sont là les caractéristiques de l’amour que Dieu porte à son peuple, c’est l’amour du fiancé : du Christ envers son Église que nous formons. Il espère de nous la productivité de ces arrhes qu’Il nous a données dans sa révélation : droit et justice, miséricorde et compassion. C’est pourquoi l’Église ne peut pas parler un autre langage, c’est le langage de l’amour qui s’efforce de correspondre aux arrhes qui lui ont été données : la défense des droits humains, la dénonciation des injustices, des outrages. Une épouse fidèle doit être conforme aux goûts de son époux. Et l’Église fidèle à son fiancé, le Christ, doit lui rendre grâce par un langage de justice.

C’est pourquoi il est merveilleux d’entendre le Pape Jean-Paul II, interprète de l’Église d’aujourd’hui, endosser la ligne des Évêques d’Amérique latine en disant : « Nous devons appeler par son nom l’injustice : l’exploitation de l’homme par l’homme, l’exploitation de l’homme par l’État, l’exploitation de l’homme par les systèmes économiques. Nous devons l’appeler par son nom. Nous devons appeler par son nom n’importe quelle forme d’injustice sociale, n’importe quelle discrimination, n’importe quelle violence infligée à l’être humain dans son corps, son esprit, sa conscience, sa dignité humaine et sa vie. » Je crois que Jean-Paul II doit déjà déranger de nombreuses gens parce qu’Il s’efforce d’être fidèle à cette relation de fiançailles et d’amour entre le Christ et son Église. Et une fiancée qui trahit son fiancé en fréquentant d’autres idoles ne serait pas la véritable épouse de Notre Seigneur Jésus-Christ.

C’est pourquoi j’aimerais aussi vous rappeler qu’à Puebla nous avons choisi d’appeler la pauvreté par son propre nom et d’indiquer quels sont les visages de la pauvreté. « Celle de nos Indiens, celle de nos paysans, les plus pauvres parmi les pauvres, celle de nos ouvriers à qui l’on enlève le droit de s’organiser. » Ceux dont on étouffe toutes tentatives de syndicalisation et d’organisation légitime, de même qu’aux paysans, c’est le visage de tous ceux qui souffrent, du torturé, du prisonnier, du disparu. Le Christ les aime au travers de l’amour de sa fiancée l’Église qui se doit pour cela d’être avec eux. Et le Pape, grâce à Dieu, en toute clarté, nous autorise à appeler l’injustice par son propre nom. 25/02/79, p.163-165, VI.
 
2) C’est pourquoi l’Église compte sur une capacité divine

Paul et les recommandations de ses ennemis. Ici, je vais me concentrer sur la seconde lecture. (II Cor 3,1b-6) Saint Paul qui répond aux ennemis de sa prédication qui disaient : Paul ne possède pas de lettres de recommandations d’autres communautés tandis que nous si. Et Paul, avec son ironie habituelle, leur répond ceci : « Frères, devons-nous vous demander des lettres de recommandations? Vous êtes notre lettre, écrite dans nos cœurs, connue et lue par tous. Vous êtes une lettre du Christ, rédigée par notre ministère, écrite non pas avec de l’encre, mais avec l’Esprit du Dieu vivant. » Je peux vous dire avec une grande satisfaction que vous êtes ma lettre de recommandation. Et lorsque j’ai lu la lettre d’un séminariste qui dit qu’il est lui aussi solidaire de l’évêque, je pensais à cette épître de saint Paul. Vous êtes, très chers séminaristes, ma lettre de recommandation et c’est pourquoi je vous demande d’être dignes de cette présence du Christ au sein de la communauté. Je suis le premier à reconnaître mes déficiences et mes limites, mais je sais que vous tous, séminaristes, prêtres, religieuses, communautés ecclésiales de base et familles chrétiennes, vous vivez saintement la présence du Christ parmi son peuple, vous suppléez les déficiences de votre pasteur et, unis à lui, vous donnez à l’archidiocèse une physionomie qui valorise énormément le fait d’être catholique.

La communauté chrétienne est la meilleure lettre de recommandation écrite par le Christ. Saint Paul dit que cela ne dépend pas de lui. Cette confiance nous l’avons par le Christ, de sorte que nous ne pouvons rien réclamer de ses réalisations à titre personnelles. Notre capacité nous vient de Dieu. Permettez-moi ici de revenir au document de Puebla pour vous transmettre cette pensée sur ce que doit être le diocèse, la paroisse et la petite communauté de base. Du diocèse dit de même le Concile : « Dans l’Église particulière, dans le diocèse formé à l’image de l’Église universelle, se retrouve et agit véritablement l’Église qui est une, sainte, catholique et apostolique. »
 
Communion avec l’Évêque.

Si le Christ vit et rend sa présence perceptible à travers celle de l’Évêque pour tout le diocèse, ce dernier doit être en communion avec son évêque. Rien sans l’évêque! C’est pourquoi j’ai dit précédemment que je reconnais mes limites et mes difficultés, mais je ne peux renoncer au rôle que le Christ m’a confié : d’être le signe de l’unité, de la doctrine, de la vérité de l’Église dans l’archidiocèse. C’est pourquoi cela me fait souffrir lorsqu’il y a autant de dissidences non seulement parmi les laïcs dont l’ignorance peut être comprise lorsqu’ils se font des ennemis de l’Église et qu’ils se rendent serviles des idoles de la Terre. Mais c’est encore plus douloureux lorsque cette dissidence provient du cœur même de l’Église, de ceux qui devraient être les plus collaborateurs, les plus intimes de l’évêque.

Je sais avec tristesse que quelques prêtres ont honte de prononcer mon nom à l’occasion de la prière eucharistique où c’est l’obligation de tous les prêtres, comme signe de l’unité avec l’évêque, de demander nommément pour leur évêque. Si quelqu’un ne ressent pas ce sentiment de solidarité, que fait-il dans le diocèse? Et cela me fait souffrir non pas parce que le mépris, la calomnie, les campagnes de diffamations et les plaisanteries de mauvais goût s’adressent à ma personne; toutes ces offenses je les tolérerais avec plaisir, mais parce que l’offense s’adresse également à celui dont je suis le représentant. Comme dit saint Paul : « Notre capacité nous vient de Dieu qui nous a rendus capables pour être les serviteurs d’une Alliance Nouvelle. » Alors, je pense que la dissidence et le mépris ne s’adressent pas à un homme, mais à Dieu Lui-même. Puisse Dieu que le Seigneur ne nous demande pas des comptes sur ce mépris et ce manque d’amour.

Cela signifie que dans l’Église nous devons faire confiance à Dieu. Celui qui nous donne la sérénité dans notre travail c’est le Christ, le Fiancé de l’Église qui construit l’amour de son Église. C’est l’Esprit du Christ, Esprit d’amour, Celui qui parvient à unir tous les hommes de bonne volonté pour que nous construisions l’Église. Je voudrais réaffirmer ceci, très chers frères : ce que nous faisons dans l’archidiocèse n’est pas d’établir une rivalité envers quiconque. Je ne veux pas être un « anti », ni être contre personne. Je désire simplement être le constructeur de cette grande affirmation que Dieu nous aime et qu’Il veut nous sauver. L’Église n’est pas autre chose, comme dit Puebla du mariage : « qu’un signe de l’amour de Dieu en ce monde. » Et si la famille est cela, c’est parce qu’elle reflète l’Église qui est la grande famille de l’amour de Dieu. Construire cette unité, cette authenticité de l’Église, véritable fiancé du Christ, constitue la joie du pasteur qui désire pour le Christ tout l’amour, tout l’hommage et toute la solidarité. Si par ailleurs ma personne en indispose certains, je dirais comme Jean Baptiste : « Je dois disparaître pour que Lui grandisse, le fiancé de l’Église, Celui auquel je ne désire établir aucune rivalité, mais simplement le servir avec humilité et amour en me réjouissant qu’Il gagne le cœur de son Église. » 25/02/79, p.167-168, VI.
 
3) C’est pourquoi, depuis l’Église, le Christ est la rénovation du monde

La pièce nouvelle sur le vieux vêtement et le vin nouveau dans les vieilles outres.

Je me prévaux ici de la dernière recommandation de l’Évangile (Mc 2,18-22) que le Christ nous a suggérée aujourd’hui : « Personne ne coud une pièce de drap non foulé à un vieux vêtement; autrement, la pièce neuve tire sur le vieux vêtement et la déchirure s’aggrave. Personne non plus ne met du vin nouveau dans de vieilles outres; autrement, le vin fera éclater les outres, et le vin est perdu aussi bien que les outres. Mais du vin nouveau dans des outres neuves! » Qu’est-ce que des outres? Ce sont des sacs de cuir qui, dans ces régions où l’on produit le vin, conservent celui-ci. Mais ces outres lorsqu’elles vieillissent, sèchent et se brisent si on y met du vin nouveau. C’est pourquoi le Christ fait cette comparaison, de même que pour la pièce de drap neuf sur le vieux vêtement. Celui-ci ne se satisfait pas de rapiéçage. L’Église, sa fiancée, n’aime pas non plus les rapiéçages et c’est pourquoi elle dénonce non seulement ceux-ci, mais également lorsqu’on laisse se déchirer le manteau et pourrir les outres.

Jésus ne vient pas pour faire du rapiéçage, mais faire du neuf… le vin nouveau est un signe des nouveaux biens messianiques qui n’entrent pas dans de vieilles outres. Si on utilise la comparaison du Christ, nous devons tenir compte que les disciples de Jean voulaient conserver les coutumes du jeûne et de la loi de Moïse. Mais le Christ apporte quelque chose de supérieur à la loi de Moïse, et c’est pourquoi Il dit : nous n’allons pas mettre les idéaux du christianisme dans les moules de la religion mosaïque. Tout est évolution dans la vie. L’Église se renouvelle. Nous ne pouvons pas conserver de vieilles traditions qui n’ont plus raison d’être. Et encore davantage ces structures où a été intronisé le péché. Depuis celles-ci on outrage, on commet des injustices et du désordre. Nous ne pouvons pas qualifier de chrétienne une société, un gouvernement, une situation où dans ces structures vieillies et injustes, nos frères et sœurs souffrent autant. Il est nécessaire d’ouvrir de part en part les portes au Christ, au nouvel ordre de l’Évangile, à des structures justes et saintes que le Seigneur nous apporte. Non pas à une légalité qui occulte les injustices, mais à des structures où la justice de Dieu soit le fondement afin que tous les Salvadoriens puissent vivre à la lumière du Christ : la paix, la joie et l’amour qu’Il nous a apportés. 25/02/79, p.171-173, VI.

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