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Vingtième dimanche du temps ordinaire; 20 août 1978; Lectures : Isaïe 56,1.6-7; Romains 11,13-15.29-32; Matthieu 15,21-28.
Le dynamisme de l’Église
Il est merveilleux de se sentir frères et sœurs chaque dimanche, surtout en ce moment qui est un moment de famille. Nous sommes la famille de Dieu qui est en pèlerinage sur la Terre et chaque dimanche, comme les familles unies se réunissent chaque fin de semaine chez leurs parents, avec les autres membres de leur famille qui sont dispersés par leurs occupations tout au long de la semaine. Nous venons pour partager, pour sentir vraiment que l’occupation de chacun est importante pour tous. C’est ainsi que nous nous unissons en une même force d’amour, de foi et d’espérance au milieu d’un monde qui nous offre tant de difficultés, parce que précisément pour cela, les familles s’unissent davantage alors qu’au-dehors les tempêtes redoublent d’intensité.

C’est pourquoi, en cette ambiance de famille, c’est le Père qui nous oriente, qui nous conseille, qui nous parle et ce Père est notre Dieu celui que nous appelons Notre Père. Il nous parle et le prêtre et l’évêque qui prêche ne sont rien de plus que ses messagers tirés de cette même famille pour communiquer son message divin. Et ce message est organisé tout au long de l’année liturgique, de sorte que chaque dimanche est nouveau, chacun nous présente des aspects différents de cette famille si merveilleuse qui se nomme l’Église, prémisse du Règne de Dieu sur la Terre. Comment ce message pourrait-il ne pas être merveilleux s’il parle du Règne de Dieu quoiqu’encore entremêlé des limites et des imperfections des hommes et des femmes qui forment l’Église. Mais nous allons tenter d’être moins indignes de cette vie à laquelle Dieu veut participer avec nous dans sa plénitude lorsque notre pèlerinage sur Terre sera terminé. Je résume les aspects que nous offre ce dimanche la Parole divine par ces trois thèmes :
 
Plan de l’homélie :
1) Le dynamisme missionnaire du Règne de Dieu
2) Le dynamisme spirituel du Règne de Dieu
3) Le dynamisme social du Règne de Dieu dans son Église

Ce seront les trois aspects de l’homélie d’aujourd’hui.

L’Église possède un minimum de dynamisme missionnaire, l’Église possède un dynamisme spirituel et également un dynamisme social ici sur Terre. Mais avant de pénétrer plus à fond dans cette réflexion de la Parole, pour que la marque concrète de notre Église, telle qu’on la voit se développer sous des aspects si variés à l’intérieur de notre archidiocèse, je voudrais évoquer ici quelques nouvelles de notre vie ecclésiale. À la fin, lorsque je parlerai du dynamisme social de l’Église, je vais présenter des aspects qui ne sont pas proprement ecclésiaux, qui se vivent dans la vie politique, dans la vie économique, dans la vie de notre peuple, au cœur de notre histoire, mais qui ne sont pas étrangers non plus à notre Église, sinon que celle-ci se doit de les illuminer. La philosophie dit : il faut d’abord être pour ensuite pouvoir agir. L’Église possède avant tout ce travail : être, se construire. Je vous invite toujours, très chers frères, à regarder dans ma pauvre parole cet effort primordial. Il ne s’agit pas ici d’un effort de confrontation, je ne me bats contre personne. Je veux simplement aider le Christ à construire son Église en vous aimant tous, les baptisés qui sont l’Église, à prendre conscience, à participer, à faire de ce peuple qui marche une véritable torche qui illumine le monde. C’est pourquoi personne ne doit écouter mes paroles avec des intentions polémiques. Je ne veux pas être une opposition comme on m’a dit cette semaine. Je veux simplement être une affirmation. Lorsqu’un homme répond oui à ses propres convictions, il ne se confronte pas, il affirme simplement et naturellement qu’il y en a d’autres qui ne pensent pas comme lui et c’est alors que vient la confrontation, mais non pas parce que tel était l’intention de celui qui s’est affirmé. 20/08/78, p.129-130, V.
 
1) Le dynamisme missionnaire du Règne de Dieu

Dans la Parole d’aujourd’hui qui ne découvre pas – s’il l’a écoutée avec attention, sans que je la commente – qu’il existe trois dynamismes. Le Christ lui-même garantit que ce Règne de Dieu possède un dynamisme missionnaire, un dynamisme spirituel et un dynamisme social. Lorsque je dis, en premier lieu, un dynamisme missionnaire, je regarde la bonté du Christ dans l’Évangile d’aujourd’hui (Mt 15,21-28) qui s’avance jusqu’aux limites de la Palestine afin de pouvoir apercevoir depuis là, les frontières du monde païen. C’est une femme païenne, une Cananéenne, qui vient à Lui en quête du pouvoir de Dieu que le Christ apporte. Et le dialogue du Christ Sauveur avec la représentante du monde païen apparaît dur. Cependant, pour ceux qui pénètrent l’atmosphère de cette époque et de ce peuple, il ne l’est pas tant que cela si l’on comprend mieux la situation, le contexte. « Il n’est pas bien de jeter le pain des fils aux chiens. » Observez la différence qui existait dans la mentalité juive. Eux – les juifs – étaient les enfants de Dieu, les autres peuples, les gentils – c’est à ce groupe que nous appartenions nous aussi –, nous étions les chiens. Et l’humilité de la Cananéenne gagne le cœur du Rédempteur. Oui, Seigneur, il paraît que cela est très typique du Moyen-Orient, ils sont très sages pour capter la pensée et en faire une farce ou bien une réponse merveilleuse. La Cananéenne le démontre ici au Christ et Celui-ci nous donne une leçon de vie en ce monde incarné dans les modes de vie de son peuple et de son temps. La Cananéenne lui dit (Mt 15,21-28) : « Oui, Seigneur, mais justement les petits chiens mangent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres! »

Mais avant que le Christ ne se soit approché de la fenêtre du monde païen, la première lecture (Is 56,1, 6-7), nous avait dit que Dieu ne poserait plus ces limites. « Ma Maison est une maison de prière et ainsi l’appelleront tous les peuples. » C’est le plan de Dieu, non pas seulement sauver le peuple d’Israël, comme celui qui dit, remplir de Dieu le peuple d’Israël afin que de ce peuple divinisé, illuminé par la lumière de Dieu, apporte la lumière à tous les peuples parce que le dessein de Dieu est le Salut de tous. Le Concile possède un document spécifique pour expliquer ce dynamisme missionnaire de l’Église : « L’Église qui est en pèlerinage se nomme missionnaire, parce qu’elle est le fruit de ce Dieu Père qui commande. » C’est ce que signifie mission : du verbe latin mitere, envoyer. Ainsi comme mon Père m’a envoyé, m’a fait missionnaire, ainsi je vous envoie, je fais de vous mes envoyés, mes missionnaires. Le Concile dit également que le Père envoie comme missionnaire son Fils et après que ce Dernier ait réalisé l’œuvre en sa Personne et qu’Il soit retourné au Ciel, le Père et le Fils envoient, font missionnaire, l’Esprit saint qui vient pour animer cette Église. C’est pour cela que cette Église, fruit de cette mission du Père et du Fils, est véritablement missionnaire et porte en elle un dynamisme universel.

La stratégie est que le Christ a d’abord été envoyé aux brebis d’Israël pour qu’elles ne périssent pas. Il ne pouvait pas sortir des limites de Palestine, mais Il dit aux apôtres : « Vous serez mes témoins à Jérusalem, en Samarie et jusqu’aux confins de la Terre. » Et lorsqu’Il ressuscita rempli du pouvoir et de la majesté, Il envoya son Église dans le monde avec toute la puissance du Ciel et de la Terre. « Allez par le monde entier. Faites des disciples du christianisme chez tous les peuples, baptisez dans ma foi tous les hommes. » Le dynamisme missionnaire a été libéré par la venue du Christ et de l’Esprit saint.
Mais, dans la seconde lecture, je vous invite, très chers frères, à réfléchir dans vos foyers et à observer cette stratégie décrite par saint Paul, sous une forme que nous qualifierons de dialectique, mais efficace. Il dit que Dieu accorda la préférence à son peuple, mais ce dernier ne fut pas digne de ce don de Dieu. Seul un reste, un petit groupe, se maintint fidèle. Les autres n’acceptèrent pas le Christ. Vingt siècles ont passé et les Juifs n’ont pas accepté le Christ. Cela faisait souffrir saint Paul. Souvenez-vous de dimanche dernier lorsque saint Paul dit : « Je voudrais être maudit pour que mes frères acceptent le Salut. Et parce qu’ils ne l’acceptèrent pas, les apôtres secouèrent leurs sandales et sont allés vers les peuples païens. Le Christ leur était seulement apparu au travers de la Cananéenne. Il ne marcha pas sur les chemins des terres païennes parce qu’Il avait été envoyé pour accomplir les promesses du peuple qui devait être le missionnaire : Israël. Mais ce dernier n’en fut pas digne. Alors, les apôtres sont sortis pour prêcher et saint Paul dit dans son épître (Rm 11,13-14) : « Je suis bien l’apôtre des païens et j’honore mon ministère, mais c’est avec l’espoir d’exciter la jalousie de ceux de mon sang et d’en sauver quelques-uns. »

C’est cela la stratégie de l’Évangile. Premièrement, les juifs ne l’acceptèrent pas, puis il s’en va vers les païens. À l’entendre, en acceptant les gentils, les Juifs se remplissent de jalousie. Observez comment les gentils profitent d’une grâce que Dieu leur offrait, alors les Juifs commencèrent à se convertir. L’obstination des Juifs, le rejet qu’ils eurent pour le Christ a été le Salut des peuples païens, nous dit saint Paul. Logiquement, le Salut apporté par Jésus-Christ sera d’autant plus un torrent de vie lorsque les Juifs se convertiront et se rempliront de la grâce de Dieu.

C’est pourquoi plusieurs en sont arrivés à croire que la fin du monde se produira lorsque les Juifs se convertiront, mais ce n’est pas ce que dit la Bible. La Bible dit que lorsque les juifs se convertiront il y aura une plénitude de vie chez le peuple juif qui se convertira également en plénitude de vie pour les peuples gentils. Posant ainsi comme un antagonisme dialectique : Peuple gentil et peuple juif, saint Paul nous présente aujourd’hui l’universalisme du Salut. Et c’est pourquoi son épître se termine aujourd’hui par cette phrase qui nous apparaît comme un grand mystère (Rm 11,32) : « Car Dieu a enfermé tout le monde dans la désobéissance pour faire à tous la miséricorde. » Le Salut présuppose le péché. Et autant les Juifs ont péché en rejetant le Christ que les gentils lorsque les Juifs leur annoncèrent le Dieu véritable et que les païens ne l’acceptèrent pas. Mais maintenant que les gentils l’acceptent, Dieu a miséricorde d’eux. Ils leur pardonnent leur manque de foi et leur désobéissance, Il se retourne aussi vers le peuple juif, lui qui a péché par désobéissance, reviendra et se sauvera.

Frères, quelle belle leçon pour nous tous qui sommes enfermés dans la désobéissance! Tous ceux qui veulent montrer aux autres frères leurs péchés et ne se regardent pas eux-mêmes comme pécheurs ne sont pas dignes de ce Salut de Dieu. Lorsque l’on lance au visage de l’Église, au Pape et aux évêques tout particulièrement les péchés de l’Église, l’on oublie cette grande stratégie de Dieu. Du péché, de la désobéissance, d’une Église misérable par ses éléments humains, Dieu se prévaut pour sauver dans sa miséricorde. La seule chose qui vaut ici c’est la miséricorde de Dieu qui s’accepte par la foi. C’est cela la seconde pensée de cette lecture.

Je voudrais, mes frères, que nous prenions cela en compte parce que plusieurs – comme vous allez le lire dans notre lettre pastorale – désirent manipuler l’Église afin de se prévaloir de son dynamisme dans des rédemptions temporelles. L’Église ne rejette pas ces rédemptions temporelles. Dans ma lettre pastorale, je dis que l’Église sera une alliée généreuse des objectifs justes et du droit d’organisation que les gens ont. Personne ne peut enlever aux hommes le droit de s’associer, à condition qu’il s’agisse d’une association qui poursuit une juste cause.

Nous ne défendons pas ici les associations criminelles. Dans n’importe quels secteurs de la société, qu’il s’agisse de séquestrer, de voler ou de tuer; pour ceux-là, il n’existe pas de droit d’association. Mais s’unir pour survivre, pour se nourrir, pour défendre leurs droits, tous les êtres humains ont droit à cela. Le regroupement est un droit lorsque ses objectifs sont justes. Et l’Église sera toujours du côté de ce droit d’organisation et de ces justes objectifs. Que l’on n’exige pas cependant de l’Église qu’elle consacre toutes ses énergies à cette seule cause. 20/08/78, p.135-137, V.
 
2) Le dynamisme spirituel du Règne de Dieu

Je base ma réflexion sur cette parole du Concile Vatican II qui est aussi une parole tirée de la Bible : « La propre mission que le Christ confia à son Église n’est pas d’ordre politique économique ou social. La fin qu’Il lui assigna est d’ordre religieux » – mais écoutez bien ceci. « Mais précisément de cette même mission religieuse dérivent des fonctions, des lumières et des énergies qui peuvent servir à établir et à consolider la communauté humaine selon la loi divine. Plus encore, où cela sera nécessaire selon les circonstances du temps et du lieu, la mission de l’Église peut créer, doit créer des œuvres au service de tous, particulièrement des nécessiteux, comme, les œuvres de miséricorde ou semblables. »

C’est de cette pensée du Concile sur les dynamismes que je veux vous entretenir maintenant. Le premier est le dynamisme spirituel. La mission spécifique de l’Église est religieuse. Cela signifie unir les hommes à Dieu, les relations avec Dieu. Et dans les lectures d’aujourd’hui, apparaissent plusieurs de ces éléments. Par exemple, lorsque la première lecture (Is 56,7) nous dit : « Ma maison sera appelée maison de prières par tous les peuples. » Je vous ai toujours rappelé, mes frères, que notre force est la prière. Si un chrétien ne prie pas, il ne peut pas compter sur ce dynamisme spirituel. C’est pour cela que la Cananéenne fait cette prière à Dieu en s’adressant au Christ qui se sent attiré vers elle par cette prière.
 
Deuxièmement, dans la seconde lecture (Rm 11,13-15; 29-32) et dans l’Évangile (Mt 15,21-28), on fait l’éloge de la foi. Grande est ta foi, dit le Christ à la femme. Et saint Paul dans la seconde lecture dit : « Ceux qui ont été obéissants rencontreront la miséricorde. La foi comme une obéissance, une acceptation de Dieu. Sans foi il est impossible d’appartenir à ce Règne de Dieu. » Le dynamisme spirituel de l’Église dérive de sa foi. Cela m’attriste d’entendre un catholique qui dit : je n’ai plus la foi. Et cela me réjouit énormément lorsque j’entends dire de plusieurs personnes en ce moment : j’ai retrouvé la foi dans l’Église.

Retrouver la foi, c’est elle qui nous donne mutuellement la force aux uns et aux autres. La foi, la prière, l’humilité sont des vertus très méconnues en ce monde, et cependant, lorsque l’on entend la Cananéenne qui, au lieu de se sentir blessée par l’expression du Christ qui la traite de petit chien, lui répond par un sourire. « Les chiens aussi mangent des miettes qui tombent de la table de leur maître. » Quelle humilité plus grande pourrait ajouter le Christ. L’humilité qui est la vérité, parce que l’orgueil est son contraire, c’est la pire folie qu’un homme puisse avoir, se croire lui-même. Et arriver jusqu’à se croire irremplaçable. Nous devons tous être humbles dans le sens de la vérité, de reconnaître nos limites, nos petitesses.
Le sens spirituel c’est ce que nous vivons présentement. Lorsque le Seigneur dit (Is 56,7) : « Je les mènerai à ma sainte montagne, Je les comblerai de joie dans ma maison de prières. Leurs holocaustes et leurs sacrifices seront agréés sur mon autel, car ma maison sera appelée maison de prière pour tous les peuples. » Observer le sens liturgique, aller à la messe, c’est servir. C’est ce que signifie le mot liturgie : service. Les protestants l’appellent leur réunion, leur service.

Nous pouvons également appeler notre messe, un service, dans le sens où nous venons apporter comme serviteurs, le pain et le vin, symboles de nos sueurs et de notre travail pour qu’Il se serve et pour faire de son corps et de son sang l’aliment du monde. Nous apportons tous quelque chose de nous-mêmes comme serviteurs lorsque nous venons à la messe, nous collaborons tous, jusqu’au plus humble qui vient dire au Seigneur : je n’ai pas de travail, j’ai passé toute la semaine à chercher et je n’ai rien d’autre à t’offrir que mes angoisses. Je n’ai pas d’emploi, cela aussi est un service. Cela aussi est une offrande, c’est un holocauste, un sacrifice; ou la mère qui vient raconter l’infirmité de son fils ou celle du disparu; ou le torturé qui du fond de sa prison offre ses souffrances au Seigneur; ou encore celui qui porte la peine morale d’une calomnie, comme celui qui m’a écrit d’un petit village de Chalatenango qu’il est victime d’une calomnie par une mauvaise langue. S’il m’écoutait, je lui dirais : ta situation morale ne doit pas t’affliger si ta conscience est propre.
C’est cela le service du peuple sacerdotal. C’est cela la mission de l’Église : éveiller, comme je le fais en ce moment, le sens spirituel de votre vie; la valeur divine de vos actions humaines. N’oubliez pas ceci, très chers frères, c’est ce que l’Église offre aux organisations populaires, à la politique, à l’industrie, au commerce, au journalier, à la vendeuse du marché, à tous ceux qui apportent à l’Église ce service de promouvoir le dynamisme spirituel. Qui ne peut offrir à Dieu cette grande force qu’est la vie spirituelle?

Je vois aussi dans ces lectures un autre élément spirituel : la conversion. La seconde lecture (Rm 11) est un poème sur la nécessité de la conversion qui concerne autant les juifs que les païens. Les deux peuples ont été enfermés dans la désobéissance. Nous avons péché. Et les deux, juifs et gentils, ne peuvent se glorifier, mais seulement espérer la miséricorde de Dieu qui pardonne notre désobéissance universelle. Convertissez-vous! Et lorsque nous indiquons les péchés des hommes, les péchés du gouvernement, les péchés du capital, les péchés des criminels, les péchés mêmes de notre Église, les péchés des collèges catholiques, les péchés de ces mêmes évêques parmi lesquels se trouve votre serviteur, les péchés de nos prêtres, les péchés des couples. Qui n’a pas de péchés? Péchés de jeunesse, péché de l’âge mûre, jusqu’à l’enfance, à peine atteignent-ils l’âge de la raison qu’ils commencent à désobéir. Dieu nous a tous enfermés dans la désobéissance afin de nous racheter par sa miséricorde.

Si je signale les péchés des hommes, c’est dans le but de les amener à la conversion. C’est pour cela que le Christ est venu et c’est la tâche qu’il a confiée à son Église. Le Règne de Dieu possède un grand dynamisme spirituel qui se nomme la conversion.

Frères, réfléchissez bien, précisément lorsque le monde a besoin de revendications sociales et politiques. Lorsque nous avons besoin de changements profonds et audaces. Qui va les réaliser? Medellín dit clairement : « Les hommes nouveaux ». Les hommes nouveaux renouvelés par cette conversion. Les inquisiteurs des systèmes caducs, ceux qui veulent conserver, à force de répression et de crimes et de péchés, une situation qui ne peut plus continuer, ceux-là ne vont pas rénover le monde. Il est nécessaire que les politiciens et les non-politiciens, les gens du pouvoir et les gens du peuple, que nous essayons tous de nous rénover par cette conversion intérieure.

Puisse Dieu que nous ayons une semaine qui reflète la lumière de cette parole, en recherchant où se situe le mal en notre République. Et nous le découvrirons en notre propre conscience. Nous avons tous péché. Comme disent ces tribus indigènes que lorsqu’un découvre une personne assassinée, tous doivent passer devant le cadavre et étendre leur main au-dessus de son corps en disant : « Je suis innocent. » Et c’est ainsi qu’on reconnaît le véritable coupable. Mais je pense qu’ici nous devons tous passer devant le cadavre ensanglanté de notre patrie et dire comme ce poète devant le Christ crucifié : « Tremblés humains, car nous avons tous contribué à sa mort. »

Un mouvement spirituel de conversion, du haut vers le bas, comme un courant électrique qui inonde d’énergie une installation, qui passe aussi par nos veines, par notre âme, par notre cœur, c’est le sens de la parole d’aujourd’hui, une conversion pour faire de nous des hommes nouveaux. Parce que Paul VI dit : « À quoi servirait un changement de structures si au cœur de ces structures nouvelles les hommes qui les dirigent et ceux qui vivent en elles ne sont pas rénovés? » Cela n’aura été rien d’autre qu’un changement de péché. Un changement de système, mais toujours dans le péché. 20/08/78, p.138-140, V.
 
3) Le dynamisme social du Règne de Dieu dans son Église

C’est pourquoi, avant les rénovations de structures, ou mieux encore, avec les rénovations de structures nous devons vivre une rénovation des cœurs. C’est pourquoi ma troisième réflexion concerne le dynamisme social de l’Église. Je n’invente rien. Tout cela je le prends des lectures d’aujourd’hui, lorsque le prophète Isaïe dit qu’il va appeler aussi les étrangers sur la montagne sainte, mais à une seule condition (Is 56,1) : « Observez le droit, pratiquez la justice, car mon Salut est près d’arriver et ma justice de se révéler. » Quelle belle promesse que nous entendons également ici au Salvador comme une espérance! La victoire de Dieu va être révélée. Dieu doit triompher. Le diable qui est l’instigateur du péché ne peut pas gagner. C’est Dieu qui est l’instigateur de la rénovation.
Et la rénovation se trouve ici dans ces brèves paroles : « Gardez le droit, et pratiquez la justice. » Pour que vous sachiez qu’il ne s’agit pas là d’un simple caprice de l’Église, ni qu’elle a abandonné sa mission pour se lancer en politique. Le Concile nous a dit que sa mission n’est pas politique, mais parce qu’elle est religieuse, de cette relation avec Dieu, découlent les forces, le dynamisme, pour pouvoir se convertir en une force de rénovation politique, de rénovation sociale, de rénovation morale, sans sortir de son rôle religieux. J’ai conscience, et ceux qui m’ont suivi de près seront d’accord avec moi, que je n’ai jamais utilisé cette cathédrale pour faire de la politique. J’ai fait de la religion, j’ai rempli la fonction du message religieux de l’Église pour en extraire, comme dit le Concile, les dynamismes et les forces qui peuvent construire une société selon le cœur de Dieu.

Je ne suis pas qualifié ni en sociologie, ni en politique, ni en organisations populaires. Je ne suis qu’un humble pasteur qui dit à tous ceux qui détiennent ces compétences : unissez-vous, mettez-vous au service de votre peuple, tout ce que vous savez, ne vous enfermez pas, apportez votre contribution. Alors oui on pratiquera le droit et l’on fera justice. 20/08/78,p.140-141, V.


Vingt-et-unième dimanche du temps ordinaire; 27 août 1978; Lectures : Isaïe 22,19-23; Romains 11,33-36; Matthieu 16,13-20.
Le Pape, lieutenant du Christ dans son Église
Nous ne sommes pas assez fous pour croire qu’il suffit qu’un homme dise une chose pour que Dieu dise la même chose. N’est-ce pas ridicule ce qu’a voulu faire le Christ? Ce que le Christ dit, c’est qu’ici se trouve son lieutenant. Tu représentes ce que Je suis. Je suis la tête invisible du Règne de Dieu, de l’Église, mais tu es la tête visible, tu es la bouche du Corps Mystique, tu es ma volonté, ce qui te dispose – avec la sagesse, du conseil et du discernement que mon Esprit t’inspire –, car cela aussi sera sanctionné dans le ciel.
Très chers frères, lorsque nous entendons tant de calomnies contre le Pape, il est dommage de penser que certaines personnes jouent avec un fil de haute tension électrique. Ce que le Pape sanctionne sur la Terre, Dieu le sanctionne dans le Ciel. Si le Pape excommunie celui qui s’en prend avec violence à un prêtre, c’est Dieu lui-même qui l’excommunie. Personne ne doit se moquer de l’excommunication parce que c’est méconnaître Dieu lui-même. S’il ne se repent et ne se réincorpore, il restera séparé de Dieu pour toujours.

En second lieu, nous disions que le Pape reflète Dieu, il porte la garantie de la consistance de l’Église. Lorsque le Christ dit au premier Pape : « Les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle (l’Église). » Dans une traduction plus authentique, cela signifie que les pouvoirs de la mort ont fait succomber tant d’empires qui n’existent plus. Cette puissance de la mort qui vient à bout de tout, n’a rien à voir avec cette barque de l’éternité qui continuera de naviguer à travers le temps, parce que l’horizon qui lui a été indiqué est celui de son origine, chemin et but de l’Histoire. L’Église parviendra à son but et le Pape en est la garantie. Tant qu’il y aura un Pape au gouvernail de l’Église… la tribulation, les passagers, tous les pèlerins, nous irons tranquillement, avec beaucoup de foi parce que le Pape est la garantie de la consistance de l’Église. Le Pape est le rocher où est construite une Église de garanties immortelles.

C’est pourquoi la troisième raison qui nous fait dire que le Pape est le lieutenant du Christ dans son Église, c’est parce qu’il est la garantie de l’unité et de l’universalité. Lorsque quelqu’un regarde la différence entre un peuple et un autre, les opinions si contraires et si variées, les races si distinctes, il s’interroge à savoir pourquoi le Christ rêva-t-Il de faire une seule Église de noirs et de blancs, de Chinois, Européens et d’Américains? En respectant l’idiosyncrasie, l’Église ne va vers aucun peuple pour anéantir ses valeurs, au contraire, personne ne garantit autant les véritables valeurs autochtones d’un peuple, comme l’Église. Observez ici au Salvador : qui respecte la manière d’être des Salvadoriens? Qui s’identifie si profondément avec le peuple? L’Église. Et malgré ce respect de l’universel, de l’autochtone, de l’identité de chaque peuple, l’Église est une et unique. Comment le Christ est-il parvenu à ce miracle? Le Concile Vatican II l’explique ainsi : « Chaque évêque est le fondement de l’unité de son diocèse, et tous les évêques sont unis dans le Pape, représentant de l’Église universelle, uni dans l’amour et dans la paix. » 27/08/78, p.150-151, V.

« Que signifie ce terme d’organisation populaire? FECCAS, UTC, FAPU, etc. Il existe une prolifération de groupes politiques. Nous disions dans notre pastorale : que ce phénomène est de ceux dont parle le Concile en les appelant : les signes des temps. L’Église se doit d’illuminer à partir de la lumière de l’Évangile. Je ne veux pas que nous lisions simplement cette lettre pastorale, je vous invite à la partager avec vos communautés. Il s’agit d’un thème de profonde réflexion, afin que chacun n’aille pas s’imaginer de fausses relations que l’Église entretient avec ces organisations, des relations distinctes de celles que nous proposons ici à la lumière de l’Évangile. J’espère que vous allez accueillir ce labeur, cet effort pastoral, avec l’affection avec laquelle nous vous l’offrons. Elle contient trois parties : la première partie expose la situation des organisations populaires au Salvador. Nous défendons le droit d’organisation; l’appui à ses justes objectifs. Nous décrivons et dénonçons comment ce droit est violé au Salvador. Ce droit que tous les hommes ont de s’organiser. Nous donnons la raison de ce pourquoi, le droit d’organisation est légitime et pourquoi également il peut devenir illicite. Nous ne défendons pas toutes les organisations. Lorsqu’une organisation se forme pour commettre des crimes, des enlèvements, pour la guérilla ou pour des motifs injustes, là nous opposons les raisons de la morale parce que tout ne peut pas être permis.

Dans la seconde partie de cette lettre pastorale, nous traitons du thème central. Quelles sont les relations de l’Église avec les organisations populaires? Nous proposons trois principes de base. Nous décrivons quelle est la mission de l’Église. Quel est le service que l’Église doit prêter au peuple, surtout en ce qui concerne ses efforts de revendications? Puis nous rappelons avec tendresse une parole de Paul VI qui est pratiquement un testament pour nous : « Accompagnez votre peuple avec l’affection d’un pasteur, mais en l’éclairant toujours de la lumière de l’Évangile. »

Et le troisième principe est l’insertion que l’Église recherche dans tous les efforts libérateurs des êtres humains, du Salut universel du Christ. Nous disons qu’un effort de libération économique, sociale ou politique ne serait pas complet s’il ne s’incorpore pas à la grande libération que nous chantions lorsque nous sommes entrés dans l’Église aujourd’hui : « Le peuple qui marche en espérant la grande libération. » Celle du péché, celle qui nous donnera la gloire et la liberté éternelles. Mais dans cette espérance, il nous faut travailler aussi pour les libérations de la terre. L’Église n’y est pas indifférente, mais elle ne veut pas non plus se consacrer uniquement à des objectifs temporels.

Dans la troisième partie de ma lettre pastorale, il s’agit d’un thème très sérieux que nous devons étudier avec beaucoup d’attention. C’est le jugement de l’Église face à la violence. Il est certain que l’Église possède comme idéal la paix, mais nous distinguons différentes catégories de violences. Je vous rappelle ici qu’au sommet du mont Tabor, avec le Christ transfiguré, apparaissent cinq hommes : Moïse, Élie, Pierre, Jacques et Jean – ce sont des hommes de caractère violent et ils commirent de terribles violences. Moïse tua un Égyptien. Élie trancha la gorge des faux prophètes qui n’adoraient pas le Dieu véritable. Pierre tira son épée contre un garde pour défendre le Christ. Jacques et Jean demandèrent au Christ de faire pleuvoir le feu sur un village qui refusait de leur offrir l’hospitalité. Pierre dit ici ce que dit Medellín : « Le chrétien est pacifique, non pas parce qu’il ne peut combattre, mais parce qu’il préfère la force de la paix. » Je vous invite à placer toute cette énergie que Dieu a donnée au peuple salvadorien, comme un torrent, non pas au service de la violence. Nous n’aurions rien à craindre si les Salvadoriens mettaient toute cette agressivité que Dieu leur a donnée, au service de la construction d’une véritable justice, de l’ordre qui doit véritablement être défendu. 27/08/78,p.152-153,V.


Vingt-deuxième dimanche du temps ordinaire; 3 septembre 1978; Lectures : Jérémie 20,7-9; Romains 12,1-2; Matthieu 16,21-27.
La Croix de la Vie
Je voudrais ajouter aux lectures bibliques (Jr 20,7-9; Rm 12,1-2 : Mt 16,21-27), ce passage du Concile Vatican II où est décrit le chemin du Peuple de Dieu, de l’Église (L.G. 9) : « Au milieu des embûches et des tribulations qu’elle rencontre, elle est soutenue, dans sa marche, par le secours de la grâce divine que lui a promise le Seigneur, afin que, dans la condition de l’humaine faiblesse, elle ne laisse pas d’être parfaitement fidèle, mais demeure la digne épouse de son Seigneur et se renouvelle sans cesse elle-même, sous l’action de l’Esprit saint; jusqu’à ce que, par la croix, elle parvienne à la lumière qui ne connaît pas de déclin. »

Il existe à l’intérieur de cette même Église, les faiblesses de la chair et au dehors d’elle, un ensemble de tribulations et de persécutions. Tout cela constitue la Croix de l’Église. Et ce dimanche, nous allons éclairer à l’aide de la Parole de Dieu qui nous parle de la Croix, et à la fin de notre réflexion, nous éclairerons les réalités qui nous entourent et celles qui appartiennent à l’intimité de notre Église. Nous allons demander au Seigneur ce que vient de nous dire le Concile. Que malgré les difficultés de sa propre chair, des tribulations et des persécutions du mal, de l’indifférence qui nous entoure, nous soyons le Peuple de Dieu, fidèle à son Seigneur, jusqu’à ce que par la Croix, nous atteignons la lumière. Conservez cette phrase qui est comme la synthèse de ma pauvre parole de ce matin : la Croix de la Vie.
 
Plan de l’homélie :
1) La Croix provoque les crises les plus profondes de la vie
2) Seule la Croix peut donner sens à la vie
3) Sans la Croix la vie est un échec
 
1) La Croix provoque les crises les plus profondes de la vie

Mais auparavant, qu’est-ce que signifie la Croix dans l’Évangile d’aujourd'hui? Parce que je ne voudrais pas que l’on ait de notre religion une idée de conformisme. « Soyez patients, endurez, déjà s’approche la vie éternelle. » C’est ce que nos ennemis qualifient d’opium pour endormir le peuple. Mais l’Église n’est pas opium, l’Église est un stimulant, elle provoque pour que nous vivions cette sainte agressivité que Dieu a donnée à tous les hommes. Mais comme je dis dans ma Lettre pastorale (août 1978), une agressivité qui doit être bien canalisée, par le Christ, non pour détruire, sinon pour construire. La Croix n’est pas une patience sans courage, elle n’est pas passivité, ni conformisme sans effort.

Quand saint Marc a décrit ces mots sur les lèvres du Christ : « Celui qui désire me suivre, qu’il se renie lui-même, qu’il prenne sa croix et me suive », il a voulu se faire l’écho des premières persécutions. L’Évangile fut écrit quelques années après que le Christ l’eut prêché. C’était le fruit des réflexions de la communauté et celle-ci pouvait faire référence, comme nous le faisons au cours de nos homélies, aux persécutions et à ses martyrs. C’est de là que provient leur compréhension de la Parole de la Croix. Un courage qui s’expose pour le Christ, une défense de la justice de l’Évangile, un travail pour la construction d’un monde meilleur. Observons s’ils y parvinrent. Là à Rome, sur les colonnes païennes est plantée la Croix du Christ comme pour signifier le triomphe, la victoire de la foi. À la base, il y a beaucoup de sang de martyrs, mais les chrétiens purent dire que ce sang est une semence de la rénovation de la société. Un monde nouveau surgit des batailles de la Croix.

Il y a aussi le signe de la Croix, dans la Parole d’aujourd’hui, surtout à la lumière de la seconde lecture, cela signifie l’accomplissement de la volonté de Dieu. Gravons cela dans notre esprit : la Croix est l’accomplissement de la volonté de Dieu et n’attribuons pas à celle-ci le fruit de notre paresse, ne rendons pas Dieu coupable des injustes inégalités, ne Le rendons pas responsable du sous-développement des hommes. Dieu ne veut pas cela, c’est pourquoi quand Paul VI modifia le sens de la pénitence pour le peuple chrétien, il dit qu’il avait différentes façons d’interpréter le sens de la pénitence de la vie chrétienne.

D’une manière, l’on peut jeûner dans les pays développés où l’on mange bien alors qu’on jeûne autrement dans les pays sous-développés où la faim est presque la norme quotidienne. La pénitence dans ce cas, disait-il, c’est de mettre de l’austérité là où existe un grand confort matériel et donner valeur et solidarité à ceux qui souffrent; et travailler pour un monde plus juste là où l’on vit presque toujours dans le jeûne. C’est cela la pénitence, c’est cela la volonté de Dieu. Ce sont des paroles que j’appuie, des phrases de saint Paul, des documents de l’Église qui interprètent pour le monde d’aujourd’hui le sens de la Croix, contre une fausse interprétation qui n’est pas la Croix du Christ – comme dit Pie XI quand à Rome fut hissé la croix d’Hitler. « On a arboré à Rome une croix qui n’est pas celle du Christ. » Et ce Pape courageux se retira de Rome.

Parce que la Croix du Seigneur est différente des croix que les hommes veulent arborer, parce que la Croix du Seigneur est distincte des croix avec lesquelles on veut nous endormir. Cela étant, saint Paul et le Christ Lui-même nous disent qu’il n’est pas digne du Christ celui qui ne prend pas la Croix du Christ pour le suivre. C’est ce que j’ai dit dans ma première réflexion d’aujourd’hui : la Croix provoque les crises les plus profondes de la vie.

Prenons par exemple cette vie modèle qu’est celle du Christ. L’Évangile de saint Matthieu nous situe en un moment crucial de la mission de Notre Seigneur Jésus-Christ : Il est avec ses disciples, à l’écart de l’incompréhension et Il arrache aux apôtres, là à Césarée de Philippe, la première confession de son messianisme. Cela satisfait le Seigneur qui sent que sa semence de foi dans le cœur des apôtres est en train de fructifier, ils mûrissent dans la foi. C’est déjà l’heure de faire la première annonce qui transpose le messianisme glorieux du Fils de Dieu vivant à son envers, le Serviteur souffrant, le Serviteur de Yahvé et c’est alors qu’Il annonce pour la première fois que le Fils de l’Homme doit monter à Jérusalem, que les prêtres et les dirigeants du peuple vont influencer le peuple pour L’accuser, pour Le calomnier et pour Le faire condamner à mort sur la Croix.
 
Mais le troisième jour, Il ressuscitera.

Pour la première fois, surgit des lèvres du Seigneur, le mystère pascal qu’Il sera Lui-même, le mystère qui va nous réunir tous les dimanches parce que c’est pour cela que nous venons à la messe, chaque dimanche, pour recueillir les paroles du Seigneur : « Nous annonçons ta mort, nous proclamons ta Résurrection », c’est de cela que vit le Peuple de Dieu. Et le Christ, pour la première fois révèle le mystère, non seulement de sa Résurrection, – parce qu’il est très facile de suivre un Christ glorieux, le Messie, Fils du Dieu vivant, Celui qui doit venir sur les nuées du Ciel pour juger tous les hommes –, mais le plus difficile c’est que l’annonce de ce messianisme a aussi comme envers une autre face très distincte, douloureuse et humiliante; le Christ souffre ici la crise de la tentation. Un des siens, précisément celui qui vient de le confesser comme étant le Fils du Dieu vivant, va être pour lui une source de scandale et de gêne (Mt 16,22-23) : «Pierre, le tirant à lui, se mit à le morigéner en disant : « Dieu t’en préserve, Seigneur! Non, cela ne t’arrivera point »!Mais lui se retournant, dit à Pierre : « Passe derrière moi, Satan! Tu me fais obstacle, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes! »

La Croix provoque chez le Christ Lui-même, la défense de sa mission, qui est croix et sacrifice. Comme il était facile de suivre comme Pierre, de fuir comme fuient aujourd’hui de nombreux chrétiens. Il est très facile de se cacher, « ne crée pas de conflits, prudence… il faut être plus prudents. » Mais le Christ ne fut pas de ce genre. Et à celui qui Lui conseillait de ne pas s’exposer au danger, Il l’appelle Satan, Il le nomme scandale. Scandale est un mot d’origine grecque qui signifie entrave. La pierre qui est mise pour faire obstacle sur le chemin. C’est cela la crise de la vie, comme la crise du marcheur qui va et qui rencontre un obstacle sur son chemin, la tentation de rebrousser chemin, ou la valeur de surmonter l’obstacle.

La Croix est toujours un scandale. La Croix provoque toujours des crises. Sinon nous ne voyons pas que saint Pierre est en train de souffrir une crise dans sa foi. Le Christ vient de le dire (Mt 16,17-18) : « Tu es heureux, Simon fils de Jonas, car cette révélation t’est venue, non de la chair et du sang, mais de mon Père qui est dans les cieux. Eh bien! Moi je te dis : tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église. » Celui qui est présentement à Rome, Jean-Paul I, était Pierre à ce moment de l’Évangile que nous étudions présentement : le représentant du Christ. Et en cette heure solennelle, alors qu’il reçut cette promesse dirions-nous, d’un dimanche comme celui-ci, il va être couronné Pape et il sent la tentation de sa foi. Frères, nous ne sommes sûrs de rien, nous vivons tous ces terribles moments de crise, même le Pape. C’est pourquoi nous ne devons pas nous étonner de ces crises de la foi. Pierre eut peur, il voulut conseiller le Christ selon des pensées d’hommes et non selon celles de Dieu. Il fit pression sur le Christ. Comme sont terribles les pressions lorsqu’on ne veut pas s’écarter de ce que Dieu veut, pour que nous agissions comme les hommes veulent. Mais l’exemple le plus émouvant ce matin, est celui de la première lecture, celle du prophète Jérémie (20,7-9). Je ne rencontre pas dans la Bible des phrases qui expriment plus vivement la crise d’un homme dans ses relations avec Dieu.

(Jr 20,7-9) : « Tu m’as séduit, dit-il, Yahvé, et je me suis laissé séduire; tu m’as maîtrisé, tu as été le plus fort. Je suis prétexte continuel à la moquerie, la fable de tout le monde. Chaque fois que j’ai à parler, je dois crier et proclamer : « Violence et dévastation! « La parole de Yahvé a été pour moi source d’opprobre et de moquerie tout le jour. » Imaginez frères et sœurs, le tempérament de Jérémie, un prophète doux, un prophète plus incliné à l’amour, un prophète de finesses spirituelles qui représente précisément, dans l’Ancien Testament, la figure très douce du Christ; donc ce prophète d’amour, de douceur, de tendresse, de bonté est choisi par Dieu pour annoncer à un peuple pécheur, la destruction, la menace de Dieu s’ils ne se convertissent pas. Et cela lui coûte! (Jr 20,9) : « Je me disais, dit-il, “Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son Nom”; mais c’était en mon cœur comme un feu dévorant, enfermé dans mes os. Je m’épuisais à le contenir, mais je n’ai pu. » C’est cela la crise du prophète. Il ne voulait pas dire ce qu’il avait à dire, mais Dieu lui ordonne de le faire.

Vous voyez que la Croix n’est pas conformisme, elle exige souvent à l’être humain, parfois même contre son tempérament, contre sa façon d’être. C’est ce que le Christ demande à Pierre : ne t’accommode pas, ne t’installe pas, nous allons vers Jérusalem pour souffrir. C’est ce que déplore le prophète Jérémie, c’est ce qu’il ressent dans cette mission très difficile et c’est ce que dans cette première réflexion j’aimerais dire à mes chers chrétiens : quand le Christ nous dit, non plus à Pierre ou à Jérémie, ni aux élus de la Bible, sinon à nous tous… le Peuple de Dieu. Cette page de l’Évangile décrit les conditions des disciples de Jésus (Mt 16,24-25) : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive. Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera. » Ce sont des paroles qui provoquent des crises. Je suis témoin de nombreux hommes et de nombreuses femmes qui vivent cette crise présentement. Et cela me fait souffrir quand il s’agit de gens qui ont été très généreux et très courageux et qui aujourd’hui sont pétrifiés par la peur. Mais je suis heureux lorsque je m’aperçois que cette crise est utile à plusieurs, comme l’est la crise que provoque une maladie. Celle-ci, disent les médecins, est ce moment où le malade va se diriger vers la mort ou vers la santé, pour plusieurs cette crise les conduit vers la santé tandis que pour d’autres, c’est une crise de mort.

C’est l’Évangile, c’est la Croix! Très chers frères, je vous invite à ce que nous ne vivions pas un christianisme sans Croix. Je vous invite à confronter, avec valeur, la vie de chacun avec la Croix qui me provoque. Et si vraiment, comme dit ce poème du Christ brisé : chaque soir, je m’agenouille au pied du Crucifié et je Lui embrasse les pieds, non pas d’une façon romantique, superficielle, mais avec un baisé de conviction pour Lui dire que je suis disposé à L’aimer même s’il me faut pour cela mourir avec Lui, crucifié. Que tu veuilles embrasser ses pieds quand ce Christ représente peut-être ton pire ennemi et que tu doives lui pardonner. C’est difficile. Nous provoquons ces crises pour que resurgisse un christianisme authentique.

Vous savez bien comment les orfèvres éprouvent l’authenticité de l’or et de l’argent. Ils ont une pierre de touche, ils frappent le métal contre cette pierre et au son ils peuvent calculer ses carats. La Croix est une pierre de touche. Frappons notre vie contre la Croix et écoutons comment elle résonne. Elle sonne comme de la lâcheté, avec de la peur, elle sonne selon les pensées des humains et non selon celles de Dieu. La Croix est l’épreuve authentique de celui qui désire suivre le Christ, c’est pourquoi le Seigneur dit : « Que celui qui désire me suivre se charge de sa croix. » 03/09/78, p.160-163, V.
 
2) Seule la Croix peut donner sens à la vie

Le christianisme n’est pas du masochisme, cette philosophie qui enseigne qu’il faut souffrir pour souffrir. Non! Dieu ne nous a pas fait pour la souffrance! Dieu a voulu nous faire pour le bonheur. Ainsi comme la mère aime son fils qui doit être opéré, elle sait la douleur qu’implique cette opération, mais pour le bien de son enfant, elle l’y soumet. Elle dit au médecin : faites ce que vous pouvez et elle ressent la douleur, mais son fils est sauvé parce que l’opération était nécessaire. Il en est de même lorsque le Christ annonce sa passion : « Et le troisième jour Il ressuscitera. » Quelle promesse plus belle sur le calvaire et sur la Croix! Ressusciter est le destin de l’être humain, mais comme il appartient à une race pécheresse, qu’il a offensé Dieu, il a besoin pour parvenir à la Résurrection, de passer par le creuset de la Croix et de la souffrance. Et si nous endurons l’épreuve de la Croix avec le Christ, dit saint Paul, avec Lui nous ressusciterons!

Porter la Croix signifie ceci : suivre Jésus, sauver la vie, et parvenir à la récompense glorieuse. Il y a une phrase paradoxale dans l’Évangile d’aujourd’hui (cf. Mt 16,25) : « Celui qui désire sauver sa vie la perdra et celui qui perdra sa vie à cause de moi se sauvera! » Qu’est-ce que peut bien vouloir dire ce jeu de mots? Mais la philosophie du christianisme est davantage qu’un jeu de mots. Celui qui veut être bien, qui rejette les souffrances de la vie, celui qui veut sauver sa vie présente perdra la vie éternelle. Et plus encore, déjà dans l’histoire présente, personne n’est aussi heureux qui peut dire au Christ sa loyauté, son altruisme et sa générosité. Nul n’est autant libre, nul n’a rencontré une vie aussi remplie que celui qui n’a pas peur de la perdre pour le Christ. Celui qui a peur de la perdre n’est pas libre, il vit dans la crainte, il est conditionné. Ah! J’ai ce problème. Ah! Je dois faire cela. Ici, la Croix est résolue par la négative, mais elle seule peut donner un sens à la vie.

Je voudrais me concentrer plus particulièrement sur le sens divin que saint Paul mentionne aujourd’hui dans son épître aux Romains (12,1-2), quand il dit que la vie du chrétien, le corps du chrétien doit être devant Dieu comme une hostie vivante, agréable à Dieu. Observez qu’ici la Bible donne à notre corps, à notre vie, un sens d’hostie, un sens d’holocauste, un sens divin que chacun possède, même le plus humble. Et je voudrais que cette parole soit entendue de tous ceux qui m’écoutent, quelles que soient les circonstances où ils m’entendent à la radio, certains malades qui désespèrent dans leurs douleurs, peut-être un pauvre qui ne réussit pas à trouver du travail et qui n’a rien à manger, ou encore, un autre qui travaille et que le travail ne nourrit pas, un autre qui a trop et qui est égoïste… Je ne sais pas qui m’écoute actuellement. J’aimerais remercier l’attention de ceux qui se trouvent dans la cathédrale ce matin. Et je vous dis à tous, très chers frères dans la foi, que si tout cela existe : la souffrance, la pauvreté, le travail, les dettes, peu importe ce dont il s’agit, nous l’offrons à Dieu, pour le remercier, pour faire sa volonté, nous sommes des hosties agréables à Dieu, victimes de cette douce odeur qui s’élève sur l’autel du Père.

Alors que nous nous retrouvons à un moment de l’histoire de l’Église, de la vie et de la mort d’un pontife, je veux rappeler ces paroles immortelles de Jean XXIII, lorsque son médecin lui dit que sa maladie était grave et qu’il devait s’étendre. Cet ancien répondit : « Le lit aussi est un autel et il a besoin d’une victime pour l’offrir à Dieu. C’est ce que je suis maintenant, cette victime de l’autel du lit.» C’est comme cela qu’il mourut, presque à la vue de tous. Je n’ai jamais vu une mort plus publique que celle qui nous était relatée minute après minute, la vie qui était en train de s’éteindre, l’hostie qui était en train de se consommer. Comme apparaît beau ce corps en ces derniers moments, même s’il s’agit d’un obèse comme l’était celui du pape Jean XXIII, mais converti en hostie agréable par ce bel esprit que renfermait ce corps, par l’idéologie chrétienne qu’il avait donnée à toute sa vie. Il n’y a pas de corps sans valeur pour le Seigneur.
Malheureusement, ici aussi nous pouvons dire comme le Christ à de nombreux hommes et à de nombreuses femmes : tu penses selon les hommes et non selon Dieu. Tu regardes avec des regards de concupiscence vicieuse et non avec des yeux d’élévation. Mais si nous regardons tous les corps, du plus beau au plus misérable, au plus répugnant, dirions-nous comme saint Paul : tout corps est une hostie quand il vit dans l’offrande à Dieu, ses énergies, sa voix, son chemin, ses mains, son intelligence, sa profession et son travail, tout pour la gloire de Dieu, c’est la Croix, c’est la gloire de Dieu dans la vie.

Le baptême, très chers frères, nous identifie avec cette beauté de notre Christ. Le Concile Vatican II dit, en parlant précisément de vous, les laïcs (L.G. 10) : « En effet, par la régénération et l’onction de l’Esprit saint, les baptisés sont consacrés pour être une maison spirituelle et un sacerdoce saint, en vue d’offrir des sacrifices spirituels, moyennant toutes les œuvres du chrétien, et d’annoncer les louanges de Celui qui les a appelés des ténèbres à son admirable lumière. Que tous les disciples du Christ, en persévérant dans la prière et en louant Dieu ensemble, s’offrent donc eux-mêmes comme une hostie vivante, sainte et agréable à Dieu, qu’ils rendent partout témoignage au Christ et, à qui le demande, rendent compte de l’espérance de la vie éternelle qui est en eux. » Il s’agit d’une invitation et puissent mes paroles rencontrer cet écho que je vous souhaite ce matin, de donner à la vie de tous et chacun, ce sens divin de la Croix. Embrassons avec courage la Croix de notre devoir et remplissons nos obligations, aussi routières qu’elles soient, non pas uniquement pour gagner un salaire, des applaudissements, tout cela demeure sur la Terre. La finalité de notre vie est la gloire de Dieu. Aussi humble que soit une vie, cela la rend glorieuse. 03/09/78, p.163-165, V.
 
3) Sans la Croix la vie est un échec

Qu’est-ce que signifie le refus de la Croix? Qu’est-ce que l’échec de la vie? Saint Paul dans la seconde lecture d’aujourd’hui (Rm 12,2) nous dit : « Ne vous modelez pas sur le monde présent, mais que le renouvellement de votre jugement vous transforme et vous fasse discerner quelle est la volonté de Dieu, et ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait. » Cela serait rejeter la Croix, se conformer à ce monde, vivre selon le monde et non selon l’Évangile. Le monde dit que l’argent est le bonheur et le Christ dit : Bienheureux les pauvres d’esprit! Le Christ dit qu’il faut pardonner et le monde dit l’adage païen : Œil pour œil, dent pour dent, vengeance, violence et haine. Ne vous satisfaites pas de la pensée du monde parce qu’ici nous pourrions décrire à l’infini ces deux lignes de pensée qui chaque fois s’éloigne l’une de l’autre. La ligne de la conformité à la volonté de Dieu et celle qui veut être conforme à ce monde.

Pauvres de vous qui enfoncez chaque jour davantage votre pensée et vos critères avec la vision de ce monde. Le plaisir de la chair, le vice, les drogues, la prostitution, l’argent, le vol, les enlèvements, tout ceci sont les chemins de ce monde. Ne faites pas correspondre votre vie avec la pensée du monde. C’est ce que le Christ dit autrement à Pierre : « Tu penses comme les hommes et non comme Dieu. » C’est cela la grande tâche de l’évangélisation, transformer la pensée des hommes en la pensée de Dieu. Pour moi ce matin, cela est précieux parce que c’est ce que je m’efforce d’accomplir : transformer la mentalité humaine en celle de Dieu.

Une autre phrase du Christ dit la même chose : vouloir sauver sa vie, c’est aussi refuser la Croix. On ne peut sauver sa vie sans courir le risque de la perdre pour toujours. C’est pourquoi l’Évangile se termine par cette phrase qui a converti tant de pécheurs et les a rendus saints : « À quoi servirait-il à un homme de gagner le monde si à la fin il perd sa vie! » C’est une légende, mais plusieurs croient que certaines personnes ont fait un pacte avec le diable. C’est lorsque tout réussit à quelqu’un, ils disent que le diable lui vient en aide et qu’après il emportera son âme. Cela n’est pas une vérité de foi, mais il est certain que pour plusieurs, seul importe d’accumuler les biens de ce monde et pour cela ils risquent de perdre la vie. C’est ce que nous pouvons souvent observer. Certains reçoivent de grands héritages, les héritiers qui recueillent sans effort ce qui a été accumulé par d’autres, dilapident leur fortune si bien qu’à la fin nous pouvons dire que l’argent également est sacré et qu’il faut savoir le mettre au service de la volonté de Dieu.

C’est pourquoi très chers frères, cela marque aussi la vie de l’Église. Lisez le commencement de la pensée du Concile : « Cette Église, n’est pas une chose abstraite, c’est nous qui la formons, nous sommes l’Église, dans la mesure où nous vivons cette Croix, nous élevons l’Église et dans la mesure où nous nous éloignons de cette Croix – nous les chrétiens – dans cette mesure, nous l’évacuons, nous laissons l’Église sans sens. C’est là ma principale préoccupation, de vouloir construire avec le Christ, une Église selon son cœur. Les autres choses, ce qui va suivre maintenant : les événements de la réalité qui sont illuminés par l’Église, sont des choses accidentelles qui passent, elles font partie de l’histoire de cette semaine.

C’est pourquoi je vous supplie que, à l’intérieur de mes homélies, davantage que ce genre de radio-journal que la fonction prophétique de l’Église m’oblige à réaliser, vous sachiez reconnaître les efforts de ce pauvre pasteur qui s’efforce de construire une Église selon le cœur de Dieu. C’est cela l’affirmation que je répète et que je ne voudrais pas que vous confondiez, à savoir, ce qu’est l’Église véritable de la croix du Christ, avec une espèce d’opposition politique, avec une espèce de fantaisie pour gagner la renommée ou pour être opportuniste. Cela m’attriste, Seigneur, d’avoir à dire ces choses, mais si ces événements se produisent, ils m’obligent à dénoncer les péchés du monde, pour les détruire comme Tu veux que le Peuple de Dieu les détruise. 03/09/78, p.165-166, V.

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