Vingt-troisième dimanche ordinaire; 10 septembre 1978; Lectures : Ézéquiel 33,7-9; Romains 13,8-10; Matthieu 18,15-20.
Très chers frères, les lectures bibliques que nous avons écoutées – non seulement avec une attention humaine, mais avec une véritable foi, parce que c’est la Parole de Dieu –, je suis heureux de vous dire qu’elles correspondent avec le fondement théologique et pastoral de la Lettre pastorale qui ces jours-ci est venue à votre connaissance. Je voudrais que cette Lettre pastorale soit un objet de réflexion dans les communautés, qu’elle soit étudiée attentivement. Néanmoins, nous n’avons pas pu répondre à la demande de cette semaine avec l’édition que nous avions annoncée, mais dès les premiers jours de la semaine prochaine nous aurons la nouvelle édition. D’autre part, dans l’hebdomadaire
Orientación qu’aujourd’hui nous distribuons, apparaît le texte intégral de la Lettre pastorale. Lorsque cela vous apparaîtra opportun lors de vos réunions, en famille ou en petits groupes, étudiez-la et vous verrez comment l’idée centrale présente l’identité de l’Église, c’est-à-dire la nature et la mission authentique de l’Église fondée par le Christ. Celles-ci sont basées précisément sur cette Parole de Dieu que nous allons réfléchir à la lumière des textes bibliques. C’est une nature et une mission que l’Église doit garder bien claires à l’esprit des catholiques, de ceux qui la forment. À partir de là, ayant une idée précise, claire et nette, de ce qu’est l’Église, nous pourrons apporter notre aide, sans peur, au monde avec tous ses problèmes. C’est pour cela qu’existe l’Église, ce pourquoi le Christ l’a fondée, non pas pour se préserver et se conserver elle-même, sinon qu’en se conservant, elle serve le monde.
Les relations de l’Église avec les organisations populaires sont le thème de la Lettre pastorale. C’est un service que l’Église doit apporter aux organisations politiques de paysans et d’ouvriers, à tous les hommes qui veulent s’organiser avec l’idéal d’un monde, d’une patrie meilleure. L’Église agirait mal en se refermant sur elle-même, avec son trésor de doctrine, avec sa force morale en ne tentant pas de répondre, depuis la Parole de Dieu, aux questions angoissantes du monde actuel, de notre patrie actuelle. Nous l’avons répété à plusieurs reprises, l’Église n’est pas une organisation populaire. Dans cette Lettre pastorale, nous disons que l’Église, sans s’identifier à ces organisations, leur rend un service irremplaçable. En premier lieu, c’est au sein de leur communauté ecclésiale que plusieurs chrétiens prirent conscience des exigences de l’Évangile et de la justice chrétienne pour construire un monde juste. De sorte que l’Église n’a aucunement honte que de ses communautés soient sortis des hommes et des femmes inquiètes socialement et politiquement. Le Concile lui-même rappelle qu’un des devoirs les plus graves de l’heure actuelle est l’éducation civique et politique, et que les hommes qui possèdent la capacité pour cet art noble qu’est la politique se cultivent et s’y préparent. L’Église n’a pas honte de dire qu’à l’origine de plusieurs politiciens et de plusieurs groupes ou organisations, on retrouve une réflexion sur la Parole de Dieu. Mais l’Église demeure authentique, comme le foyer, comme la mère lorsqu’elle a fini d’élever ses enfants et qu’ils s’en vont. Elle sait avec joie qu’elle leur a donné cette conscience, cette responsabilité et que ses fils et ses filles iront dans le monde à la recherche d’options concrètes desquelles ils seront responsables.
C’est également à partir de cette identité d’Église, sans se confondre avec les organisations populaires, qu’elle défend le droit d’organisation. C’est un droit humain. Personne ne peut empêcher un homme de s’organiser avec qui il veut, à condition que les fins qu’il recherche soient honnêtes et bonnes, qu’elles soient pour survivre ou pour avoir du pain sur la table de son foyer, pour améliorer ses conditions de vie. L’Église défend et elle l’a fait grâce à Dieu, ce droit d’organisation. Un autre service irremplaçable de l’Église – que nous défendons dans notre Lettre pastorale – est l’appui aux justes revendications de quelques organisations qu’elles proviennent. Il n’est pas nécessaire que cette organisation soit explicitement chrétienne. Il suffit qu’une organisation poursuive une juste fin. L’Église l’appuie parce que son devoir est de défendre la justice du Règne de Dieu et s’il y a un reflet du Règne de Dieu dans un groupe humain, l’Église sait que là se trouve Dieu qui lui demande son engagement pour défendre la justice qui s’y retrouve. Tout comme, un autre service de l’Église qu’elle est l’unique à pouvoir dire à partir de l’Évangile, l’Église a le devoir et le droit de dénoncer l’injustice, le mal et le péché qui se trouvent dans n’importe quelle organisation, même si celle-ci se dit chrétienne. L’Église n’est pas engagée avec aucune d’elles afin de pouvoir leur dire ce qui est mauvais dans leurs actions, ce qui est péché, ce qui doit être dénoncé et répudié. Grâce à Dieu, l’Église le fait. Ici dans l’archidiocèse, elle a fait son devoir de défendre la justice et de dénoncer l’injustice. Mais pour pouvoir rendre ce service, surtout celui d’incorporer les inquiétudes des hommes qui recherchent la justice, qui revendiquent sur la Terre, l’Église doit les incorporer à la grande libération du Christ, à la grande Rédemption. 10/09/78, p.173-175, V.
L’Église dit à tous les hommes et à toutes les organisations qui poursuivent une noble et juste fin, que cela est bon, mais que cela ne suffit pas, il faut l’incorporer à la Rédemption chrétienne. Si tu ne te libères pas du péché que le Christ est venu rompre – les chaînes du péché –, si tu ne t’élèves pas jusqu’à devenir enfant de Dieu par la grâce et la sainteté, si ta libération se passe du Christ et qu’elle se fie seulement aux idéologies de la Terre, ta libération ne sera pas complète. Je veux te servir, en te conduisant par la main à la véritable Rédemption, vers ton véritable destin, vers la vocation intégrale de l’être humain. C’est cela, le grand service de l’Église, et c’est pour cela, pour pouvoir prêter ce service, pour pouvoir avoir ces relations avec les organisations populaires, avec les groupes humains que l’Église doit être maîtresse d’elle-même, de son identité. Comme un médecin – Paul VI utilise cette comparaison dans sa première encyclique
Ecclesiam Suam – qui va soigner une zone infectée, pour ne pas être contaminé, il s’immunise sinon il tombera malade lui aussi. À quoi servirait un médecin malade pour les malades? C’est pourquoi il s’immunise tout comme l’Église le fait avec sa propre identité. C’est pour cela que l’Église ne peut se confondre avec aucune idéologie ou organisation de la Terre pour pouvoir leur rendre son service d’Église. Tout comme le médecin donne son véritable service de soigner les malades en s’immunisant lui-même contre la maladie. Je ne dis pas que toutes les organisations sont malades, mais il s’agit d’une comparaison pour vous dire comment l’Église, en rendant ces services, doit premièrement bien définir quelle est sa mission. 10/09/78, p.175, V.
C’est cela l’Église! Un groupe d’hommes et de femmes qui s’alimentent de la Parole de Dieu. Qui s’alimentent de l’Eucharistie, comme vous qui êtes venus à la messe aujourd’hui, c’est cela l’Église! Ici dans l’église le dimanche, celui qui m’a écouté avec sincérité, sans préjugé, sans haine, sans méchanceté, sans intention de défendre ce qui ne peut l’être, celui qui m’a entendu ici, ne peut pas dire que je fais des sermons politiques ou subversifs, tout cela c’est de la calomnie, rien de plus. Ils m’écoutent en ce moment ceux-là et je répète ce que j’ai toujours dit. Ce que je dis depuis l’ambon de la cathédrale c’est ce qu’est l’Église. Et depuis cette Église, appuyer le bon, le féliciter, l’encourager, consoler les victimes des outrages, des injustices et aussi avec vaillance dénoncer les abus, les tortures, les disparitions, l’injustice sociale, cela ce n’est pas faire de la politique. Cela se nomme construire l’Église et accomplir son devoir à partir de sa propre identité. J’ai la conscience bien tranquille et je fais appel à tous les chrétiens afin que nous construisions la véritable Église. C’est à cela que nous invite la Parole que nous avons lue aujourd’hui.
L’Évangile de saint Matthieu (18,15-20) est celui qui nous donne le thème pour toute cette année. Ne négligeons pas cette pensée. Chaque dimanche, nous lisons un morceau de l’Évangile de saint Matthieu, et pour mieux le comprendre nous éclairons cette idée à partir de l’Ancien Testament. Aujourd’hui, c’est Ézéquiel (33,7-9) qui illumine merveilleusement le problème que Jésus-Christ traite dans l’évangile de Matthieu et dans les épîtres des apôtres, qui apparaissent comme les déductions directes du magistère du Christ à titre de comparaisons. L’Évangile est éclairé par l’Ancien Testament, il est commenté par les épîtres des apôtres et il arrive jusqu’à nous pour nous donner l’idée de ce qu’est l’Église de l’archidiocèse de San Salvador en 1978. Il s’agit de la même Église que le Christ a annoncée dans son Évangile, l’Église que les prophètes annoncèrent et que les apôtres enseignèrent aux premiers chrétiens.
C’est l’immense honneur que je ressens. C’est pourquoi je suis heureux que prévale une atmosphère positive lors de mes prédications et que cette parole soit écoutée avec le désir sincère de connaître et de construire parmi nous la véritable Église du Christ, en 1978, ici au Salvador. Je vous disais – et cela me fait très plaisir de savoir que plusieurs qui entendirent cela réclament le schéma de l’Évangile de saint Matthieu qui est la lecture de cette année – ne vous attendez pas à recevoir un livre, il s’agit d’un schéma, d’une feuille simplement. À ceux qui détiennent une Bible de Jérusalem, je les avise que ce schéma s’y trouve, au début des Évangiles où il est écrit : Introduction aux Évangiles synoptiques. Cherchez-y l’Évangile de saint Matthieu et vous y trouverez ce précieux commentaire qui dit que cet Évangile apparaît comme un drame en sept actes sur la venue du Règne de Dieu. Il y est décrit et indiqué les chapitres qui correspondent à chaque partie, à chaque acte, de ce précieux drame. Lorsqu’il parle du cinquième acte, du chapitre 16 à 18 de l’Évangile de saint Matthieu, on parle des commencements du Règne de Dieu sur la Terre, dans un groupe de disciples qui a Pierre comme chef. Les prémices de l’Église dont les règles de vie se dessinent dans le discours communautaire. Aujourd’hui précisément, le passage du chapitre 18 fait partie du discours du Christ sur la communauté.
Rappelez-vous que l’Évangile, davantage qu’une biographie du Christ, est la réflexion des premières communautés sur les enseignements du Christ, et que les apôtres écrivirent comme fruit de ces réflexions les discours dont ils se souvenaient du Christ, mais après les avoir médités en communauté. Il est intéressant de savoir que ce chapitre 18 est le fruit de la première communauté chrétienne et qu’il nous indique comment était l’Église qui germait à sa source, du Christ qui l’avait récemment créé. On parle ici de l’humilité que doivent avoir ses pasteurs. Les apôtres discutaient pour savoir qui était le plus grand – le débat hiérarchique de toujours – et le Christ leur dit non, ici celui qui désire être grand devra devenir comme un enfant, serviteurs de tous. L’autorité dans l’Église n’est pas de commander, c’est de servir et celui qui ne devient pas comme un enfant dans le christianisme, ne pourra entrer au Règne des Cieux.
Plan de l’homélie :
1) L’Église, une communauté prophétique
2) L’Église, une communauté sacramentelle
3) L’Église, une communauté d’amour. C’est cela l’Église. Ce sont là les trois caractéristiques qui sont comme le résumé de nos trois lectures.
1) L’Église, une communauté prophétique
Je dis en premier lieu que l’Église que le Christ voulut, c’est une communauté prophétique. Le Concile dit, en commentant cette pensée (L. G.12) : « Le saint Peuple de Dieu, participe à la fonction prophétique du Christ en diffusant son témoignage vivant dans sa vie de foi et de charité. » Voyez-vous tous, vous êtes le peuple prophétique, un peuple que Dieu a organisé pour répandre le témoignage vivant de sa doctrine. Ce même Concile, lorsqu’il parle du mariage des laïcs, dit que la vie de famille est une situation propice pour développer ce sens prophétique du Peuple de Dieu, parce qu’en vivant saintement, les époux en relation avec leurs enfants, sont comme une petite Église et qu’à partir d’elle, avec leurs vertus, ils animent la sainteté de la société, ainsi comme elle reproche le mal, l’injustice et ce qu’il y a de pernicieux en ce monde. Il n’existe pas de reproche plus grand pour une société pécheresse qu’une famille sainte. Un appel, de la part du Peuple de Dieu, de la part de la Parole divine pour tous ceux qui participent à cette réflexion, membres d’une famille, nous vous proposons de faire de votre foyer, des relations des époux entre eux et avec vos enfants, un modèle, un témoignage d’amour, de sainteté, de justice, de charité au sein de ce monde égoïste, pécheur et violent.
Il n’y a rien de plus nécessaire en cette heure de violence et de terrorisme que les foyers saints qui transpirent l’amour. La mission prophétique est une obligation de Dieu. C’est pour cela que, lorsqu’avec un ton ironique on me dit que je me prends pour un prophète, je leur dis : « Béni soit Dieu! » Et toi aussi tu dois l’être parce que tout chrétien, tout le Peuple de Dieu, toutes les familles doivent développer un sens prophétique pour donner un sens à la mission de Dieu en ce monde. Porter une présence divine qui réclame justice et qui rejette le péché. Supposons, dit Paul VI dans son exhortation sur l’Évangélisation du monde actuel, qu’un groupe de chrétiens se proposent de vivre avec l’authenticité de l’Évangile dans lequel ils croient. Ce groupe est déjà en soi une interrogation pour le monde. Quelle classe de gens est-ce cela, qu’espèrent-ils, qu’aiment-ils, qui sont-ils? Et c’est là que commence le christianisme. Là, à Jérusalem, nous dit le livre des Actes des Apôtres, ils s’unissaient pour vivre, et le peuple remarquait à quel point ils s’aimaient et ils louaient Dieu. La communauté où il n’existe pas d’inégalités sociales, où celui qui possède partage avec celui qui n’en a pas et où personne n’avait honte d’être pauvre, ni personne ne s’enorgueillit d’être riche. C’est cela le témoignage de la charité et de l’amour, la communauté prophétique annonçait par sa seule présence ce que Dieu attendait des humains lorsqu’Il les a créés comme des êtres sociaux.
C’est ce que nous découvrons dans les lectures d’aujourd’hui. La première lecture est merveilleuse – Ézéquiel (33, 7-9). Il paraît que peu d’hommes ont pénétré autant le mystère de Dieu comme ce prophète, au point que cela semble anormal. Voyez comment prendre quelqu’un pour un fou constitue une ignominie. Le prophète Ézéquiel était considéré comme fou, il s’était tant avancé dans le monde de Dieu que les hommes le considéraient anormal. Qui sont les anormaux, ceux qui se sont tant éloignés de Dieu que ceux qui le recherchent leur semblent anormaux, ou bien ceux qui fondent le centre de leur vie en Dieu? Ainsi, ce prophète Ézéquiel, fou pour le monde, prêche ce grand mystère, cette parabole que nous avons écoutée aujourd’hui. Le chapitre 33 d’Ézéquiel est peut-être une des descriptions les plus belles de la mission prophétique que Dieu a voulue pour les hommes. La parabole est la suivante : « Si Dieu permet la guerre contre un peuple, ce peuple nomme des sentinelles qui veillent pour observer quand l’ennemi s’approche. Et lorsqu’il s’approche, ils sonnent le cor. Et dans la ville on entend la trompette.
Celui qui entend la trompette et se prépare à se défendre ne mourra pas, comme non plus ne mourra pas la sentinelle parce qu’elle accomplit son devoir. Mais celui qui entend la sentinelle sans en tenir compte mourra parce que la sentinelle a rempli sa tâche. » Si, au contraire, dit la parabole : La sentinelle néglige d’accomplir son devoir, en ne sonnant pas la trompette, l’ennemi rentre et ceux qui s’y étaient préparés ne seront pas vaincus, mais la sentinelle est responsable de sa négligence et par la faute de la sentinelle mourront également d’autres qui ne s’y étaient pas préparés. Tous sont condamnés : la sentinelle et le peuple. Ensuite, le prophète applique cela à sa propre mission : « Je suis la sentinelle. » Le prophète est une sentinelle, une vigile et, lorsque Dieu dit : « maudits, convertissez-vous », le prophète doit être la trompette de Dieu pour dire : « maudits, convertissez-vous ». Et si le maudit ne se convertit pas, il se perdra, mais le prophète sauve sa responsabilité. Mais si le prophète ne crie pas, le maudit se perdra par sa faute. Mais moi, dit Dieu, je demanderai également des comptes au prophète parce qu’il n’a pas proclamé, qu’il ne fut pas une trompette ni une vigile. 10/09/78, p.177-178, V.
C’est cette même parabole que nous rencontrons dans l’Évangile (Mt 18, 15-20) d’aujourd’hui, où le Christ dit : « Si ton frère vient à pécher, va le trouver et reprends-le, seul à seul. S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère. S’il n’écoute pas, prends encore avec toi un ou deux autres témoins, pour que toute l’affaire soit décidée sur la parole de deux ou trois témoins. Que s’il refuse de les écouter, dis-le à la communauté. Et s’il refuse d’écouter même la communauté qu’il soit pour toi comme le païen et le publicain. » Dans le langage du Christ, ces paroles signifient qu’il soit excommunié, qu’il n’appartient plus à cette communauté à cause de son obstination.
Ici, nous avons l’explication que l’Église possède une mission prophétique. Pourquoi un prophète doit-il intervenir entre Dieu et le méchant? Pourquoi une communauté est-elle appelée comme témoin? Parce que s’il n’écoute pas la communauté il sera mis dehors. Nous avons ici deux grandes explications que vous devriez prendre en compte. La première concerne l’existence du péché social. La lecture biblique d’aujourd’hui l’a bien dit : « Le méchant se perdra par sa faute », mais elle mentionne aussi la coresponsabilité du prophète qui n’annonce pas. Tout homme qui laisse passer les injustices, surtout s’il peut les éviter, toute famille qui se conforme dans l’égoïsme et ne met pas le sens chrétien dans sa vie, tout foyer qui ne se sanctifie pas comme Dieu le veut et qui vit dans le péché, s’est contaminé, s’est fait complices du péché social. À tel point que dans un pays comme le Salvador on a décrété une loi pour conserver l’ordre. Quel ordre? L’ordre de l’injustice, que l’on ne doit pas toucher afin que se maintienne telle quelle cette situation que l’on ne peut dénoncer, car ce serait là faire de la politique. C’est cela le Salvador, le péché institutionnalisé que décrit Medellín. [Interrompu par de forts applaudissements.] Votre attitude démontre que vous êtes d’accord avec le fait que l’Église ne peut se taire. Ses pasteurs doivent parler. Nous devons tous être un peuple prophétique, appelé par l’intention du prophétisme.
Ézéquiel, si vous continuez de lire plus avant le chapitre 33, dit aux fils d’Israël, à ses paysans : « Ne soyez pas pessimistes, vous avez dit que Dieu nous a abandonnés à cause de nos péchés. Qui pourra nous sauver? Le prophète élève l’esprit et dit : « Dieu aussi dit : Je ne désire pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive. Je suis un Dieu de pardon, je suis un Dieu qui veut le juste, je suis un Dieu qui réclame et qui punit, mais je suis aussi un Dieu qui est disposé au pardon. » Et ici, j’aimerais invoquer le souvenir de vous tous qui avez eu la bonté de suivre mes réflexions depuis plus d’une année. Chaque fois qu’il y a eu un outrage, chaque fois que nous avons dénoncé quelque chose, nous terminions par un appel à la conversion. Convertissez-vous, pécheur! Lorsqu’ici en cathédrale nous célébrions les funérailles du Père Grande – assassiné – nous disions : « Grâce à Dieu ceux qui l’assassinèrent nous écoute depuis leur repère d’assassin et je leur dis : « Convertissez-vous, le Seigneur vous aime, Il vous attend! » Jamais la haine ou le ressentiment n’est présent dans la dénonciation des prophètes. Le peuple prophétique de Dieu ne peut pas haïr, il doit aimer. Le peuple prophétique, comme dit l’Évangile d’aujourd’hui, recherche celui qui est dans l’erreur pour le gagner au Seigneur, et le prophète qui parle du châtiment de la sentinelle négligente, fait aussi l’éloge de Dieu qui appelle à la conversion.
C’est pourquoi, très chers frères, surtout vous, mes frères qui me haïssez, vous qui croyez que je prêche la violence et qui me calomniez en sachant que cela est faux, vous qui avez les mains tachées de crimes, de tortures, d’outrages et d’injustices, convertissez-vous, je vous aime beaucoup, cela me fait de la peine parce que vous marchez sur des chemins de perdition. 10/09/78, p.176, V.
2) L’Église, une communauté sacramentelle
Toute cette mission de l’Église, entre les intérêts de la Terre – nous le disions dans notre Lettre pastorale –, n’est pas pour se perdre parmi les choses de la Terre, parce qu’alors, dit le Pape, l’Église perdrait toute sa force. L’Église n’annoncerait pas la véritable libération de Dieu, en comprenant les revendications des pauvres qui réclament du pain, des analphabètes qui demandent l’accès à l’éducation, des pauvres dans la misère, l’Église deviendrait elle aussi une misérable, mais sans donner l’espérance du pardon et de la Rédemption. C’est précisément pour cela que l’Église porte une mission transcendante, elle ne doit jamais oublier sa vision de Dieu et c’est là que se trouve le signe de la communauté. Soyez donc des communautés qui luttent pour de justes revendications sans jamais oublier l’unique chose qui puisse nous donner la force et l’inspiration qui est Dieu.
L’Évangile de ce matin nous donne la règle. Que dit le Christ lui-même? Chaque fois que deux ou trois seront réunis en mon nom, là Je serai présent au milieu d’eux. Grâce à Dieu parce que là où il y a une communauté qui se met à réfléchir à ta Parole, avec une sincérité religieuse, là Tu te fais présent, Christ béni, Libérateur des hommes. Comment ne me remplirai-je pas le cœur d’allégresse à la vision d’une Église où fleurissent les communautés ecclésiales de base? Et je vais demander à mes prêtres qu’ils fassent fleurir partout des communautés : dans les quartiers périphériques, dans les communes rurales, dans les familles. Parce que là où deux ou trois s’assemblent, là se trouve mon signe sacramentel. Ici, ce matin, en cette cathédrale se trouve cette présence du Christ. Le protagoniste de ce matin est le Christ Notre Seigneur. Il nous donne son témoignage, non pas uniquement dans l’hostie consacrée, mais aussi vous tous et moi qui formons une communauté, et là où un groupe de chrétiens se réunit autour d’un appareil radio, qui médite cette Parole, comme Parole de Dieu, là se trouve le Christ, ici est le Christ. Béni soit Dieu! Nous ne marchons pas seuls.
C’est pourquoi la communauté ecclésiale est sacramentelle. Qu’est-ce qu’un sacrement? C’est un signe visible d’une réalité invisible. Le visible ce sont vos visages, le salut affectueux que nous nous donnons à la sortie, tout cela c’est la communauté visible. Mais l’invisible, le visage que nous ne voyons pas, mais dans lequel nous croyons et que nous découvrons dans le visage de chacun de nous : le Christ Notre Seigneur. Il existe une autre réalité dans cette communauté sacramentelle, lorsque le Christ dit : « Quand deux de vous se mettront d’accord pour demander quelque chose à mon Père, mon Père qui est au ciel vous l’accordera. » Quelle chose plus belle qu’une communauté, signe de la volonté de Dieu, parce que Dieu seul concède ce qu’on lui demande, selon sa volonté. Et la volonté de Dieu, lorsqu’on y réfléchit en communauté, est distincte de ce que plusieurs désiraient qu’elle soit. Certains voudraient que le pauvre dise toujours que c’est la volonté de Dieu qu’il vive ainsi, mais ce n’est pas sa volonté que certains aient tout et que d’autres n’aient rien. Cela ne peut être sa volonté. La volonté de Dieu est que tous ses fils et ses filles soient heureux. Lorsque deux ou trois se mettent d’accord pour demander à Dieu, Dieu leur concède. C’est la communauté de l’amour. La volonté qui s’unifie en Dieu. Qu’il est merveilleux de savoir que ce matin, notre prière, notre messe seront aussi entendues de Dieu parce que nous sommes plus de deux. La cathédrale est pleine pour demander au Père uni au Christ, ce dont notre société a besoin. Faisons de notre messe dominicale une heure d’espérance.
En troisième lieu, la présence d’un Dieu que l’on accepte ou que l’on rejette. Si après avoir appelé à l’ordre le pécheur, toi seul ou avec des témoins, et qu’il n’en tienne pas compte, dis-le à la communauté, et si la communauté ne parvient pas à lui faire changer d’attitudes, qu’il soit considéré comme excommunié, comme séparé. C’est ici que prend son sens cette parole à Pierre : « Tout ce que tu lieras sur Terre, demeurera lier au Ciel. » Retenez bien ceci, qui est une des prérogatives du Pape, mais qui ne lui est pas exclusive. Dieu l’a donné à tout le Peuple de Dieu, mais le Pape est l’expression maximum de ce privilège. À Pierre il lui dit en un sens exclusif : « Ce que tu lieras sur Terre le demeurera dans le Ciel. » Et maintenant, Il dit à la communauté : ce que vous et votre pasteur considérez comme une erreur, cette erreur, l’infaillibilité, le jugement sera prononcé par le Pape. Mais c’est tout le Peuple de Dieu également qui jouit de cette prérogative lorsqu’il est en communion – communauté – avec ses pasteurs. Nous devons tenir bien compte de cela pour savoir qu’en chaque diocèse, l’Évêque, en communion avec le Pape, est le signe de l’unité, de la vérité. 10/09/78, p.180-181, V.
3) L’Église, une communauté d’amour
Et finalement, chers frères, j’aimerais vous dire un petit mot sur la seconde lecture d’aujourd’hui (Rm 13,8-10), pour dire que la communauté qu’est l’Église est une communauté d’amour. Lorsque le Concile dit joliment en parlant du Peuple de Dieu : « Les caractéristiques de ce Peuple sont qu’il a pour tête le Christ Rédempteur, comme condition la dignité et la liberté des enfants de Dieu. Il a pour loi le commandement nouveau de l’amour comme le Christ lui-même nous aima. Il a comme fin la dilatation toujours plus grande du Règne de Dieu sur la Terre. » On ne pourrait pas le dire avec de plus belles paroles, l’identité de notre Église se caractérise par l’amour. Nous dirions comme la constitution qui doit être respectée au Salvador, parce que c’est l’âme de la nationalité. La Constitution des chrétiens tient en un seul mot : l’amour.
C’est pourquoi dit saint Paul, celui qui agit avec amour, accomplit toute la loi, parce qu’il ne volera pas, qu’il ne tuera pas et qu’il ne fera pas de mal aux autres. Tout cela est compris dans une seule parole : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Si nous vivions l’amour envers notre prochain, le terrorisme n’existerait pas, ni la répression, ni l’égoïsme, ni les inégalités si cruelles de la société, ni les séquestrations, ni les crimes. L’amour est la synthèse de la loi. Non seulement sa synthèse, il est ce qui donne un sens chrétien à toutes les relations humaines. C’est pourquoi même ceux qui se nomment athées, lorsqu’ils sont humains, accomplissent l’essence de la relation que Dieu veut entre les hommes : l’amour. L’amour remplit tous les devoirs humains. Sans l’amour la justice n’est rien d’autre qu’une épée. Mais avec amour, la justice elle-même devient une accolade de frères. Sans amour les lois sont difficiles, répressives, cruelles, policières. Mais s’il y avait de l’amour, les corps de sécurité deviendraient superflus, les tortures n’existeraient plus, ni les prisons, il n’y aurait plus d’entrain pour frapper. Très chers frères, c’est cela l’Église.
C’est pourquoi cette communauté prophétique, cette communauté sacramentelle, cette communauté d’amour est celle que nous devons construire. C’est là l’essentiel de ma prédication.
Mais cela demeurerait une prédication théorique, si nous ne tentions pas d’envisager à partir de notre intériorité d’Église, notre extériorité : la réalité où doit se développer notre mission afin de voir si nous réalisons vraiment notre Église prophétique, notre Église sacramentelle, notre Église d’amour. 10/09/78, p.181-182 V.
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire; 17 septembre 1978; Lectures : Ecclésiaste 27,33-28,9; Romains 14,7-9; Matthieu 18,21-35.
Vous venez d’entendre trois passages des Écritures saintes : un écrit par un expert de la connaissance de la sagesse des Israélites, c’est le livre de l’Ecclésiastique (27,23-28,9). La dernière provient des lèvres mêmes du Christ qui nous offre la belle parabole du pardon (Mt 18,21-35) et la seconde est le commentaire de saint Paul (Rm 14,7-9).
Nous sommes dans le passage évangélique où le Christ nous offre les traits de la communauté chrétienne, nous sommes encore dans le chapitre 18 de saint Matthieu. Il nous parle ici d’un des traits qui caractérisera ceux qui se consacreront comme disciples du Christ dans l’Église, le pardon. Le pardon n’est pas une faiblesse, c’est une force. Saint Paul nous présente un autre conflit au sein de la communauté, celui qu’il nomme entre les forts et les faibles et qui dans les Temps modernes se traduit par progressistes et conservateurs. Sur ces deux conflits : le pardon et la violence de la haine d’une part; le progrès et la tradition d’autre part, doit régner une chose dit la Bible : l’amour. Nous intitulons notre réflexion d’aujourd’hui comme le dernier point de celle de dimanche dernier : « L’Église communauté d’Amour. »
Plan de l’homélie :
1) Le problème de la violence et le pardon
2) Le conflit entre les traditionaliste et les progressifs
3) La clé de la solution : la transcendance de l’amour
Afin de mieux comprendre, de mieux incarner cette pensée si actuelle pour nous qui sommes la communauté chrétienne de 1978, la même communauté que le Christ créa il y a vingt siècles et qui traverse l’histoire, les conflits et les réalités de ce monde. J’aimerais, comme de coutume, non pas par manie de sortir de l’Évangile, mais pour mieux la situer dans notre réalité, que nous tenions compte de deux dimensions de la vie de notre Église au cours de cette semaine : Des faits vécus par notre Église, par nos communautés dans l’archidiocèse ou dans l’Église universelle; et de cette Église qui se construit dans la modestie, dans l’amour, dans la sincérité des événements concrets en regard du monde profane, et des faits qui nous entourent. C’est ainsi qu’a toujours été l’Église. Elle est le ferment dans la pâte et sa préoccupation doit être de se maintenir comme ferment et de faire fermenter la pâte. Elle a été fondée par le Christ comme lumière pour illuminer les ténèbres du monde. C’est pourquoi ces deux plus grandes préoccupations doivent être celles-ci : se maintenir comme lumière brillante et irradier celle-ci en direction des ténèbres. Une Église ne peut s’occuper uniquement d’elle-même, comme ceux qui vivent en se préoccupant seulement de leur santé et qui n’ont plus le temps de ne rien faire pour les autres. L’Église s’occupe de sa santé, non pas d’une manière égoïste, mais pour être saine et forte afin de servir. L’objectif de l’Église est de servir : « Comme mon Père m’a envoyé au monde, ainsi Je vous envoie dans le monde. Allez par toutes les nations pour les aider dans leurs difficultés, pour les fortifier contre leurs faiblesses, pour les aider à résoudre leurs problèmes avec la lumière de l’Évangile. » C’est ainsi que notre Église se construit. Je ne dis pas que ce sont là ses seuls traits. Je ne fais rien d’autre que de tirer de la richesse spirituelle de notre Église dont les humbles démonstrations nous démontrent que l’Église n’est pas un cadavre, ni un musée, mais qu’elle est la vie qui marche en ce monde. […]
Si l’Église vit et prêche aujourd’hui en ce monde cette même doctrine du Christ et qu’elle peut se dire une fidèle disciple du Christ, c’est grâce à la prêtrise. Parce que le sacerdoce inventé par le Christ est comme le lien entre la personne du Christ ressuscité et vivant dans son Église, et l’Église concrète qui proclame les nécessités des peuples. C’est grâce au prêtre que sa doctrine éternelle devient lumière concrète en chaque circonstance. Il est comme une garantie que le Christ est présent au sein de la communauté ecclésiale. 17/09/78, p.187-189, V.
1) Le problème de la violence et le pardon
C’est pourquoi j’ai voulu catégoriser ainsi la pensée biblique de ce matin : le conflit entre la violence et la haine, d’une part, et d’autre part : Le pardon et l’amour. La première lecture (Si 27,23-28,9) reprend toute la sagesse de la Bible pour nous dire que la haine et la rancœur ne sont pas bonnes, que du vindicatif se vengera le Seigneur. Je voudrais profiter de ce message de l’Écriture sainte pour vous dire à nouveau d’étudier et de réfléchir en groupe notre Lettre pastorale sur l’Église et les organisations politiques populaires.
La troisième partie traite précisément du jugement de l’Église sur la violence et les pages sacrées de la Bible, nous disent aujourd’hui que lorsque la Bible conseille le pardon, la bonne volonté et la paix, elle nous signale l’idéal des chrétiens qui n’est pas de la lâcheté, qui n’est pas une évasion des vaillants, de ceux qui préfèrent fuir. Dans ma Lettre pastorale, je dis : « Tout homme possède un potentiel de saine agressivité dont la nature l’a dotée pour surmonter les obstacles de la vie. La valeur, l’audace, l’absence de peur devant les risques sont des vertus et des valeurs notables de notre peuple qui se sont incorporées à la vie de notre société non pour nous rendre aveugles, mais pour construire le droit et la justice pour tous et plus spécialement pour ceux qui aujourd’hui en sont privés. » Je rappelle aussi comment les documents de l’Église disent que le chrétien aime la paix, non pas parce qu’il ne peut pas combattre, mais parce que la paix vaut mieux. Le chrétien est pacifique, dit le document de Medellín, il est pacifique et cela ne le fait pas rougir. Il n’est pas simplement pacifique, il est capable de combattre, mais il préfère la paix à la guerre. Il sait que les changements brusques et violents de structures sont trompeurs, inefficaces en soi et non conformes à la dignité du Peuple. Mais également, ainsi comme nous défendons ces valeurs humaines que sont l’agressivité et le courage, nous disons avec passion qu’elles ont besoin d’être éduquées. L’agressivité que chacun possède peut faire de nous des criminels ou des saints. Il n’y a pas eu de saints qui n’aient été agressifs. Le véritable chrétien n’est pas un lâche et lorsque cela est nécessaire, il sait combattre, mais il sait aussi s’orienter par les principes de la paix, de l’amour et du pardon, grande force de cette agressivité. C’est pourquoi il existe une violence qui se nomme la violence de la non-violence. C’est celle que nous enseigna le Christ lorsqu’Il dit : « Lorsqu’on te frappe sur la joue, tends l’autre joue. » Cela n’est pas de la lâcheté. J’y crois par expérience. N’importe qui peut l’essayer, qu’en frappant l’autre, en l’insultant, l’on s’attend à une réponse agressive et violente. Et si en échange on reçoit un sourire, un pardon, une compréhension, le plus fort aura été celui qui a été frappé. C’est pour cela qu’on raconte que les martyrs ne manquaient pas de courage lorsqu’ils se laissaient tuer, mais que depuis leur situation de victimes, ils étaient plus forts et étaient victorieux de leurs persécuteurs.
Où sont les mains qui sont tachées de tant de crimes? Elles tremblent. Il n’existe pas de gens plus craintifs que les criminels. C’est que le développement de la personne humaine est contraire à cela. Voici pourquoi le Seigneur dans la Bible nous enseigne cette force de la non-agressivité, du pardon. Mais, mes frères, je voudrais aussi vous dire, pour rendre hommage à la vérité et à cette puissance que l’être humain porte, qu’il y a des moments où savoir user de l’agressivité n’est que justice et vertu. Dans notre première Lettre pastorale, nous disions : le cas de la légitime défense. Quelqu’un qui est agressé injustement a le droit de se défendre, c’est la violence de la légitime défense. Mais elle possède ses propres règles : que la défense ne surpasse pas le degré de violence de l’agression. Par exemple, s’il suffit de se défendre avec les mains, il n’est pas licite de tirer une balle à l’agresseur. Une autre condition concerne l’usage d’une violence proportionnée seulement après avoir épuisé tous les moyens pacifiques possibles. Lorsqu’un agresseur n’entend pas les raisons que la victime tente de lui donner et qu’il continue d’être violent, alors la victime, lorsqu’elle a épuisé tous les moyens pacifiques, possède le droit à la légitime défense. C’est pourquoi on dit que la guerre est la dernière raison.
Une autre condition que la légitime défense nous apporte, est qu’elle ne peut surpasser la violence qu’elle cherche à éviter. Par exemple, si pour me défendre d’un agresseur je vais commettre une violence plus grande, je vais créer une injustice plus grande, alors prévaut le bien supérieur. Comme cet autre cas qui appartient à la doctrine traditionnelle de l’Église et dont il ne faut pas vous scandaliser parce qu’il n’est pas nouveau en soi. Les récents documents de l’Église n’ont fait que le rappeler pour les situations actuelles des hommes d’aujourd’hui. Les documents de Medellín sur la Paix, citant un texte de l’encyclique
Populorum Progressio de Paul VI, mentionnent la légitimité d’une insurrection dans le cas exceptionnel d’une tyrannie évidente et prolongée qui porte gravement atteinte aux droits fondamentaux de la personne et endommage sérieusement le bien commun du pays, que cela provient d’une personne ou de structures évidemment injustes. Mais tout de suite après nous tenons compte des conditions. L’Église avertit également du danger d’engendrer par un soulèvement, de nouvelles violences, de nouvelles injustices, de nouvelles ruines, lesquelles rendraient également condamnable le droit à l’insurrection. Vous allez penser que je m’avance et m’abstiens en même temps. Il s’agit là des conditions de la vérité morale, cela demeure très difficile à appliquer. Le critère de discernement provient de la conscience de chaque homme et de chaque peuple qui doit juger de cela à la lumière des principes de la morale chrétienne.
Ainsi comme des violences permises existent, la violence en général ne peut être un moyen pour conquérir la justice. C’est pourquoi dans la Lettre pastorale, nous réprouvons également les violences institutionnalisées qui en quelque sorte violentent la situation du peuple. À côté de cette violence, il existe également la violence répressive de l’État qui provoque chez le peuple, la violence qu’elle prétend chercher à contrôler. La violence pour la violence ne peut pas être un instrument en soi et doit être mesurée selon sa gravité. C’est pour cela que je tiens à vous rappeler l’idéal de l’Église et du chrétien. C’est ce que nous a rappelé aujourd’hui la Parole de Dieu, non pas comme un recours à la faiblesse, parce que dans ces lectures nous avons pu voir également que Dieu fera usage de sa violence, de sa colère et de sa justice contre ceux qui ne mériteront pas le pardon. Le pardon suppose chez l’autre le repentir. Le pardon présuppose chez l’autre une conversion, un changement de conduite, et lorsque l’homme a changé et cherche le Seigneur avec repentir, le Seigneur use alors la violence de la non-violence : la miséricorde, le pardon, le baisée de la paix. Il est beau de voir deux amis qui se sont réconciliés, mais cette réconciliation présuppose dans le cœur un contrôle plus fort, le contrôle de la colère, de l’agressivité, de la rancœur. C’est pourquoi l’idéal du pardon que les Saintes Écritures nous enseignent aujourd’hui doit être comme l’étoile qui nous guide en cette ambiance de violence, non pour justifier ce qui ne peut l’être, mais pour réclamer la conversion de ceux qui doivent se convertir afin qu’il y ait la paix et le pardon.
En terminant la Lettre pastorale, nous faisons un appel à toutes les forces vives du pays, à ceux qui détiennent le pouvoir de l’argent, à ceux qui possèdent le pouvoir politique, pour qu’ils ne les utilisent pas comme une violence institutionnalisée ou répressive, à ceux qui ont le potentiel intellectuel ou les capacités d’organisation, pour qu’ils recherchent le dialogue et qu’ils sachent user de cette force qu’ils ont conquise, au service de la concorde, du pardon et de la paix. Nous faisons également appel à ceux qui ne possèdent rien ou qui possèdent peu, afin qu’ils ne fassent pas consister leurs revendications en violences sanglantes, mais en de justes moyens de pression qui doivent promouvoir la justice devant l’injustice.
C’est cela, notre idéal, pour que vous voyiez, mes frères, que la prédication de paix que l’Église fait en ce monde de violence, n’est pas de la lâcheté ou d’évasion, mais une façon d’affronter la réalité et la situation pour dire aux gens qui sont tentés par la violence en notre pays. Qui n’est pas tenté par la violence en cette ambiance de violence? Quelle famille dont le père, le frère ou la mère est séquestré ne ressent pas la haine, la rancœur, la violence, envers ceux qui leur ont fait subir l’injustice? Ainsi également, le pauvre, l’opprimé pendant tant d’années, un peuple incompris dans son droit de participation au bien commun, enfermé et opprimé qui sent la tentation de la violence. Ce n’est pas un mal de sentir la passion et la tentation, le mal c’est de ne pas éduquer ces sentiments. Et dans la Lettre pastorale, nous condamnons ceux qui ont fait de la violence une mystique, une religion et qui pensent que les choses ne peuvent se régler autrement que par la violence. Nous leur disons que cela n’est pas le chemin de la rationalité et que toutes ces manifestations de violences irrationnelles ne peuvent être approuvées de Dieu.
Très chers frères, je crois que vous comprenez bien la pensée de l’Église qui nous invite à la lumière de la Parole de Dieu à méditer les grandes valeurs positives de l’agressivité humaine que nous portons tous en nous, mais qui ne sont jamais aussi belles que lorsque nous les utilisons pour pardonner ou pour demander pardon, pour nous réconcilier, pour arranger les choses, pour ne plus verser le sang, pour que disparaisse cette horrible figure de notre patrie afin que celle-ci devienne ce qu’elle se doit d’être. 17/09/78, p.193-195, V.
2) Le conflit entre les traditionaliste et les progressifs
C’est pourquoi la seconde pensée traite de cet autre conflit qui surgit également chez les premières communautés chrétiennes. Ce que saint Paul (Rm 14,7-9) appelle le conflit entre les forts et les faibles. L’Épître aux Romains se réfère probablement à ceux qui se convertirent au christianisme en provenance des traditions religieuses judaïques et païennes. Ils croyaient que certaines viandes ne pouvaient être mangées et c’est pourquoi ils étaient végétariens. Par contre, d’autres qui avaient déjà surmonté et compris comme saint Paul que le Salut provient de la foi en Jésus-Christ et non des préceptes religieux, dépréciaient les traditionalistes. Ceux-ci en retour se scandalisaient de ces progressistes, tout comme aujourd’hui. Le mal c’est de se radicaliser, de se mettre aux extrêmes et de penser que seule mon idée est la bonne, tandis que l’autre fait de même. C’est ainsi qu’existent, de nos jours, des mouvements dans la vie religieuse qui veulent s’approprier du monopole du Christ, de l’Esprit saint. Et saint Paul parle au nom de l’Esprit saint pour leur donner la solution à ce problème entre progressistes et conservateurs. Cette solution fait partie de ma troisième réflexion et affronte ces deux conflits : conflit entre violence et pardon, et conflit entre progressistes et conservateurs. Pour donner un simple nom à cela, la solution, la clé du problème nous dit la Parole d’aujourd’hui se trouve dans le pardon et dans les raisons de ce pardon. Quelles sont ces raisons? Recueillons-les comme fruit de notre réflexion.
La première lecture (Si 27,23-28,9) nous présente la dépendance que nous avons envers Dieu. Toi qui dépends de lui pour ta santé, comment demanderas-tu à Dieu pour ta santé si tu ne pardonnes pas à ton frère? C’est logique, parce que Dieu nous dit d’aimer notre prochain et si nous ne l’aimons pas, comment osons-nous demander à Dieu que nous avons offensé par notre rancœur? Une autre raison : Nous avons tous besoin de la compréhension miséricordieuse de Dieu. Comment allons-nous l’obtenir, nous dit-il, si nous ne l’avons pas nous-mêmes envers les autres, alors que nous refusons de pardonner, lorsque par vengeance l’on frappe et l’on tue? Une autre raison encore qui concerne la fragilité de notre vie - tu es chair, cela veut dire que ce sont là des choses transitoires et ainsi tu verras ta fragilité et celle de l’autre. Tu penses te fabriquer un absolu de l’offense que l’autre t’a fait subir, ainsi que de la satisfaction de ta vengeance? Si tu es un être fragile, la logique est de traiter ta brève existence avec l’amour que Dieu veut que tu vives afin d’apprendre à savoir pardonner. Une autre raison très valable de la première lecture : Pense à ta fin, à la mort, à la putréfaction. Lorsqu’un homme, aussi agressif et violent qu’il soit, meurt, qu’est-ce qu’un cadavre enfermé entre quatre planches? Toute la puissance d’un homme qui conquit des royaumes ou qui tua des gens se trouve réduite à néant, il n’est plus rien, plus que cendre et poussière. Pense à cela, dit la Bible, et tu domineras ta rancœur.
La première lecture nous demande également de nous souvenir des commandements. Rappelons-nous que nous avons aussi une obligation envers Dieu et parmi les principaux préceptes qui la résume, se retrouve celle de l’amour : « Tu aimeras ton Dieu par-dessus tout et ton prochain comme toi-même. » Et la haine est la destruction de ce commandement. Il existe une autre raison qui passe presque inaperçue, mais qui possède une grande valeur. Souvenez-vous de l’Alliance, qu’est-ce que c’est? C’est le pacte que Dieu fit avec le peuple. Je serai votre Dieu et vous serez mon peuple. Cela amène comme conséquence que tous ceux qui forment le peuple doivent s’aimer. Ne vous détruisez pas dans la haine, dans la violence. Souvenons-nous de ce pacte que nous allons commémorer d’ici peu par la consécration du calice consacré par mes mains. C’est le sang de l’Alliance, du pacte, entre Dieu et les hommes. Vous êtes le peuple de Dieu qui vient offrir à Dieu de renouveler son alliance de foi, en promettant aussi que nous allons nous aimer, que nous allons nous pardonner. Et la grande leçon que nous donne l’Évangile, dans la Parabole du Seigneur qui pardonne une grande dette à un de ses serviteurs et celui-ci ne sut pas pardonner une dette plus petite à un de ses amis. Devant Dieu nous avons tous une dette qu’il nous est impossible d’acquitter. Qui a offensé Dieu ne mérite rien de moins que le châtiment éternel! Et si Dieu me pardonne cette dette éternelle, pourquoi moi ne pardonnerai-je pas à celui qui n’a pas commis une offense éternelle, aussi grave soit-elle?
Le Notre Père est une réclamation continuelle de cette grande pensée : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à tous ceux qui nous ont offensés. » Combien de fois, si nous sommes sincères, ne pouvons-nous pas réciter le Notre Père parce que nous ne savons pas pardonner? 17/09/78, p.196-197, V.
3) La clé de la solution : la transcendance de l’amour
Pour finir, la raison que nous donne saint Paul (Rm 14, 8-9) qui est comme la synthèse de toute cette réflexion : « Si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur, et si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur. Dans la vie et dans la mort, nous sommes du Seigneur. Car le Christ est mort et revenu à la vie pour être le Seigneur des morts et des vivants. » Saint Paul nous rappelle ici que ceux qui cessent de manger de la viande en certains jours par respect de leur ancienne religion – dont demeure encore le souvenir de la coutume – le font pour Dieu et nous les respectons, tandis que le fort qui a déjà surmonté cela croit qu’il se sauve en vérité dans le Christ. Il le fait pour le Christ et pour le Christ également il mange de la viande. Alors dit-il : « Ne nous déprécions pas les uns les autres, les deux le font pour le Seigneur. » Ainsi, également, deux groupes qui luttent pour un conflit, les uns défendent une chose et les autres une autre. Le mal est d’oublier cet autre, lorsqu’on lutte seulement par égoïsme, pour défendre ses propres intérêts, pour son caprice. La raison ne peut pas toujours prévaloir, mais si les deux parties en conflit le font pour Dieu – ici vient une grande leçon, mes frères – les différences qui existent dans notre Église pourraient bien se régler par ce principe : Toi qui es dans un mouvement charismatique, toi qui appartiens au mouvement des
cursillos de chrétienté, toi dans ton mouvement néo-catéchuménat, toi avec tes idées traditionalistes, toi avec tes pensées progressistes, pour qui le fais-tu? Défends-tu cela pour tes propres commodités? Alors, cela va mal, cela ne peut en être la raison? Tu fais cela pour servir ton Dieu avec sincérité? Fais ce que tu as à faire en essayant de comprendre les autres qui le font aussi pour Dieu. C’est cela le véritable pluralisme dans l’Église. Nous ne pouvons pas tous penser de la même façon, mais tout ce que nous faisons nous devons le faire pour Dieu, pour le Christ, puisque pour Lui nous vivons et nous mourons. Lui qui vécut et mourut et qui continue d’être pour nous tous.
En Jésus-Christ se réalise la paix des hommes. Puissions-nous résoudre tant de sang, tant de haine, tant de violence, tant de différences, tant de divisions parmi les hommes en gardant le regard tourné vers celui qui sur la Croix, crucifia les différences, les haines et les violences de tous les êtres humains. Il permit qu’en son corps se déchargent, comme des éclairs, toutes les colères et toutes les violences des hommes pour qu’en le regardant Lui, les humains sachent user de leur agressivité en la traduisant en bonté, en pardon, en louanges à Dieu Notre Seigneur. 17/09/78, p.197, V.