Trente-deuxième dimanche ordinaire; 12 novembre 1978; Lectures : Sagesse 6,13-17; Thessaloniciens 4,12-17; Matthieu 25,1-13.
Imaginons, très chers frères, que nous faisons partie de cet auditoire intime de Notre Seigneur Jésus-Christ lorsqu’Il prononça ce fameux discours que l’on appelle le discours eschatologique. Ce sont les chapitres 24 et 25 de saint Matthieu, presque à la fin. Le Christ est sorti du temple de Jérusalem où, selon les lectures des dimanches précédents, Il eut ces discussions qui présageaient déjà ce dénouement tragique. Ces ennemis le haïssaient bien trop, ils étaient bien trop jaloux de Lui pour que cela demeure ainsi. Comme cela est triste, lorsqu’un prophète voit poindre sa destinée sanglante. Le Christ sort du temple et se dirige vers la colline occidentale du mont des Oliviers, depuis là, nous pouvons encore aujourd’hui contempler non plus le temple que voyait Jésus dont les rénovations d’Hérode étaient sur le point d’être complétées, mais une esplanade avec une mosquée musulmane. Au temps du Christ, depuis cette colline, assis avec ses disciples, admirant cette merveille du temple, Il leur disait : « Regardez, de ce temple, il ne demeurera pas pierre sur pierre. » Et Il débuta son long discours eschatologique où, comme tous les prophètes, regardant vers le futur, Il leur décrivit en deux plans, comme une photographie en deux plans : un premier qui est la destruction de Jérusalem, en l’an 70, ce temple sera détruit par les Romains, il ne demeurera pas pierre sur pierre, et le second plan, beaucoup plus éloigné, la fin du monde. […]
Je vais m’attarder ici sur une des paraboles de ce sermon, quand le Christ les prévient de cette fin du monde, de cette destruction de Jérusalem (Mt 24,43-44) : « Comprenez-le bien : si le maître de maison avait su à quelle heure de la nuit le voleur devait venir, il aurait veillé et n’aurait pas permis qu’on perçât le mur de sa demeure. Ainsi, vous aussi, tenez-vous prêts, car c’est à l’heure que vous ne pensez pas que le Fils de l’homme va venir. » […]
Je voudrais intituler l’homélie d’aujourd’hui de ce titre si beau que le Christ nous suggère aujourd’hui : le Règne des cieux, un mariage entre le Christ et l’Église, ou en d’autres mots : l’Église, Épouse du Christ. Cette comparaison de la Rédemption, de l’amour avec lequel Dieu se préoccupe de l’humanité en la créant, en lui donnant l’intelligence, des capacités, en l’observant, en la conduisant à travers l’Histoire, est très employée dans l’Ancien Testament. L’amour de Dieu envers son peuple élu est comparé à l’amour de l’époux envers son épouse. C’est pourquoi lorsque le Christ, chargé des réminiscences et des promesses de l’Ancien Testament, prêcha son Évangile, cette comparaison vint aussi sur les lèvres et Lui-même se compare au fiancé et Il dit, quand les pharisiens Le critiquent parce que Lui et ses disciples ne jeûnaient pas : « Comment pourraient jeûner les amis de l’époux tandis qu’Il est encore avec eux? Ce n’est pas le temps de jeûner, c’est le temps de fêter, mais bientôt vient le temps où ils pleureront et jeûneront en annonçant sa passion. » […]
C’est pourquoi le Concile Vatican II, qui choisit dans la Bible les images de l’Église, se réfère à cette comparaison du fiancé et de la fiancée et prononce ces phrases qui ressemblent à un épithalame (L.G. 6) : « L’Église est aussi décrite comme l’Épouse immaculée de l’Agneau sans tache. Cette Épouse, le Christ l’a aimée… et Il s’est livré lui-même pour elle, afin de la sanctifier »; Il se l’est associée par un pacte indissoluble et sans cesse : « Il la nourrit et la soigne, et Il a voulu après l’avoir purifiée qu’elle lui soit unie et soumise dans l’amour et la fidélité. Enfin, il l’a comblée pour toujours de dons célestes, afin que nous puissions connaître la charité de Dieu et du Christ pour nous, charité qui dépasse toute connaissance. Mais tandis que l’Église accomplit son pèlerinage sur Terre, loin du Seigneur, elle se sent comme en exil, si bien qu’elle recherche les choses d’en haut, qu’elle a du goût pour les choses d’en haut, là où le Christ est assis à la droite de Dieu, où sa vie reste cachée avec le Christ en Dieu jusqu’au jour où elle apparaîtra avec son Époux dans la gloire. »
Dans cette belle description de l’Église, je rencontre les trois pensées que nous offrent les trois lectures d’aujourd’hui : qu’est-ce qu’un mariage?
Plan de l’homélie :
1) Le Mariage est une Alliance
2) Le Mariage est une Espérance
3) Le Mariage est la consommation, une noce
1) Le Mariage est une Alliance
La première lecture (Sg 6,13-17) est comme l’écho dans l’Ancien Testament qui annonce l’Évangile. Si le Christ va nous parler aujourd’hui que Lui et l’Église forment un couple, le passage de cette première lecture qui a été choisie fait référence à une noce. Le livre de la Sagesse nous décrit le désir ardent de Dieu de s’unir aux hommes et le bonheur de ceux qui sont ouverts à cette quête de Dieu. […]
Rayonnante et immarcescible est la Sagesse de Dieu, mais en même temps elle attend des hommes une acceptation, une ouverture. Il y a des hommes qui ferment leur cœur à la Sagesse de Dieu. Nous pourrions utiliser la comparaison dont nous sommes en train de parler : une noce. Quand se rencontrent deux cœurs qui sympathisent, ils commencent à s’aimer et commence à croître l’amour des fiancés, et un jour cet amour qui a grandi à la suite de cette première rencontre devient si grand qu’il fonde une alliance éternelle. Le jour où la fiancée et le fiancé se convertissent en épouse et époux devant l’autel, cette rencontre, peut-être fortuite, s’est convertie en une alliance ferme jusqu’à la mort. C’est ainsi qu’est Dieu également, comme l’amoureux, Il cherche l’humanité qui à la manière d’une amoureuse le recherche aussi et l’aime. Telle est la belle description de la première lecture. (Sg 6,13-16) : « Elle prévient ceux qui la désirent en se faisant connaître la première. Qui se lève tôt pour la chercher n’aura pas à peiner : il la trouvera assise à sa porte. Méditer sur elle est en effet la perfection de l’intelligence, et qui veille à cause d’elle, elle-même va partout les chercher et sur les sentiers elle leur apparaît avec bienveillance, à chaque pensée elle va au-devant d’eux. » Quelle belle description des amoureux!
La pensée est obsédée. L’amour, Dieu lui a donné, c’est pourquoi il est triste de prostituer cet amour. L’attirance de l’homme et de la femme est un don de Dieu qui est décrit dans la Bible par des traits si divins que les humains doivent toujours conserver un respect pour cette attirance, dans cette obsession, de cette recherche de l’un envers l’autre. […]
L’homme n’est pas complet si ce n’est que lorsqu’il rencontre son complément dans l’autre sexe et sa perfection dans l’amour. C’est alors, quand un homme et une femme s’aiment au point de vouloir se donner l’un à l’autre pour toute la vie, que l’homme et la femme sont la véritable image de Dieu. Dieu est amour et jamais l’homme et la femme ne sont si parfaitement l’image de Dieu que quand ils s’aiment, quand ils signent cette alliance.
C’est pourquoi, frères, le pacte entre le Christ et l’Église est le symbole qui se cache derrière chaque mariage. C’est pour cela, disait saint Paul en parlant des époux : « Quel grand mystère que celui de votre amour, mais je le dis en le pensant dans le Christ et dans l’Église. » Quand un homme et une femme s’aiment avec la pureté, avec le don de soi, avec la sainteté avec laquelle le Christ et l’Église s’aiment, ils reflètent alors devant le monde l’indissolubilité de l’amour avec lequel le Christ s’unit pour toujours à son Église. Lorsqu’ils comprennent que le mariage qui est un signe de l’amour que Dieu porte à l’humanité, alors ils comprendront également ce que signifie d’appartenir à une Église et depuis, l’Église, aimer fidèlement de tout son être le divin époux de l’Église : notre Seigneur Jésus-Christ. Mais ainsi comme en une alliance matrimoniale, les biens sont communs, tout est commun entre eux deux. C’est pour cela que saint Paul qualifie l’Esprit saint d’arrhes du mariage du Christ et de son Église. Parce que quand le Christ meurt pour son Église, la sanctifiant, la lavant de son bain de sang de la croix, et qu’après Il ressuscite en récupérant toute la grâce que nous avions perdue par le péché, tout ce trésor de la Rédemption, le don de l’Esprit : « Recevez l’Esprit, ce sont les arrhes de ce mariage », et dans cet Esprit, vient de nous dire le Concile, l’Église rencontre tous les biens avec lesquels elle va sanctifier l’humanité. […]
La restauration universelle est déjà décrétée depuis le jour où le Christ mourut sur une croix, expiant pour les péchés du monde, et Il ressuscita avec une nouvelle vie, dans les entrailles de l’Histoire. Il est déjà le germe d’une vie nouvelle et l’Église est la dépositaire de ce germe, l’Église est celle qui prêche la Rédemption. Le Concile vient de nous dire : « Le Christ est assis à la droite du Père, vivant pour toujours, et Il agit en ce monde au moyen de l’Église. » L’Église, son épouse, est comme l’administratrice sur cette Terre des biens éternels de la Rédemption. L’Église, sur Terre, ne sauve pas uniquement ceux qui vivent en son sein. À partir de ses entrailles, où le Christ, comme l’époux, vit dans l’amour de l’épouse. Le Christ dans l’Église est le Rédempteur de l’humanité d’aujourd’hui, de 1978 comme Il le fut il y a vingt siècles. Le Christ, lorsqu’Il était encore un nouvel Époux, donna comme des arrhes à son Église, les fruits de la Rédemption pour qu’elle les répartisse par sa parole, par ses sacrements, par son pardon, par son espérance, et par sa prédication de la libération de tout esclavage. 12/11/78, p.291-293, V.
2) Le Mariage est une Espérance
Le mariage est une espérance surtout lorsqu’il est provisoirement frappé par le deuil. C’est pour cela que le Concile nous dit : « Tant que l’Église sera en pèlerinage sur cette Terre comme en exil, elle savoure les biens du ciel où son Époux l’attend. » Une veuve peut comprendre, comme peut comprendre également cette épouse qui pleure l’exil de son époux. Quand le laisseront-ils revenir au pays?
C’est l’amour des bras tendus.
C’est pourquoi le Concile, reprenant cette inspiration que Dieu a donnée à son épouse sur la Terre, dit cette phrase très belle : « L’Esprit et l’Épouse clament vers le Seigneur Jésus : viens! » C’est ainsi que se terminaient les cérémonies anciennes : Maranata. Viens, nous t’attendons. C’est ce que nous disons encore lors de nos consécrations eucharistiques : ceci est le sacrement de notre foi. Votre voix est celle de l’Église : nous annonçons ta mort, nous proclamons ta résurrection. Viens Seigneur Jésus!
Celui qui clame est un peuple qui a mis toute son espérance dans le Seigneur Jésus. Il sait que toutes ces souffrances d’enfantement que sont les situations actuelles de l’histoire de notre patrie, d’une nature qui gémit sous le péché, sous la répression, sous l’esclavage, sous la douleur, sous l’injustice, et il clame pour l’avènement de ce Ciel nouveau, de cette Terre nouvelle que nous donnera le Seigneur Jésus.
Cela sera une autre heure que nous aurons à vivre, mais nous ne sommes pas encore au Ciel. Il est certain qu’en tant qu’Église nous avons la garantie que le Christ vit en nous, mais c’est un Christ caché, un Christ qui lorsque nous le sentons si près de nous au moment de l’Eucharistie nous fait nous exclamer : laisse-toi voir maintenant, viens, Seigneur! C’est l’épouse amoureuse qui depuis l’exil clame pour L’embrasser, pour Lui donner un baiser, pour vivre toujours auprès de Lui. C’est un moment précieux, combien cela durera-t-il? C’est ici précisément ici, où la parabole des dix vierges (Mt 25,1-13) trouve sa place. Selon la coutume d’Israël, comme je l’ai dit auparavant, le fiancé, accompagné de ses amis, allait chercher sa fiancée pour en faire son épouse. C’était une fête qui durait toute la nuit et naturellement la ponctualité n’était pas sa caractéristique puisque toute la nuit y était consacrée. C’est pour cela que les dix vierges qui accompagnaient le fiancé s’endormirent. Mais cinq d’entre elles s’étaient préparées, leurs lampes avaient des réserves d’huile.
Les cinq autres furent imprudentes, elles n’avaient pas préparé d’huile pour leur lampe et au milieu de la nuit elles s’éteignirent faute de combustible. C’est alors qu’un cri de joie se fait entendre au milieu de la nuit, c’est le fiancé qui arrive, allons l’accompagner. Celles qui avaient de l’huile dans leur lampe purent l’accompagner, mais celles qui n’en avaient plus demandèrent alors aux premières de leur en prêter. Celles-ci leur répondirent : il se pourrait bien que nous n’en ayons pas assez pour vous et pour nous à la fois, il serait mieux que vous alliez vous en acheter. Manque de prévision. C’est le discours eschatologique du Christ qui nous dit : soyez prêts parce que l’heure où vous y pensez le moins sera celle de la rencontre du Fiancé et de la fiancée qui est en exil, l’Église.
L’heure que la théologie ancienne appelle de ce mot grec très symbolique : « La Parousie. » Cette parole désignait l’apparition d’un Dieu caché ou l’arrivée d’un empereur, d’un gouverneur à une ville auquel on préparait une grande réception. On appelait cela la parousie. Ici également, la Bible mentionne la venue du Christ quand Il vient reprendre notre vie à l’heure de notre mort. C’est la parousie, c’est la rencontre, c’est l’espérance de la vie qui va culminer dans cette rencontre. Bienheureux si nous sommes prévenus, que nous gardons la lampe de notre foi allumée avec l’huile de la charité et des bonnes œuvres. Malheur à nous si, à l’heure de la parousie, le Christ nous rencontre avec notre lampe éteinte et sans huile, avec l’âme dans le péché, avec une vie imprévoyante!
C’est l’objectif principal de l’homélie d’aujourd’hui, un appel à vivre cette attente que le Concile nous décrit aussi merveilleusement quand il dit : « Tant que nous habitons dans ce corps, nous vivons en exil, loin du Seigneur et même si nous possédons les prémisses de l’Esprit, nous gémissons intérieurement et nous attendons anxieusement d’être avec le Christ. Ce même amour nous force à vivre toujours davantage pour Celui qui mourut et ressuscita pour nous. C’est pour cela que nous cherchons à rendre grâce en toute chose au Seigneur et que revêtus de l’armure de Dieu, afin de demeurer fermes contre les pièges du démon et pour résister au jour du mal. Comme nous ignorons l’heure et le jour, il est nécessaire, selon l’admonestation du Seigneur, que nous veillions constamment pour qu’une fois terminé l’unique temps de notre vie terrestre, nous méritions d’entrer avec Lui aux noces et d’être comptés parmi ses élus et non d’être envoyés comme de mauvais serviteurs paresseux au feu éternel, aux ténèbres extérieures où il n’y aura que des pleurs et des grincements de dents. » Ce sont les paroles de l’Évangile, prises par le Concile pour nous avertir de la chose la plus importante que l’Église doit annoncer à l’humanité. Nous sommes l’épouse en exil, sortons à la rencontre de l’époux, soyons préparés, ne soyons pas comme ces vierges imprudentes auxquelles Il ferma la porte de son festin en leur disant : Je ne vous connais pas.
Je veux revendiquer pour l’Église cette mission si difficile, mais si nécessaire de prêcher au monde présent ses devoirs temporels. Quand le Concile dit que l’Église est dans le monde pour le servir, son plus grand service est précisément celui-ci : exhorter les chrétiens, citoyens de la cité temporelle et de la cité éternelle, à accomplir avec fidélité leurs devoirs temporels, toujours guidés par l’esprit évangélique.
Frères, quelle belle description a faite de nous le Concile : citoyens de la cité temporelle, Salvadoriens avec des engagements sur cette Terre, nous administrons une plantation, ou une grande propriété, ou un capital, ou plus simplement nous avons un travail. Citoyens de cette terre : avocats, professionnels, politiciens, vendeuses du marché, gens qui gagnez votre vie en accomplissant vos devoirs temporels, citoyens de cette Terre, c’est à vous que parle l’Église. Mais en même temps, citoyens de la cité éternelle, exilés, mais qui marchent en même temps vers notre patrie. « Se trompent, dit le Concile – écoutez bien ceci, ceux qui disent que l’Église doit demeurer dans sa sacristie et ne pas proclamer les devoirs de justice, le respect des droits humains de l’humanité – se trompent les chrétiens qui prétextant que nous n’avons pas ici de demeure permanente, affirment rechercher la demeure éternelle, considérant qu’ils peuvent négliger les tâches temporelles sans se rendre compte que la propre foi est un motif qui les oblige au plus parfait accomplissement de toutes ces tâches, selon la vocation personnelle de chacun. »
Ceux qui disent : l’évêque ne parle que de politique parce qu’il parle de droits humains, parce qu’il dénonce les injustices, parce qu’il signale aux hommes leurs devoirs politiques, leurs droits d’association. Frères, je ne fais que dire que, en tant que citoyens du ciel, nous avons une conscience de laquelle nous devons rendre compte devant Dieu et que nous agirions très mal si nous vivions ce que le communisme dénonce : la religion comme opium du peuple, lorsque sous prétexte d’attendre la cité future, nous négligeons la cité présente.
C’est pourquoi n’est pas moins grande l’erreur de ceux qui affirment au contraire, en croyant qu’ils peuvent se livrer entièrement aux tâches temporelles, comme si cela était étranger à la vie religieuse, en pensant que celle-ci se réduit simplement à certains actes du culte et à l’accomplissement de certaines obligations morales déterminées. Combien sont-ils arrivés à ce que dénonce le Concile : « le divorce entre la foi et la vie quotidienne de plusieurs doit être considéré comme une des plus graves erreurs de notre époque. » Ceux qui font uniquement consister la religion en quelques actes du culte, mais qui aussitôt après un « Te Deum » pour le quinzième anniversaire des noces où le couple ne se considère plus comme l’amour que le Christ porte à l’Église, sinon comme de simples relations sociales, pour voir si ce mariage ne fut pas plus dispendieux qu’un autre. Tout ce culte, parfois si rempli de vanité humaine, pour aussitôt après vivre dans l’injustice, en outrageant le droit d’association de ses ouvriers qui veulent se syndiquer, ne payant pas bien les cueilleurs, mais qui se croient très religieux parce qu’ils assistent à la messe chaque jour. Rien ne sert ces cultes divorcés de vie quotidienne. L’Église doit prêcher aux hommes que dans les sujets temporels, ceux-ci doivent rendre compte à Dieu de leurs actions.
Le Concile dit cette phrase, que je vous supplie de graver profondément dans votre cœur : « Le chrétien qui manque à ses obligations temporelles manque à ses devoirs envers son prochain, manque surtout à ses obligations envers Dieu et met en danger son salut éternel. » Qu’est-ce que cela veut dire? Il est dommage que notre religion ait souvent trahi l’Évangile, que pour contenter les grands seigneurs, elle leur ait dit que le culte était suffisant et les a ainsi exposés à la perdition éternelle. Nous retournons à une religion de l’Évangile authentique où le Christ nous dit : que le Règne des cieux est semblable aux dix vierges qui sortirent à la rencontre de l’époux. Malheur à vous si vous ne profitez pas des heures de votre vie pour accumuler les bonnes œuvres! Rien ne sert d’être vierge si vous n’avez pas l’amour. Comme disait saint Bernard en parlant de ces vierges : « Pures comme des anges, mais orgueilleuses comme des démons. »
Les vertus chrétiennes doivent être intègres. C’est une Rédemption intégrale que le Christ est venu prêcher. Il ne veut pas de fausses apparences, Il veut la sincérité. N’oublions pas une chose, que l’Église, dit le Concile, se trouve encore dans cette phase temporelle. Je voudrais en profiter pour dire à ceux qui se sont mariés que leur mariage est également une phase d’attente, que le mariage n’est jamais entièrement réalisé, que tous les jours il est nécessaire de se pardonner, de s’aider, de se perfectionner. L’homme qui veut rencontrer dans son épouse un ange céleste est dans l’équivoque. Ce sont deux êtres de chair et d’os, des héritiers des tares de leurs familles et ils doivent apprendre à tolérer bien des choses. L’Église a également besoin que son époux divin tolère bien des choses. Elle vit encore, dit le Concile, dans cette phase temporelle où ces sacrements, ces institutions, sa hiérarchie, ses prêtres, ses éléments doivent être en proie à de nombreuses imperfections, mais où ils possèdent déjà une sainteté, quoiqu’imparfaite, elle possède une bonne volonté pour rechercher, elle recherche l’heure de la perfection. Il ne faut pas oublier cela afin de ne pas exiger de l’Église sur cette Terre, ce que possédera l’Église du Ciel, quand elle sera l’Église de la consommation parfaite. 12/11/78, p.294-296, V.
3) Le Mariage est la consommation, une noce
C’est cela ma troisième réflexion. Mais avant de regarder cette Église de la consommation parfaite, cette Église que l’Apocalypse nous décrit comme la nouvelle Jérusalem (cité sainte qui descend du ciel, vêtue comme une jeune épouse pour se livrer à son époux), n’oublions pas que nous ne sommes pas encore arrivés à cette Église et c’est précisément en cette Église de la Terre, où je situe tous les dimanches la semaine de notre histoire. Ne soyez pas incommodés mes frères, parce qu’oublier que nous sommes une Église qui est en pèlerinage en cette semaine de novembre 1978, c’est désincarner le mystère de notre Église comme Épouse, qui marche vers le ciel à la rencontre définitive, vers la consommation de sa vie céleste. […]
Ce mariage est une rencontre, une alliance et une espérance qui marche vers sa consommation. Consommation de cette Église du Ciel où régnera la justice, où nous ne nous lamenterons plus semaine après semaine, les douleurs d’outrages si nombreux, où les Ceux nouveaux et la Terre nouvelle chanteront le mariage béni de Dieu avec l’humanité comme Lui-même l’a rêvé. 12/11/78, p.297 et 302, V.
Trente-troisième dimanche ordinaire; 19 novembre 1978; Lectures : Proverbes 31,10-13.19-20.31-39; Thessaloniciens 5,1-6; Matthieu 25,14-30.
Aujourd’hui, la théologie découvre toujours davantage que Dieu sauve dans l’Histoire.
Le Salut est un fait historique qui n’appartient pas au passé, mais bien à l’histoire présente de chaque peuple, de chaque être humain et de chaque communauté. Il est crucial que nous ayons cela à l’esprit parce que si nous mettons l’emphase sur les événements de l’actualité, ce n’est pas par soif de nous évader de l’Évangile et de l’Église. Bien au contraire, c’est pour que ce Salut que Dieu réalise à l’intérieur des Salvadoriens incarnés dans leur propre histoire, nous le recherchions là où il se trouve, dans les événements historiques. C’est la vie de l’Église de l’archidiocèse, de chaque paroisse, de chaque canton, de chaque communauté et c’est aussi l’histoire civile qui nous circonscrit et où tout n’est pas selon le Règne de Dieu, où une grande part de nos valeurs de foi et de notre espérance en Jésus-Christ heurtent des attitudes athées, matérialistes et égoïstes. Il est naturel alors que nous comprenions que le Règne de Dieu, à l’œuvre dans l’histoire, doit être confronté à ces réalités. Cela, ce n’est pas se mêler de politique, c’est simplement rechercher le Salut de Dieu dans notre histoire.
C’est pourquoi j’ai choisi d’intituler l’homélie d’aujourd’hui : « L’Église, une Communauté en attente active du retour du Christ. » C’est cela, l’Église, une communauté active qui travaille et qui se heurte, qui vit sa foi. Elle demeure active dans l’attente. Dans l’attente du retour du Christ comme le proclame notre credo : « … d’où Il viendra nous juger… » Le Seigneur doit revenir. Nous avons ici les trois concepts que je veux développer ce matin :
Plan de l’homélie :
1) Une Communauté en attente
2) Cette attente ne lui enlève pas son activité, au contraire, il s’agit d’une attente active, sinon elle ne serait pas chrétienne
Mais qu’est-ce que l’attente?
3) Le Retour est ce retour du Christ que nous attendons?
Qu’est-ce qu’une communauté, disais-je? C’est ce que je répète dimanche après dimanche, parce que c’est là un des messages les plus importants de l’Église d’aujourd’hui : il faut que les chrétiens sortent de cette mentalité individualiste. Ne parlons plus de mon Salut, ma religion, sinon qu’il faut que nous vivions cela comme Dieu le veut, c’est à dire à la manière d’un peuple. Notre Salut, notre pèlerinage à travers l’histoire, réalisons-le comme un peuple, comme le peuple israélite au désert. Ils allaient ensemble, communautairement. C’est pour cela qu’une des joies les plus grandes de la pastorale c’est qu’ils surgissent de toute part des communautés. Mais afin qu’elles ne perdent pas leur orientation, ces réflexions de la Parole de Dieu viennent nous dire quel est le témoin. C’est ainsi que procédèrent les communautés de tous les temps.
Les trois lectures d’aujourd’hui (Pv 31,10-13.19-20.31-39; Ts 5,1-6; Mt 25,14-30) sont des réflexions de communautés. Le livre des Proverbes qui nous a présenté la femme modèle est une réflexion de la sagesse du peuple d’Israël qui vivait cette philosophie en tant que peuple. Il s’agissait d’une sagesse populaire, d’une croyance, où ce n’était pas la vanité de la femme qui importait, mais sa crainte de Dieu, son intériorité. 19/11/78, p.304-305, V.
1) Une Communauté en attente
Mais cette communauté vit dans l’attente. Qu’est-ce que cela veut dire? C’est la caractéristique du chrétien. C’est pour cela qu’elle se nomme communauté eschatologique, qui signifie science de l’ultime, c’est une communauté qui vit dans l’attente du développement jusqu’à ses conséquences ultimes. Vers où va l’histoire? Vers où va ma vie? Vers où va cette Église? Vers cette eschatologie. Cela avait déjà été annoncé dans l’Ancien Testament et nous l’avons commenté ici : le Jour du Seigneur. Les prophètes parlaient du Jour du Seigneur comme d’un jour où Dieu nous espère avec les bras ouverts pour nous récompenser de nos mérites, ou bien avec sa colère pour nous punir de nos mauvaises actions.
Ce Jour du Seigneur, dans le passé, comme le Christ n’était pas encore venu, demeurait très nébuleux. Les prophètes n’eurent pas la chance que nous avons, chrétiens, de connaître le Christ qui est venu il y a de cela vingt siècles. C’est là qu’Il est venu initier le Jour du Seigneur. Nous vivons déjà à l’intérieur de la dernière phase de l’Histoire, le Christ est, comme nous allons le voir plus avant, la clé, le dénouement, le but, le Jour du Seigneur. Et parce que le Christ et les apôtres annoncèrent ce Jour du Seigneur comme étant proche, surgirent alors ces idées comme il en existe aujourd’hui, au sein de certaines sectes protestantes, à savoir que, tel jour de telle année, le Seigneur viendra, et ils l’attendent pour bientôt. C’est que le Christ voulut laisser une mystique aux chrétiens, comme une incertitude. Comme saint Paul l’écrit aujourd’hui dans sa première épître aux Thessaloniciens (5,2.4-5a) : « Quand aux temps et moments, vous n’avez pas besoin, frères, qu’on vous en écrive. Vous savez vous-mêmes parfaitement que le Jour du Seigneur arrive comme un voleur en pleine nuit. […] Mais vous, frères, vous n’êtes pas dans les ténèbres de telle sorte que ce jour vous surprenne comme un voleur : tous vous êtes des fils de la lumière, des fils du jour. »
Certains Thessaloniciens se réfugiaient dans cette proximité du jugement final et ne travaillaient plus, ils étaient devenus fainéants. En ce sens, nous pouvons dire que la religion est un opium du peuple. Saint Paul leur rappelle : « Il faut travailler, que celui qui ne veut pas travailler ne mange pas non plus, nous ignorons quand viendra le Jour du Seigneur. » À Thessalonique, également, surgit un doute : depuis que saint Paul leur avait annoncé la proximité du Jour du Seigneur, quelques-uns étaient décédés et on continuait à mourir. Quel serait donc le sort de ceux qui étaient morts et de ceux qui demeuraient vivants lorsque viendra le Jour du Seigneur? Et saint Paul leur répond : Vous avez lu dans l’épître au sujet des défunts, nous ne voulons pas que vous demeuriez dans l’ignorance, ceux-ci vont ressusciter également et nous si nous sommes encore vivants nous allons être transformés. Même si nous ne passons pas par la mort, Il nous transformera, parce que pour participer dans cette phase eschatologique, ultime, définitive du Règne de Dieu, la vie éternelle qui est déjà initiée sur cette Terre, Dieu a besoin de transformer l’être humain. C’est pour cela que les morts doivent ressusciter. Ceux qui firent le bien ressusciteront pour la vie éternelle et ceux qui firent le mal ressusciteront pour l’ignominie et le châtiment. Ceux qui sont vivants vont aussi être transformés pour être élevés avec le Seigneur dans sa gloire, ceux qui firent le bien, ceux qui travaillent selon la volonté de Dieu, et les autres, même s’ils sont vivants, ils n’échapperont pas à la colère du Seigneur, Il les transformera d’une vie mortelle qui se termine avec la mort, en une vie éternelle où ils souffriront éternellement. Il leur donnera une éternité de douleur, la seconde mort, comme l’appelle la Bible, être en train de mourir sans pouvoir mourir. C’est une chose terrible, il est vrai, que ce Jour du Seigneur. […]
C’est cela, la vie tranquille du chrétien, être là où Dieu voudrait me rencontrer à l’heure de ma mort. C’est pourquoi j’aimerais vous demander frères, ainsi qu’à moi-même : sommes-nous en ce moment même où Dieu veux nous rencontrer, si ce jour était celui, où surprenant comme un voleur, Il viendrait pour reprendre notre vie? Combien de disgrâces et de morts déplorons-nous semaine après semaine? Le Seigneur les aura-t-il rencontrés en train de vivre leur eschatologie, dans l’attente du dénouement de leur vie? Est-ce que tous les Salvadoriens se trouvent là où ils devraient être? 19/11/78, p.305-307, V.
2) Cette attente ne lui enlève pas son activité, au contraire, il s’agit d’une attente active, sinon elle ne serait pas chrétienne.
Quand dans la première lecture d’aujourd’hui (Pv 31,10-13.19-20.31-39) on nous parle de la femme qui se caractérise par sa force, qui ne met pas sa gloire dans sa beauté ou dans sa vanité sinon dans la crainte de Dieu, c’est celle-ci qu’il faut louanger, dit la Sainte Bible. Quel merveilleux message pour la femme : vain est le charme, fragile la beauté, les prophètes la comparaient avec l’herbe qui le matin est fraîche et qui à la nuit tombée n’est rien d’autre que de la paille séchée qu’on arrache d’une seule main. La femme qui craint le Seigneur, celle qui est la gloire de son mari, celle qui n’a pas peur des hivers ou du mauvais temps parce qu’elle est toujours prévenue, la femme qui a le sens de l’eschatologie, c’est celle-là qui mérite toutes les louanges.
Il est difficile pour une femme, dont la nature est la vanité, de comprendre que sa véritable grandeur ne se situe pas dans ses choses extérieures, d’être admiré, mais dans sa louange à Dieu à l’intérieur de son esprit. C’est cela qui constitue la véritable gloire de son mari et de sa famille, non pas les splendeurs externes, mais sa vertu, son christianisme. C’est ici que l’Évangile se situe aujourd’hui également.
La belle parabole que nous avons commentée dimanche dernier, également dans le sermon eschatologique du Christ, nous parle des dix jeunes filles qui veillaient pour accompagner l’époux, cinq d’entre elles étaient prudentes et elles furent reçues au festin, alors que les cinq autres ne surent pas attendre et elles s’endormirent dans l’imprévision. Lorsqu’elles allèrent s’acheter de l’huile, les portes du festin se fermèrent et elles arrivèrent en retard. Le Seigneur leur dit : « Je ne vous connais pas. » Comme sera triste cette heure de ceux qui n’auront pas vécu leur sens eschatologique en demeurant éveillés, comme ceux qui sont surpris en pleine nuit par le voleur!
C’est pourquoi l’Évangile d’aujourd’hui nous invite à une espérance active. Un Seigneur confia aux employés de sa vigne ses avoirs et il partit en voyage. Après un certain temps, il revint. C’est en cela que se situe l’espérance, après beaucoup de temps, nous ne savons pas quand, mais le Christ voulut laisser par cette expression que ce temps que les chrétiens doivent passer entre leur attente et la réalisation de celle-ci, peut être très long. Il y a des gens très âgés parmi nous et bienheureux ceux qui comme le vieux Siméon vivent dans l’attente et qui comme celui-ci lorsqu’il tient dans ses bras l’enfant Jésus, le Rédempteur, peuvent chanter avant de mourir : « Tu peux renvoyer ton serviteur en paix maintenant parce que j’ai toujours vécu dans l’attente de cette espérance. »
L’enseignement de la parabole des talents se retrouve sous une forme moderne dans le Concile, dans la constitution de l’Église dans le monde de ce temps, quand elle nous parle que ce monde avec ses progrès prépare la matière du Règne de Dieu, et c’est pourquoi nous ne devons pas négliger notre travail en ce monde. Elle inculque au chrétien qu’il ne nous faut pas vivre conformément aux pensées de ce monde, sinon vivre de l’espérance eschatologique.
C’est le danger des Thessaloniciens modernes qui croient que si les choses de la Terre ne valent rien, il faut nous préoccuper que des choses célestes. Ils vivent une piété désincarnée, ils se scandalisent quand l’archevêque prêche les devoirs de la Terre, ils qualifient sa prédication de communiste parce que celui-ci exige la justice sociale aux chrétiens qui œuvrent en politique, aux gouvernants, à la police nationale, aux corps de sécurité. S’ils sont chrétiens, ils ne doivent pas oublier qu’il existe une sanction éternelle. Les juges qui se laissent subordonner et à tous ceux qui veulent juger selon les lois de l’État de la Terre, ne doivent pas oublier le sens eschatologique de notre religion qui leur rappelle que viendra le Juge. Prêcher cela, mes frères, c’est se mettre dans la situation du Christ qui veut en vérité un christianisme authentique, intégral. Il est très joli de vivre une piété de chants et de prières, de méditations spirituelles et de contemplation, tout cela arrivera à l’heure du Ciel où il n’y aura plus d’injustice, où le péché ne sera plus une réalité que les chrétiens doivent détrôner. Maintenant, dit le Christ, aux apôtres qui voulaient demeurer pour toujours en contemplation sur le mont Tabor, descendons, il nous faut travailler.
C’est pour cela que le Concile dans Gaudium et Spes au numéro 39,2 dit : « L’attente de la nouvelle Terre, loin d’affaiblir en nous le souci de cultiver cette Terre, doit plutôt le réveiller : le corps de la nouvelle famille humaine y grandit, qui offre déjà quelque ébauche du siècle à venir. » C’est ce à quoi nous sommes appelés comme chrétiens, à refléter déjà pendant notre pèlerinage sur la Terre, à travers notre senti et notre vécu eschatologique, comme l’aurore qui n’est pas encore le soleil, mais qui nous permet de discerner sa venue. La vie chrétienne devrait être comme l’aurore du siècle nouveau. La vie chrétienne remplie d’espérance, de foi, de sainteté devrait refléter aux hommes de l’histoire que tout ne se termine pas sur cette Terre, qu’il y a un Règne de Dieu vers lequel nous marchons et où nous serons heureux, où existeront la justice et l’amour consommés, sans danger ni profanation, mais en attendant nous ne sommes rien d’autre qu’une lueur, une aurore, une annonce.
Le chrétien qui n’annonce pas ce soleil qui vient n’est pas un chrétien authentique. Le chrétien qui offre une rédemption, une libération politique, économique, purement terrestre et qui oublie d’annoncer ces grandes valeurs de l’éternité, n’apporte pas aux hommes et aux femmes la véritable libération. C’est pourquoi j’ai dit dans ma lettre pastorale (août 1978) que l’Église appuie l’effort libérateur de toutes les organisations, pour autant que ces efforts soient justes. Mais elle ne s’identifie pas à ces organisations, sinon qu’elle donne à celles-ci et aux hommes qui la composent et qui travaillent pour le bien, un espace plus vaste : la véritable libération, le but de la véritable liberté.
Paul VI qui illumine ma pensée continuellement sur ces aspects, cet homme qui sut comprendre son époque, sans jamais trahir son éternité, nous dit qu’un chrétien, un prêtre ou un évêque qui s’incorporerait par exemple, dans une organisation politique populaire, trahirait cette libération éternelle s’il n’annonçait pas la libération du péché et l’authentique libération que le Christ a apportée au monde; que s’il circonscrivait ses efforts libérateurs qu’aux choses politiques, sociales ou économiques de la Terre, il les mutilerait en ne leur donnant pas la véritable force que la libération chrétienne annonce aux hommes. Comprenez bien mes frères, surtout ceux qui appartiennent à ces organisations politiques, que vous ne devez pas vendre votre foi et votre espérance pour des intérêts immédiats. Que cela soit bien entendu de mes détracteurs, que je ne prêche pas une libération de révolution, que je n’ai jamais prêché la violence, au contraire, ce que j’ai écrit dans ma Lettre pastorale, c’est que je déteste la violence, surtout quand elle devient une mystique, comme s’il s’agissait là de l’unique moyen pour arranger les choses.
Je plaide pour l’idéal chrétien de la paix et je dis à tous ceux qui travaillent pour la libération de la Terre, ceux qui recherchent en cette période de la cueillette du café, de la canne à sucre et du coton, de meilleurs salaires, de meilleures conditions de travail pour les travailleurs : tout cela est très bien, mais que votre effort ne se limite pas à cela, incorporez-y aussi cette affliction de notre peuple qui quitte maintenant leur chaumière, leur canton, pour entreprendre cette migration douloureuse vers les plantations pour chercher ce qui sera l’unique salaire de leur année. Plusieurs ne rencontrent pas de travail, mais les outrages, les manigances de ceux qui les volent et les trompent. Comment pourrait-il y avoir un sens de justice éternelle dans ces relations? Aux uns et aux autres, je leur dis, souvenez-vous de l’Éternel.
Alors, le Concile dit (G.S. 39,1) : « C’est pourquoi, s’il faut soigneusement distinguer le progrès terrestre de la croissance du Règne du Christ, ce progrès a cependant beaucoup d’importance pour le Royaume de Dieu. » Nous les chrétiens, nous ne sommes pas rétrogrades, nous savons comme l’a dit également le Président de la République que les pays doivent progresser. Mais nous voudrions leur dire que le progrès du pays ne suffit pas, qu’il est nécessaire que celui-ci se fonde sur des ciments de justices, parce qu’autrement, la Sécurité nationale sera uniquement la sécurité de ceux qui s’enrichissent et le progrès ne profite toujours qu’à une minorité. Le progrès doit profiter à tous et c’est pour cela qu’il est nécessaire – comme monsieur le Président l’a dit devant ces réactionnaires qui ne veulent pas de réformes sociales – que les lois, le pouvoir moral de l’État ne se contente pas de réprimer comme si tout devait être objet de répression et ne pas confondre le terrorisme avec les justes revendications des paysans et des nécessiteux. Il faut également réprimer énergiquement, ces forces réactionnaires qui n’admettent pas les changements sociaux, les transformations nécessaires à notre société.
Nous aimons le progrès, mais non pas simplement parce qu’il est le progrès, sinon lorsqu’il est un progrès en vérité et qu’il n’est pas simplement cette Sécurité nationale pour quelques-uns et la misère croissante pour la majorité. Que ce soit un progrès authentique qui au travers de lois justes, parvienne à se réaliser au bénéfice des nécessiteux, où tous les Salvadoriens rendront au Seigneur les richesses de notre terre.
C’est pourquoi le Concile nous dit afin que nous ne nous fatiguions jamais de faire le bien, puisque même si nous sommes dans l’attente, nous ne devons pas être fainéants. (G.S. 39,2) : « Car ces valeurs de dignité, de communion fraternelle et de liberté, tous ces fruits excellents de notre nature et de notre industrie, que nous aurons propagés sur Terre selon le commandement du Seigneur et dans son Esprit, nous les retrouverons plus tard, mais purifiés de toutes souillures, illuminés, transfigurés, lorsque le Christ remettra à son Père « un Royaume éternel et universel : Royaume de vérité et de vie, Royaume de sainteté et de grâce, Royaume de justice, d’amour et de paix. »
Quelle belle espérance! De sorte que même lorsque nous avons l’impression de ramer à contre-courant, nous savons que nous sommes en train de produire de nombreux fruits de conversion et de sainteté. J’espère, avec la véritable allégresse du chrétien, avec vous tous qui partagez et vous solidarisez avec cette doctrine de l’Église qui n’est pas la mienne, mais celle de l’Église actuelle. Continuez de travailler pour la véritable dignité humaine, continuez d’être vaillants à annoncer la doctrine du Christ. N’ayez pas peur des dénonciations, du péché dans le monde, incarnez la religion dans les réalités de notre histoire parce qu’après l’avoir incarnée et travaillée en ce monde, c’est là la promesse du Christ, nous la rencontrerons pour l’éternité.
Je m’imagine, comme lorsqu’on sort d’une mine les pépites d’or, elles sont remplies de terre, mais par un procédé chimique on parvient à extraire les scories et il ne demeure plus que le métal précieux. Bienheureux celui qui a fait de sa vie une mine de travail, peu importe qu’aujourd’hui il soit mélangé aux méchancetés de ce monde. Et le Concile nous rappelle que le péché est au travail également. Le Règne de Satan est aussi dans l’attente parce que les émissaires du diable vont ressusciter également et ils sont nombreux parmi nous. Ils attendent le règne définitif, ils ressusciteront pour l’ignominie, parce que le progrès du monde, dit le Concile, est affecté par le péché des hommes. C’est de là que le progrès du monde ne s’identifie pas avec le Règne de Dieu, parce que le progrès peut être égoïste comme je viens de la dire. Le progrès, la Sécurité nationale, peut être que le bénéfice de quelques-uns et cela c’est un péché. Alors, le progrès véritable ne s’identifie pas avec le Règne de Dieu. Le progrès est ambivalent, il faut faire très attention. Lorsque vous obtenez un poste de travail, une charge mieux rétribuée, rendez grâce à Dieu, mais ayez crainte. Quand vous progressez socialement, politiquement, économiquement, rendez grâce à Dieu, mais faites bien attention parce que ce progrès est ambivalent, c’est-à-dire qu’il vaut pour le bien et pour le mal.
Le destin de l’homme est d’être placé sur la terre comme le Seigneur l’a voulu, l’un avec cinq talents, l’autre avec deux, il n’y a pas deux personnes semblables. L’Église ne prêche pas une égalité absolue, ce qu’elle enseigne c’est une justice parmi les inégalités, un amour fraternel. Il n’existe pas deux frères égaux, mais lorsqu’ils s’aiment, comme ils partagent fraternellement les préoccupations, les avoirs et aussi les afflictions. Ainsi, dit le Concile en rappelant une phrase de l’épître de saint Paul aux Romains, vous qui vivez dans le monde, poussant le monde dans le sens du progrès, ne vous conformez pas à la figure de ce monde, c’est-à-dire à la vanité, à la malice qui transforme en instrument de péché l’activité humaine que Dieu a voulu ordonner à son service et à l’amour des hommes. C’est pour cela que nous travaillons. Parmi nous il y a de nombreux efforts, béni soit Dieu, pour ce travail de promotion qui vise le progrès humain. […] L’Église veut mettre dans votre cœur la véritable sagesse, un esprit, une mystique pour vous dire que le progrès ne doit pas être confondu avec le Règne de Dieu, mais il aide ce Règne lorsqu’il est orienté vers le bien de tous. 19/11/78, p. 307-311, V.
3) Le Retour est ce retour du Christ que nous attendons?
Je termine notre homélie pour nous approcher de l’autel avec cette merveilleuse pensée des lectures d’aujourd’hui que nous avons intitulé : « Une Communauté dans l’attente active du retour du Christ. » Nous allons dire bientôt lors de la consécration de l’hostie : « Viens, Seigneur Jésus! » N’oubliez pas mes frères que nous vivons en vérité dans l’attente de Quelqu’un qui vit et qui vient. Ne nous trompons pas. Cette attente a pris dans l’Église des noms très précieux, la dernière fois je vous ai décrit la « Parousie », un nom d’origine grecque qui signifie la présence, l’avènement d’un gouverneur, d’un empereur qui arrive.
Nous espérons le grand Empereur, Le Christ Notre Seigneur.
On la nomme également l’Épiphanie, nom grec également qui représente la manifestation du divin. Dieu va se révéler publiquement, son empire va être manifesté au monde. Bienheureux ceux qui L’espérèrent et qui vécurent activement cette attente. Nous l’appelons aussi l’Apocalypse, nom que prit le dernier livre de la Bible. L’Apocalypse est la manifestation, la révélation, c’est pourquoi elle est décrite dans ces termes apocalyptiques. Ne nous laissons pas confondre par ces figures un peu imaginatives de la Bible. Comme lorsque saint Jean dit que le Christ viendra sur les nuées et que nous sortirons à sa rencontre. Ce sont là des termes apocalyptiques, ce qui nous intéresse en réalité, c’est qu’Il va apparaître et que tous ceux qui l’attendent par leur activité chrétienne, rencontreront leur récompense comme l’a dit l’Évangile d’aujourd’hui (Mt 25) : « Bons serviteurs, entrez dans la joie du Seigneur. » Quel bonheur sera ces félicitations du Seigneur!
Mais frères, cette eschatologie de l’Épiphanie, de la Parousie, de l’Apocalypse, doit être vécue dès maintenant. Je vous ai déjà expliqué que l’eschatologie ce n’est pas uniquement attendre le futur, il y a une eschatologie du présent et si vous voulez avoir une idée très claire de cela, lisez l’Évangile de saint Jean et les épîtres de Jean. C’est l’homme qui vécut le mieux l’eschatologie du futur dans le présent. […] Si je suis déjà dans l’espérance du Seigneur, dit le Concile, je vis dès à présent le Règne de Dieu qui est déjà présent mystérieusement dans l’histoire.
Le Règne de Dieu est déjà en nous dit le Christ : le Règne de Dieu est dans votre cœur. Entrons dans notre cœur et vivons-le dès à présent. Convertissons-nous, vivons l’allégresse de l’Eschatologie. Le Christ initia l’Eschatologie depuis qu’Il est ressuscité d’entre les morts. Il a déjà posé l’espérance qu’Il dit à Marthe devant la mort de Lazare : « Celui qui croit en Moi, même s’il meurt, il vivra. » Le Christ est vivant et c’est cela, le plus beau de notre dimanche : venir à la messe, c’est venir à la rencontre du Seigneur. 18/11/78, p.316, V.